Humanisme : le Contrat social

12 août 2022

Eugénie Grandet (Balzac)

 

eugenie

Balzac suscite une sorte d’entente affective, de mystérieuse familiarité entre les êtres et les objets dans Eugénie Grandet. On le voit entre Eugénie et le verre de cristal à six pans, la petite cuillère dorée, le flacon antique dont elle décore la chambre de son cousin, parce que sans doute ils sont pleins de son enfance. Que quelque affection profonde touche la sensibilité ou l’âme d’un héros, loin de disparaître, ce décor quotidien s’y attachera en lui donnant pour ainsi dire un corps. En vertu de ce phénomène, que Balzac appelle la mnémotechnie des passions, Charles n’oubliera jamais les feuilles pâles qui tombaient dans le petit jardin de Saumur le jour que Grandet lui a appris la mort de son père, et Eugénie tiendra comme à une part d’elle-même au petit banc, au mur croulant, au dé de sa mère, « cet or plein de souvenirs », parce qu’ils ont vu naître son amour.

Que l’auteur fasse régulièrement reparaître les mêmes associations, l’amour d’Eugénie par exemple, et le jardin désolé, le banc moussu, la salle sombre, qui en retentissent, une fusion s’opère progressivement entre ces éléments dans l’action même de lire. Alors, d’une seule image : le jardin, banc, la salle, l’auteur provoque, non plus au niveau du style, mais au-delà, au cœur même du lecteur, ce choc inattendu de la mémoire qui lui fera éprouver dans toute sa profondeur temporelle le sentiment d’Eugénie, grâce à un véritable transfert de conscience.

Le drame d’Eugénie Grandet s’annonce sur plusieurs plans : deux clans avides se disputent une héritière, une jeune fille s’éprend de son cousin, un vieillard est dévoré par son vice, et chaque personnage, égoïste, sur ses gardes, seul de la solitude de la passion, semble poursuivre sa propre voie. Ces héros se rencontrent pourtant, ces destinées se croisent et s’enchevêtrent.

L'or de Grandet, c'est sa vie. Balzac, qui ne cache pas son admiration, l'appelle « le sublime tonnelier ». À l'en croire, rien ne ressemble tant au génie que le vice. L'âme du vieux vigneron est trempée comme celle du Dante des Proscrits, elle refuse les joies banales de la richesse pour cette joie divine de la vie entière confondue avec une vision de trésor. L'auteur peut feindre de décrire un provincial parmi d'autres, mais nous savons que ce vieillard taciturne inventera toutes les cruautés pour préserver son rêve.

Eugénie aime de toutes les forces de son premier amour son cousin puis elle le perd. Elle est trop fière pour accueillir les bassesses de ses courtisans et trop faible pour tenir tête à son père. Tout n'est pas perdu puisqu'il lui reste une passion, ses titres de noblesse dans l'univers balzacien. Dans le roman, l'or est aussi indispensable à l'amour désintéressé d'Eugénie qu'à l'avarice de Grandet. Quand Charles s'en va tenter la fortune, Eugénie lui a donné son or, c'était tout son amour, c'était le don symbolique d'elle-même, et quoi de plus symboliquement vital dans la maison de Grandet ! Grandet ressent l'acte de sa fille comme une blessure, comme une tentative d'assassinat et il hurle sa rage, son désespoir et sa douleur.

Il se trouve dans certaines villes de province des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines et plus tristes.

M. Grandet jouissait à la Saumur d’une réputation dont les causes et les effets ne seront pas entièrement compris par les personnes qui n'ont point, peu ou prou, vécu en province. Il était parfois nommé par certaines gens le père Grandet. C'était un maître tonnelier fort à son aise, sachant lire, écrire et compter. Il avait épousé la fille d'un riche marchand de planches. Quand la République française mit en vente les biens du clergé, Grandet acheta pour un morceau de pain les plus beaux vignobles de l'arrondissement, une vieille abbaye et quelques métairies. Les habitants de Saumur étant peu révolutionnaires, Grandet passa pour un homme hardi, un républicain, un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées alors qu'il voulait simplement donner dans les vignes. Il fut nommé membre de l'administration du district de Saumur ce qui augmenta son influence politique et commerciale. Il protégea les ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés. Il fournit aux armées républicaines de milliers de pièces de vin blanc en se faisant payer en superbes prairies. Sous le Consulat, Grandet devint maire et administra sagement et vendangea mieux encore. Sous l'Empire, il devint M. Grandet car Napoléon n'aimait pas les républicains. Il quitta les honneurs municipaux sans aucun regret. Ses vignobles produisaient la première qualité de vin et il payait des impôts modérés. En 1806, il reçut la Légion d'honneur, il avait alors 57 ans et sa femme environ 36. Il avait une fille unique âgée de 10 ans. Il hérita successivement pendant cette année de Mme de La Gaudinière, mère de Mme Grandet et de M. La Bertelière, père de la défunte ; et encore de Mme Gentillet, grand-mère du côté maternel : trois successions dont l'importance ne fut connue de personne. M. Grandet obtint alors le nouveau titre de noblesse et devint le plus imposé de l'arrondissement. Il exploitait cent arpents de vigne et possédait 13 métairies, une vieille abbaye et 127 arpents de prairies. Seules deux personnes pouvaient vaguement présumer l'importance de ses capitaux : M. Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de M. Grandet et M. des Grassins, le plus riche banquier de Saumur. Néanmoins, il n'y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que M. Grandet n’eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis. M. Grandet inspirait donc l'estime respectueuse à laquelle avait droit à un homme qui ne devait jamais rien à personne. Il ne manquait pas une seule spéculation et avait toujours des tonneaux à vendre. Financièrement parlant, M. Grandet tenait du tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa proie, sauter dessus ; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait une charge d'écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère, impassible, froid, méthodique. Personne ne le voyait passer sans éprouver un sentiment d'admiration mélangé de respect et de terreur. Il s'écoulait peu de jours sans que le nom de M. Grandet fût prononcé soit au marché, soit pendant les soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques personnes, la fortune du vieux vigneron était l'objet d'un orgueil patriotique. Quelque Parisien parlait-il des Rotschild ou de M. Laffitte, les gens de Saumur demandaient s'ils étaient aussi riches que M. Grandet. M. Grandet avait pour lui l'autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays où chacun, après l'avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l'instinct chez les animaux, avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements. M. Grandet n’achetait jamais ni viande ni pain. Ses fermiers lui apportaient chaque semaine une provision suffisante de chapons, de poulets, d’oeufs, de beurre et de blé de rente. Il s'était arrangé avec les maraîchers, ses locataires, pour qu'ils le fournissent de légumes. Ses seules dépenses connues elles étaient le pain bénit, la toilette de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leur chaise à l'église, l'acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais de ses exploitations. M. Grandet parlait peu. Généralement il exprimait ses idées par de petites phrases sentencieuses et dites d'une voix douce. Il bégayait d'une manière fatigante aussitôt qu'il avait à discourir longuement ou à soutenir une discussion. Quatre phrases lui servaient habituellement à résoudre toutes les difficultés de la vie et du commerce. Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela. Il ne disait jamais ni oui ni non et il n'écrivait pas. Il utilisait sa femme en affaires comme son paravent le plus commode. Il n'allait jamais chez personne et ne voulait ni recevoir ni donner à dîner. Il semblait économiser tout, même le mouvement. Son visage annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l'égoïsme d'un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l'avarice et sur le seul être qui lui fut réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. Quoique de moeurs faciles et molles en apparence, M. Grandet avait un caractère de bronze. Il était toujours habillé de la même façon. Il portait en tout temps des bas de laine drapés, une culotte courte de gros drap marron, un gilet de velours à rayures jaunes et puce et un large habit marron à grands pans ainsi qu'une cravate noire et un chapeau de quaker.

Six habitants seulement le droit de venir dans sa maison. Il y avait tout d'abord le neveu de M. Cruchot. Il était président au tribunal de première instance de Saumur. Il était âgé de 33 ans et possédait le domaine de Bonfons. Il avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons. Il attendait la succession de son oncle le notaire et celle de son oncle l'abbé Cruchot qui tous deux passaient pour être assez riches. Mme des Grassins venait très assidûment faire la partie de Mme Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec Mlle Eugénie. M. des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les manoeuvres de sa femme par de constants services secrètement rendus au vieil avare. Du côté des Cruchot, l'abbé, le Talleyrand de la famille, discutait vivement le terrain à la financière et tentait de réserver le riche héritage à son neveu le président du tribunal. Il y avait donc un secret combat entre les Cruchot et les des Grassins dont le prix était la main d'Eugénie Grandet. Ce combat occupait passionnément les diverses sociétés de Saumur. À Saumur, il y avait donc les partisans de Cruchot et les partisans de des Grassins. D'autres habitants pensaient que Grandet marierait sa fille au fils de M. Grandet de Paris, riche marchand de vin en gros. En 1818, les partisans de Cruchot remportèrent un avantage sur les Grassinistes. Le jeune marquis de Froidfond fut obligé de vendre son admirable château. Cruchot le notaire, Cruchot le président du tribunal et l'abbé Cruchot réussirent à persuader le jeune homme qu'il valait mieux vendre à M. Grandet son château. M. Grandet le paya sous escompte après les formalités.

Pour remplir de nouveau son trésor presque vide, Grandet décida de couper à blanc ses bois, ses forêts et d’exploiter les peupliers de ses prairies.

La maison de Grandet était froide, silencieuse et située en haut de la ville. Elle était abritée par les ruines des remparts. Cette maison était remplie de trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat avaient bizarrement pratiqués. La salle de cette maison était à la fois l'antichambre, le salon, le cabinet, le boudoir, la salle à manger et le théâtre de la vie domestique. Depuis 15 ans, toutes les journées de la mère et de la fille s'étaient paisiblement écoulées dans cette salle que Grandet ne chauffait que du 1er novembre au 31 mars sans avoir égard ni aux derniers froids du printemps ni à ceux de l'automne. La mère et la fille entretenaient tout le linge de la maison et employaient consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d'ouvrière. Depuis longtemps l'avare distribuait la chandelle à sa fille et à la grande Nanon, sa domestique, de même qu'il distribuait dès le matin le pain et les denrées nécessaires à la consommation journalière.

La grande Nanon était peut-être la seule créature humaine incapable d'accepter le despotisme de son maître. Elle travaillait pour M. Grandet depuis 35 ans. Elle ne recevait que 60 livres de gages et passait pourtant pour une des plus riches servantes de Saumur. Elle avait ainsi accumulé 4000 livres qu'elle avait placés récemment en viager chez Me Cruchot. À l'âge de 22 ans, la pauvre fille n'avait pu se placer chez personne à cause de sa figure repoussante. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur et le père Grandet avisa cette fille rebutée de porte en porte. En constatant sa force corporelle, il devina le parti qu'il pouvait en tirer. Elle avait gardé intacte sa vertu. Grandet employa Nanon sans trop la rudoyer. Nanon s'attacha sincèrement au tonnelier qui en profita pour l'exploiter féodalement. Pleine d'une confiance aveugle en Grandet, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus saugrenues. Grandet lui offrit sa vieille montre et c'était le seul présent qu'elle reçut jamais de lui. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet avait fini par l'aimer comme on aime un chien. Elle faisait partie de la famille et riait quand riait Grandet. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités mais où les maîtres n’en recevaient néanmoins aucun contentement. La servante couchait au fond d'un couloir, dans un bouge éclairé par un jour de souffrance. Sa robustesse santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un chien chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.

Le 15 novembre 1819, c'était l'anniversaire d'Eugénie. Me Cruchot, l'abbé Cruchot et M. Cruchot de Bonfons s'étaient empressé d'arriver chez Grandet avant les des  Grassins pour fêter Mlle Grandet. Ils avaient apporté des bouquets. Grandet avait offert solennellement à Eugénie une curieuse pièce d'or. C'était la coutume depuis 13 années. Mme Grandet donnait ordinairement à sa fille une robe d'hiver ou d'été, selon la circonstance. Eugénie recevait également une pièce d'or au jour de l'an. Elle s'était ainsi composé un petit revenu de 100 écus environ. Un Grandet demandait parfois à Eugénie compte de son trésor. Il songeait au douzain du mariage de sa fille. Le douzain étant un antique usage encore en vigueur dans quelques pays situés au centre de la France et consistant en une dote pour la fille à marier. Eugénie venait d'avoir 23 ans et son père affirma à l'assemblée qu'il faudrait bientôt s'occuper d'elle. Mme Grandet était d'une piété rare. Elle était une femme sèche et maigre. Elle était d'une douceur angélique et d'une inaltérable égalité d'âme. Son mari ne lui donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. Elle avait rapporté 300 000 fr. de dote à son mari. Elle s'était toujours sentie profondément humilier d'une dépendance contre laquelle la douceur de son âme lui interdisait de se révolter. Comme c'était l'anniversaire d'Eugénie, Nanon sortit une bouteille de cassis. Nanon manqua de se casser une jambe dans l'escalier alors Grandet terminé à Nanon de boire un verre de cassis pour la réconforter et répara lui-même à la marche défaillante. Le président du tribunal offrit des fleurs à Eugénie et l'embrassa des deux côtés du cou avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. L'arrivée de la famille des Grassins interrompit une conversation commencée entre Mme Grandet et l'abbé Cruchot. Mme des Grassins était une de ces petites femmes vives, dodues, blanches et roses qui se sont conservées jeunes encore à 40 ans. Elle se mettait assez bien et faisait venir ses modes de Paris pour donner le ton à la ville de Saumur où elle avait des soirées. So mari était un ancien quartier-maître dans la garde impériale. Il avait apporté une fleur rare à Eugénie. Leur fils Adolphe était allé faire son droit à Paris. Il était timide en apparence. Il offrit à Eugénie une véritable marchandise de pacotille. Pourtant ce cadeau parut inouï à Eugénie qui lança des regards joyeux à Adolphe. L'abbé Cruchot prit Grandet a part pour lui tire que les des Grassins jetaient l'argent par les fenêtres. Me Cruchot se disait que les des Grassins avaient beau faire, sa fortune, celle de son frère et celle de son neveu se montait déjà à onze cent mille fr. Il pensait qu’Eugénie et son héritage leur appartiendraient un jour. On installa une table pour jouer au loto. Mme des Grassins avait réussi à mettre son fils à côté d'Eugénie. Tous pensaient aux millions de Grandet. Grandet savait qu'ils étaient là pour ses écus. Il utilisait ces gens-là comme des harpons pour pêcher. La joie n'était sincère que sur les lèvres d'Eugénie ou de sa mère. Grandet exploitait le faux attachement des deux familles. L'Argent dans toute sa puissance était le seul dieu moderne auquel on faisait foi. Eugénie et sa mère étaient des coeurs purs car elles ne prisaient ni ne méprisaient l'argent, accoutumées qu'elles étaient à s'en passer. Le jeu fut interrompu par l'arrivée d'un jeune homme qui avait été accompagné par le facteur pour porter ses colis. L'inconnu se présenta. C'était le cousin d'Eugénie. Il s'appelait Charles. Il était le fils du frère de Grandet et venait de Paris. Mme des Grassins fut saisie par des tristes pressentiments en observant tour à tour Charles et Eugénie. Charles Grandet était un beau jeune homme de 22 ans. Quelques jours plus tôt, le père de Charles lui avait dit d'aller pour quelques mois chez son frère de Saumur. Charles qui venait en province pour la première fois eut la pensée d’y paraître avec la supériorité d'un jeune homme à la mode et d'y importer les inventions de la vie parisienne. Il avait apporté ses vêtements les plus beaux. Il avait également apporté tous les instruments aratoirs dont se servait un jeune homme oisif pour labourer la vie. Pourtant son père lui avait dit de voyager modestement. Charles espérait rencontrer 100 personnes chez son oncle et chasser à courre dans les forêts. Il espérait vivre enfin la vie de château. Charles détonnait en compagnie des Cruchot et des des Grassins. Leurs figures, aussi flétries que l'étaient leurs habits râpés, aussi plissées que leurs pantalons, semblaient usées, racornies, et grimaçaient. L'horreur de la mode était le seul point sur lequel les des Grassins et les Cruchot s'entendaient parfaitement. Les joueurs de loto levaient le nez pour considérer Charles avec autant de curiosité qu'ils en eussent manifesté pour une girafe. Grandet était absorbé dans la longue lettre qu'il venait de recevoir. Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. Elle enviait la fraîcheur et la délicatesse de ses traits. Avant de s'endormir, Eugénie dut rêver longtemps à ce phénix des cousins. Mme Grandet et Eugénie accompagnèrent Nanon pour préparer la chambre de Charles. Eugénie préparera la décoration pour la chambre de Charles. Il lui avait plus surgi d'idées en un quart d'heure qu'elle n'en avait eu depuis qu'elle était au monde. Puis elle envoya Nanon acheter de la bougie et du sucre pour que Charles puisse boire chaque matin de l'eau sucrée. Charles se trouvait dépaysé car il était loin du vaste château et de la fastueuse existence qu'il avait supposés à son oncle. Mme des Grassins baissa graduellement sa voix pour la mettre en harmonie avec la nature de ses confidences. Elle proposa à Charles de venir chez elle et son mari. Il pourrait ainsi rencontrer le haut commerce et la noblesse de Saumur. Elle dit à Charles que son oncle était un grigou et sa tante une dévote, sa cousine une petite sotte, sans dot qui passait sa vie à raccommoder des torchons. Charles trouva que cette femme était très bien.

Sans paraître y prêter la moindre attention, l'abbé Cruchot avait su deviner la conversation de Charles et de Mme des Grassins. Adolphe voulut rappeler à Charles avoir été son vis-à-vis lors d'un bal donné par M. le baron de Nucingen. Charles commençait déjà à penser au succès qu'il trouverait à Saumur. La lettre que Grandet était en train de lire venait de son frère qui lui annonçait son suicide. Il allait se suicider car il ne voulait pas survivre à la honte d'une faillite. Il devait 4 millions. Son fils ne savait rien de cela. Grandet de Paris demandait à son frère de Saumur de protéger son fils. Charles n'avait pas de parents du côté maternel car son père n'avait pas obéi aux préjugés sociaux. Il avait épousé la fille naturelle d'un grand seigneur. Il demandait à son frère de prévenir Charles convenablement de sa mort et de son sort à venir. Il lui demandait encore d'être pour Charles comme un bon père. Il espérait que son fils ne se joindrait pas à ses créanciers. Il espérait que Grandet de Saumur ferait renoncer Charles à sa succession. Si son fils voulait trouver la fortune, il fallait qu'ils se rendent aux Indes. Si son enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en Grandet de Saumur, Grandet de Paris demanderait éternellement vengeance à Dieu. Grandet replia la lettre pour la mettre dans sa poche. Il regarda son neveu d'un air humble et craintif sous lequel il cacha ses émotions et ses calculs. L'assemblée se leva et chacun fit la révérence suivant son caractère. L'abbé Cruchot dit à Mme des Grassins qu'elle pouvait dire adieu à Mlle Grandet qui serait pour le Parisien. Elle répondit que Charles ne tarderait pas à s'apercevoir qu'Eugénie était une niaise. Après s'être salués, les des Grassins et les Cruchot sentirent la nécessité d'une alliance momentanée contre l'ennemi commun qu'était devenu Charles.

Lorsque Grandet se retrouva seul avec sa famille il expliqua à son neveu les habitudes de sa maison. Le déjeuner était à huit heures. A midi, on mangeait un fruit, un rien de pain sur le pouce et on buvait un verre de vin blanc puis on dînait, comme les Parisiens, à 17 heures. Il voulut faire croire à son neveu qui n'était pas riche et que Charles ne devait pas croire ce qu'il entendrait à Saumur sur son compte. Quand Charles vit les murs jaunâtres de la cage d'escalier et la rampe vermoulue, son dégrisement se renforça. Au premier étage se trouvait le cabinet de Grandet. On n'y pénétrait que par la chambre de Grandet. Personne, pas même Mme Grandet, n'avait la permission d'y venir, le bonhomme voulait y rester seul comme un alchimiste à son fourneau. C'est là qu'il emmagasinait ses titres de propriété et faisait ses calculs. La chambre de Grandet était séparée de celle de sa femme par une cloison et du mystérieux cabinet par un gros mur.

Charles fut logé au second étage dans une mansarde au-dessus de la chambre de Grandet de manière à pouvoir l'entendre, s'il lui prenait fantaisie d'aller et de venir. Charles demeura pantois en regardant sa chambre qui était tendue de papier jaune à bouquets de fleurs du même genre que celui qu'on trouvait dans les guinguettes. Il demanda à Nanon s'il était bien chez M. Grandet, ancien maire de Saumur. Nanon acquiesça. Elle l'aida à défaire ses malles. Elle fut surprise par la beauté de la robe de chambre de Charles alors il lui offrit. En s'endormant, Charles se demanda ce qu'il était venu faire ici. Eugénie ne termina as ses prières car elle pensait à son gentil cousin. Mme Grandet entendit son mari qui se promenait de long en long dans sa chambre. Elle savait que cela signifiait une certaine angoisse chez lui. Grandet se demandait pourquoi son frère lui avait légué son fils. Il n'avait pas 20 écus à donner. Nanon s'endormit habillée de la robe de chambre offerte par Charles. Eugénie rêva d'amour. Le moment de voir clair aux choses d'ici-bas était arrivé pour Eugénie. Le lendemain matin, elle se prépara avec le plus grand soin et voulut paraître à son avantage.

Comme il n'était que sept heures, elle regarda le jardin depuis sa fenêtre et eut enfin ce mouvement de plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l'être moral, comme un nuage envelopperait l'être physique. Ces réflexions s'accordèrent avec les détails de ce singulier paysage et les harmonies de son coeur firent alliance avec les harmonies de la nature.

Eugénie, grande et forte, n'avait rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle de cette beauté si facile à reconnaître, et dont s’éprennent seulement les artistes. Mais elle se regardait dans le miroir en se disant qu'elle était trop laide et que Charles ne ferait pas attention à elle. Elle descendit pour demander à Nanon de préparer de la crème de la galette pour Charles. Mais Nanon répondit qu'elle n'avait pas les ingrédients et qu'il fallait demander à son père. Eugénie entendit son père descendre l'escalier et elle se sauva. Elle éprouvait déjà les effets de cette profonde pudeur et cette de conscience particulière de notre bonheur qui nous fait croire, non sans raison peut-être, que nos pensées sont gravées sur notre front et sautent aux yeux d'autrui. Grandet sermonna Nanon car il ne restait pas du pain de la veille. Il prétendit que Charles ne mangerait pas de pain ni de frippe (beurre ou confitures) car c'était un Parisien. Nanon demanda à Grandet de lui donner de la farine et du beurre pour faire une galette aux enfants. Il refusa en prétextant que ce serait mettre la maison au pillage à cause de son neveu. Elle réclama du sucre et Grandet se fâcha encore. Alors Nanon abandonna la question du sucre pour obtenir la galette. Toutes les femmes savent ruser pour arriver à leurs fins.

Grandet proposa à sa fille de se promener au bord de la Loire sur ses prairies. Ils croisèrent le notaire Cruchot qui les accompagna. Grandet parla avec le notaire des peupliers que l’avare avait vendus pour 60 000 fr. Eugénie écouta sans savoir qu'elle touchait au moment le plus solennel de sa vie et que le notaire allait prononcer sur elle un arrêt paternel et souverain. Grandet annonça vouloir profiter de la place gagnée par la vente de ses peupliers pour vendre davantage de bottes de foin. Puis le notaire annonça à Grandet que tout Saumur parlait de Charles comme de son futur gendre. Grandet répondit qu'il préférait jeter sa fille dans la Loire que de la donner à son cousin. Eugénie se demanda comment le sentiment paternel avait-il pu s'éteindre au fond du coeur de son père. Le notaire avait apporté un journal dans lequel était annoncée la mort du frère de Grandet par suicide ainsi que sa faillite. Grandet expliqua au notaire qu'il était déjà en courant. Le notaire en fut effrayé en pensant que le Grandet de Paris avait peut-être imploré vainement les millions du Grandet de Saumur. Le notaire salua Grandet. Il avait tout compris et alla rassurer le président du tribunal. Au déjeuner, Grandet annonça que le père de Charles s'était suicidé. Charles ne recevrait aucun héritage. Eugénie cessa de manger et son coeur se serra. Elle pleura. Son père lui demanda pourquoi elle pleurait alors qu'elle ne connaissait par son oncle. Eugénie apprit en ce moment que la femme qui aime doit toujours dissimuler ses sentiments. Elle ne répondit pas. Grandet dit qu'il annoncerait à son neveu le triste nouvelle à son retour car il comptait faire aligner le fossé de ses prés sur la route. Il ordonna à sa fille d'arrêter de pleurer car son cousin allait partir dare-dare pour les grandes Indes. Après le départ de Grandet, Mme Grandet devina le trouble de sa fille. Elle prit la tête d'Eugénie pour l'appuyer contre son sein. Eugénie demanda à sa mère pourquoi il fallait envoyer Charles aux Indes alors qu'il était malheureux. Mme Grandet répondit que son père avait ses raisons et qu'elle devait les respecter. Mme Grandet demanda à Eugénie si elle aimait déjà son cousin. Elle répondit que Charles plaisait à Nanon et plaisait à sa mère alors elle ne comprenait pas pourquoi elle n'aurait pas le droit de l'aimer elle-même. Mme Grandet ordonna à Nanon de préparer du café bien fort et de la crème pour Charles. Nanon répondit qu'elle irait chez M. Fessard pour acheter le café mais que tout Saumur serait au courant de leurs déportements. Eugénie prépara du raisin et des poires pour Charles. Elle aurait bien voulu mettre à sac toute la maison de son père mais il avait les clés de tous. Quand Charles se mit à table, Eugénie regarda les deux assiettées de fruits, le coquetier, la bouteille de vin blanc, le pain et le sucre et trembla de tous ses membres en songeant seulement aux regards que lui lancerait son père s'il venait à entrer en ce moment. Sa mère la rassura en disant que si son mari devait rentrer elle prendrait tout sur elle. Quand Charles descendit, il était onze heures et il se trouva matinal. Il réclama un perdreau. Eugénie aurait voulu lui offrir. Charles trouva la salle encore plus laide au jour qu'elle ne l'était aux lumières. Charles demanda s'il y avait un théâtre mais Mme Grandet répondit que voir des comédiens c'était un péché. Eugénie observa Charles coupant ses mouillettes en prenant plaisir à manger ses oeufs à la coque. Charles, en se voyant l'objet des attentions de sa cousine et de sa tante ne put se soustraire à l'influence des sentiments qui se dirigeaient vers lui. Il regarda Eugénie avec bonté. Il fit un compliment à Eugénie et cela étreignit le coeur de la jeune fille. Quand Nanon apporta le café bouilli dans un pot, Charles se permit de dire aux femmes qu'elles étaient bien arriérées et qu'il leur apprendrait à faire du bon café dans une cafetière à la Chaptal. Grandet revint et ce fut la panique. Charles s'étonna son pouvoir se l'expliquer. Grandet jeta son regard sur la table, sur Charles, il vit tout. Il comprit que sa femme et sa fille avaient fait fête à son neveu. Il s'était déjà emparé du sucre quand Charles en réclama. Grandet lui répondit qu'il n'avait qu'à mettre du lait. Avec courage, Eugénie reprit la soucoupe au sucre que Grandet avait déjà serrée pour la donner à Charles. Eugénie offrit du raisin à son père et à Charles. Grandet dit à son neveu que quand il aurait fini de manger, ils iraient ensemble dans le jardin car il avait à lui dire des choses qui n'étaient pas sucrées. Eugénie demanda à son cousin d'avoir du courage. L'accent de la jeune fille avait glacé Charles. Grandet emmena son neveu dans le petit jardin. Il n'était pas embarrassé pour apprendre à Charles la mort de son père mais il éprouvait une sorte de compassion en le sachant sans un sou et il cherchait des formules pour adoucir l'expression de cette cruelle vérité. Charles examina avec une attention particulière le petit jardin qui devait rester gravé dans son souvenir comme mêlé à l'annonce de la mort de son père. Grandet lui annonça que son père était mort mais que ce n'était rien car il y avait quelque chose de plus grave. Son père s'était suicidé. Grandet lui montra l'article paru dans le journal. Charles fondit en larmes. Grandet lui dit encore que ce n'était rien puis il lui annonça que son père l'avait ruiné. Charles lui fait comprendre que ce n'était pas la pauvreté qui le peinait mais l'absence de son père. Charles monta dans sa chambre pour pleurer sur son lit. Les trois femmes avaient également pleuré en entendant les échos des sanglots de Charles. Grandet leur dit que ce jeune homme n'était bon rien car il s'occupait plus des morts que de l'argent. Eugénie frissonna en entendant son père s'exprimer ainsi sur la plus sainte des douleurs. Dès ce moment, elle commença à juger son père. Les sanglots de Charles s'affaiblirent le soir. Grandet reprocha à sa fille d'avoir été prodigué le matin même pour le déjeuner de Charles. Grandet lui répondit qu'il ne voulait pas que son neveu révolutionne sa maison. Il expliqua à Eugénie ce que signifiait une faillite. Elle lui demanda pourquoi il n'avait pas pu empêcher ce malheur et Grandet lui répondit que son frère ne l'avait pas consulté. Eugénie voulut savoir ce qu'allait devenir son cousin et Grandet lui répondit qu'il allait partir pour les Indes. Grandet lui paierait son voyage jusqu'à Nantes. Grandet partit voir Cruchot. Avant cette matinée, jamais Eugénie n'avait senti de contraintes en présence de son père mais depuis quelques heures, elle changeait de sentiments et d'idées. Eugénie chercha à savoir si son père était riche mais elle ne comprenait rien à la fortune de son père. Puis Eugénie et sa mère montèrent voir Charles dans sa chambre. Il poussait des plaintes inarticulées. Mme Grandet dit à Charles qu'il devait se résigner à la volonté de Dieu. Eugénie lui demanda de prendre courage et de songer à présent à sauver son honneur. Charles leur demanda un instant de tranquillité alors elles redescendirent. Eugénie voulait partager le deuil de son cousin. Grandet rentra tout heureux d'avoir réussi à vendre son vin et aux Hollandais et aux Belges. Alors Eugénie lui dit qu'il pouvait facilement secourir Charles. Cela mit Grandet en colère. Puis il montra promptement à son cabinet pour y méditer un placement dans les fonds publics. L'année précédente, Grandet avait gagné 900 000 fr. et il était tenté de gagner 20 % sur ses rentes. Il chiffra sa spéculation sur le journal où la mort de son frère était annoncée. Nanon vint lui annoncer que le dîner était servi et que son neveu ne voulait pas manger. Grandet lui répondit que c'était autant d'économisé. Mme Grandet proposa de prendre le deuil mais son mari répondit que le deuil était dans le coeur et non pas dans les habits car il ne voulait rien dépenser. Comme elle insista, Grandet lui dit qu'elle n'aurait qu'à acheter son deuil avec ce qui lui donnait habituellement, c'est-à-dire six louis. Eugénie leva les yeux au ciel sans mot dire. Après le dîner, le silence régna dans la maison. Grandet se voyait en perspective huit millions dans trois ans. Après quoi, il rendit visite à son neveu en lui proposant un verre de vin. Il découvrit la bougie que Mme Grandet et Eugénie lui avait apportée et se mit en colère. Il voulut sermonner sa femme mais elle répondit qu'elle faisait ses prières. Le lendemain matin, Eugénie accourut voir son cousin. Charles était endormi dans un fauteuil. Charles devina sympathiquement la présence d'Eugénie et ouvrit les yeux. Elle lui conseilla de se coucher et se sauva à la fois honteuse et heureuse d'être venue. Au déjeuner, Grandet dit simplement que son neveu n'avait pas besoin de bougie. Cette clémence insolite frappa Mme Grandet. Puis il s'en alla pour aller voir les Cruchot. Mme Grandet dit à sa fille que son père avait décidément quelque chose. En effet, il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes pour leur gagner légalement leurs écus. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain. Pendant la nuit, Grandet avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens. Il voulait sauver l'honneur de son frère sans que cela lui coûte un sou ni à son neveu ni à lui. Comme ses fonds allaient être placés pour trois ans, il lui fallait un aliment à son activité malicieuse. Il voulait concasser les Parisiens au profit de Charles et se montrer ainsi un excellent frère. Il avait décidé de faire venir les Cruchot chez lui et de commencer le soir même la comédie dont le plan venait d'être conçu. Quand Charles se réveilla, Eugénie s'occupait de lui. Elle lui apporta à déjeuner dans sa chambre. Mme Grandet l'accompagna. Eugénie rangea les affaires de Charles. Charles ne vit pas sans un attendrissement profond l'intérêt généreux que lui portaient sa tante et sa cousine. Eugénie lui apparut alors dans toute sa splendeur de sa beauté spéciale. Il lui baisa la main quand elle lui tendit le bol de café au lait. Leurs yeux exprimèrent un même sentiment, comme leurs âmes se fondirent dans une même pensée : l'avenir était à eux.

Grandet rentra. Le garde-chasse apporta un lièvre et des perdreaux. Grandet décida d'organiser un dîner pour les Cruchot. Mme Grandet annonça qu'il se passait ici quelque chose d'extraordinaire car c'était la troisième fois depuis leur mariage que Grandet donnait à dîner. Grandet alla chercher ses meilleurs vins dans la cave. Charles descendit. Le malheur l’avait rapproché d'Eugénie. Charles n'était plus le riche et beau jeune homme placé dans une sphère inabordable pour elle mais un parent plongé dans une effroyable misère. La misère enfante l'égalité. Et les des Grassins apprirent bientôt la mort violente et la faillite probable du père de Charles. Ils résolurent d'aller dès le soir même chez leur client afin de prendre part à son malheur tout en s'informant des motifs qui pouvaient l'avoir déterminé à inviter les Cruchot à dîner. À 17heures, le président du tribunal et son oncle le notaire arrivèrent endimanchés. Le dîner fut silencieux comme un véritable repas de condoléance. Charles demanda à se retirer pour s'occuper d'une longue et triste correspondance. Grandet ordonna à sa femme d'aller se coucher. Il souhaita une bonne nuit à sa fille. Après quoi, Grandet employa l'adresse qu'il avait acquise dans le commerce et qui lui valait souvent le surnom de vieux chien. Grandet se mit à bégayer alors qu'il entendait très bien et pouvait prononcer très nettement le français. Il avait appris cette stratégie par un juif dont il avait été dupé. Le bredouillement c'était l'art d'impatienter son adversaire commercial et, en l’occupant à exprimer sa pensée, de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Ainsi, il demanda au président du tribunal comment empêcher une faillite. Le président lui expliqua la différence entre une faillite et une liquidation judiciaire. Grandet après avoir bien compris si croire au président qu'il ne pourrait s'occuper de la liquidation judiciaire car il fallait pour cela se rendre à Paris. Le président se proposa d'y aller à sa place. Il se faisait fort d'aller chercher le principal créancier du Grandet de Paris. Le président déclara à Grandet qu'il pourrait racheter les biens de son frère pour 25 %. Il lui expliqua les théories de Jérémie Bentham sur l'usure. Il ajouta que si Grandet possédait les titres de toutes les créances dues par son frère alors son frère ne devait plus rien à personne. La succession de son frère se trouverait loyalement quitte. Le président proposa de s'occuper de toutes les démarches à Paris en ne demandant que le remboursement du voyage. Puis les des Grassins arrivèrent. Le notaire fut content de cette interruption car il ne trouvait pas convenable à un président du tribunal de première instance d'aller à Paris pour y faire capituler des créanciers et y prêter les mains à un tripotage qui froissait les lois de la stricte probité. Il profita donc du moment pour prendre le président à part. Il lui reprocha son dévouement et lui recommanda de ne pas se laisser aveugler par son désir d'obtenir Eugénie. Le notaire annonça au banquier que Grandet désirait liquider les dettes de son frère à Paris. Il ajouta que son neveu le président se rendrait à Paris pour effectuer les démarches nécessaires. Cela surprit étrangement les trois des Grassins. En effet, pendant le chemin ils avaient médité sur l'avarice de Grandet en l’accusant presque d'un fratricide. Le banquier félicita Grandet. Il proposa à Grandet de se rendre lui aussi à Paris pour effectuer des démarches sans lui demander le remboursement du voyage. Les Cruchot prirent une mine piteuse. Grandet prit le banquier à part pour lui dire qu'il avait quelques milliers de francs de rente à faire acheter. Le banquier se rendrait donc à Paris dès le lendemain et viendrait prendre les instructions de Grandet avant de partir. Puis les chefs des deux familles rivales s'en allèrent ensemble. Ils se sondèrent mutuellement mais en vain pour connaître ce qu'ils pensaient sur les intentions réelles de Grandet sur cette nouvelle affaire. En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet se répandit dans tout Saumur. Chacun pardonna à Grandet la vente de son vin qu'il avait faite au mépris de la loi jurée entre les propriétaires. Il était dans le caractère français de s'enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants de l'actualité.

À 23 heures, Cornoiller, le garde-chasse de Grandet arriva. Grandet lui avait demandé son aide pour porter des sacs très lourds qu’ils montèrent dans une voiture. Nanon commit une bourde en disant au garde-chasse que les sacs contenaient 1800 francs en pièces. Grandet la sermonna. Puis il dit au garde-chasse qu'il fallait être à Angers avant 9 heures. La voiture partit et Nanon verrouilla la grande porte. Personne dans le quartier ne soupçonna le départ de Grandet ni l'objet de son voyage. Grandet avait appris dans la matinée par les causeries du port que l'or avait doublé de prix et que des spéculateurs étaient arrivés à Angers pour en acheter. Grandet avait donc emprunté des chevaux à ses fermiers pour vendre son or à Angers et recevoir ainsi du receveur général sur le trésor la somme nécessaire à l'achat de ses rentes après l'avoir grossie de l'agio. Eugénie avait tout entendu du haut de l'escalier. Elle entendit une plainte qui venait de la chambre de son cousin. Elle le trouva endormi sur le fauteuil. Il avait écrit une dizaine de lettres. Il avait sans doute arrangé ses affaires pour pouvoir bientôt quitter la France. Eugénie regarda une des deux il n'y avait plus d'espoir. Charles lettres ouvertes et s'aperçut que Charles avait écrit à une certaine Annette. Le coeur d'Eugénie palpita. Il n'y avait plus d'espoir. Charles était aimé d'une femme. Pour la première fois le bien et le mal étaient en présence dans son coeur car elle voulait lire la lettre. La curiosité l'emporta. Charles avait écrit à Annette pour lui apprendre la mort de son père et sa faillite. Il lui annonçait également qu'il ne pourrait la retrouver à Paris et la quittait pour toujours car il n'avait plus d'argent. Eugénie décida de lui donner son or. Eugénie saute de joie en découvrant que Charles devait quitter sa maîtresse. Dans sa lettre, Charles annonçait à Annette qu'il avait l'intention de partir pour les Indes. Il lui avouait avoir trouvé à Saumur chez son oncle une cousine dont les manières, la figure et l'esprit lui paraissaient avoir… La lettre s'arrêtait au milieu de cette phrase. Les erreurs de la femme viennent presque toujours de sa croyance au bien ou de sa confiance dans le vrai. Eugénie ne pouvait pas savoir que Charles était un enfant de Paris habitué par les moeurs parisiennes et par Annette à tout calculer. Il avait reçu l'épouvantable éducation de ce monde où les bons mots assassinent les plus grandes idées. Charles avait été trop constamment heureux par ses parents, trop adulé par le monde pour avoir de grands sentiments. À son insu, l'égoïsme lui avait été inoculé. Les germes de l'économie politique à l'usage du Parisien, latents en son coeur, ne devaient pas tarder à y fleurir. Un hasard, fatale pour Eugénie, lui fit essuyer les dernières effusions de sensibilité vraie qui existaient encore dans le coeur de Charles. Elle laissa donc cette lettre qu'elle trouvait pleine d'amour et contempla son cousin endormi. Elle se jura à elle-même de l'aimer toujours. Elle lut la seconde lettre ouverte. C'était une lettre écrite pour son ami Alphonse qu'il chargeait d'arranger ses affaires et de payer ses dettes. Il lui demandait de vendre tous ses biens et lui offrait un de ses chevaux. Eugénie retourna dans sa chambre pour prendre une grosse bourse qui contenait des pièces d'or. Elle ne pensa pas au danger qu'il y avait pour elle de se démunir d'un trésor si cher à son père. Elle songeait à son cousin et aux 5800 fr. qu'elle possédait en valeur réelle. Ainsi le père et la fille avaient compté chacun leur fortune : lui, pour aller vendre son or ; Eugénie, pour jeter le sien dans un océan d'affection. Elle retourna voir Charles avec la bourse. Charles se réveilla et resta béant de surprise. Elle lui avoua avoir lu les deux lettres ouvertes et Charles rougit. Elle  lui offrit ses économies en lui disant qu'elle n’avait besoin de rien. Son cousin resta muet. L'hésitation de son cousin l'humilia. Alors elle plia le genou. Elle lui annonça qu'elle ne se relèverait pas tant qu'il n'aurait pas accepté son or. Charles pleura et saisit sa cousine afin de l'empêcher de s'agenouiller. Charles accepta les économies d'Eugénie mais en échange il lui offrit une boîte qui était un cadeau de sa mère. Eugénie en serait dépositaire. La boîte était un nécessaire où le travail donnait à l'or un prix bien supérieur à celui de son poids. Il y avait un double fond et à l'intérieur deux portraits. C'était deux chefs-d'oeuvre de Mme de Mirbel richement entourés de perles. Les portraits étaient ceux de sa mère et de son père. En entendant les mots que venait de dire son cousin, Eugénie lui jeta son premier regard de femme aimante alors Charles lui prit la main et la baisa. Ils se dirent bonsoir par un mutuel sourire. Tous deux s'endormirent dans le même rêve et Charles commença dès lors ajouter quelques roses sur son deuil. Le lendemain matin, il vint un assez grand nombre de personnes envoyées par Grandet. C'était le couvreur, le plombier, le maçon, les terrassiers, le charpentier et des fermiers venus conclure des marchés relatifs à des réparations ou pour payer des fermages ou recevoir de l'argent. Vers 17 heures, Grandet rentra. Il avait obtenu 14 000 fr. de son or. Il avait des bons royaux qui lui portaient un intérêt jusqu'au jour où il aurait à payer ses rentes.

Des Grassins vint prendre les ordres de son client au moment où la famille était à table. Grandet annonça à son banquier qu'il revenait d’Angers. Il demanda à des Grassins de lui acheter 100 000 livres de rente. Le banquier demanda à Charles s'il avait des commissions car il partait pour Paris. Et Charles lui répondit qu'il n'en avait aucune. Grandet lui expliqua que le banquier allait arranger les affaires de son père. Charles, surpris, demanda s'il y avait encore quelque espoir. Grandet répondit avec un orgueil bien joué que l'honneur de son neveu était aussi le sien. Alors Charles embrassa Grandet et sortit. Eugénie contempla son père avec admiration. Le banquier serra la main de Grandet et s'en alla. Grandet se mit à danser et à chanter ce qui épouvanta Nanon, Mme Grandet et Eugénie. Il but du cassis et dit beaucoup de ses apophtegmes particuliers comme : les écus ne peuvent pas rouler et rester dans votre bourse, autrement la vie serait trop belle. Le lendemain matin, l'avarice satisfaite de Grandet et la certitude de voir bientôt partir Charles sans avoir à lui payer autre chose que son voyage à Nantes le rendirent presque indifférent à la présence de son neveu au logis.

Il laissa les deux enfants ainsi qu'il nomma Charles et Eugénie, libres de se comporter comme bon leur semblerait sous l'oeil de Mme Grandet en laquelle il avait d'ailleurs une entière confiance en ce qui concernait la morale publique et religieuse. Dès lors commença pour Eugénie le primevère de l'amour. Eugénie se plut à endormir les souffrances de son cousin dans les joies enfantines d'un naissant amour. En se débattant à sa naissance sous le deuil, cet amour n'en était d'ailleurs que mieux en harmonie avec la simplicité provinciale de cette maison en ruine. Charles comprit la sainteté de l'amour car sa grande dame, sa chère Annette, ne lui en avait fait connaître que les troubles orageux. Il quitta la passion parisienne, vaniteuse et coquette, pour l'amour pur et vrai. Il descendait dès le matin pour pouvoir causer avec Eugénie avant que Grandet ne vienne donner les provisions. La petite criminalité de ce rendez-vous matinal et secret imprimait à l'amour le plus innocent du monde la vivacité des plaisirs défendus. Il fut touché par la simplicité de cette vie presque monastique que connaissaient Eugénie et sa mère. Trois jours après le départ des des Grassins, Charles fut emmené par Grandet au tribunal de première instance pour signer une renonciation à la succession de son père. Puis il fallut remplir les formalités nécessaires pour obtenir un passeport à l'étranger. Charles vendit sa garde-robe inutile. Il avait également commandé des simples vêtements de deuil et avait fait venir un tailleur de Saumur. Charles montra à son oncle une poignée d'or qu’il voulait faire estimer. Grandet sans chargea avec plaisir. Il offrit à Mme Grandet un dé d'or qui avait appartenu à sa mère et deux boutons dorés à Eugénie pour qu'en fasse un bracelet. Enfin, Charles offrit à Grandet des boutons de manche. Grandet les accepta en serrant la main de Charles. Puis il lui annonça qu'il lui donnerait 1500 fr. pour payer son passage aux Indes. Un requiem fut célébré à la paroisse pour l'âme de Guillaume Grandet, le père de Charles. Plus tard, Charles expliqua à Eugénie qu'il avait bien présumé de son ami Alphonse car il s'était conduit à merveille. Alphonse avait arrangé les affaires de Charles. À présent, Charles n'avait plus de dettes à Paris. Alphonse avait dirigé les colis de Charles sur Nantes où se trouvait un navire en charge pour Java. Dans cinq jours, Charles partirait pour les Indes. Il ne pensait pas revenir avant plusieurs années et demandai à Eugénie de ne pas mettre en balance leurs deux vies. Eugénie lui demanda s’il l’aimait. Il le lui confirma. Alors elle l'attendrait. Elle se sauva sous la voûte et Charles la suivit. Elle reçut et donna le plus pur, le plus suave, mais aussi le plus entier de tous les baisers. Charles lui dit qu'un cousin était mieux qu'un frère. Il pouvait l’épouser. « Ainsi soit-il ! » cria Nanon en ouvrant la porte de son taudis. Les deux amants, effrayés, se sauvèrent dans la salle. Eugénie reprit son ouvrage et Charles se mit à lire les litanies de la Vierge dans le paroissien de Mme Grandet.

Quand Charles annonça son départ, Grandet fabriqua des caisses pour son neveu. Il emballa lui-même tous les effets de Charles. Il se chargea de les faire descendre par bateau sur la Loire et de les expédier à Nantes.

Eugénie pleurait souvent en se promenant dans le jardin. La veille du départ de Charles, le précieux coffret que Charles avait confié à Eugénie fut solennellement installé dans le seul tiroir du bahut qui fermait à clé avec la bourse vide d'Eugénie. Charles lui promit de l'épouser. Eugénie avait momentanément sanctifié l'amour de Charles.

La famille se mit en route pour accompagner Charles à la diligence de Nantes. Tous les marchands de la rue étaient sur le seuil de leurs boutiques pour voir passer ce cortège. Me Cruchot se joignit à la famille Grandet. Grandet embrassa Charles et lui dit de revenir riche. À son retour, il retrouverait l'honneur de son père sauf. Charles lui répondit que c'était le plus beau présent qu'il pouvait lui faire. Cela fit pleurer son oncle. Le notaire seul souriait en admirant la finesse de Grandet car il avait bien compris le bonhomme.

Un mois après le départ du banquier, Grandet possédait une inscription de 100 000 livres de rente achetée à 80 fr net. Me Cruchot pensa que Nanon fut, à son insu, l'instrument fidèle du transport des fonds. En ce qui concerne les affaires de la maison Guillaume Grandet, toutes les prévisions du tonnelier se réalisèrent. L'arrivée du banquier de Saumur chargé de liquider par honneur la maison de Grandet de Paris fut suffisante pour éviter à l'ombre du négociant la honte des protêts.

Le notaire de la famille procéda régulièrement à l'inventaire de la succession. Des Grassins réunit les créanciers et choisir pour liquidateur le banquier de Saumur conjointement avec François Keller, chef d'une riche maison. Des Grassins et Keller reçurent tous les pouvoirs nécessaires pour sauver à la fois l'honneur de la famille et les créances. Il ne se rencontra pas un seul récalcitrant parmi les créanciers. Chacun se disait que Grandet de Saumur pourrait payer. Au bout de six mois, les Parisiens avaient remboursé les effets en circulation. Neuf mois après la première assemblée, les deux liquidateurs distribuèrent 47 % à chaque créancier. Cette somme fut produite par la vente des valeurs, possessions et biens appartenant à Guillaume Grandet. Les créanciers reconnurent l'admirable et incontestable honneur des Grandet. Les créanciers demandèrent le reste de leur argent. Ils écrivirent une lettre collective à Grandet. Grandet demanda alors le dépôt chez un notaire de tous les titres de créances existants entre la succession de son frère. Les créanciers obéirent à tous les calculs de Grandet. Les uns se fâchèrent et se refusèrent au dépôt. Quelques autres ne consentir audit dépôt que sous la condition de bien faire constater leurs droits et se réserver le droit de déclarer la faillite. Grandet consentit à toutes les réserves demandées. Les créanciers bénins firent entendre raison aux créanciers durs. Le dépôt eut lieu. Le tonnelier avait calculé sur la puissance du temps. À la fin de la troisième année, des Grassins écrivit à Grandet que, moyennant 10 % des 2 400 000 fr. restant dus par la maison de Grandet, il avait amené les créanciers à lui rendre leurs titres. À la fin de la quatrième année, le déficit fut dûment arrêté À la somme de douze cent mille francs. Il y est des pourparlers qui durèrent six mois entre les liquidateurs et les créanciers, entre Grandet et les liquidateurs. Grandet répondit aux deux liquidateurs que son neveu avait fait fortune aux Indes et lui avait manifesté l'intention de payer intégralement les dettes de son père. Il ne pouvait pas prendre sur lui de les solder frauduleusement sans l'avoir consulté. Au milieu de la cinquième année, les créanciers étaient encore tenus en échec. Quand les rentes atteignirent à 115, Grandet vendit et retirera de Paris environ 2 400 000 fr. en or. Cette somme rejoignit les 600 000 fr. d'intérêts composés que lui avaient donnés ses inscriptions.

Des Grassins resta à Paris car il s'était amouraché d'une des plus jolies actrices du théâtre. Sa conduite fut jugée à Saumur profondément immorale. Sa femme mena la maison de Saumur. Elle maria fort mal sa fille et dut renoncer à l'alliance d'Eugénie Grandet pour son fils. Adolphe rejoignit son père à Paris et devint un fort mauvais sujet. Les Cruchot triomphèrent.

Ainsi Grandet n'avait aucune obligation à des Grassins. Eugénie s'initiait à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Le lendemain du départ de Charles, la maison de Grandet reprit sa physionomie pour tout le monde, excepté pour Eugénie qui la trouva tout à coup bien vide. Elle voulut que la chambre de Charles reste dans l'état où il l'avait laissée. Mme Grandet et Nanon furent volontiers complices de ce statu quo. Eugénie fit vœu d'aller tous les jours à la messe. Elle acheta une mappemonde qu'elle cloua près de son miroir pour suivre son cousin dans sa route vers les Indes. Elle retourna dans le jardin pour s'asseoir sur le banc où il s'était dit tant de bonnes choses. Enfin ce fut l'amour solitaire, l'amour vrai qui persiste et se glisse dans toutes les pensées. Toute la matinée, Eugénie causait de Charles avec sa mère et Nanon. Deux mois se passèrent ainsi. La vie domestique, jadis si monotone, s'était animée par l'immense intérêt du secret qui liait plus intimement les trois femmes de la maison. Soir et matin Eugénie ouvrait la boîte pour contempler le portrait de sa tante et y chercher les traits de Charles. Mme Grandet surprit sa fille. Elle fut alors initiée au terrible secret de l'échange fait par Charles contre le trésor d'Eugénie. Dans trois jours l'année 1819 finirait. Grandet demanderait à sa fille de voir son trésor et découvrirait l'échange qu'elle avait fait avec Charles. Eugénie ne se repentait de rien. Elle pensait que Dieu la protégerait. Le 1er janvier 1820, Mme Grandet dit à son mari qu'elle avait froid. Elle voulait lui souhaiter le bon an avec sa fille près de la cheminée. Pour célébrer le jour de l'an, Grandet embrassa sa femme sur le front. Grandet s'était montré joyeux ce matin-là. Il venait de réussir une spéculation. Des Grassins lui avait envoyé 30 000 fr. en écu et lui avait annoncé la hausse des fonds publics. Grandet gagnait, depuis deux mois, 12 % sur ces capitaux. Il avait apuré ses comptes et allait désormais toucher 50 000 fr. tous les six mois sans avoir à payer ni impositions, ni réparations. Mme Grandet rentra de la messe avec sa fille en espérant que Grandet ne demanderait pas à voir l'or d'Eugénie. Mais Grandet descendit l'escalier en pensant à métamorphoser promptement ses écus parisiens en bon or et à son admirable spéculation des rentes sur l'État. Mme Grandet et Eugénie lui souhaitèrent une bonne année. Grandet dit à Eugénie qu'il fallait de l'argent pour être heureux. Il lui offrit un napoléon tout neuf. Et il lui demanda de lui montrer son or. Eugénie lui répondit qu'il faisait trop froid. Alors ils déjeunèrent. Après quoi, Grandet demanda encore à sa fille qu'elle lui montre son or. Il en connaissait le contenu précis : 5959 fr. et 40.

Il voulait l’or de sa fille pour pouvoir le placer dans les fonds publics. Ainsi elle pourrait obtenir tous les six mois près de 200 fr. d'intérêts et sans impôts. Eugénie fut obligée d'avouer à son père qu'elle n'avait plus son or. Grandet se mit en colère. Mme Grandet lui dit que sa colère la ferait mourir. Grandet fut épouvanté de la pâleur répandue sur le teint de sa femme. Eugénie supplia son père de ne pas tuer sa mère. Nanon donna le bras à sa maîtresse et autant en fit Eugénie et ce ne fut pas sans peine qu'elles purent remonter Mme Grandet dans sa chambre. Grandet ordonna à sa fille de redescendre quand sa mère serait couchée. Une fois redescendue, Eugénie reprocha à son père de lui faire des présents dont elle n'était pas entièrement maîtresse. Elle lui rendit le napoléon qu'il venait de lui offrir et Grandet le coula vivement dans son gousset. Grandet demanda encore une fois à Eugénie où était son or. Eugénie répondit qu'elle était majeure et qu'elle avait fait de son argent ce qu'il lui avait plus d'en faire. Elle ne voulut pas dire ou elle avait placé son argent. Elle demanda à son père si elle était libre de faire de son or ce que bon lui semblait. Il répondit qu'elle n'était qu'une enfant. Mais elle rétorqua qu'elle était majeure. Grandet était abasourdi par la logique de sa fille. Il finit par deviner quelle avait donné son or à Charles. Il ne pouvait pas la déshériter mais il la maudit. Alors il lui ordonnera de rentrer dans sa chambre et de n'en sortir que lorsqu'il lui permettrait de le faire. Eugénie se précipita dans la chambre de sa mère en fondant en larmes. Grandet la rejoignit pour lui dire qu'elle n'avait plus de père. Mme Grandet demanda à son mari s'il voulait la priver de sa fille. Eugénie se leva pour rentrer dans sa chambre à laquelle le bonhomme donna un tour de clé. Grandet resta avec sa femme pour en savoir plus. Mais Mme Grandet prétendit ne rien savoir de cette histoire. Elle affirma que sa fille était innocente et demanda à son mari de ne pas lui faire de peine et de révoquer son arrêt. Mais Grandet assura qu'Eugénie resterait dans sa chambre au pain et à l'eau jusqu'à ce qu'elle ait satisfait son père. Alors Mme Grandet supplia son mari de rendre ses bonnes grâces à Eugénie. Et ainsi il sauverait peut-être la vie de sa femme qui était malade. Grandet dîna seul pour la première fois depuis 24 ans.

Nanon lui dit que c'était bien désagréable d'être veuf avec deux femmes dans sa maison. Grandet lui ordonna de se taire ou il la chasserait. Le soir, les Cruchot, Mme des Grassins et son fils arrivèrent et s'étonnèrent de ne voir ni Mme Grandet ni sa fille. Grandet prétendit que sa femme était indisposée et que sa fille était auprès d'elle. Mme des Grassins voulut rendre visite à Mme Grandet. Après quoi elle annonce que Mme Grandet l'inquiétait beaucoup.

Lorsque le vigneron fut couché, Nanon entra dans la chambre d'Eugénie pour lui offrir un pâté fait à la casserole. Eugénie lui serra la main. Pendant quelques mois, Grandet vint voir constamment sa femme à des heures différentes dans la journée, sans prononcer le nom de sa fille. Mme Grandet ne quitta pas sa chambre et son état empira. Grandet resta inébranlable au sujet de sa fille. Il se montra plus dur dans les affaires qu'il ne l'avait jamais été. Dans toutes les soirées de Saumur, on se demandait ce qui était arrivé dans la maison de Grandet. Eugénie allait à la messe sous la conduite de Nanon. Mais il fut impossible au bout de deux mois de cacher le secret de la réclusion d'Eugénie. Toute la ville apprit que depuis le premier jour de l'an Mlle Grandet était enfermée dans sa chambre au pain et à l'eau, sans feu. On savait que Nanon lui faisait des friandises, les lui apportait pendant la nuit, et l'on savait même que la jeune personne ne pouvait voir et soigner sa mère que pendant le temps où son père était absent du logis. Saumur jugea la conduite de Grandet très sévèrement. Eugénie ignora pendant quelque temps les conversations dont elle était l'objet en ville, tout aussi bien que les ignorait son père. Mais sa mère dépérissait de jour en jour. Eugénie se reprochait d'avoir été la cause innocente de la cruelle et lente maladie de sa mère. Elle venait tous les matins au chevet de sa mère quand Nanon lui apportait son déjeuner. Mme Grandet lui demandait pourquoi Charles n'écrivait pas. Eugénie lui répondait qu'il ne fallait pas en parler car c'était elle qui souffrait avant tout. Mme Grandet demandait à son mari de rendre ses bonnes grâces à leur fille et de se montrer chrétien, époux et père. Grandet écoutait silencieusement sa femme et ne répondait rien. Il n'était même pas ému par les larmes que ses vagues réponses faisaient couler le long du blanc visage de sa femme.

Elle lui pardonnait car elle savait qu'il aurait un jour besoin d'indulgence. L'opinion publique condamna hautement le père Grandet mais Nanon le défendait par orgueil pour la maison. Enfin, un soir, vers la fin du printemps, Mme Grandet confia ses peines secrètes aux Cruchot. Le président du tribunal déclara que Grandet était coupable de sévices tortionnaires. Le notaire assura Mme Grandet qu'il ferait finir cette réclusion dès le lendemain. Mais Eugénie leur demanda de ne pas s'occuper de cette affaire. Elles devaient obéir à son père. Elle demanda aux Cruchot le plus profond silence sur cette histoire. Elle leur demanda de faire cesser les bruits offensants qui couraient par Saumur. Alors Mme Grandet dit à sa fille qu'elle devait laisser le notaire arranger cette affaire puisqu'il répondait du succès. Le lendemain, suivant une habitude prise par Grandet depuis la réclusion d'Eugénie, il venait faire un certain nombre de tours dans son petit jardin et observer sa fille qui était en train de se peigner dans sa chambre. Me Cruchot arriva de bonheur et trouva le vieux vigneron assis dans son jardin. Il lui expliqua que tout Saumur parlait de lui et de sa fille. Il conseilla d'aller chercher le médecin car sa femme était en danger de mort. Mais Grandet ne voulait pas que le médecin vienne chez lui cinq à six fois par jour. Alors Cruchot lui expliqua que si sa femme mourrait, il devrait des comptes à Eugénie qui serait en droit de réclamer le partage de sa fortune. Ces paroles furent un coup de foudre pour le bonhomme qui n'était pas aussi fort en législation qu'il pouvait l'être en commerce. Grandet expliqua à Cruchot que sa fille avait donné son or. Cruchot rétorqua que pour une misère Grandet allait mettre des entraves aux concessions qu'il demanderait à sa fille à la mort de sa mère. L'inventaire et le partage de la succession de Mme Grandet coûterait bien plus que ce qu’Eugénie avait donné à Charles. Grandet continuait de croire à la solidité de sa femme. Alors Cruchot lui expliqua que Mme Grandet n'avait pas un mois à vivre. Il lui conseilla de faire la paix avec sa fille. Après le départ du notaire, Grandet alla voir sa femme pour lui dire qu'elle pouvait passer la journée avec sa fille. Il lui offrit même 10 écus pour son reposoir de la Fête-Dieu.

Après quoi Grandet et s'en alla à Froidfond. Grandet commençait sa 76e année. La possession de l'or était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice. Il ne voulait pas déclarer sa fortune à sa fille. Enfin il prit son parti et revint à Saumur à l'heure du dîner. Quand il ouvrit la porte pour venir chez sa femme, il découvrit Mme Grandet et Eugénie en train d’imaginer le portrait de Charles, en examinant celui de sa mère. Le bonhomme sauta sur le nécessaire de Charles comme un tigre fond sur un enfant endormi. Il emporta le trésor car la boîte contenait de l'or. Il comprit que Charles avait donné cette boîte à Eugénie en échange de son or. Il voulut faire sauter une plaque d'or de la boîte avec son couteau. Eugénie essaya de l'en empêcher. Il lui expliqua que Charles lui avait confié cette boîte en dépôt et ne voulait pas être déshonorée et elle s'empara d'un couteau qui était à sa portée. Elle menaça de se tuer si Grandet entamait la boîte avec son couteau. Nanon intervint pour demander à Grandet d'être raisonnable une fois dans sa vie. Grandet regarda l'or et sa fille alternativement pendant un instant. Mme Grandet s'évanouit. Alors Grandet rendit le coffre à Eugénie. Puis il ordonna à Nanon d'aller chercher le médecin Bergerin.

Il leva la punition de sa fille. Il l'embrassa et lui dit qu'elle pourrait épouser Charles. Il avait peur que sa femme meurt. Il alla chercher une poignée de louis qu'il éparpilla sur le lit de Mme Grandet. Mme Grandet et Eugénie se regardèrent étonnées. Eugénie lui dit qu'elle et sa mère n'avaient besoin que de sa tendresse. Alors il rempocha ses louis et leur proposa de vivre comme de bons amis.

Il serra sa fille dans ses bras. Il lui promit de ne plus jamais parler de la boîte. M. Bergerin, le plus célèbre médecin de Saumur arriva. La consultation finie, il déclara positivement à Grandet que sa femme était bien mal mais que des soins minutieux pouvaient reculer l'époque de sa mort vers la fin de l'automne.

Grandet demanda si cela coûterait cher. Le médecin ne put retenir un sourire. Grandet demanda au médecin de sauver sa femme quand même il faudrait dépenser pour ça 100 ou 200 fr.

La succession ouverte de Mme Grandet était une première mort pour son mari. Malgré les soins les plus tendres prodigués par Eugénie, malgré la complaisance que Grandet manifestait en toute occasion pour les moindres volontés de sa femme et de sa fille, Mme Grandet marcha rapidement vers la mort. Elle s'éteignit en octobre 1822 sans avoir laissé échapper la moindre plainte. Ses derniers regards semblaient prédire mille maux à sa fille. Elle tremblait de laisser Eugénie seule au milieu d'un monde égoïste qui voulait lui arracher ses trésors. Elle dit à sa fille qu'il n'y avait de bonheur que dans le ciel. Elle crut avoir méconnu l'âme de son vieux père en se voyant l'objet de ses soins les plus tendres ; Grandet venait lui donner le bras pour descendre au déjeuner ; il la regardait d'un oeil presque bon pendant des heures entières ; enfin il la couvait comme si elle eût été d'or. Quand la famille prit le deuil, Cruchot fut convié. Grandet voulut régler quelques petites affaires avec Eugénie. Cruchot expliqua à Eugénie qu'il fallait se dispenser de faire l'inventaire de la fortune de sa mère. Il demanda à Eugénie de signer un acte par lequel elle renonçait à la succession de sa mère pour laisser à son père l'usufruit de tous les biens. Eugénie ne comprenait rien aux explications du notaire alors elle signa. Grandet proposa à sa fille de s'en rapporter à lui pour l'avenir en échange de quoi il lui donnerait une grosse rente de 100 fr par mois. Elle accepta de faire tout ce qui plairait à son père. Cruchot lui expliqua qu'elle était en train de se dépouiller. Cela ne lui faisait rien. Grandet embrassa sa fille avec effusion. Le notaire était épouvanté. Le lendemain, Eugénie signa elle-même sa spoliation. Malgré sa parole, à la fin de la première année, Grandet n'avait pas encore donné un sou des 100 fr. par mois promis à sa fille. Elle s'en plaignit. Alors il lui présenta environ le tiers des bijoux qu'il avait pris à son neveu. Il fut heureux de pouvoir spéculer sur le sentiment de sa fille. Il sentit la nécessité d'initier Eugénie aux secrets du ménage. Pendant deux années consécutives il lui fit ordonner le menu de la maison et recevoir les redevances. Il lui apprit lentement et successivement les noms, la contenance de ses clos, de ses fermes. Vers la troisième année, il l'avait si bien accoutumée à toutes ses façons d'avarice, qu'il lui laissa sans crainte des clés de la dépense et l'institua la maîtresse au logis.

Cinq ans se passèrent sans aucun événement marquant dans l'existence monotone d'Eugénie et de son père. Leur seule compagnie se composait des Cruchot et de quelques-uns de leurs amis. Eugénie avait appris à jouer au whist. En 1827, Grandet initia Eugénie aux secrets de sa fortune territoriale et lui conseilla de s'en rapporter à Cruchot le notaire. À la fin de cette année, Bergerin condamna Grandet qui avait été pris par une paralysie. Eugénie serra plus fortement le dernier anneau d'affection qu'elle avait pour son père. Cruchot redoubla d'attentions en venant tous les jours s’en remettre aux ordres de Grandet. Durant ces derniers jours d'agonie, Grandet voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet qui contenait ses trésors. Eugénie lui étendait des pièces d'or sur la table et il demeurait des heures entières à les regarder en souriant. Quand le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baisser le Christ, Grandet fit un épouvantable geste pour le saisir et ce dernier effort lui coûta la vie.

Il avait eu le temps de demander à sa fille qu'elle lui rende compte de sa fortune dans l'au-delà prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares. La grande Nanon fut une providence pour Eugénie. Elle ne fut plus une servante mais une humble amie. Eugénie apprit par Me Cruchot qu'elle possédait 300 000 livres de rente et 6 millions placés en 3 % à 60 fr. plus 2 millions en or et 100 000 fr. en écus. Elle se demanda où était son cousin. Pendant que la pauvre héritière pleurait en compagnie de sa vieille servante, il n'était question de Nantes à Orléans que des 17 millions de Mlle Grandet. Elle donnera 1200 fr. de rente viagère à Nanon. Nanon épousa Antoine Cornoiller qui fut nommé garde-général des propriétés de Mlle Grandet. Nanon était aimée de tout le voisinage et ne reçut que des compliments. Mme Cornoiller eut à régir deux domestiques, une cuisinière et une femme de chambre chargée de raccommoder le linge de la maison. Mlle Grandet eut ainsi quatre serviteurs dont le dévouement était sans bornes. Les usages et coutumes de Grandet furent soigneusement continués par Nanon et son mari. À 30 ans, Eugénie ne connaissait encore aucune des félicités de la vie. Son amour, maudit par son père, lui avait presque coûté sa mère, et ne lui causait que des douleurs mêlées de frêles espérances. Elle commença à souffrir. La fortune n'était ni un pouvoir ni une consolation. Elle ne pouvait exister que par l'amour, la religion, sa foi dans l'avenir. Depuis sept ans, sa passion avait tout envahi. Son trésor n'était pas les millions dont les revenus s'entassaient mais le coffret de Charles. Chez Eugénie, tous les soirs, la salle se remplissait d'une société composée des plus dévoués cruchotins. Elle reçut un concert d'éloges qui la fit d'abord rougir puis auquel elle s'accoutuma. Elle s'habitua à se laisser traiter en souveraine et à voir sa cour pleine tous les soirs. Cruchot de Bonfons elle était le héros de ce petit cercle. Malgré ses 40 ans et sa figure rébarbative, il se mettait en jeune homme ce qui lui donnait un air de famille avec les individus du genre dindon. Il parlait familièrement à la belle héritière. La meute poursuivait toujours Eugénie et ses millions. Si Charles était revenu des Indes il aurait retrouvé les mêmes personnages et les mêmes intérêts. Au commencement du printemps, Mme des Grassins essaya de troubler le bonheur des cruchotins en parlant à Eugénie du marquis de Froidfond dont la maison ruinée pouvait se relever si l'héritière voulait lui rendre sa terre par un contrat de mariage. Pendant que ces choses se passaient à Saumur, Charles faisait fortune aux Indes. Il fit la traite des nègres. Il était dominé par l'idée de reparaître à Paris dans tout l'éclat d'une haute fortune. Il devint sceptique. Il n'avait plus de notion fixe sur le juste et l'injuste en voyant taxer de crime dans un pays ce qui était si vertu dans un autre. Son coeur se dessécha. Charles devint dur. Il vendit des Chinois, des nègres, des enfants, des artistes et il fit l'usure en grand. L'habitude de frauder les droits de douane le rendit moins scrupuleux sur les droits de l'homme. Il attribua ses premiers succès à la magique influence des prières d'Eugénie. Puis il eut des aventures en divers pays qui effacèrent complètement le souvenir de sa cousine. Il se souvenait seulement du petit jardin encadré de vieux murs parce que c'était là que sa destinée hasardeuse avait commencé mais il reniait sa famille. Il voyait Eugénie comme créancière d'une somme de 6000 fr. Pour ne pas compromettre son nom, Charles avait pris le pseudonyme de Sepherd. Il voulait se dépêcher d'en finir avec l'infamie pour rester honnête homme pendant le restant de ses jours. En 1827, il revenait à Bordeaux. Il possédait dix-neuf cent mille francs en trois tonneaux de poudre d'or. Charles se lia beaucoup avec Mme d'Aubrion pendant la traversée. À Bordeaux, Charles, Monsieur, Madame, Mademoiselle d'Aubrion logèrent ensemble dans le même hôtel et partirent ensemble pour Paris. L'hôtel d'Aubrion était criblé d'hypothèques, Charles devait le libérer. Mme d'Aubrion avait promis à Charles d'obtenir du bon Charles X une ordonnance royale qui l'autoriserait à porter le nom d'Aubrion. Charles X aimait beaucoup le mari de Mme d'Aubrion. Ils se connaissaient depuis l'enfance.

Charles avait caressé pendant la traversée beaucoup d'espérances grâce à Mme d'Aubrion. Il s'imaginait dans le faubourg Saint-Germain en tant que comte d'Aubrion. Sa cousine n'était donc plus pour lui qu'un point dans l'espace de cette brillante perspective. Il retrouva à Annette qui lui conseilla vivement de se marier avec la fille de Mme d'Aubrion. Annette était enchantée de faire épouser une demoiselle laide et ennuyeuse à Charles que le séjour des Indes avait rendu très séduisant. Des Grassins apprit le retour de Charles et son mariage prochain. Il lui parla des 300 000 fr. moyennant lesquels Charles pouvait acquitter les dettes de son père. Charles reçut le banquier pour lui dire que les affaires de son père n'étaient plus les siennes.

Eugénie reçut une lettre de Paris. Elle contenait un mandat sur la maison Mme des Grassins et Corret de Saumur. C'était une lettre de Charles. Il est l'appelait sa chère cousine et non plus Eugénie. Il ne la tutoyait plus. Il lui annonçait son succès. Il avait appris la mort de son oncle et de sa tante. Pour lui, le moment des illusions était passé. Il se souvenait avoir juré à Eugénie de toujours l'aimer. Mais pour lui, l'amour dans le mariage était une chimère. Il voulut se justifier en évoquant la différence d'âge qu'il avait avec Eugénie ainsi que son éducation et ses habitudes. Il savait qu'elle était habituée à une vie douce et tranquille. Il avait pour projet de mener une vie mondaine à Paris. Il évoqua son projet de s'unir à la famille d'Aubrion.

Il avait joint à sa lettre un mandat de 8000 fr. pour la rembourser. Il lui demandait de lui renvoyer sa boîte. Pour Eugénie, c'était un épouvantable et complet désastre. Elle repensa aux dernières paroles de sa mère. Elle avait raison. Il ne restait plus à Eugénie qu'à déployer ses ailes et vivre en prière jusqu'au jour de sa délivrance.

Elle reçut la visite du curé, parent des Cruchot. Elle lui annonça qu'elle voulait vivre pour Dieu seul dans le silence et la retraite. Le curé lui répondit que le mariage était une vie, le voile était une mort. Il l'encourageait au mariage pour pouvoir gérer son immense fortune, un époux lui serait utile. Puis, Mme des Grassins se fit annoncer. Elle était au courant du retour de Charles et de ses projets. Eugénie rougit et resta muette. Elle prit le parti d'affecter à l'avenir l'impassible contenance qu'avait su prendre son père. Mme des Grassins montra une lettre de M. des Grassins, le banquier. Eugénie découvrit que Charles était revenu en France depuis un mois et lui avait donc écrit au moment où ses projets étaient déjà bien préparés. Le banquier avait l'intention de tout révéler au vicomte d'Aubrion sur la banqueroute du Grandet de Paris. Eugénie rendit la lettre à Mme des Grassins. Après le départ du curé et de Mme des Grassins, Eugénie monta dans le cabinet de son père pour y passer la journée seule. La nouvelle du retour et de la sotte trahison de Charles avait été répandue à Saumur. Le soir, le salon des Grandet n'avait jamais été aussi plein. Eugénie ne laissa paraître aucune des cruelles émotions qui l'agitaient. Elle sut couvrir son malheur sous les voiles de la politesse. Il y eut un coup de théâtre qui retentit dans Saumur. Eugénie demanda au président du tribunal de rester. Elle lui demanda de l'épouser. Mais l'amitié serait le seul sentiment qu'elle pourrait accorder à son mari. Elle lui demanda de prendre quinze cent mille francs et de partir pour Paris à l'instant même. Il devrait se rendre chez M. des Grassins pour demander le nom de tous les créanciers de son oncle. Il devrait payer tout ce que Grandet de Paris devait à ses créanciers et obtenir une quittance générale. Le président tomba aux pieds de la riche héritière en palpitant de joie et d'angoisse.

Le président devrait apporter la quittance à Charles avec une lettre d'Eugénie. Le président comprit qu'il devait Eugénie à un dépit amoureux ; aussi s'empressa-t-il d'exécuter ses ordres avec la plus grande promptitude. Après le départ de M. de Bonfons, Eugénie fondit en larmes. Tout était consommé. Le payement des intérêts aux créanciers du Grandet de Paris fut pour le commerce parisien un des événements les plus étonnants de l'époque. Le président se rendit à l'hôtel d'Aubrion pour y trouver Charles accablé par son beau-père. Le vieux marquis venait de lui déclarer que sa fille ne lui appartiendrait pas avant que tous les créanciers de son père soient payés. Bonfons lui remit la lettre d'Eugénie et la quittance. Dans sa lettre, Eugénie souhaitait à Charles un bonheur complet et lui disait adieu. Le président annonça à Charles qu'il épouserait Eugénie. Charles demanda si Eugénie était riche. Le président lui répondit d'un air goguenard qu'elle possédait 19 millions avant de payer les créanciers. Il lui en restait 17, à présent. Le président rendit à Charles sa boîte.

Trois jours plus tard, M. de Bonfons publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nommé conseiller à la cour royale d'Angers. Avant de quitter Saumur, Eugénie fit fondre l'or des joyaux si longtemps précieux à son coeur et les consacra ainsi que les 8000 fr. de son cousin à un ostensoir d'or pour en faire présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour Charles. Son mari montra du dévouement dans une circonstance politique. Il devint président de chambre au bout de quelques années. Mais il mourut huit jours après avoir été nommé député de Saumur. Dieu voulait sans doute le frapper pour ses calculs. En effet, le président avait minuté son contrat de mariage dans lequel il recevait tout d’Eugénie dans le cas où ils n'auraient pas d'enfants. Eugénie savait que le président désirait sa mort pour se trouver en possession de son immense fortune. Eugénie fut veuve à 33 ans et riches de 800 000 livres de rente. Mais elle vivait comme son père et était toujours vêtue comme l'était sa mère. Elle créa de pieuse et charitable fondation, un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique. L'argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste et donner de la défiance pour les sentiments à une femme qui était tout sentiment.

 

 

 

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03 août 2022

Carrie (Stephen King)

 

 

carrie

Première partie : le jeu du sang.

 

Le 19 août 1966, une mystérieuse pluie de pierres s’abattit sur la maison de Mrs White et sa fille Carietta, âgée de 3 ans.

Carrie était la compagne de classe de plusieurs filles depuis le CE2. Son don s’était développé depuis et lentement mais ses camarades ne savaient pas qu’elle était télécinétique.

Carrie était plantée au milieu des douches parmi ses camarades. Elle était courtaude et épaisse avec des taches de sons. Elle avait tout du souffre-douleur. Elle ne cessait de regretter l’absence à Ewen School de douches individuelles. Les autres la dévisageaient toujours. Miss Desjardin, la professeur de gymnastique ordonna aux filles de quitter les douches. Carrie ne bougea pas. Elle avait ses premières règles. Les filles se moquèrent d’elle, Chris Hargensen la première. Un cercle se forma autour de Carrie. Les filles criaient « Elle-a-ses-ours ! ».

Carrie avait seize ans. Elle ne savait pas ce qui lui arrivait et se mit à crier. Les filles se mirent à lancer des tampons et des serviettes hygiéniques avec des rires dégoûtés. Sue bombarda aussi Carrie comme envoûté par les autres et ne voyant pas le mal. Carrie hurla de désespoir.

Alors les filles arrêtèrent, stupéfaites. L’accumulation de brimades qu’elle subissait depuis des années se cristallisa dans ce cri. Carrie s’affala sur le sol et gémit. Ce fut alors que Miss Desjardin fit irruption dans la pièce pour voir ce qui se passait.

Plus tard, des spécialistes estimèrent que l’apparition tardive et traumatisante des règles de Carrie avait pu déclencher en elle le mécanisme d’un don resté latent jusque-là.

La mère de Carrie ne l’avait pas instruite sur les règles et l’avait laissée atteindre l’âge de presque dix-sept ans sans consulter un gynécologue au sujet de l’absence du cycle menstruelle chez sa fille. Une de ses camarades, Ruth, avait surpris Carrie en train d’utiliser un tampon hygiénique pour essuyer son rouge à lèvres. Une camarade essaya de lui expliquer la destination exacte du tampon mais Carrie, devenue méfiante, avait cru qu’on se moquait d’elle.

Miss Desjardin gifla Carrie pour la calmer. Elle aurait difficilement admis le plaisir qu’elle avait pris à faire ce geste. Dans sa première année d’enseignement, elle s’efforçait encore de croire que tous les élèves étaient de bons éléments. Elle releva Carrie avec une grimace de dégoût car Carrie avait laissé une empreinte sanglante sur son short blanc. Elle comprit que Carrie ignorait ce qu’étaient les règles quand elle voulut lui montrer le distributeur de serviettes hygiéniques. Carrie avait mal au ventre. Miss Desjardin balançait entre la pitié et la répugnance. L’ampoule du plafond explosa. Miss Desjardin poussa une exclamation de surprise et l’idée l’effleura que ce genre d’incident semblait toujours se produire à proximité de Carrie quand elle était bouleversée. Elle montra à Carrie comment se servir de la serviette hygiénique.

Carrie était née le 21 septembre 1963. Son père était mort en février de la même année en tombant d’une poutrelle sur un chantier. Mrs White avait continué de vivre seule dans leur bungalow de la banlieue de Chamberlain. Elle vouait une dévotion quasi fanatique pour le culte fondamentaliste. Les voisins n’avaient pas appelé tout de suite les secours quand Mrs White s’était mise à crier au début de son accouchement par aversion pour elle. La police ne s’était rendue sur les lieux que 5 h plus tard. L’inspecteur avait découvert Mrs White dans son lit avec son bébé. Elle était couverte de sang et avait coupé elle-même le cordon ombilical avec un couteau.

J. W. Bankson et George Fielding avaient conclu que Mrs White avait associé le concept de grossesse avec la notion de « péché » de l’accouplement. Elle avait sans doute refusé d’admettre avoir commis ce péché. Elle avait écrit à une amie pour lui dire qu’elle se croyait atteinte d’un « cancer des organes féminins ». Miss Desjardin avait dû mettre elle-même en place la serviette et nettoyer Carrie. Carrie s’était plaqué les mains sur les oreilles quand elle avait voulu lui faire comprendre la banalité de la menstruation.

Miss Desjardin emmena Carrie chez le sous-directeur, Mr Morton.  Miss Desjardin lui expliqua que Carrie devait rentrer chez elle car elle avait subi un choc violent. Il demanda à sa secrétaire de remplir une fiche d’exemption au nom de Carrie Wright. « White » corrigea Miss Desjardin. Il demanda à Carrie si elle voulait qu’on la raccompagne mais écorcha son prénom. Il lui dit : « Vous pouvez partir maintenant, Cassie ». Carrie hurla « C’est pas mon nom ! ». Morton et Desjardin sursautèrent. Carrie sortit de la pièce en marmonant que les filles s’étaient moquées d’elle. Après quoi Miss Desjardin expliqua à Morton ce qui était arrivé. Morton avait peine à croire qu’une élève de ce collège ait pu passer trois ans sans avoir jamais entendu parler de menstruation.

Morton se souvient que Margaret White, la mère de Carrie, avait étudié dans ce même collège avant qu’il n’arrive. Elle avait dit  une enseignante que le Seigneur lui réserverait une place en enfer pour avoir inculqué aux enfants la théorie de l’évolution de Darwin. Miss Desjardin promit de passer un savon aux filles qui s’étaient moquées de Carrie.

Sur le chemin du retour, Carrie imaginait qu’elle écrasait les têtes de toutes les filles qui s’étaient moquées d’elle. Elle se souvenait des moqueries qui avaient commencé dès l »école primaire quand elle se mettait à genoux pour prier avant de déjeuner à la cafétéria. Jamais elle n’avait recommencé en public ais s’était bien gardée d’en parler à sa mère. Elle avait dû lutter pour aller au camp de vacances des Jeunesses chrétiennes car sa mère ne voulait pas que Carrie côtoie des Méthodistes, des Baptistes et des Congrégationalistes. Les filles s’étaient moquées d’elle et sa mère lui avait dit de ne jamais oublier cette leçon. Elle avait dit que le seul espoir de paix et de salut s’inscrivait à l’intérieur d’un cercle rouge. Après le camp des Jeunesses, Margaret White avait enfermé sa fille dans la penderie pendant six heures.

Sa mère lui avait défendu de prendre des douches avec les autres filles mais Carrie avait désobéi dans l’espoir que le cercle dont elle était prisonnière se desserre un peu.

Tommy, un petit garçon de 5 ans croisa Carrie alors qu’il était sur son vélo. Il l’insulta et la traita de bigote. Elle lui lança un regard furieux et Tommy tomba. Carrie s’en alla le sourire aux lèvres. Carrie sentit que son esprit avait décollé.

Elle se souvenait qu’à 3 ans elle avait fait pleuvoir des pierres.

Dans un article publié en 1980 « Carrie : L’Aube noire de la TK », Jack Gaver avait relaté le témoignage d’Estelle Horan qui avait connu le père de Carrie. Avec sa Bible et son revolver qu’il avait toujours avec lui, elle le trouvait terrifiant. Elle s’était souvenue de l’incident des pierres. Sa mère était voisine des White et Margaret White avait été scandalisée de voir la petite Estelle en maillot de bain dans le jardin de sa mère. Mais sa mère avait tenu bon. Un jour, Estelle prenait un bain de soleil en bikini et s’endormit. A son réveil, Carrie, 3 ans se tenait devant elle. Stella avaient trouvé la petite fille délicieuse. Elle se demandait ce que sa mère avait bien pu lui faire pour qu’elle  devienne le sujet d’articles dans la presse. Elle lui avait dit bonjour. La gamine portait une robe bien trop longue en plein été. Carrie avait demandé  à Estelle : «  C’est quoi, ça ? » en désignant ses seins. Estelle s’était rendu compte que son soutien-gorge était tombé. Elle avait expliqué à la petite fille que c’étaient ses seins et avait replacé son soutien-gorge. L’enfant avait répondu qu’elle aussi voulait en avoir. Estelle lui avait expliqué qu’elle devait attendre encore huit ou neuf ans. Mais Carrie avait répondu que sa mère lui avait dit que les filles sages n’en avaient pas. Estelle avait eu du mal à croire ce qu’elle avait entendu. Carrie pensait que sa mère avait été de mauvaise et que c’était pour ça qu’elle avait des seins. Elle appelait les seins des salbosses. Estelle croyait rêver et eut l’envie d’enlever cette pauvre petite mioche et de se sauver avec elle. Mais à ce moment-là, la mère de Carrie arriva et se mit à hurler. Et l’enfant retourna chez sa mère en jetant un dernier regard sur Estelle ; un regard de désir, de haine, de crainte et de désespoir. Estelle vit Margaret cela lacérer le cou tout en hurlant des imprécations. Puis elle prit son enfant dans ses bras et rentra chez elle. Estelle éteignit sa radio pour entendre ce que Mrs White disait à Carrie. Elle lui demanda d’aller s’enfermer dans son placard pour prier. La mère d’Estelle plaignit la pauvre enfant et rentra avec sa fille. Elles étaient effondrées. La mère d’Estelle prépara du thé au lait pour consoler sa fille et ce fut à ce moment-là qu’elles entendirent la pluie de pierres. En réalité, ce n’était pas des pierres mais des énormes grêlons. Estelle et sa mère entendirent des cris chez les White. La porte arrière de leur maison s’était ouverte à la volée et s’était refermée de même sans que personne ne sorte. Des objets CT va craquer, a éclaté, arraisonné. Puis une fenêtre s’était ouverte sur le côté de la maison et un gros meuble d’acajou fut jeté à l’extérieur. Après quoi les pierres surgirent du néant, d’un ciel parfaitement bleu. La presse locale n’avait pas relaté cet événement car le temps que le journaliste se déplace, Mrs White avait déjà fait réparer le toit de sa maison.

Carrie rentra chez elle après avoir réussi à bousculer le petit Tommy rien qu’avec la pensée. Elle accrocha son manteau dans le placard. Au-dessus de la rangée de patères, trônait une image lumineuse avec un Christ fantomatique qui planait au-dessus d’une famille attablée dans une cuisine. Au bas de l’image, il y avait une légende lumineuse qui disait : l’Hôte invisible. Carrie avait la migraine. Sa mère travaillait au pressing de de la blanchisserie du Ruban Bleu dans le centre commercial de Chamberlain. Dans la cuisine, il y avait quantité d’images pieuses mais celle que Carrie préférait se trouvait pendule juste au-dessus de sa propre chaise. On ne pouvait y voir Jésus menant des agneaux sur une colline. L’élément dominant de la pièce était l’énorme crucifix de plâtre dressé contre le mur du fond. Il avait un mètre de haut. Un  rictus de douleur outrancier figeait le visage du christ. Ce crucifix avait donné à Carrie d’innombrables cauchemars dans lesquels le christ mutilé la poursuivait le long de couloirs sans fin en brandissant un marteau et des clous, l’exhortant à prendre sa croîx et à le suivre. Elle avait un peu moins mal au ventre. Comme le souvenir de la pluie de pierres, la réalité des périodes menstruelles semblait avoir été toujours présente à son esprit, bloquée mais en attente. Carrie se lava dans la baignoire. Il n’y avait pas de douche car sa mère disait que les douches étaient immorales. La taille de Carrie s’était épaissit car le seul moyen qu’elle avait troué de combler le néant et l’ennui était de manger. Elle se caressa la poitrine et un frisson fin la parcourut à fleur de peau. Elle savait que c’était très mal car maman lui avait dit qu’il y avait une certaine chose qui était dangereuse et absolument impure. Elle se sentit prête à défaillir quand elle toucha ses tétons. Le désir qu’elle ressentait, c’était la Chose. Elle savait que maman avait arraché la Chose qui était en elle et avait gardé sa pureté. C’est pourquoi Carrie haïssait sa mère.

Carrie détestait son visage et son regard éteint, ses boutons rouges et ses points noirs.

Après avoir regardé son visage dans un petit miroir qu’elle avait raccroché au dos de la porte, elle brisa le miroir par la pensée.

Sue Snell venait de faire l’amour avec Tommy Ross. Elle s’aperçut que ses pensées se tournaient à nouveau vers Carrie White. Elle sortait depuis octobre avec lui (on était en mai). Mais ils avaient commencé à coucher ensemble seulement deux semaines plus tôt. Elle n’avait ressenti du plaisir qu’une fois. Maintenant, cela représentait un frottement bien excessif pour si peu de chaleur. Elle se sentait déprimée et pensait à Carrie. Elle avait du remords et pleura. Elle raconta à Tommy la scène du matin dans les douches avec Carrie. Sue et Tommy étaient les deux élèves les plus populaires du collège et s’attendaient à être élus roi et reine du Bal de printemps. Sue avait peur de s’être conformée aux attentes de ses camarades en couchant avec Tommy parce qu’il était aussi populaire qu’elle et de s’être mêlée avec joie à l’humiliation de Carrie pour le même motif. Tommy lui dit que cela ne lui ressemblait pas d’avoir suivi les autres. Il avoua avoir flanqué un coup de pied à Danny Patrick parce que celui-ci lui avait mis une raclée quand Tommy était en 6è. Un an plus tard, Danny s’était fait battre par Pete Taber et Tommy en avait profité pour se venger en lui donnant un coup de pied alors que Danny était déjà K. O.

Tommy demanda à Sue si elle comptait présenter ses excuses à Carrie. Elle demanda à Tommy si lui-même avait présenté ses excuses Danny. Tommy pensait que c’était différent car Carrie n’avait rien fait à Sue. Sue ne fréquentait Carrie que lors les cours de sport car elles n’étaient pas dans la même section. Carrie faisait des études commerciales et Sue des études classiques. Elle reprocha à Tommy d’être devenu moralisateur depuis qu’il avait commencé à la baiser. Elle avait honte. Il lui répondit qu’il n’était pas très doué pour donner des conseils. Elle lui demanda s’il ne trouvait  horrible quelquefois d’être aussi populaire mais il dit que c’était sans importance. Elle voulait qu’il lui fasse encore une fois l’amour et cette fois elle éprouva du plaisir. Puis, il lui demande cérémonieusement si elle l’accompagnerait au grand Bal du Printemps et elle accepta.

Assises  dans le salon, Carrie et sa mère écoutaient Ernie Ford Tennessee qui chantait une chanson écrite par P. P. Bliss, un ancien marin qui s’était voué à dieu après avoir survécu à une tempête. Carrie cousait une robe cramoisie pour elle. Mrs White et son mai avaient été baptistes puis avaient quitté cette religion, persuadés que les Baptistes étaient favorables à l’Antéchrist. Mrs White ne fréquentait plus d’église et pratiquait le culte chez elle avec sa fille. Mrs White avait été convoquée par le collège. Elle rentra en disant à Carrie qu’à présent elle était une femme. Carrie aurait voulu que sa mère la console mais sa mère la frappa et lui ordonna de se relever pour prier dans l’autel qui avait été une chambre. Mrs White récitait les passages de la Bible évoquant les malédictions d’Eve mais Carrie la suppliait d croire en son innocence.  Mrs White demeura implacable. Carrie aurait voulu que sa mère la prévienne de ce qu’elle subirait avec les règles. Mais sa mère lui ordonna d’aller prier dans son placard. Alors Carrie menaça de faire tomber à nouveau les pierres et sa mère l’étrangla en la traitant d’enfant du diable. Alors Carrie la traita de pute. Mrs White frappa encore sa fille et la poussa dans le placard qu’elle ferma à clef.

Carrie supplia sa mère de la laisser sortir après des heures à essayer de ne pas flancher.

Carrie avait été enfermée une journée entière après avoir volé une bague ou après avoir caché la photo d’un garçon sous son oreiller. Mais cette fois sa mère l’avait laissée sortir dès son premier appel ayant peur que sa fille fasse sauter la porte du placard.

Les parents de Mrs White étaient aisés. Ils étaient propriétaires d’un cabaret mais son père fut tué lors d’une rixe survenue au bar en 1959. Margaret qui avait alors 30 ans se lit à fréquenter le culte fondamentaliste. Sa mère se remaria et voulut se débarrasser d’elle. Harrold, son beau-père la surnommait la bigote de choc. Elle rencontra Ralph White aux réunions d’une mission en 1960 et s’installa avec lui. Ils se marièrent en 1962. Elle avait une fausse couche deux semaines plus tard et avait donc conçu en dehors des liens du mariage.

Le lundi suivant la scène des douches, Miss Desjardin n’avait toujours pas décoléré et sermonna les filles dans les vestiaires. Elle les accusa d’avoir fait une véritable saloperie et ce mot choqua les filles car aucun professeur ne l’employait. Elle leur annonça que le collège avait décidé une semaine de retenue pour toutes. Miss Desjardin voulait qu’elles soient exclues du bal mais le personnel administratif exclusivement masculin n’avait pas retenu cette peine ne mesurant pas assez la conduite odieuse des filles.

Celles qui sècheraient seraient exclues du bal.

Chris Hargensen avait séché la retenue. Son père avait été convoqué par Henry Grayle,  le directeur du collège de qui l’avait attendu toute la semaine. Il n’était venu que la semaine de retenue terminée. John Hargensen était  la lumière incontestée du barreau de la ville.

Hargensen était venu se plaindre du comportement de Miss Desjardin qui avait malmené sa fille et l’avait insultée en employant le mot « saloperie ». Grayle avait essayé de défendre Desjardin mais en vain. Hargensen exigea que sa fille puisse aller au bal et que Desjardin ne voie pas son contrat renouvelé en fin d’année.si Grayle refusait, Hargensen attaquerait le collège en justice. Mais le directeur du collège s’était renseigné sur la fille de à l’avocat. Chris avant de s’en prendre à Carrie avait déjà agressé des enfants handicapés. Grayle n’avait donc pas l’intention de céder aux menaces de l’avocat. Les deux hommes se donnèrent rendez-vous au tribunal. Le directeur ajouta que le collège asssignerait Chris pour agression vis-à-vis de Carrie. Le directeur annonça à l’avocat que les sanctions contre sa fille seraient maintenues. Hargensen sortit du bureau en réprimant de justesse son envie de claquer la porte. Morton entre ensuite pour demander au directeur comment il s’en était sorti. Il faudrait prévenir l’administrateur de la situation.

Ce même jour, le lundi, Sue avait donné rendez-vous à Tommy nous à la galerie Kelly. C’était un endroit où on pouvait jouer au flipper et boire des sodas. Sue remarqua Chris et son copain du moment, Billy Nolan. Sue appela Chris qui ressentit une onde de dégoût car, à présent, elle associait Chris à la souffrance de Carrie. Sue commanda un cidre que lui servit Hubie qui se plaignait toujours de son pacemaker. Chris annonça à Sue  qu’elle serait privée de bal  cause du directeur. Son père avait l’intention de faire un procès au collège. Chris ajouta que de toute façon les filles avaient bien l’intention de saboter le bal pour protester. Elle reprocha à Sue de ne pas avoir marché avec elle et d’avoir été lèche-cul. Sue lui répondit qu’elle avait encaissé la punition parce qu’elle trouvait qu’elle l’avait méritée et que ce qu’elles avaient fait c’était un truc dégueulasse. Sue laissa son verre sur la table et partit en colère. Chris avait touché le point sensible en l’accusant d’être hypocrite et si Sue avait accepté la retenue c’était parce qu’elle ne voulait manquer le bal pour rien au monde. Elle ne vit pas Tommy et se mit  à courir.

Chris écrivit à son amie Donna Kellog pour lui apprendre que finalement son père avait renoncé à poursuivre le collège. Mais elle avait l’intention de se venger d’une manière ou d’une autre.

Carrie s’entraîna à la télékinésie. Elle réussit à faire voler dans les airs une brosse. Elle réussit à faire décoller son lit de quatre ou cinq centimètres. Cela lui provoqua une migraine et son cœur battait à coups précipités. Elle   rêva d’énormes rochers vivants qui s’abattaient dans la nuit en poursuivant sa mère et en les poursuivants tous.

Bien des années plus tard, Sue Snell déclara dans un livre que personne n’avait compris ce qui s’était passé à Chamberlain la nuit du bal de fin d’année. Ni les chercheurs de Duke University ni David Congress, encore que son ouvrage L’ombre dissipée était sans doute le seul livre à peu près valable écrit sur le sujet. Elle  avait reproché à la Commission White de s’être servie d’elle comme d’un bouc émissaire. Elle voulait surtout insister sur le fait qu’à l’époque les protagonistes de ce drame étaient tous des enfants de 17 ans qui s’efforçaient de faire de leur mieux.

Sue proposa à Tommy d’être le cavalier de Carrie au bal du printemps. Il n’avait jamais entendu un truc aussi dingue. Alors Sue lui expliqua qu’elle voulait compenser l’histoire de la douche mais c’est aussi parce qu’elle savait que Carrie était brimée depuis les petites classes. Elle voulait la sortir de sa coquille. Tommy lui répondit qu’à l’époque ils étaient tous des enfants et ne savaient pas ce qu’ils faisaient car ils n’avaient aucun pouvoir d’empathie.

Tommy accepta tout en pensant que Carrie refuserait. Il dit  Sue qu’il l’aimait pour la première fois. Elle était stupéfaite.

Tommy invita Carrie le jeudi suivant et constata qu’il était aussi nerveux qu’un gosse qui va à son premier goûter d’enfants. Il découvrit qu’elle n’avait rien de repoussant car c’était la première fois qu’il la regardait vraiment. Il se demanda s’il accomplissait une bonne action ou ne faisait qu’envenimer la situation. Elle répondit qu’elle n’aimait pas qu’on se moque d’elle. Alors il insista. Elle lui dit que ce serait un cauchemar. Mais il lui redemanda de venir et elle accepta. Elle le remercia et il lui effleura la main.

Carrie avait acheté du tissu un pour se confectionner une robe le bal. Elle n’avait plus peur de sa mère à présent car elle avait amélioré son don. Elle était est capable de soulever sont lit jusqu’au plafond. Cela la faitguait à peine. Des souvenirs lui revinrent et notamment la fameuse nuit où elle avait fait tomber les pierres. Cette nuit-là, sa mère avait tenté de la tuer avec un couteau de cuisine la prenant pour un démon. Puis sa mère s’était évanouie.

Carrie annonça à sa mère qu’elle avait été invitée au bal par Tommy. Sa mère refusa qu’elle y aille et lui lança son thé à la figure. Elle ordonna à sa fille d’aller dans le placard. Elle la frappa au visage. Elle voulut frapper encore une fois mais Carrie l’en empêcha. Puis elle fit voler le plat à tarte et la tasse de thé de sa mère. Mrs White traita sa fille de’enfant du diable. Elle récita le Notre-Père. Carrie alla chercher son tissu au sous-sol. Elle savait que Tommy ne l’aimait pas mais l’avait invitée pour se réhabiliter. Elle ne savait pas si son don particulier lui venait d’un dieu de lumière ou d’un prince des ténèbres mais se souciait peu de connaître la réponse à cette question. Elle se sentait envahie d’un immense soulagement, et les épaules enfin libérés d’un fardeau qui l’écrasait depuis toujours. En haut, sa mère continuait à murmurer, ce n’était pas le Notre-Père, c’était la prière de l’exorcisme du Deutéronome.

Lundi matin, Grayle et Morton parlait de Hargensen. Puis Grayle annonça  Morton que Tommy avait invité Carrie au bal. Morton en recracha son café. Grayle avait peur que Chris Hargensen prépare une vengeance puisque son père avait renoncé à attaquer Grayle en justice. Il savait que Chris fréquentait un voyou, Billy Nolan et qu’elle en faisait ce qu’elle voulait.

Sue et 14 autres étudiants du comité de décoration du Bal de Printemps travaillaient à la vaste fresque qui devait être suspendue entre les deux estrades d’orchestre le vendredi soir. Le sujet à traiter était le printemps à Venise. Sue pensait que ce sera le Bal de printemps le plus réussi qu’elle avait jamais connu. Sue ne participerait pas au bal mais elle voulait que ce soit réussi pour Tommy. Helen Shyres qui coloriait les décorations avec elle et lui demanda pourquoi elle avait demandé à Tommy de conduire Carrie au bal. Sue répondit qu’elle espérait que cela aiderait Carrie à sortir un peu de sa coquille et à renverser certaines barrières. Elle pensait qu’elle ne lui devait bien ça. Helen lui expliqua qu’on parlait beaucoup de cela au collège mais que dans l’ensemble Sue gardait la cote. Il y avait tout de même un clan qui faisait de l’opposition, celui de Chris et de Billy. Sue fut surprise de découvrir que la détestation que Chris avait envers elle la consternait et l’émoustillait à la fois.

Sue vit Chris entrer dans le local où le comité d’organisation du bal avait élu domicile. Sue demanda à Helen si elle savait ce que Chris préparait mais Helen répondit qu’elle ne savait pas.

Plus tard, Sue écrirait dans son mémoire que Chris, du début à la fin, n’avait eu pour unique objectif que la destruction complète de Carrie White.

Chris était entré dans le bureau du comité d’organisation du bal pour regarder le plan de la salle. Elle regarda égaement les noms écrits sur les bulletins de vote pour l’élection du roi et de la reine du bal. Seuls Tommy et Carrie avaient une chance de gagner.

Billy et ses copains se rendirent à la ferme d’Irwin Henty (absent pour cause d’enterrement). Ils tuèrent deux truies pour récupérer leur sang dans des seaux.

Deuxième partie : le bal.

 

Carrie passa sa robe pour la première fois le matin du 27 mai et avait acheté un soutien-gorge qui mettait en valeur sa poitrine. Tout à coup sa mère entra dans sa chambre. Elle dit qu’elle aurait dû se douter qu’elle aurait une robe rouge. Elle ajouta que tout le monde verrait ses salbosses. Carrie répondit que c’était ses seins. Sa mère lui ordonna de retirer sa robe pour la brûler et prier pour obtenir le pardon de dieu. Puis elle se griffa la joue et hurla. Elle se frappa la bouche et barbouilla ses doigts de sang pour en mettre sur la Bible qu’elle portait. Carrie ouvrit la porte en grand par télékinésie. Et elle repoussa sa mère au dehors de sa chambre avec ses mains mentales. Puis Mrs White retourna à son travail.

Tommy était venu chercher Carrie. Mrs White s’était enfermée dans la chapelle pour prier. Carrie avait eu peur qu’il lui pose un lapin pour se moquer d’elle. Mais il arriva et elle le trouva beau et croustillant. La bizarrerie du mot lui donna envie de rire.

Tommy la trouva très belle et elle l’était. Chris avait donné rendez-vous à Billy au Cavalier. Elle avait rencontré Billy à la suite d’une descente de flics dans un appartement de Portland où il se droguait avec ses copains. Le père de Chris avait réglé l’affaire avec efficacité et sang froid. Le père de Chris l’avait punie en lui confisquant sa voiture. Billy avait proposé de la ramener du collège un jour et elle avait accepté. Une fois, un pneu de la voiture avait éclaté et Chris crut qu’elle allait mourir mais elle avait été fascinée par le sang froid de Billy. Il lui fit l’amour et le fait d’avoir frôlé la mort provoqua chez Chris un orgasme. Billy était allé au Cavalier juste après avoir tué les truies. Il fit l’amour à Chris et lui dit que son idée était très bonne : du sang de cochon pour une cochonne.

Tommy se gara dans le parking à côté de la nouvelle aile de l’école. Carrie avait subitement l’impression de vivre un rêve débordant d’intentions cachées dont elle venait à l’instant de prendre conscience. Tina Blake et Norma Watson distribuaient les programmes et faisaient asseoir les gens selon les places prévues sur leur plan. Tous se tournèrent vers Tommy et Carrie à à leur entrée et pendant un instant plana un silence contraint et tendu. Frieda demanda à Carrie où elle avait acheté sa robe car elle la trouvait formidable. Carrie lui dit qu’elle l’avait faite. Tommy souriait. Les choses semblaient bien s’engager. Il restait à Tommy et Frieda moins de deux heures à vivre.

Billy venait d’un foyer détruit ; son père avait pris le large après la faillite d’une station-service mal gérée quand Billy avait 12 ans et tout dernièrement sa mère avec quatre mecs à la fois. Il savait que sa relation avec Chris finirait une fois le coup fait et il la verrait non plus comme une déesse mais comme une garce de la haute. Billy et Chris arrivèrent au bal. Dans la nuit du jeudi au vendredi, Billy avait placé les seaux de sang sur une poutrelle au-dessus de la scène où se trouveraient Tommy et Carrie une fois couronnés. Il installa un système de poulies pour que les seaux soient renversés au bon moment. Il décida de laisser les empreintes de ses copains Kenny, Don et Steve sur les seaux. Peut-être auraient-ils une petite surprise le samedi matin. Chris s’était livrée à une discrète propagande pour que Carrie soit élue reine du bal et Tommy roi.

Carrie était allez trouver Tommy la veille de la soirée à la sortie d’un de ses cours pour lui expliquer qu’elle devrait être rentrée vers 23h30 au plus tard ou que sa maman se ferait trop de soucis. Tommy lui proposa de finir la soirée après la fête en faisant un arrêt chez Kelly pour manger un hamburger. Elle répondit que c’était une très bonne idée.

La première impression qui frappa Carrie lorsqu’ils entrèrent dans la salle de bal fut un éblouissement. Elle comprit soudain qu’elle n’oublierait jamais cet instant et qu’il resterait éternellement présent à sa mémoire. Une paix inhabituelle lui pénétra le cœur. Norma Watson étudia Carrie de la tête aux pieds, à la recherche d’une bretelle de soutien-gorge apparente, d’une éruption de boutons, de toute anomalie susceptible d’être largement diffusée parmi les autres, une fois sa mission accomplie. Elle demanda à Carrie où elle avait dénichée sa jolie robe.  Puis elle conduisit Carrie et Tommy à leur table. Norma n’en revenait pas que Carrie soit si différente. Elle s’éloigna avec un sourie ambigu. Les choses ne se passaient pas comme prévu. Tout le monde savait comment elles devaient tourner avec Carrie. Tommy proposa  Carrie de danser mais elle ne se sentait pas prête. Elle lui demanda d’allumer la bougie sur la table.

Mrs White se souvenait de sa grand-mère  qui avait réussi à allumer le feu dans la cheminée sans bouger de son fauteuil. Elle était morte à 66 ans, dans un état de sénilité avancée. Carrie n’avait même pas un an. En rentrant de l’enterrement de sa grand-mère, Margaret était  entrée dans la chambre de Carrie et avait elle avait vu le bébé couché dans son berceau, riant et gazouillant, en train de regarder un biberon qui flottait en l’air au-dessus de sa tête. Elle avait faiili la tuer mais Ralph l’en avait empêchée. Elle avait décidée de tuer Carrie dès qu’elle serait rentrée du bal pour effacer le péché. Elle aiguisa un couteau de cuisine.

Tommy était plein d’attentions pour Carrie et lui proposa de faire le tour des tables pour voir les camarades comme Carrie ne semblait pas vouloir danser. Deux accessoiristes amenèrent les trônes du roi et de la reine vers les emplacements marqués à la craie sur la scène.

Tommy dit à Carrie qu’il la trouvait très belle et elle sentit monter en elle la certitude qu’il ne pourrait rien lui arriver de mauvais ce soir-là. Tommy partit chercher des punchs et Miss Desjardin vint la saluer. Carrie lui dit qu’elle était très jolie. Miss Desjardin lui répondit qu’elle aussi était très belle en appuyant sur chaque syllabe. Elle lui parla de son bal de fin d’études qui lui avait donné beaucoup d’émotion et ajouta que Carrie n’oublierait jamais cette soirée.

Sue était restée chez elle et écoutait de la musique. Ses parents étaient sortis pour la soirée. Elle avait accompli un geste ; cela devait suffire, elle s’estimait satisfaite. Elle était en retard pour ses règles. Elle  crut entendre en elle quelque chose basculer. Peut-être n’était-ce que son âme.

Billy donna les dernières instructions à Chris en précisant que ce qu’elle allait faire  n’était plus une farce mais une agression criminelle qui pourrait la conduire en prison. Dès que les seaux seraient tombés, il retournerait à la voiture et démarrerait. Il menaça de la liquider si elle parlait.

Le vote pour l’élection du roi et de la reine commença. Carrie découvrit que son nom et celui de Tommy étaient inscrits sur les bulletins. Elle en resta bouché bée. Tommy proposa de voter pour eux-mêmes. Carrie se blessa au pouce en brisant le crayon. La vue du sang lui était odieuse. Elle sentit s’insinuer en elle une sorte de tension grandissante. Elle serra plus fort la main de Tommy. Vic annonça qu’il y avait 63 voix pour Franck Grier et Jessica MacLean et 63 pour Thomas Ross et Carrie White. Un vote auxiliaire allait avoir lieu. Carrie demanda à Tommy de ne pas voter pour eux mais il répondit qu’il fallait finir ce qu’on avait commencé. Elle eut un pressentiment et pensa à sa mère. Tommy vota pour eux en disant que ce soir rien n’était trop beau pour Carrie.

Mrs White s’était blessé la paume en affutant le couteau. Elle trouva cela très bien et ne fit pas de pansement. Il était 22h12 et elle n’avait aucune raison de penser que le monde touchait à sa fin.

Vic Mooney annonça le résultat du vote : Tommy et Carrie étaient élus à une voix de majorité. La foule applaudit. Carrie étouffa une exclamation et Tommy sentit un vertige insolite. Durant une seconde, il fut littéralement terrifié. Un sceptre enveloppé de papier mâché en argent fut placé dans la main de Tommy et une cape avec un somptueux col de lapin fut jetée sur les épaules de Carrie et ils furent conduits le long de l’allée centrale. L’orchestre joua en fanfare et les applaudissements redoublèrent.

On les fit monter tous les deux sur la scène et on les mena jusqu’au trône. Les applaudissements crépitèrent à nouveau. Cette fois, tout sarcasme paraissait absent, mais à l’enthousiasme sincère de l’assistance se mêlait une sorte de crainte.

Tommy, presque au terme de son existence, prit Carrie par la main et lui sourit. L’orchestre joua l’hymne de l’école. Le public se leva et commença à chanter tout en applaudissant. C’est à ce moment-là que Chris ordonna à Billy de tirer sur la corde mais il ne voulut pas donner le coup d’envoi à sa place alors elle tira avec violence sur la cordelette. L’orchestre s’arrêta, il y eut un silence puis quelqu’un hurla. Puis les rires éclatèrent.

A 22h25, Sue entendit la sirène municipale qui signalait les sinistres importants. Elle vit que l’école était en feu. Carrie et Tommy furent aspergés de sang. Carrie était restée assise sans faire un geste. Les seaux de sang se balancèrent au-dessus des trônes en s’entrechoquant. Puis ils tombèrent l’un sur la tête de Tommy. Quelqu’un se mit à rire de façon hystérique et tout le monde rit. Carrie était couverte de sang. Il n’y avait en elle que les yeux qui n’étaient pas complètement rouges. C’est ce qui déclencha les rires. Qui allait pleurer sur Carrie après toutes ces années ? Les gens la montraient du doigt.  Tommy était le seul à ne pas la regarder. Puis le visage de Carrie se décomposa. Elle plaqua ses mains sur sa figure et se leva en chancelant. Elle manqua de trébucher et les rires redoublèrent. Miss Desjardin courut vers elle mais Carrie l’évita et se précipita dans la foule. Quelqu’un lui fit un croche-pied et elle tomba.  Elle émit un cri étouffé. Elle se releva et partit en courant. Les rires s’atténuèrent. Puis Helen Shyres éclata en sanglots. Le trône se renversa et Tommy roula au sol. Il ne bougeait plus. Carrie revint et les portes d’entrée se refermèrent en Claquant.quelqu’un hurla et ce fut le début de la panique. Les gens voulaient sortir et Carrie souriait.  Seuls ceux qui utilisèrent les sorties de secours survécurent. Les appareils d’arrosage anti-incendie se déclenchèrent. Un câble électrique coupé en deux toucha le sol mouillé avec un éclair violet et les gens hurlèrent en même temps. Pour Tommy la mort fut instantanée et presque sans douleur.  Il avait été touché au crâne par la tranche inférieure du seau.

Sue prit la voiture de sa mère pour aller voir ce qu’il se passait. Elle vit l’explosion qui la projeta contre le volant. Elle sortit de sa voiture et l’onde de choc la projeta en arrière. La rue était éclairée par le feu comme en plein midi.  Carrie avait fait exploser les bornes à incendie pour que les pompiers  ne puissent éteindre l’incendie. Elle avait aussi fait sauter les cadenas de la pompe à essence. Un homme jeta un mégot par terre et un enfer engloutit Chamberlain.

Carrie avait fermé les yeux d’instinct quand le sang se déversa sur elle. Elle entendit quelqu’un dire : « Mon dieu, c’est du sang ! ». Elle sentit les sombres nuées de la terreur lui envahir l’esprit. Sa mère avait eu raison. Les gens l’avaient bernée une fois de plus et ridiculisée pour faire d’elle leur souffre-douleur. Ils l’avaient inondée, étalant devant tout le monde le honteux secret du sang. Elle entendit les gens rire. Assise sur son trône, elle ne bougea pas et laissa le bruit la submerger comme un ressac. Les gens étaient encore tous beaux et une atmosphère magique flottait encore dans la salle mais elle avait traversé une frontière et maintenant le conte de fée avait pris les teintes glauques de la corruption et du mal. Soudain, le voile se déchira. Elle comprit jusqu’à quel point elle avait été atrocement trahie. Miss Desjardin accourut vers elle. Son visage était plein de compassion. Mais Carrie voyait au-dessous de la surface l’expression de la véritable Miss Desjardin qui gloussait de rire avec une sorte de rance jubilation de vieille fille. Carrie la frappa et la fit s’envoler jusqu’à un côté de la scène. Quelqu’un la fit tomber mais elle se releva et sortit. Elle pleura des larmes de honte. Ils l’avaient abattue à jamais. C’était fini. Puis elle se révolta. C’était le moment de leur faire une démonstration de son pouvoir. Alors elle retourna dans le gymnase et déclencha les arroseuses et boucla les portes d’entrée.  Ils étaient à sa merci. Puis elle s’en prit aux câbles électriques et rit en voyant un garçon sur la scène qui était en train de mourir électrocuté. C’est à ce moment qu’elle perdit la raison. Elle vit la fresque s’enflammer. Elle laissa quelques personnes sortir par les issues de secours. Elle les rattraperait plus tard.elle les aurait tous, jusqu’au dernier. Elle se dirigea vers la rue principale pour dévisser les bornes à incendie. Elle s’en prit au poste à essence.

Le shérif Doyle croisa Sue qui lui demanda si Tommy était mort et lui apprit que c’était Carrie qui avait mis le feu à Chamberlain. Elle ajouta que les gens avaient fait souffrir Carrie pour la dernière fois. Elle le supplia de retrouver Carrie. Puis Vic Mooney arriva pour dire au shérif que Carrie avait arraché tous les fils électrique et inondé le gymnase. Il expliqua au shérif que Carrie avait été élue reine de la soirée et que des gens avaient renversé du sang sur elle et sur Tommy. La station-essence en face du shérif explosa et cela fit trébucher le shérif et Vic.  Puis Tom Quillan arriva. Il lui annonça qu’il avait demandé des secours. Le shérif le remercia et lui demanda d’appeler tous les médecins qu’il trouverait dans l’annuaire. Il lui conseilla de se méfier de Carrie s’il voyait cette fille qu’il prenait pour une cinglée. D’autres bâtiments explosèrent comme celui du journal local. Les lignes téléphoniques furent coupées. Les habitants de Chamberlain sortirent voir ce qu'il se passait dans les rues. Carrie alla prier dans l’église congrégationaliste. Elle avait l’esprit heurté par l’idée obsédante de son pouvoir et par la menace d’un abîme. Elle décida de rentrer chez elle pour retrouver sa maman et achever son œuvre de destruction.

Elle vit les gens dans la rue et commanda aux pylônes électriques de jeter leurs éclairs sur eux. Les câbles tombèrent sur la route. Carrie était heureuse de voir les gens mourir. Mrs Simard avait survécu à ce drame et interrogée par la commission d’enquête avait demandé ce qui allait se passer s’il y avait d’autres personnes comme Carrie White.

Mrs White entendit sa fille arriver. Elle était prête, le couteau à la main. Les fenêtres du salon s’ouvrir brusquement vers l’intérieur et la porte de la cuisine claqua quand Carrie entra dans la pièce. Elle appela sa mère en chuchotant. Margaret l’attendait assise sur un tabouret. Elle dit qu’elle aurait dû se tuer quand son mari l’avait pénétrée avant leur mariage. Il avait promis de ne pas recommencer. Elle avait fait une fausse couche. Pour elle, c’était le jugement de dieu.  Elle avait expié son péché. Mais son mari avait recommencé car il avait bu du whisky et elle avait aimé ça. Carrie ne voulait pas entendre ça et fit voler des assiettes. Elle avoua à sa fille qu’elle avait voulu la sacrifier à sa naissance mais avait reculé. Carrie était venue pour tuer sa mère et comprit que sa mère voulait la tuer. Ca n’était pas juste. Elle implora à genoux sa mère de l’aider. Sa mère voulut la frapper avec son couteau et Carrie réussit à esquiver le coup mais le couteau se planta dans son épaule. Mrs White trébucha et s’affala sur son séant.Carrie offrit la nuit éternelle à sa mère en arrêtant son cœur. Mrs White eut le temps de réciter le Notre Père.  Puis Carrie sortit dans le jardin. Elle se dirigea vers la route 6.

Chris et Billy revinrent au Cavalier pour faire l’amour violemment. Puis ils s’endormirent. Chris fut réveillée par quelqu’un qui frappait  la porte. C’était Jacky Talbot qui venait les prévenir de l’incendie à Chamberlain. Il leur dit que c’était la faute de Carrie. Il leur donna tous les détails. Jacky avait peur car ses empreintes étaient sur les seaux de sang. Billy lui ordonna de rentrer chez lui. Chris paniqua alors Billy la gifla et elle sanglota. Elle saigna de la lèvre. Il voulait voir l’incendie et rentrer chez lui. Si Jackie parlait, Billy irait en Californie. Ils montèrent dans la voiture de Billy et sentirent la présence de Carrie. Elle était devant eux à 30 mètres. Elle avait toujours le couteau enfoncé dans l’épaule. Elle était venue détruire le Cavalier où tout s’était peut-être scellé le destin de sa venue au monde.

Elle se mit à marcher vers eux les bras tendus. Billy démarra la voiture. Mais Carrie fit dévier la voiture vers l’hôtel et Billy et Chris s’écrasèrent dessus à 60 kilomètres à l’heure. L’indifférence envahit Carrie. Rien n’avait plus d’importance. Sur la découvrit à ce moment-là. Elle avait accepté la mort de Tommy et elle savait que c’était Carrie qui l’avait tué. Sue sut que Carrie avait tué sa mère et avait été poignardée par cette dernière. Elle en avait la conviction sans savoir comment. Sue suivit le parcours emprunté par Carrie qu’elle avait tué sa mère. Sue était connectée aux pensées de Carrie. Elle savait ce que Carrie allait faire. Sue trouva Carrie dans le parking du Cavalier. Elle était mourante. Sue vit une voiture brûlée dans l’hôtel et sut que c’était là aussi une intervention de Carrie. Sue allongea Carrie doucement sur le dos. Carrie reprocha à Sue de l’avoir trahie comme tous l’avaient trahie. Sue revit la scène des douches et vit en pensée son visage réduit à une énorme bouche d’une beauté féroce. Sue demanda à Carrie de lire en elle et Carrie s’aperçut que Sue n’avait jamais eu de mauvaises intentions envers elle. Carrie avait peur et réclama sa mère. Sue entendit la dernière pensée de Carrie. Carrie demandait pardon à sa mère. Puis Sue partit en courant pour échapper à l’horreur finale, cette dernière pensée engloutie dans le noir tunnel de l’éternité et suivie par un bourdonnement électrique, sans âme. Elle cria. Sue sentit le long de ses cuisses le lent écoulement du sombre flux menstruel.

Troisième partie : épaves.

Le nombre de morts s’élevait à 409 plus 49 disparus à Chamberlain. Carrie fut autopsiée et on découvrit des formations anormales dans son cerveau. Le gouverneur de l’Etat avait demandé la constitution d’une commission spéciale pour faire toute la lumière sur cette tragédie.

Chamberlain fut déclarée zone sinistrée et les cérémonies funèbres occupèrent les habitants de la ville durant quatre mois. Une cérémonie collective réunit des milliers de personnes et les quarante survivants de l’orchestre de l’école (qui comptait 56 musiciens) jouèrent l’hymne de l’école. L’impression générale de Chamberlain était celle d’une cité qui attendait de mourir. Grayle et Desjardins démissionnèrent. Sur la pelouse contiguë à l’emplacement où se trouvait le bungalow de la famille White une pancarte contenait l’inscription suivante : Carrie White expie ses péchés dans les flammes de l’enfer. Le seigneur est infaillible.

La commission d’enquête de l’Etat du Maine conclut qu’il n’y avait aucunement lieu de croire a la possibilité d’une récurrence du phénomènes de la télékinésie. Mais le doyen D. L. McGuffin écrivit que les autorités avaient pris des risques sérieux en étouffant l’affaire Carrie White car il pensait que la télékinésie était génétique et était récurrente à 99%.

 

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25 juillet 2022

Histoire de la fin des temps.

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Des siècles, des années-lumière, de la vie.

Une des premières dates d'un futur lointain indiquée explicitement et avec précision dans une oeuvre de science-fiction est l'année 802 701 dans La Machine à explorer le temps de H. G. Wells. Sébastien Mercier avait indiqué un millésime dans son roman L'An 2440, rêve s'il en fut jamais publié en 1771. 1984 de George Orwell donna en 1949 une mordante anti-utopie. Alors que les récits placés dans un avenir proche avaient souvent l'allure d'un avertissement, ceux qui parlaient d'un futur lointain prenaient habituellement le caractère de spéculations auxquelles les auteurs ne cherchaient guère à attacher de message moral ou autre. Quel que soit le point de vue choisi, l'auteur qui se propose de raconter une histoire se déroulant dans un avenir lointain doit faire sentir à son lecteur les différences qui séparent l'époque évoquée du présent. Parmi les postulats des auteurs, l'apparence et la psychologie de notre espèce resteront inchangées ou pratiquement inchangées au cours des millénaires. E. E. Smith publia en 1928 The Skylark of space. Ce roman possède une importance historique considérable car c'est de son impact que sont nés tous les récits dans lesquels des hommes explorent des astres étrangers à notre système planétaire. Dans l'histoire de l'humanité, la période au cours de laquelle cette humanité a eu une conscience cosmique ne représente qu'une très faible fraction : quelques dizaines de siècles sur un million d'années. Un contact d'échanges entre humains et extraterrestres galactiques implique presque nécessairement une scène se déroulant dans un lointain avenir : il faut que les civilisations en présence, très éloignés dans le temps par la naissance, aient eu le temps d'acquérir la maturité qui leur permettra de se reconnaître, au moins en partie, pour ce qu'elles sont.

Le Dernier Terrien (Lester del Rey).

Le vieil Herndon grignotait avec un sourire gourmand qu'on ne lui avait pas vu depuis bien longtemps. Les signes d'une mort prochaine creusaient profondément ses traits émaciés. Il fit place à Egon tout en coupant son poisson avec une fourchette de bois de saule. Egon soupira en pensant aux cités sous abri et leurs habitants dont la civilisation précédait de 10 siècles les plus grands progrès accomplis par les Terriens. La planète Dale ne s'était jamais montrée généreuse, pas plus que les autres planètes colonisées. Elle avait tué les semences apportées par l'homme avant que celui-ci eût pu trouver le moyen de les adapter. Les plantes indigènes empoisonnaient ceux qui essayaient de les consommer. Il fallait recourir à des aliments synthétiques.

20 ans s'étaient écoulés depuis le jour où Egon avait pu se dégager des débris de son petit vaisseau de reconnaissance. Herndon regarda vers l'arrière, contemplant le sillage tracé par la petite barque qui bondissait sur les vagues au bout de sa remorque.

Il demanda à Egon si les hommes avaient oublié la Terre et avaient perdu le souvenir du monde où leur race était née. Egon expliqua pour la centième fois peut-être qu'une légende parlait d'une mère-planète qui avait été détruite. Ses coordonnées avaient été perdues dans les premiers siècles de colonisation des nouveaux mondes. Egon croyait déjà reconnaître les ruines de l'Ember Stake qui émergeaient de cette mer qui l'avait englouti jadis. Herndon racontait des bribes du passé à Cala qui restait silencieuse. 10 siècles plus tôt, une découverte capitale avait permis d'atteindre des vitesses supérieures à celle de la lumière. Les voyages spatiaux étaient devenus plus faciles que celui d'une fusée envoyée vers la Lune. 1 million de colons partirent pour les astres en moins de 20 ans et ce fut le début du Grand Âge.

Il prit fin bientôt à cause d'un conflit mondial qui modifia définitivement les climats. Les glaces polaires fondirent et les anciennes côtes des continents se trouvèrent à 100 m au-dessous du niveau de la mer. Contrairement aux légendes de Dale, la Terre survécut. Presque tous les êtres vivants se perpétuèrent sauf les hommes qui vinrent à manquer. Il ne restait plus que quelque dizaines de milliers d'humains qui se rassemblèrent pour tenter un nouveau départ. Mais l'espèce humaine avait subi une mutation dont on ne comprit les effets que peu à peu lorsque les femmes mirent au monde de trop rares enfants viables.

Quand Egon arriva, il ne restait que neuf adultes et une fillette nommée Cala pour l'accueillir. À présent, il n'y avait plus que Cala. Egon voyait les sommets d'autres maisons géantes qui dominaient jadis une cité appelée New York. Cala se mit à faire des génuflexions. C'était la marque de respect traditionnelle due au Gardiens et elle ne semblait pas se rendre compte que le vieillard assis auprès d'elle était justement l'homme vivant si longtemps adoré par les siens. Herndon était le dormeur laissé par les savants pour survivre à l'holocauste, celui qui devait sortir un jour de son hibernation, tout en haut de l'Ember Stake pour rendre à la race humaine sa gloire passée. Il avait dormi 10 siècles jusqu'au jour où Egon, accompagnant le pèlerinage annuel, avait découvert et réparé le mécanisme défaillant. Herndon regagnait son ancien lieu de repos mais seulement pour mourir. Il était le dernier Terrien assis à côté d'une femme stérile. Egon arrêta le propulseur et laissa la pirogue continuer puis s'immobiliser à peu de distance de la tour en ruine. Il demanda à Cala de passer la première.

Elle enjamba aussitôt le bord de la pirogue en serrant précieusement le paquet où elle avait mis ses offrandes. Elle pénétra à l'intérieur de l'Ember Stake. Elle récita les invocations silencieuses et sembla mettre une éternité à franchir la moitié de la distance. Egon plongea pour trouver de quoi manger. L'océan était riche. Un moment plus tard, il se hissa dans la pirogue avec une belle pièce. Herndon poussa un cri. Il venait de voir un vaisseau spatial, un transport de pionniers, ici, sur la Terre. Le vieillard regarda le sommet de la tour. Là-haut, quelque chose remuait. Les propulseurs du vaisseau exposèrent tout à coup en projetant des fragments de métal dans toutes les directions. Le vaisseau amorça un mouvement de glissade vers la mer avant que les petits réacteurs atmosphériques aient eu le temps d'intervenir.

Le vaisseau était muni d'un destructeur automatique prévu pour repérer et viser n'importe quel moteur à énergie matérielle. Egon comprit soudain ce qui avait causé la perte de son propre vaisseau. Il savait donc par expérience personnelle que l'arme cachée était inoffensive pour les êtres vivants. Alors il amarrera la pirogue à la hâte et sauta dans la brèche de l'Ember Stake. Il cria à Herndon d'attendre mais le vieillard le suivit. Il déboucha dans la Chambre du Gardien. Ce fut à cet instant précis que le vaisseau spatial toucha la surface. Le vaisseau flottant dans l'eau. En les fours à des jumelles dans les mains. Il put voir des radeaux pneumatiques que l'on mettait à la mer et des minuscules silhouettes sortirent par le sas. Quand le vaisseau sombra, il y avait une vingtaine d'embarcations qui faisaient force de rames pour atteindre la terre vers le Nord. Le vieillard eut le temps de dire : « Dieu soit loué ! » Et il mourut. Il s'était effondré contre la machine dont le mécanisme l'avait conservé en hibernation pendant 10 siècles. Cala venait de les rejoindre et ses yeux fixes exprimèrent la douleur et le doute. Egon commença d'introduire le défunt dans le sarcophage-hibernateur. Puis Cala sortit à reculons de la salle. Il la rejoignit. Il ne songea plus qu'aux radeaux et aux hommes qui s'y étaient réfugiés alors il obligea Cala à regagner la pirogue. Cala se pencha tout à coup pour repêcher un des vestiges laissés par les hommes en radeaux. Il s'agissait d'un sac en plastique dans lequel se trouvait un petit livre d'images en couleur. Les images représentaient des scènes de la vie sur Dale. La planète ne semblait plus la même. On aurait dit que les gens étaient plus chétifs et plus tristes. Egon comprit son erreur. En 20 ans, ses images mentales s'étaient déformées. Il avait ajouté des barbes et des muscles saillants à l'aspect des amis dont il gardait le souvenir, influencé par les conditions de vie qu'il avait été obligé d'accepter sur Terre. Cala feuilleta le livre puis le lança par-dessus bord. Ils regagnèrent la plage. Naturellement, il n'y avait aucune trace des radeaux. Les courants avaient dû les faire dériver à un bon mille de l'abri de Cala et d’Egon. Egon se saisit de son arc que pour tuer un chevreuil. Il chargea le lourd fardeau sur ses épaules et repartit d'un pas rapide.

Les hommes du spationef étaient campés là où ils l'avaient prévu. Il y avait une centaine de pionniers et 200 femmes pour fonder une colonie sur une planète lointaine. Il venait tous de Dale. Aucun ne repéra Egon et Cala. Ils semblaient avoir déjà renoncé à lutter. Mais un petit nombre, dont certains en uniforme, avaient allumé un maigre feu. Ce fut vers le qu'Egon se dirigea. Il passa entre les premiers groupes pour arriver devant un homme en vareuse de capitaine qui s'était mis debout à son approche. Il lui offrit le chevreuil qu'il avait tué. Il lui dit que Cala lui montrerait comment faire rôtir la viande. Il lui annonça qu'il ne risquait pas de mourir de faim sur cette planète. Le capitaine demanda à Egon ce quelle planète il se trouvait et qui il était. Egon répondit qu'ils étaient sur la Terre et quant à lui, il se présenta comme le dernier Terrien. Il souhaita la bienvenue aux pionniers sur leur mère-planète.

L'ultime rencontre (Harry Harrison).

1

Hautamaki était le maître de vaisseau il prenait toutes les décisions. Il venait de poser le vaisseau sur un affleurement rocheux. Tjond avait pensé qu'ils auraient pu se poser plus près du glacier. Il y avait une balise-radio sur cette planète inhabitée, dans cette région. Tjond devait être là lorsque la balise-radio serait découverte. Il était difficile de penser que ce pût être autre chose qu'une balise humaine. Elle n'avait pas l'habitude de ce genre d'effort physique. Elle avait besoin de se reposer. Elle était encordée entre les deux hommes et, lorsqu'elle s'arrêtait, les hommes s'arrêtaient tous. Hautamaki perçut la traction sur la corde et se retourna pour regarder Tjond avec mépris. Pour lui, ça avait été la plus dure expérience de sa vie. Quand les deux étrangers avaient franchi la passerelle du vaisseau, il avait ressenti comme une offense. C'était son vaisseau, à lui et à Kiiskinen. Mais Kiiskinen était mort et leur enfant était mort avant d'avoir été conçu parce que Kiiskinen avait disparu. Il lui restait le travail. Ils étaient à peine à mi-chemin de leur parcours de surveillance lorsque l'accident s'était produit. Il avait donc demandé des instructions et on lui avait envoyé un autre équipage de surveillance inexpérimenté et maladroit. Ils attendaient leur première mission. Mais c'était un couple et lui n'était que la moitié d'un couple. Ils auraient été les bienvenus si Kiiskinen avait été encore là. À présent, Hautamaki les maudissait. L'homme apparut le premier et se présenta. Il s'appelait Gulyas. Il présenta sa femme, Tjond. Elle avait rougi en découvrant qu'Hautamaki était complètement nu. Hautamaki était surpris. Une femme ! Il en avait vu auparavant sur diverses planètes. Il lui était même arrivé de leur parler. Mais il n'aurait jamais cru en voir une à bord, un jour. Il les trouvait laides avec leur corps bouffi. Il ne trouvait pas étonnant que sur les autres mondes chacun porte des vêtements. Il était nécessaire de dissimuler toute cette graisse en excédent. Gulyas avait ri. Il était étonné que sa femme soit choquée par la nudité. Gulyas et sa femme étaient mariés depuis six jours et 19 heures standard.

2

Dès qu'ils furent au milieu du glacier, la marche devint plus facile sur la neige tassée.

Ils atteignirent la base de l'aiguille rocheuse. Tjong trouvait que c'était trop aux est impossible à grimper. Hautamaki rappela qu'il ne fallait aucune source de radiation à proximité de l'appareil jusqu'à ce qu'ils aient déterminé exactement sa nature. Il leur fallait donc grimper sans graviluge. Tjond se mit à pleurer de désespoir. Son mari lui dit qu'il lui enverrait une corde dès que lui et Hautamaki seraient arrivés au sommet. Gulyas parvint à la hisser. Arrivé en haut, elle comprit que c'était la force d'Hautamaki qui l'avait montée si rapidement, et non pas son mari. Elle avait voulu le remercier mais il l'avait interrompue. Il pivota sur ses talons et, d'un pas décidé, se dirigea vers l'affleurement rocheux où se trouvait la machine. Il resta près de la machine durant de longues minutes. Puis il appela Gulyas et sa femme. Il y avait dans sa voix une note d'émotion.

La machine était composée d'une structure centrale, une demi-sphère de métal jaunâtre étroitement fixée au sol. Desbrascourts en sortaient pourvus d'appendices dirigés vers le ciel. Un câble de la grosseur d'un bras sortait de la demi-sphère. Il courait sur le sol jusqu'à une saillie rocheuse. Le bras devenait subitement droit et montait dans le ciel au-dessus de leurs têtes. Gulyas devina que c'était l'antenne qui émettait les signaux qu'ils avaient captés en entrant dans ce système.

Tjond avait deviné que les choses pointées vers le ciel ressemblaient à un télescope. Elle avait raison. Hautamaki remarqua que le télescope se déplaçait lentement. Il prit un analyseur multiple-radiations dans une boîte et revint le placer devant l'appareil. Il constata qu'un des tubes percevait l'ultraviolet et un autre l'infrarouge. Des plaques métalliques concentraient les ondes radio. Tjond avait émis l'hypothèse que cet appareil était conçu pour des yeux non humains. Leur quête était finie. L'humanité n'était pas seule dans l'univers. Mais Hautamaki ne voulait pas tirer des conclusions hâtives. Mais Gulyas avait constaté que l'appareil était conçu avec un alliage inconnu et qu'il se trouvait actuellement dans une portion d'espace qui n'avait jamais été visité auparavant. Tjond avait découvert une série de caractères gravés sur l'antenne de l'appareil. Ce n'était pas des caractères humains. Elle le savait car elle avait étudié la philologie comparée.

Finalement Hautamaki sourit. Puis il sortit de son sac de nouveaux instruments d'examen. Il remarqua que le mouvement des télescopes allait à l'encontre du sens de rotation planétaire et à la même vitesse. Cela signifiait que les télescopes étaient braqués sur une étoile. La machine fut photographiée est examinée sous tous les angles. Ils attendirent la nuit pour apercevoir les étoiles dans le ciel. Les télescopes étaient braqués sur une étoile de septième magnitude, isolée au bord de la galaxie. Ils décidèrent de s'y rendre.

3

Hautamaki envoya un message à la station-relais la plus proche. Ils analysèrent le métal de l'appareil qu'ils avaient emporté. Ils étaient persuadés qu'ils allaient établir le premier contact avec une race étrangère. Le repas à bord prit une allure de fête et Hautamaki fut assez tolérant pour autoriser d'autres alcools que le vin. Hautamaki voulut porter un toast à Kiiskinen. Gulyas avait lu les rapports et il était au courant du drame, toujours présent dans l'esprit de Hautamaki. Hautamaki avait vécu 12 ans dans son vaisseau avec Kiiskinen. Tjond lui demanda s'ils avaient eu des enfants. Gulyas lui reprocha sa curiosité.

Hautamaki répondit qu'il comprenait son intérêt bien naturel. Il lui dit aussi qu'eux, les hommes, n'habitaient guère plus d'une douzaine de planètes et il imaginait que leurs coutumes leur semblaient assez curieuses. Il pensait que s'il devait y avoir quelque embarras c'était bien de leur côté uniquement. En effet, le fait d'être deux sexes pouvait les embarrasser. Il demanda à Gulyas s'il embrasserait sa femme en public. Alors Gulyas le fit. Hautamaki il expliqua à Gulyas que son peuple éprouvait la même chose et parfois agissait de même bien que leur société ne comportait qu'un seul sexe. C'était le résultat naturel d'une ectogenèse. Mais Tjond rétorqua que ce n'était pas naturel. L’ectogenèse nécessitait un ovule fertile et une société entièrement mâle n'était pas naturelle. Hautamaki répondit que tout être vivant loin de la Terre vivait dans un milieu non naturel et dans ces conditions l'ectogenèse n'était pas moins naturelle que le fait de vivre dans une coque de métal à l'intérieur d'une projection irréelle de l'espace-temps. L'ectogenèse combinait le plasma du germe de deux cellules mâles plutôt que celui d'un ovule et d'un spermatozoïde et pour lui ce n'était pas plus choquant que les vestiges de seins. En effet, les seins des femmes avaient perdu leur fonction et dégénéraient donc. Tjond s'énerva. Alors Hautamaki lui dit que les hommes valaient mieux que son espèce. Puis il quitta la pièce. Tjond demeura dans sa cabine pendant presque une semaine après cette soirée. Elle travaillait sur les caractères étrangers trouvés sur la machine pendant que Gulyas lui apportait ses repas. Hautamaki ne parlait jamais des événements et il interrompit Gulyas lorsque celui-ci essaya d'excuser sa femme. Il reprit néanmoins son ancienne habitude de ne parler qu'à Gulyas sans jamais s'adresser à Tjond. Elle était étonnée qu'Hautamaki ait des sourcils et des cheveux. Elle trouvait cela répugnant. Elle parvient avec son mari que les Hommes étaient hirsutes à cause de leurs gènes. Hautamaki leur annonça qu'ils allaient bientôt sortir dans l'espace normal et qu'il y avait de fortes chances pour qu'ils rencontrent les étrangers qui avaient construit la balise. Il était persuadé que cette race recherchait un contact et non la conquête. Il pensait que la balise laissée par cette race servait à attirer l'attention sur une seule étoile. Comme une sorte de rendez-vous. Gulyas pensait que cela ne prouvait pas leurs intentions pacifiques et que cela pouvait être un piège.

Hautamaki voulait garder l'hypothèse que ce peuple était pacifique. Il avait donc désarmé son vaisseau. Il leur demanda d'abandonner leurs armes personnelles. Tjond était en colère car il avait risqué leur vie sans les avoir consultés. Il répondit qu'en entrant dans le Service et en prêtant serment, ils avaient risqué leur vie. Il devait donc obéir à ses ordres. Il leur expliqua que si les Hommes étaient nus ce n'étaient pas pour une raison perverse. Ils avaient abandonné les vêtements en signe de complète communion avec leur milieu. C'était un acte pratique et symbolique en même temps. Si les étrangers désiraient les tuer, Hautamaki leur donnerait toutes les chances de le faire. Mais les représailles suivraient. Si les étrangers n'avaient pas d'intentions belliqueuses alors le contact serait pacifique. Il ne voulait pas expliquer à Gulyas et à sa femme l'importance énorme d'un tel contact.

Le moment du retour à l'espace normal approchait. Hautamaki, Gulyas et Tjond se trouvaient tous dans le poste de contrôle. Devant, il y avait un puits de ténèbres où brillait une étoile solitaire. L'image de l'étoile scintillante était irréelle. Au centre, l'astre lui-même était normal. Mais on ne pouvait pas expliquer les trois anneaux qui l'entouraient et se croisaient. Ils avaient la dimension d'une orbite planétaire. Leur construction avait dû être un travail incroyable. On pouvait voir des lueurs colorées sur ces anneaux. Hautamaki pensait que ce devait être une balise. Gulyas se demandait pourquoi cette civilisation n'avait pas construit une flotte d'exploration. Pourquoi n'avait-elle pas pris contact avec eux au lieu de chercher à les attirer.

4

Cette fois, lorsqu'ils eurent fait le bon, les cercles lumineux occupaient tous les hublots. Le son éclata soudain sur plusieurs fréquences. Une image apparut sur l'écran. L'être qui apparaissait sur l'écran les regardait avec intensité. Il était absolument humanoïde. Il possédait trois longs doigts palmés, avec un pouce opposable. Il était vêtu de telle façon qu'aucun détail physique ne pouvait apparaître. Son visage était de couleur dorée avec des yeux larges. Il n'avait pas de cheveux. Son nez était large et cassé, sa lèvre supérieure très mince. Cela lui conférait une apparence sinistre. Sa voix était haut perchée. Hautamaki le salua et lui dit qu'ils étaient venus en paix. Sur un des écrans, ils aperçurent le planétoïde dont ils approchaient. Des appareils trapus et tubulaires étaient visibles. Ces appareils ressemblaient à des armes de gros calibre et étaient braqués sur le vaisseau qui approchait. Hautamaki stoppa le mouvement du vaisseau. Hautamaki fit des gestes pour faire comprendre à l'humanoïde qu'ils étaient venus sans armes. L'humanoïde répéta les mêmes gestes. L'étranger avait quitté l'écran. Il reparut, tenant avec aisance une sorte de sphère de métal. De cette sphère, sortait un tuyau muni d'un levier que l'étranger pressa. Hautamaki et ses coéquipiers perçurent un sifflement. L'étranger continua de presser le levier jusqu'à ce que le sifflement s'éteigne.

Hautamaki comprit qu'il y avait un échantillon de leur atmosphère dans ce réservoir. Aucun mécanisme de propulsion n'était visible sur la sphère. Pourtant, elle s'élança vers le vaisseau, en orbite au-dessus du planétoïde doré. Hautamaki en déduit qu'il s'agissait d'une sorte de rayon de force. Puis il ouvrit la porte extérieure de la grande écoutille. La sphère se posa doucement sur le pont. Hautamaki ordonna à Gulyas de prendre une paire de gants stériles pour emmener la sphère au laboratoire. Les analyseurs se mirent au travail sur l'échantillon d'être étranger. L'air était irrespirable pour des humains. Il y avait de l'oxygène avec des composants sulfurés. L'étranger avait disparu. À sa place, apparaissait maintenant une image de l'espace. Un dôme transparent remplt l'écran. Un autre étranger apparut. Il se trouvait dans une salle de conférence. Hautamaki décida de s'y rendre. Tjond lui dit que c'était risqué. Cela fit rire Hautamaki. Il était persuadé que ce n'était pas un piège et de toute façon ils n'auraient aucun moyen de s'échapper. Gulyas et sa femme virent Hautamaki franchir doucement la porte du dôme. Hautamaki remarqua que les étrangers avaient pressurisé la pièce. Il ôta son masque. L'air était devenu parfaitement respirable.

L'étranger attendait de l'autre côté. Hautamaki s'avança vers lui. Ils étaient à peu près de même grandeur. L'étranger posa sa paume plate contre la paroi transparente et Hautamaki l'imita. Ils étaient tout près l'un de l'autre, séparés seulement par 1 cm de matière. L'étranger marcha jusqu'à une table encombrée d'objets divers. Il prononça le mot « kilt » pour montrer ce qui ressemblait à un fragment de pierre. À cet instant seulement, Hautamaki aperçut la table qui se trouvait de son côté. Dessus, il y avait les mêmes objets que sur l'autre table et le premier était un morceau de pierre ordinaire qu'il saisit. Alors, il prononça le mot « Pierre ». Puis il demanda à ses coéquipiers d'enregistrer ce moment séparément car il s'agissait manifestement d'une leçon de conversation qui lui semblait primordiale. Il espérait que l'ordinateur pourrait obtenir une traduction mécanique. Lorsque les noms simples avec référence physique furent épuisés, la leçon se poursuivit lentement. Il y eut des films, certainement préparés depuis longtemps, qui montraient des actes simples. Peu à peu, des verbes et leur conjugaison furent échangés. L'étranger enregistrait lui aussi. Gulyas prit des notes. Il demanda à Hautamaki de vérifier s'ils étaient en train d'accumuler du vocabulaire ou s'ils fournissaient tout cela a un traducteur automatique. Ce fut l'étranger lui-même qui répondit en montrant un appareil capable d'enregistrer. La machine enregistrait et traduisait en même temps. Par ce procédé, l'étranger put s'exprimer dans un langage compréhensible. Il s'appelait Liem. Gulyas demanda à Hautamaki de dire à l'étranger qu'ils désiraient un échantillon d'une cellule de leur corps. Les étrangers se montrèrent obligeants. Ils ne réclamèrent aucun échantillon en échange. Gulyas analysa le tissu musculaire que l'étranger avait donné.

5

La leçon de communication avait progressé. L'étranger expliqua que la machine ne pouvait travailler que sur un millier de mots tout au plus. Il demanda donc à Hautamaki et ses équipiers de parler simplement. Gulyas demanda si le peuple de l'étranger venait d'une planète appartenant à une étoile proche. Liem répondit non. Ils avaient fait un très long voyage d'exploration jusqu'à cette étoile. Son peuple vivait sur de nombreux mondes. Ils étaient les enfants d'une race qui vivait sur un seul monde il y avait très longtemps.

Gulyas répondit que son peuple lui aussi occupait de nombreux mondes mais venait d'un seul. Il dit à l'étranger qu'il venait d'une planète appelée Terre. Et que le peuple de Liem provenait de la même planète. Ils étaient donc frères. Cela était insensé pour Hautamaki. Gulyas lui expliqua qu'il était certain de parvenir à découvrir comment la race de Liem fut conditionné afin de vivre dans les conditions actuelles. Cela pouvait être le résultat d'une mutation normale. L'analyse qu'il avait faite du tissu musculaire donné par Liem démontrait que la chaîne de l'ADN de ce peuple était aussi humaine que celle des Terriens. Tjond pensait que c'était impossible à cause de la différence entre l'écriture des étrangers et celle des humains. Mais Gulyas lui répondit qu'il n'existait pas la moindre ressemblance entre les idéogrammes chinois et les lettres occidentales.

Liem les informa que leurs biologistes étaient d'accord avec Gulyas. Il demanda où était située cette Terre dont ils étaient venus. Hautamaki lui désigna la Voie lactée. Gulyas comprit que le peuple de Liem avait dû quitter la Terre en se dirigeant vers l'extérieur de la galaxie en suivant la périphérie mais dans l'autre sens. Liem salua Gulyas et ses équipiers comme s'ils étaient ses frères. Hautamaki venait de comprendre que cela signifiait que les Terriens étaient les seuls humanoïdes dans la galaxie. Hautamaki et Liem échangèrent un regard puis leurs yeux revinrent à l'espace. Ils avaient perdu une bataille. Mais ils n'étaient pas battus. L'espace intergalactique pouvait encore être exploré.

Autodafé (Damon Knight à ma parenthèse.

Le roi du monde était assis sur le balcon et écoutait le vent qui soufflait sur la tour. Il était soûl. Le chien Roland se tenait prêt de lui. Le roi pensa que son chien était trop vieux et qu'il ne passerait pas un autre siècle. Les chiens vivaient tout aux plus 500 ans. La science de leurs maîtres n'était pas parvenue à leur accorder plus longtemps. Mais la race des chiens n'était pas encore éteinte contrairement à celle des hommes. Il restait 59 chiens dont un mâle. Il ne restait qu'un seul homme qui pouvait se donner le titre de roi du monde. Personne ne viendrait lui disputer cet honneur. Il était âgé de 19 000 ans. Longtemps auparavant, on lui avait donné les catalyseurs organiques qui avaient ralenti et presque supprimé le processus de maturité et de vieillissement. À 2000 ans, il en paraissait à peu près 40. Mais les années de vieillesse furent multipliées. Pendant plus d'un millénaire, il avait été un vieil homme. Il agonisait depuis un autre millier d'années.

Les chiens le gardaient en vie en surveillant les machines et en accomplissant le travail pour lequel il était devenu trop faible. Avec un regret amer, il songea à sa mère. Elle était morte 4000 ans auparavant. Il se disait qu'elle aurait aussi bien pu avoir une fille. Elle n'avait pas besoin de le laisser partir seule. Mais les facultés humaines s'étaient affaiblies dans le confort excessif. Lui-même n'avait pas été capable de procréer. Pour les chiens, ce n'était pas la même chose. Les chiens se reproduisaient par obligation et non pour leur propre plaisir. Il imaginait les grognements de désespoir des chiens en apprenant qu'il n'existait plus aucun homme dans le monde. Siècle après siècle… Peut-être les chiens oublieraient à la longue qu'il avait existé une race de maîtres. Et alors, toutes les oeuvres humaines seraient oubliées et perdues à jamais. Ces oeuvres ne représenteraient plus que l'insignifiant prélude au règne du Chien. Cette pensée augmenta son chagrin jusqu'à le rendre intolérable. Il se força à boire. Bientôt, il allait être malade.

Le corps des chiens, bien que grandi et amélioré, n'était pas fait pour marcher debout. Les très vieux chiens ne pouvaient pas du tout se tenir debout et ils rampaient misérablement sur leurs quatre pattes. Mais les chiens devaient obéir à l'homme. Alors ils se mettaient debout quand l'homme leur ordonnait de le faire. Aussi, Roland éprouva de la joie à remplir le pot et à le servir. Il y avait la question de la reproduction qui devait être résolue très vite car Roland était le dernier mâle de sa lignée. Il savait comment les autres chiens étaient morts. Par maladresse, par plaisanterie ou simplement parce que le maître était en colère. Roland atteignait le terme de son temps de fertilité et l'ordre de reproduction n'avait toujours pas été donné. Roland recevait toujours dans chaque bouchée de nourriture l'agent chimique qui continuait de le rendre stérile. La plus jeune des chiennes encore en vie ne pourrait guère vivre plus que 300 ans encore. L'esprit de Roland se mit à tourner autour de la pensée inexprimée de la mort du maître. Il espérait que le maître ordonne la reproduction des chiens. Roland servit le maître et lui demanda s'il pouvait parler. Le maître lui demanda ce qu'il voulait. Roland lui expliqua qu'il était le dernier des chiens mâles et qu'il approchait du terme de sa fécondité. Si les chiens ne se reproduisaient pas alors le maître resterait sans soins. Alors le maître lui dit qu'il n'avait pas à demander la permission pour faire ses petites saletés. Roland avait honte mais il demanda que la drogue soit supprimée de sa nourriture. L'homme lui dit qu'il pouvait l'arrêter. Roland comprit que son maître était en train de jouer. Alors il rétorqua que la machine était dirigée automatiquement. Le cylindre de contrôle produisant la drogue était placé sous le sceau du maître. L'homme demanda au chien s'il voulait que ses chiots lui survivent. Mais le chien répondit que son souhait était que le maître continue de vivre et il pleura. Alors le maître demanda au chien de lui apporter le sceau.

Les chiennes suivirent Roland. Elles poussèrent des gémissements de satisfaction. Dans la salle de nutrition, Roland ouvrit la boîte et prit le long cylindre autour duquel se trouvait un fil avec le sceau de cire du maître. Le roi du monde pouvait percevoir les échos de l'allégresse canine. Il se sentait excité par la décision à prendre. Il était nécessaire de donner une vie nouvelle, il le savait. Autrement, il allait souffrir et mourir dans la douleur et la solitude. Mais il ne pouvait prolonger sa vie sans épargner les chiens. Mieux valait tout achever en une seule fois, les chiens et l'homme. Roland revint avec la joie qui se lisait dans ses yeux. Il tendit le sceau à son maître. Le roi du monde avait su que ce jour viendrait. Il se souvint avec étonnement du temps de sa jeunesse où l'ancêtre de ce chien avait été son plus cher ami. Durant des années, il avait redouté la mort des chiens. Le poids de la loyauté des chiens lui parut soudain devenir écrasant. Les chiens valaient bien mieux que l'humanité. En un instant, cette vision d'un monde de chiens ayant oublié l'Homme lui revint et son désir de meurtre reparut. Il serra le cylindre entre ses mains. Roland lui demanda si quelque chose n'allait pas. Le roi du monde lui répondit que ses chiots hériteraient de la Terre, une bande de sales chiens galeux pleins de puces. Puis il lança son bras avec toute son énergie défaillante et le cylindre tourbillonna dans l'air. Roland agit sans réfléchir. Il essaya une fois vainement de happer entre sa mâchoire le cylindre comme celui-ci décrivait un arc au-dessus de lui. Il mourut après avoir sauté de la balustrade pour rattraper le cylindre. Le roi du monde demeura assis sur son trône, écoutant le hurlement des chiennes.

Université (Peter Philips).

Le narrateur de cette histoire était un astronaute qui essayait de réfléchir et de mettre en ordre ses souvenirs pour expliquer pourquoi, à ce moment précis de la plus grande aventure de l'humanité, il était nécessaire que les pionniers soient imbibés d'alcool. Cinq mois plus tôt, sur la planète Mars, les sept astronautes étaient des hommes bien intégrés avec le sens des responsabilités et ils étaient estimés au-delà des frontières de leurs propres pays. Les ennuis avaient commencé un mois après que l'étrange propulsion du Boomerang eut réduit un hémisphère entier de cette planète morte à une aridité vitreuse. À la suite de quoi le vaisseau avait été projeté en dehors du système solaire. Une première querelle avait éclaté entre Aventos et Brodcuzynski. Le narrateur les avait sermonnés. Les hommes du vaisseau ne pouvaient plus rester seuls dans leur cabine et ne pouvaient pas rester ensemble au mess. Ils ne pouvaient pas non plus se promener seuls sur les passerelles et dans les couloirs du vaisseau qui mesurait plus de 1500 m. C'était le moyen le plus rapide pour devenir fou. Borg provoqua l'incident suivant. Le mystère extérieur avait réveillé une fibre poétique dans son âme de scandinave et il s'était planté à côté de l'écran de contrôle extérieur pour déclamer un texte à voix haute. Cela n'avait pas plus à Braithewaite. Le narrateur avait réussi à rattraper Braithewaite avant qu'il ne se lance dans une attaque suicide contre Borg. M’Bassi se débrouillait pour demeurer en dehors des querelles et du dédain apparaissait dans le regard de Lao T’Sung. Les hommes appelaient le narrateur l'International par plaisanterie amicale d'abord puis avec ironie et ressentiment par la suite. C'était tous des universitaires. Le narrateur n'était qu'un journaliste nommé chroniqueur officiel par la vertu purement fortuite d'une origine raciale mixte et d'une absence d'allégeance envers une nationalité quelconque. Quand la stabilité émotionnelle des hommes du vaisseau s'était ébranlée, le narrateur était devenu l'arbitre officieux. Mais il n'était pas le chef car il ne pouvait pas y avoir de chef pendant cette expédition. Le vaisseau était semi-automatique. En dépit de tous les critères de sélection imaginables, le risque existait qu'un capitaine soit partisan et qu'il tente d'atterrir s'il voyait une planète adéquate et la revendique pour sa propre nation en provoquant des accidents pour les membres de l'équipage qui protesteraient. Il n'y avait donc pas d'équipage. Le Boomerang n'aurait pas pu être construit par une seule nation. Il avait mobilisé les ressources financières de la Terre entière. Le gouvernement fédéral de la Terre avait pris ses précautions pour que le vaisseau revienne en tant que vaisseau fédéral. La poussière lumineuse qui formait à présent un halo autour de la Terre, marquant l'orbite de la Lune disparue, rappelait que jamais plus une seule nation ne pouvait être autorisée à faire une conquête extraterrestre.

Le gouvernement fédéral avait été imposé par la crainte mutuelle d'une guerre qui réduirait la Terre en état de poussière. Cependant, une saine concurrence économique et culturelle demeurait mais sous un contrôle extrêmement sévère.

Pour sélectionner les hommes du vaisseau, la décision fut prise d'organiser la représentation non par Etats mais par principaux groupes raciaux sur une base géopolitique.

Et pourtant, sous l'effet de la tension du voyage les sept hommes étaient devenus un microcosme du monde toujours divisé.

Mais ils ne pouvaient rien faire d'autre que se quereller étant sous le contrôle du gouvernement fédéral. Aucun de ces hommes n'était capable de diriger le vaisseau. Le narrateur avait pensé que la formation des hommes les aurait empêchés de recourir à la violence. Brodcuzynski avait frappé Lao T’Sung puis s'était rendu compte de son coup de folie. Alors il avait aidé le mathématicien sexagénaire à se relever. Le mathématicien était plus surpris que blessé et lui demanda de se pardonner lui-même. Le narrateur sermonna Brodcuzynski. Il ne voulait pas être sermonné. Il préférait être frappé. Alors le narrateur demanda à Lao d'utiliser la sagesse de tous pour résoudre le problème. Lao demanda à Brodcuzynski ton avis. Brodcuzynski repassa la balle à M’Bassi qui était psychologue. Il répondit qu'il feignait d'ignorer ce contre quoi il ne pouvait rien. Puis il leur expliqua qu'ils étaient tous sous l'influence de quelque chose qui dépassait leur entendement.

Dans leur propre système solaire, leur esprit ne risquait rien. Mais à présent, leur vélocité et leur mode de propulsion échappait à la conception directe ou intuitive. Ils étaient dans un univers étranger et leurs esprit éduqués à percevoir et à établir des corrélations s'efforçaient instinctivement de comprendre l'inconnaissable. Cela provoquait un conflit dans l'inconscient.

Lao protesta en disant que l'imagination était une fonction des centres supérieurs et que le narrateur, Statlen avait un plein tiroir de photocopies de vieilles revues dans lesquelles le concept du voyage interstellaire était tenu pour acquis.

M’Bassi rétorqua que l'imagination avait la possibilité de se soustraire à l'extrapolation de son propre fonctionnement. Leur destinée ne reposait pas entre leurs mains et c'était le source d'un autre conflit. Une partie de leur esprit était sur Terre et enregistrait les références familières, l'autre était dans le vaisseau. L'inconscient luttait pour conserver son intégrité contre les demandes impossibles des centres supérieurs. Lao demanda pourquoi Statlen n'était pas touché aussi gravement que les autres. Le psychologue répondit que c'était un esprit jeune et plein de ressort. Et aussi parce qu'il n'avait pas une formation scientifique très poussée. Plus on en savait, mieux on comprenait qu'on ne savait rien.

Le narrateur lui demanda si le gouvernement fédéral aurait dû envoyer une bande d'imbéciles. M’Bassi avait remarqué que Borg avait neutralisé ses centres supérieurs avec de l'alcool.

Le narrateur répondit qu'il aimait mieux voyager avec un groupe d'ivrognes qu'avec une bande de schizophrènes homicides. Le psychologue proposa d'essayer quelque chose rapidement car ils n'avaient pas de solution de rechange en dehors des narcotiques de leur réserve de pharmacie. Mais ils risquaient de devenir des toxicomanes enragés. Alors le narrateur demanda à Borg ou il rangeait son alcool. Il lui expliqua que tous les hommes en avaient aussi besoin que lui, à présent. Alors Borg invita les autres à le suivre.

Il y avait de la place dans le vaisseau pour cacher de l'alcool car celui-ci avait été conçu à l'origine pour transporter plusieurs générations. Cela aurait peut-être mieux valu. Le temps et un destin commun, assumé, leur aurait donné une homogénéité raciale et politique. Borg s'immobilisa devant une porte coulissante et il ouvrit. À l'intérieur se trouvait des bidons d'alcool éthylique pur. Il ne fallut pas longtemps aux hommes pour devenir pompettes. Puis, tout à coup, le vaisseau s'immobilisa. Tout à coup un homme surgit. Il s'appelait Sam. Lao lui demanda où ils se trouvaient. Sam répondit qu'ils étaient sur une planète. Lao pensait que c'était impossible car leur retour dans le continuum normal n'aurait pas pu se faire si près d'une masse planétaire. Sam ordonna aux hommes de suivre Statlen qui les conduirait à leurs chambres.

Sam était un extraterrestre. Aventos fut le premier à montrer du chauvinisme terrestre ainsi qu'un lamentable manque de maîtrise intellectuelle en voyant Samuel se matérialiser subitement. Il le traita d'espion. Mais Sam lui répondit il n'y avait pas de conflit et que les Terriens étaient en sécurité. De plus il serait pourvu à leur confort. Brodcuzynski adressa la parole à une étudiante qui traversait le hall. Il dit qu'il trouvait l'endroit beau. Il ajouta une note d'humour en faisant remarquer que l'endroit était mixte. Statlen conduisit les Terriens dans leurs chambres. Puis il fit son rapport à Sam qui lui donna des instructions pour que le Boomerang soit garé ailleurs. Samu lui demanda si les Terriens pourraient s'en sortir car il les aimait bien.. Statlen rétorqua que la réciproque n'était pas vraie. Elle le serait moins encore après. Les allées et venues des six hommes qui avaient toute liberté d'action furent mises en observation. Statlen participa à cette surveillance. Le jour suivant, Statlen les conduisit au Rassemblement dans le hall. En dépit de la kinésithérapie, ils montraient encore des signes de fatigue mentale et d'épuisement physique. Brodcuzynski continua d'admirer les étudiants de Mizra III. M’Bassi lui expliqua que ces étudiants devaient probablement le prendre comme un sauvage mentalement retardé provenant d'une planète immonde. Lui-même n'était pas offensé par cette hypothèse car sa branche de la race avait subi une infériorité imposée pendant longtemps. Aventos et Lao T’Sung paraissaient vouloir assumer la dignité de la race tout entière. Lao interpella Sam. Il voulait savoir où il se trouvait et pourquoi on les avait emmenés dans cet endroit. Les six hommes étaient palpés psychiquement par les étudiants. Sam était président depuis 1 million d'années. Il fut surpris que Lao interprète le Rassemblement comme une cérémonie religieuse. Il lui expliqua que le Rassemblement servait à consacrer la journée à la poursuite de la connaissance. Sam communiquait par télépathie avec Statlen pour trouver les mots justes quand il devait s'adresser aux six hommes. Braithewaite compara Sam à son directeur d'études à Oxford. Sam le prit comme un compliment et lui demanda s'il avait étudié le grec. Braithewaite acquiesça. Alors Samu lui demanda s'il reconnaissait l'emblème de la salle du Rassemblement. Braithewaite avait reconnu une représentation d'Athéna, symbole de la sagesse.

Sam lui expliqua que c'était une fantaisie des membres de leur première expédition. Ils avaient rapporté ce symbole 4000 ans terriens plus tôt. La deuxième expédition avait placé Statlen parmi eux.

Aventos ne voulait pas croire que Sam était si vieux. Statlen lui expliqua qu'il était plus vieux encore. Lui-même occupait un corps depuis 30 années et sa mémoire venait de lui revenir. Il venait de se rappeler qu'il avait été quelqu'un d'autre auparavant. Sam expliqua que l'essence de l'ego de Statlen avait été transférée. Il était devenu le transmetteur inconscient de certaines impulsions qui avaient subtilement influencé le cours des événements. Aventos demanda à Samu quel était son but. Sam répondit qu'il cherche à savoir si une race était parvenue à un degré de civilisation correspondant à ses progrès matériels et scientifiques. Il pensait que la civilisation était le fait du coeur et de l'esprit des hommes et non pas de leurs oeuvres.

Il se demandait si les hommes étaient dignes d'accomplir des voyages interstellaires. M’Bassi conseilla à Sam de demander à Statlen ce qu'il en pensait. Sam répondit que Statlen n'était pas en mesure de communiquer avec lui car ce serait la négation du principe de non-intervention. Son unique fonction était d'assurer que des représentants valables de la race postulante soient conduits sur cette planète pour subir un examen dès que cette race avait mis au point la propulsion interstellaire. Aventos demanda ce qu'il adviendrait s'ils échouaient à l'examen. La peur de la mort qui étreignait Aventos se traduisit presque comme une souffrance physique dans l'esprit de Sam et de Statlen. Samuel voulut le rassurer en lui expliquant que lui et les siens seraient renvoyés sur leur planète. Leur mémoire serait effacée et remplacée par la conviction que leur expédition avait échouée et que leur fusée n'était jamais sortie du stade de la probabilité dans le continuum normal. Borg demanda à Sam de quel droit il s'arrogeait ces pouvoirs. Sam répondit que c'était un simple droit d'exclusion qui n'avait pas de base légale, morale ou éthique mais qui procédait du bon sens. Statlen avait informé Sam que Borg était professeur de philologie comparée à l'université Harvard. Alors il lui expliqua que si un enfant de cinq ans réclamait le droit d'entrer dans l'université de Harvard pour assister au cours,ille saisirait fermement par l'oreille pour le raccompagner dehors et lui dire de revenir quand il aurait fini ses classes au lycée. Samuel s'était donné la physionomie d'un empereur romain pour le bénéfice des six hommes. Il estimait que les six hommes étaient suffisamment évolués pour être au moins autorisés à étudier sur cette planète. Il leur expliqua également que l'indice d'empathie comptait plus que le quotient intellectuel pour lui. Ce qui n'était pas de bon augure pour les Terriens c'était que leur sciences psychiques et physiques étaient encore largement séparées.

Cela les empêchait de sublimer leur chauvinisme naturel. Les Terriens demeuraient donc enfants de la guerre. Sam demanda à Statlen de commencer le test et d'analyser l'esprit des six hommes. Puis Sam demanda à une étudiante blonde de traverser le hall en direction des six hommes. Brodcuzynski était subjugué par sa beauté. Les cinq autres l'étaient également. Puis Sam demanda à l'étudiante de reprendre sa forme naturelle. Une étudiante se transforme en un thase brachialifère multisexué avec ses 15 bras. Cela provoqua une tempête psychique chez les six hommes. Statlen la ressentit.

Sam leur expliqua que c'était la forme de vie la plus évoluée sur quatre planètes d'un système. Les six hommes ne pensaient qu’à détruire le monstre. C'était comme si toute la haine raciale et la peur de ce qui est différent, dont l'humanité est obsédée depuis toujours, avait jailli soudain de leurs esprits.

La curiosité scientifique et donc le bon sens revinrent en quelques secondes. Puis Sam leur dit qu'il était navré de les avoir soumis à ce spectacle mais il avait besoin de connaître leurs réactions inconscientes. Il avait besoin de connaître leur rapport empatique avec d'autres intelligences. Aventos trouva ce test absolument déloyal. Cela confirma l'opinion que Sa avait des six hommes. Ils étaient orgueilleux et vaniteux. Statlen décida de désapprendre la langue des humains qu'il trouvait à présent un peu déplaisante. Puis Sam dit aux six hommes que la question n'était pas de savoir si l'univers convenait à l'Homme mais si l'Homme convenait à l'univers. Et l'homme n’en était pas encore là.

Forteresse (Fred Saberhagen).

La machine était une vaste forteresse qui n'abritait aucune forme de vie, mais elle avait été programmée une fois pour toutes par ses maîtres, morts depuis bien longtemps, à détruire tout ce qui vivait. Il y en avait une centaine d'autres semblables sur la Terre. Une seule de ces machines pouvait rester suspendue au-dessus d'une planète colonisée par les hommes pour la bombarder. C'était précisément ce que venait de faire cette machine. Les antiques belligérants l'avaient construite en tant que facteur de hasard à lâcher en territoire ennemi. Les hommes ne qualifiaient de «berseker ». Del Murray, auparavant spécialiste des ordinateurs, lui avait attribué d'autres opérations. Il était occupé à réparer la cabine de son chasseur endommagé par un petit projectile du berseker. Il était aidé par un animal qui ressemblait à un grand chien avec des bras de singe. Del appela Foxglove pour signaler que la machine avait cessé de lui tirer dessus. Puis il réussit à signaler sa position. C'était la position exacte qu'il cherchait à occuper depuis le début de la bataille. Les deux vaisseaux terrestres et le berseker étaient à une demie années-lumière de soleil le plus proche. Il était impossible à la machine de bondir hors de l'espace normal en direction des colonies sans défense établies sur la planète de ce soleil tant que les deux chasseurs maintenaient la distance. Si la machine, d'un diamètre à peu près égal à la largeur de l'État du New Jersey, était arrivé par hasard un siècle auparavant pour trouver toute humanité entassée sur une planète unique, il ne fut pas resté un seul survivant. La puissance de la machine restait énorme. Jusqu'à présent, aucun des hommes qui l’avaient combattue n'avait survécu. La tactique des Terriens exigeait une attaque simultanée par trois vaisseaux. Foxglove et Murray en représentaient deux et le troisième était censément en route. Jusqu'à son arrivée, Foxglove et Murray devaient tenir le berseker à distance. La machine s'efforcerait de détruire Foxglove et Murray comme toute autre forme de vie qu'elle percevrait. C'était là l'ordre fondamental que lui avaient donné les antiques seigneurs de guerre. Del signala les champs de force en arrière de son vaisseau à Foxglove. Il décida de laisser le commandement de son vaisseau à l’aiyan, son animal de compagnie. Il dit à Newton, l’aiyan,  : « situation zombie ».

L'animal réagit instantanément comme il y avait été exercé, saisissant les mains de Del pour les abaisser le long du fauteuil de commande où étaient fixées les menottes. L'assaut était mené par la machine avec lenteur et ses effets ne pouvaient se maintenir à la même intensité au-delà d'environ deux heures, après quoi la machine était visiblement dans l'obligation de l'interrompre pour une durée égale. Mais pendant que son action se faisait sentir, la machine privait tout humain ou ordinateur de la faculté de dresser des plans ou d'établir des prévisions.

Del s'efforça de se libérer les mains et appela à Newton. Mais le petit animal resta au tableau de commandes. Del finit par comprendre que Foxglove tentait de l'aider à entretenir l'illusion qu'il y avait toujours un cerveau en état de guider le vaisseau. Il commença à se rendre compte qu'il venait une fois de plus de subir les effets de l'arme mentale. Alors il commanda à son animal de le libérer. Le commandant de Foxglove fut soulagé d'apprendre que Del n'était plus sous l'emprise de l'arme mentale. La machine entra en communication avec Del pour proposer une négociation. Del répondit qu'il allait réfléchir à la proposition. La machine proposa de jouer à un jeu et Del lui demanda d'en décrire les principes. C'était une version simplifiée du jeu de dames. Del demanda quel objet servirait de damier. La machine répondit que les coups seraient annoncés par radio. Le jeu semblait exiger un cerveau fonctionnel et humain ou électronique. Pour simplifier la procédure, c'est la machine qui exécuterait le premier mouvement pour toutes les parties.

Del pouvait compter sur une heure encore avant d'être soumis de nouveau au faisceau mental quand il termina l'agencement du damier. Il n'avait pas dit à l'ennemi où il en était de ses préparatifs parce qu'il s'affairait encore à quelque chose qui devait rester ignoré de lui… Le système qui permettrait à Newton de jouer aux dames selon une méthode simplifiée. Ce jeu allait pousser l'aiyan à la limite de ses possibilités mais Del ne voyait pas de raison pour que cela ne marche pas. Il avait négligé quelques possibilités qui auraient découlé de déplacements malheureux de Newton au début du jeu. Sur une carte montrant toutes les autres positions possibles parmi celles qui restaient, il indiqua le coup le plus favorable au moyen d'une flèche. Il était à présent en mesure d'enseigner rapidement le jeu à Newton qui n'aurait qu'à consulter la carte appropriée et à exécuter le coup indiqué par la flèche. Le commandant du Foxglove pensait que c'était foutu. Il pensait que la tactique de Del ne marcherait pas. Quel que soit le système adopté, Newton jouerait par coeur. C'est cela qui trahirait Newton. Le commandant avait deviné que Del avait enregistré sa propre voix pour faire croire à la machine c'était bien lui qui jouait aux dames. Newton avait perdu les quatre premières parties. Mais il ne faisait pas les mêmes mouvements chaque fois. La cinquième partie avait provoqué une égalité entre les joueurs. Le commandant du Foxglove ne comprenait pas comment cela était possible car la machine avait déclenché son attaque mentale. La machine gagna encore une partie. Puis il y eut trois parties nulles. Le commandant remarqua que la machine avait poussé la puissance de l'attaque mentale au plus haut. Del prononça la phrase appropriée qui annonçait à Newton qu'il devait libérer les mains de son maître. La partie inachevée sur le petit damier devant lui avait été abandonnée quelques secondes auparavant. Le faisceau mental venait d'être levé. Le troisième vaisseau venait de surgir dans l'espace normal. La machine avait été obligée de regrouper toute son énergie pour faire face à l'attaque de Gizmo et de Foxglove. Del balaya les pions du damier en s'écriant : « échec et mat ! ». Et il appuya sur le grand bouton rouge. La machine avait été détruite. Del expliqua au commandant du Foxglove comment il avait réussi à faire jouer Newton. Il avait utilisé les perles avec lesquelles Newton jouait pour lui enseigner rapidement une manière de jouer aux dames. Del  se rappela de sa rencontre avec le champion du monde du jeu de dames.Il se demanda s'il serait en mesure d'imaginer un système pour le battre à présent.

Du danger des traités (Katherine MacLean et Tom Condit).

Le troisième officier Llyllw qui était de quart signala la présence d'un vaisseau inconnu. Tous les vaisseaux de l'empire d'Erdig se conformer à des modèles normalisés. Ce vaisseau ne pouvait provenir d'aucune partie déjà conquise de l'empire. Cela révélait une espèce inconnue, encore à dominer. Il enregistra l'événement dans le journal de bord. Il espérait que son nom serait lié à cette découverte. Il trouvait que c'était bon pour l'homme d'avoir des esclaves autour de lui. L'accomplissement de la mission sacrée de Nll’ni tirer l'Ordre du chaos, répandait en lui un sentiment chaleureux.

Le télépathe itinérant Martin Judovsky, du vaisseau d'exploration Kemal Atatürk, était en route vers l'intérieur de la galaxie. Il avait capté la pensée de Llyllw. Il pressa le bouton d'alerte immédiate. Les autres télépathes vinrent à son secours. Llyllw sentit son poil se hérisser sous la sensation insolite qu'on l'observait. Il abaissa le levier qui éveillait l'ordinateur principal du bord. C'était un geste d'insubordination. Il aurait dû prévenir son supérieur. L'ordinateur constituait l'autorité du bord en ce qui concernait les disciplines militaires. L'Infaillible et Tout-Puissant maître suprême de Nll’nl pouvait examiner et reconnaître sur son écran les images de tous les vaisseaux connus et devaient être en mesure de savoir ce qu'il fallait faire en présence d'un vaisseau inconnu.

Llyllw se demanda si l'ordinateur allait réagir. Sa vie était dans la balance. L'ordinateur avait reconnu en état d'alerte et une voix enregistrée se mit à aboyer des ordres dans le système de haut-parleurs. Llyllw ne risquait plus rien.

Il savait que ses supérieurs seraient furieux et voudraient sa tête mais il pesa le risque contre le fait que le code infaillible avait enregistré ses actes. S'il parvenait à éviter d'être exécuté jusqu'au retour à la base, les hauts chambellans de sa Divine Toute-Puissance serait satisfait de lui. La voix de l'ordinateur sonna l’alerte militaire totale dans tout le vaisseau. Le second du vaisseau arriva le premier sur la passerelle. Il demanda qui avait fourni des données à l'Infaillible. Llyllw lui présenta ses excuses. Il prétendit qu'il n'avait pas voulu déranger ses excellents supérieurs pour une affaire qui risquait de n'être qu'une criminelle erreur de jugement de sa part. Il y eut un silence pendant que le second réfléchissait. Le règlement permettait au plus insignifiant des membres de l'équipage de consulter l'Infaillible à tout moment où il n'avait pas d'autre problème à résoudre. Alors le second félicita Llyllw pour son acte patriotique. Chacun pouvait sentir la haine et l'ambition de l'autre.

À plusieurs milliers de kilomètres de là, le maître télépathe Tewazi consultait le Manuel de sociologie comparée. Les quatre jeunes télépathes itinérants enregistraient à toute vitesse toutes les pensées qu'ils recueillaient.

Le silence régnait sur la passerelle du Wlly’n car le capitaine de la stratégie Bryllw venait d'arriver. Le capitaine de la stratégie sur les vaisseaux de guerre n'avait la plupart du temps rien à faire sinon regarder des bandes enregistrées et s'occuper de ses passe-temps favoris. Il demanda qui avait repéré le vaisseau inconnu. Llyllw leva la main. Officiers et matelots tremblaiten et se mirent au garde-à-vous. Le capitaine s'était fait une réputation de peau de vache. Il ordonna à l'officier navigateur de vérifier toutes les cartes stellaires. Il voulut rassurer ses troupes en disant qu'il existait une très faible possibilité qu'ils aient rencontré une espèce capable de les détruire. Il voulut s'assurer que le commandant était prêt à tirer quand le vaisseau inconnu serait à portée. Et c'était justement ce qu'il refusait car s'il existait une civilisation inconnue, alors il ne fallait pas réduire en miettes le vaisseau étranger. Il faudrait parler avec les étrangers pour s'assurer qu'ils n'avaient pas peur pour pouvoir ajouter une planète de plus à l'empire d'Erdig. Ils devraient se présenter en bâtiment civil, comme un vaisseau de commerce. Il ordonna donc à ses troupes de se conduire en civils.

Puis il ordonna d'activer la machine à interpréter et de le prévenir dès qu'une traduction approximative du langage de ces inconnus aurait été obtenue.

À bord de l'Atatürk, le maître télépathe Tewazi tenait conférence avec les autres télépathes de l'équipage. Il ordonna de traduire les conversations du vaisseau de Bryllw. Il leur expliqua qu'ils devraient convaincre Bryllw que leurs intentions étaient pacifiques. Cinq heures après le contact vidéo, Bryllw sortit de la salle d'instruction avec une connaissance approximative du T de Terrestre et savait que le bâtiment qu'il affrontait était le patrouilleur Vengeance de la garde-frontières de la Fédération terrestre. Son commandant s'appelait Chang et Bryllw était très reconnaissant aux Nll’ni de s'être chargés des travaux linguistiques nécessaires à l'établissement des relations. Il se mit à parler avec le Terrestre qu'il voyait sur son écran. Il se présenta comme un commerçant. Chang lui répondit avec son expression la plus neutre. Il lui demanda d'envoyer une délégation pour entreprendre les débats sur la question à laquelle il avait été préalablement fait allusion. Si Bryllw refusait, Chang serait dans l'obligation d'anéantir son vaisseau. Le linguiste fut très embarrassé et ne traduisit par la menace à Chang. Il dirigea la délégation qui se rendit sur le vaisseau terrestre. Bryllw était mal à l'aise devant ces créatures sans poils. C'était bien la première fois qu'il ramenait une espèce nouvelle à l'Ordre. Il se rappela une campagne qu'il avait manquée de justesse alors qu'il était deuxième officier. Il avait exterminé une population incapable d'accepter l'Ordre pour prévenir toute possibilité que cette civilisation bouleverse un jour l'Ordre de l'univers.

A bord de l'Atatürk, Tewazi était étourdi et nauséeux. Il en lâcha même le Manuel de sociologie comparée. Il avait peur et ne voulait pas que la Terre soit détruite par Bryllw Chang pensait que si le vaisseau terrestre s'autodétruisait alors il fallait aussi détruire le vaisseau ennemi. Bryllw avait été fouillé vivement par des êtres impassibles et on lui avait saisi ses armes cachées ainsi que sa caméra. Il trouvait que les terrestres étaient moches. Ils paraissaient maigres et fragiles. Il examina un ornement que portaient les terrestres. Il fut surpris d'en voir un ouvrir de grandes ailes vertes et sortir de la pièce en volant. Il n'avait nullement été question de créatures volantes vertes pendant qu'il apprenait la langue. Chang se présenta à lui. Bryllw continua de se faire passer pour un commerçant. Chang lui répondit qu'il espérait que leurs rapports seraient amicaux. Bryllw n'avait pas entièrement compris ce qu'on lui disait mais cela ressemblait bien aux préliminaires officiels habituels. Il demanda des précisions sur la Fédération et Chang les lui donna. Bryllw se demanda si les Terrestres pouvaient réellement disposer de nombreuses planètes ou si c'était du bluff.

Mais il observa avec satisfaction que l'intérieur du vaisseau semblait primitif et désarmé. Les Terrestres avec leurs pouvoirs télépathiques avaient compris que Bryllw savait ce qu'était le bluff. Bryllw se mit brusquement à tousser en un violent grondement et avança d'une secousse soudaine. Il fit cela pour savoir si les Terrestres étaient craintifs. Il remarqua le geste craintif que les Terrestres avaient effectué. Bryllw espérait qu'en continuant de se faire passer pour un honnête commerçant, ces êtres craintifs iraient peut-être jusqu'à lui indiquer d'eux-mêmes la position de leur planète, ce qui éliminerait toute nécessité de livrer combat. Il murmura dans le minuscule micro d'intercommunication de son casque pour avertir Llyllw qu'il allait essayer de s'emparer de ce vaisseau dès qu'il aurait appris ce qu’étaient ces choses, qui volaient. Llyllw lui répondit qu'une de ces créatures vertes était en train de lui parler en privé et qu'il ne comprenait pas ce qu'elle lui racontait. Les terrestres communiquaient entre eux par télépathie et regrettaient de n'avoir pas d'armes avec eux. Ils n'osaient pas utiliser celle qu'ils avaient confisquées aux étrangers. Un perroquet se posa sur l'épaule de Llyllw (une des créatures vertes). Quand le perroquet se mit à hurler quelque chose, Llyllw eut peur.

Chang le pria d'excuser ces animaux. Il expliqua à Bryllw que les terrestres étaient en égalité avec les oiseaux. Les perroquets étaient la 15e espèce qui était entrée dans la glorieuse Fédération. Lui-même n'avait aucune autorité sur ces oiseaux. Bryllw était de plus en plus dubitatif. Quel était réellement cet officier qui prétendait être le commandant alors qu'aucun de ses compagnons ne le saluait. Il demanda à visiter la cabine de pilotage et la chambre des machines. Chang accepta. Cela surprit Bryllw qui ordonna à quatre de ses hommes de rester dans la salle des commandes. Ils devaient se tenir prêt à tuer les Terrestres pour s'emparer du vaisseau. Quand il en donnerait l'ordre.

Bryllw continua d'observer les Terrestres. Il était surpris qu'il ne porte pas d'uniforme ni d'armes. Il portait un cadre avec des fils autour et Bryllw se demanda si c'était une arme. Les Terrestres avaient compris ce qui taraudait Bryllw. Ils ne voyaient pas l'utilité de porter un uniforme car pour eux c'était une coutume des autoritaires. Ils avaient senti que les étrangers ne croyaient pas que leur absence d'uniforme était la réalité et que c'était du bluff.

Bryllw réfléchit. À partir des observations qu'il avait faites, il en avait déduit que les Terrestres avaient dû explorer au moins cinq systèmes pour découvrir une planète avec une atmosphère identique. La présence des grandes créatures volantes signifiait que les Terrestres s'étaient répandus sur au moins sur deux systèmes solaires. Il ne comprenait pas ce qu'était une fédération. Il fallait bien qu'une espèce domine les autres sinon l'ordre et la stabilité devenaient impossibles. Alors il demanda à Chang où se trouvait son gouvernement. Un des autres terrestres s'avança en hâte pour murmurer une réponse à l'oreille de Chang. Chang sourit. Il répondit que tous les mondes étaient centraux. Bryllw crut que Chang se moquait de lui. Il avait envie de le tuer. Chang lui proposa de l'emmener voir le secteur du contrôle de l'atmosphère.. Bryllw réussit à se dominer. Tewazi avait senti sa colère. Bryllw observa les appareils qui se trouvaient dans la salle. Ils dégageaient une luminosité intense et assuraient ainsi l'éclairage indirect du reste de la salle. Il y avait des réservoirs avec une forme différente de végétation. Il y avait un tableau avec des leviers et des cadrans. Il constata qu'il y avait des petits poissons qui nageaient dans les réservoirs. Il demanda quelle était leur utilité. Chang répondit que c'était les experts du contrôle de l'atmosphère. C'était la 25e espèce à se joindre à la Fédération. Bryllw crut comprendre que ces créatures étaient des esclaves. Il était persuadé que ces créatures communiquaient avec les Terrestres.

Les Terrestres avaient placé des écouteurs près  des petits poissons pour duper Bryllw. Alors que les hommes longeaient la coursive, quelqu'un fonça d'une écoutille pour parler rapidement à Chang. Cet entretien n'avait pas l'air naturel. Bryllw n'arrivait pas à comprendre ce qu'il se passait. Alors Chang lui expliqua que sa fédération souhaitait procéder à des échanges commerciaux avec lui.

Mais la Fédération ne trouvait pas le moment opportun pour que les vaisseaux de Bryllw approchent de leurs planètes. Chang précisa qu'il y avait actuellement des difficultés avec des maladies inconnues. En conséquence, il proposa à Bryllw de venir sur une planète morte est totalement isolée pour une rencontre entre leurs deux civilisations. Bryllw allait accepter car cela lui permettrait d'obtenir un temps supplémentaire pour augmenter ses chances de repérer les systèmes d'étoiles de la Fédération. Il aurait ainsi le loisir de reconnaître le véritable commandant. Il ne pensait pas que Chang était le vrai commandant. Il envisageait de le dénicher pour le maintenir en vie pour un interrogatoire. Cela effraya les télépathes qui avaient entendu sa pensée. Llylww lui annonça qu'un accident des plus déplorables était arrivé. Il s'était heurté par accident à un des terrestres et avait faits tomber l'arme de celui-ci. Bryllw lui ordonna de se tenir prêt à s'emparer de la salle de commandes quand il en donnerait le signal. Il devrait également tuer les oiseaux. Bryllw avait compris que les Terrestres voulaient savoir la position de ses membres. Alors il trouva un subterfuge pour refuser. Huit Chang l'emmena dans une sorte d'atelier. Il lui montra leur arme principale, le Régurgitateur cosmique. Puis il montra un de ses collègues, Jukovsky en train d'appuyer sur un bouton qui empêchait l'arme de détruire un des vaisseaux de Bryllw sur lequel l'arme était pointée. Tristement, il suivit Chang dans la salle des machines.Chang demanda à Bryllw ce qu'il avait à offrir. Bryllw bredouilla en répondant qu'il avait des matières premières de toutes sortes. Il repensa au bouton et il eut un frisson. Chang proposa une sorte d'échanges culturels, par exemple, la verroterie. Bryllw ne comprenait pas ce qu'il voulait dire. Chang lui expliqua qu'il désirait effectuer des échanges culturels et scientifiques. Bryllw comprit que le Terrestre cherchait à gagner du temps d'une façon ou d'une autre. Il pensait qu'il y avait quelque chose qui clochait dans son attitude. Chang proposa d'effectuer des échanges sur une planète morte en territoire terrestre. Tous les travailleurs de la machine se redressèrent et restèrent respectueusement silencieux. Un chat traversa la salle et grimpa sur une étagère pour contempler un écran lumineux. Et il s'en alla. Les hommes se contractèrent. L'un d'eux vint examiner l'écran, par pour s'assurer que tout allait bien.

Chang expliqua à Bryllw que c'était leur chef. Bryllw répondit que leur chef était bien petit. Mais il se dit que cette créature avait visiblement conscience de sa propre supériorité. Le terrestre qui était derrière Chang murmura des mots que Bryllw ne saisit pas. Il entendit juste le mot « accroché ». Puis il expliqua à Bryllw que le chat descendait de la plus ancienne race intelligente que les Terrestres jamais rencontrée. Un terrestre apparut à l'écoutille de la chambre des machines. Il annonça que le chat était prêt à recevoir l'étrange bête. Bryllw se hérissa mais il suivit le message dans un petit compartiment qu'il n'avait pas encore vu. La pièce comportait un écran de vision et un petit tableau de commandes sur un panneau noir, une petite bibliothèque et une quantité de coussins éparpillés un peu partout. Le chat était présent et il regardait Bryllw d'un air dédaigneux. Puis le chat scruta l'écran. On n'y voyait le poste de commande et les hommes de Bryllw. Bryllw comprit que l'on attendait de lui qu'il prenne la parole le premier. Les manières de cette créature ne valaient guère mieux que celles des grands chambellans. Bryllw s'adressa au chat avec obséquiosité pour lui proposer ses services. Le chat s'étira et bailla avec élégance. Le prétendu interprète du chat expliqua à Bryllw que son excellence serait heureuse de connaître davantage les gens de son admirable espèce et pour ce faire d'escorter avec son propre bâtiment celui de Bryllw jusqu'à son propre monde. Puis le chat se dressa avec l'air agité en regardant l'interprète avec une inquiétude accrue. L'interprète expliqua que le chat souhaitait informer Bryllw qu'il ne devait pas avoir peur. Les chats étaient très humbles et faciles à satisfaire. Le chat se frotta à son coussin d'un mouvement tendre et fixa Bryllw de ses grands yeux ronds. Bryllw recula, mal à l'aise, se découvrant le désir inattendu d'avoir une créature tendre comme celle-là pour le conseiller et le protéger contre le complot des officiers de son entourage.

En quelques gestes, le chat avait pu donner à Bryllw l'impression qu'il aurait aimé se soumettre à lui. Il était persuadé que sous la patte de velours devaient se cacher les griffes d'acier. Alors il se détourna pour ne plus voir les yeux éclatants et si étranges de l'animal.

Bryllw trouva une application aux faibles dimensions du vaisseau. Ce ne pouvait être que le bâtiment de plaisance personnelle du chat. Et l'équipage était constitué de ses serviteurs. Il pensait que l'égalité dont parlaient les Terrestres était sans doute une invention du chat, une tromperie pour qu'ils se sentent satisfaits. Bryllw comprit que les chats étendaient de plus en plus leur empire en employant les autres espèces comme esclaves et en les maintenant sous une telle domination hypnotique qu'ils se croyaient libres. Bryllw se félicita d'avoir été envoyé pour cette mission car si ç'avait été le commandant en titre, cet idiot serait revenu avec le chat sur l'épaule pour l'emmener sur sa planète et ils auraient tous été perdus. Le chat se remit à miauler et l'interprète expliqua que le chat souhaitait savoir s'il pouvait visiter le vaisseau de Bryllw. Bryllw mentit en disant qu'il essaierait d'arranger ça. L'interprète ajouta que le chat s'était pris d'une affection personnelle pour Bryllw. Le chat souhaitait le prendre sous sa protection pour lui accorder toutes les faveurs en son pouvoir quand son peuple occuperait les postes influents dans son empire. Le chat avait bien compris que Bryllw n'était pas un commerçant mais un guerrier très expérimenté et sans grands scrupules. Le chat était même prêt à le prendre dans son cabinet personnel.

Bryllw était fasciné. Alors il avança des excuses en parlant de la réduction de sa réserve d'air et regagna rapidement le poste de commande. Il ordonna à ses hommes de le suivre. Le vaisseau de Bryllw partit à pleine puissance et disparut. Bryllw s'estimait heureux de s'en être tiré à si bon compte.

Le papillon de lune (Jack Vance).

1

La maison flottante avait été construite selon les critères siréniens les plus rigoureux L'avant. était réservé aux dépendances et au quartier des esclaves ; au milieu se trouvait deux cabines, une salle à manger et un salon. Telle était la maison flottante d'Édwer Thissel mais elle était délabrée. Elle avait été construite 70 ans plus tôt. Thissel résidait sur Sirène depuis trois mois seulement. Il était conscient de cette dévalorisation mais il ne pouvait rien y faire. Cette demeure était la meilleure qu'il avait pu se procurer.

Il jouait du ganga, une sorte de petite cithare. Il avait entrepris d'étudier six instruments parmi lesquels se trouvait l’hymerkin que l'on utilisait exclusivement avec les esclaves. Depuis son arrivée, il avait consacré tout le temps où il  ne dormait pas aux instruments de musique. Il avait obtenu des dissonances inconnues des planètes mères En

il avait joué avec un zèle si implacable que sa conception première de la musique comme source de plaisir était morte depuis longtemps. La maison flottante était attelée à deux poissons harnachés. Thissel possédait deux esclaves Toby et Rex. Thissel s'exerça au strapan qui était l'instrument qui lui donnait le plus de fil à retordre.

Le bateau arriva à l'heure prévue en vue de la cité flottante. Sur le quai, conformément à la coutume en vigueur chez les Sirèniens, une fil d'oisifs étudiaient avec une attention soutenue chacun des aspects du bateau, examinant les esclaves et Thissel lui-même. Thissel était gêné car il n'avait pas encore pris l'habitude de l'immobilité des masques qui rendait cette inspection encore plus pénible. Il ajusta son propre masque sur son visage et descendit sur le quai.

Un esclave assis à croupetons se leva pour toucher l'étoffe noire à la hauteur de son front et chanta sur un air interrogatif : « le papillon de lune qui se tient devant moi exprime-t-il l'identité de Ser Edwer Thissel ? ». Thissel le lui confirma en chantant. L'esclave attendait Thissel depuis trois jours. Il était en mission. Thissel lui demanda quelle était cette mission.

L'esclave était porteur d'un message. Il s'agissait d'une communication urgente de Castel Cromartin. C'était le directeur du bureau politique inter-mondes. Le célèbre assassin Haxo Angmark était à bord du Carina Cruzeiro qui devait débarquer le 10 janvier. Thissel était chargé de l'accueillir au débarquement en compagnie des autorités compétentes pour l'arrêter et l'incarcérer. Thissel arrivant à Fan à titre d'attaché consulaire ne s'attendait pas à trouver quelque chose de pareil. Mais la situation n'était pas totalement désespérée car Esteban Rolver, directeur du port spatial, lui prêterait sûrement assistance en lui envoyant une brigade d’esclaves. Le 10 janvier, c'était ce jour même. Dans cinq minutes, Angmark allait débarquer. Thissel demanda à l'esclave depuis combien de jours il détenait ce message mais l'esclave ne comprit pas. Alors Thissel dut répéter sa question en chantant. L'esclave ne put être précis. Soudain, un écuyer occupant un bâtiment construit en pierre en métal portant un superbe masque de perles et d'argent apparut. Il chevauchait une bête qui ressemblait à un lézard. C'était la monture des Siréniens. Thissel se précipita pour intercepter Angmark. Le souffle court, Thissel fit halte devant l'écuyer et saisit son kiv Le kiv n'était peut-être pas l’instrument approprié. Pourrait-on considérer qu'il s'agissait d'un entretien personnel et familier ? Mais quand il voulut commencer un accord, il se rendit compte qu'il avait écrit par erreur son ganga. Ses relations avec l'écuyer n'avaient aucun caractère d'intimité ! Il espérait que l'écuyer serait de bonne composition car il n'avait pas le temps de choisir l'instrument convenable. Il claqua un autre accord et chanta une demande de monture rapide sur-le-champ. L'écuyer lui répondit en utilisant un instrument qui symbolisait la froideur et la désapprobation. Il lui répondit que ses coursiers ne pouvaient convenir à une personne de sa distinction. Thissel insista mais il n'obtint pas gain de cause. Alors il s'élança en courant vers le terrain spatial.

2

Le dernier attaché consulaire des planètes mères sur Sirène avait été tué à Zundar. Il s'était déguisé en spadassin de taverne et avait accosté une jeune fille qui portait la tenue enrubannée réservée aux Attitudes Equinoxiales. C'était une faute de savoir-vivre qui lui avait valu d'être décapité sur le champ. Thissel avait été récemment diplômé de l'Institut et avait été désigné pour lui succéder et on lui avait accordé trois jours pour se préparer.

Il avait considéré cette nomination comme un défi à relever. Il avait appris le sirénien. Puis il tomba sur un article de la Revue d'Anthropologie Universelle. Il était décrit les moeurs des Siréniens. Ainsi le discours de ce peuple était chanté et le sujet parlant s'accompagnait d'un petit instrument de musique. Il était par conséquent fort difficile d'évaluer l'objectivité d'une information factuelle donnée par un indigène de Fan ou de la cité interdite de Zundar.

L'étranger qui se rendait sur ce monde devait donc apprendre à s'exprimer conformément à la coutume locale en usage. La population vivait dans l’abondance et possédait un solide fond d'énergie raciale. Elle avait la passion de la complication. Cette complexité se voyait dans le symbolisme des masques portés par les Siréniens mais aussi dans le langage chanté capable de reproduire les états d'âme et les émotions subtiles.

Le Strakh représentait la complexité fantastique des rapports personnels comme le prestige, le rang, le standing, la réputation… Il n'existait pas de moyens d'échange sur Sirène : la seule et unique monnaie était le Strakh.

La philosophie sirènienne professait que l'apparence d'un homme ne devait pas lui être imposée par des facteurs échappant à son contrôle. L'homme devait donc avoir l'aspect qui s'accordait le mieux à son Strakh. Cela expliquait la présence des masques. Le visage était    considéré comme un secret essentiel.

Thissel acheva ses préparatifs et le lendemain il s'embarqua à bord du Robart Astroguard.

Il fut accueilli par Esteban Rolver à son arrivée. Esteban lui ordonna de mettre son masque. Thissel obéit mais le masque qu'il avait choisi ne convenait pas à Rolver. Thissel s'était procuré la copie d'un masque du musée de Polypolis. Rolver lui expliqua que ce masque était utilisé pour certaines cérémonies par des personnes jouissant d'un prestige immense comme des princes ou des héros.

Rolver portait un masque signifiant que son prestige était sans valeur. Il recommanda à Thissel d'en porter un du même genre. Thissel voulut savoir ce qui lui serait arrivé en gardant ce masque. Rolver répondit qu'il aurait été immédiatement tué. Rolver lui donna un masque représentant un papillon de lune. Puis il lui conseilla de ne rien prendre dans les boutiques tant qu'il ne connaîtrait pas la contrepartie en strakh de l'article qu'il souhaiterait acheter. Le marchand perdrait son prestige si une personne dont strakh était faible emportait son oeuvre la plus belle. Il le rassura en lui disant qu'au bout d'un an ou deux il finirait par savoir se débrouiller.

Il lui explique également que seuls les esclaves chantaient sans accompagnement. Il lui conseilla de se mettre le plus rapidement possible à l'étude de l'hymerkin pour s'adresser à ses esclaves, du ganga pour les conversations intimes ou avec les gens à peine inférieurs à lui en strakh, le kiv pour les relations banales, le zachinko pour les rapports plus officiels, le strapan pour s'entretenir avec ceux qui lui seraient socialement inférieurs ou pour insulter quelqu'un et le kamanthil pour les cérémonies.

Enfin, il lui conseilla de trouver une maison flottante et des esclaves.

Rolver conduisit Thissel jusqu'aux docks de Fan. Il le présenta à  Welibus leur agent commercial. Il n'y avait que quatre étrangers à Fan. L'agent commercial fournit à Thissel une maison flottante une vingtaine d'instruments de musique et deux esclaves.

L'agent expliqua à Thissel que la maison flottante était en mauvais état mais pour le moment les considérations de standing n'existaient pas pour lui. Il lui fallait simplement un logis confortable qui le mettrait à l'abri des nocturnes, des cannibales qui écumaient le rivage, la nuit. Welibus conseilla à Thissel de rencontrer Kershaul, le quatrième étranger de cette planète qui était anthropologue. L'anthropologue pourrait lui fournir quelques notions élémentaires.

3

Trois mois s'écoulèrent et Kershaul enseigna à Thissel la pratique des 6 instruments de musique de base. Il avait prêté à son élève tout un choix d'enregistrements de conversations remarquables pour que Thissel puisse apprendre les conventions mélodiques courantes en usage. Thissel mouilla son bateau à huit milles au sud de Fan. Ses esclaves occupaient deux petits compartiments en avant et Thissel logeait dans les cabines arrière. Il n'aurait voulu se procurer un troisième esclave, une jeune esclave mais Kershaul ne lui avait déconseillé. Son professeur redoutait qu'une présence féminine ne nuise à son assiduité. Le voyage hebdomadaire à Fan rompait la routine. C'était l'occasion pour Thissel de rencontrer Welibus pour chercher conseil. C'est alors qu'il avait reçu le message concernant l'arrestation d'Angmark. Il pensait avoir perdu Angmark. Sur son chemin il ne rencontra que quatre personnes : un petit garçon, deux jeunes femmes et un homme. Il s'avança hardiment vers l'homme et dit dans la langue des planètes mères : « Angmark, vous êtes en état d'arrestation ». L'homme s'arrêta surpris et reprit sa marche. Thissel le suivit et il utilisa son zachinko pour demander à l'inconnu ce qu'il avait vu au port spatial. L'inconnu saisit un instrument qui servait à tourner en dérision l'adversaire sur le champ de bataille. Il répondit que l'endroit d'où il venait et ce qu'il y avait vu ne regardait que lui. Il menaça Thissel. Puis il s'en alla. Il était peu vraisemblable que ce soit Angmark car il savait utiliser avec une technique trop sur le cor  main. Thissel retourna au port spatial. Il y rencontra Rolver. Il lui demanda pourquoi il n'avait pas retenu Angmark à Fan. Rolver répondit qu'il n'avait pas le pouvoir, ni le désir de l'arrêter.

Puis Thissel lui raconta avoir rencontré un homme qui portait un masque représentant un gnome des forêts. Rolver confirma que Angmark avait apporté ce masque avec lui. Il expliqua que l'homme recherché avait habité cinq ans à Fan ce qui lui avait permis d'apprendre à jouer du cor. Il avait été attaché commercial avant Welibus. Thissel demande une arme à Rolver. Mais Rolver ne pouvait lui prêter qu'un pistolet à énergie dont il ne connaissait pas le niveau de charge. Rolver supposait qu'Angmark resterait quelques jours à Fan pour rafraîchir sa technique musicale.

Thissel se rendit  au bureau de Welibus. Il le salua mais Welibus ne répondit pas en utilisant un instrument qui convenait pour s'adresser à un ami. Il avait utilisé un autre instrument. Thissel lui demanda s'il avait vu passer un homme portant un masque de gnome des forêts. Welibus acquiesça. Il désigna une boutique de masque où l'étranger était entré. Welibus voulut savoir qui était cet étranger et Thissel chef répondit que c'était Angmark. Pour Welibus c'était une mauvaise nouvelle car il considérait Angmark comme un coquin sans scrupule.

Il dit à Thissel qu’Angmark avait détourné 4000 crédits par mois. Il espérait que Thissel pourrait le capturer. Thissel se rendit dans la boutique de masques. L'artisan poursuivit son travail après avoir constaté que Thissel ne portait pas un masque prestigieux. Thissel choisit d'utiliser un strapan pour s'adresser au commerçant. Ce n'était peut-être pas des plus heureux car cet instrument exprimait une certaine condescendance. Mais l'artisan répondit qu'il ne souhaitait pas perdre son temps à échanger des banalités avec des gens dont le prestige était moyen. Thissel insista encore mais l'artisan s'empara d'un cimeterre et ordonna à l'intrus de s'en aller. Mais Thissel redemanda si un homme portant un masque de gnome des forêts était entré dans cette boutique et en était ressorti avec un autre masque. L'artisan menaça encore Thissel alors ce dernier s'en alla.

Un étranger aborda Thissel. Il portait un masque représentant un hibou des grottes. C'était le symbole de l'érudition et de la patiente exploration des idées. Kershaul le portait lors d'une de leurs rencontres précédentes. Thissel exposa la situation. Alors Kershaul il raconta qu’Angmark avait un faible pour le cycle Exo-Cambien et il utilisait un jeu tout entier d'hôtes des régions infernales. Thissel se demandait si les gens se souciaient du fait qu'un meurtrier en liberté rôdait sur les quais. Kershaul lui expliqua que les Siréniens détestaient se mêler des affaires d'autrui. Il lui rappela qu'ils n'étaient que quatre étrangers à Fan et que les Siréniens étaient capables de les détecter. Aussi Thissel finirait bien par avoir des nouvelles d’Angmark.

Tout à coup, ils aperçurent un homme qui portait un masque de gnome. Des forêts qui descendait l'esplanade. Thissel le poursuivit et lui ordonna de s'arrêter. Mais ce n'était pas Angmark et l'homme, se sentant injurié, demanda vengeance si Thissel était incapable de prouver ses assertions.  Mais Thissel lui ordonna de retirer son masque. La foule s'était regroupée autour d’eux pour assister à la scène. L'étranger sortit une arme tandis que Thissel recula. Kershaul se confondit en explications et en excuses modulées. Il conseilla à Thissel de s'enfuir. Thissel retourna dans sa maison flottante. Ses esclaves se levèrent avec une désinvolture inaccoutumée. Toby murmura quelque chose à voix basse et Rex réprima un rire étouffé. Thissel leur ordonna de jeter l'ancre. Il envisagea de retourner voir Kershaul pour étudier avec lui le moyen de localiser Angmark. Il lui faudrait également se procurer un nouveau masque. Tout à coup, un esclave heurta la porte. Thissel ajusta précipitamment son masque.

4

Le lendemain, Thissel vit arriver Welibus puis Rolver sur le quai. Un homme remit un message Rolver. Rolver avait l'air surpris et agité. Il désigna le bateau de Thissel. Puis il s'en alla après avoir salué son interlocuteur. L'interlocuteur de Rolver se dirigea vers le bateau de Thissel. L'étranger annonça à Thissel qu'il avait ordonné à ses esclaves d'attacher un cadavre  à son bateau. Thissel vérifia et c'était vrai. Rien ne permettait de se faire une idée de la cause du décès. Thissel pensa que c'était le cadavre d'Angmark. En effet, les trois autres étrangers venaient de passer sur le quai. Il ordonna à ses esclaves de commander un cercueil décent et de conduire le mort en un lieu de repos convenable. Puis Thissel se rendit au port spatial. Il envoya un message à Cromartin pour l'avertir qu'il devait trouver un cadavre qui était peut-être Angmark. Il attendit Rolver pendant une heure en vain. Finalement, Rolver fit son apparition. C'est lui qui se chargera de recueillir la réponse au message que Thissel avait envoyé. Cromartin avait répondu que le cadavre trouvé n'était que celui d'Angmark. Thissel était accusé par son supérieur d'indiscipline pour ne pas avoir arrêté Angmark. Ordre lui était donné de rentrer à Polypolis. Thissel prit congé de Rolver et retourna à Fan. Il retourna voir Welibus pour lui demander quelle était la couleur de ses cheveux comme il l'avait déjà fait avec Rolver. Rolver était blond et Welibus était brun. Thissel était à la recherche d'un homme aux cheveux noirs, Angmark. Thissel prit la direction des docks où se trouvait la maison flottante de Kershaul. Lui aussi avait les cheveux noirs. Thissel lui expliqua qu'il voulait savoir par simple curiosité. Mais cette explication ne suffit pas alors Thissel ajouta qu'il avait découvert un cadavre dans le port. Les cheveux du mort étaient bruns et il y avait deux chances sur trois pour que les cheveux d'Angmark soient noirs. Thissel supposait que Angmark avait pris l'identité de Rolver pour falsifier les renseignements qui lui étaient arrivés le matin même. Kershaul n'avait pas Welibus et Rolver sans leur masque et ne pouvait confirmer à Thissel qu'ils avaient les cheveux noirs. Thissel avait aussi les cheveux noirs. Il devenait lui-même suspect. Mais il avait une raison personnelle de retrouver Angmark. Sa carrière était en jeu. Thissel demanda à Kershaul un de ses esclaves. Kershaul accepta. L'esclave s'appelait Anthony. Il fut interrogé longuement par Thissel qui lui demanda de ne pas dire un mot de cet interrogatoire et il le confia à Rex et Toby auxquels il donna pour instructions d'éloigner le bateau du quai et de ne laisser entrer personne. Après quoi, il retourna au port spatial. Il rencontra Rolver et lui demanda de l'aider dans son enquête. Il lui demanda de lui prêter un de ses esclaves. Rolver lui demanda pour quelle raison mais Thissel ne voulait pas lui en dire davantage. Rolver accepta. Il se rendit ensuite chez Welibus pour lui demander également un esclave et Welibus accepta. Thissel emmena les esclaves chez lui pour les interroger.

Thissel avaient pour ordre de rentrer à Polypolis. Il ne lui restait que neuf jours pour terminer son enquête.

8

Il rendit quotidiennement visite à Rolver, Welibus et Kershaul. Chacun des trois hommes réagissait de façon différente à sa présence. Rolver était sarcastique et irascible, Welibus cérémonieux et Kershaul faisait preuve d'un détachement impersonnel dans la conversation. Avec une brutale franchise, Rolver demanda à Thissel s'il souhaitait retenir une place à bord du Buenaventura et Thissel accepta. Mais ce n'était pas pour rentrer. C'était pour Angmark. Thissel se rendit ensuite chez Welibus et chez Kershaul. Ensuite il retourna dans son bateau et ajouta trois dernières annotations sur son tableau. Le lendemain serait le jour décisif. Il ne pouvait se permettre de commettre des erreurs. Le lendemain, Thissel observa le bateau de l'homme qui avait été tué par Angmark. Angmark était sur le gaillard d'avant. Il portait un masque que Thissel voyait pour la première fois : un assemblage de plumes écarlates, d'un morceau de verre noir et de fourrure verte. Thissel descendit sur le quai et entra dans le bateau d'Angmark. Mais quelqu'un l'assomma et il s'écroula. Il fut désarmé. Angmark portait le masque du Dompteur de Dragons.

 Angmark se réjouissait d'avoir piégé aussi facilement Thissel. Il lui demanda comment il avait réussi à le repérer. Thissel répondit qu'un homme pouvait masquer son visage mais il ne pouvait masquer sa personnalité. Ainsi, quand il avait demandé aux trois hommes de le lui prêter un esclave, ils n'avaient pas tous réagi de la même façon. Il avait ensuite interrogé les esclaves pour savoir quels étaient les masques que leurs maîtres avaient portés le mois précédent l'arrivée d’Angmark. Rolver avait porté le masque de l'oiseau lacustre, la plupart du temps mais aussi l'abstraction sophiste ou le complexe noir. Welibus avait arboré le masque de Chalekun, du Prince intrépide ou du Grand maritime. Et les des autres jours, c'était le vent du Sud ou le Gai compagnon. Kershaul avait préféré le Hibou des grottes, l'Errant des étoiles et deux ou trois modèles qu'il n'avait porté qu'à de rares intervalles.

Angmark comprit quelle avait été son erreur. Parmi les masques de Welibus, il avait choisi ceux qu'il préférait. Kershaul et Rolver descendirent à terre et passèrent devant le bateau d’Angmark sans s'arrêter. Angmark arracha le masque de Thissel. Angmark retira son propre masque pour enfiler le Papillon de lune de Thissel. Il ordonna à ses esclaves de conduire Thissel sur le quai. Angmark lui attacha une corde autour du cou. Il lui annonça qu'il serait ait désormais Thissel tandis que Thissel serait pris pour Angmark. Angmark enverrait un rapport à Polypolis annonçant la mort d'Angmark. Les Siréniens étaient stupéfaits de voir Thissel sans son masque. Thissel était humilié et il se mit à pleurer. Angmark appela les siréniens pour qu'ils regardent le criminel des mondes extérieurs et qu’ils assistent à son exécution. Thissel s'écria qu'il n'était pas, qu'il était Thissel. Mais nul ne l'écoutait. Soudain un gnome des forêts se planta devant Angmark. Thissel fut libéré. Il en profita pour cacher son visage et observa ce qui se passait. Quatre hommes avaient maîtrisé Angmark car il portait le masque du papillon de lune.. Angmark accusa Thissel d'avoir commis des assassinats et le naufrage de plusieurs vaisseaux. Mais le gnome l'interrompit et l'écuyer s'avança à son tour pour accuser le papillon de lune d'avoir prétendu exercer un droit de préemption sur la plus précieuse de ses montures. Un autre personnage qui portait le masque d'expert universel accusa le Papillon de lune à son tour. La foule demanda la mort pour l'étranger. Angmark fut exécuté. Le gnome reconnut le courage de Thissel et l’Ecuyer en fit de même. La foule approuva dans un murmure. Le fabricant de masque proposa à Thissel de venir dans sa boutique pour chercher un masque digne de ses vertus. Un homme arborant le masque de l'Oiseau céleste lui offrit une somptueuse maison flottante qui représentait 17 années de labeur. Le fabricant de masques lui offrit un masque du Conquérant du Dragon des mers.

Le Roi de Nivôse (Ursula Le Guin).

Le jeune roi voulait abdiquer. Il était accompagné d'un conseiller appelé Rebade. Son peuple se révoltait alors il allait ordonner à la Garde d'Erhenrang de tirer sur la foule. Rebade lui annonça qu'un complot contre sa vie avait été découvert dans l'Ecole des artisans.

Le garde Pepenerer vit avancer vers elle un ivrogne à moitié nu qui tentait de se dérober et glissa sur les pierres gelées de la chaussée. Elle lui administra une décharge paralysante. L'inconnue n'était pas ivre mes droguée.

Le roi Argaven chassait dans les montagnes depuis quelques semaines. Tous les bulletins d'information l'avaient annoncé.

Il y avait en Karhaïde et en Orgoreyn des conditionneurs experts. C'était des mentalistes ou des médecins qui pouvaient se procurer des drogues illégalement. Le seigneur Gerer avait demandé conseil à un médecin pour savoir ce qui était arrivé au roi. C'était le printemps sur Nivôse. La journée était douce car le thermomètre ne marquait que quelques degrés au-dessous de zéro. Pourtant en dehors des colonies arctiques situées au-delà du 35è parallèle, le chauffage central n'avait jamais été installé au cours de nombreux siècles de l'Ere technologique. Pendant 13 jours, l'esprit du roi avait souffert le martyre : intimidation, épuisement, manipulation. Les drogues avaient certainement des répercussions à des séquelles sur son cerveau. Avant de mourir feu le roi Emran avait parlé avec une voix d'enfant. Les fonctionnaires chargés de faire diffuser un nouveau bulletin de santé furent informés de l'état du roi par des chuchotements. On annoncerait que le roi avait été expédié d'urgence à Erhenrang où sa guérison était en bonne voie. Des centaines de personnes attendaient patiemment dans la neige devant le palais dans l'attente du prochain bulletin. Après la sombre brutalité du règne d'Emran qui s'était terminée tragiquement par la folie du roi et la banqueroute du pays, Argaven XVII était très aimée dans son domaine. Le roi demanda à son conseiller Gerer de réunir le Conseil. Il voulait abdiquer. Il fallait temporiser. Le conseiller plus tranquillisait le roi.

Bien plus tard, le roi paraissait parfaitement remise. Mais ce n'était qu'une illusion car il lui manquait une certaine sérénité de la jeunesse une certaine confiance en soi. Mobile Axt, l'ambassadeur plénipotentiaire de l'Ekumen des mondes connus avait gagné rapidement la Salle des audiences pour parler au vieux conseiller Gerer. Il avait appris que le roi était parfaitement rétabli. Mais le vieux conseiller lui répondit que le roi n'avait jamais été malade. Il ajouta que parfois le roi sortait seul la nuit pour parler à des étrangers. Une nuit, six semaines plus tôt, le roi n'était pas rentré. Un message avait été envoyé à Gerer. Si on annonçait la disparition du roi, il serait tué. Le message précisait que le roi serait restitué sain et sauf si le silence était gardé pendant 15 jours. Alors le silence avait été observé et le Conseil avait diffusé de fausses nouvelles. La nuit du 13e jour, on découvrit le roi errant dans la cité. Elle avait été droguée et conditionnée. Mais le Conseil ne pouvait pas détruire la confiance du roi en elle-même. Le conseil supposait qu'on avait brisé la volonté du roi et concentré son esprit sur cette idée fixe : elle devait abdiquer. L'ambassadeur plénipotentiaire se demandait ce qu'augurait l'accueil du roi. Il observa d'un coeur allègre le beau visage mobile de l'androgyne.

Le roi s'abstint du discours poli auquel s'attendait. Il dit à Axt qu'un de ses ancêtres avait observé que les bigots pullulaient en Orgoreyn et qu'il était heureux de voir l'ambassadeur trouver l’air de Karhaïde plus frais. Il évoqua son enlèvement qui avait été conforme aux règles du jeu. Il pensait qu'il avait été enlevé par une des vieilles factions claniques dont le but était de recouvrer le pouvoir qu'elle avait exercé. Il ne pouvait plus se rappeler le visage de ses kidnappeurs car sa mémoire avait été effacée. Il annonça à l'ambassadeur qu'il avait l'intention d'abdiquer. L'ambassadeur voulut savoir qui lui avait mis cette idée en tête. Le roi répondit que c'était lui-même.

Il  avait eu cette idée pendant son enlèvement car il ne voulait pas être utilisé comme un pion. L'ambassadeur connaissait bien les moeurs sociales et politiques de Karhaïde.

La Karhaïde avait fait preuve de loyalisme comme membre de l'Ekumen. Les rapports de l'ambassadeur étaient discutés dans les conseils centraux de l’Ekumen. L'ambassadeur demanda au roi de à qui il avait songé comme successeur. Le roi répondit qu'il avait songé à Gerer. Gerer avait été régent pendant un an après la mort d'Emran. L'ambassadeur connaissait son honnêteté. L'ambassadeur savait que Gerer n'avait été au service d'aucune faction. Le roi demanda à l'ambassadeur si la science de son peuple pouvait défaire ce qu'on lui avait fait. Axt répondit que c'était possible mais pour celle il faudrait faire venir un spécialiste qui mettrait 24 ans à arriver.

Le roi avait deviné que son hôte était mort de faim et il avait fait venir à manger par un serviteur. Le roi fit dériver l'entretien vers des considérations générales. Il lui demanda s'il était vrai qu'ils avaient des origines communes. L'ambassadeur répondit que tous les êtres qu'il avait rencontrés était des humains mais que leur parenté remontait à plus d'un million d'années à l'époque où leurs ancêtres communs avaient essaimé dans des centaines de mondes.

Le roi répondit que le rêve de l'Ekumen était de restaurer la communauté véritablement ancienne et de regrouper tous les peuples de tous les mondes en un foyer unique.

L'ambassadeur acquiesça. Il ajouta que c'était leur variété qui faisait leur beauté. Si on fusionnait tous les mondes si divers cela engendrerait un tout harmonieux. Mais le roi pensait que tout harmonie était éphémère. Le roi dit à l'ambassadeur qu'il avait besoin de lui car il était le pion que ses adversaires avaient négligé. Il ne pouvait abdiquer contre la volonté du Conseil. Il ne voulait pas régner car cela signifiait faire le jeu de ses ennemis. Dans le cas où l'ambassadeur refuserait de l'aider, il se tuerait. Axt savait ce qu'il pouvait coûter à un  Karhaïdien de se suicider. C'était considéré comme un acte méprisable. L'ambassadeur était présent sur cette planète depuis sept ans et il n'était accompagné que d'une poignée de collaborateurs. Il ne voyait pas comment il pouvait aider le roi. Le roi souhaitait que l'ambassadeur lui prête son vaisseau. Mais l'ambassadeur lui répondit que son vaisseau était programmé pour Olloul. Cela signifiait que le roi devrait échapper à son temps. L'ambassadeur ne voulait pas y consentir.

Le roi entra dans une pièce qui était pour elle le centre de tout et où se trouvait son bébé. Il lui mit au cou une chaîne où pendait une bague sur laquelle était gravée le sceau des seigneurs de Harge. Le roi ne pouvait emmener son bébé avec elle. Emran devrait régner à sa place. Le roi sortit du palais et se dirigea vers le port. Elle arriva au but de son voyage deux fois plus âgée mais ayant vieilli d’un jour à peine. Elle était sur Olloul. Axt avait annoncé son arrivée par transmetteur instantané 24 ans auparavant ou 17 heures selon le point de vue adopté. Les agents de l'Ekumen étaient là pour l'accueillir. Un des représentants de l’Ekumen avait passé sur les 24 à apprendre le Karahaïdien. Argaven s’empressa de lui demander des nouvelles de son pays. Il apprit que la régence de Gerer fut paisible et après une dépression, l’économie avait été stabilisée. Son héritier avait été couronnée à l’âge de 18 ans et régnait depuis sept ans. Le roi accepta que des spécialistes explorent sa mémoire. Ils découvrirent qu’on lui avait implanté une paranoïa artificielle pour le transformer en tyran. Rebade aurait dû entrer dans ses bonnes grâces pour ce faire. C’est, le médecin mentaliste Cétien qui le lui expliqua. Le roi avait bien fait d’abdiquer. Le roi accepta de recevoir des enseignements au Bureau Central de l’Ekumen. Le roi avait conscience d’être barbare, ignorante et sotte. Elle était la seule élve androgyne et ancien roi. Le roi ne trouva pas si terribles de vivre avec des êtres unisexués. La seule chose qui la gênait c'était la chaleur car sur cette planète il faisait 35°. Elle regrettait le froid de Nivôse. Elle apprit beaucoup de chose mais savait qu’Olloul était nommé la Terre en ce monde et que son monde à elle était nommé Nivôse au lieu de la Terre.

Elle apprit que les unisexués, qu’elle avait du mal à ne pas considérer comme des pervertis sexuels, avaient tout autant de mal à ne pas voir en elle une pervertie sexuelle. La technologie de l'Ekumen  et son vocabulaire permirent au roi de comprendre la nature et l’histoire d’un royaume vieux de plus d’un million d’années à l’étendue de milliers de milliards de kilomètres. Mais on ne lui permettait pas toujours d’aller aussi loin qu’elle aurait voulu en mathématiques et physique cétiennes. Ses professeurs l’appelaient Monsieur Harge. Un ethnographe, M. le Mobile Gist lui dit qu’il aurait fait un bon roi pour Nivôse car elle avait le sens de l’équilibre et n’aurait pas terrorisé le pays comme le faisait le roi actuel. Au bout de douze ans, Argaven voulut rentrer chez elle quitta l’Ekumen en parfaite harmonie.

Elle fut accueillie par l’ambassadeur Horrsed et un groupe de Karhaïdiennes.  Le roi s’adressa à une vieille Karhaïdienne, Ker rem Kerheder. Le roi se présenta. Bannith, la garde du palais se présenta au roi et d’autres se courbèrent pour saluer Argaven. Elles crièrent « Vive le roi ! ». Pourtant c’était toujours Emran qui régnait.Le roi demanda à Horrsed ce qu’il s’était passé. Elle était venue comme collaboratrice de l’Ekumen et non pour reprendre son trône. Horrsed lui expliqua que Emran avait rompu les relations diplomatiques avec l’Ekumen depuis un an. Des agents de l’Ekumen avaient suggéré à Horrsed une révolution de palais. Les Karhaïdiennes emmenèrent le roi  vers le Pays de Kerm où le peuple se révoltait contre Emran. Emran avait perdu le Ponant et la capitale de son pays cédés aux Orgota.

Emran n’avait pas enfanté d’héritière. Pourtant elle avait engendré six enfants et désigné Girvry Harge comme héritière.

Emran se suicida lors de la révolte. Argaven lui retira la bague du doigt. Puis elle se ravisa. Il lui restait à mettre sa maison en ordre : Argaven, roi de Nivôse.

Les chasseurs (Daniel F. Galouye).

Les voyageurs avaient réussi à se poser près d'une des innombrables agglomérations rurales. Le pays allait grouiller de ratons zaortiens qui continuaient de se déverser dehors par les écoutilles du vaisseau. Gene Mason se plaignit auprès de Kent Cassidy d’une perte de 10 000 crédits sur la cargaison. Les voyageurs ne savaient pas où ils se trouvaient car le stabilisateur directionnel avait sauté. Ils aperçurent une somptueuse demeure à proximité. Un humain se penchait sur la clôture et il se mit à crier en direction du vaisseau.  Il menaçait les voyageurs de les tuer s'ils ne s'en allaient pas. Les voyageurs comprirent son langage. Dans le ciel il y avait trois soleils. Pourtant il n'existait aucun système triple qui fût colonisé. Cassidy espérait que la cargaison de ratons pourrait servir comme objet d'échange pour permettre de réparer le stabilisateur. Il s'avança vers l'indigène qui se montrait de plus en plus frénétique. Une jeune fille apparue. Elle demande à son père à propos de quoi il criait. Il ordonna à sa fille de déclencher le signal d'alarme. Cassidy avait pensé que l'homme était de descendance terrienne. À présent, avec l'apparition de Riva, la jeune fille, il était certain que ce monde était peuplé de véritables humains.

Cassidy annonça à la jeune fille qu'il venait de la Terre, le monde originel. Elle leur proposa de venir jouer. Le père de la jeune fille ordonna à quelqu’un de charger. Cassidy se retourna et aperçut au loin un véhicule qui flottait à quelques mètres du sol. Un jeune homme était lancé à sa poursuite. La jeune fille demanda à Cassidy s'il était chasseur. Cassidy répondit non. Le père ordonna encore à Cassidy ni de s'en aller. À ce moment-là, deux ratons chargèrent la clôture. L'instant d'après, 1 tonne d'eau se déversa sur l'indigène bavard, les deux ratopns, Riva et Cassidy. Les animaux s'élancèrent à l'abri des buissons pendant que le père et la fille plongèrent dans la haie. Cassidy, trempé, regagna son vaisseau en se demandant à quel étrange phénomène météorologique  il venait d'avoir affaire. De son vaisseau, Cassidy observa la douzaine d'hommes et de femmes qui traversaient le pré en courant et criant.

Un indigène se permit d’uriner sur le vaisseau de Mason et cassidy. Mason pensait qu’ils feraient mieux de remettre en état le stabilisateur directionnel. Les indigènes parlaient en inversant l’ordre des mots dans leurs phrases et Cassidy commençait à les imiter sans s’en rendre compte. Ils retournèrent voir Riva pour lui demander de visiter sa maison. Elle leur proposa à nouveau de jouer. Mason aperçut une créature sinistre supportée par cinq ou six pattes qui traversait le champ. Riva le rassura. La créature était tenue en laisse par un indigène. Elle leur proposa de tenir eux-aussi une de ces créatures. Le père de Riva hurla encore contre Mason et Cassidy jusqu’à ce que sa fille arrive à le convaincre de laisser les voyageurs visiter la maison. Les voyageurs virent des objets aux formes bizarres et au rôle inconnu. Le vieil homme se mit à casser des objets. Mason se dit qu’il devait être cinglé. Riva lui expliqua que son père s’amusait. Cassidy aperçut un écran gris avec des boutons et un cadran. C’était une sorte de télé que le vieil homme cassa devant les voyageurs. Cassidy sut au moins que ce peuple connaissait l’électronique.

Cassidy vit dans le pré un monstrueux appareil qui volait et détruisit un tas de débris d’un trait de lumière. Mason demanda à Cassidy de trouver un moyen de contacter les autorités tandis que lui retournerait au vaisseau. Cassidy retourna vers riva. Il se dit que Riva et son père devaient avoir une signification ainsi que ce domaine somptueux et ces indigènes qui faisaient un sport de cette chasse aux engins glisseurs et aux femmes voluptueuses. Il demanda à Riva de contacter ses chefs. Mais elle répondit qu’elle n’avait jamais été en ville. Il rejoignit Mason et lui proposa de chercher ceux qui avaient créé les engins glisseurs. Mais un de ces engins détruisit leur vaisseau.

Mason et Cassidy ne virent pas ce qu’il leur restait d’autre à faire que jouer avec Riva.

Ancien Testament (Jerome Bixby)

Ray Caradac amena un bébé sirien à Mary Caradac. Tous deux faisaient partie du Groupe d’Exploration Extra-terrestre 2-861. Ils avaient visité Sirius IV pendant deux heures et cela avait suffi à Ray. Comme le bébé ne pouvait marcher, Mary pensait que quelqu’un  l’avait amené dans leur vaisseau. Ray avait trouvé le bébé sous son lit. Mary alla voir ce qu’il y avait d’autre et trouva des plantes de Sirius que le bébé mangea. Qulqu’un avait laiisé ces lantes dans un panier avec le bébé. Les Caradac avaient ordre de ne pas interférer avec les extraterrestres. Mary pensait que le bébé devait être ramené sur Sirius pour ne pas mourir. Ray ne voulait pas violer les règles en retournant sur Sirius mais Mary insista et il céda.

C’était le père du bébé qui l’avait caché dans le vaisseau parce qu’un prêtre voulait tuer le bébé et car sa mère était morte et aucune autre mère ne pourrait lui donner à boire.

Ray ramena le bébé dans son village. Il se cacha dans les broussailles pour voir ce qu’il se passerait. Il y eut un grand rassemblement autour de l’enfant. Ray crut voir un éclair de lumière blanche et sans fumée. Ray se demandait si leur intervention laisserait des traces. Huit mois plus tard, Ray et Mary arrivèrent sur une autre planète. Ray remarqua qu’il avait perdu sa torche électrique. Mary comprit que c’était le bébé qui avait dû lui prendre.

Le père du bébé crut que les dieux avaient ramené son enfant. Le prêtre qui avait affirmé que le bébé avait été volé pour être mangé par les dieux fut tué par les villageois. Le bébé devint le guide de son peuple et conduisit celui-ci hors de la vallée pour lui apprendre à aimer…

Boulevard Alpha Ralpha (Cordwainer Smith)

 

Les premières années de la Redécouverte de l’Homme, les gens étaient ivres de bonheur, surtout les jeunes. Le cauchemar de la perfection  avait amené leurs ancêtres au suicide. Puis, sous la conduite  du Seigneur Jestocost et de Dame Alice More, les civilisations anciennes se levaient comme de grands continents de l’océan du passé.

Le narrateur fut le premier homme depuis 16000 ans à coller un timbre sur une lettre. Il conduisit Virginie au premier récital de piano. Le choléra fut lâché en Tasmanie et les Tasmaniens dansèrent dans les rues car il n’était plus question de les protéger.

Partout, les hommes et les femmes travaillèrent à construire un monde imparfait. Le narrateur entra à l’hôpital pour devenir Français comme Virginie. Dès lors, ils ne sauraient plus quand viendrait l’heure de leur mort. Autrefois, le gouvernement fixait le nombre d’années à vivre pour chaque individu. Sans dispositif de sécurité et avec le retour des maladies, le narrateur comptait sur l’espoir, l’amour et la chance pour vivre longtemps. Il était libre.

Les gens comptaient sur Seigneur Jestocost et Dame Alice More pour qu’ils se comportent envers eux en amis et qu’ils ne servent pas d’eux comme de jouets.

Le narrateur avait rencontré Virginie à l’hôpital quand ils étaient devenus Français. Il fut agréablement surpris de rencontrer une vieille amie. Il l’avait connue sous sa précédente identité, Menerima. Ils se parlaient en français à présent. Virginie avait reçu les mêmes souvenirs que lui. Ils évoquèrent donc la Martinique. Virginie savait que l’on pouvait voir l’île depuis Terraport, ville où se trouvaient le seigneurs qui travaillaient au milieu des machines. Virginie dit au narrateur que sa tante l’avait menée au l’Abba-dingo pour obtenir la sainteté et la chance. C’était un ordinateur disposé à mi-hauteur de la colonne de Terraport. Les gens s’y rendaient parfois en pèlerinage. Le vieux moi du narrateur en fut offusqué car c’était considéré autrefois comme une pratique vulgaire. Le narrateur n’était pas à l’aise car il ne s’était jamais éloigné à plus de 20 minutes de marche de son lieu de naissance, il se promenait avec Virginie au premier étage souterrain où vivaient les hominidés (venus des étoiles mais d’ascendance humaine) et les homuncules (élevés à partir d’animaux et dotés de l’apparence humaine qui étaient chargés des corvées).

Les hominidés se permettaient volontiers  les plus grandes libertés. Il existait un homme-chien philosophe qui avait affirmé avoir le droit d’être le plus près de l’homme qu’aucun être existant car le chien était le plus ancien allié de l’homme.

Le narrateur n’était venu qu’une fois au premier sous-sol dans son enfance. Il avait un peu peur. Il aperçut un être d’un mètre cinquante avec des cicatrices qui montraient l’endroit où avaient été ses cornes. C’était un homuncule formé à partir d’un bovidé. Il était ivre.

Le narrateur put capter ses pensées. Un nombre infime d’homoncules étaient dotés de facultés télépathiques. Ceux qui étaient chargés des travaux dans le Tréfonds où seule la télépathie était susceptible de transmettre les instructions. Le narrateur ordonna par télépathie à l’homoncule de les laisser passer. Mais l’homoncule chargea. Il ne comprenait pas le français. Au dernier moment, il évita le narrateur et Virginie. Une homoncule chat leur dit de remonter à la surface. Elle s’appelait C’mell et travaillait à Terraport. Elle leur indiqua un escalier pour remonter. Virginie était choquée d’avoir subi la promiscuité des homoncules. Elle avait plus outrée par C’mell que par le bovidé.  Elle devinait que son compagnon reverrait C’mell.

Le narrateur insista pour que Virginie lui raconte ce qu’elle avait vécu avec l’Abba-dingo. Elle répondit que la machine n’avait pas parlé et que c’était une journée perdue. Elle avait obtenu la permission de lancer un bout de bois et de redescendre par le trottoir roulant.

Elle voulait faire quelque chose de français avec le narrateur et il proposa d’aller boire dans un café à deux sous-sols plus loin. Le café s’appelait Le Chat qui dort. Le narrateur ne pouvait se douter que ce café le conduirait au boulevard Alpha. Ils furent servis par un garçon-machine à la voix d’un style « vieux-Parisien ». Paul, le narrateur commanda deux bières. Le serveur parlait français et allemand prétendant être Alsacien.  Virginie demanda ce que c’était que l’Allemand. Paul répondit que c’était un autre langage qui serait ressuscité l’année suivante. Elle demanda à Paul pourquoi tout arrivait si vite, son amour pour lui, son désir de vivre avec lui. Elle voulait décider par elle-même de ses sentiments. Paul répondit qu’elle n’avait pas à s’inquiéter car les Seigneurs des Instruments avaient tout programmé pour le mieux et c’est l qu’il commit la fatale erreur. Virginie éclata en sanglots. Paul n’avait jamais vu de pleurs, il en fut effrayé. Elle demanda à Paul de la laisser le quitter pour revenir d’elle-même vers lui sans que cela vienne d’un programme enregistré. Elle le lui demanda pour l’amour de dieu sans connaître la signification de ce mot. Un homme proposa de les mener  dieu. Il s’appelait Maximilien Macht.  Il leur expliqua que dieu était partout. Le serveur revint et demanda à Macht s’il devait le servir à cette table. Maximilien acquiesça.

Virginie demanda à Maximilien pourquoi elle était amoureuse, si les Seigneurs et les machines contrôlaient tout et comment pouvait-elle être elle-même. Maximilien répondit qu’il était Français depuis deux semaines  et il savait quelle partie de lui était vraiment lui. Il pensait que sa personnalité avait été renforcée par le nouveau procédé.

Virginie demanda à Macht s’il était allé « là-bas ». Et  s’il avait obtenu une réponse. Il acquiesça mais ne voulut pas en dire davantage alors elle dit que c’était une question de vie ou de mort. Macht répondit que l’Abba-dingo lui avait dit qu’il vivrait ou mourrait avec une jeune fille aux cheveux bruns déjà fiancée. Il ne savait pas le sens du mot fiancée et Virginie non plus. Paul voulait comprendre alors Virginie lui expliqua que l’Abba-dingo avait dit à sa tante douze ans plus tôt « Paul et Virginie ». Alors Macht décida d’emmener Paul et Virginie à l’Abba-dingo par le boulevard Alpha Ralpha. C’était une rue en ruine qui montait au ciel. C’était autrefois une voie triomphale par où descendaient les conquérants et montaient les offrandes. Elle était interdite au genre humain depuis cent siècles. Virginie dit à Paul que la machine leur dirait peut-être s’ils étaient eux-mêmes ou des pantins entre les mains des Seigneurs. Our la première fois de sa vie, Paul se sentit seul. Il n’avait pas confiance en Macht et ne pouvait plus se fier aux Instruments ou à la télépathie qui prévenait tous les dangers. Quelque part au milieu des nuages se trouvait l’Abba-dingo où toutes les questions recevaient une réponse. C’était du moins ce que Virginie et Macht pensaient. Macht écrasa les œufs d’un anti-oiseau et Paul remarqua le sang. Il lui ordonna d’arrêter en utilisant la Vieille Langue Populaire par la pensée et Marcht recula, surpris. Paul reçut un message venu de nulle part lui conseillant de rentrer chez lui car Macht était méchant.

Les noms des crimes oubliés (assassinat, viol, sadisme) revinrent assaillir l’esprit de Paul alors qu’il ne les avait pas connus. Il dut protéger ses pensées de la télépathie de Macht et cela le fit souffrir. Il ordonna à Macht de lui dire pourquoi il les avait emmenés ici et menaça de le tuer s’il ne répondait pas. Paul entendit une voix lui conseiller de saisir Macht par le cou et il obéit. Mais il lâcha prise et Macht lui dit qu’il n’aurait pas dû l’attaquer. Macht dit que c’était la peur qui l’avait poussé à les conduire ici. Il trouvait la peur excitante et voulait retourner en ce lieu avec quelqu’un. Il dit que les Seigneurs des Instruments avaient interdit la peur et la réalité. A présent, ils étaient libres et n’étaient lus des machines se croyant des hommes. La voix incita Paul à tuer Macht mais il n’y prêta pas attention et le regretta. Ils marchèrent. Ils étaient libres et heureux puis ils eurent faim. Virginie frappa un lampadaire or qu’il s’ouvre et lui donne à manger mais en vain. Les autres lampadaires étaient aussi vides. Macht frappa un lampadaire puis il poussa un aboiement d chien et monta la pente à toute vitesse. Virginie demanda à Paul s’il voulait rentrer. Elle était prête à renoncer à son pèlerinage pour lui faire plaisir. Paul voulut continuer et demanda à Virginie si elle avait peur. C’était le cas mais cela ne l’excitait pas contrairement à Macht. Paul frappa un lampadaire pour activer le trottoir roulant et ils arrivèrent vite au-dessus des nuages. Macht les avait retrouvés et frappa Paul à la poitrine mais ils réussirent à le semer. Paul tomba sur la chaussée et se blessa à la poitrine. Il s’attendait à être soigné par des docteurs-robots mais en regardant Virginie comprit que ce temps était révolu. Virginie lui couvrit le visage de baisers. Elle chercha Macht. Elle le vit rampant sur des câbles pour traverser. Paul frappa un lampadaire et ils poursuivirent leur chemin en trottoir roulant. Ils arrivèrent devant l’Abba-dingo. C’était une plate-forme couverte d’objets blancs, de bâtons et de boules. C’étaient des restes humains. Les squelettes. Paul n’en avait jamais vu. Sur l’une des portes on lisait « Meteorological » et « Typhoon coming ». Paul lut le mot « Food », il frappa et la porte s’ouvrit dégageant une odeur pestilentielle. La troisième porte était marquée « Help » mais quand Paul la toucha, rien ne se produisit. « Predictions » était écrit sur la quatrième porte et i était demandé d’introduire sa demande sur papier. Mais Paul ne comprit pas l’instruction écrite en anglais.

Un veston traînait parterre. Virginie ne comprenait pas pourquoi. Elle glissa sa main dans la fente au-dessous des mots ‘ »Put paper here » et se retrouva prisonnière. Soudain, elle fut libérée. Sur sa main était écrit : « Vous aimerez Paul toute votre vie ». Maintenant, elle savoit et voulut repartir. Paul voulut essayer la machine à prédiction. L glissa un morceau de tissus dans la fente. Mais un oiseau l’en empêcha alors Paul lui ordonna de partir par télépathie et l’oiseau renvoya un non par la pensée. Alors Paul frappa l’oiseau qui fut projeté au sol. L’oiseau s’envola et Paul glissa son tissu. La réponse fut : « Vous aimerez Virginie pendant vingt minutes encore ». Il  laissa le vent emporter le tissu et mentit à Virginie en disant que la machine lui avait dit qu’il aimerait toujours Virginie.

Ils descendirent le boulevard Alpha Ralpha d’un pas ferme. La pluie commença à tomber. Paul dit à Virginie que les machines atmosphériques étaient brisées. Virginie rayonnait de confiance et de vie. Un oiseau frappa Paul lui envoyant un « non » télépathique. La brèche béante du boulevard était devant eux. Virginie demanda à Paul où était Macht. Elle voulait le sauver. Ils partirent à sa recherche mais les oiseaux s’en prirent à Paul. Il y eut des éclairs. Ils retrouvent Macht. Les oiseaux continuaient d’envoyer à Paul leur « non » mental. Virgine pensa à C’mell et tomba dans le vide. C’mell entra dans la pensée de Paul pour lui annoncer qu’elle était venue les chercher. Les oiseaux avaient essayé de sauver Paul car il avait sauvé leurs petits quand Macht avait voulu les tuer. C’mell frappa Paul. Elle voulait le rendre inconscient pour le transporter sur les câbles en plein typhon. Paul se réveilla dans sa chambre. Le docteur-robot lui expliqua qu’il avait subi un choc. Il proposa d’effacer les souvenirs de Paul de sa dernière journée. Paul n’avait pas l’intention de ressentir de la peur n’y de retourner au boulevard Alpha Ralpha. Il pensait à Virginie. C’mell entra et le docteur-robot s’en alla.

Pour une poignée de gloire (Cyryl M. Kornbluth)

Un millier de personnes se trouvaient au réfectoire tandis que la voix du lecteur ronronnait la leçon du jour sur le vocabulaire du peuple marin de la planète Thétis VIII. Le jeune Alen pensait à autre chose. Il fut convoqué chez le recteur. Alors il se changea pour mettre ses vêtements héraldiques. Il ne pensait pas avoir enfreint la Règle de l’Ordre. Le secrétaire lai du recteur lui apprit qu’il allait être élevé au rang de compagnon. Un étranger se trouvait aux côtés du recteur. C’était un marchand qui voulait recruter un héraut pas cher pour son voyage chez les Lyriens. Le recteur demanda 25 pour cent des bénéfices du marchand pour lui laisser Alen. Le marchand était furieux du tarif demandé mais accepta n’ayant pas d’autres choix. Seul l’Ordre étudiait les langues de la galaxie. Alen était heureux de voir les novices ôter leurs chapeaux devant lui comme s’il était le recteur quand la voiture du marchand  sortit des bâtiments extérieurs du collège. Allen demanda au marchand Barbe-Noire de l’appeler héraut par respect des convenances et cela agaça le marchand. Le vaisseau du marchand s’appelait Le Chant des Etoiles. Le mécanicien aperçut Alen avec soulagement et s’empressa d’ôter sa casquette. Le héraut le salua à son tour. Le marchand ne voulait plus de ces salamalecs.

Elwon, le mécanicien dit à Alen qu’il se sentait plus en sécurité avec un héraut à bord du vaisseau. Il installa une cabine pour Alen. Alen pensa à Machiavel qui avait écrit : « Là où la volonté de vaincre est grande, il ne peut y avoir de grandes difficultés ».

La mesquinerie hargneuse de Barbe-Noire planait sur l’équipage mais Alen avait décidé de l’ignorer. Il était obligé de garder la réserve imposé ar la Règle de l’Ordre. Mais l’équipage le respectait. Jukkl, le Nettoyeur le vénérait. Barbe-Noire avait fini lui aussi par respecter Alen après l’avoir vu maîtriser les livres compliqués et les comptes et éviter ainsi au marchand de se faire piéger lors des achats. Le 5è jour du voyage, Elwon frappa à la porte de la cabine d’Alen. Il demanda au héraut de venir sur le pont. Alen demanda qu’on le laisse finir sa méditation et se rendit sur le pont ensuite. Le marchand lui annonça avoir pénétré dans un champ de détection sphérique. Le vaisseau allait être inspecté. Alen était prêt à faire ce qu’il pourrait si le marchand lui fournissait la vidéo couleur. Le capitaine d’un croiseur des douanes demanda au responsable du vaisseau de s’identifier. C’est Alen qui répondit en disant la vérité sur le nom du vaisseau et ce qu’il contenait et Barbe-Noire s’étouffa. Le douanier allait inspecter le vaisseau. Le montant des douanes devait être fixé car Le Chant des Etoiles traversait le Royaume. Alen rappela au douanier l’existence d’un traité de commerce qui permettait au vaisseau de Barbe-Noire de ne pas payer de taxe. Mais cela n’arrêta pas le douanier. Alors Alen répondit que l’équipage se battrait pour empêcher l’arraisonnement du vaisseau. Alen enverrait un message à son Ordre pour révéler ce dont lui et l’équipage avaient été victimes si le douanier tentait de piller le vaisseau. Le nom du douanier resterait alors dans les annales comme celui d’un meurtrier ayant attaqué un vaisseau désarmé. Alen dit les insultes qu’il connaissait dans la langue du douanier pour lui donner l’envie de se venger et lui démontrer qu’il pourrait faire la même chose pour tous les hommes de son équipage. Ainsi le douanier pourrait envoyer ses hommes avec l’ordre de ne pas tuer, Alen les mettrait dans un état de rage meurtrière. Le douanier céda et laissa Le Chant des Etoiles poursuivre sa route.

Barbe-Noire se découvrit sans un mot. Le vaisseau se posa sur la Lyre. Alen salua des officiels portuaires. Le chargement fut transporté au hangar des douanes. L’équipage reçut l’ordre d’enlever tous les objets métalliques qui se trouvaient dans ses vêtements et de les enfermer dans le vaisseau pour éviter la contrebande du métal qui manquait sur Lyre. Alen et Barbe-Noire furent emmenés en ville par un chauffeur qui leur demanda s’ils avaient du métal à vendre. Lyre ne connaissait pas l’électricité ni l’aviation à cause de l’absence de métal. L’introduction du métal pouvait mettre au chômage ceux qui employaient la céramique et des lois avaient interdit l’importation des métaux. Alen et Barbe-Noire logèrent dans une pension. Dans la nuit, un intrus les dérangea. Il cherchait du métal. Il voulait savoir si le fer pouvait attirer le fer. Alen acquiesça et ajouta que l’électricité pouvait améliorer l’aimantation.  L’intrus remercia Alen pour ses explications et attendit qu’Alen prévienne la garde. Alen comprit qu’il avait affaire à un savant. Il ne voulait pas le faire arrêter. Barbe-Noire voulut lui offrir une pierre précieuse que le savant refusa. Mais Barbe-Noire insista et le savant le remercia. Il quitta leur chambre. Alen expliqua  Barbe-Noire que les savant lyriens se retrouvaient dans une impasse éternelle car toutes leurs matières premières étaient isolantes. Le lendemain, ils se rendirent au marché aux pierres précieuses à la taverne de Gromeg. Un marchand, Garthkint prétendit que les pierres lyriennes étaient sans valeur et essaya d’enivrer Barbe-Noire mais Alen l’en empêcha. Alen prétendit que Barbe-Noire voulait partir et Garthkint commença à se montrer intéressé par un achat. Mais Alen proposa les pierres pour 2000 crédit lyriens tandis que Garthkint ne voulait en donner que 200. Alen demanda à Barbe-Noire de faire semblant de partir pour montrer son désaccord alors la ruse prit. Garthkint accepta d’offrir 800 crédits. Barbe-Noire s’en serait contenté mais Alen poursuivit les négociations et obtient 1150 crédits. Alen vendit une douzaine d’autres lots.

Au coucher de soleil, Alen tint une vente aux enchères finale pour se débarrasser du solde et on l’engagea à rester pour le dîner. Une sentinelle arriva et demanda à Alen s’il était responsable de du fou furieux connu sous le nom d’Elwon. Elwon avait dévasté une taverne. Il avait été jeté en prison au château pour tapage et ivresse. Alen expliqua à Barbe-Noire qu’il était responsable de sa conduite étant son maître. Il devrait payer ses amendes ou subir ses peines. Il pourrait le renier si nécessaire. Barbe-Noire se retira dans un coin de l’auberge et fit signe à Garthkint et à un garde de le rejoindre. Alen discuta avec la sentinelle et lui expliqua que sur les autres planètes les liens entre un maître et son homme n’étaient si fort que sur Lyre mais Barbe-Noire accepterait de payer l’amende. La sentinelle réclamerait 100 crédits et les trois autres sentinelles de même. Il y aurait une amende de 500 crédits pour les dégâts de la taverne mais pas de prison. La sentinelle ajouta que le juge Krarl ne siégeait pas la nuit mais il était contre le principe de l’amende qui permettait au riche de commettre un crime et de s’en sortir indemne. Treel ke juge de nuit était pour les amendes et la flagellation. La sentinelle avait beaucoup parlé car Alen l’avait fait boire pour obtenir les bons renseignements. Il retourna dire à Barbe-Noire qu’il devait payer 1000 euros d’amende pour pouvoir partir. Barbe-Noire paierait tout en comptant prélever la somme sur la solde à venir d’Elwon.

Un chauffeur emmena la sentinelle, Alen et Barbe-Noire vers la prison. Barbe-Noire avait acheté un couteau en verre et un pistolet lance-fléchette à un garde. Alen lui en fit le reproche car cela risquait de compromettre sa réputation sur Lyre. Alen savait que la civilisation devait parvenir sur Lyre sous forme de métal et il fallait que les Lyriens l’acceptent. Machiavel affirmait qu’il ne pouvait y avoir de bonnes lois où l’Etat n’était pas bien armé. Il ne comprenait pas pourquoi l’Ordre avait glissé sur une telle idée latente préférant insister sur l’intégrité spirituelle du Collège et de l’Ordre.

La sentinelle emmena Alen et Barbe-Noire devant le juge Krarl, celui qui infligeait des peines de prison. Le juge annonça à Alen qu’il devait se considéré comme blâmé à cause de son retard. Une sentinelle fit entrer Elwon. Barbe-Noire lui lança une regard noir. Alen se fit l’avocat d’Elwon. Alen connaissait le droit lyrien et réussit à faire flancher le juge qui accepta que Barbe-Noire paye des amendes pour dédommager les sentinelles et le tavernier. Mais après le départ des sentinelles et du tavernier, le juge ordonna l’emprisonnement d’Alen et de Barbe-Noire. Il les accusa de trahison. Alen protesta car il savait cette accusation inusitée mais le juge rétorqua que les accusations de trahison devaient être jugées par le parlement en session régulière et il n’y en aurait pas avant 200 jours. Barbe-Noire lança son couteau à la gorge du juge et le tua. Puis il demanda à Elwon de désarmer les gardes. Ils furent ligotés. Ils sortirent du château en disant aux gardes que le juge ne voulait pas être dérangé. Ils rejoignirent le chauffeur qui les emmena au spatioport. L’officier du port rompit le sceau appliqué sur la porte du sas du Chant des étoiles. Alen vit quelqu’un quitter le bâtiment administratif et se diriger vers eux.  Alen alla à sa rencontre en lui lançant un salut lyrien en utilisant la formule de sous-officier à officier. L’officier de transmission prit Alen pour un sergent et lui ordonna d’amener les gardes à quelques mètres des voyageurs des étoiles car le vaisseau ne devait pas s’envoler. Alen lui donna un coup de matraque.

Ils s’envolèrent. Barbe-Noire annonça à Alen qu’ils avaient évité une guerre entre Véga et le Royaume d’Eyeolf qui convoitaient la Lyre. La Lyre était sur le point d’avoir ses métaux sans subir un complot impérialiste. Les pierres que Barbe-Noire avait vendues aux Lyriens qui permettaient de décomposer la céramique en ses composants métalliques. Barbe-Noire montra à Alen un document  portant le sceau du Collège et de l’Ordre. C’était un rapport sur la manière dont Alen avait roulé  le croiseur de guerre du Royaume et sur son art de la négociation lors de la vente des pierres sur Lyre. La violence dont il avait dû se servir pour assommer l’officier était évoquée mais comme acte efficace. L’Ordre le recommandait pour l’entraînement.  C’était Barbe-Noire qui continuerait à le former.

La Main tendue (Poul Anderson)

Valka Vahino, Envoyé extraordinaire de la Ligue de Cundaloa auprès de la Confédération de Sol arriva sur la Terre.  Il fut accueilli par Ralph Dalton, Président de la Confédération du Système Solien. Une conférence préliminaire d’ordre économique allait avoir lieu et serait télévisée. Vahino avait eu l’occasion de visiter le Système Solien à plusieurs reprises. Un important commerce s’était développé avant la guerre entre Sol et Avaiki. Vahino avait conscience que la civilisation de Sol servait de modèle  toute la Galaxie. C’était la plus avancée sur le plan technique et elle avait parcouru la Galaxie. Vahino se disait reconnaissant envers la civilisation solienne qui voulait  son génie et ses ressources sur des planètes comme celle de Vahino. Dalton répondit que l’aide solienne n’était pas désintéressée car Sol souhait commercer avec Cundaloa après l’avoir reconstruite. Le but était aussi de créer un lin étroit pour éviter une autre guerre. Skorrogan, l’Envoyé Extraordinaire de Skontar auprès de la Confédération de Sol arriva. Dalton surprit une expression d’hostilité sur plusieurs visages. Les Skontariens n’étaient pas très populaires dans le Système Solien. C’était Skontar qui portait la responsabilité de la guerre avec Cundaloa selon l’opinion répandue.  En réalité, c’était la technologie terrienne qui avait pénétré sur Skontar et Cundaloa et transformé ces deux planètes en Etats rivaux. Skontar et Cundaloa avaient fondé des colonies sur les planètes vertes d’Allan qui étaient inhabitées. Cela avait provoqué une guerre qui avait dévasté les deux systèmes durant cinq ans. La Terre avait institué la paix entre les deux systèmes. L’apparence physiques des Skontariens et leur attitude arrogante plaidait contre eux sur Terre. Dalton avait eu du mal à convaincre l’Assemblée d’admettre la participation de Skontar aux conférences sur l’aide économique. La réunion officieuse qui allait démarrer était la première phase d’un projet de programme d’aide. Skorrogan apporta le salut du Valtam de l’Empire de Skontar au Président de Sol. Les Sontariens avaient un museau une queue et une fourrure brune. Ils semblaient moins humanoïdes que les habitants de Cundaloa. Skorrogan présenta ses excuses pour son retard. Les discussions commencèrent. Dalton comptait envoyer des experts, de conseillers techniques et d’enseignants soliens sur Cundaloa et Skontar.

Skorrogan demanda au ministre des Finances d’éteindre sa cigarette qui obtempéra mais en lui jetant un regard furieux. On ne parlait pas sur ce ton à un ministre surtout quand on venait demander une aide. Skorrogan dit qu’il lui était désagréable d’être assis à la même table qu’un ennemi. Cela provoqua un long silence. Des millions de téléspectateurs avaient été témoins de son arrogance. Il n’y aurait pas d’aide pour Skondar. Tous les hauts dignitaires attendirent Skorrogan à son retour. Il s’attendait à la disgrâce. Le Valtam lui-même était là. Son fis Thordin était présent. Skorrogan n’avait pas peur de la mort mais ill lui était difficile de supporter le poids de l’échec. Sol n’enverrait aucune aide à Skontar. Le Valtam était en colère. Il cracha par terre. Thordin suggéra d’envoyer un autre ambassadeur sur Sol mais son père refusa. Pour sa race, ne pas perdre la face avait toujours été plus important que conserer la vie. Skorrogan ne pouvait être désavoué publiquement. Il fallait se passer de l’aide de Sol. Thordin demanda à Skorrogan pourquoi il avait été si arrogant. Skorrogan répondit qu’il n’était pas fait pour cette mission. Le Valtam dit qu’il l’aait justement choisi parce qu’il était son meilleur diplomate. Le Valyam n’aurait plus confiance en lui. Il mit fin à ses fonctions et lui annonça que son échec serait connu sur Skontar. Malgré cela Skorrogan se permit de conseiller le Valtam en lui disant qu’il devrait prendre trois facteurs en considération : les soleils d’Allan l’évolution technologique et la langue et les vêtements du peuple de Skontar. Il dit que le Valtam viendrait le trouver dans 50 ans pour lui demander pardon.

Vahino se livrait à la sieste dans son jardin. Cela ne lui était pas arrivé souvent ces derniers jours. Ce n’était pas vraiment une sieste mais plutôt une récréation psychique, quelque chose que les Soliens ne comprendraient jamais. Les Soliens paraissaient éprouver des difficultés à comprendre une race de poètes. Il reçut la visite de Lombard, chef de la Commission Solienne de Reconstruction. Lombard demanda à Vahino de lui épargner les trois heures de repas et de discussions culturelles qui étaient les préliminaires traditionnels à toute négociation chez Vahino. Lombard voulait que les Cundaloiens abandonnent certaines de leurs traditions pour faciliter les échanges commerciaux avec les Soliens. A commencer par la sieste qui empêchait l’avancée du travail car les Cunadaloiens ne travaillaient que 4 heures par jour. Lombard lui expliqua qu’une société mécanisée ne pouvait s’embarrasser de toutes ces vieilles croyances, traditions et système monétaire basé sur l’argent-métal. La religion devait aussi être abandonnée car elle était contraire à la science. De plus, Lombard vouait que tous les Cundaloiens apprennent le solien. Il reprochait à la langue de Vahino son manque de précision. Vahino répondit que de son côté il ne saisissait pas toujours la pensée de Kant ou de Russell. Les jeunes Cundaloiens  devenaient ce que Lombard souhaitait. C’était le prix à payer pour Lombard qui évoqua la situation de Skontar. Pourtant, Vahino admirait le relèvement de Skontar qui avait fait des miracles depuis trois ans. Lombard savait qu’un philosophe de Skontar, Dyrin, effectuait un travail de sémantique générale. Mais il ajouta que les Skontariens étaient une race de cerveaux dérangés.

Skorrogan avait sollicité Thordin IX, le Valtam, pour l’emmener sur Cundaloa. Skorrogan avait subi trente ans d’ostracisme. La réussite de Skontar avait fait oublier l’échec de Skorrogan et il n’était plus infréquentable. Il avait de nouveaux mandats. Skontar avait changé grâce à l’œuvre de Dyrin qui avait bouleversé toutes les sciences. Skontar était devenu un Etat libertaire doté d’un gouvernement non électif. Depuis ce jour où Skorrogan avait été banni, 50 ans plus tôt, le temps de la famine et de la désolation était très loin.

Cela faisait exactement 50 ans que Skorrogan était revenu de Sol quand il emmena Thordin sur Cundaloa dans son vaisseau. Le temps était venu de justifier son acte. C’était exprès qu’il avait éconduit les Soliens. Is arrivèrent sur Cundaloa. Ils se promenèrent dans la capitale. Skorrogan voulait montrer à Thordin ce dont il avait sauvé Skontar. Une partie non négligeable de la population présentait une apparence humaine mais la grande masse était naturellement constituée de Cundaloiens. Mais on avait parfois quelque difficulté à les distinguer des Humains. Les Cundaloiens portaient des vêtements soliens. La plupart parlaient solien. Les langues natales étaient en train de disparaître. Skorrogan méprisait les touristes et voulut montrer leur arrogance à Thordin. Il espérait que Skontar en serait épargné. Il montra une affiche à Thordin. Les Cundaloiens étaient devenus néopanthéistes ou agnostiques et leur ancienne religion étaient devenue un spectacle rapportant de l’argent.

L’ancienne société de Cundaloa était morte et l’amour de la terre natale n’existait plus. Thordin comprit que Cundaloa s’était aliénée au modèle solien. Mais il se demandait si la valeur sentimentale attachée à de vieilles institutions compensait des millions de vies perdues. Mais pour Skorrogan la science ne devait pas être la seule possible. Skorrogan voulait empêcher les siens de devenir  les esclaves spirituels de Sol. Il avait réussi à sauver la culture de son peuple.  Ils virent un vieux Cundaloien qui exposait de véritables vases antiques de sa civilisation qu’il refusait de vendre à des touristes. Thordin dit à Skorrogan qu’il avait raison et il lui ferait des excuses publiques.

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05 juin 2022

À l'ombre des jeunes filles en fleurs (Marcel Proust).

 

balbec

Première partie : autour de Mme Swann.

 

Swann, après avoir été le « fils Swann » et aussi le Swann du jockey n'était plus l'ami des parents du narrateur. C'était depuis qu'il était devenu le mari d'Odette. Il ne voulait pas imposer Odette à ses amis. Autrefois, Swann dissimulait gracieusement une invitation de Twickenham ou de Buckingham Palace. À présent, il fréquentait d’inélégants fonctionnaires et des femmes tarées. La principale raison de ce changement, laquelle est applicable à l'humanité en général, était que les vertus de Swann n'étaient pas quelque chose de libre. Les vertus finissent par s'associer étroitement dans notre esprit avec les actions à l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer. La mère du narrateur, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de Norpois à dîner, avait exprimé le regret que le professeur Cottard fût en voyage. Le professeur Cottard fut très bien considéré pendant quelques années. Les plus intelligents parmi les jeunes médecins voulaient être soignés par Cottard si jamais ils tombaient malades. On vantait la promptitude, la profondeur, la sûreté de son coup d'oeil et de son diagnostic. Cottard était apprécié chez les Verdurin. Chez eux, il redevenait lui-même. Ailleurs, il était volontiers silencieux, froid et impassible. C'était surtout à l'impassibilité qu'il s'efforçait et même dans son travail. Le marquis de Norpois avait été ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur. Sa longue pratique de la diplomatie l'avait rendu imbu de cet esprit négatif et conservateur que l'on appelait « esprit de gouvernement ».

M. de Norpois passait pour très froid à la commission où il siégeait à côté du père du narrateur le père du narrateur était étonné d'avoir reçu l'amitié de M. de Norpois. En effet, il avait l'habitude de n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes.

Les collègues du père du narrateur étaient surpris que de Norpois l'invite à dîner. Car le marquis n'avait de relations privées avec personne. Le père du narrateur s'intéressait beaucoup à la politique étrangère. Il appréciait donc particulièrement les conversations avec M. de Norpois. La conversation de M. de Norpois était un répertoire complet des formes surannées du langage. La mère du narrateur le trouvait un peu « vieux jeu » mais cela était loin de lui sembler déplaisant au point de vue des manières. Elle s'entraînait elle-même à admirer l'ambassadeur pour pouvoir le louer avec sincérité.

Elle ne songeait pas que l'ambassadeur avait été habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville comme faisant partie de ses fonctions, et à déployer une grâce invétérée quand il venait chez les parents du narrateur. Le narrateur se souvenait très bien du premier dîner que M. de Norpois fit chez ses parents parce qu'en discutant avec lui il s'était rendu compte tout d'un coup combien les sentiments qu'il avait pour Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette une famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne. Le père du narrateur avait toujours désiré que son fils devienne diplomate mais le narrateur ne pouvait supporter l'idée d'être envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte n'habiterait pas. Il aurait préféré devenir écrivain mais son père avait fait une constante opposition à ce projet qu'il estimait fort inférieur à la diplomatie jusqu'au jour où Monsieur de Norpois lui avait assuré qu'on pouvait, comme écrivain, s'attirer autant de considération que dans les ambassades. Aussi le père du narrateur conseilla à son fils d'écrire quelque chose de bien à montrer à M. de Norpois qui était prêt à le faire entrer dans la Revue des Deux Mondes.

Le narrateur éprouvait un grand désir de voir la Berma qui avait décidé de rejouer un de ses anciens succès : Phèdre mais le médecin qui le soignait avait déconseillé à ses parents de le laisser aller au théâtre. Mais le narrateur attendait de ce spectacle tout autre chose qu'un plaisir. Il en attendait des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où il vivait et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas lui être enlevée par des incidents insignifiants. Puis ses parents avaient fini par céder. Alors le narrateur après avoir détesté leur cruauté avait peur de leur faire de la peine en risquant sa santé.

Pourtant, quand il vit la Berma jouer Phèdre, il ne parvint pas à recueillir une miette des raisons que l'actrice lui avait données de l'admirer. Il l'avait écoutée comme il aurait lu Phèdre. Il trouva sa diction monotone. Enfin éclata son premier sentiment d'admiration en entendant les applaudissements frénétiques des spectateurs. Alors, au fur et à mesure qu'il applaudissait, il lui semblait que la Berma avait mieux joué. Il partagea avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire. Malgré tout il ressentit un désappointement que ce plaisir qu'il avait tant désiré n'eût pas été plus grand.

Le narrateur fut présenté à Monsieur de Norpois qui exerçait sur chaque nouveau venu ses facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce d'homme il avait à faire. L'ambassadeur lui posa un certain nombre de questions sur ce qu'avait été sa vie et ses études. Quand l'ambassadeur lui parla de littérature, le narrateur comprit qu'il avait eu doublement raison de renoncer à celle-ci. Jusqu'ici, le narrateur s'était seulement rendu compte qu'il n'avait pas le don d'écrire. À présent, Monsieur de Norpois lui en ôta même le désir.

Pourtant, l'ambassadeur encouragea le narrateur à devenir écrivain. Il lui donna même sa carte pour que le narrateur s'en serve pour recueillir les conseils d'un de ses proches. L'ambassadeur discuta avec le père du narrateur des placements boursiers les plus opportuns. Il conseilla de placer les économies de son fils dans les emprunts russes.

Le père du narrateur envoya chercher un petit poème en prose que son fils avait écrit autrefois à Combray en revenant d'une promenade. L'ambassadeur lut le poème et le lui rendit sans dire une parole. Au cours du dîner, le père du narrateur demanda à son fils d'évoquer le spectacle qu'il venait de voir le jour même. Mais le narrateur n'hésita pas à dire sa déception. Son père en fut surpris. L'ambassadeur rétorqua que la Berma avait du succès car elle savait choisir ses rôles et ses costumes. Il vanta également la belle voix de l'actrice. Alors le narrateur fut convaincu de ne pas avoir été déçu par la pièce qu'il avait vue.

Au cours du dessert, Monsieur de Norpois évoqua le discours du roi Théodose II à l'Élysée. Ce discours avait été novateur car le roi avait employé le mot « affinités » pour évoquer les relations franco-allemandes. Puis l'ambassadeur évoqua Balbec et son église romane qu'il trouvait assez curieuse. Ensuite il parla du dîner qu'il avait eu la veille chez Mme Swann. La mère du narrateur réprima alors un frémissement. Toutefois curieuse de savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle demanda à Monsieur de Norpois celles qu'il y avait rencontrées. Il répondit qu'il y avait surtout des hommes mariés qui étaient venus sans leurs épouses et quelques femmes appartenant plutôt au monde républicain qu’à la société de Swann.

Il pensait que Swann n'était pas malheureux de fréquenter les connaissances de sa femme alors qu'il avait été à la mode dans les coteries les plus triées. Dans les années qui précédèrent son mariage, Swann avait subi d'assez vilaines manoeuvres de chantage de la part de sa femme qui le privait de sa fille chaque fois qu'il lui refusait quelque chose. Mais Swann n'avait pas voulu voir la réalité. Après le mariage, la femme de Swann paraissait devenue d'une douceur d'ange. Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser. Elle n'était même pas loin de croire que Swann l'abandonnerait tout à fait. Elle avait vécu un sentiment d'humiliation et de honte. Cela l'avait aigrie. Puis, le régime matrimonial avait mis fin à son caractère infernal. Presque tout le monde s'étonna de ce mariage. Odette espérait que son mari recevrait un jour le succès pour les livres qu'il écrivait. Cela lui aurait permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait appris à mettre au-dessus de tout : un salon. Il n'y eut pas de la part de Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines, car de ces ambitions-là depuis longtemps Odette l'avait, au sens spirituel du mot, détaché. Il n'y avait eu dans le monde qu'une seule personne dont Swann se fut préoccupé, chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette, c'était la duchesse de Guermantes. Il se jouait à lui-même la scène de la présentation de sa femme et de sa fille à la duchesse. On peut dire que si Swann avait épousé Odette, ce fut pour la présenter avec Gilberte à la duchesse de Guermantes. Mais la réalisation de cette ambition se trouva lui être interdite. Odette et Gilberte se lièrent avec la duchesse mais après la mort de Swann.

 

Monsieur de Norpois révéla au narrateur que Swann avait été ami avec le comte de Paris. Le comte de Paris avait même aperçu Odette et son impression envers elle était loin d'avoir été défavorable. Monsieur de Norpois, lui-même, avait une excellente impression d'Odette. Le narrateur voulait savoir si Monsieur de Norpois avait vu Bergotte avec Swann. Et c'était le cas. Mais Monsieur de Norpois n'appréciait pas l'écriture de Bergotte et il comprenait mieux l'admiration du narrateur pour cet écrivain après avoir lu les quelques lignes que le narrateur lui avait montrées. Il avait remarqué l'influence de Bergotte dans le texte que le narrateur lui avait montré. De plus Monsieur de Norpois n'appréciait pas cet écrivain qu'il jugeait vulgaire par moments. Le narrateur était atterré par ce que M. de Norpois venait de lui dire sur le texte qu'il avait écrit. Il sentit une fois de plus sa nullité intellectuelle et croyait n'être pas né pour la littérature. Monsieur de Norpois avait refusé d'inviter Bergotte à l'ambassade de France à Vienne quand il y exerçait. Aussi, il ne comprenait pas pourquoi Swann invitait Bergotte en même temps que lui-même.

Puis le narrateur parla de Gilberte à Monsieur de Norpois. Il lui avoua qu’il se promenait au bois rien que dans l'espoir de la voir passer. L'ambassadeur lui promit de parler de cet aveu à Gilberte et à sa mère car il pensait qu'elles en seraient flattées. Le narrateur en fut comblé car il espérait ainsi attirer l'attention de Gilberte comme l'ami d'un homme important. Bien des années plus tard, Monsieur de Norpois ferait allusion à ce moment au cours duquel le narrateur était sur le point de lui baiser les mains. Mais le narrateur voulait être tout à fait honnête et avoua qu'il n'avait jamais eu de relations avec la mère de Gilberte. C'est alors qu'il comprit que l'ambassadeur ne ferait jamais la commission dont il avait parlé. Il demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que le narrateur désirait et chargea le père du narrateur de le lui transmettre. Ce renseignement que Monsieur de Norpois avait demandé à Mme Swann, il n'avait pas cru devoir dire pour qui il le demandait.

La mère du narrateur regrettait de voir son fils renoncer à la diplomatie et encore plus de le voir s'adonner à la littérature. Mais le père du narrateur défendait son fils en disant qu'il fallait avant tout prendre du plaisir à ce que l'on faisait. Pourtant le narrateur se demandait si son désir d'écrire était quelque chose d'assez important pour que son père dépense à cause de cela tant de bonté. Après le départ de l'ambassadeur, les parents du narrateur commentèrent ce que Monsieur de Norpois leur avait raconté. Quant à Françoise, elle avait été ravie d'être traitée par l'ambassadeur de « chef de premier ordre ». La mère du narrateur avait envoyé autrefois Françoise dans certains grands restaurants pour voir comment on y faisait la cuisine.

 

 

Quand arriva le 1er janvier, le narrateur fit des visites de famille avec sa mère. Les visites finies, il courut jusqu'aux Champs-Élysées pour porter une lettre. La marchande la remettrait à la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann pour y chercher du pain d'épice. C'était une lettre pour le Gilberte dans laquelle il disait que leur amitié ancienne disparaissait avec l'année finie mais qu'à partir du 1er janvier c'était une amitié neuve qu'ils allaient bâtir, si solide que rien ne pourrait la détruire. Mais au fond de lui, il sentait que cette nouvelle amitié c'était la même, comme ne sont pas séparées des autres par un fossé des années nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre à leur insu d'un nom différent. Le narrateur ne croyait donc plus au nouvel an comme les hommes vieux. Il était pourtant jeune encore tout de même puisqu'il avait pu écrire un mot à Gilberte. La tristesse des hommes qui ont vieilli est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont ils ont appris l'inefficacité. Avant de se coucher, il regarda une photo de la Berma qu'il s'était offerte et il ressentit une nostalgie plus triste que le soir au fond des bois. Il pensait que dans la confusion de l'existence, il était rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur le désir qui l'avait réclamé. Un mot de Gilberte n’eût peut-être pas été ce qu'il lui eût fallu.

Il continua de se rendre aux Champs-Élysées mais Gilberte n'y était pas. Le narrateur ne se rappelait même pas sa figure. Il ne se rappelait que son sourire. Il n'était pas loin de croire que, ne pouvant se rappeler le visage de Gilberte, il l'avait oubliée et ne l'aimait plus. Puis le narrateur revit Gilberte presque tous les jours. Elle mettait devant lui de nouvelles choses à désirer. Il se demanda si Swann avait surpris la lettre qu'il avait écrite à sa fille. Elle avait pris un air vague quand il lui avait dit combien il admirait son père et sa mère. Gilberte lui avoua que ses parents ne le gobaient pas. Pourtant le narrateur éprouvait des sentiments passionnés pour Swann et il espérait que celui-ci se repentirait de son jugement à son égard. Alors il écrivit une longue lettre pour Swann et la donna à Gilberte. Il avait écrit 16 pages ardentes et sincères mais cela ne recueillit aucun succès. Après avoir lu la lettre Swann avait dit que tout cela ne signifiait rien et ne faisait que prouver combien il avait raison. Le narrateur était désespéré. Il demanda à Gilberte s'il y avait un moyen d'avoir une explication verbale avec son père et elle avait déjà proposé cette explication à Swann qui l'avait jugée inutile. Puis elle lui rendit la lettre qu'il avait écrite à Swann. Le narrateur tomba malade au point d'avoir 40° de fièvre mais il le cacha car il avait envie de continuer à voir Gilberte aux Champs-Élysées. Au retour, Françoise déclara que le narrateur était indisposé et on fit venir le médecin. Le médecin avait préconisé de faire boire du cognac au narrateur pour soigner ses congestions pulmonaires. Cela avait inquiété sa grand-mère car elle ne voulait pas le voir devenir alcoolique. Pourtant un soir de crise, c'est sa propre grand-mère qui était allée acheter du cognac parce qu'il n'y en avait pas à la maison.

On fit venir le Dr Cottard qui prescrivit des purgatifs violents et du lait pendant plusieurs jours. La mère du narrateur protesta mais le docteur insista sans donner d'explication sur ce régime. Les parents du narrateur refusèrent d'appliquer le traitement à leur fils. Ils cherchèrent naturellement à cacher au professeur leur désobéissance. Puis, l'état du narrateur s'aggravant, on se décida à faire suivre au narrateur à la lettre les prescriptions de Cottard. Au bout de trois jours, le narrateur fut rétabli. Cottard avait décerné que le narrateur souffrait d'intoxication. La famille du narrateur comprit que cet imbécile de Cottard était un grand clinicien. Le narrateur n’eut plus le droit de retourner aux Champs-Élysées.

Il reçut une lettre de Gilberte. Celle-ci avait appris que le narrateur était souffrant. Elle lui proposait de venir chez elle pour prendre le goûter des qu'il serait rétabli. Le narrateur mis du temps à réaliser ce qu'il venait de lire puis il connut son bonheur.

Le narrateur pensait que l'amant était mal placé pour connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cachait et que son propre jugement faussé par amour l'empêchait d'apprécier exactement. Bloch était venu voir le narrateur pour lui raconter qu'il avait entendu dire que Mme Swann l'aimait beaucoup par une personne avec qui il avait dîné la veille. Cottard avait entendu cette confidence. Comme il était le médecin de Mme Swann, il parla avec celle-ci du narrateur.

Le narrateur finit par connaître l'appartement des Swann. Les parents de Gilberte, qui si longtemps avait empêché le narrateur de la voir, lui serraient la main en souriant et en lui demandant comment il allait. Les goûters de Gilberte qui lui avait paru la plus infranchissable des séparations entre elle et lui devenaient maintenant une occasion de les réunir dont elle l’avertissait par un mot sur un papier à lettres toujours différent. Il s'était imaginé que l'appartement occupé par les Swann était extraordinaire mais son père savait quel architecte avait construit ce genre de maison et  il ne le trouvait pas commode. Le narrateur mangeait du gâteau sachant qu'il aurait du mal à le digérer et buvait du thé indéfiniment alors qu'une seule tasse l'empêchait de dormir pour 24 heures. Et sa mère se demandait pourquoi à chaque fois qu'il rentrait de chez les Swann il était malade. Odette, depuis qu'elle aussi avait un salon et des invités, prenait les façons de Mme Verdurin avec son ton de despotisme minaudier.

Le narrateur comprit que c'était tout ce que Gilberte avait raconté à ses parents sur Françoise qui leur avait donné de la sympathie pour lui. Aussitôt, il changea entièrement d'avis sur Françoise. Le royaume dans lequel il était accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore dans lequel Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle. Bientôt, le narrateur allait pénétrer aussi au coeur du Sanctuaire. Il se rendait chez eux quand Gilberte n'était pas là. Ils  lui demandaient d'user de son influence sur leur fille. Alors le narrateur se rappelait de la lettre si complète et si persuasive qu'il avait naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas daigné répondre. La vie avait dénoué si aisément ce que la puissance de l'esprit, du raisonnement et du coeur avait été incapable de résoudre. Swann faisait entrer le narrateur dans sa bibliothèque et lui montrait des objets d'art et des livres qu'il jugeait susceptibles de l'intéresser. Mais ce n'était pas la beauté intrinsèque des choses qui le rendaient miraculeux d'être dans le cabinet de Swann. C'est l'adhérence à ces choses du sentiment particulier que le narrateur y localisait depuis tant d'années. Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde va ; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient de donner de la publicité.

Il n'était pas jusqu'aux lettres, aux télégrammes flatteurs reçus par Odette que les Swann ne fussent incapables de garder pour eux.

Le salon de Swann ressemblait ainsi à ces hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.

Les personnes qui, comme le narrateur, avaient connu l'ancien Swann dans ce milieu Guermantes aurait pu s'étonner en constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret quand il parlait de ses relations mais difficiles quand il s'agissait de les choisir. Comment pouvait-il déclarer Mme Bontemps agréable alors qu'elle était commune et méchante. Il y avait certes chez les Guermantes du goût mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, le goût s'exerçait à fond contre lui. La curiosité des parents du narrateur était piquée par le nom de personnes que Mme Swann arrivait peu à peu à connaître. La mère du narrateur comparait les relations conquises par Mme Swann à une guerre coloniale. Mme Swann avait convié Mme Cottard dans son salon pour que cette dernière puisse informer les anciennes relations de Mme Swann sur ses nouvelles relations. Mais les femmes élégantes n'allaient pas chez Mme Swann. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les avait fait fuir. Le salon le plus brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fut survenu une guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fut produit dans un autre sens. Les juifs ayant, à l'étonnement général, montré qu'ils étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait plus voulu aller chez le prince autrichien. La seule chose qui ne changeait pas, selon le narrateur, était qu'il semblait chaque fois qu'il y avait « quelque chose de changé en France ».

 

Au moment où le narrateur allait chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore éclaté et certains grands juifs étaient fort puissants. Le plus puissant était Rufus Israels dont la femme était la tante de Swann. Mais Swann ne l'aimait pas. C'était la seule des parentes de Swann qui avait conscience de la situation mondaine de celui-ci. Aucune agence Havas n'avait renseigné les cousins de Swann sur les gens qu'il fréquentait et Swann était surnommé par ses cousins le « cousin bête » en jouant sur le titre du roman de Balzac. Lady Israels savait à merveille qui étaient ces gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. Elle disposait d'une grande influence et elle l’avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle connaissait ne reçût Odette. Mais la comtesse de Marsantes avait désobéi. Or, le malheur avait voulu qu'Odette étant allée rendre visite à Mme de Marsantes y rencontre lady Israels presque en même temps. Lady Israels n’adressa pas une seule fois la parole à Odette. Odette ne fut pas encouragée à pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue.

Swann était du reste aveugle en ce qui concernait Odette, non seulement devant les lacunes de son éducation mais aussi devant la médiocrité de son intelligence. Quand elle racontait une histoire bête, il l'écoutait avec complaisance et gaieté alors que ce qu'il pouvait raconter de fin était écouté par Odette habituellement sans intérêt. De plus Odette se permettait de contredire son mari avec sévérité. Odette ressemblait trop aux dames « brûlées » de la haute société. Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient été reconnues être des filles publiques ou des espionnes anglaises.

Swann était souvent intéressé par une dame déclassée parce qu'elle avait été la maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été dédié à sa grand-mère. Le narrateur avait le soupçon que sa famille avait remplacé à Combray l'erreur de croire Swann hambourgeois n'allant pas dans le monde, par une autre, celle de le croire un des hommes les plus élégants de Paris. Swann chercher un divertissement assez vulgaire consistant à faire comme des bouquets sociaux en groupant des éléments hétérogènes.

Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le dîner. Mais il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être en train de faire. Il se rappelait parfois qu'il avait, bien des années auparavant, essayé un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée par Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était pas agréable. Il savait à présent que si Odette l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi trompé davantage. Il avait cessé d'être jaloux. Il était depuis longtemps insoucieux qu'Odette l’eût trompé et le trompât encore.

Et pourtant il avait continué pendant quelques années à rechercher d'anciens domestiques d'Odette tant avait persisté chez lui la douloureuse curiosité de savoir si ce jour là, tellement ancien, à six heures, Odette avait couché avec Forcheville. Puis cette curiosité elle-même avait disparu. Mais ses investigations avaient continué. Éclaircir un jour les faits de la vie d'Odette auxquels il avait dû ses souffrances n'avait pas été le seul souhait de Swann ; il avait mis en réserve aussi celui de se venger d'elles. À présent, il aimait une autre femme qui ne lui donnait pas de motifs de jalousie parce qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour Odette qui lui servait encore pour une autre. L'amant vieilli ne pouvait connaître sa maîtresse d'aujourd'hui qu'à travers le fantôme ancien et collectif de la « femme qui excitait sa jalousie ». Il ne tenait plus à ces représailles avec Odette car, avec l'amour, avait disparu le désir de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Autrefois, il aurait tant désiré laisser voir à Odette qu'il était épris d'une autre. Maintenant, il prenait 1000 précautions pour que sa femme ne soupçonne pas son nouvel amour.

Le narrateur avait été admis dans les sorties de Gilberte qu'elle faisait avec sa mère au théâtre, à une leçon de danse chez un camarade de Gilberte ou à une réunion mondaine chez une amie de Mme Swann ou pour visiter les tombeaux de Saint-Denis. Il est également admis aux déjeuners des Swann que ceux-ci appelaient le lunch comme ils appelaient Noël « Christmas », ce que le père du narrateur trouvait ridicule. Mme Swann arrivait souvent en retard aux déjeuners. Alors le narrateur attendait en compagnie de Gilberte et de Swann. Le narrateur rayonnait de joie dans cette maison où Gilberte lui parlait avec son regard attentif et souriant. Parfois, Mme Swann se mettait au piano. Elle avait même joué la partie de la sonate de Vinteuil dans laquelle se trouvait la petite phrase que Swann avait tant aimée. Le narrateur découvrit petit à petit ce qui se cachait dans la sonate mais ne la posséda jamais tout entière. Il trouvait qu'elle ressemblait à la vie. Ce qui était cause, selon lui, qu’une oeuvre de génie était difficilement admirée tout de suite, c'était que celui qui l'avait écrite était extraordinaire et que peu de gens lui ressemblaient. C'était donc l'oeuvre elle-même qui, en fécondant les rares esprits capables de la comprendre, les ferait croître et multiplier. Le narrateur pensait que les génies préparaient pour l'avenir un public meilleur dont d'autres génies et que l'oeuvre créait donc elle-même sa postérité. Swann avait sa propre interprétation de la fameuse phrase de la sonate de Vinteuil. Il pensait que cette sonate évoquait le bois de Boulogne. Le narrateur comprit plus tard par d'autres propos de Swann que les feuillages nocturnes du bois de Boulogne étaient tout simplement ceux sous l'épaisseur desquels, dans maint restaurant des environs de Paris, il avait entendu, bien des soirs, la fameuse petite phrase. Pour Swann, la sonate évoquait aussi tout un printemps dont il n'avait pu jouir autrefois car il n'avait pas assez de bien-être pour cela. Les charmes que lui avaient fait éprouver certaines nuits dans le bois de Boulogne et sur lesquels la sonate de Vinteuil pouvait le renseigner, il n'aurait pu à leur sujet interroger Odette qui pourtant l'accompagnait comme la petite phrase. Puis Swann et sa femme évoquèrent Mme Blatin qu'ils trouvaient bête. Soi ne raconta au narrateur qu'un jour, Mme Blatin se rendit au jardin d'acclimatation et y rencontra un Cynghalais qu'elle traita de "ni négro ». Et l'homme lui répondit qu'elle était un chameau. Le narrateur éprouva le besoin d'aller au jardin d'acclimatation avec les Swann. La mère de Gilberte avait raconté au narrateur que celle-ci avait non seulement pour ses amies, mais pour les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates, longuement méditées et un désir de faire plaisir qui se traduisait par de petites choses qui souvent lui donnaient beaucoup de mal. Quand Swann parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte détournait la tête et se taisait car son père ne lui paraisst pas pouvoir être l'objet de la plus légère critique. Elle ne voulait pas connaître Mlle Vinteuil parce que cette dernière n'était pas gentille pour son père et cela lui faisait de la peine. Le narrateur avait demandé à Mme Swann quels étaient parmi les camarades de Gilberte ceux qu'elle aimait le mieux. Odette avait répondu que c'était lui le grand favori. Le salon des Swann avait dans le souvenir du narrateur une cohésion, une unité, un charme individuel.

Le narrateur était fier de s'avancer à côté de Mme Swann au jardin d'acclimatation. Les camarades de Gilberte jetaient sur elle des regards d'admiration auxquels elle répondait coquettement par un long sourire. Les camarades de Gilberte regardaient le narrateur comme un de ces êtres qu'il avait tant enviés quand il n'était encore lui-même l'ami de Gilberte. Souvent dans les allées du bois ou du jardin d'acclimatation, une grande dame amie de Swann les saluait. Odette avait pris toutes les manières du monde et si élégante et noble de port que fut la dame rencontrée, Mme Swann l'égalait toujours en cela. Un jour, le narrateur fut présenté à la princesse Mathilde qui avait été l'amie de Flaubert et de Sainte-Beuve. Elle était la nièce de Napoléon et avait été demandée en mariage par Napoléon III et par l'empereur de Russie.

Le narrateur souffla à Swann de demander à la princesse si elle avait connu Musset. Elle répondit qu'elle l'avait très peu connu.

Le narrateur fut surpris de rencontrer son ami Bloch et encore plus d'apprendre que Mme Swann le connaissait, car il lui avait été présenté par Mme Bontemps, et qu’il était devenu attaché au cabinet du ministre ce que le narrateur ignorait.

Mme Swann conseilla au narrateur d'aller écrire son nom chez la princesse pour qu'elle puisse l'inviter chez elle. Quand le le temps était mauvais, les Swann emmenaient le narrateur au concert ou au théâtre. Puis ils allaient prendre le thé. Dès que Mme Swann voulait dire au narrateur quelque chose qu'elle désirait que les personnes des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent pas alors elle le disait en anglais. Or tout le monde savait l'anglais sauf le narrateur. Néanmoins, il devinait que les réflexions de Mme Swann devaient être désobligeantes.

Une fois, les Swann devaient emmener le narrateur à l'opéra mais c'était l'anniversaire de la mort du père de Swann. Cela ennuyait Swann de les voir aller au concert ce jour-là. Le narrateur trouva cela tout à fait naturel mais Gilberte resta impassible. Puis Swann appela Gilberte et on entendit des éclats de voix. Le narrateur ne pouvait pas croire que Gilberte si soumise et si tendre résiste à la demande de son père.

Le narrateur tenta de la convaincre de ne pas y aller mais elle lui répondit d'une voix dure qu'i ne devait pas lui faire d'observations.

Un jour, le narrateur reçut un carton d'invitation de la part des Swann. Jamais personne ne lui avais déposé de cartes et il en fut très fier.

Alors il commanda une superbe corbeille de camélias et l'envoya à Mme Swann puis il demanda à son père de faire imprimer des cartes à son nom et d'ajouter « Mr » comme c'était la mode. Mais son père refusa. C'est lors de cette invitation que le narrateur put rencontrer Bergotte, son poète préféré. Dans son imagination, le poète était un langoureux vieillard. Il eut la surprise de découvrir que c'était en réalité un homme jeune, rude, petit et myope.

Le narrateur se demandait à présent si l'oeuvre du poète garderait la force de s'élever. Puis en écoutant parler, le narrateur se dit que Bergotte avait dû s'appliquer pour écrire ses livres comme un médiocre divertissement d'homme à barbiche et que s'il avait vécu dans une île entourée par des bancs d'huîtres perlières alors il se serait livré avec succès au commerce des perles. Alors l'oeuvre du poète ne sembla plus aussi inévitable au narrateur.

Le narrateur découvrit le caviar pour la première fois. Il était ignorant de ce qu'il fallait en faire mais fut résolu à n'en pas manger.

Le narrateur pouvait entendre parler Bergotte. Il avait l'impression que la diction du poète semblait entièrement différente de sa manière d'écrire. Bergotte avait l'air de parler presque à contresens. De sorte qu'un débit prétentieux, emphatique et monotone était le signe de la qualité esthétique de ses propos et l'effet, dans sa conversation, de ce même pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et  l'harmonie. Un jour que le narrateur répétait des phrases qu'il avait entendu dire à Bergotte, il y retrouva toute l'armature de son style écrit dont il put reconnaître et nommer les différentes pièces dans ce discours parlé qui lui avait paru si différent.

Selon le narrateur, le génie, même le grand talent, venait moins d'éléments intellectuels et d'affinement social supérieurs à ceux d'autrui, que de la faculté de les transformer, de les transposer.

S'il ne devait rien à personne dans sa façon d'écrire, Bergotte tenait sa façon de parler d'un de ses vieux camarades, merveilleux causeur dont il avait subi l'ascendant et qu'il imitait sans le vouloir.

Il y avait dans le style de Bergotte une sorte d'harmonie pareille à celle pour laquelle les anciens donnaient à certains de leurs orateurs des louanges dont nous concevons difficilement la nature, habitués que nous sommes à nos langues modernes où ou ne cherche pas ce genre d’effets.

Bergotte perdit son talent et à chaque fois qu'il écrivit quelque chose dont il n'était pas content il se répéta à lui-même : « malgré tout, c'est assez exact, cela n'est pas inutile à mon pays ». Les mêmes mots avaient servi à Bergotte d'excuse superflue pour la valeur de ses premières oeuvres et lui devinrent comme une inefficace consolation de la médiocrité des dernières.

Bergotte avait appris qu'il avait du génie mais il ne le croyait pas puisqu'il continuait simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien alors que l'académie n’a plus à voir avec la part de l'Esprit éternel qu'avec le principe de causalité ou l'idée de Dieu. Le narrateur  recueillit des témoignages sur Bergotte. Un de ses proches avait fourni des preuves de la dureté de l'écrivain. Il avait agi cruellement avec sa femme. Mais, dans une auberge de village où il était venu passer la nuit, il était resté pour veiller une pauvresse qui avait tenté de se jeter à l'eau et il avait laissé beaucoup d'argent à l'aubergiste pour qu’il ne chasse pas cette malheureuse. De sorte que l'écrivain avait excité autour de lui des rancunes justifiées et des gratitudes ineffaçables.

Le narrateur, ce premier jour où il rencontra Bergotte, lui raconta avoir entendu récemment la Berma dans cette. Bergotte s'était figuré que l'actrice avait trouvé son inspiration en allant dans les musées. Cela donna au narrateur une nouvelle raison de s'intéresser aux jeux de la Berma.

Le narrateur se laissa aller à raconter ses impressions sur l'interprétation de la Berma. Bergotte n'était pas toujours d'accord avec lui mais il le laisser parler. Alors le narrateur se rappelait des arguments de M. de Norpois en matière d'art qui étaient sans réplique parce qu'ils étaient sans réalité. Le narrateur raconta à Bergotte que ses opinions avaient été méprisées par M. de Norpois. L'écrivain lui répondit que c'était un vieux serin. Il pensait que de Norpois disait beaucoup de sottises. Alors Swann prit la défense de l'ambassadeur en disant que quand celui-ci était secrétaire Rome, il se rendait à Paris deux fois par semaine pour rendre visite à sa maîtresse. Puis Swann prononça une phrase qui devait plus tard prendre dans le souvenir du narrateur la valeur d'un avertissement prophétique mais duquel il ne sut pas tenir compte. Swann dit que le danger des amours qu'ont les gens nerveux pour des personnes qu’ils considèrent comme au-dessous d'eux et qui leur permettent d'une question d'intérêt mette la femme qu'ils aiment à leur discrétion représentaient toutefois un danger. Le danger était que la sujétion de la femme calme un moment la jalousie de l'homme mais rend aussi cette femme plus exigeante. Cela finissait généralement par des drames.

Mme Swann conseilla au narrateur de se méfier de M. de Norpois car il était très mauvaise langue. Mais Swann regarda sa femme avec un air de réprimande comme pour l'empêcher d'en dire davantage. Le narrateur observait Gilberte qui se tenait à côté de ses parents. Il constatait que la distribution des qualités et des défauts de Gilberte dont elle avait hérité de ses parents faisait comme s'il y avait deux Gilberte. L'une parlait avec le coeur de son père et l'autre avec le coeur de sa mère. L'écart était même parfois tellement grand entre les deux Gilberte qu'on se demandait ce qu'on avait pu lui faire pour la retrouver si différente.

Swann était de ces hommes qui, ayant vécu longtemps dans les illusions de l'amour, ont vu le bien-être qu'ils ont donné à un nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part aucune reconnaissance et aucune tendresse ; mais dans leur enfant ils croient sentir de l'affection qui les fera durer après leur mort.

Le narrateur était persuadé qu'il avait paru stupide à Bergotte quand Gilberte lui chuchota à l'oreille qu'elle nageait dans la joie parce qu'il avait fait la conquête de son grand ami Bergotte. Bergotte avait dit à Mme Swann qu'il avait trouvé le narrateur extrêmement intelligent. Pourtant le narrateur sentait combien ce qu'il désirait dans la vie était purement matériel et avec quelle facilité il se serait passé de l'intelligence.

Bergotte chercha à convaincre le narrateur de son intelligence. Il lui demanda s'il était bien soigné et qui le soignait. Alors le narrateur lui parla du docteur Cottard.

Bergotte pensait que Cottard était un imbécile et que le narrateur avait besoin d'un médecin approprié à son intelligence. Bergotte estimait que les trois quarts du mal des gens intelligents venaient de leur intelligence.

Bergotte lui conseilla de consulter le docteur du Boulbon. Ce que Bergotte lui dit au sujet de Cottard le frappa, tout en étant contraire à tout ce qu'il croyait. Le narrateur ne s'inquiétait nullement de trouver son médecin ennuyeux et il ne tenait pas à ce que Cottard cherche à comprendre son intelligence. Le narrateur venait de s'installer parmi les amis de Bergotte d'emblée et tranquillement grâce à Swann. À cette époque le narrateur pensait que cette amabilité de Swann était indirectement à l'adresse de ses parents. Mais les parents du narrateur n'avaient pas été sensibles à cette faveur que Swann avait consentie à l'admirateur de Bergotte. Déjà la simple fréquentation du narrateur chez les Swann avais été très loin d'enchanter ses parents. La présentation à Bergotte leur apparut comme une conséquence néfaste d'une première fois qu'ils avaient eue. Le narrateur raconta à ses parents que Bergotte l'avait trouvé extrêmement intelligent et sans s'en douter, il venait de dire la seule parole qui fut au monde capable de vaincre chez ses parents leurs préjugés à l'égard de Bergotte.

La mère du narrateur dit qu'il serait beaucoup pardonné à Bergotte puisqu'il avait trouvé son petit enfant gentil.

La mère du narrateur lui proposa d'inviter Gilberte à goûter mais il n'osait pas le faire pour deux raisons. La première était que chez Gilberte on ne servait jamais que du thé alors que chez le narrateur on y servait aussi du chocolat, ce que Gilberte aurait pu trouver commun. L'autre raison fut une difficulté de protocole que le narrateur ne ut jamais réussir à lever. Quand le narrateur arrivait chez Mme Swann celle-ci lui demandait comment allait sa mère. Or, la mère du narrateur ne pouvait se résoudre à demander la même chose car elle ne connaissait pas Mme Swann.

Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa la conception du monde du narrateur. Il lui assura que les femmes ne demandaient jamais mieux que de faire l'amour.. Il le conduisit pour la première fois dans une maison de passe.

C'était une maison de passe d'un rang trop inférieur au bloc continu d'y aller. Le personnel était trop médiocre et trop peu renouvelé. La patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes qu'on lui demandait et en proposait toujours dont on n'aurait pas voulu.

Elle vantait surtout une jeune femme avec un sourire plein de promesses en disant que c'était une Juive. Cette jeune femme s'appelait Rachel. Elle était brune et pas jolie mais elle avait l'air intelligent. Mais il avait entendu dire à la patronne : « alors, c'est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu'un vous n'oublierez pas de me faire chercher ». À cause de cela, le narrateur avait classé Rachel immédiatement dans une catégorie générale de femmes dont l'habitude commune à toutes était de venir là le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou deux à gagner.

À cause de l'opéra d'Halévy, le narrateur l'avait surnommée « Rachel quand du seigneur ».

Le narrateur cessa de se rendre dans cette maison de passe après avoir donné quelques meubles hérités de sa tante Léonie à la tenancière. Quand il vit les meubles de sa tante dans la maison de passe, toutes les vertus qu'on respirait dans la chambre de la tante Léonie à Combray apparurent au narrateur suppliciées par le contact cruel auquel ils les avaient livrées sans défense. Alors il ne retourna plus dans cette maison. Beaucoup plus tard, le narrateur se rappela que c'était sur le canapé qu'il avait offert à la tenancière, que bien des années auparavant, il avait connu pour la première fois les plaisirs de l'amour avec une de ses petites cousines.

Il avait aussi vendu l'argenterie de la tante Léonie pour envoyer plus de fleurs à Mme Swann. À cette époque, le narrateur remettait toujours à plus tard son désir d'écriture. Sa tante l'avait sermonné une fois mais elle sentit que son scepticisme venait de heurter à l'aveugle une volonté et elle s'en excusa. Mais enfin, il était heureux grâce à Gilberte et à ses parents et aucune menace ne s'élevait plus contre son bonheur. Il pensait que dans l'amour, il y avait une souffrance permanente que la joie neutralisait et rendait virtuelle mais qui pouvait à tout moment devenir ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu ce qu'on souhaitait, atroce. Plusieurs fois le narrateur sentit que Gilberte désirait éloigner ses visites. Les parents de Gilberte étaient de plus en plus persuadés de l'excellente influence du narrateur sur leur fille. Il pensait que grâce à eux son amour ne courait aucun risque. Malheureusement, certains signes d'impatience que Gilberte laissait échapper quand son père faisait venir le narrateur malgré elle incitaient le narrateur à se demander si ce n'était pas le fait qu'il était apprécié par les parents de Gilberte la raison secrète pour laquelle son amour ne pourrait durer. La dernière fois qu'il se rendit chez Gilberte, il pleuvait et il avait pris plus de caféine que d'habitude à cause de l'humidité. Gilberte avait été invitée à une leçon de danse chez des gens qu'elle connaissait trop peu pour pouvoir emmener le narrateur avec elle. Mme Swann ordonna à sa fille de rester avec le narrateur au lieu de se rendre sa leçon de danse. Elle haussa les épaules en ôtant ses affaires. Puis Mme Swann se mit à parler en anglais avec sa fille. Et elle s'en alla. Gilberte sembla vouer un regret mélancolique par la présence du narrateur qui l'empêchait d'aller danser. Durant cet après-midi pluvieux, ils discutèrent de la météo et de la pendule du salon. Au bout d'un moment, ne voyant pas se produire de la part de Gilberte le changement heureux qu'il attendait depuis plusieurs heures, le narrateur lui dit qu'elle n'était pas gentille. Elle rétorqua que c'était lui qui n'était pas gentil. Un instant, il eut peur qu'elle crut qu'il ne l'aimait pas. Gilberte lui dit qu'elle l'aimait vraiment et qu'il verrait cela un jour. Mais cette réponse lui fit penser aux coupables qui assurent que leur innocence sera reconnue et il prit subitement la résolution de ne plus voir Gilberte.

En rentrant chez lui, le narrateur écrivit une lettre à Gilberte dans laquelle il laissait tonner sa fureur. Il pensait que les hommes, devant les pensées et les actions d'une femme qu'ils aimaient, étaient aussi désorientés que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature les premiers physiciens. Le lendemain, il se rendit chez les Swann en se disant qu'il était bien absurde de décider de ne plus voir Gilberte. Mais le maître d'hôtel lui annonça que Gilberte était sortie. À cause de la façon dont il le dit, le narrateur comprit qu'il était devenu un importun dans la vie de Gilberte et que l'entourage de son amie avait également cette impression. Alors, le narrateur reporta la haine qu'il avait pour Gilberte sur le maître d'hôtel. Il attendit des nouvelles de Gilberte mais elle n'écrivait pas. Le narrateur était en état d'anxiété permanent et ainsi sa souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien 1er janvier où il avait attendu une lettre de son amie. Cette fois, il y avait en lui, au lieu de l'acceptation pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque instant, de la voir cesser. Il finit pourtant par arriver à accepter sa souffrance et renonça pour toujours à Gilberte. Plus tard, Gilberte lui proposa des rendez-vous qu'il accepta pour les annuler au dernier moment. Il espérait ainsi persuader Gilberte de son indifférence. Il espérait, de cette façon, elle retrouverait du goût pour lui. Il retournera voir Mme Swann quand il était certain de l'absence de Gilberte. De cette façon, il pouvait entendre parler de Gilberte et il était sûr qu'elle entendrait ensuite parler de lui et d'une façon qui il lui montrerait qu'il ne tenait pas à elle. Savoir qu'il n'avait plus rien à espérer ne l'empêchait pas de continuer à attendre. Chaque visite qu'il faisait à Mme Swann sans voir Gilberte lui était cruelle mais il sentait qu'elle améliorait d'autant l'idée que Gilberte avait de lui. Il pensait que son espérance resterait plus intacte s'il ne rencontrait pas Gilberte. Mme Swann étendait aux fleurs le goût d'un luxe secret. On était gêné de ne pas trouver le salon vide tant y tenaient une place énigmatique et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse de maison qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas été préparées pour les visiteurs d'Odette mais qui étaient comme oubliées par elle. Mme Swann s'imaginait avoir fondé un salon rival à celui de Mme Verdurin. Elle se flattait d'avoir retiré du petit groupe de Mme Verdurin ses hommes les plus agréables et en particulier Swann. Au commencement de l'hiver, Odette avait des chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis n’eût pu en voir chez elle. Un soir, Mme Swann annonça au narrateur que celle-ci lui avait laissé une lettre pour lui demander de venir la voir le lendemain. Cela lui faisait justement le bien qu'il était venu chercher. Pourtant il annonça à Odette que Gilberte et lui-même ne pouvaient plus se voir.

Alors Odette affirma que sa fille l'aimait infiniment et insista pour qu'il vienne la voir le lendemain.

Swann avait demandé à Odette de quitter le clan Verdurin. Il avait seulement permis qu'Odette échange avec Mme Verdurin deux visites par an, ce qui semblait encore excessif à certains fidèles indigns de l'injure faite à la Patronne qui avait pendant tant d'années traité Odette et même Swann comme les enfants chéris de la maison.

Les « ultras » » auraient souhaité que Mme Verdurin cesse toute relation avec Odette mais elle avait refusé. Swann accompagnait sa femme chez les Verdurin en soirée mais il évitait d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite.

Odette enviait secrètement à Mme Verdurin ses arts auxquels la patronne attachait une telle importance : l'art de savoir réunir, de s'entendre à grouper, de mettre en valeur, de s'effacer, de servir de trait d'union.

Mme Verdurin continuait d'appeler Odette par son ancien, de Crécy. En s'en allant, Mme Verdurin déclara à Odette qu'elle ne savait pas arranger les chrysanthèmes. Elle lui conseilla de les disposer comme le faisaient les Japonais. Après le départ de Mme Verdurin, Mme Cottard était restée avec Odette. Elle en profita pour dire qu’elle n'était pas d'accord avec elle au sujet des chrysanthèmes. Odette s'efforçait d'avoir de l'esprit et de conduire la conversation chez elle où elle se sentait plus à l'aise que dans le petit clan Verdurin. Mme Bontemps qui avait dit 100 fois qu'elle ne voulait pas aller chez les Verdurin était ravie d'être invitée axu mercredis du petit clan. À un moment donné, Odette nia le fait d'être intelligente alors que Mme Bontemps venait de lui faire ce compliment. Mais le prince d'Agrigente abonda dans le sens de Mme Bontemps.

Swann était arrivé à l'âge où il se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'était ridicule de ne recevoir que des duchesses. Aussi, il appréciait Mme Bontemps parce qu'elle n'était pas snob et parce qu'elle saisissait vite les histoires que Swann racontait. Mme Cottard annonça avoir appris que l'hôtel particulier que venait d'acheter Mme Verdurin serait éclairé à l'électricité. Mme Cottard annonça au narrateur qu'il avait fait la conquête de Mme Verdurin.

Le 1er janvier fut particulièrement douloureux cette année-là pour le narrateur. Gilberte ne lui avait pas envoyé ses voeux. Il pleura beaucoup. Il se rendait compte que c'était par un long et cruel suicide de son moi qui aimait Gilberte qu'il s'acharnait avec continuité, avec la clairvoyance de ce qu'il faisait dans le présent avec pour résultat de ne plus aimer Gilberte. Et pourtant l'idée qu'il éprouverait un jour les mêmes sentiments pour une autre lui était odieuse. En effet, cette idée lui enlevait son amour et sa souffrance pour Gilberte. Le narrateur avait cette idée : le temps dont nous disposons chaque jour est élastique ; les passions que nous ressentons le dilatent, celle que nous inspirons le rétrécissent, et l'habitude le remplit.

Le narrateur pensait que s'il était venu annoncer à Gilberte son indifférence future et les moyens de la prévenir, Gilberte aurait induit de cette démarche que son amour pour elle, le besoin qu'il avait d'elle, étaient encore plus grands qu'elle n'avait cru et son ennui de le voir en eût été augmenté. Malheureusement, certaines personnes parlèrent à Gilberte du narrateur d'une façon qui dût lui laisser croire qu'elles le faisaient à la demande du narrateur. Le narrateur en éprouva moins de plaisir à voir Gilberte car elle le croyait à présent non plus dignement résigné mais manoeuvrant dans l'ombre pour une entrevue. Quand le narrateur écrivait à Gilberte c'était pour chercher seulement à frayer le lit le plus doux au ruissellement de ses pleurs. Il pensait que le regret comme le désir ne cherchait pas à s'analyser mais à se satisfaire. Quand on commence d'aimer, on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour mais à préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain.

Il pensait également que quand on renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On dit des choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. Mme Swann avait changé sa décoration et ses vêtements. La mode orientale avait laissé place à la mode de Louis XV. Odette recevait ses intimes dans les soies claires et mousseuses de peignoirs Watteau et non plus dans des robes de chambre japonaises. À présent, elle passait auprès de ses amis pour une femme supérieure. Dans le petit monde dont elle était le soleil, chacun eut été bien étonné si on avait appris qu'ailleurs, chez les Verdurin par exemple, elle passait pour bête. Elle avait engraissé et avait l'air plus calme, plus frais, plus reposé qu'auparavant. Elle s'était enfin inventé une physionomie personnelle, un « caractère » immuable. Swann avait conservé dans sa chambre une photo de sa femme datant de sa jeunesse. Il goûtait dans la jeune femme grêle aux yeux pensifs une grâce botticellienne.

Odette ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée parce que c'est exactement celle de la Vierge du Magnificat. Mais Odette ne voulait pas la porter.

Un jour où Mme Swann redit au narrateur ses habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait pas le voir, mettant ainsi le bonheur dont il se privait déjà depuis si longtemps comme à la portée de sa main, il fut bouleversé en comprenant qu'il était encore possible de le goûter et il se résolut à aller surprendre Gilberte avant son dîner.

Il décida de ne plus la voir qu'en amoureux et de lui envoyer tous les jours les plus belles fleurs. Il vendit à un marchand une grande potiche de Chine qui avait appartenu à sa tante Léonie. Le marchand lui en proposa 10 000 fr. Cela lui permettrait d'offrir de beaux cadeaux à Gilberte. Quand il remonta dans la voiture en quittant le marchand, le cocher l'emmena dans l'avenue des Champs-Élysées. Très près de la maison des Swann, le narrateur aperçut Gilberte qui marchait lentement à côté d'un jeune homme avec qui elle causait. Le narrateur ne distingua pas le visage du jeune homme. Arrivé chez Mme Swann, celle-ci dit au narrateur qu'elle était désolée car sa fille avait dû prendre un peu l'air avec une de ses amies. Après quoi, le narrateur demanda au cocher de reprendre le même chemin mais Gilberte avait disparu. Alors il rentra chez lui tenant avec désespoir les 10 000 fr. inespérés qui auraient dû lui servir à couvrir Gilberte de cadeaux et il était décidé à ne plus la revoir.

Il dépensa l'argent pour aller voir des femmes qu'il n'aimait pas et pour pleurer dans leurs bras. Il décida tout d'abord de ne pas retourner chez les Swann. Cependant il continuait d'aimer toujours celle, qu’il est vrai, il croyait détester.

Il était irrité du désir que beaucoup de gens manifestaient à cette époque de le recevoir et chez lesquels il refusait d'aller. Il imaginait Gilberte, son attention toujours tournée vers lui. Pendant cette période où, tout en s'affaiblissant, persistait le chagrin, le narrateur distinguait deux formes de chagrin. Il y avait celui que lui causait la pensée constante de Gilberte et celui que ranimaient certains souvenirs comme une phrase méchante prononcée par Gilberte ou un verbe employé par son amie dans une lettre qu'elle lui avait envoyée. La première forme de chagrin lui semblait infiniment moins cruelle que la seconde.

Il fit un rêve qui provoqua en lui de la souffrance. Dans ce rêve un de ses amis agissait envers lui avec la plus grande fausseté et croyait à la sienne. En y réfléchissant, il se rendit compte qu'il venait de rêver de Gilberte. Et il s'était rappelé que la dernière fois où il avait vu Gilberte, le jour où sa mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, Gilberte feignait, tout en riant d'une façon étrange, de croire à ses bonnes intentions pour elle. Cela lui rappela que longtemps auparavant, c'était Swann qui n'avait pas voulu croire à sa sincérité et inutilement il avait écrit à Swann.

Il se rappela que Gilberte lui avait rapporté la lettre qu'il avait écrite à Swann en riant. Le narrateur comprit qu'on devient moral des que l'on est malheureux. La souffrance qui s'était renouvelée en lui finit par s'apaiser et il ne voulut plus retourner que rarement chez Mme Swann. Il voulait oublier Gilberte au plus vite. Il continua de lui écrire de temps à autre. Notamment pour lui apprendre la mort de leur vieille marchande de sucres d'orge des Champs-Élysées qui avait remué en lui bien des souvenirs.

Peu à peu, chaque refus de la voir lui fit moins de peine. Il regrettait d'avoir renoncé à entrer dans la diplomatie et de s'être fait une existence sédentaire pour ne pas s'éloigner d'une fille qu'il ne verrait plus et qu'il avait déjà presque oubliée. Il pensait que l'on construisait sa vie pour une personne et, quand enfin on pouvait l'y recevoir, cette personne ne venait pas et on vivait prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à cette personne.

Avec le retour des beaux jours, le narrateur espaça encore ses visites chez Mme Swann. Il se promenait le dimanche avec elle dans l'avenue du Bois. Mme Swann arrivait avec son mari et quelques hommes du club qui étaient venu la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés. Mme Swann se promenait dans l'avenue comme dans l'allée d'un jardin à elle. La foule sentait les barrières d'une certaine sorte de richesse en regardant Mme Swann. Swann était flatté que tant de monde salue sa femme. Mme Swann avait demandé au narrateur s’il ne comptait plus venir voir sa fille. Mais elle était contente qu'il accepte encore de se promener avec elle, le dimanche.

Elle lui dit qu'elle l'avait aimé l'influence qu'il avait exercée sur Gilberte. Longtemps après, le narrateur se rappelait ses promenades avec Mme Swann les dimanches du mois de mai entre midi un quart et une heure.

 

Deuxième partie : le nom de pays : le pays (premier séjour à Balbec, jeunes filles au bord de la mer).

 

Deux ans plus tard, le narrateur était arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de Gilberte et partit avec sa grand-mère pour Balbec. Mais parfois ne plus voir Gilberte lui était soudain douloureux et cela arrivait à cause d'une chose subtile. Par exemple, pour anticiper sur son séjour en Normandie, il entendit, à Balbec un inconnu qu'il croisa sur la digue dire : « la famille du directeur du ministère des postes ». Cela lui fit repenser à une conversation que Gilberte avait eue avec son père relativement à la famille du directeur du ministère des postes. Le narrateur pensait que c'était grâce à ce genre de détail oublié que nous pouvions de temps à autre retrouver l'être que nous fûmes et souffrir à nouveau. À Paris, le narrateur était devenu de plus en plus indifférent à Gilberte grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude, c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'oeuvre de l'Habitude quand il partit pour Balbec. Chaque jour depuis des années, le narrateur calquait tant bien que mal son état d'âme sur celui de la veille. Son voyage à Balbec fut comme la première sortie d'un convalescent qui n'attend plus qu’elle pour s'apercevoir qu'il est guéri. Cependant il avait appris que sa mère ne serait pas du voyage et que son père était retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour l'Espagne avec M. de Norpois. Mais ce n'était pas la première fois qu'il sentait que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes. Il croyait désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui le soignait. Pourtant le narrateur savait que quelque fût la chose qu'il aimerait, elle ne serait jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de laquelle il lui faudrait d'abord sacrifier son plaisir à ce bien suprême au lieu de l’y chercher. Comme sa grand-mère ne pouvait se résoudre à aller tout bêtement à Balbec, le narrateur savait qu'elle s'arrêterait 24 heures chez une de ses amies mais aussi pour se rendre à l'église de Balbec. Pour la première fois, le narrateur sentait qu'il était possible que sa mère vécue sans lui et autrement que pour lui.

Elle allait habiter de son côté avec son père parce que la mauvaise santé de son fils rendait l'existence de son mari un peu compliquée et triste. Cette séparation désolait le narrateur parce qu'il se disait qu'elle était probablement pour sa mère le terme des déceptions successives qu'il lui avait causées. Mais sa mère essaya de le rassurer en lui disant qu'il recevrait une lettre d'elle en arrivant à Balbec. Le narrateur pensait à Françoise, la servante qui ne savait rien sauf les rares vérités que le coeur est capable d'atteindre directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Il comparait son regard à celui d'un chien intelligent et bon à qui on sait pourtant que sont étrangères toutes les conceptions des hommes. Le narrateur se demandait s'il n'y avait pas parmi les paysans des être pareils aux hommes supérieurs du monde et que l'on condamnait par une injuste destinée à vivre parmi les simples d'esprit. Il trouvait pourtant les paysans plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que la plupart des gens instruits. Il pensait qu'il n'aurait manqué à Françoise que du savoir pour avoir du talent.

Pour éviter les crises de suffocation que lui donnerait le voyage, le narrateur commanda de l'alcool dans le bar du train. C'est son médecin qui lui avait conseillé ce remède. Il effectua le voyage avec sa grand-mère. Elle lui passa un volume de Mme de Sévigné. Tout en lisant, il sentit grandir son admiration pour Mme de Sévigné. Mme de Sévigné était de la même famille qu'un peintre que le narrateur allait rencontrer à Balbec et qui aurait une influence profonde sur sa vision des choses. Ce peintre s'appelait Elstir. Après avoir passé la soirée avec sa grand-mère et l'amie de cette dernière, le narrateur reprit seul le train. Dans le train, le narrateur passa son temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et opposites de son beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu.

Le train s'arrêta à une petite guerre entre deux montagnes et une paysanne longea les wagons pour offrir du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Le narrateur ressentit devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons à nouveau conscience de la beauté et du bonheur.

Le narrateur aurait aimé vivre avec cette paysanne pour être initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. Mais il ne put lui parler car déjà le train repartit.

Ce fut à une station de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un avertisseur bleu, que le narrateur put lire le nom, presque de style persan, de Balbec. Il avait imaginé que l'église était près de la plage mais elle était à plus de cinq lieues de distances. Près de l'église il y avait un café. Le narrateur contempla les sculptures des apôtres qui se trouvaient des deux côtés de la Vierge devant la baie profonde du porche. Jusqu'à présent, le narrateur n'avait pu voir que des photographies de l'église de Balbec. Il fut étonné de voir la statue qu'il avait vue 1000 fois sculptée réduite à présent à sa propre apparence de pierre. La Vierge avait sur son corps encrassé la même suie que les maisons voisines. Le narrateur trouva la Vierge qu'il avait imaginée métamorphosée en une petite vieille de pierre. Il en fut déçu et accusa sa déception par la mauvaise disposition où il était et à sa fatigue.

Il retrouva sa grand-mère dans le petit chemin de fer qui devait les conduire à Balbec-Plage. Il n'osa pas lui avouer sa déception après avoir vu l'église de Balbec. Le petit chemin de fer les arrêta à chacune des stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms ; Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambonville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville rappelaient au narrateur ces autres noms de Roussainville de Martinville qu'il avait entendu prononcer si souvent par sa grand-tante à table et qui avaient acquis un certain charme où s'était peut-être mélangé des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de bois et du papier d'un livre de Bergotte. La souffrance du narrateur s'aggrava quand ils débarquèrent dans le hall du Grand hôtel de Balbec car sa grand-mère discuta les « conditions » avec le directeur. Il avait peur de l'hostilité et du mépris des étrangers. Le directeur de l'hôtel, oubliant sans doute que lui-même ne touchait pas 500 fr. d'appointements mensuels, méprisait profondément les personnes qui cherchaient à discuter les conditions. La situation sociale était la seule chose à laquelle le directeur faisait attention. Il émaillait ses propos commerciaux d'expressions choisies, mais à contresens.

La grand-mère du narrateur partit pour faire quelques emplettes. Durant ce temps, le narrateur fit les 100 pas dans les rues encombrées de Balbec. Le besoin qu'il avait de sa grand-mère était grandi par sa crainte de lui avoir causé une désillusion. Elle devait être découragée qu' aucun voyage ne pût faire du bien à son petit-fils. Alors il retourna à l'hôtel. Il observa les personnes qui circulaient dans le grand hôtel et les compara à toute une série de personnages de guignol. Dans sa chambre, il fut incapable de s'allonger pour se reposer à cause des objets qui dérangeaient ses habitudes. Ainsi, il entendait la pendule alors qu'à la maison il n'entendait la sienne que quelques secondes par semaine. Des petites bibliothèques à vitrines le tourmentaient ainsi qu'une grande glace à pieds. Alors sa grand-mère entra, et à l'expansion de son coeur refoulé s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis. Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la maison chaque fois qu'un membre de la famille était malade. Il se jeta dans ses bras. Puis il se déshabilla pour se coucher. Elle lui dit que s'il avait besoin d'elle, il lui suffirait de frapper au mur puisqu'elle dormait à côté. Ce qui lui faisait la plus peur que l'avenir lui enlèverait la vue et l'entretien de ceux qu'il aimait et d'où il tirait aujourd'hui sa plus chère joie. Il avait encore plus peur de ne pas ressentir comme une douleur cette perte. Cela représenterait pour lui une vraie mort de lui-même. Même si après cette mort, il y aurait une résurrection dans un moi différent. À Combray, le narrateur était connu de tout le monde et ne se souciait de personnes. Dans la vie de bains de mer, on ne connaît pas ses voisins. Le narrateur n'était pas encore assez âgé et restait trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux êtres et de les posséder. Il regardait les jeunes gens et les jeunes filles avec une curiosité passionnée. Les gens qui occupaient l'hôtel étaient composés de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie de la France. Ils y conservaient toujours la même chambre, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à l'aristocratie, formaient un petit groupe auquel s'étaient adjoints un grand avocat et un grand médecin de Paris. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu et interrogeait sur son compte le maître d'hôtel. Le narrateur et sa grand-mère, parce qu'ils mangeaient des oeufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne faisait pas dans la bonne société d'Alençon, étaient toisés par le petit groupe. Un jour, le narrateur et sa grand-mère furent placés à la table de M. et Mlle de Stermaria, au hobereau de Bretagne et sa fille. Ces derniers n'étaient pas censés rentrés avant le soir. Mais ils revinrent plutôt que prévu et M. de Steraria, sans le moindre geste d'excuse, pria à haute voix le maître d'hôtel de faire lever le narrateur et sa grand-mère. Il lui était désagréable que des gens qu'il ne connaissait pas eussent pris sa table.

Le soir, à l'hôtel, les sources électriques faisant sourdre à flot la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petit-bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges. Le narrateur se posait de grandes questions sociales, de savoir si la paroi de verre protégerait toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardaient avidement dans la nuit ne viendraient pas les cueillir dans leur aquarium et les manger. Le narrateur savait qu'il était bien loin d'être comme tous ces gens riches. Il aurait voulu ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé et au regard fuyant lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin. C'était le grand seigneur de la contrée. Il donnait une garden-party hebdomadaire le dimanche. Cela dépeuplait l'hôtel d'une partie de ses habitants. D'ailleurs il ne connaissait pas les habitudes de l'hôtel car il avait ôté son chapeau dès la porte ce qui avait fait que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction. Seule la femme du notaire s'était sentie attirée par lui. Elle avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les signes maçonniques de son propre cléricalisme.

Le narrateur pensait qu'il n'y avait rien que l'on cultivait si soigneusement dans la vie de Paris que les amitiés de bains de mer. Il se souciait de l'opinion que pouvaient avoir de lui les notabilités locales. Hélas, d'aucune de ces personnes le mépris ne lui était aussi pénible que celui de M. de star Stermaria. En effet, le narrateur avait remarqué la fille de Stermaria avec son joli visage pâle et son éducation aristocratique.

Le hasard mit tout d'un coup le moyen de donner au narrateur et à sa grand-mère, pour tous les habitants de l'hôtel un prestige immédiat. La grand-mère du narrateur avait excité chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible qu'échappait moins que personne M. de Stermaria. Le narrateur avait l'impression de reconnaître parmi les inconnus de Balbec des physionomies ou des manières de parler des personnes qu'ils connaissaient à Paris. Ainsi, Mme Swann était devenue un maître baigneur avec sa physionomie habituelle et sa façon de parler. Il eut la chance de retrouver Mme de Villeparisis qu'il connaissait. Grâce à elle, il allait franchir en quelques instants les distances sociales infinies qui le séparaient de Mlle de Stermaria. Malheureusement, sa grand-mère avait l'habitude de vivre enfermée dans son univers particulier. Aussi, elle n'aurait pas compris son petit-fils si elle avait su qu'il attachait de l'importance à l'opinion de gens dont elle ne remarquait même pas l'existence. Sa grand-mère avait pour principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations et qu'on ne doit pas aller au bord de la mer pour voir des gens. Elle ne voulait pas perdre son temps précieux voulant le passer tout entier au grand air. C'est pourquoi elle fit semblant de ne pas voir Mme de Villeparisis et cette dernière la regarda à son tour dans le vague.

Le narrateur supposait que Mlle de Stermaria était pauvre et cela la rapprochait de lui. Il espérait qu'elle voyait en lui non le rang insignifiant mais le sexe et l'âge. Il lui semblait qu'il ne l'aurait vraiment possédée que dans l'île où elle habitait.

Les repas du vaste restaurant du grand hôtel intimidaient le narrateur et davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire de ce palace. Il apparaissait au commencement du dîner à l'entrée de la salle à manger. Il était petit avec des cheveux blancs, un nez rouge et il était d'une impassibilité et d'une correction extraordinaires. Il était connu pour un des premiers hôteliers de l'Europe. Devant les clients qui avaient une très grande importance, le directeur général de l'hôtel s'inclinait avec autant de froideur qu'avec le narrateur mais plus profondément comme s'il eut devant lui devant lui, à un enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement.

Il se sentait évidemment plus que metteur en scène ou chef d'orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu'une contemplation portée à son maximum d'intensité lui suffisait pour s'assurer que tout était très, il s'abstenait de tout geste. Quand le directeur général s'en allait, le narrateur respirait plus librement. Le narrateur se sentait triste dans cet hôtel car il n'y avait pas de relations alors que Françoise en avait noué de nombreuses. Les prolétaires avaient quelque peine à être traités en personnes de connaissances par Françoise et ils ne le pouvaient qu'à certaines conditions de grande politesse envers elle. En revanche, une fois qu'ils y étaient arrivés, c'était les seuls gens qui comptaient pour Françoise. Son vieux code lui enseignait qu'elle qu'elle n'était tenue à rien envers les amis de ses maîtres. Elle avait fait la connaissance du cafetier et d'une petite femme de chambre qui cousait des robes pour une dame belge et elle passait une heure avec eux après le déjeuner. La petite femme de chambre était orpheline et cette situation excitait la pitié de Françoise mais aussi son dédain bienveillant. Françoise avait de la famille, une petite maison et ne pouvait pas considérer cette femme de chambre comme son égale. Françoise s'était liée aussi avec un sommelier, un homme de la cuisine et une gouvernante d'étage. Aussi, elle n'osait plus sonner en assurant que ce serait mal vu parce que cela obligerait à rallumer pour nous ou gênerait le dîner des domestiques qui seraient mécontents. Mme de Villeparisis et la grand-mère du narrateur tombèrent un matin l'une sur l'autre dans une porte et furent obligées de s’aborder pour exécuter des protestations de politesse et de joie. La marquise prit l'habitude de venir tous les jours. Après le déjeuner fini, Françoise et le narrateur s'attardaient souvent à causer avec Mme de Villeparisis. Et, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l'idée qu'il était sur la pointe extrême de la terre, le narrateur s'efforçait de voir la mer et d'y chercher les effets décrits par Baudelaire.

Le maître d'hôtel, Aimé, voyant que Mme de Villeparisis avait retrouvé avec le narrateur et sa grand-mère d'anciennes relations sut se retirer à propos. De plus, il chérissait la noblesse. Françoise la chérissait davantage. Mais elle n'était pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait partie. Elle était fière. Pour Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d'être noble. Elle avait un amour excessif pour le narrateur et sa grand-mère mais elle avait également plaisir à leur être désagréable. Elle constata les 1000 prévenances dont l'entourait Mme de Villeparisis et l'excusa d'être marquise et elle la préféra à toutes les personnes que fréquentaient le narrateur et sa grand-mère. Mme de Villeparisis, oubliant qu'elle avait aperçu la grand-mère du narrateur dans l'hôtel avant de la rencontrer dans cette porte, lui avait fait remarquer s'être rendu compte qu'elle lisait les lettres de Sévigné. Elle lui demanda si elle ne trouvait pas que c'était un peu exagéré ce souci constant que Mme de Sévigné avait pour sa fille. La grand-mère du narrateur trouva la discussion inutile. Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment que celle-ci appelait « le midi millésimé. Elle l'arrêtait pour lui demander des nouvelles du narrateur et sa grand-mère. Françoise transmettait alors les commissions de la marquise. La grand-mère du narrateur se demandait si la marquise n'avait pas que quelque parenté avec des Guermantes. Le narrateur en fut indigné. Il ne voulait pas croire à une communauté d'origine entre eux deux noms qui étaient entrés en lui, l'un par la porte honteuse de l'expérience, l'autre par la porte d'or de l'imagination. Depuis quelques jours, la princesse de Luxembourg était en villégiature dans le pays. Elle offrit des fruits merveilleux à Mme de Villeparisis. Le lendemain, Mme de Villeparisis offrit les fruits au narrateur et à sa grand-mère. La princesse de Luxembourg fut présentée au narrateur et à sa grand-mère par Mme Villeparisis.

Quand la princesse de Luxembourg regarda le narrateur et sa grand-mère, avec de doux regards, dans son désir de ne pas avoir l'air de siéger dans une sphère supérieure, le narrateur vit approcher le moment où elle les flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui auraient passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d'acclimatation. Cette idée d'animaux prit plus de consistance pour le narrateur quand la princesse acheta du pain de seigle du genre de ceux qu'on jette aux canards, à un marchand sur la plage pour l'offrir au narrateur en lui demandant d'en offrir à sa grand-mère.

Le lendemain, Mme de Villeparisis apprit au narrateur et à sa grand-mère que la princesse les avait trouvés charmants. Mme Villeparisis demanda au narrateur s'il était le fils du directeur au ministère. Cela lui fut confirmé.

À l'hôtel, Mme de Luxembourg, nièce du roi d'Angleterre et de l'empereur d'Autriche, et Mme Villeparisis parurent toujours, quand la première venait chercher la seconde pour se promener en voiture, deux drôlesses.

Le narrateur eut un accès de fièvre, le médecin appelé conseilla des promenades. Alors Mme Villeparisis les invita dans sa calèche. Quand le narrateur attendait l'arrivée de la marquise, il regardait un jeune chasseur aux nuances précieuses et à la taille élancée et frêle. Après quoi, le narrateur partait avec sa grand-mère et la marquise dans une route campagnarde qui il lui devint bientôt aussi familière que celles de Combray. Mme de Villeparisis voyant que le narrateur aimait les églises lui promettait de l'emmener voir celle de Carqueville. Chopin et Liszt y avaient joué. Le narrateur et sa grand-mère furent étonnés de voir combien la marquise était plus « libérale » que même la plus grande partie de la bourgeoisie.

Mme Villeparisis exprimait avec franchise des opinions avancées mais pas jusqu'au socialisme qui était sa bête noire. Le narrateur l'avait interrogée sur Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo. Mme Villeparisis répondit que ses parents les avaient tout reçus jadis et elle riait de l'admiration du narrateur pour ces écrivains.

Mme de Villeparisis lui raconta des traits piquants sur ces écrivains qu'elle jugeait sévèrement car ils avaient manqué de modestie et de modération à son avis. Elle rapporta que son père lui avait souvent dit que Stendhal était d'une vulgarité affreuse. Elle semblait penser que son jugement à l'égard de ces écrivains étaie plus juste que celui des jeunes gens qui n'avaient pas pu les fréquenter. Bloch avait ouvert l'esprit du narrateur en lui apprenant que quand il rêvait de prendre une paysanne dans ses bras cela était possible car selon lui toutes les filles qu'on rencontrait elles étaient toutes prêtes à exaucer de pareils rêves. À présent, le narrateur pouvait imaginer qu'il assouvissait ce rêve. Il était devenu curieux de l'âme des belles  filles qui passaient. Quand la voiture de Mme de Villeparisis passait vite devant une fille qui avait fait rêver le narrateur, il lui arrivait de penser que s'il avait pu descendre, il aurait été désillusionné par quelque défaut de la peau de la fille qu'il n'aurait pas pu distinguer à cause de la vitesse. Un jour, le narrateur vit repasser sous ses yeux une laitière et pensait qu'elle aussi l'avait reconnu. Ayant reçu une lettre alors que personne ne le connaissait à Balbec, il croyait que c'était la laitière qui lui avait envoyé un mot. En réalité, c'était une lettre de Bergotte. Il en fut affreusement déçu. Pourtant, recevoir une lettre de l'écrivain était bien plus flatteur. Le narrateur pensait que ses rencontres avec des jeunes filles lui faisaient encore plus beau un monde qui faisait ainsi croître sur toutes les routes campagnardes des fleurs à la fois et singulières communes, trésors fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont les circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas toujours lui avaient seules empêché de profiter et qui donnaient un goût nouveau à la vie.

Mme de Villeparisis emmena le narrateur et sa mère à Carqueville. Les deux femmes allèrent goûter chez le pâtissier pour que le narrateur puisse admirer seul l'église du village qui était recouverte de lierre. Il rencontre une jeune fille qui était en train de pêcher. Il aurait voulu atteindre son corps mais aussi sa personne. Il aurait voulu apercevoir sa propre image se refléter furtivement dans le miroir du regard de la jeune fille. Il aurait voulu que l'idée de lui qui entrerait en cet être, qui s'y accrocherait, n'amènerait pas à lui seulement son intention mais son admiration, son désir pour le forcer à garder son souvenir jusqu'au jour où le narrateur pourrait le retrouver. Il donna une pièce de cinq francs à la jeune fille et lui demanda s'il y avait bien une voiture qui l'attendait devant la pâtisserie du village. Il en profita pour dire que c'était la voiture de la marquise de Villeparisis. il espérait ainsi que la jeune fille prendrait une grande idée de lui. Il sentit que la pêcheuse se souviendrait de lui et il lui sembla qu'il venait de toucher sa personne avec des lèvres invisibles.

Mme de Villeparisis demanda à son cocher de prendre la vieille route de Balbec pour rentrer. Cette route était pareille à bien d'autres de ce genre qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une grande longueur. Sur le moment, le narrateur ne lui trouva pas un grand charme, il était seulement content de rentrer. Mais par la suite, cette route devint pour lui une cause de joie en restant dans sa mémoire comme une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles il passerait plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage s’embrancherait aussitôt sans solution de continuité et ainsi communiqueraient immédiatement avec son coeur. Quand le narrateur voyait la lune sur le chemin du retour, il citait Hugo, Vigny ou Chateaubriand. Alors Mme de Villeparisis était encore une fois désobligeante à l'égard de ces grands écrivains. Elle reprochait aussi à Balzac d'avoir prétendu peindre une société où il n'était pas reçu et dont il avait raconté 1000 invraisemblances. Elle affirmait que Victor Hugo n'avait reçu le titre de grand poète qu'en vertu de son indulgence intéressée pour les dangereuses divagations des socialistes.

Quand le narrateur et sa grand-mère dînaient avec Mme de Villeparisis, la marquise se souvenait de son éducation et des façons aristocratiques avec lesquels une grande dame doit montrer à des bourgeois qu'elle est heureuse de se trouver avec eux et de n'afficher aucune morgue. On retrouvait alors ce pli professionnel d'une dame du faubourg Saint-Germain. Elle n'était pas naturelle et affichait des excès de politesse.

Le narrateur dit à sa grand-mère que les qualités de Mme de Villeparisis : le tact, la finesse, la discrétion, l'effacement de soi-même n'étaient peut-être pas bien précieuses. Sa grand-mère lui répondit qu'il devait au contraire rechercher ce genre de qualité à cause de son penchant maladif à la tristesse et l'isolement. De cette façon, il pourrait trouver une distraction et un apaisement. Elle ne voulait pas que son petit-fils subisse les souffrances de Baudelaire, d'Edgar Poe ou de Verlaine.

Le narrateur rencontra un homme grand et mince aux yeux pénétrants et aux cheveux dorés. C'était le marquis de Saint-Loup-en-Bray. Il était célèbre pour son élégance. Les plus jolies femmes du grand monde se l'étaient disputé. À cause de son extraordinaire beauté, certains lui trouvaient un air efféminé mais on savait combien il était viril et aimait passionnément les femmes. Il était le neveu de Mme de Villeparisis. Saint-Loup ne chercha pas à se rapprocher du narrateur ni de sa grand-mère. Le narrateur put sentir l'insolence et la dureté naturelle de Saint-Loup. Mme de Villeparisis ne put faire autrement que de présenter son neveu au narrateur quand ils se retrouvèrent dans un chemin étroit. Aucun muscle de son visage ne bougea. Pourtant il tendit la main au narrateur. Le lendemain il fit passer sa carte au narrateur. Ils passèrent plusieurs heures ensemble tous les jours pour parler de littérature. Saint-Loup témoigna de la sympathie pour le narrateur. Le narrateur se rendit compte que ce jeune homme était à la fois aimable et prévenant. Au bout de peu de temps, Saint-Loup devait laisser au narrateur voir un autre être bien différent de celui que l'on pouvait soupçonner. Saint-Loup avait l'air d'un aristocrate n'avait d'estime et de curiosité que pour les choses de l'esprit. Il passait des heures à étudier Nietzsche et Proudhon.

Il était le fils du comte de Marsantes. Mais Robert de Saint-Loup avait un souvenir un peu méprisant d'un père qui s'était occupé toute sa vie de chasse et de course et avait bâillé à Wagner et raffolé d'Offenbach. Saint-Loup ne comprenait pas pourquoi le narrateur n'était pas davantage sérieux. Dès les premiers jours, il fit la conquête de la grand-mère du narrateur grâce à son naturel.

La grand-mère du narrateur appréciait l'élégance de Saint-Loup. Elle retrouvait même le charme de ce naturel dans l'incapacité que Saint-Loup avait gardée de l'enfance d'empêcher son visage de refléter une émotion. Elle aimait également la sympathie que Saint-Loup manifestait pour son petit-fils. Le narrateur était triste et embarrassé de ne pouvoir répondre à l'amitié de Robert de Saint-Loup avec la même intensité. Quelquefois le narrateur se reprochait de prendre plaisir à considérer son ami comme une oeuvre d'art.

C'est parce qu'il était un gentilhomme que son activité mentale et ses aspirations socialistes faisaient rechercher à Saint-Loup de jeunes étudiants prétentieux. Se croyant l'héritier d'une caste ignorante et égoïste, il cherchait sincèrement à ce que ces étudiants lui pardonnent ses origines aristocratiques. Il était amené à faire des avances à des gens dont les parents du narrateur auraient été stupéfaits qu'il ne se détourne pas. Ainsi, un jour Saint-Loup et le narrateur entendirent sur la plage des propos antisémites. Ces propos étaient prononcés par un camarade du narrateur : Bloch. Saint-Loup demanda immédiatement au narrateur de rappeler à Bloch qu'ils s'étaient rencontrés au Concours général. Bloch était venu avec ses soeurs. Il y avait beaucoup de juifs à Balbec. Ils étaient toujours ensemble au casino ou au bal. Ils formaient un cortège homogène.

Bloch avait demandé au narrateur s'il était en train de traverser une jolie crise de snobisme parce qu'il fréquentait Saint-Loup. Le narrateur pensait que la bonté était le sentiment le plus répandu dans l'humanité. Selon lui, chacun de nos amis a tellement ses défauts que, pour continuer à l'aimer, nous sommes obligés d'essayer de nous consoler d'eux en pensant à son talent, sa bonté, sa tendresse. Malheureusement notre complaisante obstination à ne pas voir le défaut de notre ami est surpassée par celle qu'il met s’y adonner à cause de son aveuglement ou de celui qu'il prête aux autres. Le narrateur pensait également qu'il ne fallait jamais parler de soir parce que c'est un sujet ou on peut être sûr que la vue des autres et la nôtre propre ne concordent jamais.

Et à la mauvaise habitude de parler de soi et de ses défauts il faut ajouter, comme faisant bloc avec elle, cette autre de dénoncer chez les autres des défauts précisément analogues à ceux qu'on a. Ainsi Bloch était mal élevé, snob et, appartenant à une famille peu estimée, supportait les incalculables pressions que faisaient peser sur lui les chrétiens mais aussi les castes juives supérieures à la sienne. Alors le narrateur avait envie de lui répondre que s’il était snob, il ne le fréquenterait pas. Mais il lui dit seulement qu'il était peu aimable. De plus, il trouvait que la qualité de sa conversation était inégale. Il avait appris que Bloch avait dit à Robert Saint-Loup il trouvait le narrateur snob. Bloch n'en avait dit pas moins de Saint-Loup au narrateur. C'était Bloch lui-même qui avait avoué lui-même ses médisances aux deux amis.

Le narrateur tenait de sa mère et de sa grand-mère d'être incapable de rancune et de ne jamais condamner personne. Du reste, le narrateur préférait la société des hommes qui vous chérissent et s'attendrissent jusqu'à pleurer puis prennent leur revanche quelques heures plus tard en faisant une cruelle plaisanterie sur vous. Un jour, Bloch invita le narrateur et Saint-Loup chez son père. Il avait adressé cette invitation parce qu'il avait le désir de se lier plus étroitement avec Saint-Loup. Il formait ainsi le voeu que Saint-Loup le ferait pénétrer dans les milieux aristocratiques. Le père de Bloch après avoir entendu le nom du marquis de Saint-Loup- en-Bray avait éprouvé une commotion violente. Il avait jeté sur son fils, capable de s'être fait de telles relations, un regard admiratif. Bloch sentait que son père le traitait de dévoyé parce qu'il vivait dans l'admiration de Leconte de Lisle, Hérédia et autre « bohèmes ». Mais le dîner dut être reporté car Saint-Loup avait dû attendre un oncle qui allait venir passer 48 heures auprès de Mme de Villeparisis.

L’oncle Palamède se distinguait comme particulièrement difficile d'accès car dédaigneux et entiché de sa noblesse, formant, avec la femme de son frère et quelques autres personnes choisies, ce qu'on appelait le cercle des Phénix. Chez le comte de Paris il était connu sous le sobriquet du « Prince » à cause de son élégance et de sa fierté.

Dans sa jeunesse, un homme lui avait fait des propositions. L'oncle avait fait semblant de ne pas comprendre puis était revenu avec deux amis pour déshabiller le coupable et le frapper jusqu'au sang. En toutes circonstances, il faisait ce qui lui plaisait et il était imité aussitôt imité par les snobs.

Un jour, le narrateur croisa devant le casino un homme qui semblait attendre quelqu'un. Il crut que c'était un escroc d'hôtel qui préparait un mauvais coup. Cet homme était connu de la marquise de Villeparisis qui le présenta au narrateur.

C'était le baron de Charlus, l'oncle de Saint-Loup. Il n'adressa pas la parole au narrateur. Alors le narrateur demanda à Saint-Loup si c'était vrai que son oncle était un Guermantes comme l'avait dit Mme Villeparisis. Robert le lui confirma. C'était le frère du possesseur actuel du château. Ainsi s'apparentait aux Guermantes Mme de Villeparisis restée si longtemps pour le narrateur la dame qui lui avait donné une boîte de chocolat tenue par un canard quand il était petit, plus éloignée alors du côté de Guermantes que si elle avait été enfermée dans le côté de Méséglise. La marquise subit brusquement une hausse fantastique dans le coeur du narrateur. Robert expliqua au narrateur que sa tante était la nièce de Mme de Villeparisis. Son oncle avait choisi le titre de baron de Charlus par protestation et avec une apparente simplicité dans laquelle se trouvait beaucoup d'orgueil. Le narrateur demanda Robert si parmi les nombreuses maîtresses que son oncle avait eues ne se trouvait pas aussi Mme Swann. Robert voulut le convaincre du contraire. La grand-mère du narrateur fut enchantée de M. de Charlus car elle le trouvait intelligent et sensible. Elle lui avait pardonné aisément son préjugé aristocratique.

Avant de partir déjeuner chez la princesse de Luxembourg, Charlus annonça au narrateur qu'il prendrait le thé après-dîner dans l'appartement de la marquise de Villeparisis. Il espérait que le narrateur voudrait bien l'accompagner avec sa grand-mère. Le soir, le narrateur comprit que Charlus avait oublié l'invitation. Mais il sut donner le change en manifestant ouvertement de la joie devant la marquise de Villeparisis. Mme de Villeparisis pour plaire à son neveu parut soudain avoir trouvé à la grand-mère du narrateur de nouvelles qualités. Il voulut rappeler à M. Charlus que c'était lui qui les avait invités mais il ne répondit pas. Le narrateur crut voir flotter sur les lèvres de Charlus le sourire de ceux qui de très haut jugent les caractères et les éducations.

 

Durant la soirée, Charlus n'adressa pas la parole au narrateur mais seulement à sa grand-mère. Le narrateur avait remarqué que Charlus était bienveillant pour les femmes et avait à l'égard des hommes et particulièrement des jeunes gens une violence qui rappelait celle des misogynes pour les femmes. Il reprochait aux jeunes gens d'aujourd'hui d'être trop efféminés. Il n'admettait même pas qu'un homme porte une seule bague.

Mais ce parti pris de virilité ne l'empêchait pas d'avoir des qualités de sensibilité des plus fines. Ainsi, il accepta de décrire un château où avait séjourné Mme de Sévigné pour la grand-mère du narrateur. La grand-mère du narrateur trouvait à Monsieur de Charlus des délicatesses et une sensibilité féminines. Le narrateur et sa grand-mère se dirent plus tard que Monsieur de Charlus avait dû subir l'influence profonde d'une femme, peut-être sa mère. Le narrateur pensait plutôt à une maîtresse. Il pensait que les femmes avec lesquelles ils vivaient affinaient les hommes.

Charlus en voulait à la famille Israël d'avoir racheté une demeure qui avait appartenu aux Guermantes. Il estimait que cette famille devait être jetée en prison pour avoir détruit le parc de Lenôtre de cette demeure. Il estimait également que cette famille devait être jetée en prison pour beaucoup d'autres choses. La grand-mère du narrateur lui fit signe de monter se coucher et Robert avait fait allusion devant M. Charlus à la tristesse que le narrateur éprouvait souvent le soir avant de s'endormir. Il fut surpris que Charlus vienne le voir dans sa chambre. Il avait appris par Robert que le narrateur admirait les livres de Bergotte. Il était venu lui apporter un livre de Bergotte et le narrateur le remercia avec émotion. Le lendemain, Charlus retourna voir le narrateur quand il était dans son bain. Le narrateur fut étonné de l'entendre lui dire, en lui pinçant le cou, avec une familiarité et un rire vulgaires : « mais on s'en fiche bien de sa vieille grand-mère ? Hein ! ». Charlus lui conseilla de s'abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels pour n'être pas sous-entendus et de ne pas partir en guerre pour répondre aux choses qu'on lui disait avant d'avoir pénétré leur signification. Puis il demanda de rendre le livre de Bergotte qu'il lui avait prêté la veille.

Une fois Monsieur de Charlus parti, le narrateur put se rendre chez Bloch avec Robert. C'est là qu'il comprit pendant cette petite fête que les histoires faussement trouvées drôles par son camarade étaient des histoires de son père. Le narrateur trouvait que Bloch père débitait des anecdotes saugrenues.

Le narrateur avait pu remarquer l'importance illusoire de M. Bloch père. Il avait aussi remarqué qu'il se permettait de juger les écrits de Bergotte sans les avoir lus. Pourtant ses enfants le considéraient comme un homme supérieur.

Bloch père étant dit que Bergotte ne serait plus aujourd'hui reçu dans son cercle. Tremblant d'avoir sous-estimé l'adversaire, Saint-Loup demanda si ce cercle était celui du jockey club. M. Bloch répondit non d'un air négligé, fier et honteux.. Bloch fils croyait savoir que Bergotte aller se présenter à l'Académie. Son père répondit que Bergotte n'avait pas un bagage suffisant. Sur ce point, l'oncle de Bloch père était d'avis différents. Alors Bloch père ne perdit plus une occasion d'invectiver son malheureux oncle. M. Nissim Bernard attristé inclina vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon.

M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de tous les ennuis qu'ils lui causaient. Nissim Bernard dit à Saint-Loup qu’il avait bien connu son père. Alors M. Bloch conseilla à Saint-Loup de ne pas faire attention aux propos de son oncle. Alors l'oncle, blessé, arrêta brusquement son récit et resta muet jusqu'à la fin du dîner.

M. Bloch fit servir du vin mousseux qu'il affirma être du champagne et proposa à ses invités de se rendre au théâtre assurant qu'il avait réservé des fauteuils d'orchestre. En réalité, il avait fait prendre des parterres qui coûtaient moitié moins car il était avare. Dehors, Bloch demanda au narrateur quel était cet excellent fantoche en costume sombre qu'il avait vu son camarade promener l'avant-veille sur la plage. Saint-Loup, piqué, répondit que c'était son oncle. Bloch, loin de s'excuser, en rajouta et Robert fut furieux. Puis Bloch demanda au narrateur quelle était donc cette belle personne avec laquelle il avait rencontré son ami au jardin d'acclimatation et qui était accompagnée d'un monsieur et d'une jeune fille. Il voulait parler des Swann. Le narrateur en fut étonné. Bloch prétendit avoir passé un bon moment avec Mme Swann dans le train. Il voulait donc connaître son adresse. Il était sûr que Mme Swann était une professionnelle qui s'était donnée à lui trois fois de suite et de manière la plus raffinée.

Quelques jours plus tard, Bloch se rendit chez le narrateur mais le narrateur était absent. C'est Françoise qui l'avait reçu mais elle était incapable de dire au narrateur quel était le nom du visiteur. Par déduction, le narrateur devina qu'il s'agissait de Bloch. Françoise avait été déçue d'apprendre que Saint-Loup était républicain. Elle était monarchiste. Finalement elle se réconcilia avec Saint-Loup en se disant qu'il faisait semblant d'être républicain car cela devait l'arranger pour ses affaires. Saint-Loup avait un préjugé contre les gens qui le fréquentaient et il allait rarement dans le monde aristocratique. Robert avait pour maîtresse une femme de théâtre. Ses proches parents accusèrent cette liaison de lui être fatale. La maîtresse de Saint-Loup lui avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la passion. De plus, elle l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Avec son instinct de femme et appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que son amant aurait sans elle méconnues, elle avait toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie. Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance. Bientôt Saint-Loup commença à se soucier des autres grâce à sa maîtresse. Elle avait mis du sérieux dans sa vie et des délicatesses dans son coeur. Puis elle avait commencé à trouver son amant bête et ridicule parce que les amis qu'elle avait parmi de jeunes auteurs et acteurs lui avaient assuré que Saint-Loup l'était. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le moment d'une rupture définitive. Pourtant Saint-Loup faisait pour elle des sacrifices. Il semblait difficile qu'elle trouve un autre amant qui en consenti de semblables. Il s'était refusé à lui constituer un capital mais il avait emprunté beaucoup d'argent pour qu'elle ne manque de rien tout en ne lui remettant qu'au jour le jour. Cette période dramatique de leur liaison était arrivée maintenant à son point le plus aigu. Elle lui avait défendu de rester à Paris et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec. Malgré tout, Saint loup avait obtenu d'elle qu'elle vienne chez une tante dire des fragments d'une pièce symboliste. Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main dans un costume copié de l'«Ancilla Domini » son entrée avait été accueillie dans cette assemblée d'hommes de cercle et de  duchesses par des fous rires. La tante de Saint-Loup avait été unanimement blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque. L'actrice avait dit à son amant que parmi les hommes présents il n'y en avait pas un qui ne lui avait fait de l'oeil et c'est parce qu'elle les avait repoussés qu'ils avaient cherché à se venger. Cela avait changé l'antipathie de Robert pour les gens du monde en une horreur autrement plus profonde et douloureuse.

Robert passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse des lettres car elle trouvait le moyen d'avoir une brouille avec lui à distance. Alors il lui demandait ce qu'il avait fait de mal et était prêt à reconnaître ses torts. Elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs dénuées de sens. Robert avait proposé à la grand-mère du narrateur de la photographier. Le narrateur avait été surpris que sa grand-mère affiche de la coquetterie. Françoise remarqua l'agacement du narrateur et s'empressa involontairement de l'accroître en lui tenant un discours sentimental sur sa maîtresse. La grand-mère s'apercevant que son petit-fils avait l'air ennuyé proposa de renoncer à la science de pose. Alors il l'assura qu'il n'y voyait aucun inconvénient et la laissa se faire belle. Il réussit du moins à faire disparaître de son visage cette expression joyeuse qui aurait dû le rendre heureux mais qui lui apparaissait comme la manifestation exaspérante d'un travers mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur. La mauvaise humeur du narrateur venait surtout que cette semaine-là sa grand-mère avait paru le fuir. Robert avait été obligé d'aller à Doncières. Alors le narrateur regardait seul les jeunes femmes sur la plage ou au casino. S'il devait bientôt mourir, il aurait aimé savoir comment elles étaient faites de près. Il ne se rendait pas compte qu'il y avait un désir de possession à l'origine de sa curiosité.

Son regard s'arrêta sur un groupe de jeunes filles qui longeaient la plage avec leurs bicyclettes. En les écoutant, il comprit qu'elles appartenaient à la population fréquentant les vélodromes et devaient être les jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. Il n'avait aucune idée commune avec ces jeunes filles et il savait qu'il ne pourrait se lier avec elles et leur plaire.

Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Ni parmi les actrices, où les paysannes, où les demoiselles de pensionnat religieux. Les jeunes filles de la plage de Balbec étaient imprégnées d'inconnu et d'inestimablement précieux mais aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient un exemplaire si délicieux du bonheur inconnu et possible de la vie. C'était presque pour des raisons intellectuelles que le narrateur était désespéré de ne pas pouvoir faire l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on désire.

Le narrateur ne savait pas pourquoi il se disait dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une des jeunes filles aperçues sur la plage. Il ne cessa plus de se demander comment il pourrait connaître la famille Simonet.

Il avait demandé à Aimé de lui livrer la liste des occupants. Aimé profita pour lui dire que Dreyfus était 1000 fois coupable. C'était un monsieur très lié dans l'état-major qui lui avait dit.

Sur la liste, le narrateur repéra le nom des Simonet. Il espérait que Robert l'aiderait à trouver Mlle Simonet. Malheureusement Robert devait retourner tous les jours à Doncières. De plus, Robert ne voulait pas s'intéresser à une jeune fille car à cause d'une sorte de croyance superstitieuse, il pensait que de sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse.

Le narrateur se rendit à Rivebelle avec Robert et cela lui procurera l'excitation d'un plaisir nouveau. Dans ces moments-là, il n'avait plus peur de tomber malade et ne ressentait plus l'importance de travail. Il était un homme nouveau qui n'était plus le petit-fils de sa grand-mère. Il consommait plus d'alcool. Le restaurant de Rivebelle réunissait en un même moment plus de femmes au fond desquelles sollicitaient au narrateur des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des voyages ne lui en eût fait rencontrer en une année. Il se sentait plus puissant et presque irrésistible. Il lui semblait que son amour avait précisément de la beauté touchante et la séduction de la musique qu'il pouvait entendre au restaurant. Le narrateur rencontra dans ce restaurant la belle princesse de Luxembourg. Ils se saluèrent. Le narrateur pensait que ce n'était pas l'allégresse du moment présent mais les sages réflexions du passé qui nous aident à préserver le futur. Mais à Rivebelle il ne voyait pas plus loin que la félicité de la minute présente. Il adhérait tout entier à l'odeur de la femme qui était à sa table voisine.

Il connaissait l'exaltation et tout le reste : parents, travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un flocon d'écume dans un grand vent. Robert connaissait presque toutes les femmes de Rivebelle. Il n'y en avait guère qu’il n'eût connu pour avoir passé au moins une nuit avec elles. Mais il ne les saluait pas si elles étaient avec un homme. L'indifférence qu'on lui savait pour toute femme qui n'était pas son actrice lui donnait aux yeux des femmes de Rivebelle un prestige singulier. Le narrateur aurait voulu que Robert le présente à ces femmes et que celle-ci lui accordent un rendez-vous même si le narrateur n'aurait pas pu l'accepter.

Il se doutait que Robert se rappelait des cheveux défaits et de la bouche pâmée, des yeux mi-clos de toutes ces femmes.

Après une longue nuit de repos, le narrateur se rappela d'une jeune femme triste qu'il avait vue à Rivebelle. Il lui semblait qu'elle l’avait remarqué mais Robert ne la connaissait pas et croyait qu'elle était comme il faut. À présent, il était prêt à tout pour la retrouver. Il interrogea plusieurs clients de l'hôtel qui venaient presque tous les ans à Balbec au sujet des jeunes filles qu'il avait vues sur la plage. Ils ne purent le renseigner.

Le narrateur et Robert avait, deux ou trois fois, vu venir s'asseoir à une table en homme de grande taille et très musclé à la barbe grisonnante. Ils avaient demandé au patron qui était ce dîneur obscur. C'était le célèbre peintre Elstir. Swann avait une fois prononcé son nom devant le narrateur. Aussitôt passa sur le narrateur et sur Robert comme un frisson, la pensée qu'Elstir était un grand artiste et un homme célèbre. Alors ils lui écrivirent une lettre pour se présenter comme deux amateurs passionnés de son talent mais également comme amis de Swann.

 

L'artiste accepta de leur parler. Il proposa au narrateur d'aller le voir à son atelier de Balbec, invitation qu'il n'adressa pas à Robert.

Il prodigua pour le narrateur une amabilité qui était aussi supérieure à celle de Robert que celle-ci à l'affabilité d'un petit-bourgeois. Robert cherchait à plaire alors que le peintre aimait à se donner. Il aurait donné avec joie à quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute d'une société supportable, il vivait dans un isolement que les gens du monde appelaient de la pose et de la mauvaise éducation et sa famille de l'égoïsme et de l'orgueil.

Le narrateur se promit d'aller à l'atelier de Elstir dans les deux ou trois jours suivants mais le lendemain, en accompagnant sa grand-mère tout au bout de la digue vers les falaises de Canapville, il croisa une jeune fille qui ressemblait à celle de la petite bande qui l'avait tant ému. Elle jeta dans sa direction un regard rapide ; les jours suivants, quand le narrateur revit la petite bande sur la plage, et même plus tard quand il connut toutes les jeunes filles qui la composaient, il n'eut jamais la certitude absolue que la jeune fille à la bicyclette était bien celle qu'il avait vue ce soir-là au bout de la plage. Le désir du narrateur se portait une fois sur l'une des jeunes filles, une fois plutôt sur l'autre. Le narrateur avait raconté son entrevue avec Elstir à sa grand-mère. Elle s'était réjouie de tout le profil intellectuel qu'il pouvait tirer de son amitié. Elle s'étonnait de l'élégance de son petit-fils car il s'était soudain souvenu de costumes qu'il avait jusqu'ici laissés au fond de sa malle. À présent, il en portait chaque jour un différent. Il prenait tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où il espérait pouvoir rencontrer les jeunes filles. Il les aimait toutes et leur rencontre possible était pour ses journées le seul élément délicieux qui faisait seul naître en lui de ces espoirs où on briserait tous les obstacles. Sa grand-mère lui témoigna un mépris qui lui sembla procéder de vues un peu étroites. Elle reprochait à son petit-fils de snober Elstir alors il finit par obéir avec d'autant plus d'ennui que le peintre habitait assez loin de la digue.

Le narrateur trouva la maison que le peintre louait très laide mais il se sentit parfaitement heureux en découvrant les oeuvres d'Elstir car il sentait la possibilité de s'élever à une connaissance poétique. C'était pour lui comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle création du monde. Le peintre avait utilisé divers rectangles de tôles pour représenter une vague de la mer écrasant avec colère sur le sable son écume lilas. Les rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement, c'était de ceux-là qu'était faite l'oeuvre d'Elstir. Le peintre avait su habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de démarcation absolue, entre la terre et l'océan. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée d'été, un rentrant de la mer semblait, enfermé dans des murailles de granit rose, n'être pas la mer, laquelle commençait plus loin.

Le narrateur se croyait bien loin des jeunes filles jusqu'à ce qu'il se rende jusqu'au fond de l'atelier, devant la fenêtre qui donnait derrière le jardin sur une étroite avenue. Tout à coup apparut la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues. Elle salua le peintre. Le narrateur demanda à Elstir il connaissait la jeune fille. Le peintre répondit qu'elle s'appelait Albertine Simonet. Il nomma aussi les autres amies de Simone que le narrateur lui avait décrites avec assez d'exactitude. Le narrateur avait situé dans un milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie du monde de l'industrie. En réalité, elles étaient des filles de bourgeois. Le peintre expliqua au narrateur qu'il n'y avait pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne passe devant l'atelier et n'rentre lui faire un bout de visite.

Alors le narrateur désespéra ainsi par la pensée que s'il avait été voir le peintre aussitôt que sa grand-mère lui avait demandé de le faire alors il aurait probablement depuis longtemps déjà fait la connaissance d'Albertine.

Elstir ne se suffisait plus à lui-même à présent car il n'était plus que l'intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et le narrateur. Il voulut se rendre à la plage pour retrouver les jeunes filles avec le peintre mais ce dernier demanda au narrateur d'attendre qu'il ait terminé sa toile. Alors le narrateur passa le temps en regardant une toile qu’Elstir avait peinte en 1872. C'était une actrice travestie en homme. Il ne peut contenir son admiration. Il demanda au peintre était devenu le modèle. Le peintre parut étonné et demanda au narrateur de cacher la toile car sa femme arrivait et bien que la jeune personne représentée sur la toile n'avait joué aucun rôle dans sa vie, il était inutile que sa femme pût voir cette aquarelle.

Mme Elstir ne resta pas très longtemps. Le narrateur la trouva très ennuyeuse. Mais il réalisa que Mme Elstir était une créature immatérielle, un portrait exécuté par son mari. Puis le narrateur se rendit sur la digue avec Elstir. Ils rencontrèrent les jeunes filles. Il avait attendu que le peintre le présente aux jeunes filles. Et maintenant que ce moment était arrivé, il regrettait son désir et presque d'être sorti avec Elstir. Mais le peintre ne présenta pas le narrateur aux jeunes filles. Il se contenta de les saluer et de les laisser partir. Tout était manqué.

Ce jour-là, Albertine n'était pas apparue au narrateur la même que les précédentes fois. La croyance, puis l'évanouissement de la croyance, que le narrateur allait connaître Albertine avait rendu celle-ci presque insignifiante puis infiniment précieuse à ses yeux. Quelques années plus tard, la croyance, puis la disparition de la croyance qu'Albertine lui était fidèle, amènerait des changements analogues. Il dit à Elstir qu'il aurait été content de connaître les jeunes filles alors le peintre lui demanda pourquoi il était resté à des lieues. Elstir voulut offrir une esquisse au narrateur. Il répondit qu'il désirait avoir une photographie du petit portrait de Miss Sacripant. C'était en réalité un portrait d'Odette de Crécy. Le narrateur trouvait que ce portrait peu ressemblant et pourtant il y avait là un être qu'il sentait bien avoir déjà vu. Le narrateur pensait que le portrait d'Odette par Elstir était le contemporain d'un des nombreux portraits que Manet ou Whistler ont peint d'après tant de modèles disparus qui appartiennent déjà à l'oubli ou l'histoire.

Le narrateur se demanda si Elstir, cet homme de génie, ce solitaire, ce philosophe à la conversation magnifique et qui dominait toutes choses fût le peintre ridicule et pervers adopté jadis par les Verdurin. Alors il lui demanda s'il avait connu les Verdurin. Elstir reconnut avoir fait partie du clan. Le narrateur fut déçu. Le peintre s'en rendit compte. Il expliqua au narrateur qui n'existait d'homme, si sage qu'il soit, n'ayant mené une vie dont le souvenir lui était désagréable et qu'il souhaitait être aboli. Mais il ne fallait absolument pas regretter car cela permettait de passer par toutes les incarnations ridicules ou odieuses permettant de précéder la sagesse. L'apaisement apporté par la probabilité de connaître maintenant les jeunes filles quand il le voudrait fut d'autant plus précieux au narrateur qu'il n'aurait pu continuer à les guetter les jours suivants. En effet, il allait être pris par les préparatifs du départ de Saint-Loup. La grand-mère du narrateur, avez-vous lu le remercier des gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour son petit-fils alors le narrateur lui donna l'idée de faire venir de nombreuses lettres autographes de Proudhon dont Robert était l'admirateur. Robert les lut avidement. Il fut pris d'une joie immense et devint écarlate comme un enfant quand la grand-mère du narrateur lui dit que ces lettres étaient pour lui.

Le narrateur était venu le raccompagner à la gare avec Bloch. Mais Robert ne souhaitait inviter à Doncièreq que le narrateur et surtout pas Bloch. Alors Robert employa un ton signifiant à Bloch qu'il était invité tout en lui conseillant de ne pas venir.

Le narrateur reçut une lettre de Robert qui lui annonçait la visite surprise de son amie. Robert voulait la présenter au narrateur. À ce moment-là, le narrateur influencé par Elstir essayait de trouver la beauté là où il ne s'était jamais figuré qu'elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des natures mortes. Quelques jours plus tard, Elstir donna une petite matinée où le narrateur put rencontrer Albertine.

Il connut le plaisir d'avoir rencontré Albertine qu'une fois rentré chez lui. Mais il ressentit tout de suite la gravité de cette présentation. Il fut étonné de l'entendre se servir de l'adverbe « parfaitement » au lieu de « tout à fait ». Pour le narrateur, cela indiquait un degré de civilisation et de culture auquel il n'aurait pu imaginer qu'atteigne la bacchante à bicyclette. Pour commencer, il trouvait Albertine assez intimidée et comme il faut alors qu'il l'avait trouvée mal élevée lors de sa première vision.

Une fois rentré chez lui, il repensa à cette matinée en revoyant l'éclair au café, qu'il avait fini de manger avant de se laisser conduire par Elstir auprès d'Albertine. Il repensa également à la Rose qu'il avait donnée au vieux monsieur. Il avait l'impression de voir ce tableau comme s'il n’avait existé que pour lui. Mais quelques mois plus tard, à son grand étonnement, Albertine se rappelait des mêmes détails de leur première rencontre. Il avait beau être assez désappointé d'avoir trouvé en Mlle Simonet une jeune fille trop peu différente de tout ce qu'il connaissait, le narrateur se disait qu'elle pourrait connaître ses amies de la petite bande de la plage. Il revit Albertine sur la plage et fut étonné par son ton rude et ses manières « petite bande ». Chaque fois que le narrateur passait quelques jours sans revoir Albertine, il s'exaltait en se répétant : « on ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel Albertine avait prononcé cette phrase. Le narrateur pensait alors qu'il n'existait pas de personne plus désirable.

 

Le narrateur finit par immobiliser dans son souvenir le grain de beauté d'Albertine comme il avait pu immobiliser la fameuse phrase musicale de Vinteuil grâce à la partition. Le grain de beauté était sur la lèvre d'Albertine. Le groupe de jeunes filles s'approcha d'Albertine et du narrateur. Il aurait voulu les saluer. Malheureusement Albertine se contenta de leur faire bonjour de la main. Un jeune homme arriva. C'était le joueur de baccara dont les folies indignaient la femme du premier président. Il était le fils d'un très riche industriel.

Le narrateur fut frappé par la connaissance de tout ce qui était vêtements, manière de les porter, cigares, boissons anglaises, chevaux que ce jeune homme possédait dans ses moindres détails sans pour cela posséder la moindre culture intellectuelle. Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son père, président du syndicat des propriétaires de Balbec. Le jeune homme s'appelait Octave. Pensant que s'il connaissait leurs amis, le narrateur aurait plus occasion de voir les jeunes filles, il aurait souhaité qu'Albertine lui présente Octave. Mais Albertine lui répondit qu'elle ne pouvait pas le présenter à un gigolo. Bloch croisa Albertine et le narrateur. Albertine demanda quel était son nom. Bloch annonça au narrateur qu'il allait voir Saint-Loup. Le narrateur ne souhaitait pas l'accompagner alors son ami s'en alla. Albertine le trouvait assez joli garçon et pourtant il la dégoûtait. Le narrateur n'avait jamais songé que Bloch pût être joli garçon. Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine à cause des mauvais côtés de celle-ci, sa grossièreté et de l'insensibilité de la petite bande. D'ailleurs plus tard, quand le narrateur présenta Bloch a Albertine, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas.

Quand Albertine apprit que Bloch était juif, elle s'écria : « je l'aurai parié que c'était un youpin ». Bloch continua de l'irriter car, comme beaucoup d'intellectuels, il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Le narrateur n'arrivait pas à savoir s'il était compris par Albertine. Essayer de se lier avec Albertine lui apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu sinon avec l'impossible. C'était un exercice aussi malaisé que dresser un cheval.

Le narrateur avait projeté une excursion avec Albertine et il s'était promis d'être plus hardi avec elle. Mais quand il se trouva de nouveau avec Albertine, il lui dit tout autre chose que ce qu'il avait projeté. Il était embarrassé devant certains de ses regards et de ses sourires. Il était hésitant comme un élève devant les difficultés d'une version grecque.

Albertine présenta une de ses amies, celle qui avait sauté par-dessus le premier président, Andrée. Cinq Messieurs passèrent devant eux. C'était le dentiste de Balbec, le maire de Balbec, le professeur de danse, le chef d'orchestre puis Octave. Le narrateur apprit qu'Octave était assez aimé par les Verdurin. Mais Octave parla avec dédain des fameux mercredis. Il ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking. Puis ce fut le tour d'André qui n'adressa pas la parole au narrateur. Des jeunes filles, les demoiselles d'Ambresac passèrent. Le narrateur est Albertine les saluèrent.

C'était les filles d'une parente de Mme de Villeparisis. Elles avaient l'air d'appartenir à une autre humanité qu'Albertine. Albertine trouvait que le narrateur semblait aimer les petites oies blanches. Elle savait qu'une d'entre elles était fiancée au marquis de Saint-Loup. Albertine trouvait qu'elles s'habillaient et d'une manière ridicule surtout pour aller jouer au golf avec des robes de soie. Puis Albertine parla des robes de la femme d'Elstir. C'étaient des robes élégantes mais simples que le peintre faisait faire pour sa femme à des prix fous. Albertine avait fait un peu de peinture avec Elstir et il lui avait donné des notions. En réalité, bien que cela ne se voyait guère encore, Albertine était très intelligente Elstir avait eu sur elle une influence heureuse. Le narrateur ressentit tout à coup beaucoup de chagrin que Robert lui eût caché ses fiançailles et fît quelque chose d'aussi mal que se marier sans avoir rompu avec sa maîtresse. Quelques jours plus tard, le narrateur fut présenté à André. Deux jours plus tard, Elstir lui dit la sympathie très grande qu'Andrée avait pour lui. Albertine présenta au narrateur une autre de ses amis. C'étaient celle qui avait dit : « ce pauvre vieux, y m’fait de la peine », en parlant du premier président et que le narrateur avait trouvée si cruelle sur la plage.

Le narrateur se rappelait l'avoir vue souvent le soir se promenant sur la plage. Il pensait que c'était probablement avec l'espoir de le rencontrer. Elle s'appelait Gisèle. Elle parla des innombrables crasses qu'Andrée lui avait faites. Albertine se plaça obstinément entre Gisèle et le narrateur. Alors Gisèle s'en alla. Le narrateur reprocha à Albertine d'avoir était désagréable avec Gisèle. Albertine répondit que Gisèle devait apprendre à être plus discrète. Puis Albertine expliqua au narrateur que Gisèle n'était pas flirt du tout il posant que le narrateur devait aimer les jeunes filles flirt. Elle lui apprit que Gisèle devait rentrer à Paris pour ses examens. Elle en profita pour se plaindre d'un sujet qui était : « d'Alceste ou de Philinte, qui préféreriez-vous avoir comme ami ? ». Albertine pensait que les jeunes filles n'étaient pas censées avoir pour ami des Messieurs. Cette phrase, en lui montrant qu'il avait peu de chances d'être admis dans la petite bande, fit trembler le narrateur.

En rentrant à l'hôtel, le narrateur attendit le retour de sa grand-mère pour la supplier de le laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion. Il avait pour projet de retrouver Gisèle dans le train de Paris. Mais il échoua à cause d'un arrêt prolongé devant la barrière de la gare. Il n'avait pu rejoindre le train. Quelques jours plus tard, malgré le peu d'empressement qu'Albertine avait mis à présenter le narrateur à ses amies, il finit par connaître toute la petite bande. Bientôt, il passa toutes ses journées avec ces jeunes filles.

Il pouvait distinguer les points imperceptibles qui se révéleraient dans les visages des jeunes filles. Il comparait les futurs défauts physiques des jeunes filles au dreyfusisme, au cléricalisme, à l'héroïsme national tenus en réserve pour la circonstance et qui étaient prêts à entrer en scène. Le narrateur imaginait donc les jeunes filles en vieilles dames sur cette plage de Balbec. Il refusa les rendez-vous que lui opposèrent Mme de Villeparisis ou Robert pour rester uniquement avec les jeunes filles. Quand il pleuvait, le narrateur se rendait au casino avec les jeunes filles. Et il les aidait à jouer de mauvais tours au professeur de danse. Il se rendait compte qu'Andrée n'était pas dionysiaque mais au contraire frêle et intellectuelle. Il la trouvait plus affectueuse qu'Albertine. Andrée était extrêmement riche et faisait profiter de son luxe Albertine qui était pauvre et orpheline.

Elstir avait expliqué au narrateur qu'il avait tort de ne pas vouloir se rendre à l'hippodrome ou dans les régates car il aurait pu admirer comme lui les femmes d'une extrême élégance dans une lumière humide où l'on sentait monter dans le soleil même le froid pénétrant de l'eau. Avant de connaître Elstir, le narrateur s'était toujours efforcé, devant la mer, d'expulser du champ de sa vision les baigneurs, les yachts et tout ce qui l'empêchait de se persuader qu'il contemplait le flot immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant l'apparition de l'espèce humaine. À présent, c'était le mauvais temps qui lui paraissait devenir quelque accident finesse et il désirait vivement aller retrouver dans la réalité ce qui l'exaltait si fort pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres bleues que dans le tableau d'Elstir.

Souvent le narrateur rencontrait les soeurs de Bloch qu'il était obligé de saluer depuis qu'il avait dîné chez leur père. Ses amies de la plage ne les connaissaient pas car on ne leur permettait pas de jouer avec des israélites disait Albertine. À vrai dire les soeurs de Bloch ne produisait pas une impression excellente au narrateur à cause de leur air fastueux et souillon, à la fois trop habillées et à demi nues.

Le narrateur partait faire des pique-niques dans les fermes-restaurants du voisinage. Ses amies préféraient les sandwiches et s'étonnaient de le voir manger seulement un gâteau au chocolat ou une tarte à l'abricot. Il trouvait les gâteaux instruits et les tartes bavardes. Tandis que pour lui les sandwiches étaient et des nourritures ignorantes et nouvelles. Les gâteaux lui évoquaient Combray et Gilberte. Il repensait aux goûters qu'il partageait avec elle. Il repensait également à ces assiettes à petits fours des Mille et une nuits qui distrayaient sa tante Léonie quand Françoise lui apportait une assiette sur laquelle était représentée Aladin et la lampe merveilleuse ou Ali-Baba, ou encore Simbad le marin. Après avoir mangé, le narrateur jouait à des jeux auxquels il n'aurait pas renoncé pour un empire. Il admirait des jeunes filles, celles chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore. Pour lui l'adolescence était antérieure à la solidification complète et de là venait qu'on éprouvait auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer.

Robert ne comprenait pas pourquoi le narrateur le snobait. Mais ce dernier préférait sacrifier les plaisirs de la mondanité et de l'amitié pour passer tout le jour avec les jeunes filles dans la nature.

Avec les jeunes filles, le narrateur échangeait des paroles qui étaient peu intéressantes et rares. Mais cela ne l'empêchait pas de prendre du plaisir à les écouter et à les regarder. C'est avec délice qu'il écoutait leur pépiement. Il admirait ce gazouillis que les jeunes filles perdent aussitôt qu'elles deviennent des femmes. Le narrateur pensait que nos intentions étaient capables de contenir notre philosophie de la vie. Il pensait que les paroles des jeunes filles étaient également influencées par celles de leurs parents et aussi celle de leurs origines géographiques. Les gentilles attentions des jeunes filles éveillaient en lui d'amples vibrations. Ainsi un jour Albertine avait écrit sur un papier : « je vous aime bien ». Puis elle avait parlé à ses amies d'une lettre que Gisèle lui avait envoyée pour lui apprendre qu'elle avait obtenu un 14 au certificat d'études après avoir choisi un sujet difficile sur Sophocle et Racine.

Gisèle avait envoyé sa composition et Albertine l'avait lue à ses amies.

Andrée avait émis des critiques sur la composition de Gisèle. Albertine écouta Andrée avec attention et admiration. Pendant ce temps, le narrateur songeait à la petite feuille que lui avait passée Albertine : « je vous aime bien » et il se disait que c'était avec elle qu'il aurait son roman.

Le narrateur finit par jeter son dévolu sur Albertine, une après-midi où la petite bande jouait au furet. Ce jour-là, le narrateur regardait avec envie le voisin d'Albertine, un jeune homme, en se disant que s'il avait eu sa place, il aurait pu toucher les mains d'Albertine pendant des minutes inespérées. Il réussit à prendre la place du voisin d'Albertine mais il était trop timide et trop ému pour prendre les mains d'Albertine. Il ne sentait plus rien que le battement rapide et douloureux de son coeur. Finalement, le narrateur sentit une légère pression de la main d'Albertine contre la sienne. Elle lui adressa en même temps un clin d'oeil. Mais il se méprenait sur les intentions d'Albertine. Elle voulait simplement que le narrateur prenne la bague pour que le jeu puisse continuer.

Elle annonça à ses amies qu'il ne devait plus être invité les jours où la petite bande jouerait ou alors elle ne viendrait plus. Puis Andrée emmena le narrateur dans un endroit du bois appelé les Creuniers qu'il désirait voir. Durant le chemin, le narrateur fit l'éloge d'Albertine devant Andrée. Il espérait qu'Andrée répéterait ses paroles à Albertine. Mais Andrée ne fit jamais usage du moindre des riens dont elle avait la disposition pour unir le narrateur à Albertine. Le narrateur n'était plus certain de la sincérité des mille raffinements de bonté qu'Andrée avait manifestée. De plus, il pensait qu'Andrée manquait de tact. Le narrateur savait maintenant qu'il aimait Albertine. Quelques jours après la partie de furet, le narrateur trouva à Maineville deux petits « tonneaux « ils permirent à la petite bande de revenir pour l'heure du dîner. Il put ainsi rentrer avec Albertine. Il avait encore rien demandé à Albertine. Elle pouvait imaginer ce qu'il désirait et supposer qu'il ne tendait qu'à des relations sans but précis. Dans la semaine qui suivit, il ne chercha guère à voir Albertine et fit semblant de préférer Andrée. Il espérait ainsi accroître aux yeux d'Albertine son prestige. Il tâcha d'entrer en relation avec Mme Bontemps qui était pour quelques jours près de Balbec et chez qui Albertine devait bientôt aller passer trois jours. Afin d'effacer de l'esprit d'Andrée l'idée qu'il s'intéressait à Mme Bontemps, la tante d'Albertine, il ne parlait plus d’elle avec distraction mais avec malveillance. Il demanda à Elstir de parler de lui à Mme Bontemps et de la lui faire rencontrer. Le peintre s'étonna que le narrateur souhaite rencontrer cette femme qu'il trouvait méprisable, intrigante et aussi inintéressante qu'intéressée. Andrée était généralement en tiers dans les rendez-vous du narrateur avec Albertine. Environ un mois après le jour où le narrateur avait joué au furet, on lui dit qu'Albertine devait partir le lendemain matin chez sa tante et obligée de prendre le train de bonne heure, elle viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel. Andrée voulut convaincre le narrateur que cela ne l'avancerait à rien de chercher à rencontrer Albertine quand elle serait à l'hôtel. Peu de temps après, Albertine et Octave vinrent rejoindre Andrée et le narrateur dans leur discussion. Albertine leur annonça que Mme de Villeparisis avait fait une réclamation auprès du père d'Octave et du maire de Balbec pour qu'on ne joue plus haut diabolo sur la digue. Puis le narrateur resta seul avec Albertine. Elle lui dit qu'elle arrangeait à présent ses cheveux comme il les aimait. Elle lui confirma qu'elle se rendrait au Grand-Hôtel avant de partir chez sa tante. Elle l'invita à venir la voir à son dîner à côté de son lit après quoi ils pourraient jouer à ce que le narrateur voudrait.

Alors, ce soir-là, il fit les quelques pas du palier à la chambre d'Albertine avec délice et prudence comme plongé dans un élément nouveau avec un sentiment inconnu de toute-puissance. Il trouva Albertine dans son lit. Elle avait défait ses cheveux et regarda le narrateur en souriant. Il voulut se pencher pour l'embrasser mais elle lui ordonna d'arrêter. Il voulut insister mais elle sonna de toutes ses forces.

Huit jours plus tard, à son retour de chez sa tante, Albertine dit au narrateur avec froideur qu'elle lui pardonnait mais lui demanda de ne jamais recommencer. Peu à peu le désir du narrateur pour Albertine cessa et sa curiosité intellectuelle de ce qu'Albertine pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la croyance qu'il pourrait l'embrasser. Alors il reporta son désir sur Andrée. Albertine ne raconta à personne l'échec que le narrateur avait essuyé auprès d'elle.

Albertine était de ces jeunes filles qui, dès leur extrême jeunesse, pour leur beauté ont plus davantage que des jeunes filles plus riches. Elle avait toujours été admirée devant ses camarades et le savait. S'il y avait une pavane à danser, on demandait Albertine plutôt qu'une jeune fille mieux née. N'ayant pas un sou en dot, elle était pourtant invitée à dîner chez des personnes qui aux yeux de la mère d'Andrée représentaient quelque chose d'énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans la famille d'un agent de la Banque de France, président du conseil d'administration d'une grande compagnie de chemins de fer. Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l'argent joue un tel rôle, et où l'élégance vous fait inviter mais non épouser, aucun mariage « potable » ne semblait pouvoir être pour Albertine la conséquence utile de la considération si distinguée dont elle jouissait et qu'on n’eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté. Néanmoins le succès d'Albertine excitait l'envie de certaines mères méchantes. Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne paraissait devoir comporter aucun résultat pratique, elle avait imprimé à l'amie d'Andrée le caractère distinctif des êtres qui, toujours recherchés, n'ont jamais besoin de s'offrir. Elle était même ennuyée de tellement plaire parce que cela l'obligeait à faire de la peine.

Ainsi, Albertine succombait au système des fins multiples. Par exemple, ayant un service à demander pour une de ses amies, elle allait pour cela voir une certaine dame. Mais, arrivée chez cette dame bonne et sympathique, Albertine, obéissant à son insu au principe de l'utilisation multiple d'une seule action, trouvait plus affectueux d'avoir l'air d'être venu seulement à cause du plaisir qu'elle avait senti qu'elle éprouverait à revoir cette dame. Elle craignait alors de faire douter la dame de sentiments en réalité sincères et repartait sans avoir demandé le service. Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de claironner ses succès, Albertine garda le silence sur la scène qu'elle avait eue avec le narrateur auprès de son lit. Pour se faire pardonner, Albertine offrit au narrateur un petit crayon d'or. Le narrateur lui dit qu'en lui donnant ce crayon, elle lui faisait un grand plaisir, moins grand pourtant que celui qu'il aurait eu si elle lui avait permis de l'embrasser. Elle répondit qu'elle se demandait-elle jeunes filles il avait pu connaître pour que sa conduite l’ait surpris. Elle ajouta que s'il tenait à son amitié, il pouvait être content car il fallait qu'elle l'aime joliment pour lui pardonner. Elle était persuadée que c'était Andrée qui lui plaisait.

Les paroles franches d'Albertine donnèrent au narrateur une grande estime pour son amie et lui causèrent une impression très douce et un noyau moral qui devait toujours subsister au milieu de son amour pour Albertine.

Andrée était trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive, trop semblable au narrateur pour qu'il l'aime vraiment. Il avait cru trouver en elle une créature saine et primitive alors qu'elle n'était qu'un être cherchant la santé.

Le narrateur ne croyait plus à l'innocence des jeunes filles de la petite bande. Pendant les longues heures qu'il passait à causer, écouter, à jouer avec ces jeunes filles, il ne se souvenait même pas qu’elles étaient les mêmes vierges impitoyables et sensuelles qu'il avait vues défiler devant la mer. Mais les créatures surnaturelles qu'elles avaient été un instant pour lui, mettaient encore quelque merveilleux dans les rapports les plus banals qu'il avait avec elles ou plutôt préservaient ces rapports d'avoir jamais rien de banal. Puis le mauvais temps arriva et les jeunes filles quittèrent Balbec dans la même semaine. Albertine s'en alla la première. L'hôtel n'allait pas tarder à fermer et le chemin de fer d'intérêt local cessa de fonctionner jusqu'au printemps suivant. Les carrioles permettaient de conduire les voyageurs en attendant. Le narrateur demanda souvent à monter à côté du cocher et cela lui fit faire des promenades par tous les temps comme dans l'hiver qu'il avait passé à Combray. Le narrateur avait bien peu profité de Balbec, ce qui ne lui donnait que davantage le désir d'y revenir.

Le narrateur avait dû quitter Balbec à cause du froid et de l'humidité qui étaient devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel dépourvu de cheminées.

Il oublia d'ailleurs presque immédiatement ces dernières semaines. Ce qu'il revit presque invariablement quand il pensa à Balbec, ce furent les moments où, chaque matin, pendant la belle saison, comme il devait l'après-midi sortir avec Albertine et ses amies, sa grand-mère, sur l'ordre des médecins, le força à rester couché dans l'obscurité. Il se souvenait que sur le mur qui faisait face à la fenêtre, un cylindre d'or que rien ne soutenait était verticalement posé et se déplaçait lentement comme la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le désert. Et quand Françoise tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort et aussi immémorial qu'une somptueuse millénaire momie embaumée dans sa robe d'or.

 

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02 juin 2022

David Copperfield (Charles Dickens)

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L'un des aspects les plus caractéristiques de David Copperfield vient de ce que le héros du célèbre roman de Dickens suit un itinéraire au cours duquel il est sans cesse amené à rencontrer d'autres personnages destinés à lui servir de modèles ou de contre-modèles. Tout au long de son récit autobiographique David est, en effet, confronté à des images qui lui présentent, exacts ou trompeurs, des reflets multiples de lui-même, de celui qu'il est ou qu'il pourrait devenir à un moment donné de son histoire.

Le remariage de sa mère a tôt fait d'arracher David au bonheur paradisiaque et quasi intemporel de la petite enfance : de faire de lui le héros d'une tout autre histoire qui est d'abord celle de ses malheurs. Sous la férule de son beau-père et de Mademoiselle Murdstone, le jeune garçon est l'objet non d'une éducation, mais d'un dressage qui vise explicitement à lui arracher toute personnalité et jusqu'au sentiment de son identité.

L'enfant échappe à cette entreprise systématique d'étouffement et d'aliénation en découvrant dans les romans (le seul capital que lui ait légué son père) de véritables et prestigieux modèles : de Roderick Random à Robinson Crusoé, les héros de ces livres vont devenir des compagnons fraternels auxquels David s'identifie. Dans le récit de leurs aventures naïvement interprétées, il découvre le miroir se réfléchit sa propre histoire.

 

David Copperfield est né au début du XIXe siècle à Blunderstone Rookery, la maison de sa famille dans le Suffolk, en Angleterre. La mère de David, Clara, est une jolie jeune veuve naïve à la naissance de David. Seule au monde, Clara compte sur sa fidèle servante, Peggotty, pour l'aider à élever son fils.

Au sombre pensionnat où est élevé David Copperfield, Salem House, les élèves sont régulièrement battus. Tommy Traddles, au cœur bienveillant, se lie d'amitié avec David, et James Steerforth, un garçon plus âgé, devient une sorte de héros et de mentor pour lui. Le talent de David pour raconter des histoires d'aventure, acquis grâce à sa lecture approfondie de romans d'aventure à Blunderstone, lui vaut le respect des garçons. Lorsque la mère de David meurt, il est renvoyé de l'école. Peggotty déménage à Yarmouth après que M. Murdstone la congédie, et David lui rend visite, régalant les Peggotty des exploits de Steerforth. Peggotty épouse M. Barkis, le chauffeur de charrette à cheval. Au lieu de renvoyer David Copperfield à l'école, M. Murdstone l'envoie à Londres pour travailler dans un entrepôt de bouteilles infesté de rats. À 10 ans, David est seul à Londres, séjournant dans une chambre louée à M. et Mme. Micawber. Il gagne à peine assez pour payer ses repas. David se rend compte que sans éducation, son avenir sera sombre. Il devient amical avec les Micawbers, des gens excentriques, qui ont des manières et des aspirations distinguées. Cependant, ils sont constamment endettés, et M. Micawber essaie toujours de trouver du travail. Lorsque les Micawber déménagent à Plymouth, David décide de retrouver Mlle Betsey, sa grand-tante excentrique, qui s'était coupée des parents de David. David décide de tenter de lui demander son aide, et il marche de Londres jusqu’à Douvres pour la retrouver. Mlle Betsey adopte David et l’inscrit à l’école du Dr. Strong à Canterbury - une bien meilleure école que Salem House. Elle trouve également un logement pour lui chez M. Wickfield, son avocat. Agnès, la fille de Wickfield, devient rapidement une chère amie. Le sournois Uriah Heep, l'assistant "humble" de Wickfield est le seul point négatif de la nouvelle situation de David. Après avoir terminé ses études premier de sa classe, David Copperfield visite Londres et rencontre Steerforth. Ils se rendent à Yarmouth pour rendre visite aux Peggotty pendant quelques semaines. Quand ils arrivent, Emily vient de se fiancer à Ham. Au cours de leur visite, Steerforth charme les Peggotty et dit à David qu'il a acheté un bateau et lui a donné le nom de « La petite Emily ». À Londres, Mlle Betsey prend des dispositions pour que David fasse son apprentissage en tant que surveillant à la société Spenlow and Jorkins. La relation de David avec Agnès reste intime. Il apprécie son jugement et la considère comme une chère sœur. Lors d'un dîner avec Agnès, David rencontre son ancien camarade de classe Tommy Traddles, et ils ravivent leur amitié. Il s’avère que Traddles loue une chambre aux Micawber, et David a une réunion agréable avec ses vieux amis. David Copperfield est à Yarmouth après la mort de Barkis lorsque, pratiquement à la veille de son mariage avec Ham, Emily s'enfuit avec Steerforth. M. Peggotty jure de la retrouver, de lui pardonner et la ramener. David retourne à son apprentissage à Londres et tombe amoureux de Dora Spenlow, la fille de son patron. Mais Mlle Betsey perd sa fortune et David doit trouver un moyen de gagner assez d'argent pour subvenir aux besoins de sa tante et épouser Dora. Agnès l'aide à trouver du travail à temps partiel avec le Dr. Strong, et Traddles l'aide à étudier pour devenir sténographe judiciaire. Après beaucoup de dur labeur, David est enfin capable d'épouser Dora. Cependant, ses manières enfantines - si charmantes pendant leurs fiançailles - causent des difficultés dans leur mariage. David réalise enfin que Dora ne peut pas être la partenaire égale qu'il espérait, mais il l'aime tout de même. Après avoir eu un enfant qui meurt peu après la naissance, Dora tombe malade et s'affaiblit de plus en plus. Pendant ce temps, à Canterbury, Uriah Heep a été occupé. Il a pris en charge M. Wickfield, complote pour épouser Agnès et a embauché M. Micawber comme commis. Après une longue et difficile recherche, M. Peggotty retrouve Emily, qui a quitté Steerforth. M. Peggotty décide de l'emmener en Australie pour commencer une nouvelle vie. M. Micawber expose de manière spectaculaire comment Uriah Heep a utilisé la fraude, la contrefaçon et le détournement de fonds pour prendre le contrôle de M. Wickfield. Micawber révèle que c'est Heep qui a fait perdre sa fortune à Mlle Betsey. Avec l'aide juridique de Traddles, Heep est traduit en justice et la fortune de Mlle Betsey est rétablie. Les Micawber décident d'émigrer en Australie avec M. Peggotty et Emily. La maladie de Dora s'aggrave et elle meurt, mais pas avant de dire à David qu'elle sait qu'elle était trop jeune et stupide pour être une bonne épouse. David occulte son chagrin et se rend à Yarmouth pour donner à Ham un message d'adieu d'Emily. Une terrible tempête fait rage et David est témoin de la tentative de Ham de sauver un homme d'un bateau qui coule. Ham et l'homme sur la barque, qui s'avère être Steerforth, se noient tous deux.

David Copperfield part à l'étranger pour faire face à son chagrin et réalise enfin à quel point il a toujours aimé Agnès. Il retourne en Angleterre et lui révèle ses sentiments. David et Agnès se marient et fondent une famille. David devient un auteur célèbre, et des années plus tard, il est heureux d'apprendre que tous ses amis émigrés ont trouvé le bonheur dans leur nouvelle vie.

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19 février 2022

Bel Ami (Guy de Maupassant)

belami

Publié chez Havard en 1885 après avoir paru quelques mois plus tôt en feuilleton dans la revue Gil Blas, Bel-Ami est le deuxième des six romans de Maupassant. Le premier, Une vie, était le récit d'un lente et inexorable déchéance ; Bel-Ami est celui d'une réussite fulgurante.Georges Duroy, jeune provincial d'origine modeste, ancien sous-officier des hussards monté à Paris pour y chercher fortune, erre sur les grands boulevards, avec trois francs quarante en poche. Il rencontre Charles Forestier, un ancien camarade de régiment, rédacteur à La Vie française, le journal du banquier Walter. Présenté à celui-ci, Duroy reçoit la commande de plusieurs articles, que lui rédige Madeleine Forestier, la femme de son ami. Grâce à la protection du couple, et à son pouvoir de séduction sur les femmes, le jeune homme fait rapidement carrière. Entretenu un temps par Mme de Marelle, sa maîtresse, conseillé par Madeleine, qu'il tente en vain de séduire, introduit par Mme Walter, que flattent ses avances, Bel-Ami, ainsi que l'a surnommé Laurine, la fille de Mme de Marelle, ne tarde pas à gravir les échelons au journal, où il obtient la place de chef des échos.

À la mort de Forestier, Duroy, devenu le baron Du Roy de Cantel, épouse Madeleine, avec qui il conclut un pacte d'alliance, ce qui ne l'empêche pas de lui extorquer la moitié d'un héritage. Grâce aux indiscrétions de Mme Walter, il gagne une somme considérable à la Bourse. Mais c'est la fortune de son patron qu'il vise désormais. Après avoir contraint Madeleine au divorce, il séduit Suzanne, la plus jeune fille du banquier, qu'il enlève, et finit par obtenir de force le consentement de son père. Le mariage triomphal, qui clôt le roman, laisse présager une brillante carrière politique.

Avec Bel-Ami, Maupassant expose, étape par étape, le processus de maturation psychologique de Georges Duroy. En effet, après sa libération de l’armée, Georges Duroy « sans vocation, oisif et dépourvu de scrupules », livré à lui-même, se lance à la quête d’une meilleure situation. Ces années de jeune employé de chemin de fer coïncident avec ses années de misère où il se pavanait dans les rues de Paris en quête de pitance journalière :

Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j’ai voulu venir ici pour… pour faire fortune ou plutôt pour vivre à Paris ; et voilà six mois que je suis employé aux bureaux du chemin de fer du Nord, à quinze cents francs par an, rien de plus. 

Ces moments difficiles de son parcours dans une capitale où tout le monde est en proie à l’individualisme, ont développé en lui un esprit de méchanceté, d’envie malsaine et de jalousie à l’égard de ses contemporains : 

Et il regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se désaltérer tant qu’il leur plaisait. Il allait, passant devant les cafés d’un air crâne et gaillard, et il jugeait d’un coup d’œil, à la mine, à l’habit, ce que chaque consommateur devait porter d’argent sur lui. Et une colère l’envahissait contre ces gens assis et tranquilles.

Ce souci de vouloir être « comme eux » pousse Duroy à examiner ses « vérités profondes », à la manière d’Hugo. À partir de ce moment, Georges considère la réussite comme une revanche sociale, un moyen de parvenir au sommet de la société.

Dans ces temps sombres de son aventure, le héros, pour survivre, développe une conscience critique sur le monde et sur lui-même. Il crée des possibilités afin d’y voir plus clair et de s’adapter à cette nouvelle vie à laquelle il est confronté. Ce qui faisait que Duroy ne cessait de cogiter sur les voies et moyens à prendre afin de sortir de la situation misérable dans laquelle il se retrouve. Il a comme unique ambition de se frayer un chemin dans cette capitale où le maître mot est la recherche de profit :

Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois franc quarante pour finir le mois. […]. C’était là sa grande dépense et son grand plaisir des nuits ; et il se mit à descendre la rue Notre Dame-de Lorette ».

Par ses réflexions, Georges Duroy trouvera la bonne stratégie pour trouver le profit qui le mènera à la réussite. Ainsi, la chance lui sourit lorsqu’il rencontre à tout hasard Forestier, un vieil ami soldat. Ce dernier lui fera une proposition qui le fera sortir des conditions pénibles auxquelles il était confronté. 

Pourquoi n’essaierais-tu pas du journalisme ? […]-Bah ! on essaie, on commence. Moi, je pourrais t’employer à aller me chercher des renseignements, à faire des démarches et des visites. Tu aurais, au début, deux cent cinquante francs par mois et tes voitures payées ».

Forestier devient le deus ex machina de Georges. Le reste de l’aventure du héros ne sera que tension, découverte et surprise. La forte ambition de réussir et d’acquérir du pouvoir lui permettra de devenir le baron Georges Du Roy de Cantel en épousant la fille de Walter, célèbre banquier et propriétaire du journal.

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28 décembre 2021

La littérature fantastique (Jean-Luc Steinmetz)

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Chapitre premier : le sens.

Le verbe grec phantasein signifie : faire voir en apparence, donner l'illusion mais aussi se montrer, apparaître lorsqu'il s'agit de phénomènes extraordinaires. Le phantasma désigne un fantôme chez Eschyle et Euripide.

L'adjectif phantastikon signifie « qui concerne l'imagination ».

L'adjectif « fantastique » est utilisé au Moyen Âge. Il a le sens de « possédé ». Fantaisie dans le français classique désigne jusqu'au XIXe siècle l'imagination. Le Dictionnaire de l'académie de 1831 donne à fantastique le sens de « chimérique ». En 1863 le dictionnaire Littré indique de sens au mot fantastique : « qui n'existe que par l'imagination ; qui n'a que l'apparence d'un être corporelle. Le dictionnaire évoque également un genre de conte mis en vogue pour l'Allemand Hoffmann où le surnaturel joue un grand rôle. Dans la première moitié du XIXe siècle le mot fantastique apparaît comme substantif pour nommer une certaine catégorie d'expression littéraire.

La conclusion est que la vie met en présence d'un certain fantastique et un type de création littéraire s'est formé, inspiré par cette sensation ou voulant la susciter.

Roger Caillois et quelques autres ont pris soin de distinguer le fantastique du merveilleux et de la science-fiction. Le fantastique a été précédé par les épopées dans lesquelles étaient racontées les manifestations des dieux sur terre. Dans un tel cadre de pensée, les étrangetés appartenaient à l'ordre du cosmos. Les contes oraux puis écrits avaient développé aussi des variantes d'un monde imaginaire comme les Mille et une nuits de l'islam médiéval et les Contes de la mère l’Oye de Charles Perrault. Incertain merveilleux y règne. Les enchanteurs, les fée, les bons ou mauvais génies se mêlent aux vivants. Le merveilleux laisse volontairement en suspens le savoir puisqu'il est entendu que des événements inexplicables sont le fait des magiciens ou des dieux. Le fantastique, au contraire, s'applique à cerner l'étrangeté et à la décrire pour en rechercher la cause.

La science-fiction apparaît avec les livres de J. H.Rosny et ceux de Wells. Mais la science-fiction échappe au fantastique canonique puisqu'il y est question d'autres univers et des formes de vie extraterrestres.

La science-fiction procède d'un optimisme rationnel qui nous fait tenter de percer le mystère de l'avenir là où le fantastique plutôt régressif constate surtout des signes d'étrangeté qui attirent moins sa curiosité qu'ils ne provoquent son inquiétude.

Le fantastique exploite la réserve de terreur et d'angoisse qui veille au fond de chaque homme.

Le livre de Pierre-Georges Castex, Le Conte fantastique en France de Nodier à Maupassant demeure indispensable pour une première approche du fantastique. Castex définit le fantastique comme une intrusion brutale du mystère dans le cadre de la vie réelle.

Castex remarque que l'avènement du fantastique semble avoir correspondu aux alentours de 1770, période où triomphaient les philosophes à une « renaissance de l'irrationnel » : pathognomonie, phrénologie, magnétisme animal et sectes occultes.

Le fantastique s'accorde avec le climat d'inquiétude ressentie par toute une génération. Les romantiques, héritiers d'un monde où s'étaient effondrées les valeurs les plus infrangibles avaient opposé au réel décevant les actes de l'imaginaire.

Pour Castex, le fantastique crée une rupture, une déchirure dans la trame de la réalité quotidienne ce qui implique sa liaison avec une esthétique du vraisemblable. Roger Caillois a publié en 1958 une anthologie du fantastique avec une préface intitulée « De la féerie à la science-fiction ». Pour Caillois le surnaturel paraît comme une rupture de la cohérence universelle. Caillois estime que la littérature fantastique se situe d'emblée sur le plan de la fiction pure et qu'elle est d'abord un jeu avec la peur.

Toute une réflexion sur le fantastique s'est développée dans le cadre de la psychanalyse. L'article de Freud, L'inquiétante familiarité s'ouvre sur une longue analyse philologique reposant sur un conte d'Hoffmann L'homme au sable. Freud met en lumière la fonction de castration agissant dans le texte puisque le personnage principal a peur de perdre ses yeux car dans son enfance sa mère lui parlait d'un homme au sable qui prenait les yeux des enfants qui ne voulaient pas s'endormir. Freud estime que l'inquiétante familiarité prend naissance dans la vie réelle lorsque des complexes infantiles refoulés sont animés par quelque impression extérieure.

Charles Nodier écrivit en 1830 Du fantastique en littérature. Dans ce livre, il évoque certains épisodes de la Bible ou de l'Énéide, de L'Enfer de Dante Alighieri ou du Songe d'une nuit d'été de Shakespeare. C'est surtout à Hoffmann qu'il reconnaît une connivence presque naturelle avec le fantastique et une vivacité de sentiments, un penchant universel à l'idéalisme qui sont essentiellement propres à la poétique fantastique. Nodier établit des distinctions plus subtiles lorsqu'il considère trois types d'histoires fantastiques : la fausse, dont le charme résulte de la double crédulité du lecteur et de l'auditeur (les contes de Perrault), la vraie qui relate un fait tenu pour matériellement impossible et qui s'est accompli cependant à la connaissance de tout le monde, enfin, celle qui est vague et laisse l'âme suspendue dans un doute rêveur et mélancolique.

Lovecraft écrivit en 1945 Epouvante et surnaturel en littérature. Pour lui, le fantastique plonge ses racines dans la peur. Familier de l'épouvante, Lovecraft s'intéresse d'ailleurs bien au style des écrivains, condition fondamentale que bien des faiseurs modernes auront tendance à oublier.

Chapitre II : les thèmes.

Roger Caillois dans son anthologie du fantastique a retenu 12 thèmes dans la littérature fantastique. Ce sont ces thèmes qui ont inspiré la plus remarquable anthologie en langue française publiée par Jacques Goimard et R. Stragliati. La répartition des thèmes est hétéroclite : morts-vivants, occultisme, monstres, fantômes, histoires démoniaques, doubles, aberrations, cauchemar, maléfices, délires. Le thème fantastique appartient souvent à l'imaginaire collectif et il implique une dynamique. Il porte en lui les germes d'une intrigue dont les grandes lignes vont être remodelées au gré de l'écrivain qui en use. Le mot même de fantastique implique la dominance d'un motif commun à toutes les civilisations : le fantôme.

Le fantôme n'est pas seulement un mort qui revient. Il existe des exceptions comme celle des apparitions dans le Réquisitoire de Balzac ou l'Intersigne de Villiers de L'Isle-Adam. Les fantômes présentent un aspect vaporeux et se réduisent à une apparence. Quant au vampire, son rituel ne s'est constitué que tardivement sous la plume de Bram Stoker. Le vampire est chargé d'un érotisme particulier où il est permis de voir s'accomplir une union interdite réprouvée par la morale et la loi. La présence d'un vampire femme apparaît dans le Manuscrit trouvé à Saragosse. Elle se pare de toutes les séductions quand Gautier décrit la Clarimonde de sa Morte amoureuse. Le double fait partie de ces croyances par lesquels les hommes ont tenté de comprendre les étrangetés de leur vie psychique. L'authentique perception du double transcrit souvent une expérience intime que l'auteur fantastique délègue alors à un personnage narrateur. Dans le personnel maléfique de la littérature fantastique on trouve également des automates, androides et mannequins. La tradition veut que dans la Prague du XVIIe siècle le grand rabbin Loew ait doté d'une existence provisoire une statue d'argile : le Golem. Le fantastique culmine dans la découverte du monstre. En plein romantisme anglais, Mary Shelley invente Frankenstein ou le Prométhée moderne. Le fantastique ne se constitue pas uniquement autour de figures porteuses. Il est également caractérisable par un certain nombre d'activités qui marquent son déroulement. Tout en produisant un bouleversement de notion communément admise comme l'espace, le temps et le principe d'identité, le fantastique n'a pas pour dessein de changer l'ordre des choses. Plusieurs types d'activité le dominent : apparition, possession, destruction, métamorphose.

L'idée de possession évoluera au rythme des découvertes accomplies par la médecine mentale. Les hystériques de Charcot prennent le pas sur les femmes subjuguées par le démon. La destruction peut être insidieuse comme dans les amours maléfiques qui rapprochent morts et vivants. Elle sait prendre une couleur cataclysmique comme dans la Chute de la maison Usher d'Edgar Poe. Le thème dynamique le plus efficient dans le milieu fantastique semble bien être la métamorphose qui assure le passage du réel à ce qui l'excède et permet le prodige. La métamorphose interroge la logique et ses timidités.

La littérature fantastique est assujettie à un ensemble de pratiques. Onirisme, magie, occultisme, toxicologie, pathologie mentale légitime les aberrations des récits fantastiques. Le monde du fantastique s'édifie donc presque toujours sur une implicite structure permettant de l'expliquer. Le fantastique est aussi placé sous le signe de la magie et des connaissances occultes. Ainsi Stoker, Machen et Blackwood étaient membres de la Golden Dawn. Transmission de pensée, télékinésie, hypnose, sont autant de phénomènes explorés par les penseurs romantiques et parapsychologues de la fin du XIXe siècle. Il importe que le fantastique surprenne même quand il use d'un matériau reconnu.

Deuxième partie.

Chapitre Ier.

Commencements.

-Les origines.

Le sentiment de terreur produit par l'irruption du sacré était connu dans la Grèce antique. Ainsi Nodier et Nerval se réfèrent sans hésiter à l'âne d'or d'Apulée. Les Métamorphoses constituent un ouvrage premier en deçà duquel on devine cependant l'existence d'un impressionnant ensemble de fables amies de l'étrange. Écrivant les Métamorphoses, Apulée a pu donner ainsi, sûrement à son insu, ses lettres de noblesse non seulement au nouveau genre à venir du fantastique dont il explorait déjà quelques thèmes majeurs : l'utilisation de pouvoirs surnaturels, la force du rêve envahissant le réel, les avatars du sujet transformé, la puissance de l'illusion.

-Les histoires prodigieuses.

Aux alentours de 1560 apparaissent des recueils d'histoires prodigieuses qui obtiendront un succès considérable. Vers la même époque se multiplient les canards, feuilles d'information contant des événements étonnants qui ne sont pas perçus comme fantastiques mais semblent relever des aberrations de la nature. Entre 1600 et 1620 sont publiées les histoires admirables et mémorables recueillies par Simon Goulart, bientôt suivies des Histoires tragiques de nostre temps de Rosset.

-Les premières oeuvres.

Le XVIIIe siècle favorise l'éclosion du fantastique tel que nous l'entendons aujourd'hui. Cette période fut marquée par un double régime de pensée : d'une part, un courant rationaliste, déterministe, prôné par les philosophes ; de l'autre un intérêt marqué pour le spiritualisme, l'occultisme et tout ce qu'on désigne par le terme d'« illuminisme ». Les sciences secrètes, dans une certaine mesure, permettaient de rationaliser des phénomènes anomiques.

Le Comte de Gabalis, ou entretien sur les sciences secrètes paru en 1670 est un livre de révélation presque amusée. Il semble avoir fourni le substrat de certains personnages qui peupleront les récits fantastiques du XVIIIe et XIXe siècles. Ce livre enseigne avant tout qu'à chacun des éléments de l'univers répondent des créatures spécifiques, déités mineures qui peuvent avoir un rapport privilégié avec les êtres humains et leur apprendre certains secrets. Montfaucon de Villars suggérait ainsi un personnel mystérieux et charmant qui témoignait d'un certain génie du lieu.

Cazotte est considéré comme le créateur du genre fantastique. Il fut un individu étrange. Il vécut une partie de sa vie à la Martinique et fut très certainement franc-maçon. Nerval se plut à rappeler la prophétie sur la Révolution et ses suites sanglantes que Cazotte fit à la fin d'un repas. Il écrivit Le diable amoureux en 1772. Le charme le plus puissant de ce récit tient à l'aspect séduisant de la sylphide et à la nature de l'amour qu'elle éprouve pour un mortel, le héros de l'histoire.

Le Manuscrit trouvé à Saragosse a été écrit par le comte polonais Jean Potocki. Il a été composé à la manière du Décaméron de Boccace. À partir d'une intrigue primaire, le héros est entraîné dans un cycle d'épreuves au terme desquelles il atteint enfin le bonheur.

Le Château d'Otrante de Walpole fut publié en 1764. Les surréalistes firent beaucoup pour la réestimation de ce roman. André Breton notamment se plut à rappeler que l'idée en était venue à l'auteur à la suite d'un rêve. Dans ce livre, différents prodiges se manifestent : apparition d'une main géante, statue pleurant des larmes de sang, portrait sortant de son cadre et présence dans la cour du château d'un heaume gigantesque qui écrase le fils de l'usurpateur. Le dénouement voit l'apparition d'une image de proportions énormes qui fait s'écrouler une partie de l'édifice. Le Moine de Lewis narre la passion coupable du moine Ambrosio pour Mathilde dans l'ombre du couvent des capucins de Madrid. Ce couvent est placé sous le signe de Satan dont Mathilde la magicienne est l'un des suppôts. Lewis intègre une longue histoire qui sera réutilisée par les romantiques français : celle de la nonne sanglante. Le Moine inaugure un fantastique de l'inéluctable permission.

Chapitre II : fantaisies de l'Allemagne romantique.

 

C'est dans le milieu de l'Allemagne romantique que le fantastique prendra sa place et son vif essor. Le romantisme allemand est en partie fondé sur une redécouverte des sources nationales. L'intérêt pour les contes où la part du merveilleux est considérable et qui font cohabiter monde féerique et monde réel n'échappe pas aux premiers romantiques, Goethe et Novalis.

Le Märchen.

Le Märchen se veut l'héritier d'un merveilleux traditionnel. Ludwig Tieck en était passionné et s'employa d'abord à imaginer certaines versions des contes de Perrault. Dans ses contes, il s'agit souvent d'un être seul qui a quitté sa famille, son pays et se trouve ainsi placé en situation d'étrangeté. L'égaré entre en contact avec un univers merveilleux dont il restera marqué pour la vie. Tieck construit ses Märchen sur une culpabilité qui provoque la disparition du merveilleux, un instant entrevu ou procédé et retire les trésors livrés au désir. Dans la Coupe d'or Ferdinand est éloigné jusqu'à la vieillesse de celle qu'il découvrit d'abord miraculeusement. Dans Eckbert le blond, le bonheur magiquement concédé est vite perdu et les catastrophes se multiplient laissant le héros effrayé par l'énigme de sa vie.

Brentano voulut remettre en valeur les anciennes romances et les chroniques médiévales dans un recueil intitulé Le Cor enchanté de l'enfant paru en 1806. Les frères Grimm participèrent à ce projet. Brentano écrivit Les contes rhénans dans lequel apparaît pour la première fois Lurlei. Achim von Arnim, son beau-frère, a coloré le fantastique d'une tonalité toute singulière en partant souvent d'une donnée historique pour établir le champ de réalité et le transgresser. La magie, la reviviscence d'anciennes coutumes et l'accélération aveugle du destin imprègnent ce type de fantastique. Dans les Héritières du majorat, le héros voit, par-delà les apparences, la substance spirituelle des êtres qu'il fréquente.

La vogue du fantastique dans les années 1800 préparait l'éclosion d'une oeuvre magistrale, celle d'Hoffmann. Hoffmann vivait à Berlin avec plusieurs compagnons fidèles parmi lesquels se trouvaient La Motte-Fouqué et Chamisso. La Motte-Fouqué écrivit Ondine qui restitue l'univers de la féerie et met en lumière le monde des créatures élémentales. Chamisso utilisa le matériel des contes et légendes.

Les héros des contes d'Hoffmann sont souvent exaltés et épris de musique plus que de raison comme ce Johannès Kreisler, son double, auquel il consacrera le premier et le dernier de ses livres. Le romantisme européen s'inspira des contes d'Hoffmann. Ses contes se réfèrent aux images grotesques du graveur Callot. Ils se situent donc à l'intersection de plusieurs arts : gravures, eaux-fortes, compositions musicales. Dans Le Magnétiseur, on constate la collusion étroite du fantastique et des expériences parascientifiques qui se développaient alors en Europe.

Hoffmann fut sans doute l'un des premiers à avoir composé de longs romans que l'on peut qualifier de fantastiques. Le Moine de Lewis servit de modèle à ses Elixirs du diable et dans lequel le frère Médard, sur lequel pèse une lourde hérédité des crimes impunis, boit un jour un mystérieux élixir qui l'entraîne sur la pente de passions fatidiques. Emporté par la luxure, il s'éprend d'une certaine Aurélie. Pour mieux la posséder, il n'hésite pas à commettre des meurtres à la suite desquels il se réfugie dans une forêt pour échapper à toute recherche. C'est alors qu'il rencontre son double.

Chapitre III : le romantisme français à l'heure du fantastique.

La découverte d'Hoffmann fut considérable en France. Hoffmann pénétra profondément l'esprit romantique français et ses contes furent adaptés musicalement par Offenbach. Il inspira Balzac, Nodier, Gautier et même Alexandre Dumas qui écrivit Mille et un fantômes. La perte d'un amour de jeunesse semble avoir motivé Nodier pour sa première nouvelle à caractère fantomatique intitulée Une heuree ou la vision publiée en 1806. Nodier se rendit en Dalmatie et cela l'inspira pour le récit Smarra, ou les démons de la nuit.

Théophile Gautier a lui aussi été profondément marqué par Hoffmann. Il a écrit une nouvelle intitulée Onuphrius Wphly, où les vexations fantastiques d'un admirateur d'Hoffmann. Théophile Gautier, authentique tempérament dévolu à l'étrange, a exploré le thème de l'amour rétrospectif tendant à faire revenir par tous les moyens : la rêverie, le magnétisme ou le spiritisme une morte d'autrefois.

Dans Le Club des Hachischins, Théophile Gautier présente avant Baudelaire les effets de certains stupéfiants. Théophile Gautier a aussi évoqué le spiritisme. Dans Avatar, un savant occultiste permet au héros d'endosser le corps du mari de celle qu'il aime. Spirite relate un amour par-delà le tombeau. Théophile Gautier n'a pas hésité à se référer à l'illustre Swedenborg, le mystique nordique dont s'entichèrent Balzac et Baudelaire.

Toujours désireux de s'affranchir du temps et de l'espace, Théophile Gautier avec une rare constance a quêté un type de femme merveilleuse et sensuelle, une expression de la beauté dont il n'a jamais retenu que l'image. Dans la nouvelle Jettatura, le héros Paul d'Apremont possède un regard maléfique provoquant la mort de ceux qu'il touche avec intensité. La femme aimée, en ce cas, ne peut l'être qu'à distance.

Le jeune Balzac s'est inspiré du roman noir de l'Irlandais Maturin intitulé Melmoth le voyageur dont le rayonnement atteindra Lautréamont et les surréalistes. Les héros de Balzac débutant se veulent maîtres du monde, initiés ou rebelles. Ainsi Le Centenaire montre un vampire vieux de plusieurs siècles qui cherche à dominer la société par ses singuliers pouvoirs. La Comédie humaine comporte un fantastique diffus. En 1832, Balzac écrit Louis Lambert qui possède une extraordinaire énergie spirituelle. C'est dans ses romans philosophiques que Balzac expose ses intuitions sur la force de la pensée. La Peau de chagrin raconte la découverte d'un talisman gravé de caractères arabes qui se rétrécit au fur et à mesure que s'accomplissent les souhaits de son processeur. L'Elixir de longue vie narre un épisode inédit de la vie de Don Juan. L'illustre libertin se voit l'objet d'une messe à caractère démoniaque. Dans l'Auberge rouge, un homme qui désire assassiner une riche victime fait commettre ce meurtre par transmission de pensée.

L'oeuvre de Balzac présente un aspect fantastique mais ne s'y enferme pas ; elle s'en sert comme d'un tremplin pour recourir au merveilleux.

Séraphita est un roman swedenborgien exposant la doctrine du mystique nordique et montrant l'amour de deux jeunes gens pour un être supérieur qui les entraîne vers les hauteurs du ciel.

Dans les nouvelles de Mérimée, le fantastique s’y produit par une sorte de mouvement interne à la narration, sans le moindre effort. Lokis raconte l'histoire d'un homme qu'on devine être né d'une femme et d'un ours qui étrangle sauvagement sa femme la nuit de ses noces. La Vénus d'Ille constitue très certainement l'une des plus belles pièces du fantastique universel. Un archéologue vient de faire l'étrange découverte dans son jardin d'une Vénus en bronze. Il doit marier son fils et Mérimée est invité au repas de noces. Au cours d'une partie de jeu de paume, le futur marié, embarrassé pour jouer par l'anneau destiné à sa future épouse, le passe au doigt de la Vénus. Mais il ne réussit pas à l'en retirer et, le jour du mariage, c'est une autre alliance qu'il doit donner à sa jeune femme. Au cours du repas du soir, le narrateur entend des pas lourds dans l'escalier. Le lendemain matin, il est éveillé par des clameurs. Le jeune marié a été trouvé mort étranglé dans son lit. Son épouse prétend qu'une femme est venue la nuit dans la chambre et qu'elle a étreint son mari et qu'elle est repartie le matin.

 

Chapitre IV : sous le signe d'Edgar Poe.

Égard Poe reconnut sa dette envers certains écrivains comme Nathaniel Hawthorne auquel il reprochera toutefois d'avoir plagié son William Wilson. Il fut traduit en français par Baudelaire. Baudelaire pensait que la qualité fantastique n'était pas celle qui rendait le mieux justice du génie d'Edgar Poe. Certains récits d'Edgar Poe inaugurent le roman policier comme La lettre volée et Le double assassinat de la rue Morgue. Le plus souvent, le fantastique de Poe naît d'un excès d'attention et d'un pouvoir surmultiplié de la conscience aiguisé par la terreur. L'amour de l'horrible, la volupté surnaturelle à voir versé son propre sang s'exprime dans les comptes d'Edgar Poe non loin d'une égale passion pour le grotesque. Son esthétique rejoint celle d'Hoffmann. Toutefois égard Poe met en avant son goût du morbide. Plusieurs nouvelles d'Edgar Poe comme Ligeia, Le portrait ovale et La chute de la maison Usher ont le même scénario ; celui qui aime désespérément jusqu'à la mort une femme vie ensuite avec une nouvelle femme mais celle-ci meurt à son tour comme subtilement vampirisée par la première, irremplaçable. Le remords sculpte plusieurs nouvelles criminelles dans lesquelles le coupable est démasqué (Le chat noir, Le coeur révélateur). Dans William Wilson, Edgar Poe restitue sa jeunesse. William Wilson possède un double et le tue mais pour se tuer lui-même, image d'une instance critique qui veillait dans l'infraconscience de l'écrivain et qui plaça toujours la réalisation de ses désirs les plus chers sous l'emprise de l'angoisse.

Édgard Poe a écrit un seul roman : Aventures d'Arthur Gordon Pym en 1837. Ce roman préfigure les voyages extraordinaires de Jules Verne. Jules Verne écrira une suite des Aventures d’Arthur Gordon Pym : Le Sphinx des glaces. Plusieurs romans de Jules Verne se sont engagés dans la voie du surnaturel (Le Château des Carpates, Le Secret de Wilhelm Storitz). Parmi les écrivains influencés par égard Poe, il faut aussi citer Villiers de L'Isle-Adam. Comme Jules Verne, Villiers de L'Isle-Adam réserve dans ses récits une place à la science. Ainsi Villiers de L'Isle-Adam évoque Thomas Edison dans l'aise l'Eve future. Villiers de L'Isle-Adam composa la satire d'une génération scientiste trop confiante dans un prétendu réel. Dans la nouvelle Claire Lenoir, Villiers de L'Isle-Adam passe en revue la plupart des motifs que le fantastique se plaît à exploiter. La philosophie de Villiers de L'Isle-Adam et son intelligence font de lui un héritier majeur d'Edgar Poe. La science pour laquelle Villiers se prononce est celle qui servirait des tentatives métaphysiques et se vendrait les connaissances de l'occultisme comme dans sa pièce Axël. Dans ses Contes cruels, ce n'est pas le fantastique qui domine mais des effets de terreur ou de bizarrerie.

Le conte Vera de Villiers de L'Isle-Adam et penser à Ligeia de Poe. Le fantastique de Villiers de L'Isle-Adam est marqué par un attachement rigoureux à l'aristocratie et au catholicisme.

C'est un fantastique symboliste teinté d'humour contre un siècle faisant trop facilement fi de l'étrange.

Le fantastique nécessite la plupart du temps une saisie scrupuleuse du réel. C'est ainsi que Maupassant sut donner un tour inédit au fantastique en l'insérant délibérément dans la vie de chaque jour. Maupassant se souvient parfois d'une tradition gothique dans Apparition ou l'Inconnue. Sa prédilection le porte cependant à évoquer le monde contemporain auquel il prête un étonnant relief. En raison de la maladie mentale qui longtemps le guetta et finit par l'emporter, Maupassant s'est penché sur la folie. Maupassant avait connaissance des travaux de Charcot. Le fantastique, chez Maupassant, résulte des êtres et de leur interprétation délirante du réel. La force de Maupassant consiste à nous faire partager ce dérèglement. Le plus célèbre conte de l'auteur est le Horla. Dans cette histoire, le narrateur à l'impression qu'un autre être vie à ses côtés. Il voyage ensuite pour se défaire de son obsession. Mais dès qu'il rentre chez lui, il constate une invisible présence. Il met alors le feu à sa propre demeure pour brûler l'être invisible mais il n'arrive toujours pas à conclure à la mort de celui qui le hantait.

À la fin du XIXe siècle, les écrivains décadents ressentaient, plus que les romantiques, la chute des référents moraux et intellectuels. Le satanisme bat son plein et Huysmans lui consacre le roman Là-bas. Allan Kardec le spirite est une autorité reconnue. Henri de Régnier proposa l'un des contes les mieux venus de l'époque : L'entrevue. Dans cette histoire, le héros voit un autre homme dans la glace. C'est l'image du propriétaire du palais vénitien qui était là au siècle précédent. Le fantastique de Jean Lorrain est marqué par la crainte du néant. Dans Les trous du masque, il imagine un homme qui finit par être entouré de masques silencieux et funèbres. Arrachant tour à tour la cagoule de ses acolytes, et dépouillant la sienne, il ne rencontre que le néant. Oscar Wilde écrivit le portrait de Dorian Gray, roman dramatisant les leurres de l'apparence tout en donnant à voir la mentalité d'un milieu social.

Le XIXe siècle se conclut par la publication de deux oeuvres majeures du fantastique mondial : Le Cas étrange du docteur Jekyll et de Mr. Hyde de Stevenson et Dracula de Bram Stoker.

Ces deux romans semblent l'un et l'autre exposer certaines vérités mythiques essentielles.

Stevenson, en inventant le personnage à deux faces de Jekyll-Hyde a créé une figure exemplaire où chacun peut retrouver la division et le paradoxe qui le trament.

Dracula est le récit qui place dans le monde moderne l'inacceptable horreur d'un mort-vivant. Dracula est aussi une légende qui se refuse à mourir, comme le XIXe siècle encore attaché aux somptuosités de son passé.

Chapitre V : les voies modernes du fantastique.

 

Au début du XXe siècle, l'estimation d'une écriture fantastique devient délicate. En Allemagne, un type de sensibilité se fait jour, réceptif à l'irrationnel. Les sociétés secrètes, les mages et les hypnotiseurs prolifèrent. Alfred Kubin publie en 1909 le roman L'Autre côté. Le narrateur reçoit un jour une lettre d'un de ses anciens amis qui l'invite à visiter un État qu'il a créé de toutes pièces dans une région inexplorée de l'Asie. L'univers onirique retranscrit ainsi les inquiétudes du monde réel. Le fantastique, en accord avec un temps de crise, de mystères et de crimes, fournit une explication fabuleuse au grand frisson qui parcourt l'Europe.

Gustav Meyrink a écrit le Golem en 1915. Le Golem, créature de terre jadis façonnée par un rabbin, ne sort de sa chambre que lorsqu'un malheur menace la communauté. Il écrit également La nuit de Walpurgis en 1917, situé à Prague et qui oppose le quartier d'en bas où se trouve le ghetto et le Hradschin qu'habite l'aristocratie. La rébellion des étudiants souhaite renverser l'ordre imposé. Tous les personnages de Meyrink sont entraînées par un destin.

Kafka n'a jamais prétendu recourir explicitement au fantastique. Ses romans témoignent d'une dévalorisation du héros et insistent surtout sur l'absurdité continue de situations indémodables. En revanche, ses textes brefs emploient des thèmes qui relèvent bien du fantastique. Dans Détresse, un enfant-fantômes pénètre dans la chambre d'un solitaire. Le Voisin semble avoir trait au dédoublement de la personnalité. Les personnages kafkaïens adoptent vis-à-vis de l'incompréhensible une attitude qui ne cherche pas à le réduire mais à le supporter. La puissance de La Métamorphose tient sans doute à ce qu'elle n'est pas une métaphore. La lecture littérale de cette nouvelle apprend l'entêtement d'une singularité.

Les circonstances socio-historiques expliquent le regain du fantastique dans l'Allemagne des années 1920. Les écrits fantastiques ont profité de certaines découvertes. La constitution de la psychanalyse au début du XXe siècle a permis de sortir définitivement des ténèbres parapsychiques en définissant avec un positiviste parfois excessif le travail de l'inconscient. L'espace exploré par le fantastique s'en trouvait réduit d'autant.

En 1924, le Manifeste du surréalisme conteste le règne de la logique et souhaite que l'imagination et le rêve reprennent leurs droits. Toutefois André Breton rejette Hoffmann et ses « diables de pacotille ». Le merveilleux recherché dans la vie quotidienne, comme le montre Nadja a pour les surréalistes valeur d'expérience. Le fantastique, en revanche, leur paraît résulter d'une fabrication et contester le hasard. Le fantastique pour André Breton est, en fin de compte, trop littéraire.

La mondialisation du fantastique n'allait pas créer pour autant une unité de ton. Henrt James a parsemé son oeuvre de certaines histoires de fantômes. De tous les livres qu'il composa, Le Tour de vis se détache avec éclat par le mystère profond qui l'anime et l'hésitation à laquelle il soumet le lecteur. C'est l'histoire d'une institutrice engagée pour éduquer deux enfants dans une propriété isolée. Elle y succède à une jeune institutrice qui vient de mourir. Elle est frappée par la merveilleuse pureté de ses élèves mais surprend un individu spectral dont elle parle à la gouvernante.

Les fantômes d'Henry James ont toujours une valeur psychologique.

Lovecraft a fondé un univers. Soumis à une imagination morbide, il a composé des contes qui stimulent la terreur. Paysages d'épouvante, ruines blasphématoires qui accueillent parfois d'anciens cultes païens, lieux archaïques où peut réapparaître ce que Lovecraft appelle tout simplement l'abomination. Son fantastique édifie une mythologie accumulant les thèmes de la plus révoltante horreur.

À partir d'une certaine époque, Lovecraft ne cesse de renvoyer à un mystérieux livre, le Nécronomicon. Celui-ci aurait révélé l'invasion de la terre, il y a des millions d'années, par les Anciens, êtres monstrueux quasi invulnérables. Lovecraft fut aussi un lecteur attentif, parfaitement conscient de ses antécédents ; son ouvrage Epouvante et surnaturel en littérature révèle ses préférences tout en faisant le point sur plusieurs siècles de fantastique dans les pays anglo-saxons.

Borges a clairement indiqué qu'il entendait s'inscrire dans le genre fantastique dans des recueils comme Le Jardin aux sentiers qui bifurquent ou l'Aleph. Il a traduit La Métamorphose de Kafka en espagnol. Sa nouvelle Le Congrès ne cache pas qu'elle voudrait rivaliser avec Kafka. Il admire l'ingéniosité d'Edgar Poe. C'est Roger Caillois qui l'introduisit en France.

Les récits de Borges décrivent les étrangetés d'un temps marqué par l'éternel retour. Il imagine ainsi une bibliothèque de Babel dont l'existence durera plus que l'humanité. Il imagine aussi l'Aleph, point de l'espace qui contient tous les points.

Le fantastique contemporain a été marqué par les écrivains belges. Jean Ray s'empare de thèmes souvent traditionnels pour en former un alliage très particulier. Ses Contes du whisky lui ont valu le surnom d'Edgar Poe belge. Ses oeuvres les plus notoires sont La Cité de l'indicible peur, Le Livre des fantômes et Malpertuis.

Conclusion.

 

Le fantastique de la fin du XXe siècle refuse le ressassement d'éléments folkloriques. Il enregistre à sa manière les violentes mutations de la civilisation et de l'écriture. À côté d'un fantastique de la répétition et amateur de thèmes convenus  exploités jusqu'à satiété, se distingue un fantastique contemporain redistribuant les pièges de l'illusion et les éclats de la cruauté. Le fantastique de la répétition est représenté par Stephen King.

Occupant d'abord une zone crépusculaire et traduisant les sensations les plus troubles, le fantastique s'est révélé une des tentations les plus profondes de l'art narratif. Il s'impose comme expression de l'angoisse et de l'inquiétude.

 

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05 décembre 2021

Le contrat de mariage/La Fille aux yeux d'or/Melmith réconcilié (Balzac)

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Ce roman est dédié à A. G. Rossini.

Monsieur de Manerville le père était un bon gentilhomme normand bien connu du Maréchal de Richelieu, qui lui fit épouser une des plus riches héritières de Bordeaux. Le Normand alla s'installer au château de Lanstrac qui appartenait à sa femme.

Il traversa fort heureusement la Révolution en se rendant à la Martinique où sa femme avait des intérêts et il confia la gestion de ses biens de Gascogne à un honnête clerc de notaire, appelé Mathias, qui donnait alors dans les idées nouvelles. À son retour, le comte de Manerville put retrouver ses propriétés profitablement gérées. Mme de Manerville mourut en 1810. Et M. de Manerville devint progressivement avare. Il ne donna presque rien à son fils unique. Paul de Manerville resta sous la domination paternelle pendant trois années. Paul n’osa lutter contre son père et perdit cette faculté de résistance qui engendre le courage moral. Sa timidité s'exerça dans les combats qui demandent pourtant une volonté constante. Il était lâche en pensé mais hardi en action. Il était emprisonné dans le vieil hôtel de son père car il n'avait pas assez d'argent pour frayer avec les jeunes gens de la ville. Son père l'emmenait dans une société royaliste composée des débris de la noblesse parlementaire et de la noblesse d'épée.

Paul s'ennuyait au milieu de ces antiquités sans savoir que plus tard ses relations de jeunesse lui assureraient cette prééminence aristocratique la France aimera toujours.

Paul trouvait de légères compensations à la maussaderie de ces soirées dans le maniement des armes, la pratique de l'équitation et de l'escrime. Il lisait aussi des romans. Il fut délivré de la tyrannie quand son père mourut. Il trouva des capitaux considérables accumulés par l'avarice paternelle. Il avait Bordeaux en horreur. Il acheta des rentes avec ses capitaux et laissa la gestion de ses domaines au vieux Mathias. Il devint attaché d'ambassade à Naples puis secrétaire à Madrid, à Londres et fit ainsi le tour de l'Europe. Après avoir dissipé les capitaux liquidés que son père avait amassés, Paul dut prendre les revenus territoriaux que son notaire lui avait accumulés.. Il décida de mener une vie du gentilhomme à Lanstrac pour se marier et arriver un jour à la députation. Comme il était comte, la noblesse redevenait une valeur matrimoniale. Paul avait acquis pour une somme de 700 000 fr., mangée en six ans, cette charge qui ne se vend pas et qui vaut mieux qu'une charge d'agent de change : il était enfin un homme élégant. Mais il n'avait pas fait le malheur d'aucune femme il avait trop de probité pour tromper qui que ce fût. Il n'avait pas cette témérité qui conseille de grands coups et attire l'attention.

Il confia son projet à son ami Henri de Marsay. Henri lui répondit que s'il devenait un bon père et un bon époux alors il deviendrait ridicule pour le reste de ses jours. Il pensait que Paul n'avait pas le poignet assez fort pour gouverner un ménage. Il lui conseilla de devenir le roi de Bordeaux pour y promulguer les arrêts de Paris mais surtout il ne devait pas se marier. Il voulut savoir pourquoi Paul tenait tant à se marier et lui dit que les enfants étaient des marchandises très difficiles à soigner. Paul répondit qu'il était modeste et qu'il se résignait. Il pensait que sa future femme ferait ce qu'il voudrait. Il était las du qu'en-dira-t-on et ne voulait plus se ruiner pour paraître. Il voulait jouer le jeu selon les règles de la société dans laquelle il était forcé de vivre. Henri pensait que Paul n'était pas encore assez moral pour se marier. Mais Paul se sentait propre aux joies de la famille. Alors Henri lui donna un dernier conseil. Celui de rester encore célibataire pendant 13 ans et de s'amuser comme un damné ; puis, à 40 ans, il pourrait épouser une veuve et être heureux. Alors que si Paul se mariait avec une jeune fille alors il mourrait enragé. Il considérait que l'état de mariage engendrait des échecs irréparables. Henri pensait qu'une femme était disposée à refuser ce qu'elle devait ; tandis que, maîtresse, elle accordait que qu'elle ne devait point. Le code avait mis la femme en tutelle en la considérant comme un enfant. Et on gouverne les enfants par la crainte.

Cette conversation ébranla Paul mais ne l'empêcha pas d'exécuter son dessein. Il retourna un Bordeaux en 1821 pour restaurer son hôtel. Il s'est servi de ses anciennes relations pour être introduit dans la société royaliste de Bordeaux. Son éducation parisienne enchanta la société bordelaise. Uni marquise se servit d'une expression de jadis pour lui trouver un surnom : la fleur des pois. Il arriva un Paul ce qui arrive aux acteurs médiocres : il devint presque bon. Sa fatuité n'était qu'un soin de sa personne qui le rendait agréable. Tout en lui s'harmonisait avec son surnom. Il était bien cette fleur délicate qui veut une soigneuse culture. Il introduisit le luxe et le confort anglais dans son château et cela absorba les capitaux que depuis six ans lui plaçait son notaire. Il s'était secrètement épris de la reine de Bordeaux, la célèbre Mlle Evangélista. Son mari s'était établi à Bordeaux au début du siècle. Elle était issue de la monarchie espagnole. Son mari mourut en 1813 en laissant à sa femme une immense fortune et la plus jolie fille du monde. Mais la Restauration altéra sa position. Quelques familles quittèrent Bordeaux. Elle ne voulut pas changer sa manière de vivre. Sa fille, Natalie Evangélista était une personne remarquablement belle mais sa mère avait dissipé des sommes énormes. Elle voulait entretenir le public dans la croyance où il était des richesses de la maison Evangélista. Natalie avait 19 ans et nulle proposition de mariage n'était parvenue à l'oreille de sa mère.

Dans les salons et les coteries on disait que seul un prince pouvait épouser Mlle Evangélista. Les mères de famille et les jeunes personnes jalouses de Natalie envenimaient soigneusement cette opinion par des propos perfides. Natalie ne connaissait rien de l'existence. Elle trouvait autour d’elle chacun prêt à combler ses désirs. Elle ignorait le prix des choses et comment conserver les revenus. Elle bondissait dans le monde comme un coursier sans brides et sans fers. Six mois après l'arrivée de Paul, la haute société l'avait mis en présence de Natalie. Ils se trouvèrent réciproquement charmants. Mme Evangélista devina les sentiments de Paul et commença à se dire qu'il deviendrait son gendre. Paul avait gardé en mémoire un préjugé d'enfance, celui de la fortune des Evangélista. Bien sûr, Paul entendit les commentaires cruels sur Natalie mais il y répondit par le dédain. Alors les jeunes filles et les douairières ne tentèrent pas de le décourager. Mme Evangélista invita Paul à ses fêtes. Il s'engageait à petits pas dans la voie du mariage. Le monde, qui n'est cause d'aucun bien, est complice de beaucoup de malheurs ; puis, quand il voit éclore le mal qu'il a couvé maternellement, il le renie et s'en venge. Paul avait l'habitude du luxe et de l'élégance au milieu de laquelle vivait Natalie. Il venait de disposer pour lui-même son hôtel comme personne à Bordeaux n'aurait disposé de maison pour loger Natalie. Les personnes de la haute société royaliste disaient à Paul des phrases engageantes qui flattaient sa vanité. Malgré son amour, Paul voulait garder son libre arbitre. Mme Evangélista avait connu les cours d'Espagne et de Naples et les gens célèbrent des deux Amériques ainsi que plusieurs familles illustres de l'Angleterre. Cela lui prêtait une instruction si étendue qu'elle semblait immense. Sa réputation de vertu lui servait à donner une grande autorité à ses actions et à ses discours. Elle s'entendait bien avec sa fille. Cela expliquait les sacrifices qu'elle avait faits pour Natalie. Elle s'était, disait-on, éprise d'un homme auquel la Seconde Restauration avait rendu ses titres. Cet homme avait fort décemment rompu les relations avec Mme Evangélista en 1816. Mme Evangélista ressemblait à toutes les royautés : aimable, douce, parfaite, facile dans la vie, elle devenait terrible et implacable quand son orgueil de femmes était froissé.

Elle ne pardonnait jamais. Elle croyait à la puissance de sa haine. Elle en avait fait un mauvais sort qui devait planer sur son ennemi. Cet homme se ruina complètement alors qu'il était pair de France. Un jour, alors qu'elle était dans son brillant équipage, elle le croisa à pied dans les Champs-Élysées. Elle l'accabla d'un regard de triomphe. Cette mésaventure l'avait empêchée de se remarier. Ses espérances et ses déceptions lui avaient fait perdre du temps et à présent elle n'avait plus d'autre rôle à prendre dans la vie que celui de mère. Elle espérait que Paul pourrait l'introduire dans le monde parisien. Elle n'avait connu qu'à de rares intervalles le Paris de l'Empire. Elle voulait briller au milieu du Paris de la Restauration.

Elle avait été forcée, par les affaires de son mari, d'habiter Bordeaux. Elle en avait épuisé les jouissances. Dans son propre intérêt, elle fut donc à Paul une grande destinée. Paul fut captivé par cette femme d'autant mieux qu'elle parut ne pas vouloir exercer le moindre empire sur lui.

Paul se crut beaucoup plus spirituel qu'il n'avait été en voyant ses réflexions et ses moindres mots sentis par Mlle Evangélista et par sa mère. Il passa bientôt tout son temps à l'hôtel Evangélista.

Paul espérait que Mme Evangélista pourrait lui faire donner une belle ambassade avant même qu'il ne devienne député. En ce moment Paul était optimiste il voyait un avantage à tout. Il ne pensait pas qu'une belle-mère ambitieuse pouvait devenir un tyran.

Il commençait à énumérer les avantages qui se rencontraient pour lui dans le mariage. Paul commença à ressentir un amour déraisonnable pour Natalie pour lequel il eut le bon sens de garder le secret. Il le fit passer pour une envie de se marier. Mais les terribles paroles de son ami de Marsay ronflaient parfois dans ses oreilles. Mais Natalie avait une figure impénétrable. Comme toute femme espagnole, Natalie avait reçu une instruction purement religieuse. Néanmoins, un homme habile à manier le scalpel de l'analyse aurait surpris chez Natalie quelque révélation des difficultés que son caractère devait offrir quand elle serait aux prises avec la vie conjugale ou sociale. Mais la gentillesse de la jeune fille colorait ses traits d'un vernis délicat qui trompait nécessairement les gens superficiels. Puis sa mère lui avait de bonne heure communiqué ce babil agréable qui joue la supériorité et séduit par une gracieuse volubilité. Enfin, Natalie avait le charme des enfants gâtés qui n'ont pas connu la souffrance. Mais à travers ces défauts en germe brillaient quelques belles qualités. Pour rendre ductile une femme si peu malléable, ce poignet de fer dont parlait de Marsay à Paul était nécessaire.

Quelle force conciliatrice, quelle expérience maintiendrait ce jeune ménage ? Tout était péril pour un homme faible.

Au commencement de l'hiver, en 1822, Paul de Manerville fit demander la main de Mlle Evangélista par sa grand-tante, la baronne de Maulincour. La demande avait été acceptée. Mais Mme Evangelista ne donnait rien de son chef à sa fille. Malgré tout, la grand-tante donna sa bénédiction à Paul et retourna à Paris. Elle lui avait conseillé de donner de bonnes instructions à son notaire. Le contrat de mariage était le plus saint des devoirs. Elle lui avait conseillé d'aller voir Me Matthias, le vieux notaire de la famille. Paul était perplexe. Sa future belle-mère était une fine mouche ! Il devrait donc défendre ses intérêts dans le contrat de mariage. Il se rendit chez Mme évangéliste pour parler du contrat de mariage. Elle avait accepté qu'il choisisse son notaire. Elle avait deviné les observations de la grand-tante dans le regard embarrassé et la voix émue qui trahissaient en Paul un combat intérieur. Elle annonça que son notaire était M. Solonet. Elle réunirait les deux notaires chez elle. Paul en fut rassuré.

Mme évangéliste devait à sa fille douze cent mille  fr. soit le tiers de la fortune laissée par son défunt mari mais elle se trouvait hors d'état de s'acquitter. Elle allait donc être à la merci de son gendre. Si le contrat de mariage échouait, tout Bordeaux en saurait les motifs et le mariage de Natalie deviendrait impossible. Elle allait être obligée d'avouer une détresse intérieure à son notaire. Elle pensait que Paul était un homme nul à qui elle ferait faire un beau chemin dans le monde pour qu'il lui devienne redevable. Solonet vint le lendemain avec l'empressement de l'esclave et fut reçu dans la chambre à coucher par la coquette veuve qui se montra dans le désordre d'un savant déshabillé.

Elle lui exposa crûment sa situation. Il voulut savoir comment elle s'était comportée avec Paul. Elle lui répondit qu'elle avait agi constamment comme s'il le compte de Manerville lui avait été inférieur. Elle était persuadée d'avoir un ascendant insurmontable sur son futur gendre. Le notaire lui demanda si elle avait des concessions à faire. Elle répondit qu'elle voulait en faire le moins possible. Mais il lui rappela qu'elle restait reliquataire d'une quittance de onze cent cinquante-six mille francs d'après le compte de tutelle à présenter à son futur gendre. Elle voulait garder 30 000 livres de rente. Le notaire allait réfléchir aux moyens nécessaires pour atteindre ce but. Il conseilla à Mme Evangélista de faire sa fille bien belle pour le soir de la discussion avec Paul. La robe du contrat contenait selon le notaire la moitié des donations. Alors Mme Evangélista assista à la toilette de Natalie pour en faire une innocente complice de sa conspiration financière.

Puis elle demanda à sa fille si elle aimait sincèrement M. de Manerville. Natalie lui demanda pourquoi elle lui posait cette question et pourquoi elle lui avait laissé voir Paul. Elle répondit qu'elle voulait savoir si elle tenait au mariage sans être folle du mari.

Elle conseilla à sa fille d'être un peu coquette et tout irait bien. Paul arriva avec un bouquet de fleurs pour Natalie. Ils se mirent à causer en attendant les deux notaires. Paul devait soutenir une lutte dont l'importance lui échappait entièrement et il avait pour tout défenseur son vieux notaire. Les deux notaires représentaient les anciennes et les nouvelles moeurs. Me Matthias était un vieux bonhomme âgé de 69 ans. La plupart des Bordelais lui témoignaient un respect amical et une déférence pleine d'estime.

Son sens divinatoire lui permettait d'aller au fond des consciences pour y lire les pensées secrètes. Matthias était un de ces notaires qui se croyaient responsables de leurs erreurs dans les actes et les méditaient longuement. Il était religieux et généreux. Aussi sa parole était-elle sacrée. Quand il mourut il y eut 3000 personnes à son convoi.

Solonet était le jeune notaire qui arrive en fredonnant et en prétendant que les affaires se font aussi bien en riant qu'en gardant son sérieux. C'était le genre de notaire qui va au bal, au spectacle, capable de risquer les capitaux en placements douteux. C'était aussi le genre de notaire dont la science vient de la duplicité et que beaucoup de gens craignent comme un complice qui possède leurs secrets. Me Solonet communiqua le plan de la bataille à sa souveraine.

Mme Evangélista ne voulut pas dire à son notaire son désir de quitter Bordeaux. Mais elle lui parla de la vente de son hôtel. Après le dîner, les deux notaires laissèrent les amants près de la mère et se rendirent dans un salon voisin destiné à leur conférence. Solonet proposa à Matthias un contrat de mariage sous le régime de la communauté avec donation générale des biens des époux l'un à l'autre en cas de mort sans héritier. La somme mise dans la communauté serait du quart des apports respectifs et le survivant garderait le mobilier.

Mais Matthias annonça que la dot était la terre de Lanstrac, du produit de 23 000 livres de rente. Il y avait également les fermes du Grassol et du Guadet, le clos de Belle-Rose, un hôtel patrimonial à Bordeaux, une belle maison à Paris. Matthias demanda à Solonet de lui montrer l'inventaire des biens de Mlle Evangelista. Solonet répondit qu'après la mort du mari, Mme Evangelista n'avait pas fait d'inventaire car elle était espagnole et ne connaissait pas les lois françaises. Alors Matthias insista et Solonet répondit que Mme Evangelista possédait un hôtel, son mobilier et 400 000 fr. placés pour recevoir 40 000 fr. de revenus.

Matthias fut atterré. Il demanda comment Mme Evangelista pouvait mener un train de vie qui exigeait 100 000 livres de rente. Le jeune notaire répondit que Mme Evangelista aimait la dépense. Il ajouta que la plus belle fille du monde devait toujours manger plus qu'elle n'avait. Solonet était persuadé de faire triompher sa cliente.

Paul souhaitait sa prétendue comme un lycéen désirait une courtisane et il dit à l'oreille de sa belle-mère que Natalie était si belle qu'il concevait la frénésie poussant à payer un plaisir par sa mort. Mme Evangelista lui répondit que son mari l'avait épousée sans fortune et ne lui avait causé aucun chagrin pendant 13 ans. Elle conseilla à Paul et à Natalie d'aller vivre à Paris juste après leur mariage pour ne pas avoir à craindre le ridicule en se comportant comme deux amants. Me Matthias entra dans le salon car il voulait parler à Paul. Il apprit à son client qu'il n'avait pas un sou de dot. Il proposa de remettre la conférence à un autre jour. Mme Evangelista souffrait d'angoisse. Elle dût peut-être son triomphe à la désobéissance de sa fille. Elle voulut savoir si Paul l'aimait assez pour surmonter les difficultés prévues par sa mère et que lui dénonçait la figure un peu nuageuse de Me Matthias. Elle dit à Paul qu'elle le relevait de ses engagements et Paul crut au désintéressement de Natalie. Paul demeura songeur : il comptait avoir environ 100 000 livres de rente, en réunissant sa fortune à celle de Natalie. De plus il devait accepter une femme habituée au luxe. Matthias annonça à Mme Evangelista qu'il y avait un empêchement dilatoire. Me Solonet arriva. Il prétendit qu'il existait un moyen d'acquitter Mme Evangelista envers sa fille. Il suffisait qu'elle transporte par le contrat la nue propriété de ses valeurs à sa fille.

Mais le notaire voyait le piège tendu. Solonet affirma que Paul n'aurait qu'à reconnaître dans le contrat avoir reçu la somme totale revenant à Mlle Evangelista sur la succession de son père. Il prétendait que cela représentait 1 156 000 fr. Matthias en fut outré. Il répondit à Solonet qu'il n'avait qu'à demander à Paul le délaissement de sa fortune à sa future épouse car cela aurait été plus franc. Après quoi, il se retira. Mais il revint pour dire à Mme Evangelista qu'il la tenait pour un honnête femme mais qui ne savait rien des affaires. Solonet le remercia.

Matthias conseilla à Mme Evangelista de se remarier. Mais comme elle ne le souhaitait pas, il lui conseilla d'abandonner l'usufruit de la fortune de son mari à sa fille et à son gendre. Solonet conseilla à Mme Evangelista de délaisser ses inscriptions 5 % et de vendre son hôtel. Elle pourrait garder les 50 000 écus restants sur le prix de son hôtel à condition que Paul lui arrange une demeure chez lui. Mme Evangelista pourrait compenser le déficit actuel par les bénéfices d'une pension qu'elle donnerait à Paul. Matthias chercha à surprendre quelques indices du complot dont la trame commençait à se laisser voir. Matthias surprit un regard de Solonet jeté à Mme Evangelista. Celle-ci s'écria dans un accès de joie qu'elle pouvait donner à Natalie ses diamants qui devaient valoir au moins 100 000 fr. L'apparition soudaine des diamants confirmèrent les soupçons de Matthias. La scène avait été préparée dans le but de ruiner le pigeon. Plein de pitié pour son client, Matthias jeta un long regard sur l'avenir et n'y vit rien de bon. Paul, Solonet et Mme Evangelista attendaient la probation de Matthias. Le vieux notaire nord répondit qu'il connaissait l'arithmétique. Les placements territoriaux de Paul représentaient un capital énorme tandis que les revenus de la dot étaient soumis à des diminutions d'intérêt. Paul dit à son notaire qu'il était en train de le perdre en ce moment. Il pleura. Alors Matthias proposa une solution. Il déclara que par son nom et par sa fortune, Paul était appelé à siéger un jour à la Chambre élective ou à la Chambre héréditaire. Mme Evangelista répondit que c'était son plus cher désir. Matthias proposa la création d'un majorat. Paul emmena Matthias dans le salon. Il demanda des explications. Le notaire lui répondit que Paul risquait de voir sa fortune dévorée en cinq ans et devenir débiteur de sommes énormes envers sa femme. Mais Matthias ne voulait pas lui donner de détails sur sa solution car il savait les amoureux indiscrets. Il voulait mettre l'amour de Paul sous la protection de son silence. Matthias conseilla à Paul de se défier de Mme Evangelista. Puis ils retournèrent voir les autres. Solonet accepta la proposition de Matthias. Solonet expliqua à Mme Evangelista qu'un majorat était inaliénable car aucun des époux n'y pouvait toucher. C'était de la prévoyance. Mme Evangelista voyait sa fille mariée et n'en demandait pas davantage. Il fut alors convenu que Matthias rédigerait le contrat et que Solonet minuterait le compte de tutelle et que ces actes seraient signés quelques jours avant la célébration du mariage. Les deux notaires s'en allèrent dans le même cabriolet. Matthias garda le secret sur les motifs de sa proposition. La lutte odieuse où le bonheur matériel d'une famille avait été si curieusement risqué n'était plus pour les deux notaires qu'une question de polémique notariale. Matthias proposa à Solonet d'assister au contrat de vente des terres à joindre au majorat.

Mme Evangelista se demandait si Matthias n'avait pas détruit en quelques minutes son ouvrage de six mois en soustrayant Paul à son influence lors de leur conférence secrète dans le petit salon. Paul dit que grâce aux deux notaires, il avait su à quel point à Mme Evangelista était grande et généreuse. Nathalie fit des caprices en disant qu'elle ne voulait pas se marier si cela signifiait que sa mère devait se dépouiller de ses biens. Alors Paul la calma. Mme Evangelista annonça vouloir partir à Paris pendant l'hiver. Cela réjouit Nathalie. Même si tout s'était passé dans les meilleurs termes et selon les lois de la plus exquise politesse, la discussion sur les intérêts des deux parties avait néanmoins jeté chez le gendre et chez la belle-mère un germe de défiance et d'inimitié.

Paul pensait que, grâce à l'habileté de son notaire, sa fortune était presque entièrement garantie de toute ruine. Il trouvait sa belle-mère une excellente femme et pensait que le mal était venu de Solonet qui avait voulu faire l'habile. Mme Evangelista s'attribue également la victoire. Elle voulait se charger de la fortune politique de son gendre. Elle ne voulait pas suivre les conseils de son notaire pour ne pas retirer un liard de sa fortune à sa fille. Elle expliqua à Natalie que la tempête s'était apaisée quand elle avait offert ses diamants. Elle dit à sa fille que d'après le contrat les diamants lui appartiendraient. Tous étaient donc enchantés de cette première rencontre. Il vient un moment où cesse l'erreur du vaincu. Pour Mme Evangelista, son gendre était le vaincu. Le lendemain matin, Elis Magus se présenta chez Mme Evangelista, croyant, d'après les bruits qui couraient sur le mariage de Nathalie et de Paul qu'il s'agissait de parures à leur vendre. Le juif fut donc étonné en apprenant qu'il s'agissait au contraire d'une prisée quasi-légale des diamants de la belle-mère. Avec instinct, il avait compris que la valeur des diamants allait être comptée dans le contrat de mariage. Alors il décida de les priser comme s'ils devaient être achetés par un particulier chez un marchand. Il estima les diamants de Mme Evangelista 350 000 fr.. Mme Evangelista demanda si elle pouvait avoir cette somme immédiatement. Alors le juif répondit qu'il pouvait donner 75 000 fr. pour le brillant et 160 000 pour le collier et les boucles d'oreilles. Elle voulut savoir pourquoi alors il répondit que plus les diamants étaient beaux, plus longtemps ils devaient être gardés avant de trouver preneur. Puis le juif considéra l'or des montures et les perles mais Mme Evangelista ne voulait pas les vendre. Cette rencontre entre Mme Evangelista et Magus fut connue et corrobora certaines rumeurs sur le contrat de mariage. Huit jours plus tard, il circulait à Bordeaux les bruits les plus étranges : Mme Evangelista vendait son hôtel, elle était donc ruinée. Elle avait proposé ses diamants à Magus. Les gens se demandaient si ce mariage se ferait. Les deux notaires questionnés démentirent ces calomnies. Mais les doucereuses calomnies continuèrent. Quelque personne se vengèrent de 20 ans de luxe et de grandeur que la maison espagnole avait fait peser sur leur amour-propre. Le temps que demandait l'érection du majorat confirmait les soupçons des politiques bordelais.

Les rumeurs furent telles qu'il se fit des paris pour ou contre le mariage. Paul se rendit à Lanstrac pour faire une partie de chasse avec plusieurs jeunes gens de la ville. Cela fut considéré par la société comme une éclatante confirmation des soupçons publics. Mme de Gyas voulait marier sa fille et trouva convenable de sonder le terrain et alla s'attrister joyeusement de l'échec reçu par les Evangelista. Nathalie et sa mère furent assez surprises en voyant la figure mal grimée de la marquise. La marquise expliqua les bruits qui circulaient dans Bordeaux. Elle leur raconta les dires de chacun, sans épargner un seul coup de poignard à Mme Evangelista et sa fille. Mme Evangelista répondit à la marquise qu'elle comprenait les médisances qui émanaient de mères incapables de marier leurs filles et elle leur pardonnait leurs propos envenimés. En revanche, elle ne comprenait pas pourquoi la marquise qui n'avait rien de provinciale et dont la fille était spirituelle ait pu prendre le moindre souci. À ce moment-là, Paul arriva. Il revenait de la chasse. Quand il apprit les calomnies qui couraient dans Bordeaux, il se mit à rire au lieu de se mettre en colère. Alors il décida d'organiser un bal le jour de la signature du contrat de mariage. Mme Evangelista invita tout Bordeaux pour le jour de la signature du contrat et manifesta l'intention de déployer dans sa dernière fête un luxe qui donnerait d'éclatants démentis aux calomnies de la société.

Les préparatifs durèrent 40 jours. La fête fut nommée la nuit des camélias. Quand les bancs furent publiés, les doutes se dissipèrent. Amis et ennemis ne pensèrent plus qu'à préparer leurs toilettes pour la fête indiquée. Dans la matinée du jour où devait se signer le contrat, Mme Evangelista se rappela un détail de la conférence avec les deux notaires. Elle se rappela de l'instant où Matthias avait accédé aux conditions de Solonet. Elle pensa que si Matthias s'était apaisé c'était qu'il avait dû trouver satisfaction aux dépens de l'un des deux époux. L'intérêt lésé ne devait donc pas être celui de Paul comme elle l'avait espéré. Cette journée influa sur la vie conjugale de Paul. L'hôtel évangéliste devant être vendu, la belle-mère de Paul n'avait reculé devant aucune dépense pour la fête. Ainsi la somptueuse atmosphère d'une fête agissait sur les esprits au moment de signer le contrat. Les deux notaires dînèrent avec les fiancés et la belle-mère. Le premier clerc de Matthias fut également invité.

Natalie s'était parée de dentelles et de satin pour que sa beauté soit incomparable et Mme Evangelista portait son collier de perles et son diamant le plus cher pour démentir les calomnies. Paul et Nathalie demeurèrent assis au coin du feu et n’écoûtèrent aucun article du compte de tutelle. Mme Evangelista écouta avec la plus scrupuleuse attention le compte de la tutelle rédigé par Solonet. Elle demanda quel serait l'effet de ce majorat et Solonet lui répondit que c'était une fortune inaliénable constituée au profit de l'aîné de la maison. Elle voulut comprendre quel en serait le résultat pour sa fille. Matthias lui expliqua que le majorât serait plus favorable à Paul qu'à Natalie et Mme Evangelista comprit que sa fille était ruinée. Mathias lui expliqua que constituer à sa famille une fortune indestructible ce n'était pas se ruiner. Solonet voulut expliquer que la somme perdue par Natalie serait versée au profit de ses futurs enfants. Natalie était hors d'état de comprendre qu'elle perdait la moitié de sa fortune et Paul continua de rires et de causer avec sa fiancée. Mme Evangelista venait de comprendre quelle était la dupe d'un vieillard probe. Elle avait peur que Matthias explique à Paul la conspiration qu'elle avait préparée contre Paul et à laquelle celui-ci venait d'échapper. Les bans étaient publiés et le mariage devait être célébré deux jours plus tard. Mme Evangelista ne pouvait donc plus ajourner le mariage. Elle était obligée de céder. La contrariété se voyait sur son visage et Solonet ne manqua pas de la remarquer. Alors il entraîna sa cliente dans le petit salon car il ne voulait pas perdre ses honoraires. Il lui conseilla de remettre la signature en prétextant une erreur commise à Paris. Mais elle savait que c'était impossible pour éviter d'être la risée de tout Bordeaux.

Solonet lui expliqua que Natalie pourrait mener Paul par le bout du nez. Ainsi, le sort du comte Paul était encore entre les mains de Mme Evangelista.

Puis Solonet alla trouver Matthias pour lui dire que le majorat pouvait donner lieu à des procès dans le cas où Paul décéderait sans enfants ou s'il ne laissait que des filles. Il préconisa donc de stipuler dans le contrat la donation générale de biens faite entre les époux ou que le majorat devienne caduque dans le cas où les enfants seraient des filles. Mathias accepta. Paul et Natalie ne prêtèrent aucune attention à cette nouvelle clause. Mme Evangelista accepta de signer. Elle déclara que sa fille ne serait pas ruinée quand elle s'apercevrait qu'elle n'aimait pas son mari et Paul serait banni de France tandis que Natalie serait libre, heureuse et riche. Mathias connaissait l'analyse des intérêts mais ne connaissait pas l'analyse des passions humaines. Il n'avait pu donc déceler dans les propos de Mme Evangelista une déclaration de guerre. Mathias prit Paul à part dans l'embrasure d'une croisée pour lui expliquer le secret des stipulations qu'il avait inventées pour le sauver d'une ruine certaine.

Il termina son explication en disant que Paul pourrait bientôt obtenir 50 000 livres de rente et il aurait donc fait un excellent mariage. Paul serra très affectueusement les mains de son vieil ami. Ce geste ne put échapper à Mme Evangelista ce qui provoqua sa rage intérieure. Mme Evangelista forçat Paul à accepter les bijoux qu'il avait tenté de refuser par pudeur. Mais aussitôt Paul les offrit à Natalie. Après quoi, la fête commença.

Mathias conseilla à Paul de profiter de la lune de miel pour vendre les diamants. Durant la fête, les médisances continuèrent. Paul fut le dernier à quitter la fête. Après quoi, Mme Evangelista alla trouver sa fille pour discuter. Natalie voulut rassurer sa mère en disant que Paul ne serait jamais un obstacle à leur bonheur.

La haine rendit avare la prodigue Mme Evangelista. Dans la nuit, elle prépara un plan qu'elle mit en oeuvre dès le lendemain.

Paul voulut rester sur ses gardes dans le cas où Matthias avait eu raison et il se dit qu'il n'était pas obligé d'épouser sa belle-mère.

Mme Evangelista entreprit d'utiliser sa dernière journée avec sa fille pour influencer sa future vie de femme mariée. Elle lui expliqua que l'influence que devait avoir une femme sur son mari dépendait de son débutant le mariage. Elle préconisait donc de ne pas habiter avec Paul et avec sa fille durant les premiers mois. Ainsi, Paul ne pourrait pas interpréter l'influence de Mme Evangelista sur les premiers mois qu'il passerait avec sa femme. Elle dit à sa fille que pour qu'une femme commande, elle devait avoir l'air de toujours faire ce que voulait son mari. Elle expliqua à sa fille qu'elle comptait rester à Lanstrac pour refaire sa fortune à force d'économies. Elle reviendrait quand son retour ne causerait plus d’ombrage et quand Paul l’aurait jugée. Natalie lui demanda ce qu’elle devrait faire et ne pas faire avec Paul. Sa mère lui répondit qu’elles s’écriraient trois fois par semaine. Puis Madame Evangelista passerait un mois ou deux à Paris. Natalie voulut des conseils conjugaux et sa mère lui dit que conserver le cœur de son mari ou le gouverner était une seule et même chose. La cause principale des désunions conjugales se trouvait dans une cohésion constante qui n'existait pas autrefois et qui s'était introduite avec la manie de la famille. Depuis la révolution, les moeurs bourgeoises avaient envahi des maisons aristocratiques. Cela était dû à Rousseau, hérétique infâme qui n'avait eu que des pensées antisociales, selon Mme Evangélista. Rousseau avait prétendu que toutes les femmes avaient les mêmes droits et que dans l'État de société l'on devait obéir à la nature. Et depuis toutes les femmes avaient nourri leurs enfants et avaient élevé leurs filles en restant à la maison. Mme Evangelista expliqua à sa fille qu'elle se comportait avec elle comme avec une amie et que c'était une exception à cause de l'évolution des moeurs. Le contact perpétuel n'était pas moins dangereux entre les enfants et les parents qu'il l'était entre les deux époux. Mme Evangélista conseilla donc à sa fille de mettre avec son mari les barrières du monde en se rendant au bal ou à l'opéra et de dîner en ville le soir. Elle ne devait accorder que peu de moments à Paul. Natalie ne devait pas épuiser les ressources du sentiment. Mme Evangelista estimait que l'affection éteinte ne se remplaçait que par l'indifférence ou par le mépris. Natalie ne devrait jamais ennuyer son mari. Natalie ne comprenait pas sa mère. Alors Mme Evangelista lui expliqua que si elle aimait Paul au point de faire tout ce qu'il voudrait alors elle ne serait pas la maîtresse. Mme Evangelista pensait qu'une femme était née pour être femme à la mode ou une charmante maîtresse de maison. La vocation de Natalie serait donc de plaire. Natalie devrait être la grande dame représentant le luxe et le plaisir de la maison. Natalie serait guidée par son instinct. Sa mère lui expliqua qu'en ce moment Paul désirait plus Natalie qu'il ne l'aimait. L'amour enfanté par les désirs était une espérance, et celui qui succédait à leur satisfaction était la réalité. Si Paul cédait à Natalie une première fois alors il cèderait toujours. Une femme ardemment désirée pouvait tout demander. Mme Evangelista conseilla à sa fille de se servir de l'empire que lui donnerait la première passion de son mari pour habituer celui-ci à obéir à sa femme. Si Paul faisait une sottise pour Natalie alors Natalie le gouvernerait. Natalie ne devrait jamais faire la folie de se livrer en quoi que ce soit à son mari. Elle devrait garder une constante réserve dans ses discours et dans ses actions. Si Paul croyait en Natalie alors celle-ci pourrait tout. Natalie devrait persuader Paul qu'elle ne comprenait. Le meilleur moyen d'accorder les deux volontés de Paul et de Natalie était pour Natalie de s'arranger à ce qu'il n'en ait qu'une seule au logis. Natalie baisa les mains de sa mère en y laissant des larmes de reconnaissance.

Mais Natalie voulut savoir pourquoi quelques jours plus tôt sa mère prétendait pouvoir préparer la fortune de Paul alors que maintenant elle voulait laisser Paul seul avec Natalie. Mais Mme Evangélista à ne voulut pas dire son secret.

Ensuite elle annonça sa fille qu'elle allait lui donner le Discreto, son diamant le plus précieux.

Quand Paul arriva, Mme Evangélista put voir sur son front les nuages que les conseils de la nuit et les réflexions du réveil y avaient amassés. Elle devina que Matthias avait parlé. M. promis à elle-même de détruire l'ouvrage du vieux notaire. Alors elle conseilla Paul de rendre les diamants pour subvenir au premier payement des terres qu'il venait d'acquérir. Mais Paul répondit que ces diamants ne lui appartenaient plus car ils avaient offert à Natalie. Alors Mme Evangelista proposa à Paul ses boucles d'oreilles et son collier en échange des bijoux que Paul avait offerts à Natalie. Paul accepta en se demandant ce que Matthias avait bien voulu lui dire. Solonet vint à ce moment-là pour annoncer une bonne nouvelle à sa cliente. Il avait trouvé deux entrepreneurs intéressés par l'hôtel de Mme Evangelista. Ils en offraient 250 000 fr..

Mme Evangélista accepta à condition que Solonet lui réserve le mobilier. Puis Madame Evangélista conduisit Solonet au salon pour lui livrer ses intentions. Elle voulait réunir 450 000 fr. de capitaux et rester à Lanstrac.

Quand Mme Evangelista retourna auprès de sa fille et de Paul, Paul lui demanda pourquoi elle ne voulait pas venir avec eux à Paris. Mme Evangélista répondit qu'elle ne voulait pas les déranger. Puis elle voulait laisser sa fille tout entière à Paul. Elle lui fit croire qu'elle voulait que l'influence qu'elle avait sur sa fille cède à celle que Paul aurait sur sa femme. Quand il le faudrait, elle viendrait seconder Paul à Paris dans ses projets d'ambition. Hall fut très heureux d'avoir sa liberté et les soupçons que Matthias lui avait inspiré sur le caractère de sa belle-mère furent en un moment dissipé. Natalie avait remarqué que Paul était fort content de savoir sa femme séparée de sa mère. Elle se demanda pourquoi et c'était donc le début de sa défiance envers Paul.

Il est certains caractères qui, sur la foi d'une seule preuve, croient à l'amitié. Chez les gens ainsi faits, le vent du Nord chasse aussi vite les nuages que le vent d'Ouest les amène ; ils s'arrêtent aux effets sans remonter aux causes. Paul était une de ces natures confiantes. Il se riait de la mélancolie de sa future femme en se disant que les plaisirs du mariage et l'entraînement de Paris la dissiperaient. Mme Evangélista se réjouissait de la confiance de Paul car la première condition de la vengeance est la dissimulation. Mais si Natalie aimait Paul Mme Evangélista aimait trop sincèrement sa fille pour ne pas respecter son bonheur.

L'avenir de Paul dépendait donc encore de lui-même. S'il se faisait aimer, il était sauvé.

Mme Evangelista donna le long repas qui suit le mariage légal avec les époux et les amis ainsi qu'une centaine de personnes curieuses. Le mariage fut célébré nuitamment comme un sinistre présage. Les commérages allaient bon train. Paul était accusé d'avoir mis sa belle-mère à la porte. Mme Evangelista conseilla à sa fille de songer à ses dernières recommandations. Natalie devrait donc toujours être la femme de Paul et non sa maîtresse.

Puis Madame Evangelista joua la petite comédie de se jeter dans les bras de son gendre en pleurant. Elle put obtenir ainsi de Paul ces concessions que font tous les maris. Natalie avait obtenu déjà de son mari la plus parfaite obéissance.

Conclusion

Cinq  ans plus tard, au mois de novembre, le comte Paul de Manerville entra mystérieusement chez M. Mathias à Bordeaux. Le bonhomme avait vendu son étude. Une affaire urgente l'avait contraint de s'absenter quand Paul arriva. Paul fut reçu par la vieille gouvernante de Mathias. Dans la soirée, Mathias arriva et trouve Paul endormi dans le lit de sa femme, morte depuis un an. Il ne savait pas qu'il trouverait Paul dans ce même lit, quasi mort. Natalie avait ruiné Paul. Paul avait 33 ans mais en paraissait 40. Physiquement, il se portait bien mais il avait reçu des secousses morales. Mathias était chagriné d'avoir vu placardée dans Bordeaux l'annonce des ventes des immeubles de Paul. Il était honteux comme s'il s'agissait de sa propre ruine. Paul était venu annoncer à Mathias qu'il partait pour Calcutta. Il espérait pouvoir reconstruire l'édifice ébranlé en gagnant une belle fortune en sept ans. Il allait partir sous le nom de Camille pour faire du commerce. Il annonça à Mathias qu'un ami lui avait prêté de l'argent. Le vieux notaire lui répondit que pendant 50 ans, il n'avait jamais vu les gens ruinés avoir des amis qui leur prêtent de l'argent. Durant son mariage, Paul avait fait cent cinquante mille fr. de dettes. Il s'était endetté de près de 200 000 fr. dès le premier mois de son mariage. Mathias lui annonça que Solonet allait se retirer avec 100 000 livres de rente. Mathias espérait que Solonet pourrait acheter l'hôtel de Bordeaux de Paul. Paul croyait encore sa belle-mère dévouée car elle payait toujours les dettes de Natalie pendant les trois mois qu'elle venait passer à Paris. Mathias n'en revenait pas que Mme évangéliste soit devenu économe. Paul se croyait toujours aimé par sa femme et par sa belle-mère. C'est ce qui l'avait perdu car il avait satisfait aux moindres caprices de Natalie. Il avait proposé à sa femme la séparation de biens. Il dit à Mathias qu'il n'avait pas eu d'enfants.

Mathias répondit qu'il avait entendu dire que les jeunes mariés qui s'aimaient comme des amants n'avaient pas d'enfants. Pour lui, le but du mariage était le bonheur de la famille. Pourtant, la nature du contrat de mariage de Paul l'obligeait à commencer par faire un garçon. Paul lui dit qu'il ne connaissait pas les femmes car, pour être heureux, il fallait les aimer comme elles voulaient être aimées. Paul ne voulait pas que le vieux notaire aggrave ses douleurs par une morale après la chute. Le lendemain, Mathias reçut une lettre de change de 150 000 fr. payable à vue qui avait été envoyée par Henri de Marsay. Mathias essaya de combattre la détermination de Paul sans y parvenir. Le jour du départ, il y avait sur l'embarcadère quelques personnes qui connaissaient personnellement Paul. Son désastre le rendait aussi célèbre en ce moment qu'il l'avait été jadis par sa fortune, il eut donc un mouvement de curiosité. Les gens se moquaient de Paul en disant qu'il était devenu un gros petit homme en redingote qui avait l'air d'un cocher. On disait aussi qu'il s'était laissé manger la laine sur le dos et qu'il était incapable de quoi que ce soit. Mathias resta sur le quai pour regarder son ancien client qui s'appuyait sur le bastingage en défiant la foule par un coup d'oeil plein de mépris. Paul remarqua que la vie gouvernante était arrivée en toute hâte près de Mathias. Elle semblait agitée par un événement de haute importance alors Paul demanda au capitaine d'attendre encore un moment et d'envoyer un canot afin de savoir ce que lui voulait le vieux notaire qui lui faisait énergiquement signe de débarquer. Mathias remit deux lettres à l'un des matelots qui amenèrent le canot. Il lui fit comprendre que le débarquement de Paul était urgent. Mais le matelot ne voulut rien dire à Paul pour que le capitaine ne perde pas un passager. Paul reconnut l'écriture de sa femme et celle de son ami de Marsay.

Il ne voulait pas se laisser influencer par les offres que leur inspirait le dévouement. Alors il rangea ces lettres dans sa poche. Paul eut le mal de mer et dut demeurer pendant trois jours étendu dans sa cabine. Puis il eut une sorte de convalescence et revint à son état ordinaire. Il sentit ses lettres en mettant les mains dans ses poches et les saisit aussitôt pour les lire. Il commença par celle de Natalie. Il avait écrit à Natalie pour lui annoncer son intention de refaire fortune aux Indes. Il n'avait pas eu la force de lui annoncer de vive voix son départ. Il avait toujours caché à Natalie le prix de ce qu'elle souhaitait et s'était ruiné pour elle avec plaisir. Dans sa lettre, Paul avait écrit à Natalie qu'un ami viendrait lui expliquer de quelle ville il était parti et quel jour craignant qu'elle ne l'empêche de s'en aller. Il lui demandait de s'amuser et de conserver toutes ses habitudes de luxe. Il lui avait également annoncé dans sa lettre que de Marsay serait locataire de leur hôtel. Cela avait pour but d'empêcher la saisie du mobilier et l'usufruit de l'hôtel. Paul demandait à Natalie d'être bonne pour de Marsay. Il avait chargé de Marsay de veiller à la liquidation. Natalie lui avait répondu que son départ la plongeait dans l'affliction. Elle aurait voulu que Paul la consulte. Elle avait du mal à croire qu'il pouvait faire fortune en six ans et lui demandait s'il comptait revenir. Elle lui disait qu'il n'avait jamais été si grand à ses yeux qu'il l'était en ce moment. Elle le trouvait sublime. Elle lui disait qu'elle serait partout où il serait, lui. En lisant sa lettre, Natalie avait été fière d'apprendre que son amour était bien senti. Elle considérait la lettre que Paul lui avait envoyée comme sa gloire. Elle la conserverait sur son coeur pendant l'absence de Paul. Elle irait demeurer à Lanstrac avec sa mère. Elle économiserait pour payer les dettes de Paul intégralement. Elle lui annonçait qu'elle était enceinte. Elle prétendait que sa mère était venue avec 30 000 fr. pour pouvoir arranger les affaires de Paul. Mais Augustinus avait remis la lettre de Paul à Natalie et elle avait lu la lettre en pleurant. Natalie annonçait à Paul que jusqu'alors elle avait été une femme frivole et maintenant elle allait être une mère de famille. Natalie n'appréciait pas de Marsay car il prenait les moqueries des accusateurs de Paul en raillerie au lieu de leur répondre. Néanmoins, pour obéir à Paul, elle accepterait d'en faire son ami. Elle promettait de faire en sorte, avec sa mère, d'acquitter intégralement les dettes de Paul et de racheter le clos de Belle-Rose. Natalie annonçait à Paul que sa mère était au désespoir de savoir Paul parti dans les Indes. Mme Evangélista voulait que Paul ne se laisse pas séduire par les femmes. Natalie terminait sa lettre en demandant à Paul de reprendre les baisers qu'elle mettait dans un carré au bas de sa lettre.

Paul était heureux après avoir lu la lettre. Il la relut deux fois, sans pouvoir en rien conclure ni pour ni contre sa femme. La lettre que son ami Henri lui avait envoyée était une réponse suite à la demande que Paul lui avait faite de recevoir les revenus de son majorat pendant quatre années et de devenir le locataire de son hôtel par un bail simulé. De plus Paul lui avait demandé de l'argent pour aller tenter la fortune. Il avouait à son ami s'être ruiné par amour pour sa femme. Dans sa lettre, Paul demandait à son ami de s'occuper de sa femme pendant ses six ans d'absence. Il pensait que Natalie sera un monstre si elle le trompait. Enfin il lui expliquait qu'il était l'homme le plus malheureux du monde.

Il souhaitait que de Marsay accepte d'être le chaperon de sa femme. Il lui demandait de prouver à Natalie qu'en trahissant son mari, elle serait vulgaire et ressemblerait à toutes les femmes. Si quelque événement grave devait aller, Paul demandait à son ami de lui envoyer des lettres sous l'enveloppe du gouverneur des Indes, à Calcutta. Il connaissait quelqu'un qui pouvait lui garder les lettres qui arriveraient d'Europe.

Henri avait répondu à Paul qu'il aurait pu l'éclairer sur sa position si Paul ne s'était caché de lui. Natalie avait refusé sa garantie. Les lettres de change avaient été protestées à la requête de Lécuyer, ancien premier clerc de Solonet. Henri estimait Mme Evangélista pire que Gobseck. Elle allait continuer de ruiner Paul avec l'aide de Solonet. Lécuyer était venu offrir à Henri le remboursement de la somme qu'il avait prêtée à Paul contre un transport en bonne forme de ses droits. Ainsi, Mme Evangélista et Nathalie avaient déjà calculé que Paul devait être en mer. Henri avait réussi à faire parler Lécuyer et à comprendre les éléments qui lui manquaient pour faire apparaître la trame entière de la conspiration domestique ourdie contre Paul. Henri avait l'intention de se rendre à l'ambassade d'Espagne pour offrir ses compliments d'admiration à la belle-mère de Paul et à sa femme. Il voulait savoir comment Paul avait réussi à mettre Mme Evangélista contre lui. Henri pensait que si Paul avait réussi à séduire la mère avant la fille, il serait devenu pair de France. Henri avait l'intention d'être assez près de Mme Evangélista pour apprendre d'elle la raison de la haine qu'elle avait vouée à Paul. Pour y appris à Paul que Natalie était amoureuse de Félix de Vandenesse. Henri expliquait à son ami que les belles âmes restaient dans la solitude, les natures faibles et tendres succombaient, il ne restait que des galets qui maintenaient l'océan social dans ses bornes en se laissant frotter, arrondir par le flot, sans s'user. Pour Henri la conclusion était facile à tirer : elle n'aimait pas Paul alors que Paul l'aimait comme un fou.

Dans sa lettre, Henri expliquait à Paul qu'il n'avait pas d'enfant. Nathalie aimait les bénéfices sociaux du mariage mais elle en trouvait les charges un peu lourdes et les charges, c'était Paul. Il ne manquait plus à Paul, pour être aussi bête que le bourgeois trompé par son épouse et qui s'en étonne, que de parler de ses sacrifices et de son amour pour Natalie à son ami Henri. Henri estimait que l'amour était une croyance comme celle de l'Immaculée Conception de la saint vierge. Il pensait que les jeunes gens comme Paul qui voulaient être aimés par balance de compte étaient d'ignobles usuriers. Henri expliquait à Paul que l'amour est un désir incessamment mouvant, incessamment satisfait et insatiable. L'amour est la conscience du plaisir donné et reçu, la certitude de le donner et de le recevoir. Ainsi, Natalie avait oublié les fanfaronnades amoureuses de son mari le jour au Vandenesse avait remué la corde du désir dans son coeur. Paul était devenu, pour elle, une victime à égorger sur l'autel. Une émotion d'amour avait effacé les trésors de passion de Paul qui n'étaient plus que de la vieille ferraille.

Henri expliquait à Paul que le mandat dont il voulait le charger était nul et non avenu car le mal à prévenir était accompli. Henri pensait que Paul venait d'être dégagé d'un souci : le mariage qui le possédait. Henri estimait les gens trompés. Il pensait que son ami s'était rendu justice en disparaissant. Le monde prêtait à Paul les péchés à la Don Juan. Henri avouait à son ami avoir envie de renverser le système et de réussir en politique. Il était prêt, pour triompher, à se réunir à Lafayette, aux orléanistes, à la gauche quitte à les égorger le lendemain de la victoire.

Henri s'était enrichi en devenant le mari d'une vieille fille anglaise que sa mère lui avait recommandée. Elle avait aussi peu d'intelligence qu'Henri en voulait chez une femme. Il savait que jamais cette fille ne le contrarierait. Henri prenait cette femme pour une machine capable de manger, de marcher, de boire, de faire des enfants et les soigner. Sa mère lui avait dit que Dinah Stevens ne dépensait que 30 000 fr. par an. Sa future femme consacrerait une partie de sa fortune à un majorat de revenus de 240 000 fr. et à l'achat d'un hôtel qui en dépendrait. Henri pourrait bénéficier d'une dot d'un million. Il espérait pouvoir obtenir 600 000 livres de rente quand l'oncle de sa future femme, brasseur, serait mis en bière. Henri avait écrit à son ami que c'était à Paris qu' il fallait faire fortune et pas dans les Indes. Il conseilla à Paul de revenir à Paris pour se battre en duel avec Félix de Vandenesse. Ainsi il pourrait devenir un homme respectable. Après quoi, sa femme tremblerait et sa belle-mère également. Il deviendrait un héros. Henri pensait que la vie était une galère quand une femme était toute la vie. Pour lui, le grand secret de l'alchimie sociale était de tirer tout le parti possible de chacun des âges par lesquels nous passons. Quand Paul termina la lecture de la lettre de Paul il fut saisi par une rage froide. Il cria :- Henri, Henri ! Puis il alla se coucher et dormit de ce profond sommeil qui suit les immenses désastres, et qui saisit Napoléon après la bataille de Waterloo.

La fille aux yeux d'or (Balzac).

C'est le troisième épisode de l'histoire des Treize. Le titre original de cette nouvelle était La femme aux yeux rouges.

La nouvelle est dédiée au peintre Eugène Delacroix.

L'aspect général de la population parisienne est un des spectacles les plus épouvantables. À la place des visages, les parisiens portent des masques de faiblesse, des masques de force, des masques de misère, des masques de joie, des masques d'hypocrisie.

Quelques observations sur l'âme de Paris peuvent expliquer les causes de sa physionomie cadavéreuse. Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai.

À force de s'intéresser à tout, le Parisien finit par ne s'intéresser à rien. Indifférent la veille à ce dont il s'enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il se console de tout, se moque de tout, oublie tout, goûte à tout et prend tout avec passion pour tout quitter avec insouciance. À Paris l'amour est un désir et la haine une velléité.. Le vrai parent de Paris c'est le billet de 1000 fr. et l'ami c'est le Mont-de-piété. À Paris tout est toléré, le gouvernement et la guillotine. L'ouvrier outrepasse ses forces et attelle sa femme a quelque machine. Il use son enfant et le cloue à un rouage. La population ouvrière est préparée à l'incendie révolutionnaire par l'eau-de-vie. Le peuple ouvrier est constitué de 300 000 individus à Paris. Sans les cabarets, le gouvernement serait renversé par les ouvriers tous les mardis. Peut-être l'ouvrier qui meurt vieux à 30 ans, l'estomac tanné par les doses progressives de son eau-de-vie, sera-t-il trouvé, au dire de quelques philosophes, plus heureux que ne l'est le mercier. L'ouvrier périt d'un seul coup et le mercier en détail. Juste au-dessus de l'ouvrier, on trouve le commerçant, les gens de la petite banque, le clerc de l'huissier ou de l'avoué. La petite bourgeoisie ne boit pas de l'eau-de-vie et ne se vautre pas dans la fange des barrières. Chez elle, la torsion physique s'accomplit sous le fouet des intérêts et sous le fléau des ambitions. Quand l'ouvrier meurt à l'hôpital, le petit-bourgeois persiste à vivre mais crétinisé. Son lundi à lui, c'est le dimanche et son repos est la promenade en voiture et la partie de campagne. Les petits-bourgeois sont estimés du gouvernement et sont alliés à la haute bourgeoisie. À 65 ans, le petit-bourgeois peut obtenir la Légion d'honneur. Les enfants des petits-bourgeois tendent fatalement à s'élever jusqu'à la haute bourgeoisie. Dans le troisième cercle parisien se trouve la foule des avoués, médecins, notaires, avocats, gens d'affaires, banquiers, spéculateurs et magistrats. C'est là que l'on rencontre encore plus de causes pour la destruction physique et morale que partout ailleurs. Le temps de ce troisième cercle est son tyran. Les grands bourgeois supportent le poids des misères publiques et ils voient l'envers de la société dont ils sont les confesseurs et qu'ils méprisent. Le grand bourgeois a remplacé l'idée par la parole et le sentiment par la phrase. Les grands bourgeois vivent à toute heure poussés par les affaires de la grande cité. Ils mangent tous démesurément. Ils peuvent disposer de tout et font la morale de la société.

Leur stupidité réelle se cache sous une science spéciale. En effet, ils savent leur métier mais ils ignorent tout ce qui n'en est pas. Pour sauver leur amour-propre, les grands bourgeois mettent tout en question et critiquent à tort et à travers. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d'avoir une opinion.

Au-dessus de la grande bourgeoisie, il y a le monde artiste. Les artistes sont excédés par un besoin de produire et dépassés par leurs coûteuses fantaisies. Les artistes cherchent vainement à concilier le monde et la gloire, l'argent et l'art. La concurrence, les rivalités et les calomnies assassinent ces talents. Les artistes sont détruits par la passion et la passion, à Paris, se résout par deux termes : or et plaisir.

À Paris, on n'y aime jamais autrui.

Ce sont le mouvement exorbitant des prolétaires, la dépravation des intérêts qui broient les deux bourgeoisies et les cruautés de la pensée artiste ainsi que les excès du plaisir incessamment cherché par les grands qui expliquent la laideur normale de la physionomie parisienne.

Les rares visages frais et reposés, vraiment jeunes sont ceux des ecclésiastiques ou des jeunes provinciaux récemment débarqués ou des hommes de science ou de poésie.

Il existe à Paris néanmoins une portion d'êtres privilégiés auxquels profite ce mouvement excessif des fabrications, des intérêts, des affaires, des arts et de l'or. Ce sont les femmes.

Dans la haute aristocratie il y a quelques ravissants visages de jeunes gens, fruits d'une éducation et de moeurs exceptionnelles.

Par une matinée de printemps, le fils naturel de Lord Dudley et de la célèbre marquise de Vordac se promener dans la grande allée des Tuileries. Il s'appelait Henri de Marsay. Il était né en France. Lord Dudley maria la mère d'Henri à un vieux gentilhomme appelé M. de Marsay. Le vieux gentilhomme mourut sans avoir connu sa femme. Mme de Marsay épousa depuis le marquis de Vordac. Les parents d'Henri ne furent pas soigneux de leur progéniture. Henri fut élevé par une demoiselle de Marsay, la vieille soeur du gentilhomme. Elle lui donna un précepteur, un abbé. L'abbé apprit à l'enfant ce qu'on lui eût appris en 10 ans au collège. L'abbé de Maronis acheva l'éducation de son élève en lui faisant étudier la civilisation et le nourrit de son expérience. Il lui enseigna la politique au coeur des salons. L'abbé mourut en 1812, en évêque. La guerre continentale empêcha Henri de connaître son vrai père pas plus que sa mère. Il fit élever un petit tombeau quand Mlle de Marsay, sa seule mère, mourut.

L'évêque avait fait émanciper son élève en 1811. Puis il avait chargé un honnête acéphale d'administrer la fortune de son élève dont il voulait conserver le capital. En 1814, Henri se trouvait libre autant que l'oiseau sans compagne. Il avait 22 ans mais en paraissait à peine 17. Pour une femme, voir Henri c'était en être folle. Henri avait un courage de lion et une adresse de singe. Il savait se battre, monter à cheval et jouer du piano. Mais il ne croyait ni aux hommes ni aux femmes, ni à Dieu ni au diable. Henri avait une soeur mais ne le savait pas. Elle s'appelait Euphémie et était mariée avec un vieux et riche seigneur espagnol qui demeurait rue Saint-Lazare. C'était le marquis de San-Réal. En 1816, Lord Dudley se réfugia à Paris pour éviter les poursuites de la justice anglaise.

Il croisa son fils sans le reconnaître. C'est en l'entendant nommer qu'il sut. Henri rencontra Paul de Manerville, un jeune provincial qui avait hérité de la fortune paternelle et voulait découvrir Paris. Henri avait pris Paul en amitié pour s'en servir dans le monde. Paul, de son côté, se croyait fort en exploitant à sa manière son ami intime. Paul craignait Henri. Paul ne pouvait se classer dans la grande et puissante famille des niais. Henri raconta à son ami avoir rencontré une femme qui avait des yeux jaunes comme ceux des tigres ; un jaune d'or. Il l'avait donc surnommée la fille aux yeux d'or. Paul avait entendu parler de cette fille et il l'avait vue. Et justement, la fille aux yeux d'or arriva devant les deux amis. Elle se mit à rougir et passa. Elle serra la main d'Henri. Puis, elle se retourna, sourit avec passion mais la duègne qui l'accompagnait l'entraîna fort vite vers la grille de la rue Castiglione. Ils la suivirent et la virent monter dans un coupé. La fille aux yeux d'or agita son mouchoir à l'insu de la duègne. Henri aperçut un fiacre et demanda au cocher de suivre le coupé de la fille aux yeux d'or. Le coupé rentra rue Saint-Lazare, dans un des plus beaux hôtels de ce quartier. Henri n'était pas un étourdi. Il avait demandé au cocher de continuer la rue Saint-Lazare et de le ramener à son hôtel. Il était trop adroit pour compromettre l'avenir de sa bonne fortune en cédant à son désir. Le lendemain, Henri envoya son valet de chambre aux environs de la maison habitée par un l'inconnue. Laurent, le valet attendit le passage du facteur et feignit d'être un commissaire en peine de se rappeler le nom d'une parisienne à laquelle il devait remettre un paquet. Le facteur lui apprit que l'hôtel appartenait à Don Hijos, marquis de San Réal. Laurent expliqua au facteur que le paquet était pour la marquise. Le facteur répondit que les lettres de la marquise étaient retournées sur Londres. Laurent donna quelques pièces d'or au facteur en échange de l'adresse de la marquise. Elle s'appelait Paquita Valdès. Laurent voulut remercier le facteur en lui offrant un repas. Durant le repas, le facteur expliqua alors on que si son maître était amoureux de cette fille, il s'infligeait un fameux travail. En effet, personne ne pouvait pénétrer dans l'hôtel du marquis sans un mot d'ordre. Le suisse qui gardait l'hôtel était espagnol et ne parlait pas un mot de français et la première salle de l'hôtel était fermée par une porte vitrée dans laquelle se trouvaient le majordome et les laquais. Le voisinage devait recevoir des gages pour ne pas parler. Enfin, Paquita était toujours accompagnée de la duègne comme Conchita Marialva.

Laurent demanda au facteur si on pouvait compter sur lui. Le facteur acquiesça et il donna son nom. Il s'appelait Moinot. Il habitait rue des Trois Frères et avait une femme et quatre enfants. Laurent lui serra la main. Laurent raconta son périple à son maître. Henri pensait que Paquita était la maîtresse du marquis, un vieil espagnol de 80 ans ami du roi Ferdinand. Henri obtenait toutes les femmes qu'il daignait désirer. Aussi, il en était venu à implorer du hasard quelque obstacle à vaincre qui demandât le déploiement de ses forces morales et physiques inactives. Pourtant une satiété constante avait affaibli dans son coeur le sentiment de l'amour. Il y avait donc des caprices extravagants et des goûts ruineux.

Ses fantaisies ne lui laissaient aucun bon souvenir au coeur. Henri avait besoin d'aventures pour stimuler sa curiosité. Le rapport que lui avait fait Laurent venait de donner un prix énorme à la fille aux yeux d'or. Il s'agissait de livrer bataille à quelque ennemi secret qui paraissait aussi dangereux qu'habile. La duègne paraissait incorruptible. Ainsi, la pièce vivante était plus fortement nourrie par le hasard qu'elle ne l'avait jamais été par aucun routeur dramatique. Paul arriva chez son ami. Il fut surpris par le temps que consacrait Henri à s'habiller, se laver et se coiffer. Alors Henri lui expliqua que la femme aimait le fat. Les fats étant les seuls hommes qui ont soin d'eux -mêmes. Pour Henri, la femme était un ensemble de niaiseries et un fat qui s'occupait de sa propre personne, s'occupait d'une niaiserie.

Henri était persuadé qu'une femme était sûre que le fat occuperait d'elle puisqu'il ne pensait pas à de grandes choses. Aussi le fat était le colonel de l'amour pour les femmes. Henri pensait qu'un homme aimé par plusieurs femmes passait pour avoir des qualités supérieures. Henri proposa à son ami d'aller aux Tuileries pour voir la fille aux yeux d'or.

Elle n'y était pas. Henri eut l'idée d'acheter le facteur pour décacheter une des lettres que Paquita recevait de Londres et y glisser un petit billet doux. Le mari de la fille aux yeux d'or devait sans doute connaître la personne qui lui envoyait des lettres de Londres et ne s'en défiait plus.

Le lendemain, Henri rencontra la fille aux yeux d'or de la terrasse des Feuillants. Il s'affola sérieusement de ses yeux dont les rayons semblaient avoir la nature de ceux du soleil. Il réussit à dépasser la duègne pour atteindre Paquita et Paquita lui pressa la main. En un instant toutes ses émotions de jeunesse lui sourdirent au coeur. Paquita baissa les yeux. Il la suivit au bout de la terrasse et il aperçut le marquis au bras de son valet de chambre. La duègne qui se méfiait d'Henri fit passer Paquita entre elle et le vieillard. Avant de monter dans sa voiture, la fille aux yeux d'or échangea avec Henri quelques regards dont l'expression n'était pas douteuse. La duègne en surprit un et dit vivement quelques mots à Paquita qui se jeta dans le coupé d'un air désespéré. Pendant quelques jours, Paquita ne se rendit plus aux Tuileries. Le lien si faible qui unissait les deux amants était donc déjà rompu.

Quelques jours après, Henri était arrivé à son but, il avait un cachet et de la cire absolument semblables au cachet et à la cire qui cachetaient les lettres envoyées de Londres à Paquita et du papier pareil à celui dont se servait le correspondant. Il avait écrit une lettre à Paquita en lui donnant toutes les façons d'une lettre envoyée depuis Londres. Dans cette lettre, il prétendait s'appeler Adolphe de Gouges et habiter rue de l'Université. Il expliquait que si elle ne pouvait pas répondre à sa lettre, un homme attendrait dans le jardin de son voisin, le baron de Nucingen le lendemain pour lui glisser par-dessus le mur, au bout d'une corde, deux flacons contenant de l'opium pour endormir la duègne et de l'encre. Il était prêt à donner sa vie pour obtenir un rendez-vous d'une heure avec elle.

Cette lettre remise par le facteur le lendemain matin au concierge de l'hôtel de San Réal. Le lendemain, Henri était venu déjeuner chez Paul. Dans l'après-midi le cocher d'Henri vint chercher son maître pour lui présenter un personnage mystérieux qui voulait absolument lui parler. C'était un Africain. Il était accompagné d'un homme à l'air malheureux et à l'apparence misérable. Ce dernier se présenta comme un écrivain public et interprète demeurant au palais de justice et se nommant Poincet. Le mulâtre tira de sa poche la lettre écrite à Paquita par Henri et la lui remit. Henri la jeta dans le feu. L'interprète lui expliqua qu'il avait traduit la lettre pour le mulâtre lequel l'avait conduit à Henri en lui promettant deux louis. L'interprète traduisit ce que le mulâtre a dire Henri. Il fallait qu'Henri se trouve le lendemain à 10:30 sur le boulevard Montmartre auprès du café pour attendre une voiture dans laquelle il devrait monter en disant le mot cortejo, un mot espagnol signifiant amant. Le mulâtre voulut donner de l'argent à l'interprète mais Henri s'y opposa car il voulait lui-même récompenser l'interprète. Le mulâtre menaça d'étrangler l'interprète s'il commettait la moindre indiscrétion. La personne qui donnait rendez-vous à Henri le prévenait de prendre la plus grande prudence car son existence était menacée. Puis le mulâtre et l'interprète s'en allèrent.

Henri dit à son ami Paul qu'il avait fini par rencontrer dans Paris une intrigue accompagnée de circonstances graves et de périls majeurs. Cela lui rendait la fille aux yeux d'or hardie. Mais à présent que cette belle-fille, ce chef-d'oeuvre de la nature était à lui, l'aventure avait perdu de son piquant. Il se rendit au rendez-vous donné par Paquita. Il donna le mot d'ordre à un homme qui lui paraît être le mulâtre. L'homme ouvrit la portière de la voiture et déplia vivement le marchepied. Henri ne sut pas où la voiture s'arrêta. Le mulâtre l'introduisit dans une maison mal meublée comme le sont celles dont les habitants sont en voyage. Enfin, le mulâtre ouvrit la porte d'un salon. Il y avait une vieille femme assez mal vêtue et coiffée d'un turban Paquita était également présente sur une causeuse dans un voluptueux peignoir.

L'embarras de ce moment fut singulièrement augmenté par la présence de la vieille femme. Paquita profita de ce moment de stupeur pour se laisser aller à l'extase de cette adoration infinie qui saisit le coeur d'une femme quand elle aime véritablement.

Paquita parut alors merveilleusement belle à Henri que toute cette fantasmagorie de haillons, de vieillesse, de draperies rouges usées, que tout ce luxe infirme et souffrant disparut aussitôt.

Henri demanda à Paquita qui était cette vieille femme. Mais Paquita ne répondit pas. Elle fit signe à Henri qu'elle ne comprenait pas le français et lui demanda s'il parlait anglais. Henri répéta sa question en anglais. Paquita lui expliqua que cette vieille femme était sa mère. Elle avait été une esclave achetée en Géorgie pour sa rare beauté dont il restait peu de choses à présent. Elle ajouta qu'ils avaient peu de jours à eux et qu'ils ne seraient pas libres. Henri fut fasciné par cette riche moisson de plaisirs promis et fut affolé par l'infini rendu palpable. Paquita était heureuse d'être admirée. Alors il s'écria que si Paquita ne devait pas être à lui seul alors il la tuerait.

Paquita se voila le visage de ses mains et s'écria naïvement : « Sainte vierge, où me suis-je fourrée ! ».

Elle pleura sur le sein de sa mère. Henri se disait que ces femmes se moquaient de lui. Mais Paquita le regarda et elle parut si belle qu'il se jura de posséder ce trésor de beauté. Il demanda à Paquita d'être à lui et elle répondit qu'il voulait la tuer. La vieille prit d'autorités la main d'Henri et celle de sa fille puis elle les regarda longtemps. Paquita accepta d'être à lui mais pas ce soir. Elle avait donné trop peu d'opium à la duègne qui pouvait se réveiller. En ce moment, toute la maison croyait Paquita endormie dans sa chambre. Elle demanda à Henri d'être au même endroit et de dire le même mot au même homme qui était son père nourricier Christmio. Paquita embrassa Henri et le mena lentement jusqu'à l'escalier. Après quoi, le mulâtre emmena Henri jusqu'à la rue. Ensuite il le remit dans la voiture et le déposa sur le boulevard des Italiens. Jamais rendez-vous n'avait plus irrité les sens d'Henri.

Henri pouvait ce qu'il voulait dans l'intérêt de ses plaisirs et de ses vanités. Cet invisible action sur le monde social l'avait revêtu d'une majesté réelle mais secrète. Henri pouvait condamner froidement à mort l'homme ou la femme qui l'avait offensé sérieusement. Aussi, personne ne se sentait l'envie de le choquer. Il résulte chez ses hommes une conscience léonine qui réalise pour les femmes un type de force qu'elles rêvent toutes. Une fois chez lui, Henri rêva de la fille aux yeux d'or. Ce fut une des images monstrueuses.

Deux jours plus tard, il se rendit au deuxième rendez-vous et le mulâtre s'approcha de lui pour lui dire en français une phrase qu'il paraissait avoir apprise par coeur. Henri dût consentir à se laisser bander les yeux. Il refusa alors le mulâtre fit un signe et la voiture partit.

Henri accepta donc d'avoir les yeux bandés et le mulâtre siffla pour que la voiture revienne. Une fois dans la voiture, Henri essaya de dompter le mulâtre mais en vain. Henri fut forcé de plier et d'accepter le foulard. Christemio lui banda les yeux.

Le trajet dura une demi heure. Quand la voiture s'arrêta, elle n'était plus sur le pavé. Le mulâtre et le cocher prirent Henri à bras-le-corps pour le porter sur une espèce de civière et le transporter à travers un jardin. Henri fut conduit à travers plusieurs pièces et laissé dans une chambre dont l'atmosphère était parfumée. Une main de femme le poussa sur un divan et lui retira son foulard. Henri put voir Paquita dans sa gloire de femme voluptueuse.

Il se trouvait dans un boudoir avec un matelas posé par terre. Les meubles étaient couverts en cachemire blanc. Le moindre détail semblait avoir été l'objet d'un soin pris avec amour. Tout aurait réchauffé l'être le plus froid. Paquita s'agenouilla devant Henri, l'adorant comme le dieu de ce temple où il avait daigné venir. Elle lui dit que cette retraite avait été construite pour l'amour. Henri voulut savoir qui avait conçu ce boudoir mais Paquita refusa de répondre. Alors il il la repoussa. Elle tomba à la tête la première puis se releva pour prendre dans un meuble un poignard qu'elle offrit à Henri avec un geste de soumission qui aurait attendri un tigre. Elle lui demanda de l'enivrer puis de la tuer. Elle se reprit en disant qu'elle aimait la vie.

Henri comptait dominer quelques heures plus tard cette fille et en apprendre tous les secrets.

Paquita habilla Henri d'une robe de velours rouge puis elle le coiffa d'un bonnet de femme et l'entortilla d'un châle. Chose étrange, si la fille aux yeux d'or était vierge, elle n'était certes pas innocente. Les deux amants rencontrèrent les délices. Après quoi, Paquita demanda à Henri de revenir le lendemain.

Il lui demanda ce qui arriverait au cas où il refuserait de se laisser bander les yeux. Elle répondit qu'il causerait plus promptement sa mort car à présent elle était sûre de mourir pour lui. Alors il se laissa faire. Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment confus que ne connaît pas le véritable amour. L'amour vrai règne surtout par la mémoire. À l'insu d'Henri, Paquita s'était établi chez lui par l'excès du plaisir et la force du sentiment. Une fois rentrée chez lui, il s'endormit. Quand il se réveilla, il déjeuna avec son ami Paul. Paul avait imaginé que son ami s'était enfermé depuis 10 jours avec la fille aux yeux d'or. Mais Henri prétendit ne plus penser à cette fille. Il lui expliqua qu'il voulait rester discret sur sa relation.

Henri s'aperçut qu'il avait été joué par la fille aux yeux d'or en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs avaient graduellement ruisselé pour finir par s'épancher en torrents. Tout lui prouva qu'il avait posé pour une autre personne. Il fut blessé d'avoir servi de pâture à Paquita. Alors il proposa à son ami d'aller jouer. Ils se rendirent au Salon des Etrangers. Le soir, il se rendit au rendez-vous et se laissa complaisamment bander les yeux. Il se concentra pour deviner par quelles rues passait la voiture. Il sentit l'odeur du réséda. Cette indication devait l'éclairer dans les recherches qu'il se promettait de faire pour reconnaître l'hôtel où se trouvait le boudoir de Paquita. Paquita avait pleuré. Elle ne ressemblait plus à la bondissante créature qui avait transporté Henri dans le septième ciel de l'amour. Il lui demanda ce qu'elle avait. Elle répondit que si elle restait ici, elle serait perdue. Henri lui dit qu'il n'appartenait pas car il était lié par serment au sort de plusieurs personnes. Il ne pouvait donc pas quitter Paris. Elle lui dit que si elle obtenait sa grâce, ce serait peut-être à cause de sa discrétion. Mais la duègne soupçonnait déjà Henri. Elle lui révéla que depuis l'âge de 12 ans, elle était enfermée sans avoir vu personne et qu'elle ne savait lire ni écrire. Henri lui demanda des explications sur les lettres qu'elle recevait de Londres. Elle lui montra les lettres en question. Elle contenait des figures bizarres semblables à celles des rébus tracées avec du sang. Il voulut savoir comment elle avait réussi à sortir. Elle répondit que c'était l'origine de sa perte. Elle avait mis la duègne entre la peur d'une mort immédiate et une colère à venir. Elle voulait tout quitter pour lui et lui demanda de l'emmener. Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé, le moindre souvenir devenait un crime à ses yeux. Elle semblait avoir été créée pour l'amour avec un soin spécial de la nature. Henri avait l'espérance d'avoir enfin l'Etre idéal avec lequel la lutte pouvait être constante et il ouvrit son coeur. Il fut bon, tendre et communicatif. Il rendit Paquita presque folle.

Il lui proposa de l'emmener à l'étranger. Elle répondit que l'Asie était le seul pays où l'amour pouvait déployer ses ailes. Il ne proposa de l'emmener aux Indes. Elle accepta à condition de partir sur-le-champ avec Christemio. Mais il fallait de l'argent. Paquita lui proposa celui qui était dans la maison. Henri ne voulait pas car cet argent ne leur appartenait pas. Au moment même où Henri oublié tout et concevez le désir de s'approprier à jamais Paquita, il reçut au milieu de sa joie un coup de poignard qui traversa son coeur mortifié pour la première fois. Paquita s'était écriée « Oh ! Mariquita ! ». Henri voulut étrangler Paquita avec sa cravate mais elle se défendit. Elle repoussa Henri et profita du répit que lui laissa cet avantage pour pousser un bouton auquel répondait un avertissement. Le mulâtre arriva brusquement. Il terrassa Henri. Paquita demanda Henri pourquoi il voulait la tuer. Henri garda l'attitude flegmatique de l'homme fort qui se sent vaincu en restant silencieux. Paquita insista pour avoir une réponse. Alors Henri lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien : tu mourras ! Elle fit signe à Christemio de relâcher Henri. Le mulâtre s'en alla. Henri dit à Paquita qu'elle avait en cet homme un véritable ami. Paquita demanda à Henri une bonne parole mais il ne répondit pas. Il ne savait pas pardonner. Paquita déclara que si Henri ne l'aimait plus alors tout était fini. Elle tomba demi-morte. Le mulâtre jeta sur Henri un coup d'oeil épouvantablement significatif. Il menaça de le tuer s'il n'aimait pas bien Paquita. C'était le sens de ce regard. Il recondusiit Henri en dehors de l'hôtel. Christemio savait qu'Henri avait juré la mort de Paquita. Henri savait que Christemio voulait le tuer avant qu'il ne tue sa maîtresse. Henri se fit conduire chez Paul. Pendant plus d'une semaine Henri fut absent de chez. Cette retraite le sauva de la fureur le mulâtre et causa la perte de Paquita. Henri retourna à l'hôtel San-Réal avec trois hommes. Le premier se tint dehors de la porte, dans la rue ; le deuxième resta debout dans le jardin et le dernier accompagna Henri jusque dans l'hôtel. Il s'appelait Ferragus. C'était le chef de la société secrète des Dévorants. Il avait remarqué une lumière dans l'hôtel. Il avait deviné que la marquise était revenue de Londres. La marquise avait calculé sa vengeance. Elle avait dissimulé sa colère pour s'assurer du crime avant de le punir.

« Trop tard, mon bien-aimé ! » dit Paquita mourante en regardant Henri. Henri remarqua que la marquise avait torturé Paquita car l'appartement était couvert de sang.

La marquise avait gardé à la main son poignard trempé de sang. Elle était couverte de morsures.

La marquise n'avait pas vu Henri. Elle était trop enivrée de sang chaud. Elle était en train de dire à Paquita d'aller en enfer sans confession et quand elle comprit que Paquita était morte elle affirma qu'elle en mourrait de douleur. Quand elle aperçut Henri, elle lui demanda qui il était en courant à lui le poignard levé. Henri lui arrêta le bras. Une surprise horrible leur fit couler à tous deux un sang glacé dans les veines. Ils dirent ensemble le même mot :  Lord Dudley doit être votre père. Henri déclara que Paquita était fidèle au sang. Margarita affirma que Paquita était aussi peu coupable qu'il était possible et se jeta sur le corps de la morte. Elle lui demanda pardon. En ce moment apparut l'horrible figure de la mère de Paquita. La marquise alla prendre un sac d'or dans un meuble d'ébène et le jeta dédaigneusement aux pieds de la vieille femme. Henri dit à la marquise qu'il arrivait à temps pour la dénoncer à la justice. La marquise répondit qu'une seule personne pouvait demander justice. C'était le mulâtre. Mais il était mort. Henri demanda si la mère de Paquita ne continuerait pas à demander une rançon pour sa fille. La marquise était la soeur d'Henri. Il lui demanda quelle était la passion qui animait la mère de Paquita. C'était le jeu. Henri demanda à sa soeur comment elle comptait effacer les traces du meurtre. Elle répondit qu'elle se ferait aider par la mère de Paquita. Henri sentit la nécessité de partir mais prit le temps de dire à sa soeur qu'il comptait bien la revoir. Elle lui annonça qu'elle retournerait en Espagne pour se mettre au couvent. Il lui répondit qu'elle était encore trop belle pour cela. La marquise affirma que rien ne pouvait la consoler d'avoir perdu ce qui lui avait paru être l'infini. Huit jours plus tard, Paul rencontra Henri aux Tuileries. Paul lui demanda de quoi était morte la fille aux yeux d'or. Henri répondit qu'elle était morte de la poitrine.

Melmoth réconcilié.

Ce conte est dédié au général baron de Pommereul en souvenir de la constante amitié qui a lié le père de Balzac au père du général.

C'est l'histoire d'un caissier, véritable produit anthropomorphe, arrosé par les idées religieuses et maintenu par la guillotine. Il habitait Paris, cette ville aux tentations, cette succursale de l'enfer. Si le caissier a de l'imagination, si le caissier a des passions, ou si le caissier le plus parfait aime sa femme, et que cette femme s'ennuie, ait de l'ambition ou simplement de la vanité, le caissier se dissout. Il n'existe pas un caissier parvenant à ce qu'on nomme une position.

Le peuple des caissiers était un peuple-dupe d'où pouvait s'échapper cinq ou six hommes de génie capables de gravir les sommités sociales.

Par une sombre journée d'automne, le caissier d'une des plus fortes maisons de banque de Paris travaillait encore à la lueur d'une lampe allumée déjà depuis quelque temps. Sa caisse était située dans la partie la plus sombre d'un entresol étroit et bas d'étage. Les bureaux étaient déserts et les employés partis. Les deux banquiers dînaient chez leurs maîtresses. Tout était en ordre. Les coffres-forts se trouvaient derrière la loge du caissier. Le caissier de la maison Nucingen, rue Saint-Lazare était dans une solitude profonde. Il y avait un poêle qui diffusait une chaleur tiède capable d'hébéter le caissier. Les bureaux sont la grande fabrique des médiocrités nécessaires aux gouvernements pour maintenir la féodalité de l'argent sur laquelle s'appuie le contrat social actuel. Le caissier était un homme âgé d'environ 40 ans dont le crâne chauve reluisait sous la lueur d'une lampe qui se trouvait sur sa table. Son teint était d'un rouge de brique. Il avait la main potelée de l'homme gras. Il portait de vieux habits. Il portait le ruban de la Légion d'honneur à sa boutonnière. Il avait été chef d'escadron dans les dragons sous l'empereur. Il recevait 500 fr. d'appointements par mois par Monsieur de Nucingen. Ce militaire était caissier depuis 1813. Ancien officier, le caissier s'appelait Castanier. Il avait le grade honoraire de colonel et 2400 fr. de retraite. Il inspirait au banquier une grande confiance. Il dirigeait également les écritures du cabinet particulier situé derrière sa caisse et où descendait le baron par un escalier dérobé. C'était là que se décidaient les affaires. C'était là que se trouvait le Journal ou se résumait le travail des autres bureaux. Castanier contemplait plusieurs lettres de crédit tirées sur la maison Watschildine à Londres. Il avait contrefait au bas de toutes ces lettres la signature Nucingen. Il leva la tête en obéissant à un pressentiment. Derrière le grillage, à la chatière de sa caisse, un homme le regardait. L'ancien militaire éprouva pour la première fois de sa vie de la peur. L'étranger avait une figure oblongue, le front bombé et une couleur aigre. Cet homme puait l'Anglais. L'éclat que jetaient les yeux de l'étranger était insupportable et causait à l'âme une impression poignante qu'augmentait encore la rigidité de ses traits. Il avait un peu de la majesté fauve et tranquille des tigres.

L'étranger demanda à Castanier le fruit d'une lettre de change. Le caissier lui répondit que la caisse était fermée. Mais l'étranger ne voulait pas attendre. Il réclama la somme de 500 000 fr. fr.Castanier demanda à l'étranger comment il avait réussi à entrer. L'Anglais sourit et son sourire terrifia Castanier. Alors Castanier obéit mais il fut pris par une sorte de tremblement convulsif en voyant les rayons rouges qui sortaient des yeux de cet homme. Il dit à l'étranger qu'il manquait l'acquit sur la lettre de change. L'Anglais réclama une plume et signa John Melmoth. L'étranger disparut sans un bruit. Castanier poussa un cri. Mais il se croyait protégé par Dieu car si cet étranger s'était adressé le lendemain aux banquiers, il était cuit. Alors il jeta dans le poêle les fausses lettres inutiles qui s'y consumèrent. Il cacheta la lettre dont il voulait se servir et prit dans la caisse 500 000 fr. en billets. Il s'en alla tranquillement et remit une des deux clés de la caisse à Mme de Nucingen. La femme du banquier lui annonça qu'il pourrait partir à la campagne car elle aurait une fête lundi. Castanier lui demanda de dire à son mari que la lettre de change des Watschildine venait de se présenter et que les 500 000 fr. étaient payés. Ainsi, il n'aurait pas à revenir avant mardi. Avant de son ami, Castanier remarqua la présence d'un jeune homme alors à la mode nommé Rastignac qui passait pour être l'amant de Mme de Nucingen. Rastignac dit à Mme de Nucingen que cet homme avait l'air de vouloir lui jouer quelque mauvais tour. Mais la femme du banquier pensait que c'était impossible car ce caissier était trop bête. Castanier reprocha au concierge avoir laissé monter un étranger dans sa loge. Le concierge protesta en répondant qu'il n'avait vu personne entrer dans les bureaux.

Une fois dehors, Castanier s'est mis à penser à son projet. Il avait jusqu'à mardi avant qu'on commence à le chercher. Il avait deux passeports et deux déguisements différents ce qui lui permettrait de dérouter la police. Il pourrait donc toucher 1 million de francs à Londres. Il pensait passer le reste de ses jours heureux en Italie sous le nom du comte de Ferraro. C'était le pauvre colonel que lui seul un lui mourir dans les marais de Zembin. Mais il devait traîner une femme avec lui et songea à la quitter. Cependant personne ne connaissait Aquilina.

« Tu ne l'emmèneras pas ! Lui dit une voix qui lui troubla les entrailles. Castanier se retourna brusquement et vit l'Anglais.

Castanier hésitait encore à poursuivre son entreprise. Il s'était trouvé dans le ramas d'hommes enrégimentés par Napoléon beaucoup de gens qui, semblables à Castanier, avait le courage tout physique du champ de bataille, sans avoir le courage moral qui rend un homme aussi grand dans le crime qu'il pourrait l'être dans la vertu. La lettre de crédit qu'avait falsifiée Castanier était conçue pour qu'il puisse toucher 25 000 livres chez Watschildine, le correspondant de la maison Nucingen, avisé déjà du payement par lui-même ; son passage était retenu par un agent pris à Londres au hasard, sous le nom du comte Ferraro, à bord d'un vaisseau qui menait de Portsmouth en Italie une riche famille anglaise. Puis, Castanier comptait gagner Naples où il espérait vivre sous un faux nom.

Malgré toutes ces précautions, Castanier était tourmenté par sa conscience. Il était probe encore et ne se souillait pas sans regret.-Tu ne partiras pas, lui dit l'Anglais dont la voix étrange fit affluer au coeur du caissier tout son sang. Melmoth monta dans un tilbury qui l'attendait et fut emporté rapidement. Castanier se rendit chez sa maîtresse, une jeune fille connue dans le quartier sous le nom de Mme de La Garde. Elle était la cause du crime commis par Castanier. Elle cachait son véritable nombre à tout le monde, même à Castanier et prétendait être piémontaise. Elle exerçait un métier que la misère lui avait imposé. Elle était prostituée depuis l'âge de 16 ans. Castanier avait résolu de la sauver du vice. Il en fit d'abord sa maîtresse. La piémontaise avait choisi comme nom de guerre celui d'Aquilina. C'était l'un des personnages de Venise sauvée, tragédie du théâtre anglais qu'elle avait lue par hasard.

Quand Castanier lui vitmener la conduite plus régulière et la plus vertueuse que put avoir une femme jetée en dehors des lois et des convenances sociales, il lui manifesta le désir de vivre avec elle maritalement. Elle devint alors Mme de la Garde. Mais elle voulait se marier avec lui. Le caissier révéla piteusement l'existence d'une certaine Mme Castanier. Il avait été piégé à Nancy par une femme qui cherchait à marier sa fille. Il avait reçu 15 000 fr. de dot et une demoiselle que deux ans de mariage en firent la plus laide et la plus hargneuse femme de la terre. Quand Castanier ne reconnut plus la femme qu'il avait épousée, il la consigna à Strasbourg.

Quand Aquilina connut ses malheurs, elle s'attacha sincèrement à Castanier mais sans le savoir elle causa la perte du caissier.

Un amoureux ressemble au joueur qui se croirait déshonnoré, s’il ne rendait à ce qu'il emprunte au garçon de salle, et qui commet des monstruosités, dépouille sa femme et ses enfants, vole et tu pour arriver les poches pleines. Il en fut ainsi de Castanier. Il dépensa presque toutes ses économies pour meubler l'appartement d'Aquilina avec le luxe spécial de la fille entretenue. L'amour qui économise n'est jamais le véritable amour et Castanier prenait donc tout ce qu'il y avait de mieux. Il s'endetta progressivement. Castanier dût recourir à des artifices commerciaux pour se procurer de l'argent car il ne voulait pas renoncer à ses jouissances. Il emprunta d'abord. Il résolut d'escompter la confiance que lui méritait sa probité réelle et d'augmenter le nombre de ses créanciers en empruntant la somme nécessaire pour vivre heureux le reste de ses jours en pays étranger. Aquilina ne se demandait pas comment venait l'argent.

Aquilina avait pour confidente sa femme de chambre, Jenny. Elle lui demanda comment elle pourrait voir le soir même son amant Léon qui venait de lui écrire une lettre. Castanier en était arrivée à ce degré de passion inspiré par l'habitude qui ne permet plus de rien voir.

Il lui proposa de passer la soirée au Gymnase mais elle refusa. Il lui expliqua qu'il comptait partir quelque temps sans revenir, elle lui répondit qu'à son retour Naqui serait toujours Naqui pour lui. Il voulut savoir si elle était capable de le suivre et elle répondit non. Elle lui montra la lettre qu'elle venait de brûler en souriant prétextant qu'elle ne pourrait pas abandonner l'amant qui lui écrivait de si doux billets. Elle se moqua de lui, de son âge et de son visage. Il croyait qu'elle voulait plaisanter. Alors elle lui dit qu'elle pensait que lui aussi plaisantait en annonçant son départ. Quand il confirma que son départ était réel, elle répondit qu'elle l'attendrait. Elle ne voulait pas partir avec lui en Italie. Alors il la traita d'ingrate. Mais elle se défendit en répondant qu'elle lui avait donné tous les trésors que possède une jeune fille. Alors Castanier prétendit qu'il avait inventé ce voyage. Ce ne serait qu'un petit voyage qui ne durerait pas longtemps. Puis il lui proposa à nouveau d'aller au gymnase. Elle accepta. Au théâtre, Castanier voulut aller se montrer à quelques personnes de sa connaissance afin de détourner le plus longtemps possible tout soupçon sur sa fuite. Il rencontra Melmoth ce qui le terrifia. L'Anglais le traita de faussaire. Castanier voulut le gifler mais il se sentit le bras paralysé par une puissance invincible qui le clouera sur la place. L'Anglais lui expliqua que personne ne pouvait lui résister et qu'il pouvait voir dans les coeurs, voir l'avenir et connaissait le passé. Il s'annonça comme celui qui porte la lumière. Il connaissait le crime de Castanier. Il avait donc enfin trouvé le compagnon qu'il cherchait. Il ordonna à Castanier d'être présenté à sa maîtresse. Castanier obéit. Aquilina ne parut pas surprise de voir Melmoth. Ensemble, ils regardèrent la pièce « le comédien d'Étampes ». L'étranger tendit la main sur la salle et Castanier poussa un cri de terreur car Melmoth venait d'ordonner de changer le spectacle. Castanier put voir le cabinet de Nucingen, lequel était en conférence avec un employé supérieur de la préfecture de police en train de lui expliquer la conduite de Castanier. Une plainte était aussi dressée et transmise au procureur du roi. L'employé de la préfecture expliquait au banquier que Castanier était au Gymnase et pouvait être arrêté. Le caissier voulut s'en aller mais Melmoth le força à rester. Alors Castanier lui demanda ce qu'il attendait de lui. Melmoth lui montra à un autre spectacle. La décoration avait été changée. Castanier put se voir lui-même sur la scène descendant de voiture avec Aquilina puis la décoration changea subitement encore pour représenter l'intérieur de son appartement. Castanier put voir un sous-officier de régiment avec Jenny en train d'expliquer que Castanier allait s'en aller. Le militaire était heureux car il voulait épouser Aquilina. Il traita Castanier de vieux crapaud. Castanier en fut meurtri. Puis Castanier put se voir discuter avec Aquilina. C'était le moment où il lui faisait ses adieux et où elle se moquait de lui. Le public se mit à rire en découvrant cette scène. Castanier traita Aquilina de maudite femme. Melmoth lui aussi se mit à rire d'une façon qui fit frissonner Castanier. Aquilina, elle aussi, riait et voulait que Castanier l'imite. Puis Castanier put se voir fuyant la rue Richer et montant dans un fiacre pour se rendre à Versailles. La scène changea encore. Il se trouvait devant une petite auberge. Sa voiture était attelée de chevaux de poste. Il pouvait se voir avec ses valeurs et ses passeports, monter dans la voiture et partir. Mais il y avait des gendarmes qui attendaient la voiture. Alors il jeta un cri affreux. L'Anglais lui ordonna de se taire et de continuer de regarder. Castanier put se voir en un moment jeté en prison à la Conciergerie. Puis, au cinquième acte de ce drame intitulé Le caissier, il s'aperçut, trois mois plus tard, sortant de la cour d'assises, condamné à 20 ans de travaux forcés. Il jeta un nouveau cri quand il se vit exposé sur la place du Palais de Justice et que le fer rouge du bourreau le marquait. Enfin, à la dernière scène, il était dans la cour de Bicêtre parmi 60 forçats. Aquilina riait toujours. Melmoth lui expliqua qu'aucune puissance humaine ne pouvait empêcher son arrestation. Puis Melmoth lui demanda s'il accepterait de donner son âme en échange d'une puissance égale à celle de Dieu. Castanier répondit que si c'était possible, il accepterait. Alors, Melmoth étendit le bras au moment où Castanier, Aquilina et lui-même se trouvaient sur le boulevard. Il tombait alors une pluie fine et l'atmosphère était épaisse. Aussitôt que le bras de cet homme fut étendu, le soleil illumina Paris. Les Parisiens endimanchés circulaient dans les rues. Castanier jeta un cri de terreur. Le boulevard redevint humide et sombre. Aquilina était montée en voiture et demandait à Castanier de la rejoindre. Elle lui reprocha d'avoir été trop sombre et trop pensive pendant le spectacle. Il lui dit qu'il attendait pour savoir si elle l'aimait qu'ils soient arrivés à la maison. Elle embrassa fort passionnément. À ce moment-là, Castanier entendit de la musique céleste mais Aquilina n'entendit rien. Elle croyait qu'il était fou en voyant Castanier dans l'attitude d'un mangeur d'opium en extase. Castanier s'évanouit en sortant de sa voiture et se réveilla dans la chambre d'Aquilina où il avait été porté par sa maîtresse et par le portier. À ce moment-là, Jenny annonça qu'un étranger demandait à voir Castanier. Melmoth se montra soudain. D'un simple regard, il fit partir Jenny et le portier. Et il demanda à Aquilina de le laisser seul avec Castanier pour terminer une affaire qui ne souffrait aucun retard. Après cet entretien, Castanier revint avec sa physionomie changée. Ses yeux jetaient un feu sombre et blessaient par un éclat insupportable. Son attitude de bonhomie était devenue despotique. Aquilina trouva Castanier maigri et c'est son petit gênée. Elle demanda ce qu’il s'était passé entre lui et cet homme diabolique.

Castanier répondit qu'il venait de vendre son âme en échange de l'être de l'étranger. À présent, Castanier pouvait tout comprendre. Il savait que sa maîtresse le trompait. Il découvrit la cachette du sous-officier amant d'Aquilina. Il lui dit son fait. Le sous-officier allait être guillotiné en place de grève car il faisait partie d'une vente de charbonniers. Il conspirait contre le gouvernement. Aquilina en fut surprise. Aquilina se jeta sur Castanier. Elle croyait-il avait dénoncé son amant à la police. Il répondit que ce n'était pas le cas. Il venait d'apprendre le secret du sous-officier grâce à ses nouveaux pouvoirs. Aquilina se jeta aux genoux de Castanier pour qu'il sauve Léon. En échange, elle serait son esclave. Pour toute réponse, Castanier montra Léon en disant avec un rire de démon :-la guillotine l'attend. Il refusait de sauver le sous-officier car il voulait se venger. Alors Aquilina saisit un stylet et menaça Castanier qui se mit à rire. À présent, le fer ne pouvait plus l'atteindre.

Alors Castanier décida de rendre la liberté au sous-officier et il offrit 300 000 fr. à Aquilina pour qu’elle s'en aille avec son amant. Mais elle refusa et s'en alla promptement avec le sous-officier chez une de ses amies. Léon fut arrêté quelque temps après par la police avec ses complices. Castanier se sentit changé complètement au moral comme au physique. En un moment, son crâne s'était élargi, ses sens avaient grandi. Sa passion pour Aquilina s'était dissipée comme une nuée sous les rayons du soleil. Jenny accepta de suivre Castanier mais le caissier qui avait le pouvoir de lire dans les âmes découvrit le motif véritable de ce dévouement purement physique. Aussi s'amusa-t-il de cette fille avec la malicieuse avidité d'un enfant qui, après avoir exprimé le jus d'une cerise, en lance le noyau. Il répéta à Jenny les pensées qu'elle avait eues. Elle en fut terrifiée et il la renvoya. Le premier usage que Castanier s'était promis de faire du terrible pouvoir qu'il venait d'acheter était la satisfaction pleine et entière de ses goûts. Il rendit facilement ses comptes à M. de Nucingen qui lui donna pour successeur un bon Allemand. Il organisa un festin qui fut une dissipation de toutes les forces et de toutes les jouissances. En puisant à pleines mains dans le trésor des voluptés humaines dont la clé lui avait été remise par le démon, Castanier en atteignit promptement le fond. Ce qui était tout, ne fut rien. Ce triste dénouement de quelques passions était celui que cachait l'omnipotence de Melmoth. Les jouissances humaines n'existaient plus pour Castanier. Son palais s'était blasé tout à coup en se rassasiant de tout. Se sachant maître de toutes les femmes qu'il souhaiterait, il ne voulait plus de femmes. Mais la seule chose que lui refusait le monde, c'était la foi, la prière. Tout le monde lui obéissait. Ce fut un horrible état. Riche de toute la terre, et pouvant la franchir d'un bond, la richesse et le pouvoir ne signifièrent plus rien pour lui. Pour son malheur, Castanier conservait une espérance. Les rois, les gouvernements lui faisaient pitié. Sa grande débauche fut donc, en quelque sorte, un déplorable adieu à sa condition d'homme. Il se sentit à l'étroit sur la terre, car son infernale puissance le faisait assister au spectacle de la création dont il entrevoyait les causes et la fin. Il comprit alors le dessèchement intérieur exprimé sur la face de Melmoth.

Castanier ne pensait plus qu'à l'avenir de ceux qui prient et qui croient. Il courut chez Melmoth afin de voir ce qu'il advenait de son prédécesseur. L'Anglais demeurait près de Saint-Sulpice dans un hôtel sombre et humide et froid. On avait élevé devant l'hôtel un cénotaphe temporaire de chaque côté duquel se tenait un prêtre. Une vieille portière apprit à Castanier que Melmoth était mort l'avant-veille dans la nuit. Castanier demanda à l'un des prêtres comment Melmoth était mort. Castanier vit une de ces figures que la foi rend sublime et par les pores de laquelle l'âme semble sortir pour rayonner sur les autres hommes. Cet homme était le confesseur de Melmoth. Le prêtre prit Castanier pour le frère de Melmoth. Il lui apprit que Melmoth s'était repenti et que ses pleurs avaient coulé sans tarir jusqu'à ce que la mort les arrête. Le prêtre n'avait jamais entendu de confession plus horrible mais il n'avait jamais aussi entendu de prières plus enflammées. Les spectateurs de cette mort chrétienne s'étaient mis à genoux en écoutant glorifier Dieu. Les paroles du prêtre produisirent un effet violent chez Castanier qui sortit brusquement et marcha vers l'église de Saint-Sulpice en obéissant à une sorte de fatalité. Le repentir de Melmoth l'avait abasourdi.

Un homme célèbre par son éloquence devait faire place à l'enterrement de Melmoth et Castanier arriva précisément au moment où le prédicateur allait résumer les preuves de notre heureux avenir.

Depuis l'âge de 16 ans, jusqu'à près de 40 ans, Castanier avait suivi le drapeau français. Pendant son apprentissage militaire, il avait donc eu peu d'heures pour réfléchir à l'avenir de l'homme. Dans le tourbillon de la guerre, il n'avait pu exercer les qualités de l'esprit. La parole de vie tomba donc sur une conscience neuve aux vérités religieuses que la Révolution française et la vie militaire avaient fait négliger à Castanier. Castanier s'absorba dans une idée d'avenir comme Melmoth s'y était abîmé lui-même. Après avoir été le démon pendant quelques jours, il n'était plus qu'un homme. Il resta plongé dans un abîme de ténèbres et de pensées lugubres en écoutant le service fait pour Melmoth. Il fut tout à coup dévoré par l'esprit sain et des larmes coulèrent de ses yeux. Le bedeau lui demanda s'il était un parent du mort et Castanier répondit qu'il était son héritier. Il refusa de donner de l'argent pour les frais du culte car ç'aurait été l'argent du démon. Il se retira pour ne pas être en butte aux regards irrités de plusieurs gens de l'église. Il marcha au hasard à la manière des flâneurs. Le repentir le livrait insensiblement à cette grâce qui broie tout à la fois doucement et terriblement le coeur. Il fut en proie au dégoût de tous les biens de ce bas monde. Enfin, un matin, il songea que Melmoth lui avait proposé de prendre sa place. Il devait rencontrer facilement un homme qui se soumît aux clauses de ce contrat pour en exercer les avantages. Il se rendit à la bourse en pensant qu'il pourrait trafiquer d'une âme comme on y commerce des fonds publics. Il entendit parler d'un certain Claparon. Castanier l'aborda car il avait l'air désespéré. Il lui proposa une affaire capable de lui faire ramasser autant d'or qu'il en voudrait. En échange de sa part du paradis. Claparon crut que c'était une plaisanterie mais Castanier lui répondit qu'il était sérieux. Claparon ne voulait pas vendre son âme au diable pour une misère. Il avait besoin de 500 000 fr. Castanier tendit une masse de billet qui décida le spéculateur. Puis il l'entraîna dans un coin de la cour.

Les deux hommes étaient observés et on ne vit pas sans une sorte d'effroi le changement opéré chez eux. Chacun s'était émerveillé de la figure majestueusement terrible de Castanier. Il était, en entraînant Claparon, comme un malade en proie à un accès de fièvre. Il avait perdu son esprit infernal. Il était sans appui contre les assauts des remords et le poids d'un vrai repentir. Claparon reparaissait au contraire avec des yeux éclatants et portait sur son visage la fierté de Lucifer. La faillite avait passé d'un visage sur l'autre. Castanier se demanda s'il aura le temps de se repentir d'une voix lamentable qui frappa Claparon. Le spéculateur alla promptement payer ses effets à la banque. Quand il eut payé ses effets, la peur le prit. Il fut convaincu de son pouvoir et retourna à la bourse pour offrir son marché aux gens embarrassés. Un notaire acheta son pouvoir 700 000 fr. Le notaire revendit le crédit, 500 000 fr. à un entrepreneur en bâtiment lequel s'en débarrassa pour 100 000 écus à un marchand de fer. Ce dernier le rétrocéda pour 200 000 fr. à un charpentier.

À 17:30, le détenteur du pouvoir était un peintre en bâtiment. Rue Feydeau se trouvait une jeune femme très belle appelée Euphrasie. Me Crottat, clerc de notaire était amoureux de cette jeune femme. Il aurait assassiné le pape afin de se procurer une misérable somme de 100 louis réclamée par Euphrasie pour un châle qui lui tournait la tête. Le peintre en bâtiment le rencontra et lui proposa d'acheter son âme contre les 10 000 fr. Le pacte consommé, Crottat alla chercher le châle et monta chez Euphrasie. Il resta 12 jours sans en sortir en y dépensant tout son paradis. Le 13e jour de ses noces enragées, le pauvre clerc gisait sur son grabat chez son patron. Il devint malade et mourut en voulant se soigner avec du vif-argent.

 

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09 octobre 2021

Le père Goriot (Honoré de Balzac)

peregoriot

 

 

Avec Goriot, le thème presque obsessionnel de la paternité atteint son degré extrême de signifiance et de pathétique, les débuts de Rastignac à Paris déterminent une des lignes de force de la Comédie humaine, en même temps qu'apparaît Vautrin, qui dominera cet univers. Dans la préface du père Goriot, Balzac prétend avoir imaginé le « retour des personnages » pour échapper aux reproches de ses lectrices. La technique des personnages reparaissant intéressant la composition romanesque dans son ensemble, elle ne peut être mise en oeuvre sans une adaptation préalable des structures. Dans le Père Goriot, nous retrouvons le plan de la scène provinciale. Plan dynamique, difficile à mettre en formule, aisément reconnaissable toutefois. La pension de famille y fait pendant à la maison de Saumur dans Eugénie Grandet, les clients de maman Vauquer remplacent les habitués des soirées de Grandet. Par un « retour en arrière » on apprend le passé de Goriot comme on apprenait celui de l'avare tandis qu'à l'amour naissant d’Eugénie correspond l'ambition naissante de Rastignac.

Au centre du Père Goriot existe un puissant courant de destinées, au lieu du noeud dramatique classique. Derrière Rastignac, apparaît l'ombre immense de Vautrin, dont la révolte vient grossir le fleuve vivant qui traverse le roman. Un même mouvement anime alors les destinées des trois héros, bien que Vautrin ne soit rien pour Goriot, et que, s'il aime Rastignac, celui-ci échappe bientôt à son emprise.

Il se forme autour des personnages des zones dramatiques particulières, mais chacune demeure, pour ainsi dire, indépendante. Une intrigue policière autonome amène l'arrestation de Vautrin ; Rastignac trouve la porte de Mme de Restaud fermée, les filles de Goriot se disputent devant leur père mourant, Mme de Beauséant et la duchesse de Langeais se blessent à coups de propos mondains ambigus. Le retour des personnages permet d'éviter un long développement pour raconter l'histoire des Restaud, pour montrer la tragique condition d'Anastasie et la fatalité qui l'empêche de venir au chevet de son père agonisant car ce développement existe dans le Papa Gobseck. En effet, Balzac a repris l'héroïne de cette nouvelle pour en faire la fille de Goriot. Balzac imagine une vaste constellation de romans à travers lesquels chaque destinée pourrait s'accomplir comme dans la réalité ; c'est la première idée de la Comédie humaine. Aussi ose-t-il terminer le Père Goriot sur un défi de Rastignac à Paris, confiant son héros avide de vivre à la fortune incertaine d'une oeuvre qui n'existe pas encore.

Avec le Père Goriot, Balzac commence à donner sa physionomie caractéristique à la Comédie humaine, où nous lirons désormais un drame aux dimensions de la société. Il s'agira moins de nouer et de dénouer des intrigues que de jeter pêle-mêle des destinées qui s'ouvriront de roman en roman leur chemin. À l'origine le Père Goriot ne devait être que l'histoire d'un père dépouillé par ses filles. Sujet du Père Goriot : un brave homme, pension bourgeoise, 600 fr. de rente, s'étant dépouillé pour ses filles qui, toutes deux ont 50 000 fr. de rente, mourant comme un chien.

C'est dans une vision pleine de réminiscences de la Divine comédie que Balzac projette sur la foule hâve de l'enfer parisien l'image de l'humanité qu'il porte en lui. La population parisienne représentera la société tout entière, car elle est l'image tragique de la condition humaine.

L'or et le plaisir dominent à Paris, ce pays sans moeurs, sans croyance et sans aucun sentiment. C'est l'or qui transforme le travail en plaisir. Mais le plaisir n'est jamais à la mesure du désir et la société est condamnée à une irrémédiable déperdition d'énergie. Le premier cercle de Paris est celui des prolétaires insouciants de l'avenir et comptant sur leurs bras comme le peintre sur sa palette. La seconde sphère parisienne est celle des petits-bourgeois qui consument leur existence en escomptant la joie tardive que leur âme éteinte ne pourra plus leur donner. Le temps est leur tyran. Ils jettent leur or dans de terribles débauches, du plaisir à la mesure de leur fortune. Ce sont des gens laminés par les affaires et qui, s'ils arrivent à leur but, y arrivent tués. Tout s'explique, toujours, par l'or et le plaisir, tout se paye par la mort. Puis, c'est la sphère des artistes, société hors la société, enfer hors l'enfer. C'est le royaume de la pensée qui tue et des désirs exorbitants, du bonheur impossible. Nulle part plus de temps perdu à la poursuite du vent, et c'est en or encore que se paye ce néant.

La damnation de l'homme social, c'est d'être toujours inférieur à son désir.

Gobseck, l'usurier, épouse le parti de la fatalité. Il concentre entre ses mains la puissance. Il a deviné les lois sociales. Il sait que le plaisir se paye toujours plus cher que son poids d'or. De Marsay est un artiste. Il peut lire dans les coeurs mais il sait en outre qu'on ne domine pas seulement par la fortune. Il exploite et capitalise les rêves des autres. Il grossira sa fortune de l'immense pauvreté des vanités féminines. Son seul but, parvenir à tout prix.

Il a le crime désinvolte et les triomphes un peu faciles : rien ne lui résiste, ni les femmes, ni les lois, ni le hasard. La société qui s'abaisse jusqu'à lui devient une proie sans défense. De Marsay annonce l'ambition pathétique de Rastignac. Rastignac apprend en quelques jours l'art de parvenir. Il croit encore au bien et du mal. Il sait que le monde poursuit les meurtriers. Il sait aussi que l'on trouve à la source de chaque fortune un crime impuni. Vautrin lui offre le crime modèle, celui qui ne salit pas et qui satisfera son ambition. Rastignac devra peser l'or et la vertu en arpentant le jardin du Luxembourg. Rastignac jette à Paris du haut du Père-Lachaise un défi à lui-même. Chaque personnage du Père Goriot subit les lois de l'or, de la vanité et de la convoitise universelle. Goriot est l'incarnation du sacrifice passionné, le martyr, le Christ de la paternité. Il échappe à la vanité et à la convoitise mais il doit plier devant l'or. Il est né pour donner et vit de sa continuelle dépossession. Vautrin est le suppôt du diable. Il fait face à la société et la domine comme un demi-dieu.

Au grand et illustre Geoffroy Saint-Hilaire comme un témoignage d'admiration de ses travaux et de son génie (Honoré de Balzac).

Mme Vauquer, née de Conflans, était une vieille femme qui, depuis 40 ans, tenait à Paris une pension bourgeoise rue Neuve-Sainte-Geneviève. Cette pension, connue sous le nom de la maison Vauquer, admettait également des hommes et des femmes sans que jamais la médisance ait attaqué les moeurs de ce respectable établissement. Mais aussi depuis 30 ans ne s'y était-il jamais vu de jeunes personnes. Néanmoins, en 1819, époque à laquelle ce drame commence, il s'y trouvait une pauvre jeune fille. Dans le quartier de la pension, l'homme le plus insouciant s'y attristait comme tous les passants. Les maisons y étaient mornes et les murailles y sentaient la prison. Nul quartier de Paris n'était plus horrible la façade de la pension donnait sur un jardinet. On entrait dans cette pension par une porte bâtarde surmontée d'un écriteau sur lequel était écrit : Maison Vauquer pension bourgeoise des deux sexes et autres. Sous le couvert de tilleuls était plantée une table ronde peinte en vert et entourée de sièges. C'était là que durant les jours caniculaires, les convives assez riches pour se permettre de prendre du café, venaient le savourer par une chaleur capable de faire éclore des oeufs. La façade de la pension, élevée de trois étages étaie surmontée de mansardes et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. Derrière le bâtiment, il y avait une cour dans laquelle vivaient en bonne intelligence des cochons, des poules et des lapins.

Au rez-de-chaussée de la pension il y avait un salon et une salle à manger. Le panneau d'entre les croisées grillagées offrait aux pensionnaires le tableau du festin donné au fils d'Ulysse par Calypso. Depuis 40 ans cette peinture excitait les plaisanteries des jeunes pensionnaires. Le salon sentait le renfermé, le moisi et donnait froid. Elle sentait l'hospice. La salle à manger était entièrement boisée. On y voyait des gravures exécrables qui ôtaient l'appétit. Il y avait une longue table couverte de toile cirée, des chaises estropiées et des chaufferettes misérables. Mme Vauquer était grassouillette, avait un nez à bec de perroquet et des petites mains potelées. Son corsage trop plein et qui flottait était en harmonie avec cette salle dans laquelle suintait le malheur et où s'était blottie la spéculation. Toute personne de Mme Vauquer expliquait la pension, comme la pension implique sa personne. Elle était âgée d'environ 50 ans. Elle ressemblait à toutes les femmes qui avaient eu des malheurs. Les pensionnaires la croyaient sans fortune en l'entendant geindre et tousser comme eux. Elle ne s'expliquait jamais son défunt mari. Il s'était mal conduit envers elle et ne lui avait laissé que cette maison pour vivre. Elle ne compatissait à aucune infortune car elle disait qu'elle avait souffert tout ce qu'il était possible de souffrir. En entendant trottiner sa maîtresse, la grosse Sylvie, la cuisinière, s'empressait de servir le déjeuner des pensionnaires internes.

Généralement les pensionnaires externes ne s'abonnaient qu'au dîner qui coûtait 30 fr. par mois. Il n'y avait que sept internes. Au premier étage, il y avait Mme Vauquer et Mme Couture, veuve d'un commissaire-ordonnateur de la République française. Elle avait avec elle une jeune personne nommée Victorine Taillefer, à qui elle servait de mère. Au deuxième étage il y avait un vieillard nommé Poiret et un homme âgé d'environ 40 ans qui portait une perruque noire, se disait ancien négociant et s'appelait M. Vautrin. Le troisième étage se composait de quatre chambres dont deux étaient loués par une vieille fille nommée Mlle Michonneau et l'autre par un ancien fabricant de vermicelles, de pâtes d'Italie, le père Goriot.

Les deux autres chambres étaient destinées aux oiseaux de passage, ces infortunés étudiants qui ne pouvaient mettre que 45 fr. par mois à leur nourriture et à leur logement. Mme Vauquer souhaitait peu leur présence trouvant qu'ils mangeaient trop de pain. En ce moment, l'une de ces deux chambres appartenait à un jeune homme venu des environs d'Angoulême à Paris pour y faire son droit, et dont la nombreuse famille se soumettait aux plus dures privations afin de lui envoyer 1200 fr. par an. Eugène de Rastignac était un de ces jeunes gens façonnés au travail par le malheur et qui se préparent une belle destinée en calculant déjà la portée de leurs études, et les adaptant par avance aux mouvements futurs de la société, pour être les premiers à la pressurer.

Au grenier, il y avait deux mansardes dans lesquelles se trouvaient Christophe, un garçon de peine et la grosse Sylvie, la cuisinière. La salle contenait à dîner 18 personnes mais le matin, il ne s'y trouvait que sept locataires. Ces sept pensionnaires étaient les enfants gâtés de Mme Vauquer, qui leur mesurait avec une précision d'astronome les soins et les égards, d'après le chiffre de leurs pensions. Les deux locataires du second ne payaient que 72 fr. par mois. Ces pensionnaires faisaient pressentir des drames accomplis ou en action. La vieille demoiselle Michonneau était squelettique. Elle devait avoir été jolie. Expiait- elle les triomphes d'une jeunesse insolente au-devant de laquelle s'étaient rués les plaisirs par une vieillesse que fuyaient les passants ? Elle disait qu'elle avait pris soin d'un vieillard qui lui avait légué 1000 fr. de rente viagère. M. Poiret était une espèce de mécanique. Quel travail avait pu le ratatiner ainsi ? Cet homme semblait avoir été l'un des ânes de notre grand moulin social, l'un de ces hommes dont nous disons en les voyant : il en faut pourtant comme ça. Deux figures y formaient un contraste frappant avec la masse des pensionnaires et des habitués. Victorine Taillefer était jeune et ses mouvements et sa voix étaient agiles. Sa physionomie roussâtre, ses cheveux d'un blond fauve, sa taille trop mince, exprimait cette grâce que les poètes modernes trouvaient aux statuettes du Moyen Âge. Ses yeux gris mélangés de noir exprimaient une douceur, une résignation chrétiennes. Elle était jolie par juxtaposition. Heureuse, elle eût été ravissante. Si l'amour avait ranimé ses yeux tristes, Victorine aurait pu lutter avec les plus belles jeunes filles. Son père croyait avoir des raisons pour ne pas la reconnaître et refusait de la garder près de lui. Il ne lui accordait que 600 fr. par an. Mme Couture était une parente éloignée de la mère de Victorine. Elle prenait soin de l'orpheline comme de son enfant. Elle menait Victorine à la messe tous les dimanches afin d'en faire à tout hasard une fille pieuse.

Victorine aimait son père bien que celui-ci gardait sa maison inexorablement fermée à sa fille.

Son frère, son unique médiateur, n'était pas venu la voir une seule fois en quatre ans et ne lui envoyait aucun secours. Elle suppliait Dieu de dessiller les yeux de son père et d'attendrir le coeur de son frère. Mme Couture et Mme Vauquer ne trouvaient pas assez de mots dans le dictionnaire des injures pour qualifier cette conduite barbare.

Eugène de Rastignac avait un visage tout méridional, le teint blanc, des cheveux noirs, des yeux bleus. Ses manières dénotaient le fils d'une famille noble où l'éducation première n'avait comporté que des traditions de bon goût. Les jours ordinaires, il achevait d'user des vêtements de l'an passé, néanmoins il pouvait sortir quelquefois habillé comme l'est un jeune homme élégant. Ordinairement il portait une vieille redingote, un mauvais gilet, la méchante cravate noire mal nouée de l'étudiant et des bottes ressemelées. Entre ces deux personnages et les autres, Vautrin, l'homme de 40 ans, servait de transition. Il était un de ces gens dont le peuple dit : voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Il était obligeant et rieur. Il connaissait tout, les vaisseaux, la mer, la France, l'étranger, les affaires, les hommes, les événements, les lois, les hôtels et les prisons. Si quelqu'un se plaignait pas trop, il lui offrait aussitôt ses services. Il avait prêté plusieurs fois de l'argent à Mme Vauquer et a quelques pensionnaires ; mais ses obligés seraient morts plutôt que de ne pas le lui rendre tant il imprimait de crainte par un certain regard profond et plein de résolution. Comme un juge sévère, son oeil semblait aller au fond de toutes les questions, de toutes les consciences, de tous les sentiments. Il décampait toute la soirée pour rentrer vers minuit. Il était le seul à jouir d'une faveur de Mme Vauquer. Elle lui avait donné un passe-partout. Il était au mieux avec la veuve qu'il appelait maman en la saisissant par la taille. Il devinait les affaires de ceux qui l'entouraient, tandis que nul ne pouvait pénétrer ni ses pensées ni ses occupations. Souvent, il laissait percer l'épouvantable profondeur de son caractère. On supposait qu'il gardait rancune à l'état social et qu'il y avait au fond de sa vie un mystère soigneusement enfoui.

Mlle Taillefer était attirée, peut-être à son insu, par la force de Vautrin et par la beauté de Rastignac mais aucun d'eux ne semblait songer à elle. Les pensionnaires avaient les uns pour les autres une indifférence mêlée de défiance qui résultait de leurs situations respectives.

Ils écoutaient sans émotion le récit d'une infortune et semblaient voir dans la mort la solution d'un problème de misère qui les rendait froids à la plus terrible agonie. Le plus heureuse de ces âmes désolées était Mme Vauquer. Pour elle seule, ce petit jardin, que le silence et le froid faisaient vaste comme une steppe, était un riant bocage. Pour elle seule cette maison jaune et morne avait des délices. Elle exerçait sur ses pensionnaires une autorité respectée. Sans Mme Vauquer, les pensionnaires n'auraient pas trouvé dans Paris, au prix où elle les donnait, des aliments sains, suffisants et un appartement qu'ils étaient maîtres de rendre sinon élégant ou commode, du moins propre et salubre. Parmi les 18 convives il se rencontrait, comme dans le monde, une pauvre créature rebutée, un souffre-douleur sur qui pleuvaient les plaisanteries. C'était le père Goriot. Par quel hasard ce mépris à demi haineux, cette persécution mélangée de pitié, ce non-respect du malheur avait-il frappé le plus ancien pensionnaire ? Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie. Le père Goriot, vieillard de 69 ans, s'était retiré chez Mme Vauquer en 1813 après avoir quitté les affaires. Il avait d'abord pris l'appartement occupé par Mme Couture et donné alors 1200 fr. de pension, en homme pour qui cinq louis de plus ou de moins était une bagatelle. À cette époque, le père Goriot était respectueusement nommé M. Goriot mais Mme Vauquer finit par le considérer comme un imbécile qui ne connaissait rien aux affaires. Il était arrivé muni d'une garde-robe bien fournie, le trousseau magnifique du négociant qui ne se refuse rien en se retirant du commerce. Il possédait alors de l'argenterie, des bijoux en or et un gros diamant. Mme Vauquer avait bien vu, de son oeil de pie, quelques inscriptions sur le grand-livre de Goriot et avait calculé un revenu d'environ huit à 10 000 fr. Dès ce jour, Mme Vauquer qui avait alors 48 ans effectifs et n'en acceptait que 39, eut des idées. Elle trouva Goriot l'air agréable et comme il faut. Ce devait être une bête solidement bâtie, capable de dépenser tout son esprit en sentiments. Elle aurait voulu quitter le suaire de son défunt mari pour renaître en Goriot. Elle aurait voulu devenir une dame notable dans le quartier. Elle n'avait avoué à personne qu'elle possédait 40 000 fr. Pendant environ trois mois, la veuve Vauquer profita du coiffeur de M. Goriot et fit quelques frais de toilette. Elle s'intrigua beaucoup pour changer le personnel de ses pensionnaires en affichant la prétention de n'accepter désormais que les gens les plus distingués sous tous les rapports. Elle fit distribuer des prospectus vantant les mérites de la maison Vauquer. Cela lui amena Mme la comtesse de l'Ambermesnil, veuve d'un général. Mme Vauquer soigna sa table pendant près de six mois pour tenir les promesses de son prospectus. Elle approuva beaucoup les vues de son hôtesse sur Goriot. Elle trouvait que Goriot pouvait donner encore bien de l'agrément à une femme.

Elle lui conseilla de se mettre en harmonie avec ses prétentions et elles allèrent ensemble au Palais-Royal et au magasin de la Petite Jeannette pour choisir des vêtements. Mme Vauquer ressembla parfaitement à l'enseigne du Boeuf à la mode. Néanmoins elle se trouva à son avantage et se crut obligée de la comtesse alors elle lui offrit un chapeau de 20 fr. Et lui demanda le service de sonder Goriot et de la faire valoir auprès de lui. La comtesse accepta mais elle le trouva pudibond et sortit révoltée de sa grossièreté. Elle dit à Mme Vauquer que c'était un sot qui ne lui causerait que du désagrément. La comtesse s'en alla le lendemain à cause des griefs qu'elle avait envers M. Goriot. Elle partit en oubliant de payer six mois de pension et en laissant une défroque prisée cinq francs. Mme Vauquer parti à sa recherche sans trouver aucun renseignement dans Paris sur la comtesse de l'Ambermesnil. Elle parlait souvent de cette déplorable affaire mais elle ressemblait à beaucoup de personnes qui se défie de leurs proches et se livrent au premier venu. Peut-être certaines gens n'ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une célérité méritée ; mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dévorés par l'envie de paraître posséder les qualités qu'ils n'ont pas, ils espèrent surprendre l'estime de ceux qui leur sont étrangers, au risque de déchoir un jour. Mme Vauquer était essentiellement mesquine, fausse et exécrable. Elle aimait à s'en prendre à autrui de ses propres fautes. Elle considéra donc Goriot comme le principe de son infortune et se dégrisa sur son compte. Sa haine envers lui ne fut pas en raison de son amour mais de ses espérances trompées. Si le coeur humain trouve des repos en montant les hauteurs de l'affection, il s'arrête rarement sur la pente rapide des sentiments haineux. La veuve employa sa malice de femme à inventer de sourdes persécutions contre sa victime. Mais il est bien difficile à Mme Vauquer de tourmenter son pensionnaire alors elle se mit à le déconsidérer et fit ainsi partager son aversion pour Goriot par ses pensionnaires. Vers la fin de la première année, la veuve en était venue à un tel degré de méfiance qu'elle se demandait pourquoi Goriot qui possédait une argenterie et de beaux bijoux demeurait chez elle en lui payant une pension si modique relativement à sa fortune. La première année, Goriot avait souvent dîné dehors puis, insensiblement, il en était arrivé à ne plus dîner en ville que deux fois par mois. À la fin de la deuxième année, M. Goriot justifia les bavardages dont il était objet en demandant à Mme Vauquer de passer au second étage et de réduire sa pension à 900 fr. La veuve voulut être payée d'avance. Dès lors elle nomma M. Goriot, le père Goriot. Ce négociant si distingué devint donc un fripon. Les bavardages allaient bon train à son encontre. Tantôt on en faisait un espion attaché à la haute police ; tantôt il était un homme qui allait à la Bourse. On en faisait tout ce que le vice, la honte, l'impuissance engendrent de plus mystérieux. Mais comme il payait sa pension l'aversion qu'il l'inspirait n'allait pas jusqu'à le faire bannir de la Maison Vauquer.

Puis, Goriot était utile, chacun essuyait sur lui sa bonne ou mauvaise humeur par des plaisanteries. L'opinion de Mme Vauquer fut généralement adoptée, le père Goriot était un libertin qui avait des goûts étranges. La veuve Vauquer appuyait ses calomnies parce qu'une femme jeune et légère était venue chez Goriot. La veuve et Sylvie avaient surpris plusieurs mots tendrement prononcés pendant la visite. Sylvie avait suivi M. Goriot qui reconduisait sa dame. Elle avait dit à sa maîtresse que la jeune femme devait être diantrement riche car elle était montée dans un superbe équipage. Le soir, Mme Vauquer fit allusion à la jeune femme en disant au père Goriot qu'il était aimé par des belles. Il répondit que c'était sa fille mais les pensionnaires voulurent voir la fatuité d'un vieillard qui gardait les apparences.

La jeune femme revint un mois plus tard. Elle était habillée comme pour aller dans le monde. Les pensionnaires la croyaient beaucoup trop distinguée pour être la fille du père Goriot. Quelques jours après, une autre fille, grande et bien faite demanda M. Goriot. Mme Vauquer trouva tout naturel qu'un homme riche eût quatre ou cinq maîtresse et le trouva même fort adroit de les faire passer pour ses filles. Seulement, comme ses visites lui expliquaient l'indifférence de son pensionnaire à son égard, elle se permit, au commencement de la deuxième année, de l'appeler vieux matou. Enfin, quand son pensionnaire tomba dans les 900 fr. de pension, elle lui demanda fort insolemment ce qu'il comptait faire de sa maison, en voyant descendre une de ces dames. Le père Goriot lui répondit que cette dame était sa fille aînée. Saisir la fin de la troisième année, le père Goriot réduisit encore ses dépenses en montant au troisième étage et en se mettant à 45 fr. de pension par mois. Il congédia son perruquier et ne mit plus de poudre. En le voyant ainsi, son hôtesse laissa échapper une exclamation de surprise. Il avait les cheveux d'un gris sale et verdâtre. Les pensionnaires pensèrent que la couleur dégoûtante de ses cheveux provenait de ses excès et des drogues qu'il avait prises pour les continuer. Quand son trousseau fut usé, le père Goriot acheta du calicot pour remplacer son beau linge. Ses diamants et ses bijoux disparurent. Il devint progressivement maigre. Durant la quatrième année de son établissement chez Mme Vauquer, il ne se ressemblait plus. Il semblait être un septuagénaire hébété et vacillant. Aux uns, il faisait horreur ; aux autres, il faisait pitié. Un soir, après le dîner, Mme Vauquer le railla en lui disant que ses filles ne venaient plus le voir. Le père Goriot tressaillit comme si son hôtesse l'eût piqué avec un fer. Il répondit qu'elles venaient quelquefois, d'une voix émue.

Vers la fin du mois de novembre 1819, chacun dans la pension avait des idées bien arrêtées sur le pauvre vieillard. Les pensionnaires étaient persuadés qu'il n'avait jamais eu ni fille ni femme et que l'abus des plaisirs en faisait un colimaçon, un mollusque anthropomorphe.

La gêne de Rastignac, pendant sa première année de séjour à Paris, avait goûté les délices visibles du Paris matériel. Il voulut agrandir l'horizon de sa vie et finit par concevoir la superposition des couches humaines qui composaient la société. Il avait été reçu bachelier ès lettres et bacheliers en droit. Ses illusions d'enfance et ses idées de province avaient disparu. Son ambition exaltée lui fit voir juste au milieu du manoir paternel, au sein de la famille. Sa famille qui vivait sur la petite terre de Rastignac était soumise à l'incertitude qui régit le produit tout industriel de la vigne et néanmoins il fallait en extraire chaque année 1200 fr. pour lui. L'aspect de cette constante détresse qui lui était généreusement cachée et la comparaison qu'il fut forcé d'établir entre ses soeurs et les femmes de Paris décuplent vers son désir de parvenir et lui donnèrent soif des distinctions.

Comme il arrive aux âmes grandes, il voulut ne rien devoir qu'à son mérite. Il voulut d'abord se jeter à corps perdu dans le travail. Bientôt il comprit la nécessité de se créer des relations, il remarqua combien les femmes ont d'influence sur la vie sociale. Il chercha à conquérir des protectrices. Il questionna sa tante, Mme de Marcillac qui avait autrefois été présentée à la cour et y avait connu les sommités aristocratiques. Elle lui conseilla de se présenter à Mme la vicomtesse de Beauséant. Elle écrivit donc à cette jeune femme une lettre dans l'ancien style et la remit à Eugène. Eugène envoya la lettre et reçut une réponse. Il était invité à un bal dès le lendemain. Il avait reconnu en Mme la vicomtesse de Beauséant l'une des reines de la mode à Paris et dont la maison passait pour être la plus agréable du faubourg Saint-Germain. Grâce à sa tante de Marcillac, Eugène avait été bien reçu dans cette maison, sans connaître l'étendue de cette faveur. Être admis dans ces salons dorés équivalait à un brevet de haute noblesse. Il avait conquis le droit d'aller partout. Au bal, parmi la foule, il avait distingué des déités parisiennes. Il avait remarqué la comtesse Anastasie de Restaud, grande et bien faite. Il avait pu lui parler pendant la première contredanse.

Il s'était présenté comme le cousin de Mme de Beauséant il fut invité par cette femme. Heureusement, le naïf étudiant tomba sur le marquis de Montriveau. C'était l'amant de la duchesse de Langeais, un général simple comme un enfant, qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder. Il avait l'impression de donner un superbe coup de pied à la corde roide de sur laquelle il faut marcher avec l'assurance du sauteur qui ne tombera pas car il avait trouvé dans une charmante femme le meilleur des balanciers.

En rentrant à la Maison Vauquer, Eugène aperçut une ligne de lumière tracée au bas de la porte du père Goriot. Il approcha son allié de la serrure et regarda dans la chambre. Le père Goriot était en train de faire fondre des objets en métal précieux pour les convertir en lingots.

Eugène se dit que Goriot était fou. Rastignac jugea prudent de garder le silence sur cet événement et de ne pas inconsidérément condamner son voisin. Eugène entendit la respiration de deux hommes qui montaient l'escalier. Il vit tout à coup une faible lueur au second étage, chez M. Vautrin. Mme Vauquer ouvrit la fenêtre de sa chambre et demanda qui était dans l'escalier. Eugène lui répondit qu'il venait de rentrer. Alors qu'il avait prévu de se mettre au travail, il finit par se coucher et par dormir. Il fallait avoir plus de 20 ans pour veiller. Le lendemain, Christophe discutait avec Sylvie dans la cuisine. Il parlait de M. Vautrin. Il l'avait vu avec deux personnes cette nuit. Vautrin lui avait donné 100 sous pour qu'il se taise. Sylvie avait vu sortir le père Goriot avec un paquet. Elle trouvait que c'était un brave homme. Surtout parce qu'il l'envoyait chez ses filles qui lui donnaient de fameux pourboires. Elle alla réveiller sa maîtresse. Elles discutèrent à propos des pensionnaires. Elles se demandèrent quel genre de trafic faisait le père Goriot. À ce moment-là, Vautrin rentra. Il dit à la veuve qu'il avait vu quelque chose de singulier. Il avait vu le père Goriot à 8:30 rue Dauphine chez l'orfèvre. Il lui avait vendu pour une bonne somme un ustensile de ménage en vermeil. Après quoi, le père Goriot était entré dans la maison d'un usurier nommé Gobseck.

Le père Goriot rentra à la pension et demanda à Christophe de faire une course pour lui. Il s'agissait de transmettre une lettre à la comtesse Anastasie de Restaud. Vautrin en profita pour arracher des mains de Christophe la lettre et pour regarder ce qu'elle contenait. Il y avait un billet acquitté. Mlle Taillefer rentra elle aussi à la pension avec Mme Couture. Elles étaient allées prier. Vautrin leur dit que cela ne suffisait pas et qu'il leur faudrait un ami pour se charger de dire son fait au père de Victorine. Alors Victorine dite à Vautrin qu'elle prierait pour lui s'il trouvait un moyen d'arriver à son père. À ce moment-là, Goriot, Mlle Michonneau, Poiret et Rastignac descendirent pour déjeuner. Rastignac raconta sa soirée au bal chez Mme la vicomtesse de Beauséant. Et le matin même, il avait rencontré la divine comtesse, rue de Grès. Vautrin affirma que s'il fouillait le coeur des femmes à Paris, il pourrait y trouver l'usurier avant l'amant. Il savait qu'Anastasie demeurait rue du Helder il connaissait son nom. Goriot en fut surpris. Eugène avoua que la vicomtesse ne l'avait pas vu rue de Grès. Rastignac refusait de croire que la vicomtesse appartenait au père Goriot. Mais Vautrin répondit qu'il existait à Paris des hommes à passion. Le père Goriot était un de ces gens-là. Vautrin pensait que la vicomtesse l'exploitait. Vautrin expliqua avoir vu le matin même Goriot chez Gobseck. Il parla également de la lettre que Christophe avait portée avec le billet acquitté. Il était clair que si la comtesse allait aussi chez Gobseck, il y avait urgence. Rastignac avait une furieuse envie de savoir la vérité. Il irait demander à Mme de Restaud de quoi il retournait. Eugène raconta avoir surpris le père Goriot en train de fondre son déjeuner de vermeil. Mme Vauquer savait que le père Goriot y tenait comme à sa vie car c'était un cadeau de sa défunte femme. À quatre heures du soir, quand Goriot rentra, il vit Victorine dans les yeux étaie rouges. La visite qu'elle avait faite à son père avait été infructueuse.

Le père de Victorine avec dit à Mme Couture que Mlle, sans dire sa fille, se nuisait dans son esprit en l'importunant et que la mère de Victorine ayant été épousée sans fortune n'avait rien à prétendre. Victorine s'était jetée alors aux pieds de son père pour lui dire qu'elle obéirait à ses volontés qui qu'elle le suppliait de lire le testament de sa pauvre mère. Mais le père de Victorine jeta la lettre dans la cheminée. Le frère de Victorine arriva à ce moment-là sans saluer sa soeur.

Les pensionnaires internes et externes arrivèrent les uns après les autres en se souhaitant mutuellement le bonjour et se disant de ces riens qui constituent chez certaines classes parisiennes, un esprit drolatique dans lequel la bêtise entre comme élément principal. Le père Goriot ne comprenait pas les plaisanteries et regardait les convives d'un air niais, comme un homme qui tâche de comprendre une langue étrangère. Vautrin s'amusa à enfoncer le chapeau de Goriot jusque sur ses yeux. Le père Goriot le traita de mauvais plaisants et lui dit qu'il pourrait payer cela bien cher quelque jour.

Le lendemain Rastignac s'habilla fort élégamment pour se rendre chez Mme de Restaud dans l'après-midi. En marchant, il pensait à ce qu'il dirait à Mme de Restaud et préparait ses phrases à la Talleyrand. Quand il demanda la comtesse, il reçut le coup d'oeil méprisant des gens qui l'avaient vu traversant la cour à pied, sans avoir entendu le bruit d'une voiture à la porte. Il reçut ce coup d'oeil avec la rage froide d'un homme sûr de triompher un jour. Le valet demanda à Rastignac de passer au salon pour attendre. Une porte s'ouvrit au fond du long corridor éclairé par une petite lampe et Rastignac entendit à la fois la voix de Mme de Restaud et celle du père Goriot et le bruit d'un baiser. Rastignac put voir le père Goriot sortir. La comtesse apparut coquettement vêtue d'un peignoir en cachemire blanc. Elle était accompagnée d'un certain Maxime. Rastignac se sentit une haine violente pour ce jeune homme. Le spirituel enfant de la Charente sentit la supériorité que la mise donnait à ce dandy mince et grand. La comtesse se sauva dans l'autre salon et Maxime la suivit. Eugène furieux suivit Maxime et la comtesse. Il voulait gêner le dandy. Il comprit que Maxime était son rival.

Le compte Maxime de Trailles se laissait insulter puis tirait le premier pour tuer son homme. Il dit à la comtesse qu'il avait hâte de la voir mais à ce moment-là M. de Restaud entra. La comtesse présente à son mari à Eugène. Puis elle présenta Eugène à son mari comme parent de Mme la vicomtesse de Beauséant. Ces paroles eurent un effet magique car le comte quitta son air froidement cérémonieux et salua Eugène. Le comte Maxime de Trailles lui-même jeta sur Eugène un regard inquiet et quitta tout à coup son air impertinent. Cela rendit à Eugène l'esprit qu'il avait préparé. Il détailla brièvement au comte de Trailles sa généalogie. Puis la comtesse entraîna Maxime pour laisser Eugène discuter avec son mari. Puis elle revint promptement seule. Rastignac embarqua le comte de Trailles dans des discussions afin de revoir la comtesse et de savoir quelles étaient ses relations avec le père Goriot. Il voulait pénétrer ce mystère, espérant ainsi pouvoir régner en souverain sur cette femme si éminemment Parisienne. Eugène dit à la comtesse qu'il habitait dans la même pension que le père Goriot. Le comte de Trailles lui reprocha d'avoir employé ce terme car il aurait dû dire M. Goriot. La comtesse paraissait embarrassée et voulut changer de sujet de conversation. En prononçant le nom du père Goriot, Eugène avait donné un coup de baguette magique, mais dont l'effet était l'inverse de celui qu'avaient frappé ces mots : parent de Mme de Beauséant. Il aurait voulu se jeter dans un gouffre. Alors Eugène salua profondément le couple et sortit accompagné par M. de Restaud. Après le départ de Rastignac, il dit à son valet que toutes les fois où M. de Rastignac se présenterait il faudrait lui dire que ni lui ni la comtesse ne seraient présents.

Il pleuvait. Eugène savait qu'il avait été coupable d'une gaucherie dont il ignorait la cause et la portée. Il se demandait s'il pouvait aller dans le monde quand, pour y manoeuvrer convenablement, il fallait un tas de cabriolets, des bottes cirées et des agrès indispensables.

Un cocher lui proposa de monter dans sa voiture de louage. Eugène accepta alors qu'il n'avait que 22 sous dans sa poche. Il demanda à être conduit à l'hôtel de Beauséant. Le cocher lui demanda lequel. Eugène ne savait pas qu'il y avait deux hôtels de Beauséant. Alors il dit qu'il fallait se rendre chez le vicomte de Beauséant. Il avait l'intention de raconter à sa cousine son aventure en espérant qu'il pourrait la faire rire. Il se disait qu'il valait mieux plaire à sa cousine que de se cogner contre Mme de Restaud, cette femme immorale. À présent, il devait s'adresser en haut. Se disant que quand on s'attaque à quelque chose dans le ciel, il faut viser Dieu. Quand il arriva, Eugène entendit trois ou quatre valets qui plaisantaient sur cet équipage de mariés vulgaires duquel il descendait. Il y avait dans la cour un équipage que 30 000 fr. n'auraient pas payé. Eugène se demanda qui pouvait être chez sa cousine. Il monta le perron la mort dans l'âme. N'ayant pas eu le temps, entre l'invitation et le bal, de faire une visite à sa cousine, Eugène n'avait donc pas encore pénétré dans les appartements de Mme de Beauséant. Eugène, qui ne savait rien des diverses étiquettes parisiennes, fut conduit par un grand escalier plein de fleurs. La vicomtesse était liée depuis trois ans avec un des plus célèbres et des plus riches seigneurs portugais, le marquis d'Adjuda-Pinto. C'était une relation innocente. Aussi le vicomte de Beauséant avait-il donné lui-même l'exemple en respectant, bon gré, mal gré, cette union. À Paris, on savait qu'on gênait Mme de Beauséant en venant la voir entre eux 14:00 et 16:00. Le marquis portugais allait bientôt se marier. La vicomtesse était la seule à l'ignorer. Le marquis avait été incapable de le lui dire. Certains hommes se trouvent plus à l'aise, sur le terrain, devant un homme qui leur menace le coeur avec une épée, que devant une femme qui, après avoir débité ses élégies pendant deux heures, fait la morte et demande des sels. Quand le valet de chambre de la vicomtesse annonça M. Eugène de Rastignac, il fit tressaillir de joie le marquis d'Adjunda-Pinto. Mme de Beauséant surprit ce tressaillement involontaire. Eugène ignorait qu'on ne doit jamais se présenter chez qui que ce soit à Paris sans s'être fait conter par les amis de la maison l'histoire du mari, celle de la femme ou des enfants, afin de ne commettre aucune de ces balourdises qui vous font atteler cinq boeufs à votre char. Après s'être embourbé chez Mme de Restaud, Eugène seul était capable de recommencer son métier de bouvier. Mais s'il avait horriblement gêné Mme de Restaud et M. de Trailles, il allait tirer d'embarras M. d'Ajuda. Le portugais s'empressa de gagner la porte. Eugène ne savait où se fourrer en se trouvant en présence de cette femme sans être remarqué par elle. La vicomtesse leva l'index de sa main droite pour désigner au marquis une place devant elle. Par ce simple geste, elle avait montré un si violent despotisme de passion que le marquis renonça à s'en aller. Eugène comprit que le marquis était l'homme qui possédait le riche équipage. Il se demanda s'il fallait être aussi riche pour obtenir le regard d'une femme de Paris. La soif de l'or lui sécha la gorge. Mais le marquis prétendit qu'il devait dîner chez l'ambassadeur d'Angleterre et s'en alla pour de bon cette fois. Mme de Beauséant se précipita dans la galerie et accourut à la fenêtre. Elle put entendre ce que le marquis avait dit à son cocher. Il avait ordonné d'être mené chez M. de Rochefide. Elle entra dans sa chambre et se mit à table pour écrire. Elle exigeait du marquis une explication.

Elle donna ce billet à son valet de chambre et lui demanda de se rendre chez M. de Rochefide pour y demander le marquis d’Adjuda. Dans le cas où le marquis n'yserait pas, le valet n'aurait qu'à rapporter la lettre. Puis elle se rendit au salon pour accueillir Eugène. Eugène appela la vicomtesse sa cousine et lui répondit par un « Hein ? ». En rougissant, il lui demanda pardon et lui expliqua qu'il avait besoin de tant de protection qu'un bout de parenté n'aurait rien gâté.

Cela fit rire la vicomtesse. Elle lui demanda en quoi elle pouvait lui être bonne. Il répondit qu'il voulait être accepté comme un pauvre enfant qui désirait se coudre à sa jupe et qui saurait mourir pour elle. La vicomtesse s'intéressa vivement à l'étudiant pour une réponse d'ambitieux. Eugène en était à son premier calcul. Ses trois années de droit parisien constituaient une autre jurisprudence sociale menant à tout. Eugène avoua qu'il était allé chez Mme de Restaud. Il se savait ignorant et avoua qu'il cherchait une femme capable de lui apprendre la vie. Il était sur le point de raconter son aventure chez Mme de Restaud quand le valet l'interrompit. Eugène fit le geste d'un homme violemment contrarié. Alors la vicomtesse lui expliqua que s'il voulait réussir il devait d'abord ne pas être aussi démonstratif. Le valet introduisit la duchesse de Langeais.

Rastignac remarqua que les deux femmes semblaient être de bonnes amies et pensait qu'il aurait avec elles deux protectrices. La duchesse annonça à son amie qu'elle avait vu M. d'Ajuda-Pinto entré chez M. de Rochefide. Mme de Beauséant ne se pinça pas les lèvres et ne rougit pas. Son regard resta le même. Mme de Beauséant présenta Eugène à la duchesse. Puis elle lui demanda des nouvelles du général Montriveau car la duchesse passait pour être abandonnée par M. de Montriveau dont elle était éperdument éprise. La duchesse sentit au coeur la pointe de cette question et rougit. Alors elle dit à son amie que les bans de M. d'Adjuda-Pinto allaient être publiés le lendemain. Ce coup était trop violent et la vicomtesse pâlit et répondit que c'était un de ces bruits dont s'amusaient les sots. Alors la duchesse rétorqua que la future épouse d'Ajuda-Pinto réunirait 200 000 livres de rente. La duchesse tourna sur Eugène un de ces regards impertinents qui enveloppent un homme de ces pieds à la tête, l'aplatissent, et le mettent à l'état de zéro. Eugène lui dit qu'il avait sans le savoir plongé un poignard dans le coeur de Mme de Restaud. Il avait découvert les mordantes épigrammes cachées sous les phrases affectueuses de ces deux femmes. Il expliqua que celui qui blessait en ignorant la profondeur de sa blessure était regardé comme un sot, un maladroit ne savant profiter de rien et que chacun méprisait. Tandis que les gens qui étaient dans le secret du mal qu'ils faisaient aux autres étaient craints. Mme de Beauséant jeta sur l'étudiant un de ces regards fondants où les grandes âmes peuvent mettre tout à la fois de la reconnaissance et de la dignité. Il expliqua à la duchesse qu'il n'était encore qu'un pauvre diable d'étudiants, bien seul, bien pauvre. Puis il Rastignac raconta son aventure chez Mme de Restaud. Les deux femmes voulurent savoir qui était l'homme qu'il avait rencontré au fond d'un couloir et avait vu embrasser la comtesse. Eugène répondit que c'était un vieillard que l'on appelait le père Goriot. La duchesse expliqua à Eugène que Mme de Restaud était la fille de M. Goriot. En apprenant cela, Eugène fit un geste d'horreur. La duchesse expliqua à Eugène que M. Goriot avait deux filles dont il était quasi fou alors que ses filles l'avaient à peu près renié. L'autre fille de M. Goriot était mariée un banquier, le baron de Nucingen. La vicomtesse dit à Eugène que M. Goriot avait donné 600 000 fr. à ses filles pour faire leur bonheur. Il ne s'était réservé que 8 à 10 000 livres de rente pour lui. Il avait espéré qu'il serait adoré et choyé par ses filles et leurs belles familles. Mais ses gendres l'avaient banni de leur société comme le dernier des misérables.

Quelques larmes roulèrent dans les yeux d'Eugène. Il n'en était qu'à sa première journée sur le champ de bataille de la civilisation parisienne. Mme de Langeais commença par reconnaître que cela semblait bien horrible. Puis elle expliqua à Rastignac que M. Goriot avait été président de sa section pendant la Révolution et avait fait fortune en profitant de la disette pour vendre sa farine 10 fois plus qu'elle ne lui coûtait. Cela avait gêné M. de Restaud et plus encore Nucingen. Goriot s'était rendu compte que ses filles avaient honte de lui. Alors il s'était banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le père Goriot avait donné pendant 20 ans son amour à ses filles et sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles avaient laissé le reste au coin des rues.

La duchesse s'en alla après avoir embrassé son amie et légèrement incliné la tête en regardant Rastignac. La vicomtesse dit que le monde était infâme et méchant. Elle pensait qu'aussitôt qu'un malheur nous arrivait, il se rencontrait toujours un ami prêt à venir nous le dire. Elle dit à Eugène qu'elle l’aiderait. Il sonderait combien était profonde la corruption féminine et toiserait la largeur de la misérable vanité des hommes. Elle lui conseilla de calculer froidement s'il voulait réussir. Et de frapper sans pitié pour être craint. Elle lui dit de n'accepter les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste qu'il laisserait crever à chaque relais pour arriver ainsi au faîte de ses désirs. Mais il ne serait rien s'il n'avait pas une femme qui s'intéressait à lui. Il devait en trouver une jeune et riche. S'il avait un sentiment vrai, elle lui conseillait de le cacher comme un trésor. Sinon il ne serait plus le bourreau mais deviendrait la victime. Elle expliqua à Eugène que Delphine de Nucingen était jalouse de sa soeur. Les deux soeurs s'étaient reniées comme elles avaient renié leur père. Alors elle conseilla à Eugène de séduire Delphine. Elle lui expliqua qu'il s'était fermé la porte de la comtesse de Restaud pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Alors Delphine serait pour lui un enseignant. Les rivales et les amies de Delphine auraient du désir pour lui. Elle lui dit qu'à Paris, le succès était tout, c'était la clé du pouvoir.

Si les femmes lui trouvaient de l'esprit, du talent, alors les hommes le croiraient. Eugène pourrait alors tout vouloir. Elle pensait que le monde n'était qu'une réunion de dupes et de fripons. La vicomtesse acceptait de lui donner son nom comme un fil d'Ariane pour rentrer dans ce labyrinthe. Elle lui demanda seulement de ne pas la compromettre.

Eugène lui répondit que si elle cherchait un homme de bonne volonté pour aller mettre le feu à une mine, il serait celui-là. Elle sourit et il répondit à son sourire. Puis il s'en alla. Il était accablé par ces mots : vous vous êtes fermé la porte de la comtesse. Mais il espérait que Mme de Restaud le trouverait dans tous les salons où il irait. Il voulait apprendre à tirer le pistolet pour tuer Maxime. Eugène voyait le monde comme il était : les lois et la morale impuissantes chez les riches. Il voyait aussi dans la fortune l'ultime raison du monde. Il pensait que Vautrin avait raison de dire que la fortune était la vertu.

En rentrant à la pension pour dîner, le spectacle de ces misères et l'aspect de cette salle lui furent horribles. La transition était trop brusque pour ne pas nourrir chez lui le sentiment de l'ambition. Rastignac résolut d'ouvrir deux tranchées pour arriver à la fortune, de s'appuyer sur la science et sur l'amour, d'être un savant docteur et un homme à la mode. Il était encore bien enfant ! Car ces deux lignes sont des asymptotes qui ne peuvent jamais se rejoindre. Pour se moquer de lui, Vautrin l'appela M. le marquis et Rastignac lui répondit qu'il n'était plus disposé à souffrir les plaisanteries de ceux qui l'appelaient ainsi. Vautrin le regarda d'un air paternel et méprisant. Puis il lui dit : « vous est de mauvaise humeur, parce que vous n'avez peut-être pas réussi auprès de la belle comtesse de Restaud ». Rastignac répondit qu'elle lui avait fermé sa porte parce qu'il lui avait dit que son père mangeait à la pension. Le père Goriot baissa les yeux et se retourna pour les essuyer.

Alors Eugène annonça que ceux qui vexeraient le père Goriot s'attaqueraient désormais à lui-même. Il dit que le père Goriot valait mieux qu’eux tous. Cette phrase fut un dénouement, Eugène l'avait prononcée d'un air qui imposa silence aux convives. Mais Vautrin rétorqua que s'il voulait protéger Goriot, il faudrait savoir bien tenir l'épée et bien tirer le pistolet. Eugène en avait bien l'intention. Le dîner devint sombre et froid. Le père Goriot n'avait pas compris que les dispositions des esprits étaient changées à son égard et qu'un jeune homme en état d'imposer silence à la persécution avait pris sa défense. Mme Vauquer demanda si c'était vrai que le père Goriot était le père d'une comtesse. Rastignac ajouta qu'il était aussi le père d'une baronne. Les convives laissèrent Rastignac et Goriot seuls. Le père Goriot demanda au jeune homme s'il avait donc vu sa fille. Rastignac lui dit qu'il était un brave et digne homme. Puis Eugène se retira dans sa chambre pour écrire à sa mère. Il lui réclama 1200 fr. Il en profita pour lui annoncer que la vicomtesse de Beauséant l'avait pris sous sa protection. Il devait aller dans le monde et n'avait pas un sou pour avoir des gants propres.

Il écrivit aussi à chacune de ses soeurs en leur demandant leurs économies. Il savait que ces effroyables sacrifices allaient lui servir d'échelons pour arriver à Delphine de Nucingen et quelques larmes lui sortirent des yeux. C'est à ce moment-là que le père Goriot entra dans sa chambre. Eugène lui dit qu’il l'avait raison de trembler pour la comtesse Anastasie car elle était avec Maxime de Trailles et que celui-ci la perdrait.

Alors le père Goriot se retira en balbutiant quelques paroles incompréhensibles. Le lendemain, Rastignac hésita jusqu'au dernier moment puis il jeta ses lettres à la poste. Il retourna chez Mme de Restaud et ne fut pas reçu. Trois fois il y retourna, trois fois il trouva la porte close. La vicomtesse avait eu raison. Il réserva ses études pour le moment où il s'agirait de passer ses examens. Il voulait se réserver 15 mois de loisirs pour naviguer sur l'océan de Paris. Il retourna chez Mme de Beauséant, chez laquelle il n'allait qu'au moment où sortait la voiture du marquis d'Adjuda. Elle réussit à suspendre le mariage de Mlle de Rochefide avec le marquis. La vicomtesse portait une sorte d'affection superstitieuse envers Eugène. Eugène recueillit des renseignements certains sur le père Goriot. Celui-ci, avant la Révolution, avait été un simple ouvrier vermicellier il avait été assez économe pour acheter le fonds de son maître. Il s'était établi près de la Halle-aux-blés et il avait accepté la présidence de sa section pour protéger son commerce. Cette sagesse avait été l'origine de sa fortune qui commença dans la disette. Le commerce de grain semblait avoir absorbé toute son intelligence. Il avait été patient, actif, énergique et rapide dans ses expéditions. Mais sorti de sa spécialité, il redevenait l'ouvrier stupide et grossier, l'homme incapable de comprendre un raisonnement. Il était animé de deux sentiments exclusifs : sa femme, fille unique d'un riche fermier de la Brie qu'il perdit après sept ans de bonheur sans nuages. Alors le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu'à la déraison. Il reporta ses affections sur ses deux filles. Il voulut rester veuf pour ne pas faire d'infidélité à sa femme. Les gens de la Halle, incapables de comprendre cette sublime folie donnèrent à Goriot quelque grotesque sobriquet. Il voulut satisfaire les fantaisies de ses filles qui vivaient comme auraient vécu les maîtresses d'un vieux seigneur riche. Il leur suffisait d'exprimer les plus coûteux désirs pour voir leur père s'empressant de les combler. Le père Goriot avait mis ses filles au rang des anges et nécessairement au-dessus de lui. Il aimait jusqu'au mal qu'elles lui faisaient. Anastasie avait des penchants aristocratiques qui la portèrent à quitter la maison paternelle pour s'élancer dans les hautes sphères sociales. Delphine aimait l'argent et épousa Nucingen, banquier d'origine allemande devenu baron du Saint-Empire.

Après avoir subi pendant cinq ans les instances de ses gendres, Goriot consentit à se retirer avec le produit de son fonds. Goriot s'était jeté dans la pension Vauquer par suite du désespoir qui l'avait saisi en voyant ses deux filles obligées par leurs maris de refuser non seulement de le prendre chez elles, mais encore de l'y recevoir ostensiblement. Les suppositions que Rastignac avait entendu faire par la duchesse de Langeais se trouvaient ainsi confirmées. À la fin de la première semaine du mois de décembre, Rastignac reçut une lettre de sa mère et une de sa soeur aînée. Il trembla de peur car ces deux frêles papiers contenaient un arrêt de vie ou de mort sur ses espérances. Sa mère avait accepté de lui donner l'argent demandé. Elle lui demandait simplement de faire bon emploi de celui-ci. La lettre de son fils lui avait causé une impression douloureuse. Elle lui demandait dans quelle carrière il allait s'engager. Elle pensait que son bonheur et sa vie semblaient attachés à paraître ce qu'il n'était pas. Elle pensait qu'il pouvait perdre un temps précieux pour ses études. Elle lui disait que les voies tortueuses ne menaient à rien de grand. Mais elle savait combien le coeur de son fils était pur et combien ses intentions étaient excellentes. Elle l'encourageait dans ses projets. Elle voulait qu'il soit sage car les destinées de sa famille reposaient sur sa tête. Elle recommanda de bien aimer sa tante et lui dirait ce que celle-ci avait fait pour lui quand il aurait réussi. Elle voulait qu'il réussisse car Eugène lui avait fait connaître une douleur trop vive pour en connaître une autre. Elle avait su ce que c'était d'être pauvre en désirant la fortune pour la donner à son enfant. Après avoir lu la lettre, Eugène était en pleurs. Cette lettre lui avait fait penser au père Goriot tordant son vermeil et le vendant pour aller payer la lettre de change de sa fille. Il comprenait qu'il venait d'imiter Anastasie et se demanda s'il valait mieux qu'elle. Un instant, il voulut renoncer au monde et ne pas prendre cet argent. Laure, sa soeur aînée, lui donnait des nouvelles de la famille. Agathe, son autre soeur avait sauté de joie en apprenant qu'elle pourrait employer son argent à aider Eugène. Les deux soeurs lui offraient 200 fr. et 50 écus. L'aure avait proposé dans sa lettre de fabriquer pour son frère de belles chemises. Elle avait raison car Eugène avait que des chemises de grosse toile. Il se disait que pour le bonheur d'un autre, une jeune fille devenait rusée autant qu'un voleur. Il avait donc obtenu 1500 fr. Le monde était à lui ! Il convoqua un tailleur qui se considérait comme un trait d'union entre le présent et l'avenir des jeunes gens. Quand Vautrin apprit que Rastignac avait obtenu de l'argent, il lui dit qu'il aurait de quoi payer des leçons d'armes et des séances au tir. Rastignac voulut donner pourboire au facteur qui venait de lui livrer l'argent. Mais il n'avait rien dans sa poche alors Vautrin jeta vingt sous à l'homme. Rastignac fut forcé de le remercier quoi que cet homme lui fût insupportable. Il ne pouvait pas demeurer longtemps sous le feu des batteries de Vautrin sans savoir si cet homme était son ami ou son ennemi. Il lui semblait que ce singulier personnage pénétrait ses passions et lisait dans son coeur, tandis que chez lui tout était si bien clos qu'il semblait avoir la profondeur immobile d'un sphinx qui sait tout et ne dit rien. Eugène défit promptement un sac. Il donna 140 fr. à Mme Vauquer pour sa pension. Il rendit ses 100 sous à Vautrin. Vautrin avait compris que Rastignac avait peur de lui devoir quelque chose. Il dit à Eugène qu'il n'était pas très poli en l'affublant d'un sobriquet alors Eugène lui dit encore une fois qu'il n'était pas marquis et qu'il ne supportait plus d'être appelé ainsi. Rastignac entraîna Vautrin dans le jardin. Victorine implora Vautrin de ne pas tuer Eugène. Vautrin comprit que Victorine avait des sentiments pour le jeune homme et se moqua de la jeune fille. Alors Mme Couture entraîna Victorine avec elle. Vautrin rassura la veuve Vauquer en lui disant qu'il comptait emmener Eugène loin de la pension. Il dit à Rastignac qu'il avait l'air d'être un peu rageur et que rien ne pourrait lui faire ôter son courage. Il voulut rassurer Rastignac en lui disant qu'il était un bon petit jeune homme auquel il ne voulait pas de mal et il avait l'intention de lui parler. Alors Rastignac posa son argent sur la table et s'assit en proie à une curiosité que développa chez lui au plus haut degré le changement soudain opéré dans les manières de cet homme, qui, après avoir parlé de le tuer, se posait comme son protecteur. Il dit à Eugène qu'il avait eu des malheurs mais qu'il était bon avec ceux qui lui faisaient du bien ou dont le coeur parlait au sien. Mais il était méchant comme le diable avec ceux qui le tracassaient.

Il dit à Rastignac que le duel était un jeu d'enfant, une sottise. Il fallait être imbécile pour s'en remettre au hasard. Vautrin était capable de mettre cinq balles de suite dans un as de pique à 35 pas et pourtant il avait tiré sur un homme à 20 pas et il l'avait manqué. Son rival qui n'avait jamais manié de sa vie un pistolet l'avait blessé à la poitrine. Vautrin montra la blessure à Rastignac. Vautrin expliqua que lui aussi a 20 ans croyait encore à l'amour d'une femme et un tas de bêtises dans lesquelles Eugène allait s'embarbouiller. Il voulut que Rastignac comprenne qu'il n'y avait que deux parties à prendre : ou une stupide obéissance ou la révolte. Vautrin avait choisi de n'obéir à rien. Il dit à Rastignac qu'il lui fallait 1 million et promptement. Et ce million, Vautrin voulait le donner à Rastignac. Vautrin savait tout sur la famille de Rastignac. Il ne blâmait pas l'ambition de Rastignac. Avoir de l'ambition, ce n'était pas donné à tout le monde. Il affirmait que les femmes recherchaient les ambitieux. Il était persuadé que les femmes préféraient les hommes dont la force était énorme fussent-elles en danger d'être brisées par ces hommes-là. Après quoi, Vautrin fit l'inventaire des désirs d'Eugène. Il avait d'abord le Code à manger, ce n'était pas amusant et cela n'apprenait rien ; mais il le fallait. Eugène devait devenir avocat pour devenir ensuite président d'une cour d'assises. Eugène devrait donc aboyer après les voleurs, plaider pour les riches et faire guillotiner les gens de coeur. Sans protection, il pourrirait dans un tribunal de province. Vers 30 ans, Eugène serait juge à 1200 fr. par an. Quand il aurait 40 ans, il épouserait quelque fille de meunier, riche d'environ 6000 livres de rente. Avec des protections, Eugène pourrait devenir procureur du roi à 30 ans et épouser la fille du maire. À 40 ans, il deviendrait procureur général puis député. Vautrin fit remarquer à Rastignac qu'il n'y avait que 20 procureurs généraux en France pour 20 000 aspirants au grade. Pour devenir avocat, il fallait pâtir pendant 10 ans, dépenser 1000 fr. par mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d'un avoué pour avoir des causes et balayer le palais avec sa langue. Vautrin affirma qu'il n'y avait pas dans Paris cinq avocats qui, à 50 ans, gagnaient plus de 50 000 fr. par an. Si Rastignac se mariait, cela mettrait une pierre à son cou. Se marier pour de l'argent revenait à abandonner ses sentiments d'honneur et sa noblesse. Vautrin savait que Rastignac avait déjà choisi puisqu'il était allé chez M. de Beauséant et y avait flairé le luxe. Il était allé aussi chez Mme de Restaud et y avait flairé la Parisienne. Vautrin avait compris que Rastignac était revenu de chez Mme de Restaud avec le mot « parvenir ! » écrit sur son front. Cela avait plus à Vautrin. Il voulut expliquer à Rastignac qu'une rapide fortune était le problème que se proposaient de résoudre 50 000 jeunes gens qui se trouvaient tous dans sa position. Pour faire son chemin, Rastignac devrait donc avoir l'éclat du génie ou l'adresse de la corruption. L'honnêteté ne servait à rien. On pliait devant le génie si celui-ci persistait. La corruption était l'arme de la médiocrité. Vautrin était prêt à parier que Rastignac tomberait dans un guêpier chez la première femme qui lui plairait. Vautrin pensait que l'honnête homme à Paris était celui qui se taisait et refusait de partager. Vautrin dit à Rastignac que s'il voulait promptement la fortune, il fallait être déjà riche ou le paraître. Vautrin pensait que l'homme était le même en haut, en bas, au milieu. Il conseilla à Rastignac d'aller en droite ligne et la tête haute. Il lui faudrait lutter contre l'envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde. Vautrin possédait 50 000 fr. Il désirait partir aux États-Unis pour satisfaire son goût pour la vie patriarcale. Il proposa à Rastignac de lui procurer une dot d'un million en échange de 200 000 fr. Il n'aurait qu'à réclamer 200 000 fr. à sa future femme. Vautrin pensait qu'une jeune femme ne refusait pas sa bourse à celui qui lui prenait le coeur. Alors Rastignac demanda à Vautrin ce qu'il devait faire. Vautrin répondit qu'il n'aurait presque rien à faire. Il lui expliqua que le coeur d'une pauvre fille malheureuse et misérable était l'éponge la plus avide à se remplir d'amour. Faire la cour à une jeune personne qui se rencontrait dans des conditions de solitude, de désespoir et de pauvreté sans que celle-ci se doute de sa fortune à venir revenait à connaître les numéros à la loterie. Rastignac avait affaire à la ville la plus complaisante qui soit dans le monde. Rastignac demanda où il pourrait trouver une fille. Vautrin lui répondait que l'était devant lui, c'était Victorine. Eugène fut surpris car Victorine n'avait pas un sou. Vautrin lui expliqua que le père de Victorine était un vieux coquin qui passait pour avoir assassiné l'un de ses amis pendant la révolution. C'était un banquier qui avait un fils unique auquel il voulait laisser son bien au détriment de Victorine. Vautrin affirma ne pas aimer ces injustices-là. Il voulait donc prendre la défense du faible contre le fort. Taillefer reprendrait donc sa fille si la volonté de Dieu était de lui retirer son fils. Victorine pourrait donc bientôt entortiller son père et le faire tourner comme une toupie avec le fouet du sentiment. Rastignac épouserait Victorine et Vautrin se chargerait du rôle de la Providence. Il lui donna encore un conseil, de ne pas plus tenir à ses opinions qu'à ses paroles. Pour Vautrin, il n'y avait pas de principes, il n'y avait que des événements ; il n'y avait pas de lois, il n'y avait que des circonstances. L'homme supérieur épousait les événements et les circonstances pour les conduire. Vautrin disposait d'un colonel de l'armée de la Loire qui exécutait ses basques oeuvres. Il l'enverrait chercher querelle au père de Victorine. Rastignac fut horrifié. Il croyait que Vautrin plaisantait. Vautrin comprenait ce que Rastignac ressentait car c'était de son âge. Il lui dit que la vertu ne se scinde pas, elle est ou n'est pas. Il dit à Eugène qu'un jour il ferait pis.

Vautrin pensait que le secret des grandes fortunes sans cause apparente était un crime oublié, parce que ce crime avait été proprement fait. Rastignac refusait d'en entendre plus car en ce moment, le sentiment était toute sa science. Vautrin n'insista pas mais lui proposa d'y réfléchir encore 15 jours. Après le départ de Vautrin, Rastignac pensa que cet homme lui en avait dit plus sur la vertu que ce qu'il avait pu en apprendre dans les livres. Si la vertu ne souffrait pas de capitulation alors il avait donc volé ses soeurs. Rastignac plongea dans une étourdissante méditation. Il savait que vouloir être grand et riche revenait à mentir, à flatter, à dissimuler. Il voulait travailler noblement jour et nuit et ne devoir sa fortune qu'à son labeur. Il voulait encore croire que le coeur était un bon guide. À ce moment-là, le tailleur arriva. Il essaya ses nouveaux habits. Il était content d'avoir l'air d'un gentilhomme. Puis ce fut au tour du père Goriot d'entrer dans la chambre d'Eugène. Goriot lui dit qu'il savait ou se rendait Mme de Nucingen. Le lundi suivant, elle se rendrait au bal du maréchal Carigliano. Le père Goriot savait tout ce que faisaient ses filles grâce à leurs femmes de chambre Thérèse et Constance. Eugène avait l'intention d'aller chez Mme de Beauséant pour lui demander si elle pouvait le présenter à la maréchale. En se voyant bien habillé, Rastignac oublia sa vertueuse résolution. La jeunesse n'ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du côté de l'injustice. Le père Goriot avait flairé la compassion d'Eugène. Cependant cette union naissante n'avait encore amené aucune confidence. Goriot demanda à Eugène de lui dire laquelle de ses deux filles il préférerait quand il les aurait vues.

Eugène parti se promener aux Tuileries et quelques femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune et d'une élégance de si bon goût. En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, Eugène ne pensa plus à ses soeurs ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses répugnances. Il se présenta chez Mme de Beauséant et y reçut un de ces coups terribles contre lesquels les coeurs jeunes sont sans armes. Elle refusa de le voir car elle était en affaire. Eugène aperçut la main de fer sous le gant de velours ; la personnalité, l'égoïsme, sous les manières. Rastignac voulait arriver au bal de la duchesse de Carigliano, il dévora cette bourrasque. Il demanda donc à Mme de Beauséant de le recevoir plus tard. Elle répondit un peu confuse de la dureté qu'elle avait mise dans ses paroles car c'était une femme aussi bonne que grande. Elle acceptait de dîner avec Eugène. Eugène commençait à penser à ce que lui avait dit Vautrin. Chacun pour soi, donc. Il avait tort d'avoir besoin de Mme de Beauséant. Il devait, comme sur un champ de bataille, tuer pour ne pas être tué, tromper pour ne pas être trompé.

Quand il retourna chez la vicomtesse, il la trouva pleine de cette bonté gracieuse qu'elle lui avait toujours témoignée. Eugène ne voulait rien dire en présence du vicomte alors la vicomtesse demanda à son mari s'il comptait la mener aux Italiens. Le vicomte répondit qu'il devait déjà rejoindre quelqu'un aux Variétés. Le vicomte fut surpris qu'elle ne rencontre pas d'Ajuda ce soir-là. Alors il lui proposa de sortir avec M. de Rastignac. Eugène accepta. Il fut conduit par la vicomtesse dans une loge de ce théâtre à la mode. Il remarqua qu'il était le but de toutes les lorgnettes. Il marchait d'enchantements en enchantements. La vicomtesse lui montra où se trouvait Mme de Nucingen. La vicomtesse chercha Mlle de Rochefide et d'Adjuda mais ne les trouva pas. Sa figure prit un éclat extraordinaire. Eugène trouva Mme de Nucingen charmante. La vicomtesse chercha à le contredire. Mme de Nucingen remarqua que Rastignac la regardait. Elle était flattée. La vicomtesse conseilla à Eugène d'arrêter de regarder Delphine pour éviter le scandale. Alors il lui demanda un service : qu'elle lui arrange un rendez-vous chez la duchesse de Carigliano pour y rencontrer Delphine. À ce moment-là, d'Adjuda se présenta dans la loge de Mme de Beauséant. Les rayonnements du visage de la vicomtesse apprirent à Eugène à reconnaître les expressions d'un véritable amour et à ne pas les confondre avec les simagrées de la coquetterie parisienne. Il céda sa place à M. d'Ajuda en se demandant comment celui-ci pouvait trahir la vicomtesse. Eugène était humilié d'être dans ce grand musée de la beauté sans son tableau, c'est-à-dire sans une maîtresse. C'était le signe de la puissance. Il regarda Mme de Nucingen comme un homme insulté regarde son adversaire. La vicomtesse demanda au marquis d'Adjuda de présenter Rastignac à Mme de Nucingen. Le beau Portugais pris le bras de l'étudiant et l'emmena voir Delphine. Il présenta Eugène comme le chevalier de Rastignac, cousin de la vicomtesse de Beauséant. Elle proposa à Eugène la place de son mari qui venait de s'en aller. Eugène lui dit qu'il avait parlé d'elle avec sa cousine en soulignant la distinction de toute sa personne. Le marquis se retira. Delphine dit à Eugène que Mme de Restaud lui avait déjà donné le plus vif désir de le voir. Eugène était surpris car Mme de Restaud lui avait fait consigner sa porte. Il lui en expliqua la raison. Il ajouta que sa cousine et la duchesse de Langeais s'étaient moquées de lui à ce propos. Puis Eugène parla de M. Goriot en précisant qu'il adorait passionnément sa fille Delphine. Il affirma que M. Goriot lui avait parlé de sa fille pendant deux heures le matin même. Delphine lui répondit qu'ils allaient être bientôt de vieux amis. Eugène rétorqua qu'il ne voulait pas être son ami. Mme de Nucingen trouva Rastignac charmant. Mais Delphine détourna la conversation en parlant de son père regrettant que sa soeur se conduise mal avec lui. Il avait fallu que son mari lui ordonne positivement de ne pas voir son père en dehors du matin pour qu'elle renonce à le voir davantage. Il prétendit que cela l'avait fait pleurer. Elle affirma qu'elle était la femme la plus malheureuse de Paris. Eugène lui dit qu'il arrivait du fond d'une province, entièrement neuf et qu'il comptait rester sans amour. Puis sa cousine lui avait fait deviner les 1000 trésors de la passion et depuis il se disait l'amant de toutes les femmes en attendant de se dévouer à une seule d'entre elles. Mme de Nucingen encourage Eugène dans ses compliments. Puis Eugène quitta Delphine quand son mari revint pour la chercher. Eugène eut le temps de lui dire qu'il allait se rendre au bal de la duchesse de Carigliano. Le mari de Delphine lui assura qu'il y serait bien reçu et Eugène remarqua son fort accent alsacien. Eugène avait l'impression d'avoir mis le mors à la bête. La vicomtesse se retira avec d'Adjuda. Eugène accompagna la vicomtesse jusqu'au péristyle. Quand Eugène s'éloigna, le marquis dit à la vicomtesse que Rastignac allait faire sauter la banque car il était souple comme une anguille et le marquis pensait que l'étudiant irait loin. Eugène rentra à pied en faisant les plus doux projets. Il avait remarqué que Mme de Restaud l'avait examiné quand il était dans la loge de la vicomtesse mais aussi dans celle de Mme de Nucingen. Il espérait que la porte de la comtesse ne lui serait plus fermée. Il envisageait d'apprendre à Delphine à gouverner son mari. Ses pensées n'avaient peut-être pas l'âpreté de celles de Vautrin et si elles avaient été soumises au creuset de la conscience, elles n'auraient rien donné de biens purs. Arrivé à la pension, Eugène alla trouver le père Goriot pour lui dire qu'il venait de voir sa fille Delphine. Rastignac ne fut pas maître d'un mouvement de stupéfaction en voyant le bouge ou vivait le père, après avoir admiré la toilette de la fille. La fenêtre était sans rideaux ; le papier de tenture collé sur les murailles s'en détachait. Le père Goriot gisait sur un mauvais lit avec une maigre couverture. Le mobilier était misérable. La chambre du père Goriot ressemblait aux plus tristes logements d'une prison. Heureusement Goriot ne vit pas l'expression qui se peignit sur la physionomie d'Eugène quand celui-ci posa sa chandelle sur la table de nuit.

Goriot lui demanda laquelle de ses filles Eugène préférait. Eugène répondit qu'il préférait Delphine car celle-ci était celle qui aimait le mieux son père. Le père Goriot remercia Eugène et lui serra la main. Eugène répéta les paroles de Delphine en les embellissant et le père Goriot l'écouta comme s'il eût entendu la parole de Dieu. Il expliqua à l'étudiant que ses deux filles se jalousaient. Il pensait que Mme de Restaud l'aimait bien aussi. Il regrettait simplement de n'avoir pas eu de bons gendres. Le père Goriot demanda des détails sur leur robe. Rastignac le assura sur l'élégance de ses deux filles. Puis il demanda au père Goriot comment, en ayant des filles aussi richement établies, il pouvait demeurer dans un taudis pareil. Le père Goriot répondit que cela ne lui servirait à rien d'être mieux établi. Sa vie à lui était dans ses deux filles. Du moment qu'elles étaient heureuses, il lui importait peu d'être bien logé et bien habillé. Il affirma qu'il ne s'ennuyait jamais si ses filles riaient. Il expliqua à Rastignac qu'un jour il saurait que l'on est bien plus heureux du bonheur de ses enfants que du sien propre. Goriot espérait qu'un homme rendrait sa petite Delphine aussi heureuse qu'une femme l'est quand elle est bien aimée et alors il aurait accepté de cirer les bottes de celui qui aurait rendu Delphine heureuse. Il avait su par la femme de chambre de Delphine que M. de Marsay était un mauvais chien et il ne comprenait pas pourquoi Delphine avait épousé cette grosse souche d'Alsacien. Quand il parlait de ses filles, le père Goriot était sublime. Eugène lui apprit que Delphine comptait bientôt rompre avec M. de Marsay. Il a voir au père Goriot qu'il était tombé amoureux de Delphine. Le père Goriot lui répondit que s'il arrivait à plaire à sa fille, alors il se mettrait à l'aimer lui aussi. Mais si Eugène trahissait Delphine alors le père Goriot lui couperait le cou. Après cette conversation, le père Goriot vit dans son voisin un confident inespéré, un ami. Le lendemain matin, au déjeuner, l'affectation avec laquelle le père Goriot regarda Eugène et les quelques paroles qu'il lui dit, surprirent les pensionnaires.

Victorine ne manqua pas de trouver Eugène charmant dans sa nouvelle tenue. Mais Eugène pensa que sa passion de commande pour Mme de Nucingen était l'antidote de ses mauvaises pensées involontaires. Eugène demanda à Goriot de dire à Delphine qu'il l'aimait trop pour ne pas penser à lui procurer satisfaction car il savait le désir de Delphine de se rendre chez la vicomtesse de Beauséant. Puis Rastignac s'en alla promptement à l'école de droit car il voulait rester le moins de temps possible dans cette odieuse maison. Il rencontra son ami Bianchon dans le jardin du Luxembourg. Eugène avoua à son ami qu'il était prêt à tuer pour s'enrichir. Bianchon se disait heureux de la petite existence qu'il allait bientôt pouvoir se créer en province et avait du mal à comprendre les ambitions de son ami. Bianchon dit à Eugène qu'il avait aperçu Michonneau et Poiret au Jardin des Plantes. Tous les deux causaient sur un banc avec Monsieur. Quand Eugène revint à la pension, le père Goriot l'attendait. Il voulait lui montrer une lettre de Delphine. Dans sa lettre, médecine invitait Eugène dans sa loge pour écouter de la musique italienne. Eugène pensa qu'une femme ne se jetait pas ainsi à la tête d'un homme. Il pensait que Delphine voulait se servir de lui pour ramener de Marsay. Eugène ne savait pas qu'à cette époque, la mode commençait à mettre au-dessus de toutes les femmes celles qui étaient admises dans la société du faubourg Saint-Germain parmi lesquelles Mme de Beauséant, la duchesse de Langeais et la duchesse de Maufrigneuse tenaient le premier rang. Mais sa défiance servit bien Eugène car elle lui donna de la froideur et le triste pouvoir de poser des conditions au lieu d'en recevoir.

Eugène irait chez Delphine attiré par la curiosité, peut-être y aurait-il été conduit par la passion si cette femme l'eût dédaigné. Pour un jeune homme, il existe dans sa première intrigue autant de charmes peut-être qu'il s'en rencontre dans un premier amour. Il arrangea ses cheveux en pensant que le regard d'une jolie femme se coulerait sous leurs boucles noires. Il descendit, les pensionnaires étaient à table et il reçut gaiement le hourra de sottises que sa tenue élégante excita. Mlle Michonneau fit remarquer que Rastignac allait en conquête. Vautrin fit un discours comique. Eugène leur expliqua qu'il se rendait chez la baronne de Nucingen. Le père Goriot contempla Eugène avec une sorte d'envie. La maison de Nucingen était une véritable maison de banquier, pleine de recherches coûteuses. La baronne était triste. Rastignac croyait rendre une femme joyeuse par sa présence et il la trouvait au désespoir. Cela piqua son amour-propre. Elle lui dit que son mari était en ville et qu'elle avait besoin de distraction. Elle ne voulait pas lui dire quelle était la raison de sa tristesse. Elle lui dit simplement que les chaînes d'or étaient les plus pesantes. Elle lui demanda comment il la trouvait et il répondit qu'il voulait qu'elle fût toute à lui. Mais elle pensait que ses chagrins la rendraient laide. Eugène lui prit la main et lui dit que si elle avait des chagrins, elle devait les lui confier. Alors elle lui demanda de venir avec elle dans le coupé de M. de Nucingen. Ils se rendirent au Palais-Royal. Elle lui demanda s'il ne penserait rien de mal sur elle quoiqu'elle puisse lui demander. Il la rassura. Elle voulut savoir s'il était disposé à lui obéir. Il acquiesça. Après quoi, elle lui donnera 100 fr. et lui demanda d'aller les jouer à la roulette. Elle lui dirait ses chagrins à son retour. Eugène pensa qu'elle se compromettait avec lui et qu'elle n'aurait rien à lui refuser. Il se rendit dans une maison de jeu. Il demanda à jouer à la roulette et voulut savoir où il fallait mettre l'enjeu. Un vieillard respectable lui expliqua la règle. Eugène jeta les 100 fr. sur le chiffre de son âge, 21. Il gagna. Le vieillard lui conseilla de prendre son argent car on ne gagne pas deux fois dans ce système-là. Eugène venait de gagner 3600 fr. Mais il décida de les placer sur le rouge. Il gagna encore. Il donna 10 louis au vieillard et descendit avec les 7000 fr., stupéfié de son bonheur. Il rapporta l'argent à Delphine.

Delphine le serra pas une étreinte folle et l'embrassa vivement car Eugène venait de la sauver. Elle lui expliqua que Nucingen ne la laissait pas disposer d'un sou et il la réduisait à une misère secrète par calcul. Elle avait été riche de 700 000 fr. mais s'était laissé dépouiller par son mari. Elle avait souffert le martyre quand elle avait dû déclarer ses dettes à son mari. Nucingen s'était emporté mais il avait payé les dettes. Après quoi, il avait attribué à Delphine une pension à laquelle elle s'était résignée afin d'avoir la paix. Delphine enrageait que Nucingen lui refuse 6000 fr. alors qu'il les donnait tous les mois à sa maîtresse, une fille de l'Opéra. Elle dit à Eugène que la vie de la moitié des femmes de Paris était : un luxe extérieur, des soucis cruels dans l'âme. Elle pensait qu'Eugène ne pourrait pas l'aimer car elle savait que mêler l'argent aux sentiments était horrible. Eugène trouva Delphine naïvement imprudente dans son cri de douleur. Elle lui fit promettre de ne pas utiliser ses confidences contre elle-même. Sur les 7000 fr., elle en garda 6000 pour elle et donna le reste à Eugène. Il lui dit que ce serait une mise de fonds en cas de malheur. Mais elle lui fit jurer de ne jamais retourner au jeu. Elle ne voulait pas le corrompre. Eugène était étourdi par ce contraste de misère et d'opulence. Une fois revenue chez elle, Delphine demanda conseil à Eugène car elle avait une lettre à écrire. C'était à propos de sa dette. Eugène lui conseilla d'envelopper les billets et de les faire envoyer par sa femme de chambre sans écrire un mot. Elle en fut ravie. Delphine envoya Thérèse, sa femme de chambre chez M. de Marsay avec les 6000 fr. Après quoi, Delphine demanda à Eugène de venir dîner avec elle les jours d'Italiens. Après le dîner, Delphine emmena Rastignac au théâtre. Après quoi, Delphine raccompagna Eugène jusqu'au Pont-Neuf. Eugène était à la fois heureux et mécontent : heureux d'une aventure dont le dénouement probable lui donnait une des plus jolies et des plus élégantes femmes de Paris, objet de ses désirs ; mécontent de voir ses projets de fortune renversé. Plus il jouissait de la vie parisienne, moins il voulait demeurer obscure et pauvre. À la pension Vauquer, le père Goriot avait laissé sa porte ouverte et sa chandelle allumée afin que l'étudiant n'oublie pas de lui raconter sa soirée. Eugène ne lui cacha rien. Le père Goriot demanda à Eugène pourquoi il n'était pas venu rapporter plutôt son embarras plutôt que de risquer au jeu ses pauvres petits 100 fr. Il restait encore 1300 livres de rente il était prêt à les sacrifier pour Delphine. Eugène donna les 1000 fr. au père Goriot. Goriot versa une larme. Le père Goriot dit à Rastignac qu'il réussirait dans la vie. En se couchant, Eugène se dit qu'il serait honnête homme toute sa vie car il y avait du plaisir à suivre les inspirations de sa conscience. Le lendemain, Rastignac alla chez Mme de Beauséant qui l'emmena pour le présenter à la duchesse de Carigliano. Il y retrouva Mme de Nucingen. Pendant cette fête, Rastignac mesura tout à coup la portée de sa position et comprit qu'il avait un état dans le monde en étant cousin avoué de Mme de Beauséant. La conquête de Delphine le mettait si bien en relief que tous les jeunes gens lui jetaient des regards d'envie. Les femmes lui prédisaient toutes des succès. Delphine, craignant de le perdre, lui promit de ne pas lui refuser le soir le baiser qu'elle s'était tant défendue d'accorder l'avant-veille. Rastignac reçut plusieurs engagements. Cette soirée eût donc pour lui les charmes d'un brillant début et il devait s'en souvenir jusque dans ses vieux jours comme une jeune fille se souvient du bal où elle a eu des triomphes. Le lendemain, quand, en déjeunant, il raconta ses succès au père Goriot devant les pensionnaires, Vautrin se prit à sourire d'une façon diabolique. Vautrin expliqua à Rastignac d'un air paternellement railleur que s'il voulait faire figure à Paris, il lui faudrait trois chevaux et un tilbury pour le matin, un coupé pour le soir. Il dit à Eugène qu'il aurait besoin de 25 000 fr. par an s'il ne voulait pas être destitué de son avenir et de son succès. Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels Rastignac mena la vie la plus dissipée en dînant presque tous les jours avec Mme de Nucingen. Il jouait gros jeu, perdait ou gagnait beaucoup et finit par s'habituer à la vie exorbitante des jeunes gens de Paris. Sur ses premiers gains, il remboursa sa mère et ses soeurs en accompagnant sa restitution de jolis présents. Mais il ne savait pas comment sortir de la pension Vauquer. La bourse de Rastignac était toujours vide pour Mme Vauquer et pleine pour les exigences de la vanité. Rastignac s'était endetté. Il commençait à comprendre qu'il lui serait impossible de continuer cette existence sans avoir des ressources fixes. Mais il se sentait incapable de renoncer aux jouissances excessives de cette vie. Il s'était aperçu que, pour convertir l'amour en instrument de fortune, il fallait avoir bu toute honte, et renoncer aux nobles idées qui sont l'absolution des fautes de la jeunesse.

Pour la première fois depuis longtemps, Eugène avait dîné à la pension. Il s'était montré pensif pendant le repas. Frappé de la préoccupation à laquelle Eugène était en proie, Vautrin resta dans la salle à manger. Il avait lu dans l'âme de l'étudiant et pressentait un symptôme décisif. Après s'être compromise aux yeux du public pour fixer près d'elle le cousin de Mme de Beauséant, Delphine hésitait à lui donner réellement les droits dont il paraissait jouir. Depuis un mois, Delphine irritait si bien les sens d'Eugène, qu'elle avait fini par attaquer le coeur. Elle était devenue la plus forte dans leur relation. Toutes les espérances des Delphine avaient été trahies une première fois, et sa fidélité pour un jeune égoïste venait d'être méconnue. Elle pouvait être défiante à bon droit. Elle désirait sans doute paraître imposante à un homme de cet âge et elle se trouvait grande devant lui après avoir été longtemps si petite devant celui par qui elle était abandonnée. Elle ne voulait pas qu'Eugène la crût une facile conquête, précisément parce qu'il savait qu'elle avait appartenu à de Marsay. Le véritable amour payait pour le mauvais. Delphine se jouait de Rastignac parce qu'elle se savait aimée et sûre de faire cesser les chagrins de son amant. Eugène ne voulait pas que son premier combat se termine par une défaite il persistait dans sa poursuite. Parfois, Eugène, malgré la voix de sa conscience, pensait aux chances de fortune dont Vautrin lui avait démontré la possibilité par un mariage avec Mlle Taillefer. Alors il regarda Victorine d'une manière assez tendre pour lui faire baisser les yeux. Elle lui demanda s'il avait des chagrins. Il se confia à Victorine. Rastignac lui demanda si elle aimerait encore le jeune homme pauvre qui lui aurait plu durant ses jours de détresse après être devenue riche. Vautrin s'immisce dans la conversation. Vautrin venait de causer la plus cruelle émotion qu'Eugène avait jamais ressentie. Mme Couture ordonna à Victorine de remonter dans sa chambre. Vautrin conseilla à Eugène de ne pas décider dans ce moment car il sentait qu'Eugène n'était pas dans son assiette ordinaire. Il ne voulait pas que Rastignac soit déterminé par la passion et le désespoir mais que ce soit la raison qui le guide vers lui. Vautrin lui proposa alors de l'argent. Eugène était dans la plus cruelle des situations. Il devait au marquis d'Adjuda et au comte de Trailles cent louis perdus sur parole. Il n'osait pas passer la soirée chez Mme de Restaud où il était attendu. Rastignac avoua à Vautrin qu'il lui était impossible de lui avoir des obligations. Alors Vautrin lui proposa 3500 fr. payables en un an. Il avait ajouté un intérêt assez fort pour ôter à Eugène tout scrupule. Il permit même à Eugène de le mépriser encore car il était sûr que plus tard Rastignac l'aimerait.

Eugène signa la traite. Vautrin lui promit de l'aider s'il devenait riche en Amérique. Vautrin prétendit avoir la passion de se dévouer pour un autre.

Vautrin considérait les actions comme des moyens et ne voyait que le but. Il déclara à Rastignac qu'il n'existait qu'un seul sentiment réel, une amitié d'homme à homme. Mais quand Vautrin partit, Eugène se dit qu'il n'épouserait jamais Mlle Taillefer. Il se rendit chez Mme de Restaud. Il paya Messieurs de Trailles et d'Adjuda. Il joua au whist et regagna ce qu'il avait perdu. Il voulut voir dans son bonheur une récompense du ciel pour sa persévérance à rester dans le bon chemin. Le lendemain, il rendit les 3000 fr. qu'il devait à Vautrin en manifestant un plaisir assez naturel. Il ne voulait pas être son complice. Deux jours plus tard, Poiret et Mlle Michonneau se trouvaient assis sur un banc du Jardin des Plantes et causaient avec le monsieur qui paraissait à bon droit suspect à Bianchon. Le monsieur s'appelait Gondureau. Gondureau avait distingué Poiret comme un de ces niais bureaucratiques à qui le nom Son excellence fait faire n'importe quoi. Gondureau dit à Poiret que Son Excellence avait maintenant la certitude la plus complète que le prétendu Vautrin était un forçat évadé du bagne de Toulon où il était connu sous le nom de Trompe-la-mort. Vautrin avait consenti à prendre sur son compte le crime d'un autre, un faux commis par un très beau jeune homme qu'il aimait beaucoup, un jeune Italien assez joueur. Mlle Michonneau se demandait pourquoi son excellence le ministre de la police avait besoin d'elle. Gondureau expliqua à Poiret et à Mlle Michonneau que Vautrin recevait les capitaux de Messieurs les forçats et les tenait à la disposition des bannières qui voulaient s'évader. Gondureau pensait que Vautrin recelait l'argent de ses camarades et aussi celui qui provenait de la Société des Dix-Mille. C'était une association de voleurs qui ne se mêlaient pas d'une affaire où il n'y avait pas 10 000 fr. à gagner. Collin était l'homme de confiance de cette société. Collin avait su se créer une police à lui et des relations fort étendues. La police était donc à la recherche de Trompe-la-Mort. C'était devenu une affaire d'État. Mlle Michonneau demanda pourquoi Trompe-la-Mort ne s'en allait-il pas avec la caisse. L'agent lui expliqua que si Collin/ Trompe-la-Mort tentait de voler le bagne, il serait suivi d'un homme chargé de le tuer. L'agent estimait que Trompe-la-Mort avait chaussé la peau d'un honnête homme et s'était fait bon bourgeois de Paris. Il devait loger dans une pension sans apparence. Mais le ministre ne voulait pas risquer de faire une erreur en arrêtant Vautrin. S'il y avait erreur, ceux qui voulaient sa place profiteraient des criailleries libérales pour le faire sauter. L'agent pensait que Trompe-la-Mort n'aimait pas les femmes. Ce subterfuge ne pouvait donc pas être tenté. Mlle Michonneau demanda alors à l'agent en quoi elle pouvait lui être utile et il répondit qu'il lui remettrait un flacon contenant une liqueur simulant une crise d'apoplexie. Alors Mlle Michonneau n'aurait plus qu'à transporter Vautrin sur un lit et le déshabiller et le fouiller. Mlle Michonneau accepta. Elle recevrait 2000 fr. si la mission réussissait et 500 fr. d'indemnités en cas d'échec. Mlle Michonneau négocia pour obtenir 3000 fr. en cas de réussite et rien du tout si Vautrin était un simple bourgeois. Gondureau accepta. Mais l'affaire devait être résolue dès le lendemain. Bianchon qui revenait du cours de Cuvier entendit le mot assez original de Trompe-la-Mort. Et entendit également le « ça va » du célèbre chef de la police de sûreté. Quand Mlle Michonneau et Poiret rentrèrent à la maison Vauquer, ils aperçurent Rastignac engagé avec Mlle Taillefer dans une intime causerie. Mlle Michonneau n'en fut pas surprise. Eugène avait été, pendant la matinée, réduit au désespoir par Mme de Nucingen. Il s'était abandonné complètement à Vautrin et venait d'échanger les plus douces promesses avec Mlle Taillefer. Heureusement pour Rastignac, le miracle eut lieu : Vautrin entra joyeusement et Victorine se sauva. Vautrin annonça à Rastignac que l'affaire était faite. Le père de Victorine serait assassiné et Victorine deviendrait riche. Rastignac écoutait d'un air stupide et ne pouvait rien répondre. Vautrin lui dit qu'il était fort, carré et lui donna son estime. Quand Vautrin voulut lui prendre la main, Rastignac retira vivement la sienne en pâlissant ; il croyait voir une mare de sang devant lui. Mais Vautrin parla des 3 millions de rentes qu'il obtiendrait de Victorine. Rastignac n'hésita plus. Il résolut d'aller prévenir pendant la soirée le père et le frère de Victorine. Après quoi, le père Goriot remarqua la tristesse d'Eugène et ils allèrent dans la chambre de Rastignac. Le père Goriot expliqua à Eugène que si Delphine l'avait chassé le matin c'est parce qu'elle avait rendez-vous avec son père. Le père Goriot révéla à Eugène que Delphine venait d'arranger un appartement pour Rastignac. Ce serait rue d'Artois. Le père Goriot avait fait bien des choses depuis un mois sans rien dire à Rastignac. Sa fille aurait 36 000 fr. par an et il allait faire exiger le placement de ses 800 000 fr. en bons bien au soleil.

Le père Goriot profita d'un moment où l'étudiant lui tournait le dos pour mettre sur la cheminée une boîte en maroquin rouge sur laquelle étaient imprimées en or les armes de Rastignac. Le père Goriot s'était mis dans tout cela jusqu'au cou car il était intéressé de voir Rastignac changer de quartier. Il demanda quelque chose en échange à l'étudiant. Il voulait occuper la chambre qui était au-dessus de celle où Rastignac logerait. Il voulait également que Rastignac lui parle de ses filles tous les soirs. Le père Goriot proposa à Eugène de lui rendre les services qu'il demanderait. Il aurait voulu que le mari de sa fille meure et que Rastignac devienne son gendre. Delphine avait beaucoup parlé de Rastignac au père Goriot dans la matinée. Eugène était abasourdi car il pensait au duel annoncé par Vautrin pour le lendemain. Cela contrastait avec la réalisation de ses plus chères espérances. Il aperçut la petite boîte carrée et l'ouvrit . Il trouva dedans un papier qui couvrait une montre de Breguet. Sur le papier étaient écrits ces mots : « je veux que vous pensiez à moi à toute heure, parce que… Delphine. »

Eugène fut attendri par le mot. Il regarda à l'intérieur de la boîte. Les dessins répondaient à tous ses voeux. Le père Goriot était radieux. Le père Goriot aimait déjà Rastignac et pour sa fille et pour lui-même. Il dit à Eugène que Delphine l'attendait dans la soirée. Rastignac accepta la demande du père Goriot. Le père Goriot l'embrassa. Puis Rastignac demanda au père Goriot de se rendre chez M. Taillefer et de lui dire de donner une heure dans la soirée pour lui parler d'une affaire de la dernière importance. Le père Goriot avait entendu les rumeurs sur une possible liaison entre Rastignac et Victorine. Il menaça de frapper Eugène mais l'étudiant lui jura qu'il n'aimait pas Victorine. Il expliqua au père Goriot que le fils de Taillefer allait se battre le lendemain. Il lui explique aussi qu'il fallait dire au père Taillefer d'empêcher son fils de se rendre au rendez-vous. Vautrin arriva à ce moment-là et ils descendirent avec lui pour dîner. Eugène marqua la plus grande froideur à Vautrin pendant le dîner. Malgré cela Vautrin multiplia les saillies. Ce sang-froid consternait Eugène. Vautrin offrit une bouteille de Bordeaux aux pensionnaires. Mais le vin était bouchonné alors Rastignac offrit le champagne. Vautrin fit apporter d'autres bouteilles de Bordeaux. Les convives s'animèrent. Vautrin conduisait comme un chef d'orchestre, en surveillant Eugène et le père Goriot qui semblaient déjà ivres. Quand les yeux de Rastignac vacillèrent, Vautrin se pencha à l'oreille de l'étudiant pour lui dire : « mon petit gars, nous ne sommes pas assez rusé pour lutter avec votre papa Vautrin et il vous aime trop pour vous laisser faire des sottises »

Vautrin avait appris qu'Eugène comptait prévenir le père Taillefer. Pendant que Rastignac serait assoupi le colonel Franchessini ouvrirait la succession de Michel Taillefer avec la pointe de son épée et en héritant de son frère, Victorine aurait 15 000 fr. de rente. Rastignac s'était endormi et Vautrin demanda à Victorine de rester pour le soigner en lui prédisant qu'il serait son mari. Puis Sylvie emmena le père Goriot dans sa chambre. Victorine passa sa main dans les cheveux de Rastignac. Mme Couture était restée pour la surveiller. Puis Vautrin dit à Mme Couture que ce qui l'attachait à ce jeune homme était de savoir la beauté de son âme en harmonie avec celle de sa figure et il prit la main de Victorine en prétendant connaître la chiromancie. Il affirma que Victorine serait bientôt l'une des plus riches héritières de Paris et qu'elle comblerait de bonheur celui qu'elle aimerait. Son père l'appellerait et elle se marierait avec un homme, jeune, beau qui l'adorerait. Il s'en alla au théâtre avec Mme Vauquer. Après leur départ, Victorine dit à Mme couture qu'elle espérait voir se réaliser les prédictions de Vautrin. Mme Couture répondit qu'une seule chose suffisait pour cela, que son monstre de frère tombe de cheval. Victorine lui dit que son bonheur lui serait souvent pénible à porter s'il devait coûter la vie à quelqu'un. Victorine, Mme Couture et Sylvie transportèrent Eugène dans sa chambre et le couchèrent sur son lit. Avant de partir, quand sa protectrice eut le de tourner, Victorine mit un baiser sur le front d'Eugène. Le festoiement à la faveur duquel Vautrin avait fait boire à Eugène et au père Goriot du vin narcotisé décida la perte de cet homme. Bianchon oublia de questionner Mlle Michonneau sur Trompe-la-Mort. Si Bianchon avait prononcé ce nom, il aurait certes éveillé la prudence de Vautrin, ou, pour lui rendre son vrai nom, de Jacques Colin, l'une des célébrités du bagne.

Mlle Michonneau, accompagné de Poiret, alla trouver le fameux chef de la police de sûreté, Gondureau. Le policier lui confia une fiole contenant une drogue. Mme Michonneau comprit qu'il y avait dans cette capture quelque chose de plus important que l'arrestation d'un simple forçat. Elle pensait que la police espérait mettre la main sur des valeurs considérables. Mais Gondureau voulut détourner les soupçons de la vieille fille. Il lui dit espérer pouvoir éliminer Collin dès le lendemain matin. Ainsi la police pourrait empêcher une centaine de crimes et éviter la corruption de 50 mauvais sujets qui se tiendraient bien sagement aux environs de la correctionnelle.

Le lendemain devait prendre place parmi les jours les plus extraordinaires de l'histoire de la maison Vauquer. D'abord le père Goriot et Eugène dormirent jusqu'à onze heures et demie. Le long sommeil de Christophe causa des retards dans le service de la maison. Victorine et Mme Couture, elles aussi dormirent la grasse matinée. Vautrin revint au moment même où le déjeuner fut servi. Pendant que Sylvie et Christophe s'absentèrent, Mlle Michonneau versa la drogue dans le gobelet d'argent appartenant à Vautrin et dans lequel la crème pour son café chauffait au bain-marie, comme les autres.

Quand Eugène se réveilla, un commissionnaire lui remit une lettre de Mme de Nucingen. Delphine était inquiète de son absence, la veille au soir. Elle voulait une explication. Eugène demandait l'heure qu'il était. Vautrin lui dit qu'il était onze heures et demie. Un fiacre s'arrêta devant la maison Vauquer. C'était un domestique de M. Taillefer qui était venu chercher Victorine. Un grand malheur était arrivé. Il annonça à Victorine que son frère avait été grièvement blessé lors d'un duel. Vautrin acheva de boire son café tranquillement. Lecteur il s'en alla avec Mme Couture Mme Vauquer dit à Vautrin qu'il était donc prophète.

Vautrin s'exclama en disant à Eugène, qu'hier Victorine était sans un sou et ce matin elle devenait riche de plusieurs millions. Le père Goriot regarda l'étudiant elle lui vit à la main la lettre chiffonnée de sa fille. Il lui demanda s'il était comme les autres. Eugène affirma que jamais il n'épouserait Victorine avec un sentiment d'horreur et de dégoût qui surprit les assistants. Alors le père Goriot saisit la main de Rastignac et la lui serra. Le commissionnaire de Mme de Nucingen attendait la réponse de Rastignac. Eugène annonça qu'il viendrait. Vautrin s'effondra. La potion absorbée avait opéré. Eugène déclara qu'il y avait donc une justice divine. Mlle Michonneau affirma que c'était une crise d'apoplexie. Mme Vauquer demanda un Rastignac d'aller chercher M. Bianchon. Rastignac, heureux d'avoir un prétexte de quitter cette épouvantable caverne, s'enfuit en courant. Mme Vauquer et Christophe transportèrent Vautrin jusqu'à son lit. Mlle Michonneau envoya Mme Vauquer chercher de l'éther puis elle déshabilla Vautrin avec l'aide de Poiret. Vautrin fut retourné et Mlle Michonneau appliqua sur l'épaule du malade une forte claque et les deux fatales lettres reparurent en blanc au milieu de la place rouge. Après quoi, Mlle Michonneau remit la chemise de Vautrin. Mme Vauquer revint avec de l'éther. Elle remarqua que le coeur de Vautrin battait régulièrement. Pendant ce temps-là, Rastignac était sorti pour prendre l'air. Il tremblait d'être le complice du crime de Vautrin. Il espérait que Vautrin allait mourir sans parler. Il rencontra Bianchon qui lui annonça avoir lu dans le journal que le fils Taillefer s'était battu en duel avec le comte Franchessini. Il demanda à Rastignac s'il était vrai que Victorine le regardait d'un bon oeil. Rastignac répondit qu'il n'épouserait jamais Victorine. Bianchon ne voulait pas croire qu'une femme vaille le sacrifice de la fortune du sieur Taillefer. Puis Eugène demanda à Bianchon de se rendre chez la mère Vauquer car Vautrin venait de tomber comme mort. Puis Rastignac continua ses réflexions en marchant. Il décida de prendre soin du père Goriot et de s'arranger pour qu'il puisse voir souvent sa fille Delphine. Il pensait que le soir il serait heureux et il regarda la montre que Delphine lui avait offerte. Il pensait qu'aimer Delphine ce n'était pas tromper quelqu'un car elle s'était depuis longtemps séparée de son mari. Le combat de Rastignac dura longtemps. La victoire était pour les vertus de la jeunesse. Il rentra à la pension Vauquer tout en se disant qu'il la quitterait bientôt pour toujours. Il voulait savoir si Vautrin était mort. Bianchon avait administré un vomitif à Vautrin. Puis il avait fait porter à son hôpital les matières rendues par Vautrin afin de les analyser chimiquement. Bianchon avait remarqué l'insistance que mit Mlle Michonneau à vouloir les faire jeter et ses doutes se fortifièrent. Bianchon soupçonnait quelque complot contre Rastignac. Les pensionnaires avaient entendu la nouvelle du duel de Taillefer le fils et devisaient de cette aventure, moins le père Goriot. Quand Eugène entra, ses yeux rencontrèrent ceux de l'imperturbable Vautrin et cela le fit frissonner. Vautrin crut deviner les pensées de Rastignac et lui demanda à l'oreille s'il était fâché de le voir en vie. À ce moment-là, Bianchon révéla à Vautrin que Mlle Michonneau avait évoqué le nom d'un monsieur surnommé Trompe-la-Mort pour dire à Vautrin que ce nom lui irait bien. Ce mot produisit sur Vautrin l'effet de la foudre : il pâlit et chancela. Poiret comprit que Mlle Michonneau était en danger tant la figure du forçat devint férocement significative. Au moment où Collin cherchait une issue en regardant les fenêtres et les murs, quatre hommes se montrèrent à la porte du salon. Le premier était le chef de la police de sûreté et les trois autres étaient des officiers de paix. Tout espoir de fuite fut donc interdit à Trompe-la-Mort. Le chef alla droit à lui, commença par lui donner sur la tête une tape si violemment appliquée qu'il fit sauter la perruque et rendit à la tête de Collin toute son horreur. Vautrin avait en réalité les cheveux rouge brique et courts ce qui lui donnait un épouvantable caractère de force mêlé de ruse. Les pensionnaires comprirent qui était vraiment Vautrin. Vautrin se rendit sans résister. Vautrin ordonna à un des policiers de rédiger le procès-verbal de l'arrestation. Vautrin reconnaissait être Jacques Collin dit Trompe-la-Mort, condamné à 20 ans de bagne. Vautrin adressa un sourire gracieux à Rastignac en lui disant que leur petit marché allait toujours, en cas d'acceptation, toutefois.

Rastignac baissa les yeux en acceptant ce cousinage criminel comme une expiation de ses mauvaises pensées. Vautrin demanda qui l'avait trahi. Il est dédié unique ainsi que Mlle Michonneau. Il lui dit qu'il était chrétien et qu'il lui pardonnait. La police était en train de fouiller dans la chambre de Vautrin. Mais Vautrin leur déclara que la police ne trouverait rien. Il avait tout dans la tête. Vautrin avait deviné qui était le mouchard et il comptait bien le faire assassiner. C'était un dénommé Fil-de-soie. Vautrin savait qu'il serait bientôt libre grâce à ses 10 000 frères sur lesquels il comptait pour le faire évader du bagne. Avant d'être emmené, Vautrin dit aux pensionnaires qu'ils avaient été tous très aimables pour lui pendant son séjour et qu'il en aurait de la reconnaissance. Il dit à Eugène qu'il lui avait laissé un ami dévoué. En cas de malheur, Eugène pourrait s'adresser à cet ami. Après le départ de la police et de Vautrin, Sylvie déclara que Vautrin était un bon homme tout de même. Les autres pensionnaires regardèrent Mlle Michonneau avec dégoût. Bianchon déclara qu'il s'en irait de la pension si Mlle Michonneau restait. Cette proposition fut approuvée par l'ensemble des pensionnaires à l'exception de Poiret. Bianchon demanda à Poiret de parler à Mlle Michonneau. Poiret s'exécuta. Mais Mlle Michonneau avait payé et ne voulait pas partir. Les autres pensionnaires acceptèrent de se cotiser pour la rembourser. Elle accusa un Rastignac de soutenir Vautrin. Il était prêt à bondir sur elle mais les pensionnaires l'en empêchèrent. La mère Vauquer fut contrainte de forcer Mlle Michonneau à s'en aller. Poiret regarda tendrement Mlle Michonneau sans savoir s'il devait la suivre ou rester. Il finit par prendre le bras de la vieille et ils sortirent ensemble sous une explosion de rires. En ce moment, un commissionnaire entra pour remettre une lettre à Mme Vauquer. Le fils Taillefer était mort. Mme Couture et Victorine annonçaient à Mme Vauquer qu'elles quittaient la pension. Victorine allait retrouver son père. Mme Vauquer se retrouvait avec cinq pensionnaires de moins. Puis Goriot arriva en fiacre. Eugène lui expliqua ce qui venait d'arriver à Vautrin et lui annonça la mort de fils Taillefer. Mais Goriot s'en moquait car Delphine les attendait pour dîner. Mme Vauquer n'eut pas le courage de dire un mot en ne voyant que 10 personnes au lieu de 18 autour de sa table mais chacun tenta de la consoler. Le père Goriot était fou de joie car il n'avait pas dîné avec sa fille depuis quatre ans. Eugène avait l'impression de revenir à la vie. La voiture s'arrêta rue d'Artois. L'appartement se trouvait au troisième étage d'une maison neuve et de belle apparence. L'ameublement et le décor pouvaient soutenir la comparaison avec ce qu'il y avait de plus joli et de plus gracieux. Eugène prit Delphine dans ses bras en pleurant de joie. Delphine lui dit à l'oreille qu'il était une de ces créatures que l'on devait adorer toujours. Eugène avait du mal à accepter un tel cadeau. Alors Delphine lui dit que son sort était entre ses mains. Il lui dit qu'il réussirait et ferait une brillante fortune. Il pourrait lui rendre plus tard ce qu'elle lui prêtait aujourd'hui. Alors le père Goriot demanda à Rastignac s'il comptait emprunter de l'argent à des juifs. Il acquiesça. Le père Goriot répondit qu'il s'était fait juif et qu'il avait payé toutes les factures. Eugène pourrait le rembourser plus tard. Eugène et Delphine se regardèrent avec surprise en pleurant. Rastignac tendit la main au bonhomme pour la lui serrer. Le père Goriot expliqua comment il avait réussi à trouver l'argent. Delphine était si heureuse qu'elle sauta sur son père qui la reçut sur ses genoux. Elle le couvrit de baisers. Le père Goriot n'avait pas senti le coeur de sa fille battre sur le sien depuis 10 ans. Le père Goriot avait la physionomie de ce Christ de la Paternité. Eugène était pétrifié par l'inépuisable dévouement de cet homme et le contempla en exprimant cette naïve admiration qui, au jeune âge, est de la foi. Il déclara qu'il serait digne de tout cela. Le père Goriot expliqua à sa fille qu'Eugène avait refusé Mlle Taillefer et ses millions. Delphine promit de d'aller voir son père à chaque fois qu'elle irait chez Eugène. À la fin de la soirée, Delphine dit à Eugène que quand son père était avec eux, il fallait être tout à lui. Elle pensait que ce serait pourtant bien gênant quelquefois. Puis le père Goriot et Rastignac retournèrent à la maison Vauquer. Eugène ne pouvait pas se dissimuler que l'amour du père écrasait le sien par sa persistance et par son étendue. Mme Vauquer se lamentait de sa maison déserte. Elle aurait voulu que Mlle Michonneau soit enfermée au bagne à la place de Vautrin.

Ce moment-là que le père Goriot et Rastignac arrivèrent. Ils annoncèrent à la mère Vauquer qu'ils quittaient la pension pour demeurer à la Chaussée-d'Antin. Eugène ne comprenait pas le désespoir de la mère Vauquer alors Sylvie lui expliqua. Tous les pensionnaires étaient partis et Sylvie voyait sa patronne pleurer pour la première depuis qu'elle était à son service. Le lendemain, la mère Vauquer était toujours  accablée on Eugène reçut une lettre qui contenait une invitation adressée à M. le à Mme de Nucingen pour le grand bal annoncé depuis un mois et qui devait avoir lieu chez la vicomtesse. La vicomtesse demandait à Rastignac d'être l'interprète de ses sentiments auprès de Mme de Nucingen. Eugène comprit que Mme de Beauséant lui disait assez clairement qu’elle ne voulait pas du baron de Nucingen au bal. Rastignac se rendit chez Mme de Nucingen. Il n'était pas encore arrivé au point d’où l'homme peut contempler le cours de la vie et la juger. Il avait continuellement hésité à franchir le Rubicon parisien. Néanmoins ses derniers scrupules avaient disparu la veille, quand il s'était vu dans son appartement. En jouissant des avantages matériels de la fortune, il avait dépouillé sa peau d'homme de province et il s'était doucement établi dans une position d'où il découvrait un bel avenir. Eugène se rappelait le Rastignac qu'il était un an auparavant quand il était arrivé à Paris. Il se demandait s'il se ressemblait en ce moment même. En découvrant l'invitation au bal, Delphine fit un mouvement de joie. Elle était ravie d'être enfin présentée dans le faubourg Saint-Germain. Eugène demanda ce qu'elle pensait du fait que Mme de Beauséant n'avait pas l'air de dire dans sa lettre que le baron de Nucingen était invité. Delphine avait compris la même chose qu'Eugène. Delphine raconta les dernières rumeurs sur sa soeur à Eugène. Selon certaines personnes, M. de Trailles aurait souscrit des lettres de change montant de 100 000 fr. et pour lesquelles il allait être poursuivi. C'est pourquoi elle aurait vendu ses diamants à un juif qui lui venaient de sa belle-mère. Delphine n'appréciait pas sa soeur qui avait toujours cherché à l'écraser. Eugène se souvenait que la veille, Delphine lui avait dit avoir le sentiment qu'un jour elle devrait payer son bonheur par une affreuse catastrophe. Eugène retourna à la maison Vauquer avec la certitude de la quitter le lendemain. Sur le chemin, il s'abandonna à ces jolis rêves que font tous les jeunes gens quand ils ont encore sur les lèvres le goût du bonheur. Il promit au père Goriot de lui raconter la soirée au bal. Le lendemain matin, Delphine arriva à la pension pour voir son père. Eugène avait payé ses dettes auprès de la mère Vauquer. Il retrouva dans le grand tiroir de sa table l'acceptation en blanc, souscrite à Vautrin qu'il avait insouciamment jeté le jour où il l’avait acquittée. Il était sur le point de déchirer ce papier quand il entendit la voix de Delphine. Il questionna la conversation que tint Delphine avec son père. Delphine remerciait son père d'avoir demandé le comte de sa fortune assez à temps pour qu'elle ne soit pas ruinée. Elle venait d'apprendre que son mari avait jeté tous les capitaux de ceux de sa femme dans des entreprises à peine commencées. Il ne voulait pas déposer son bilan et donc rendre l'argent qu'il avait emprunté à sa femme sans le lui dire. Il s'était engagé sur l'honneur à rendre à Delphine une fortune double ou triple en plaçant ses capitaux dans des opérations territoriales. Il avait rendu sa liberté à Delphine à la condition de le laisser entièrement maître de gérer les affaires sous son nom. Il voulait encore pendant deux ans la conduite de la maison et avait supplié Delphine de ne dépenser que la somme qu'il voudrait bien lui accorder. Mais Delphine avait insisté pour voir les livres de compte de son mari qui avait pleuré en menaçant de se tuer.

Le père Goriot expliqua sa fille que son mari l'abusait. Le père Goriot comptait bien défendre sa fille. Il ne voulait pas que toute la fortune qu'il avait amassée disparaisse en fumée à cause du mari de Delphine. Heureusement Delphine était mariée sous le régime de la séparation des biens. Son père comptait tirer toute cette histoire au clair. Delphine avait peur car elle savait son mari capable de s'enfuir avec tous les capitaux. Il ne fallait donc pas le pousser à bout.

Delphine était obligée de consentir à la demande de son mari sous peine d'être ruinée. Il avait acheté sa conscience en la laissant être à son aise la femme d'Eugène. Son mari avait acheté des terrains nus puis y avait fait bâtir des maisons par des hommes de paille. C'était ces hommes de paille qui concluaient les marchés avec des entrepreneurs qui faisaient ainsi faillite. Pour réussir cette escroquerie Nucingen avait envoyé des valeurs considérables à Amsterdam, à Londres, à Naples, à Vienne. Effondré, le père Goriot demanda pardon à sa fille de l'avoir livrée à ce misérable. Il s'engageait à débrouiller l'écheveau d'affaires que son mari avait mêlé. Mais Delphine refusa car elle voulait s'en occuper seule. Elle voulait simplement que son père vienne examiner les livres de compte. En ce moment une voiture s'arrêta devant la pension. C'était Mme de Restaud. Elle fut embarrassée de rencontrer sa soeur. Anastasie était venue confier ses malheurs à son père. Son amant M. de Trailles devait 100 000 fr. Anastasie les avaient trouvés en disposant de ce qui ne lui appartenait pas. Elle se mit à pleurer en posant sa tête sur le cou de sa soeur qui pleura également. Anastasie avait porté chez Gobseck les diamants de famille de son mari pour les vendre mais son mari l'avait appris. Il avait demandé à Anastasie de signer la vente de ses biens dès qu'il le lui demanderait. Il voulut également savoir lequel de leurs deux enfants était bien le sien Anastasie répondit que c'était Ernest.

Malgré la vente des diamants, Maxime devait encore 12 000 fr. Il avait donc été poursuivi. Mais le père Goriot n'avait plus d'argent. Il ne lui restait plus que 1200 fr. de rente viagère. Anastasie apprit que son père avait dépensé tout ce qui lui restait pour acheter un appartement pour Delphine et Eugène. Elle se mit en colère contre Delphine. Les deux soeurs se disputèrent. Le père Goriot tenta de les réconcilier. Il se mit à genoux devant Delphine pour l'implorer de demander pardon à sa soeur. Le père Goriot était effondré de ne pouvoir sauver Anastasie. Épouvanté, Eugène prit la lettre de change souscrite à Vautrin et en corrigeant le chiffre. Cela lui permit de trouver le père Goriot et de lui offrir 12 000 fr. Il dit que leur conversation l'avait réveillé. La comtesse se mit en colère contre Delphine. Anastasie pensait que sa soeur l'avait laissée délibérément livrer ses secrets tout en sachant qu'Eugène écoutait. Le père Goriot tenta d'apaiser Anastasie et lui demanda d'embrasser Eugène pour le remercier de son geste. Le père Goriot l'embrassa Eugène et le remercia en lui promettant d'être plus qu'un père pour lui. Mais Anastasie était toujours en colère et son père s'évanouit. Alors Anastasie s'enfuit. Le père Goriot revint à lui et Anastasie rentra pour se jeter aux genoux genou de son père et lui demander pardon. Puis elle remercia Eugène. Les deux soeurs se réconcilièrent. Quand Anastasie s'en alla, Eugène dit à l'oreille de Delphine que sa soeur était revenue pour prendre la lettre de change. Il lui conseilla de se méfier de sa soeur. Le père Goriot éprouva le besoin de dormir alors Eugène et Delphine s'en allèrent. Delphine voulut regarder la chambre d'Eugène. En la découvrant, elle fut épouvantée. Elle lui conseilla de ne pas jeter son argent s'il voulait faire fortune. Les deux amants entendirent un gémissement dans la chambre du père Goriot. Le père Goriot rassura sa fille et dit aux amants d’être heureux. Ils le laissèrent. Eugène raccompagna Delphine chez elle et retourna à la pension, inquiet pour le père Goriot.

Rastignac trouva le père Goriot debout mais sa conscience était absente. Il le dit à Bianchon. L’interne de Cochin estima que Goriot semblait être sous le poids de l’apoplexie. Le soir, aux Italiens, Eugène ne voulut pas alarmer Delphine. Delphine dit à Eugène que son père lui avait donné un cœur mais Eugène l’avait fait battre. Elle se sentait plus amante que fille. Delphine parla de Mme de Beauséant. Le roi signerait le lendemain le contrat de mariage entre d’Adjuda et Melle Rochefide. La cousine d’Eugène n’en savait rien encore. D’Adjuda serait absent de son bal. Delphine s’y rendrait grâce à Rastignac. Le lendemain, les deux amants passèrent la journée dans leur nouvel appartement et vers 16 heures, Rastignac retourna à la pension pour chercher le père Goriot. Son état avait empiré et la mère Vauquer réclama à Eugène son loyer et celui de Goriot. Elle lui dit qu’elle avait vu Goriot sortir le matin et emporter ses derniers couverts en argent. Il alla dans la chambre de Goriot. Il le salua et Goriot lui répondit mais Bianchon l’entraîna dans un coin de la chambre pour lui dire qu’il avait fait venir le médecin en chef de son hôpital. Bianchon savait que Goriot était sorti le matin et qu’Anastasie était venue. Eugène fit parler Goriot. Il avait vendu ses couverts pour payer la robe qu’Anastasie avait commandée pour le bal. Il avait engagé sa rente viagère auprès de Gobseck. Rastignac et Bianchon passèrent la nuit à veiller le père Goriot. Anastasie ne vint pas. Elle envoya un commissionnaire chercher l’argent. Le père Goriot parut heureux de cette circonstance car sa fille se serait alarmée de son état. A 19 heures, Thérèse vint apporter une lettre de Delphine. Elle attendait Eugène au bal. Elle lui signalait que Mme de Beauséant avait appris le mariage d’Adjuda et que tout Paris allait se porter chez elle. Si Eugène ne venait pas, Delphine ne savait pas si elle lui pardonnerait cette félonie. Eugène écrivit la réponse. Il attendait le médecin pour savoir si Goriot pourrait vivre car il était mourant. Si le médecin prononçait un arrêt de mort, Eugène demandait à Delphine si elle pourrait se rendre au bal. Le médecin vint à 20h30 sans donner un avis favorable. Il déclara que le mieux serait que Goriot mourût promptement.

Eugène laissa Bianchon auprès de Goriot et partit pour aller porter la triste nouvelle à Delphine. Delphine se préparait pour le bal et semblait indifférente au sort de son père. Elle lui ordonna de se préparer. Eugène était épouvanté de cet élégant parricide. Eugène n’avait pas le courage de déplaire à Delphine ni la vertu de la quitter. Il était prêt à faire à sa aîtresse le sacrifice de sa conscience. Il s’habilla pour le bal. Delphine lui demanda des nouvelles de son père et Eugène ne lui cacha rien. Il voulut aller le voir. Delphine accepta d’y aller mais après le bal. Sur le trajet, Eugène raconta ce que la robe d’Anastasie avait coûté à Goriot. Delphine pleura. Nul désastre de cœur ne fut plus éclatant que ne l’était celui de Mme de Beauséant. Les gens illustrés en tout genre se pressaient autour de la vicomtesse. La vicomtesse semblait calme et personne ne pouvait lire dans son âme. Les plus insensibles l’admirèrent. Elle dit à Rastignac qu’elle tremblait qu’il ne vienne pas. Elle pensait qu’il était ici le seul auquel elle pouvait se fier. Elle lui conseilla d’aimer une femme qu’il pourrait toujours aimer et de n’en abandonner aucune. Puis elle l’envoya chez le marquis pour récupérer les lettres qu’elle avait envoyé  son amant. D’Adjuda donna les lettres à Eugène et lui demanda de ne rien dire de lui à la vicomtesse. En retournant auprès de sa cousine, il la trouva en pleurs. Elle prit les lettres et les jeta au feu. Elle lui annonça son désir de partir en Normandie. Elle lui offrit la boîte où elle mettait ses gants. Ils retournèrent au bal. Il resta au bras de sa cousine, dernière et délicate attention de cette gracieuse femme.

Il vit Anastasie qui portait ses diamants pour la dernière fois. Eugène pensa à Goriot sur son lit. A la fin du bal, il ne restait plus qu’Eugène et la duchesse de Langeais laquelle savait les intentions de la vicomtesse et voulut désavouer tout ce qu’elle avait pu dire pour blesser son amie. Elle lui annonça son souhait de se retirer au couvent, étant elle aussi trahie par son amant. Eugène rentra à pied à la pension. Il parla à Goriot qui ne serait pas sauvé. Il lui dit de poursuivre sa destinée modeste. Eugène pensait être en enfer. Le lendemain, Bianchon dit à Rastignac ne plus avoir un liard pour soigner Goriot. Eugène pleura en regardant Goriot qui ne pouvait plus le reconnaître. Avant de partir, Bianchon demanda à Eugène de bien écouter Goriot s’il se mettait à parler pour constater à quel genre d’idées appartiendraient ses discours. Goriot reconnut Eugène et lui demanda si ses filles s’étaient bien amusées. Bianchon l’avait entendu parler de ses filles toute la nuit. Goriot réclama ses filles. Christophe partit sur un signe de Rastignac. Goriot dit que l’enfer était d’être sans enfants. Il voulait guérir pour trouver de l’argent pour ses filles. Christophe revint. Il était allé chercher les filles de Goriot. Anastasie était en discussion avec son mari et ne voulait pas le quitter. Delphine dormait et sa femme de chambre ne voulut pas la réveiller. Goriot avait entendu et ne voulut pas qu’Eugène leur écrive de venir. Il lui conseilla de ne pas avoir d’enfants car leur donner la vie, c’était leur permettre de vous donner la mort. Il n’osait pas y croire mais savait que ses filles ne viendraient pas. Il pleura.  Il leur avait donné 800 000 francs. Elles ne pouvaient pas être rudes avec lui. Il avait été bien reçu chez ses filles tant qu’il avait eu de l’argent. Le monde n’était pas beau et Goriot avait vu cela.

Il savait qu’elles avaient eu honte de lui car il manquait d’instruction. Il protesta contre sa souffrance. Il avait donné sa vie à ses filles et souffrait qu’elles ne lui donnent pas même une heure. Il se croyait misérable et justement puni. Il croyait être responsable du malheur de ses filles les ayant habitués à satisfaire leurs fantaisies. Il voulait envoyer Eugène dire à ses filles qu’il lui restait encore des millions. Il préférait qu'elles viennent par avarice plutôt qu'elles ne viennent pas du tout. Eugène promit au père Goriot qu'il allait écrire à ses filles. Le père Goriot pensait que ses filles ne l'avaient jamais aimé. Elles n'avaient jamais su rien deviner de ses propres chagrins ni de ses douleurs. Alors elles ne devineraient pas plus sa mort. Il dit à Eugène que ses filles commettaient un parricide en ne venant pas le voir. Puis il demanda à Eugène d'être un père pour Delphine. Eugène ordonna à Christophe d'aller chercher Bianchon. Épouvanté par les cris et les plaintes du vieillard, Eugène dit au père Goriot qu'il allait chercher ses filles. Puis il fit boire de la tisane au vieillard. Le père Goriot eut le temps de réclamer encore une fois ses filles avant de s'évanouir. Bianchon arriva et Eugène lui expliqua ce qui était arrivé. L'étudiant en médecine lui expliqua qu'il aurait besoin d'argent pour le père Goriot alors Eugène lui offrit sa montre en gage. Puis Eugène s'en alla chercher Anastasie. Mais on lui répondit qu'elle était invisible alors Eugène indigo valait dans quel état se trouvait le père Goriot est. Le comte de Restaud fini par accepter de recevoir Rastignac. Restaud expliqua à que Eugène le père Goriot avait fait le malheur de sa vie car il avait compromis son caractère avec Anastasie. De plus, il ne voulait pas que sa femme quitte la maison. Il demanda à Eugène de rapporter au père Goriot qu'Anastasie lui rendrait visite aussitôt qu'elle aurait rempli ses devoirs envers son mari et son enfant. Alors Eugène demanda au comte de lui promettre seulement de dire à Anastasie que son père n'avait pas un jour à vivre et l'avait déjà maudite en ne la voyant pas à son chevet.

Alors le comte entraîna Rastignac jusqu'à sa femme. Anastasie avait tout entendu et demanda à Eugène de dire à son père que s'il connaissait la situation dans laquelle elle se trouvait, il la pardonnerait. Eugène salua les deux époux en devinant la crise dans lequel était la femme. Il courut chez Delphine et la trouva dans son lit. Elle attendait le médecin. Rastignac insista pour qu'elle vienne voir son père. Elle ne voulait pas croire que son père était aussi malade qu'Eugène le disait. Mais elle ne voulait pas que son père meurt de chagrin à cause d'elle. Alors elle attendrait que le médecin vienne la soigner pour se rendre chez son père. Elle remarqua qu'Eugène n'avait plus la montre qu'elle lui avait offert. Alors il expliqua que son père n'avait plus de quoi s'acheter le linceul dans lequel on le mettrait ce soir. Il avait mis sa montre gage car il n'avait plus rien. Delphine sortit de son lit pour prendre sa bourse et la lui donna. Elle décida de l'accompagner. Quand ils arrivèrent dans la chambre du père gros mots, celui-ci avait été opéré par le chirurgien de l'hôpital. Cela était inutile alors le chirurgien et Bianchon replacèrent le mourant à plat dans son lit. Eugène demanda Bianchon l'argent que la montre avait rapporté pour le donner à la veuve Vauquer celle-ci lui réclamait la somme pour le linceul, les draps et la chandelle du père Goriot. Le père Goriot réclama un médaillon qui lui avait été ôté par les médecins. Le médaillon contenait des cheveux. C'était les cheveux de Mme Goriot. Le père Goriot avait fait graver d'un côté du médaillon les prénoms de ses filles.

Le père Goriot poussa un soupir de satisfaction qui devait être un des derniers retentissements de sa sensibilité qui semblait se retirer.

Les deux étudiants furent frappés de ce terrible éclat d'une force de sentiment qui survivait à la pensée et ils pleurèrent. Le père Goriot prononça les prénoms de ses filles. Les dernières paroles du père Goriot furent pour Eugène et Bianchon : « Ah ! Mes anges ! ».

Thérèse avait annoncé à Eugène qu'Anastasie avait demandé à son mari de l'argent pour le père Goriot. Le mari avait refusé et Anastasie s'était évanouie. Anastasie finit par arriver pour constater l'état dans lequel se trouvait son père. Elle pleura et baisa la main de son père. Elle implora sa bénédiction. Elle comprit trop tard que seul son père l'aimait vraiment. Elle avait perdu toutes ses illusions. Son mari était parti en lui laissant des dettes énormes. C'est à ce moment-là que le père Goriot ouvrit les yeux mais par l'effet d'une convulsion. Le père Goriot mourut et Anastasie s'évanouit. Elle fut transportée dans un fiacre et Eugène la confia aux soins de Thérèse, lui ordonnant de la conduire chez Delphine. La veuve Vauquer ordonna qu'on passe à table. Les 15 pensionnaires se mirent à causer comme à l'ordinaire. Leur indifférence glaça d'horreur Eugène et Bianchon. Ils allèrent chercher un prêtre qui veilla le mort toute la nuit. Rastignac écrivit un mot au baron Nucingen et au comte de Restaud pour leur demander d'envoyer leurs gens d'affaires afin de pourvoir à tous les frais de l'enterrement. Mais les deux gendres n'avaient pas répondu. L'étudiant en médecine se chargea donc de mettre lui-même le cadavre dans une bière de pauvre qu'il fit apporter de son hôpital. Bianchon conseilla à Eugène de faire une farce aux gendres et aux filles du père Goriot. Eugène suivit le conseil. Il fit inscrire sur la tombe du père Goriot : « Ci-gît  M. Goriot, père de la comtesse de Restaud et de la baronne de Nucingen, enterré aux frais de deux étudiants »

Le coeur d'Eugène se serra quand il se vit dans l'impossibilité de parvenir jusqu'à Delphine. Il lui écrivit pour lui conseiller de vendre une parure pour que son père soit décemment conduit à sa dernière demeure.

Eugène retourna à la pension et ne put retenir une larme quand il aperçut la bière du père Goriot à peine couverte d'un drap noir et déposée sur deux chaises. La porte n'était pas même tendue de noir. C'était la mort des pauvres. Eugène vit que la veuve avait entre les mains le médaillon à cercle d'or du père Goriot. Il lui demanda comment elle avait osé prendre cela. Il replaça religieusement sur la poitrine du bonhomme le médaillon dans lequel se trouvait une image qui se rapportait à un temps où Delphine et Anastasie étaient vierges et pures, et ne résonnaient pas. Il accompagna avec Christophe le char qui menait le pauvre Goriot à Saint-Étienne-du-Mont. Eugène chercha vainement les deux filles du père Goriot dans l'église. Christophe était venu car il se croyait obligé de rendre les derniers devoirs à un homme qui lui avait fait gagner quelques bons pourboires. Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées mais vides, celle du comte de Restaud celle du baron de Nucingen se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. Les gens de ses filles étaient venus accompagner le père Goriot jusqu'à sa dernière demeure. Les fossoyeurs réclamèrent un pourboire à Eugène qui n'avait plus rien. Il fut obligé  d'emprunter 20 sous à Christophe. Cela détermina chez Rastignac un accès d'horrible tristesse. Eugène regarda la tombe et y ensevelit la dernière larme d'un jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un coeur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il fit quelques pas vers le haut du cimetière et regardant Paris vers la place Vendôme et le dôme des Invalides, là où vivait ce beau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il dit ces mots grandioses : À nous deux maintenant ! Son premier acte de défi à la société fut d'aller dîner chez Mme de Nucingen.

Gobseck.

À l'origine, cette nouvelle était un texte écrit à la première personne et au présent, formant un tout. C'était une petite monographie de l'usurier dans laquelle Balzac décrivait cette « variété » parisienne, son aspect extérieur, son habitat et ses moeurs. Balzac racontait une journée de l'usurier pour finir par une conclusion morale. La première version de Gobseck était intitulée L'usurier. Puis, la monographie de l'usurier parisien a fait place à une étude d'adultère. La deuxième version de cette nouvelle a été intitulée par Balzac Les dangers de l’inconduite et l'usurier est revenu au premier plan. La première version de la nouvelle avait été publiée en 1830. La deuxième version avait été publiée en 1835. C'est en 1842 que la nouvelle a pris son titre définitif Gobseck.

La vicomtesse de Grandlieu conseilla à sa fille Camille de changer de conduite avec le jeune comte de Restaud. Elle dit à sa fille qui n'avait que 17 ans que le comte de Restaud avait une mère qui était capable de manger des millions, une femme mal née, une demoiselle Goriot qui jadis avait fait beaucoup parler d'elle. La vicomtesse estimait que cette demoiselle Goriot s'était si mal comportée avec son père qu'elle ne méritait certes pas d'avoir un si bon fils.

Derville écoutait la conversation entre la vicomtesse et Camille. L'oncle de Camille était également présent. Derville raconta une histoire à Camille pour lui permettre de modifier le jugement qu'elle portait sur la fortune du comte Ernest de Restaud. Derville était un avoué de Paris qui normalement n’aurait pu se permettre de parler si familièrement à la vicomtesse qui était une des femmes les plus remarquables du faubourg Saint-Germain. Mais Mme de Grandlieu était rentrée en France avec la famille royale pour habiter Paris où elle n’avait d'abord vécu que de secours accordés par Louis XVIII. L'avoué avait eu l'occasion de découvrir quelques vices de forme dans la vente que la République avait jadis faite de l'hôtel de Grandlieu. C'est lui qui avait permis à la vicomtesse de récupérer son hôtel. L'avoué permit à la vicomtesse de récupérer ses actions sur le canal d'Orléans et certains immeubles assez importants que l'empereur avait donnés en dot à des établissements publics. L'avoué devint alors l'ami de la famille. Mais il ne profita pas de cette faveur comme aurait pu en profiter un homme ambitieux. Néanmoins il était fort heureux que ses talents eussent été mis en lumière par son dévouement à Mme de Grandlieu car il aurait couru le risque de laisser dépérir son étude. Derville n'avait pas une âme d'avoué. Depuis que le comte Ernest de Restaud s'était introduit chez la vicomtesse, Derville avait découvert la sympathie de Camille pour ce jeune homme. Derville avait dit à la jeune fille que le comte de Restaud n'avait pas de fortune. Camille avait répondu qu'elle ne doutait pas qu'il devienne un homme très remarquable le jour où il serait parvenu au pouvoir. Camille avait eu pour l'avoué des attentions inaccoutumées en s'apercevant qu'il approuvait son inclination pour le jeune comte Ernest de Restaud. Derville raconta sa rencontre avec un usurier. L'usurier avait la figure pâle et blafarde et les cheveux soigneusement peignés d'un gris cendré. Les traits du visage de l'usurier paraissaient avoir été coulés en bronze. Il y avait des petits yeux jaunes comme ceux d'une fouine. Il protégeait ses yeux de la lumière avec une vieille casquette.

Il avait le nez pointu et les lèvres minces comme celles de ces petits vieillards peints par Rembrandt. Il parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Tout était propre et drapé dans sa chambre. Ces actions étaient soumises à la régularité d'une pendule. Cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture afin de ne pas forcer sa voix. Il économisait le mouvement vital pour concentrer tous les sentiments humains dans le moi. Quelquefois ses victimes criaient beaucoup puis après il se faisait un grand silence, comme dans une cuisine où l'on égorge un canard. Vers le soir l'usurier se changeait en un homme ordinaire et ses métaux se métamorphosaient en coeur humain. Quand il était content de sa journée, il se frottait les mains. Dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique et sa contenance était toujours négative. Derville avait rencontré l'usurier car il était son voisin quand il n'était encore que second clerc et qu'il achevait sa troisième année de droit. Le bâtiment dans lequel Derville et l'usurier habitaient avait été autrefois un couvent. L'usurier ne communiquait socialement parlant qu'avec Derville. Il lui demandait du feu, lui empruntait un livre ou un journal et discutait avec lui le soir quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de la sage conduite de Derville. Derville pensait que la fortune de l'usurier se trouvait dans les caves de la banque. Par une singularité ressemblant à une prédestination, cet homme se nommait Gobseck. Derville travailla pour cet homme et apprit qu'il avait 76 ans. Gobseck était né dans les faubourgs d'Anvers d'une juive et d'un hollandais. À Paris, une femme nommée la belle Hollandaise avait été assassinée. Gobseck avait dit à Derville que cette femme était sa petite nièce. C'était sa seule et unique héritière, la petite fille de sa soeur. Cet homme singulier n'avait jamais voulu voir une seule personne des quatre générations femelles où se trouvaient ses parents. Il abhorrait ses héritiers et ne concevait pas que sa fortune pût jamais être possédée par d'autres que lui, même après sa mort.

Sa mère l'avait embarqué dès l'âge de 10 ans en qualité de mousse pour les possessions hollandaises dans les grandes Indes où il avait roulé pendant 20 années. Il avait eu des relations avec les plus célèbres corsaires et connu l'amiral Simeuse ainsi que le bailli de Suffren. Gobseck avait bien tout tenté pour faire fortune et avait même essayé de découvrir l'or d'une tribune sauvage aux environs de Buenos Aires. Enfin, Gobseck n'était étranger à aucun des événements de la guerre de l'indépendance américaine. Si l'humanité, si la sociabilité sont une religion, Gobseck pouvait être considéré comme un athée. Derville s'était demandé quelquefois à quel sexe Gobseck appartenait. Il pensait que les usuriers appartenaient au genre neutre. Il se demandait quelle était la religion que pratiquait Gobseck. Derville n'avait jamais rien su des opinions religieuses de l'usurier. Il lui paraissait être plus indifférent qu'incrédule. Par raillerie, ses victimes l'appelaient papa Gobseck. Un soir, Derville trouva Gobseck sur son fauteuil, immobile comme une statue. Derville se demanda si Gobseck savait qu'il existait un Dieu, un sentiment, des femmes, un bonheur. Il le plaignait comme il aurait plaint un malade. Gobseck dit à Derville qu'il ne croyait à rien et lui conseilla de garder ses illusions. Il expliqua au jeune homme qu'il arrivait toujours un âge auquel la vie n'était plus qu'une habitude exercée dans un certain milieu préféré. Pour Gobseck, le bonheur consistait dans l'exercice de nos facultés appliquées à des réalités. Il était persuadé que les conventions pouvaient se modifier suivant les climats. Il ne croyait qu'à l'instinct de notre conservation. Il dit à Derville qu'il n'existait qu'une seule chose matérielle dont la valeur était assez certaine pour qu'un homme s'en occupe, c'était l'or.

L'homme était le même partout : partout le combat entre le pauvre et le riche était établi ; il valait donc mieux être l'exploitant que d'être l'exploité. Le seul sentiment qui survivait partout était la vanité. Et la vanité ne se satisfaisait que par des flots d'or. Gobseck estimait qu'il n'y avait que des dupes qui pouvaient se croire utiles à leurs semblables en s'occupant à tracer des principes politiques pour gouverner des événements toujours imprévus. Il était persuadé que le bonheur consistait ou en émotions fortes usant la vie ou en occupations réglées qui en faisaient une mécanique anglaise fonctionnant par temps réguliers. Gobseck expliqua à Derville que toutes les passions humaines agrandies par le jeu des intérêts sociaux venaient parader devant lui qui vivait dans le calme. En un mot, Gobseck possédait le monde sans fatigue, et le monde n'avait pas la moindre prise sur lui. Gobseck raconta à Derville que le matin même il avait reçu un billet, valeur de 1000 fr., présenté par un jeune homme et signé par l'une des plus jolies femmes de Paris mariée à un comte. Gobseck s'était demandé pourquoi cette comtesse avait-elle souscrit une lettre de change. Il avait voulu connaître la valeur secrète de cette lettre de change.

Il y avait un second billet, d'égal somme, signé Fanny Malvaut qui avait été présenté à l'usurier par un marchand de toile en train de se ruiner. Gobseck savait qu'aucune personne ayant quelque crédit à la banque ne venait dans sa boutique où le premier pas fait dénonçait un désespoir, une faillite près d'éclore et surtout un refus d'argent éprouvé chez tous les banquiers. Gobseck savait que ces deux femmes n'étaient pas en mesure, elles allaient donc le recevoir avec plus de respect que s'il avait été leur propre père. Il restera inébranlable aux câlineries que ces femmes lui réserveraient. Il voulait apparaître comme un remords. Il aimait crotter les tapis de l'homme riche pour lui faire sentir la griffe de la Nécessité. Il était allé voir la comtesse. Aux habits qu'elle portait, il avait deviné une dépense annuelle d'environ 2000 fr. chez ta blanchisseuse. Il avait observé la chambre de la comtesse et remarqué les diamants. Tout était luxe et désordre, beauté sans harmonie. Il avait senti la misère, tapie là-dessous, qui dressait la tête et faisait sentir ses dents aiguës. La comtesse plut à Gobseck. Il y avait longtemps que son coeur n'avait battu. Il était donc déjà payé ! Il était donc prêt à attendre le lendemain pour être payé. Le comte s'était présenté en demandant ce que voulait Gobseck. Anastasie, la comtesse expliqua que l'usurier était un de ces fournisseurs puis elle lui donna un diamant et lui demanda de s'en aller. En sortant, Gobseck aperçut un cabriolet qui entrait dans la cour et dans lequel il reconnut le jeune homme qui lui avait présenté le billet. Il lui tendit 200 fr. et lui demanda de les donner à Mme la comtesse pour le solde représenté par la valeur du diamant. Il ajouta qu'il tiendrait à la disposition de la comtesse pendant huit jours le gage qu'elle lui avait remis le matin même.

En regardant le jeune homme, Gobseck lut sur cette physionomie l'avenir de la comtesse. Il avait deviné que le jeune homme se ruinerait et ruinerait la comtesse et son mari et ses enfants. Après quoi, Gobseck se rendit chez Fanny.

Il observa son appartement et remarqua de nombreux morceaux de toile taillée. Il devina ainsi quelle était son occupation habituelle, elle ouvrait du linge. Il devina que c'était une fille condamnée au travail par le malheur et qui devait appartenir à quelque famille d'honnêtes fermiers car elle avait quelques-uns de ces grandes rousseurs particuliers aux personnes nées à la campagne. Pauvre innocente, elle croyait à quelque chose : sa simple couchette en bois était surmontée d'un crucifix. Cela avait touché Gobseck et il se sentait disposé à lui offrir de l'argent à 12 % seulement. Gobseck prétendait que son regard était comme celui de Dieu et qu'il voyait dans les coeurs. Il était assez riche pour acheter les consciences de ceux qui faisaient mouvoir les ministres, de leurs garçons de bureau à leurs maîtresses. Il pouvait avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses. Gobseck prétendait qu'il n'était que 10 comme lui à Paris, rois silencieux et inconnus.

Il voyait la vie comme une machine à laquelle l'argent imprimait le mouvement. Avec ses collègues, Gobseck se rendait à certains jours de la semaine au café Thémis, près du Pont-Neuf pour discuter des mystères de la finance. Ils possédaient les secrets de toutes les familles et ils avaient une espèce de livre noir dans lesquelles se trouvaient les notes les plus importantes sur le crédit public et sur la banque. Gobseck surveillait les fils de famille, les artistes, les gens du monde et les joueurs. Gobseck prétendait être la balance dans laquelle se pesaient les successions et les intérêts du Paris tout entier. Mme de Grandlieu ne voyait rien dans le récit de Derville qui pouvait concerner sa famille. Le jeune homme répondit qu'il allait bien réveiller Camille en lui disant que son bonheur dépendait naguère du papa Gobseck et comme le bonhomme était mort à 99 ans, M. de Restaud entrerait bientôt en possession d'une belle fortune. Quant à Fanny Malvaut, elle était devenue sa femme. Derville reprit son récit. Quelques jours après la conversation qu'il avait eue avec Gobseck, il avait passé sa thèse et il fut licencié en droit puis avocat. Gobseck avait de plus en plus confiance en lui. Il écoutait les conseils de Derville avec une sorte de respect. Derville fut nommé maître-clerc et quitta la maison de la rue de la Grès pour demeurer chez son patron. Il fit ses adieux à l'usurier. Celui-ci n'avait manifesté ni amitié ni du plaisir. Mais il revint le voir huit jours plus tard pour lui apporter une affaire assez difficile, une expropriation. Il continua ses consultations gratuites avec Derville. Le patron de Derville fut obligé de vendre sa charge en 1819. Alors Derville s'en alla prier Gobseck. L'usurier était déjà au courant de la faillite du patron de Derville. Il fallait bien cela pour que Derville lui  rende visite. Derville lui expliqua son projet. L'étude de son patron rapportait annuellement une vingtaine de 1000 fr. et il espérait pouvoir en retirer 40 000. Il voulait que Gobseck lui prête la somme nécessaire pour acheter la charge et il promettait de le rembourser sur 10 ans. Gobseck lui demanda son âge. Derville avait 25 ans. Gobseck lui demanda de revenir le lendemain avec son extrait de naissance. C'est ce que fit Derville. Après avoir lu le document officiel, Gobseck proposa à Derville de lui prêter la somme avec 13 % d'intérêt par an. Derville accepta. Gobseck le recommanderait comme le plus savant et le plus habile des avoués. Il chargerait ses confrères d'envoyer à Derville leurs expropriations. Gobseck décida d'acheter lui-même la charge du patron de Derville. Derville pourrait ainsi continuer les affaires de l'usurier sans exiger d'honoraires tant que Gobseck serait en vie. Gobseck lui proposa de venir le voir à 17:00 à la Bourse et ainsi il lui apprendrait à connaître les hommes et surtout les femmes.

Gobseck lui conseilla de ne pas faire de folies et il s'informerait de ses affaires. Derville lui demanda de quelle importance était son extrait de baptême dans cette affaire. Gobseck répondit qu'avant l'âge de 30 ans la probité et le talent étaient encore des espèces d'hypothèques. Passé cet âge, on ne pouvait plus compter sur un homme selon lui. Grâce à son succès, Derville put rembourser Gobseck au bout de cinq ans. Fanny Malvaut était devenait riche en héritant d'un de ses oncles fermiers qui lui avaient laissé 70 000 fr. Cette somme permit à Derville de s'acquitter. Sa vie ne fut que bonheur et prospérité. Un an après l'acquisition de son étude, Derville fut entraîné dans un déjeuner de garçon. Il rencontra Maxime de Trailles. Un de ses clients, le père Goriot lui en avait déjà parlé. Mais il avait évité plusieurs fois le dangereux honneur de sa connaissance. Mais un de ses camarades avait insisté pour le lui présenter. M. de Trailles avait essayé de s'insinuer dans les bonnes grâces de Derville. Derville lui avait donc promis de l'amener le lendemain chez Gobseck. Mais Derville ne se doutait nullement de l'importance qu'il y avait pour Gobseck à se raccommoder avec ce dandy de Trailles. À cause de l'alcool, Derville avait oublié sa promesse de réconcilier Trailles avec l'usurier. Mais il ne voulait pas manquer à sa parole et il le conduisit chez Gobseck. Derville remarqua l'inquiétude de Trailles quand ils arrivèrent devant l'immeuble.

Trailles distingua une femme au fond d'une voiture et son visage afficha une expression de joie presque sauvage.

Gobseck savait que ses collègues avaient le ventre plein des enculés lettres de change qu'ils avaient contractées avec Trailles. Il demanda au dandy pourquoi il accepterait de lui prêter de l'argent alors qu'il devait déjà 30 000 fr. à ses collègues. Alors le jeune homme sortit pour aller chercher quelque chose qui satisferait l'usurier. Gobseck le remercia Derville de lui avoir amené Trailles, pensant que c'était une plaisanterie que ses collègues lui avaient faite. Il comptait rire à leurs dépens. Trailles revint avec une jeune femme. C'était l'une des filles du père Goriot. Elle avait l'air angoissé. C'était la comtesse de Restaud. Trailles était devenu pour elle un mauvais génie. Derville admirait Gobseck car, quatre ans plus tôt, il avait compris la destinée de ces deux amants sur une première lettre de change. Derville frémit d'horreur en contemplant Trailles car elle ressemblait à un ange et il se présenta devant son juge. La comtesse demanda à Gobseck de lui prêter de l'argent contre des diamants qu'elle laissait en gage. C'est Derville qui répondit que c'était possible. La comtesse le regarda et le reconnut en laissant échapper un frisson.

Gobseck regarda les diamants et ses yeux brillaient d'un feu surnaturel. Trailles demanda 100 000 fr. La comtesse était plongée dans une stupeur comme si elle mesurait la profondeur du précipice dans lequel elle allait tomber.

Alors Derville essaya de la sauver en lui demandant si elle était propriétaire des diamants. Elle acquiesça. Il lui demanda si elle était mariée. Elle acquiesça encore. Alors Derville refusa de faire l'acte. Gobseck demanda pourquoi. Derville lui expliqua que l'acte serait nul et Gobseck serait tenu de représenter les diamants. Alors Gobseck se rangea à son avis. Il ne proposa que 80 000 fr. aux deux amants. De plus, la comtesse ne pourrait plus revenir les racheter. C'était à prendre ou à laisser. Derville conseilla à la comtesse de se jeter aux pieds de son mari et elle hésita. Trailles chuchota à l'oreille de la comtesse. Derville comprit que c'était des paroles d'adieu. Alors Anastasie accepta la proposition de Gobseck. Usurier remit à la comtesse un bon de 50 000 fr. sur la banque et les lettres de change de Trailles d'une valeur de 30 000 fr. Le jeune homme poussa un rugissement au milieu duquel domina le mot : « vieux coquin ! ». Alors l'usurier sortit son pistolet et menaça le jeune homme. La comtesse demanda à Maxime de présenter ses excuses et il obéit. La comtesse salua il s'en alla. M. de Trailles fut forcé de la suivre mais avant de partir il menaça de les provoquer en duel s'ils ébruitaient cette affaire. Gobseck lui répondit que pour jouer son sang, il fallait en avoir. Il estimait que le jeune homme n'avait que de la boue dans les veines. Après quoi, l'usurier se mit à danser en répétant : « j'ai les diamants ! J'ai les diamants ! ». Cela fit tressaillir Derville. Gobseck proposa à Derville de déjeuner avec lui mais le jeune homme refusa. Puis le comte de Restaud arriva. Il demanda si sa femme sortait de chez Gobseck. L'usurier répondit que c'était possible. Le comte protesta car sa femme était en puissance de mari et ne possédait pas les diamants. Gobseck n'aurait pas dû les acheter. Il menaça l'usurier de lui faire un procès. Mais Derville expliqua au comte qu’un procès risquait de mettre sa femme en cause. Il lui conseilla donc de transiger avec Gobseck. S'il acceptait de racheter les diamants sur une durée de sept à huit mois l'affaire serait close. Le comte remercia Derville. Derville prépara un acte par lequel le comte reconnu avoir reçu de l'usurier une somme de 85 000 fr., intérêts compris pour pouvoir récupérer les diamants. Le comte signa et l'usurier lui demanda s'il avait des enfants. Le comte refusa de répondre. Alors Gobseck rétorqua que la comtesse était un démon qu'il aimait peut-être encore alors s'il voulait sauver sa fortune pour la réserver à ses enfants le comte pourrait toujours venir le trouver. Le comte s'en alla en disant qu'il fournirait la somme dès le lendemain. Cette scène avait initié Derville aux terribles mystères de la vie d'une femme à la mode. Quelques jours plus tard, le comte se rendit chez Derville pour lui demander ce qu'il pensait de Gobseck. Derville répondit que Gobseck était son bienfaiteur à 15 %. Le comte de Restaud ne s'attendait pas à trouver un ange dans un prêteur sur gages. Mais Derville affirma que Gobseck, sorti de ses affaires, était l'homme le plus délicat et le plus probe qu'il y avait à Paris. Il le voyait à la fois comme avare et philosophe, petit et grand. Le jour où Derville avait porté la somme qui l'inquiétait envers Gobseck, il lui avait demandé quel sentiment l'avait poussé à lui faire payer de si énormes intérêts. Gobseck lui avait répondu qu'il voulait le dispenser de la reconnaissance en lui donnant le droit de croire qu'il ne lui devrait rien et ainsi ils resteraient les meilleurs amis du monde. Le comte de Restaud était convaincu et il demanda à Derville de préparer les actes nécessaires pour transporter à Gobseck la propriété de ses biens. De plus, il demanda à Derville d'être le dépositaire de la contre-lettre car il redoutait de confier ce document à sa femme. Derville accepta à condition que le comte fixe la part de ses enfants par les dispositions de la contre-lettre. La vicomtesse demanda à sa fille Camille d'aller se coucher car elle n'avait pas besoin de tableaux effrayants pour rester pure et vertueuse. Puis elle dit à Derville qu'il était allé trop loin car les avoués n'étaient ni des mères de famille ni des prédicateurs.

Elle lui demanda de continuer son récit. Trois mois plus tard, Derville n'avait toujours pas reçu la contre-lettre que le comte devait lui laisser. Gobseck lui apprit que le comte était mourant. Derville résolut d'aller voir le comte. Mais Anastasie lui expliqua que le comte ne voulait voir personne. Derville comprit qu'Anastasie ne le laisserait jamais parvenir jusqu'à son mari.

Quand le comte tomba malade, son aversion pour la comtesse et pour ses deux derniers enfants se manifesta. Il leur interdit l'entrée de sa chambre. La comtesse avait compris les intentions de son mari quand elle avait vu les biens de la famille passer entre les mains de Gobseck. Trailles était parti en Angleterre pour fuir ses créanciers. Lui seul aurait pu apprendre à la comtesse les précautions secrètes que Gobseck avait suggérées à M. de Restaud contre elle. Le comte avait obtenu la signature de sa femme ce qui était indispensable pour valider la vente des biens. Alors Anastasie régna despotiquement dans sa maison à la recherche des documents que son mari avait cachés. À cette époque, Anastasie expiait par des larmes de sang les fautes de sa vie passée. Elle cherchait à reconquérir la fortune de son mari pour réparer ses torts envers ses enfants. Elle interrogeait Ernest dès qu'il sortait de la chambre de son père et l'enfant se prêtait complaisamment aux désirs de sa mère. Anastasie voulut voir en Derville le ministre des vengeances du comte et résolut de ne pas le laisser approcher du mourant. Derville était inquiet car si la comtesse trouvait les contre-lettre cela aurait provoqué des procès interminables contre Gobseck.

Anastasie tenta de séduire Derville pour le dominer mais elle échoua. Mais Derville résolut de sauver cette famille de la misère qui l'attendait. Il fit poursuivre le comte de Restaud pour une somme due fictivement à Gobseck et il obtint des condamnations. Derville obtint ainsi le droit de faire apposer des scellés à la mort du comte. Il réussit à convaincre un domestique de le prévenir au moment même où son maître serait sur le point d'expirer. Le chagrin avait éteint tous les sentiments humains du marquis qui se complaisait dans la maladie. Il demanda à son valet d'aller chercher Derville. Le valet qui était acquis à la cause d'Anastasie demanda ce qu'il fallait faire. Anastasie lui conseilla de mentir en disant que Derville était parti loin de Paris pour un procès important. Alors le comte parla à Ernest. Il lui confia un secret que l'enfant ne devrait pas répéter à sa mère. Il donna un paquet à son enfant qui était destiné à Derville. Il lui expliqua que dans six ou sept années il comprendrait l'importance de ce secret et il serait alors bien récompensé de sa fidélité. Anastasie voulut interroger son enfant mais le comte sortit de sa chambre pour l'en empêcher. Anastasie tomba évanouie et le comte retourna dans sa chambre. Il perdit connaissance quelques heures plus tard. Les prêtres lui administrèrent les sacrements et il expira. Derville arriva à ce moment-là avec Gobseck. Ernest vint le trouver pour lui dire que sa mère voulait être seule dans la chambre du comte. L'enfant voulut s'interposer pour empêcher Gobseck et Derville d'entrer dans la chambre mais Gobseck le repoussa. Anastasie avait fouillé tous les tiroirs et le secrétaire à la recherche des précieux documents. Anastasie avait trouvé les papiers qui étaient cachés sous l'oreiller de son mari. Elle les avait jetés dans la cheminée. Derville réussit à retirer de la cheminée un fragment que le feu n'avait pas atteint. Il déclara à Anastasie qu'elle venait de ruiner ses enfants. Il lui fit croire que les papiers étaient les titres de propriété.

Gobseck était devenu propriétaire des biens du comte de Restaud. Après quoi, Derville avait peu vu l'usurier. Il lui avait demandé d'aider Ernest mais l'usurier avait refusé. Plus tard, Derville était venu trouver Gobseck pour l'instruire de l'amour qu'Ernest portait à Mlle Camille en le pressant d'accomplir son mandat mais l'usurier ajourna sa réponse. Gobseck était devenu le liquidateur des biens des colons à Saint-Domingue après l'indépendance d'Haïti. Cela avait augmenté sa fortune. Sentant sa mort venir, Gobseck fit convoquer Derville. L'usurier se demandait à qui son or irait-il. Il avait fait un testament et demanda à Derville de le trouver. Avant de mourir, Gobseck avait énuméré la liste de ses richesses. Derville ordonna au domestique de Gobseck de courir chez le juge de paix pour que les scellés soient promptement posés. Puis il alla visiter les chambres du premier et du second étage. Il découvrit des aliments avariés. Il y avait des meubles, de l'argenterie, des tableaux, des livres. C'était probablement des cadeaux et des gages que l'usurier avait conservé fautes de paiement. Il y avait aussi des billets de 1000 fr. dans un livre. Derville n'avait jamais vu dans le cours de sa vie judiciaire pareils effets d'avarice. Derville découvrit également une correspondance entre Gobseck et les marchands auxquels il vendait habituellement ses présents. Mais chaque marché s'était trouvé en suspens. Ce qui expliquait que pendant les discussions les marchandises s'étaient avariées. Derville n'avait trouvé aucun héritier à l'usurier. Il expliqua à la comtesse que le comte Ernest de Restaud serait sous peu mis en possession d'une fortune qui lui permettrait d'épouser Camille.

 

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28 août 2021

Du côté de chez Swann

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L'univers de Proust se composait d'une petite ville de la Beauce, Illiers, où il avait pendant toute son enfance passé en famille les vacances ; de ses grands-parents, de son père, de sa mère, de son frère, de ses oncles et tantes ; de ses voisins de campagne. Son milieu parisien était composé de ses camarades du lycée Condorcet, les amis de son père, quelques femmes comme Laure Hayman, la comtesse de Chevigné ; les salons de Mme Arman de Caillavet, de la comtesse Greffulhe, par Robert de Montesquiou ; par ses oncles Weil et la famille de sa mère, un millier juif ; par Cabourg et le tennis du boulevard Bineau. Le peuple était à peine représenté par quelques serviteurs, quelques liftiers des chasseurs d'hôtel mais aussi par quelques souvenirs de régiment et quelques commerçants d'Illiers. Très jeune, Marcel Proust devient, par un asthme chronique, un malade qui doit se retrancher du monde en certains moments de l'année. Cette retraite est favorable à la transmutation de la vie en art. Il estime que les seuls vrais paradis sont les paradis que l'on a perdus. Chasss des jardins édéniques de son enfance, ayant perdu le bonheur, il essaye de le recréer.

Dès l'adolescence, Proust découvre que le seul amour vers lequel il soit attiré passe pour aberrant. Mais il n'était pas comme André Gide homme à défier les siens.

Sa mère l'avait nourri des grands classiques français et anglais de la littérature. L'observateur qu’était Marcel Proust apparaissait déjà dans Jean Santeuil, roman qu'il écrivit secrètement de 1898 à 1904. Le premier des thèmes de l'immense symphonie de Proust, c'est le temps : « si du moins il m'était laissé assez de temps pour accomplir mon oeuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de force aujourd'hui, et j'y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le temps une place autrement considérable que celle, si restreinte, qui leur est réservée dans l'espace ». Proust était obsédé par le perpétuel écoulement et effritement de tout ce qui nous entoure. Il pensait que « toute la vie des êtres humains est une lutte contre le temps. Ils voudraient s'attacher à un amour, à une amitié, à des convictions ; l'oubli des profondeurs remonte lentement autour de leurs plus beaux et plus chers souvenirs ».

Au premier thème de Proust : le temps qui détruit, répond un thème complémentaire : la mémoire qui conserve. Pour retrouver le temps perdu, il faut qu'entre en jeu la mémoire involontaire. Par la coïncidence entre une sensation présente et un souvenir. Notre passé continue de vivre dans les saveurs, dans les odeurs. Dès que le narrateur a reconnu le goût de la madeleine, ce biscuit en forme de coquille marine, tout Combray surgit d'une tasse de tilleul, rechargé des émotions qui lui donnaient tant de charme. Rien ne peut être vraiment goûté et conservé que sous l'aspect de l'éternité qui est aussi celui de l'art, voilà le sujet essentiel, profond et neuf de la Recherche du temps perdu.

Proust a su voir qu'avec un premier souvenir, et comme accroché à lui, on peut faire sortir de la tasse tout un monde que l'on croyait à jamais englouti par l'oubli.

Marcel Proust a tenté de peindre, avec plus de vérité que les romanciers traditionnels, les phénomènes de la rencontre. Il montre que l'être aimé, que nous avons formé de nous-mêmes au temps de la rencontre, n'a aucun rapport avec l'être réel auquel nous serons unis pour la vie. Swann épouse une Odette sortie de ses rêveries et se trouve en présence d'une Odette qu'il n'aime pas. L'essence même de l'amour, selon Proust, c'est que l'objet aimé n'existe pas, sinon dans l'imagination de l'amant.

À l'origine, Marcel Proust souhaitait intituler son oeuvre « Les intermittences du coeur ». Mais plus encore que les intermittences du coeur, nous avons, avec Marcel Proust, les intermittences du bonheur. D'où viennent ces bouffées de joie ? De ceci : que le grand artiste soulève partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers. Proust a pris une vieille cuisinière, une odeur de moisi, une chambre provinciale, un buisson d'aubépine et nous a dit : « regardez mieux ; sous ces formes si simples, il y a tous les secrets du monde ».

Du côté de chez Swann.

Première partie : Combray.

1

Longtemps, le narrateur s'était couché de bonne heure. Il s'endormait vite mais, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil le réveillait. Il avait passé ses endormant de faire des réflexions sur ce qu'il venait de lire. Quelques secondes après son réveil, il lui semblait encore qu'il était lui-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Endormant, il avait rejoint sans effort un âge à jamais révolu de sa vie primitive. Il avait retrouvé ses terreurs enfantines comme celle que son grand-oncle l'avait tiré par ses boucles. Il avait oublié cet événement pendant son sommeil. Il en avait retrouvé le souvenir aussitôt qu'il avait réussi à se réveiller. Par mesure de précaution, il avait entouré complètement sa tête de son oreiller avant de retourner dans le monde des rêves. Quelquefois, comme Eve était née d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant son sommeil d'une fausse position de sa cuisse. Et en se réveillant, le reste des humains lui apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme qu'il avait quittée. Le narrateur pensait qu'un homme qui dort tient en cercle autour de lui l'ordre des années et des mondes.

Quand il se réveillait, son esprit s'agitait pour chercher, sans y réussir, à savoir où il se trouvait et tout tournait autour de lui dans l'obscurité : les choses, les pays, les années.

Le corps du narrateur, le côté sur lequel il reposait étaient comme les gardiens fidèles d'un passé que son esprit n'aurait jamais tu oublier. Il pouvait être ainsi dans sa chambre chez Mme de Saint-Loup. Mais ces évocation tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes. Il finissait par se rappeler toutes les chambres où il avait dormi dans les longues rêveries qui suivaient son réveil. Il y avait ainsi les chambres divers  où, quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu'on se tresse avec les choses les plus disparates, un coin de l'oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle. Et les chambres d'été où l'on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts jette jusqu'au pied du lit son échelle enchantée. À Combray, la chambre du narrateur redevenait le point fixe et douloureux de ses préoccupations. Alors, pour le distraire, les soirs où on lui trouvait l'air trop malheureux, on lui donnait une lanterne magique. Cette lampe substituait à l'opacité des murs d'impalpables irisations et de surnaturelles apparitions multicolores. Mais sa tristesse n'en était qu’accrue car il ne reconnaissait plus sa chambre.

Le narrateur regrettait d'être obligé de quitter sa maman car elle restait à causer avec les autres au jardin s'il faisait beau ou dans le petit salon s'il faisait mauvais. Sa grand-mère trouvait que c'était une pitié de rester enfermé à la campagne et avait incessantes discussions avec son père quand celui-ci envoyait le narrateur lire dans sa chambre les jours de trop grande pluie. Elle pensait que ce n'était pas comme cela qu'il rendrait son fils robuste et énergique. La grand-mère avait apporté dans la famille du père du narrateur un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait. Elle était si humble de coeur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu'elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances se conciliaient dans son regard en un sourire. La famille torturait la grand-mère en forçant le grand-père à boire de la liqueur. Déjà homme par lâcheté, le narrateur faisait ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices : il ne voulait pas les voir et il montait sangloter dans une petite pièce qui sentait l'iris. Le narrateur se réfugiait dans cette pièce parce qu’elle était la seule qu'il pouvait fermer à clé. Il s'y enfermait pour lire, pour rêver ou pour pleurer. Le narrateur ne savait pas que ce qui inquiétait le plus sa grand-mère au cours de ses déambulations incessantes de l'après-midi et du soir, c'était la santé délicate de son petit-fils. La seule consolation du narrateur, quand il montait se coucher, était que sa maman viendrait l'embrasser quand il serait dans son lit. Mais ce bonsoir durait six peu de temps que le moment où il pouvait entendre sa maman monter l'escalier était pour lui un moment douloureux. De sorte que ce bonsoir qu'il aimait tant, il arrivait à souhaiter qu'il arrive le plus tard possible. Le père du narrateur trouvait ce rite absurde. Les soirs où il y avait du monde à dîner, sa maman ne montait pas lui dire bonsoir.

Habituellement, c'était M. Swann qui était à peu près la seule personne à venir à Combray, quelquefois pour dîner en voisin ou après le dîner à l'improviste. Mais les parents du narrateur ne voulaient pas recevoir la femme de Swann. Quand on entendait le double tintement timide de la clochette, c'était la grand-mère qui était envoyée pour ouvrir aux visiteurs et la famille restait suspendue aux nouvelles que la grand-mère allait leur apporter de l'ennemi et bientôt après le grand-père disait reconnaître la voix de Swann. Swann avait un nez busqué, les yeux vers, sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux. Swann était très lié avec le grand-père, qui avait été un des meilleurs amis de son père. Le père de Swann avait veillé sa femme jour et nuit quand celle-ci était sur le point de mourir. Il ne put se consoler de la mort de sa femme pendant les deux années qu'il lui survécut. Il disait qu'il pensait très souvent à elle mais ne pouvait y penser beaucoup à la fois.

« Souvent mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann » était devenu une des phrases favorites du grand-père du narrateur. Le narrateur aura considéré le père de Swann comme un monstre si son grand-père, qu'il considérait comme meilleur juge, ne s'était écrié que le père Swann était un coeur d'or.

Pendant bien des années, surtout avant son mariage, Swann, le fils, venait souvent à Combray. La grand-tante et les grands-parents du narrateur ne soupçonnaient pas que Swann ne vivait plus du tout dans la société qu'avait fréquentée sa famille. Swann était un des membres les plus élégants du Jockey-Club et l'ami préféré du comte de Paris et du prince de Galles. Swann était de caractère discret et la bourgeoisie de l'époque se faisait de la haute société une idée un peu hindoue. Les bourgeois la considéraient comme composée de castes fermées d'où on ne pouvait sortir à moins des hasards d'une carrière exceptionnelle ou d'un mariage inespéré. Le père de Swann était agent de change et on connaissait qu'elles avaient été ses fréquentations. On savait donc qu'elles étaient celles de son fils. Mais il y avait fort à parier que ces gens inconnus de la famille du narrateur étaient de ceux qu'il n'aurait pas osé saluer en les rencontrant, s'il avait été en compagnie de la famille du narrateur. De plus, Swann demeurait dans un vieil hôtel situé quai d'Orléans, quartier que la grand-tante du narrateur trouvait infamant d'habiter. Elle ne lui supposait aucune compétence en matière d'art. Quand elle lui demandait son avis sur un tableau, il gardait un silence presque désobligeant. Si on avait dit à la grand-tante du narrateur que Swann se rendait dans tel salon que jamais l'oeil d'aucun agent ou associé d'agent ne pouvait contempler, cela lui aurait donné l'impression d'avoir eu à dîner Ali-Baba, lequel, quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne éblouissante de trésors insoupçonnés.

La grand-tante du narrateur croyait que Swann devait être flatté d'être invité à Combray. Aussi, en usait-elle cavalièrement avec lui. On ne se gênait guère pour l'envoyer quérir dès qu'on avait besoin d'une recette de sauce gribiche pour des grands dîners où on ne l'invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige suffisant pour être présenté à des étrangers qui venaient pour la première fois.

Le narrateur pensait que notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Sans doute, dans le Swann que les parents du narrateur s'étaient constitué, ils avaient omis par ignorance de faire entrer une foule de particularités de sa vie mondaine. Alors que la grande société pouvait voir des élégances régner dans son visage.

Le narrateur pensait qu'il en était de notre vie ainsi que d'un musée où tous les portraits d'un même temps ont un air de famille, une même tonalité. Ainsi, pour lui, il y avait un premier Swann rempli de loisir, parfumé par l'odeur du grand marronnier, des paniers de framboise et d'un brin d'estragon. La grand-mère du narrateur pensait que la distinction était quelque chose d'absolument indépendant du rang social. Ainsi, elle pouvait s'extasier sur une réponse que le giletier lui avait faite et trouver commun le neveu de la marquise de Villeparisis.

La marquise de Villeparisis avait dit à la grand-mère du narrateur que Swann était un grand ami de ses neveux. Cela avait eu pour effet, non pas de relever celui-ci dans l'esprit de la grand-mère du narrateur, mais d'y abaisser Mme de Villeparisis. Cette opinion parut ensuite confirmée par le mariage de Swann avec une femme de la pire société, presque une cocotte. Il ne chercha d'ailleurs jamais à la présenter à Combray. Un jour, le grand-père du narrateur découvrit dans un journal que Swann était un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de X… Il fut enchanté d'apprendre que Swann fréquentait des gens qui avaient connu le duc de Broglie ou le duc Pasquier. La grand-tante, au contraire, considérait que quelqu'un qui choisissait ses fréquentations en dehors de sa caste subissait à ses yeux un fâcheux déclassement. Elle blâma le projet du grand-père du narrateur qui voulait interroger Swann sur ses amis. Les deux soeurs de la grand-mère qui n'avaient pas son esprit, déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait trouver à parler de niaiseries pareilles. Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, elles avaient découvert dans un article du Figaro, consacré à une exposition de Corot, la mention du nom de Swann car il avait prêté un des tableaux de sa collection. Les soeurs de la grand-mère avaient manifesté l'intention de parler à Swann de cet article du Figaro mais la grand-tante le leur déconseilla. Chaque fois que la grand-tante voyait aux autres un avantage qu'elle n'avait pas, elle se persuadait que ce n'était pas un avantage mais un mal. Alors, elle les plaignait pour ne pas avoir à les envier. La mère du narrateur ne pensait qu'à tâcher d'obtenir de son mari qu'il consente à parler à Swann de sa fille qu'il adorait et à cause de laquelle, disait-on, il avait fini par faire ce mauvais mariage. Pour le narrateur, la venue de Swann devint l'objet d'une préoccupation douloureuse. En effet, les soirs ou des étrangers venaient, sa maman ne montait pas dans sa chambre. Il devait dîner avant tout le monde et venait ensuite s'asseoir à table, jusqu'à huit heures où il était convenu qu'il devait monter dans sa chambre. Le baiser précieux et fragile que sa maman lui confiait d'habitude dans son lit au moment de s'endormir, il lui fallait le transporter de la salle à manger dans sa chambre. La mère du narrateur trouva le moyen d'emmener Swann un peu à l'écart, dès son arrivée. Le narrateur suivit sa mère. Il l'entendit demander à Swann des nouvelles de sa fille. Mais elle fut interrompue par le grand-père. Les efforts du grand-père pour faire parler Swann de ses fréquentations furent infructueux. En effet, les deux soeurs de la grand-mère l'interrompirent. Flora (une des deux soeurs) qui procédait toujours par allusion interrompit Swann quand celui-ci parla du journal de Saint-Simon. Elle prétendit que la lecture des journaux lui semblait fort agréable quand les journaux parlaient de choses ou de gens qui l'intéressaient. Cela pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. Quand Swann cita Saint-Simon qui avait comparé un homme à une épaisse bouteille pleine d'humeur, Flora, qui tenait à remercier Swann pour la caisse de vin d'Asti qu'il avait offerte, affirma connaître des bouteilles ou il y avait tout autre chose. Le grand-père était navré, sentant l'impossibilité de chercher à faire raconter à Swann les histoires qu'il attendait de lui. Il se rappela une citation que sa fille lui avait apprise : « Seigneur, que de vertus vous nous faites haïr ! »

Le narrateur aurait voulu pouvoir embrasser sa mère avant le dîner mais son grand-père eut la férocité inconsciente de dire que le petit avait l'air fatigué et qu'il devait monter se coucher. Le narrateur dut partir sans viatique. Il monta l'escalier à contrecoeur. L'escalier exhalait une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé cette sorte particulière de chagrin que le narrateur ressentait chaque soir. Une fois dans sa chambre, en fermant les volets, il avait l'impression de creuser son propre tombeau et de revêtir le suaire de sa chemise de nuit. Alors il voulut écrire un mot à sa mère pour qu'elle monte l'embrasser mais Françoise, la cuisinière de sa tante, refusa de porter le mot. Elle considérait qu'il ne fallait pas déranger les parents ou l'invité. Le narrateur était irrité que Françoise confère un caractère sacré au dîner au point qu'elle refuserait d'en trouver la cérémonie. Alors il eut l’idée de mentir en disant que c'était sa mère qui, en le quittant, lui avait recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement un objet qu'elle l'avait prié de chercher. Françoise sortit donc d'un air résigné il revint au bout d'un moment pour dire qu'il était impossible au maître d'hôtel de remettre la lettre et qu'il faudrait attendre que les convives en soient aux rince- bouches. Alors son anxiété tomba et il pensa que sa lettre allait le faire entrer invisible et ravi dans la même pièce que sa maman car on allait lui parler de lui à l'oreille. Son coeur était enivré en pensant que sa maman pourrait lire ses lignes. De plus, il se disait qu'elle allait sans doute venir.

Swann aurait très bien pu comprendre ce que ressentait le narrateur. Une angoisse semblable puis le tourment de longues années de sa vie ; c'est angoisse qu'il y a à sentir l'être qu'on aime dans un lieu de plaisir où l'on n'est pas, où l'on ne peut pas le rejoindre. Hélas ! Swann en avait fait l'expérience, les bonnes intentions d'un tiers sont sans pouvoir sur une femme qui s'irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête par quelqu'un qu'elle n'aime pas. La mère du narrateur ne vint pas. Elle avait demandé à Françoise de lui rapporter qu'il n'y aurait pas de réponse. Il décida alors de se mettre sur le chemin de sa mère au moment où elle montrait se coucher. Il se pencha à la fenêtre et entendit ses parents discuter à propos de Swann. On disait que la femme de Swann vivait au su de tout Combray avec un certain M. de Charlus. La mère du narrateur fit remarquer qu'il avait pourtant l'air bien moins triste depuis quelque temps. Elle pensait qu'au fond Swann n'aimait plus sa femme. Le grand-père révéla qu'il avait reçu une lettre de Swann ne laissant aucun doute sur ses sentiments, au moins d'amour, pour sa femme. Le grand-père reprocha à ces deux belles-soeurs de n'avoir pas remercié Swann pour l'Asti. Flora rétorqua avoir tourné son remerciement assez délicatement et Céline était d'accord avec sa soeur. Le grand-père leur assura que Swann n'avait rien compris. Le narrateur entendit sa mère monter l'escalier et fermer sa fenêtre. Il alla sans bruit dans le couloir. À la première seconde, sa mère le regarda avec étonnement puis avec une expression de colère. Mais l'entendit son mari qui montait du cabinet de toilette ou il était allé se déshabiller et pour éviter la scène qu'il ferait à son fils, elle lui demanda de se sauver. Mais c'était trop tard. Le père arriva. Mais son père n'avait pas de principe ni d'intransigeance. Il regarda son fils un instant d'un air étonné et fâché puis quand sa femme lui expliqua ce qui était arrivé, il lui demanda de monter avec lui dans sa chambre. Il lui conseilla même de dormir cette nuit dans la chambre de son fils.

Le narrateur ne pouvait pas remercier son père car cela lui l'aurait agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Et, depuis peu de temps, le narrateur recommençait à très bien percevoir les sanglots qu'il avait eu la force de contenir devant son père et qui n'éclataient que quand il se retrouvait seul avec sa maman. Cette nuit-là, la tristesse du narrateur ne fut plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnaître officiellement et comme un état nerveux dont il n'était pas responsable. Pourtant, il n'était pas heureux. Il lui semblait que sa mère venait de lui faire une première concession qui devait lui être douloureuse et que pour la première fois, elle s'avouait vaincue. Il pensait que cette nuit resterait une triste date. Il semblait au narrateur qu'il venait d'une main impie et secrète de tracer dans l'âme de sa mère une première ride et d'y faire apparaître un premier cheveu blanc. Comme tous deux n'arrivaient pas à trouver le sommeil, sa maman lui proposa de sortir les livres que sa grand-mère devait lui donner pour sa fête. Les livres étaient : La Mare au diable, François le Champi, La petite Fadette et Les Maîtres sonneurs. Plus tard, le narrateur appris que sa grand-mère voulait lui offrir d'autres livres : les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana. Mais le père du narrateur l'avait presque traité de folle en apprenant les livres qu'elle voulait donner à l'enfant. Elle avait dû retourner à la librairie pour acheter quatre romans champêtres de George Sand.

La grand-mère du narrateur ne se résignait jamais à rien acheter dont ne put tirer un profit intellectuel. Elle aurait aimé que son petit-fils ait dans sa chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Elle avait choisi le roman champêtre de George Sand car ils étaient pleins d'expressions tombées en désuétude et elle pensait que les vieilles choses exercent sur l'esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie d'impossibles voyages dans le temps. La maman du narrateur avait choisi François le Champi. La couverture rougeâtre du livre et son titre incompréhensible donnaient pour le narrateur une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Quand sa mère lui faisait la lecture, elle passait toutes les scènes d'amour. Sa mère était attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d'y être reçu. Elle fournissait toute la tendresse naturelle que réclamaient ces phrases. Les phrases semblaient avoir été écrites pour la voix de sa mère. Elle insufflait à cette prose si commune une sorte de vie sentimentale et continue.

Le narrateur savait qu'une telle nuit ne pourrait se renouveler.

Le narrateur pensait très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captifs dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée. Jusqu'au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer près de l'arbre, entrer en possession d'un objet qui est leur prison. Alors ces choses nous appellent et sitôt que nous les avons reconnues, l'enchantement est brisé. Délivrées par nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous. Le passé est caché hors du domaine de l'intelligence et de sa portée, en quelque objet matériel que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. Il y avait déjà bien des années que Combray n'existait plus pour le narrateur. Mais un jour d'hiver, comme il rentrait à la maison, sa mère, voyant qu'il avait froid, lui proposa un peu de thé. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodu appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. Le narrateur porta à ses lèvres une cuillerée du thé dans laquelle il avait laissé s'amollir un morceau de madeleine. À l'instant même où la gorgée mêlée de miettes de gâteau toucha son palais, il tressaillit, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en lui. Un plaisir délicieux l'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Aussitôt, il avait cessé de se sentir médiocre, contingent, mortel. Et tout d'un coup le souvenir apparut au narrateur. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray, quand il allait lui dire bonjour dans sa chambre, sa tante Léonie lui offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. Le narrateur pensait qu'après la destruction des choses, l'odeur et la saveur restaient encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. Dès qu'il reconnut le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que lui donnait sa tante, aussitôt la vieille maison grise sur la rue revint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin que l'on avait construit pour ses parents. Puis avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, la place où on l'envoyait avant déjeuner, les rues où il allait faire des courses, les chemins qu'il prenait si le temps était beau. Tout Combray et ses environs prenaient forme et solidité, tout cela était sorti de sa tasse de thé.

 

II

Combray, vu du chemin de fer, ce n'était qu'une église résumant la ville et la représentant. Quand on s'approchait, on voyait les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu'un reste de rempart du Moyen Âge cernait çà et là d'un trait aussi parfaitement circulaire qu'une petite ville dans un tableau de primitif. La ville était un peu triste et les noms des rues étaient celui de saints : rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où se trouvait la maison de la tante du narrateur, rue Saint Hildegarde et rue du Saint Esprit. Léonie, la tante du narrateur n'avait plus voulu quitter Combray après la mort de son mari. Elle causait toute seule à mi-voix dans sa chambre. Elle croyait que c'était salutaire pour sa gorge et que cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait. Et puis, dans l'inertie absolue où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire. Le monologue était sa seule forme d'activité. Ayant pris l'habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu'il n'y eût personne dans la chambre voisine. Et le narrateur l'entendait souvent se dire à elle-même : « il faut que je me rappelle bien que je n'ai pas dormi ». Ne jamais dormir était sa grande prétention. Quand elle voulait faire un somme dans la journée, on disait qu'elle voulait « réfléchir » ou « reposer ». Françoise faisait infuser du thé ; ou, si Léonie se sentait agitée, elle demandait à la place de la tisane. Alors elle pouvait tremper dans l'infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle tendait à son neveu un morceau quand il était suffisamment amolli. Il y avait dans sa chambre une table sur laquelle reposait une statuette de la vierge et de livres de messe ainsi que des ordonnances de médicaments, tout ce qu'il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime. De sa fenêtre, elle regardait la rue pour y lire du matin au soir la chronique quotidienne de Combray qu'elle commentait ensuite avec Françoise.

Françoise délaissait un peu sa maîtresse pendant les mois où le narrateur et ses parents étaient présents. Léonie passait encore l'hiver à Paris chez sa mère quand le narrateur était enfant. C'est pourquoi, il connaissait peu Françoise à cette époque. Il la voyait le 1er janvier pour les étrennes. Il lui donnait une pièce de cinq francs. Il pouvait voir Françoise, immobile et debout dans l'encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Il pouvait voir sur son visage l'amour désintéressé de l'humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu'exaltait dans les meilleures régions de son coeur l'espoir des étrennes. Françoise avait pour les liens invisibles des membres d'une famille autant de respect qu'un tragique grec. La mère du narrateur avait deviné que Françoise n'aimait pas son gendre et qu'il lui gâtait le plaisir qu'elle avait à être avec sa fille. La mère du narrateur était la première personne qui donna à Françoise cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l'intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu'elle-même.

Parfois, Léonie demander à Françoise d'éclaircir quelques mystères. Elle lui demandait d'aller faire des courses chez Camus qui était au courant de toutes les nouvelles de Combray. À Combray, une personne qu'on ne connaissait point était un être aussi peu croyable qu'un dieu de la mythologie. Des recherches bien conduites finissaient pas réduire le personnage fabuleux aux proportions d'une personne qu'on connaissait pour avoir des liens de parenté avec des gens de Combray. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si Léonie avait vu par hasard passer un chien qu'elle ne connaissait pas, elle ne cessait de penser et de consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d'induction et ses heures de liberté.

Le narrateur aimait l'église de Combray avec son vieux porche et ses vitraux qui lui faisaient penser à un jeu de cartes. Il y en avait un qui était à hauts compartiments divisés en une centaine de petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu. Le narrateur comparait ces vitraux à un tapis éblouissant et doré de myosotis en verre. Il y avait également deux tapisseries qui représentaient le couronnement d'Esther. Il voyait  l'église comme quelque chose d'entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant un espace déployant à travers les siècles son vaisseau qui semblait vaincre et franchir des époques successives d'où il sortait victorieux. C'était le clocher de Saint-Hilaire qui servait de repère au père du narrateur quand il partait de Paris avec sa famille pour aller à Combray. Dès qu'il l'apercevait il disait à sa famille de prendre les couvertures car on était arrivé. La grand-mère du narrateur trouvait le clocher de l'église de Combray l'air naturel et l'air distingué. C'était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vues de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. Et bien longtemps après, si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris qu'il connaissait mal, un passant lui montrait au loin un clocher de couvent comme point de repère, le narrateur s'arrêtait devant le clocher pendant des heures pour essayer de se souvenir du clocher de l'église de Combray. Ainsi, il sentait au fond de lui des terres reconquises sur l'oubli. Le narrateur se rappelait qu'en rentrant de la messe, il rencontrait souvent M. Legrandin qui était souvent retenu à Paris par sa profession d'ingénieur mais qui était plus lettré que bien des littérateurs et avait une certaine réputation comme écrivain. La famille du narrateur le citait toujours en exemple. La grand-mère lui reprochait seulement de parler un peu trop bien et d'avoir des tirades enflammées contre l'aristocratie allant jusqu'à reprocher à la Révolution de ne pas avoir guillotiné tous les nobles. M. Legrandin disait au narrateur de tâcher de garder toujours un morceau de ciel au-dessus de sa vie.

Léonie avait une autre femme à son service en dehors de Françoise. Elle s'appelait Eulalie. C'était une fille boiteuse, active et sourde. Elle avait pris à côté de l'église une chambre d'où elle descendait tout le temps pour assister aux offices ou dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore qui servait également de chantre à l'église. Le reste du temps elle allait voir des personnes malades à qui elle racontait ce qui s'était passé à la messe ou aux vêpres. Ses visites étaient la grande distraction de Léonie. En effet, Léonie ne recevait plus guère personne d'autre en dehors du curé. Elle avait peu à peu évincé tous les autres visiteurs. Soit parce qu'ils lui conseillaient de se secouer. Soit au contraire parce qu'ils avaient l'air de croire qu'elle était plus gravement malade qu'elle ne pensait. Françoise s'amusait des ruses toujours victorieuses de Léonie pour arriver à congédier les visiteurs et de leur mine déconfite quand ils se retournaient sans avoir vu Léonie. Au fond, Françoise admirait sa maîtresse qu'elle jugeait supérieure à tous ces gens puisqu'elle ne voulait pas les recevoir. En somme, Léonie exigeait à la fois qu'on l'approuve dans son régime, qu'on la plaigne pour sa souffrance et qu'on la rassure sur son avenir. C'est à quoi Eulalie excellait. Eulalie savait comme personne distraire Léonie sans la fatiguer. Elle venait tous les dimanches. Et chaque dimanche, Léonie ne pensait qu'à cette visite.

Françoise cuisinait avec art pour la famille du narrateur. Celui qui aurait refusé de goûter ses desserts en disant qu'il n'avait plus faim se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu'un artiste leur fait d'une de ses oeuvres, regarde au poids et à la matière alors que n’y valent que l'intention et la signature. Après le repas, le narrateur entrait dans le petit cabinet de repos de son oncle Adolphe, un frère de son grand-père, ancien militaire. Puis un jour, Adolphe n'était plus venu à Combray à cause d'une brouille qui était survenue entre lui et la famille par la faute du narrateur. Une ou deux fois par mois, à Paris, le narrateur était envoyé chez son oncle. À cette époque, il avait l'amour du théâtre. Pourtant ses parents ne lui avaient encore jamais permis d'y aller. Tous les matins, il courait jusqu'à la colonne Morris pour voir les spectacles qu'elle annonçait. Rien n'était plus heureux que les rêves offerts à son imagination par chaque pièce annoncée. Il demandait à ses camarades qu'elles étaient leurs acteurs préférés pour établir lui-même un classement. Il cassait ainsi par ordre de talents les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary. Son oncle recevait des actrices chez lui. Et si l'oncle ne recevait que certains jours, c'était parce que les autres il recevait des actrices chez lui.

La famille n'appréciait guère. Un jour, sous le prétexte qu'une leçon qui avait été déplacée tombait si mal qu'elle avait empêché le narrateur plusieurs fois de voir son oncle il profita de ce que ses parents avaient déjeuné de bonne heure pour aller seule chez son oncle. De l'escalier, il entendit un rire et une voix de femme. Le valet de chambre vint ouvrir et en voyant le narrateur il parut embarrassé. Le narrateur entendit la femme demander à son oncle de le laisser entrer. Le narrateur ne savait pas s'il fallait lui dire Madame ou Mademoiselle et cela le fit rougir. Le narrateur fut présenté à la jeune femme comme le neveu et pas sous son nom. D'ailleurs son oncle ne lui donna pas le nom de l'actrice. Il cachait autant que possible d'éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

L'actrice trouva que l'enfant ressemblait à sa mère. L'oncle lui répondit qu'il ressemblait surtout à son père. Le narrateur ne trouva chez la jeune femme rien de l'aspect théâtral qu'il admirait dans les photographies d'actrices, ni de l'expression diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu'elle devait mener. Puis, l'oncle les fit passer dans le cabinet de travail et il offrit la jeune femme des cigarettes. Mais elle est refusa car elle était habituée à celles que le grand-duc lui envoyait. Puis l'oncle dit à la jeune femme qu'il était l'heure qu'elle s'en aille.

Le narrateur baisa la main que la jeune femme lui tendait. Elle aurait voulu qu'il revienne mais l'oncle déclara que c'était impossible. Le narrateur promit de ne rien dirait à ses parents de cette visite. Mais il répéta tout à ses parents deux heures plus tard. Il avait espéré que ses parents recevraient le jugement bienveillant qu'il avait eu pour cette jeune femme. Son père et son grand-père eurent avec l'oncle des explications violentes. L'oncle ne pardonna pas à sa famille et mourut bien des années plus tard sans que la famille ne l’ait jamais revu. À Combray, Françoise était aidée par une fille de cuisine. Ce n'était jamais la même.

Le narrateur lisait dans sa chambre quand il faisait trop chaud. Parfois, sa grand-mère le suppliait de sortir. Il ne voulait pas renoncer à sa lecture alors il la continuait dans le jardin. Ce que le narrateur appréciait dans la lecture c'était la capacité du roman à le troubler à la façon d'un rêve mais d'un rêve plus clair que ceux que nous avons endormant et dont le souvenir peut durer davantage. Pour lui, le livre pouvait déchaîner tous les bonheurs et tous les malheurs possibles en une seule heure alors que dans notre propre vie il faudrait des années pour n'en connaître que quelques-uns. Les paysages qu'il découvrait dans les livres lui semblaient plus vivement représentés à son imagination que ceux de Combray. Il éprouvait un intérêt magique pour la lecture à tel point qu'il ne voyait pas les heures passer. La cloche d'or sur la surface azurée du silence avait été effacée. Ainsi, les incidents médiocres de son existence personnelle avaient été remplacés par une vie d'aventures et d'aspirations étranges au sein d'un pays arrosé d'eaux vives. Quelquefois il était tiré de sa lecture par la fille du jardinier venue lui annoncer les manoeuvres de garnison. Françoise en était émue car elle savait que cette pauvre jeunesse serait fauchée comme un pré. Un jour que le narrateur lisait un livre de Bergotte, sa lecture fut transformée par l'interruption et le commentaire qui furent apportés par une visite de Swann. C'est un camarade du narrateur, Bloch qui lui en avait conseillé la lecture. Le grand-père du narrateur prétendait que chaque fois qu'il se liait avec un de ses camarades plus qu'avec les autres et qu'il l'amenait à la maison, c'était toujours un juif. Le grand-père trouvait que ce n'était pas d'habitude parmi les meilleures camarades qu'il le choisissait. Son grand-père devinait non seulement l'origine juive des amis du narrateur mais même ce qu'il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille. Mais ces petites manies de son grand-père n'impliquaient aucun sentiment malveillant à l'endroit de ses camarades. Bloch avait déplu aux parents du narrateur pour d'autres raisons. Il avait dit au père du narrateur qu'il était incapable de dire s'il pleuvait prétendant vivre résolument en dehors des contingences physiques. De plus, il avait déplu à la grand-mère du narrateur parce qu'il avait étouffé un sanglot et essuyé des larmes quand elle avait dit qu'elle était un peu souffrante. Elle ne le croyait pas sincère. Il avait mécontenté tout le monde en disant qu'il méprisait la montre et le parapluie.

Un jour, Bloch dit au narrateur que toutes les femmes ne pensaient qu'à l'amour et qu'il n'y en avait pas dont on ne pût vaincre les résistances. Il avait assuré avoir entendu dire de la façon la plus certaine que la grand-tante du narrateur avait eu une jeunesse orageuse et avait été publiquement entretenue. Le narrateur répéta les propos de son camarade à ses parents et on mit Bloch à la porte définitivement. Néanmoins, le narrateur éprouva beaucoup de plaisir à lire Bergotte. Il appréciait son flux mélodique et ses expressions anciennes.

Il arrivait parfois qu'une page de Bergotte disait la même chose que ce que le narrateur écrivait souvent la nuit à sa grand-mère et à sa mère quand il ne pouvait pas dormir. Alors, il lui arrivait de penser que son humble vie et les royaumes du vrai n'étaient pas aussi séparés qu'il l'avait cru. Il pleurait sur les pages de l'écrivain comme dans les bras d'un père retrouvé. Swann avait reconnu que Bergotte était un charmant esprit. D'ailleurs, il le connaissait et proposa au narrateur de lui fournir une dédicace en tête d'un volume. Alors le narrateur demanda à Swann quel était l'acteur que Bergotte préférait. Swann ne savait pas mais il savait que l'écrivain adorait la Berma. Le narrateur remarqua que Swann avait l'air de ne pas oser avoir une opinion et de n'être tranquille que quand il pouvait donner méticuleusement des renseignements précis. Le narrateur trouvait tout cela contradictoire.

Swann dit au narrateur que Bergotte était un grand ami de sa fille avec qui il allait souvent visiter les villes, les cathédrales et les châteaux. Le père du narrateur ne souhaitait pas fréquenter la femme et la fille de Swann et le narrateur pensait que lui et sa famille devaient être un objet de mépris pour la femme de Swann. Le narrateur pensait que la fille de Swann pourrait le considérer lui-même comme quelqu'un de grossier et d'ignorant car elle avait l'habitude de fréquenter Bergotte. Alors il fut rempli à la fois de désirs et de désespoir.

Un dimanche, Léonie reçut la visite du curé en même temps que celle d'Eulalie. Léonie n'aimait pas cela car elle préférait profiter d'Eulalie et ne pas avoir tout le monde à la fois. Elle avait entendu dire qu'un artiste avait installé son chevalet dans l'église pour copier un vitrail. Elle ne comprenait pas pourquoi car elle trouvait que le vitrail était vilain. Alors le curé raconta brièvement l'histoire de l'église de Combray. Il évoqua à Léonie la possibilité de monter les 97 marches de l'église pour observer le panorama que l'on avait du clocher. Quand le temps était clair on pouvait distinguer jusqu'à Verneuil. Le curé avait tellement fatigué Léonie qu'elle fut obligée de renvoyer Eulalie. Alors elle lui donna la pièce. Cela mécontenté Françoise qui aurait préféré que la générosité de Léonie s'exerce sur des gens de son rang. Françoise méprisait les gens qui n'étaient pas plus qu'elle-même. Sauf si ces derniers l'appelaient « Mme Françoise ». Françoise commença à trouver bien petits les dons que Léonie lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Françoise haïssait Eulalie mais elle la craignait alors elle se croyait tenue de lui faire « bon visage ». Le train-train de Léonie fut troublé une fois cette année-là. Eulalie accoucha dans des douleurs intolérables il n'y avait pas de sage-femme à Combray. Léonie, à cause des cris de la fille de cuisine, ne put se reposer et Françoise qui était partie chercher une sage-femme à Thiberzy n'était revenue que très tard. Le narrateur avait surpris sa tante dans son sommeil. Elle évoquait dans un rêve la fille de cuisine en train d'accoucher. Il y avait au sein de l'uniformité de la vie de Léonie une sorte d'uniformité secondaire. C'est ainsi que, tous les samedis, comme Françoise allait dans l'après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner se déroulait à 11 heures. Et la famille éprouvait ainsi la force de la solidarité grâce au retour de ce samedi asymétrique. D'ailleurs la famille du narrateur appelait barbares tous les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le samedi. Françoise trouvait amusant qu'un visiteur arrive à 11 heures et découvre, interloqué, la famille à table. Le samedi avait encore ceci de particulier que, ce jour-là, pendant le mois de mai, la famille sortait après le dîner pour aller au « mois de Marie ».

C'est à cette époque que le narrateur avait commencé à aimer les aubépines. Des aubépines étaient posées sur l'autel de l'église. M. Vinteuil était venu avec sa fille se placer à côté de la famille du narrateur. Il avait été le professeur de piano des soeurs de la grand-mère du narrateur. Il avait souvent été reçu par la famille mais, d'une pudibonderie excessive, il cessa de venir pour ne pas rencontrer Swann. En effet, il estimait que Swann avait fait un mariage déplacé. Sa seule passion était pour sa fille qu'il avait l'air d'un garçon. Le samedi soir, le père du narrateur, s'il faisait clair de lune et que l'air était chaud, emmenait sa famille faire une promenade par le calvaire. La famille revenait par le boulevard de la gare ou se trouvaient les plus agréables villas de la commune. Le narrateur pensait que Léonie était dans l'attente d'un cataclysme domestique. Il savait qu'elle aimait véritablement sa famille et qu'elle aurait eu plaisir à la pleurer si la maison avait brûlé. Comme n'était jamais survenu aucun événement de ce genre dont Léonie méditait certainement la réussite quand elle était seule, elle se rabattait, pour rendre de temps en temps sa vie plus intéressante en y introduisant des péripéties imaginaires qu'elle suivait avec passion.

Léonie s'imaginait que Françoise la volait. Quelquefois, Léonie voulait faire jouer ses pièces. Alors, un dimanche, elle confiait à Eulalie ses doutes sur la probité de Françoise. Parfois, elle confiait à Françoise ses soupçons de l'infidélité d'Eulalie. Mais les soupçons que pouvait parfois lui inspirer Eulalie n'étaient qu'un feu de paille et tombaient vite, faute d'aliment. Car Eulalie n'habitait pas la maison. Il n'en était pas de même de ceux qui concernaient Françoise. Peu à peu, Léonie n'eut plus d'autre occupation que de chercher à deviner ce qu'à chaque moment pouvait faire, et chercher à lui cacher, Françoise. D'un seul mot, Léonie pouvait faire pâlir Françoise et semblait en éprouver un divertissement cruel. De plus, Eulalie voulait prouver à Léonie qu'elle était, dans ses suppositions, bien au-dessous de la vérité. Françoise attachait de plus en plus d'attention aux moindres gestes et aux moindres paroles de Léonie. Quand elle avait quelque chose à lui demander, Françoise hésitait longtemps sur la manière dont elle devait s'y prendre. La méchanceté de Léonie était née de son oisiveté. Le narrateur appréciait Françoise et ses talents de cuisinière. Il regardait Françoise tourner à la broche un poulet, comme elle seule savait en rôtir, de telle manière que l'odeur de ses mérites avait porté loin dans Combray. Le narrateur pensait que c'était la douceur qui prédominait dans son caractère. L'arôme de la chair du poulet que Françoise savait rendre aussi onctueuse et tendre n'étant pour le narrateur que le propre parfum d'une de ses vertus.

Un jour, le narrateur vit Françoise tuer un poulet en criant : « sale bête ! ». Il remonta dans sa chambre tout tremblant ; il aurait voulu qu'on mît Françoise tout de suite à la porte. Françoise qui, pour sa fille, pour ses neveux, aurait donné sa vie sans une plainte, était pour d'autres êtres d'une dureté singulière. Malgré cela la tante Léonie l'avait gardée, car si elle connaissait sa cruauté, elle appréciait son service. Le narrateur se rendit compte que les humains excitaient d'autant plus la pitié de Françoise par leurs malheurs qu'ils vivaient plus éloignés d'elle. Les torrents de larmes qu'elle versait en lisant le journal sur les infortunes des inconnus, se tarissaient vite si elle pouvait se représenter la personne qui en était l'objet d'une façon un peu précise. Françoise fut insensible à la souffrance de la fille de cuisine quand celle-ci fut prise d'atroces coliques après son accouchement. Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, la famille apprit bien des années plus tard que si cet été-là elle avait mangé presque tous les jours des asperges, c'était parce que lors odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d'asthme d'une telle violence qu'elle fut obligée de finir par s'en aller.

Un dimanche, le narrateur eut l'occasion de changer d'opinion sur M. Legrandin. Sa mère s'aperçut qu'on avait oublié le saint-honoré et demanda à son mari de retourner avec son fils pour dire qu'on apportât le gâteau tout de suite. Ils croisèrent près de l'église Legrandin qui venait en sens inverse conduisant une dame à sa voiture. Il fit un signe au narrateur et à son père et ce signe put passer parfaitement inaperçu de son interlocutrice. Legrandin avait précisément demandé la veille aux parents du narrateur de l'envoyer dîner ce soir-là avec lui. Après quoi, ses parents s'étaient demandés s'ils devaient envoyer tout de même dîner leur fils avec Legrandin. Mais la grand-mère refusait de croire que Legrandin était impoli. Lors du dîner, le narrateur demanda à Legrandin s'il connaissait les châtelaines de Guermantes. Il prétendit ne pas les connaître. Il affirmait avoir toujours tenu à garder sa pleine indépendance. Le narrateur ne comprenait pas bien que, pour ne pas aller chez des gens qu'on ne connaissait pas, il fut nécessaire de tenir à son indépendance. Le narrateur savait que Legrandin aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d'une si grande peur de leur déplaire qu'il n'osait pas leur laisser voir qu'il avait pour amis des bourgeois et qu'il était snob.

Le narrateur avait perçu deux Legrandin : le premier qui était un causeur avec un joli langage et l'autre qui avait le verbe infiniment plus prompt. Jamais le snobisme de Legrandin, ne lui conseillait d'aller voir souvent une duchesse. Il chargeait l'imagination de Legrandin de lui faire apparaître cette duchesse comme parée de toutes les grâces. Et seuls les autres savaient qu'il était un snob. À présent, la famille du narrateur n'avait plus aucune illusion sur Legrandin et les relations avec lui s'étaient fort espacées. La mère du narrateur s'amusait infiniment chaque fois qu'elle prenait Legrandin en flagrant délit du péché qu'il n'avouait pas, le snobisme. Les parents du narrateur décidèrent d’envoyer leurs fils à Balbec pendant les grandes vacances. Le père pensait que ce serait le moyen de piéger Legrandin en annonçant à ce dernier que l'enfant se rendrait à Balbec  pour voir si le snob offrirait de mettre l'enfant en rapport avec sa soeur. Or, sans qu'on ait besoin de lui parler de Balbec, ce fut lui-même qui, ne se doutant pas qu'un piège lui était tendu se piégea lui-même un soir où la famille le rencontra au bord de la Vivonne. Il déconseilla au père du narrateur d'envoyer son fils dans cette région. Pour lui il ne fallait pas aller à Balbec avant 50 ans, et encore cela dépendait de l'état du coeur de la personne. Pour lui, c'était un pays de pure fiction et d'une mauvaise lecture pour un enfant. Mais le père du narrateur reparla de Balbec à Legrandin et le tortura de questions. Legrandin aurait fini par édifier toute une éthique de paysage et une géographie céleste de la Basse-Normandie plutôt que d'avouer qu'à 2 km de Balbec habitait sa propre soeur.

Quand le narrateur et ses parents se rendaient du côté de Guermantes, ils rentraient fort tard chez la tante Léonie. Un soir, la tante s'était inquiétée alors que la confusion n'était pas possible. Il y avait, en effet, autour de Combray deux « côtés » pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez Léonie par la même porte. Il y avait le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété de Swann et le côté de Guermantes. Le côté de chez Swann était aussi le côté de Méséglise que le père du narrateur considérait comme la plus belle vue de la chaîne qu'il connaissait. Quant au côté de Guermantes il en parlait comme du type de paysage de la rivière. Le narrateur avait instauré une démarcation entre les deux côtés à cause de l'habitude de sa famille de ne jamais aller vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade.

Quand la famille voulait aller du côté de Méséglise, elle sortait par la grande porte de la maison de Léonie sur la rue du Saint Esprit. Elle était saluée par l'armurier, elle disait à Théodore que Françoise n'avait plus de ville ou de café et elle sortait de la ville par le chemin qui passait le long de la barrière blanche du parc de M. Swann. Depuis le mariage de Swann, la famille du narrateur passé devant la maison de Swann sans s'arrêter et se détournait du chemin qui longeait le parc de Swann. Mais un jour, le grand-père rappela à la famille que Swann avait annoncé la veille de sa femme et sa fille étaient parties pour Reims. Ils n'eurent donc pas à éviter le parc de Tansonville et le narrateur put le contempler pour la première fois. Tout à coup, il aperçut une fillette d'un blond roux qui avait l'air de rentrer de promenade. La fillette regarda le narrateur, son père et son grand-père puis elle se détourna d'un air indifférent et dédaigneux. Seul le narrateur l'avait vue. La fillette esquissa un geste indécent à l'intention du narrateur. Une voix perçante et autoritaire appela la fillette par son prénom : Gilberte. Le narrateur remarqua également un monsieur habillé de coutil qu'il ne connaissait pas. Le grand-père avait reconnu l'homme. C'était Charlus. La femme autoritaire était la mère de Gilberte et la femme de Swann. Le narrateur était tombé amoureux de Gilberte au premier regard.

Déjà le charme dont son nom avait encensé cette place sous les épines roses où il avait été entendu allait gagner et enduire tout ce qui l'approchait. Le grand-père raconta à Léonie leur promenade. Léonie devait parfaitement savoir qu'elle ne reverrait pas Swann et qu'elle ne quitterait plus jamais la maison. Cette réclusion lui était imposée par la diminution qu'elle pouvait constater chaque jour dans ses forces.

Le narrateur voulait entraîner ses parents à parler de Swann ou sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille. Mais il était malheureux comme s'il avait dépravé ses parents.

Cette année-là, les parents du narrateur avaient fixé le jour de rentrer à Paris un peu plus tôt que d’habitude. Le matin du départ, on avait fait friser le narrateur pour qu’il soit photographié. Sa mère le trouva en train de pleurer et de dire adieu aux aubépines. Il avait défoncé sa coiffe ce qui fit crier sa mère. Le narrateur se rappelait les promenades qu'il faisait avec sa famille du côté de Méséglise. Il y avait des aubépines tout au long de la promenade. Il savait que Mlle Swann allait souvent à Laons. Le narrateur voyait un même souffle qui venait de l'extrême horizon abaisser les blés les plus éloignés et se propager comme un flot sur toute l'immense étendue. Il savait que cette plaine leur était commune à lui et à Mlle Swann. Cette plaine semblait donc les rapprocher. Il pensait que le souffle du vent avait passé auprès de Mlle Swann et que c'était quelque message d'elle que le vent chuchotait sans qu'il puisse le comprendre alors il l'embrassait au passage. C'était lors de cette promenade que le narrateur pouvait voir la maison de M. Vinteuil. Aussi, il croisait souvent sur la route la fille de M. Vinteuil. Puis, à partir une certaine année, on la croisait avec son amie qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour s'installa définitivement dans la maison de M. Vinteuil à Montjouvain. On soupçonnait la fille de M. Vinteuil d'avoir des relations charnelles avec son amie. Le docteur Percepied se moquait de cette relation. En effet, M. Vinteuil disait que sa fille faisait de la musique avec son amie et le docteur Percepied disait avec ironie qu'il n'était pas pour contrarier les vocations artistiques des enfants. M. Vinteuil était en train de mourir de chagrin et passait des journées entières devant la tombe de sa femme. Il ne se rendait pas compte des propos qui couraient sur sa fille. Peut-être connaissait-t-il la conduite de sa fille mais son culte pour elle n'en était pas pour autant diminué. Il savait que son rang avait diminué dans l'estime générale et cherchait à remonter vers ceux qui se trouvaient au-dessus de lui. Un jour que le narrateur marchait avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil se trouva brusquement en face d’eux. Swann ne trouvait dans l'infamie d'autrui qu'une raison d'exercer envers lui une bienveillance qu'il sentait précieuse pour les personnes comme M. Vinteuil. Il avait causé longuement avec lui. Il lui proposa même d'envoyer un jour sa fille à Tansonville. Deux ans plus tôt, cette proposition aurait indigné M. Vinteuil mais à présent cela le remplissait de reconnaissance. L'amabilité de Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si honorable et si délicieux qu'il pensait qu'il valait peut-être mieux ne pas s'en servir alors il refusa. Dès que Swann se retira, M. Vinteuil dit aux parents du narrateur que Swann était un homme exquis mais c'était un malheur qu'il ait fait un mariage tout à fait déplacé. Les parents du narrateur déplorèrent avec M. Vinteuil le mariage de Swann.

La promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux que faisait la famille du narrateur. À cause de cela, on la réservait pour les temps incertains et le climat du côté de Méséglise était assez pluvieux. La famille du narrateur ne perdait donc jamais de vue la lisière des bois de Roussainville pour pouvoir se mettre à couvert. Souvent, la famille allait s'abriter sous le porche de saint André-des-champs.

Le narrateur avec une habitude de marcher seul du côté de Méséglise dans l'automne où sa famille fut obligée de venir à Combray pour la succession de la tante Léonie. Le décès de Léonie fit triompher à la fois ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par le tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu'elle souffrait d'une maladie organique. Une seule personne souffrit de sa disparition. Françoise ne l'avait pas quittée un instant pendant les 15 derniers jours que dura la maladie de Léonie. Elle ne laissa personne lui donner aucun soin. Alors la famille du narrateur comprit que Françoise avait développé un sentiment de vénération et d'amour pour sa maîtresse et non pas de haine comme elle l'avait cru. Les parents étaient trop occupés avec les formalités à remplir pour se soucier du narrateur. Alors ils laissèrent se promener sans eux du côté de Méséglise. Il partait enveloppé dans un grand plaid pour se protéger contre la pluie. Cela ne plaisait pas à Françoise à cause des rayures écossaises du plaid. Elle aurait voulu que toute la famille porte un deuil plus prononcé pour Léonie. Dès que Françoise était près du narrateur, un démon le poussait à souhaiter qu'elle fût en colère. Il saisissait le moindre prétexte pour lui dire qu'il regrettait sa tante parce qu'elle était bonne mais nullement parce que c'était sa tante. C'est pendant ces promenades que le narrateur comprit pour la première fois le désaccord existant entre nos impressions et leur expression habituelle.

Il se rendit compte que les mêmes émotions ne se produisaient pas simultanément, dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Lui-même était ravi quand le soleil réapparaissait après une heure de pluie. Il se rendit compte qu'un paysan d'assez mauvaise humeur n'était pas de son avis. Plus tard, chaque fois qu'une lecture un peu longue l'avait mis en humeur de causer, le camarade à qui il brûlait d'adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu'on le laissât lire tranquille. La sensualité du narrateur se répandait dans tous les domaines de son imagination et son désir n'avait plus de limites. Il croyait à l'originalité, à la vie individuelle du lieu où il se trouvait. Il éprouvait le désir d'embrasser une femme quand il l'associait aux charmes de la nature environnante. En ce temps-là, tout ce qui n'était pas lui, la terre et les êtres lui paraissait plus précieux que cela ne paraissait aux hommes faits. Et pour cette raison, il ne séparait pas la terre et les êtres. Il pouvait avoir le désir d'une paysanne de Méséglise comme il avait le désir de Méséglise. Il pensait ainsi approcher de plus près la saveur profonde du pays.

Mais il ne rencontrait jamais de paysanne lors de ses promenades. Il cessa de croire partagés par d'autres êtres les désirs qu'il formait pendant ses promenades et qui ne se réalisaient pas. Auprès de Montjouvain, quelques années plus tard, le narrateur ressentit une impression restée obscure alors. Cette impression, il comprit plus tard, que c'était l'idée qu'il se faisait du sadisme. Le souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans sa vie.

C'était par un temps très chaud ; ses parents, qui avaient dû s'absenter pour toute la journée, lui avaient demandé de rentrer aussi tard qu'il le voudrait. Il était allé jusqu'à la mare de Montjouvain et s'était endormi dans les buissons qui dominaient la maison. Il faisait presque nuit quand il s'était réveillé. Mlle Vinteuil se trouvait près de lui. Il ne l'avait plus vue depuis qu'elle était enfant. Elle était dans sa chambre et avait laissé la fenêtre entrouverte. Il pouvait la regarder sans qu'elle s'en rende compte. Mais en s'en allant, il aurait fait craquer les buissons et elle l'aurait entendu. Alors elle aurait pu croire qu'il s'était caché pour l'épier. Elle était en grand deuil car son père était mort depuis peu. La mère du narrateur n'avait pas voulu voir la fille de M. Vinteuil par pudeur mais elle l'avait plainte profondément. Elle savait que M. Vinteuil avait renoncé à jamais à achever de transcrire toute son oeuvre de pianiste alors que cela avait été sa raison de vivre. Mais il avait dû se consacrer entièrement à sa fille. M. Vinteuil avait également été contraint à renoncer à un avenir de bonheur honnête pour sa fille. La mère du narrateur éprouvait donc un véritable chagrin en pensant à M. Vinteuil mais aussi à sa fille qu'elle pensait chagrinée du remords d'avoir à peu près tué son père. Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée, était posé un petit portrait de son père. Elle alla le chercher au moment où retentit le roulement d'une voiture. Elle plaça le portrait sur une petite table bientôt, son amie entra. Le narrateur comprit que Mlle Vinteuil qui avait accueilli son ami sans se lever semblait avoir une attitude dominatrice envers sa camarade. Il reconnut les gestes obséquieux et réticents, les brusques scrupules de M. Vinteuil dans l'attitude de sa fille. Mlle Vinteuil voulut fermer les volets mais son amie avait chaud. Mlle Vinteuil ne voulait pas qu'on les voie. Elle avait deviné sans doute que son amie penserait qu'elle n'avait dit ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres, qu'elle avait en effet le désir d'entendre. Alors Mlle Vinteuil précisa qu'elle voulait dire qu'elle ne voulait pas qu'on les voie lire. Par une générosité instinctive et une politesse involontaire Mlle Vinteuil taisait les mots prémédités qu'elle avait jugés indispensables à la pleine réalisation de son désir. Son amie avait déclaré avec ironie que c'était possible qu'on les regarde dans cette campagne fréquentée. Puis il dit que si on les voyait, ce n'en serait que meilleur.

Mlle Vinteuil frémit et se leva. Elle chercha le plus loin qu'elle pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la fille vicieuse qu'elle désirait d'être mais elle finit par dire que son ami avait des pensées bien lubriques. Son amie piqua un baiser dans l'échancrure de son corsage. Mlle Vinteuil poussa un petit cri et s'échappa pour que son amie la poursuive. Puis elle finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de M. Vinteuil. Mlle Vinteuil comprit que son ami ne verrait pas la photo si elle n'attirait pas sur la photo son intention alors elle parla du portrait de son père tout en feignant de se demander qui avait bien pu le poser sur la table. Elle prononça exactement la même phrase que M. Vinteuil avait dit au père du narrateur à propos du morceau de musique qu'il avait placé au préalable sur le piano. Et son amie répondit qu'elle devait laisser son père où il était car il ne serait plus là pour les embêter. Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche. Mais elle cherchait à s'assimiler une forme doucereuse de scélératesse. L'amie de Mlle Vinteuil lui dit ce qu'elle avait envie de faire de la photo de son père. Mlle Vinteuil lui répondit qu'elle n'oserait pas. Elle avait envie de cracher sur la photo. Puis Mlle Vinteuil ferma les volets et la fenêtre et le narrateur ne put en entendre davantage. Il savait maintenant, pour toutes les souffrances que pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce qu'après la mort il avait reçu d'elle en salaire.

Le narrateur pensait que les sadiques de l'espèce de Mlle Vinteuil étaient des êtres si purement sentimentaux, si naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraissait quelque chose de mauvais et le privilège des méchants. Alors pour s'y livrer un moment, ils se mettent dans la peau des méchants et y font entrer leurs complices. Ils ont ainsi un moment l'illusion de s'être évadés de leur âme scrupuleuse pour trouver le monde inhumain du plaisir. Le narrateur pensait que Mlle de Vinteuil devait croire que le plaisir était quelque chose de malin. Alors pour s'y adonner, elle devait s'accompagner de pensées mauvaises qui le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie n'était pas foncièrement mauvaise et qu'elle n'était pas sincère au moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires.

La promenade du côté de Guermantes était longue et on voulait être sûr du temps qu'il ferait. Quand il faisait beau, la famille du narrateur partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et tombait dans la rue des Perchamps. Puis la famille passait devant la vieille hôtellerie de l'Oiseau flescché dans la grande cour de laquelle entrèrent les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency.

Le plus grand charme du côté de Guermantes était le cours de la vie Vivonne. On la traversait sur une passerelle le Pont-Vieux. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de halage. Il y avait un pêcheur qui y avait pris racine. C'était la seule personne dont le narrateur n'avait jamais découvert l'identité. Il devait connaître ses parents car il soulevait son chapeau quand la famille passait. Il y avait des prés jusqu'au village et jusqu'à la gare. Ils étaient semés des restes du château des anciens comtes de Combray. Des gamins mettaient des carafes dans la Vivonne pour prendre les petits poissons. Les rives de la Vivonne étaient très boisées. Le narrateur désirait imiter un rameur, qui, ayant lâché l'aviron, s'était couché à plat sur le dos, la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la dérive, ne pouvait voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de lui. C'était, pour le narrateur, l'avant-goût du bonheur et de la paix. La famille du narrateur prenait le goûter au bord de l'eau. Il y avait une maison de plaisance, isolée et perdue dans laquelle une jeune femme habitait. Elle était venue s'enterrer là pour oublier un homme dont elle n'avait pu garder le coeur. Jamais la famille ne poussa jusqu'à Guermantes. Le narrateur savait que c'était là qu'habitaient les châtelains,  le duc et la duchesse de Guermantes. En entendant le docteur Percepied parler des fleurs et des belles eaux vives qu'il y avait dans le parc du château, la vision de Guermantes du narrateur changea. Il rêvait que Mme de Guermantes l'invitait dans le parc du château et pêchait la truite avec lui. Et le soir, elle lui montrait les fleurs violettes et rouges qu'il y avait dans les jardins. Elle lui faisait dire le sujet des poèmes qu'il avait l'intention de composer. Il se rêvait écrivain mais sentait qu'il n'avait pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale qui l'empêchait de le devenir. Il comptait sur son père pour arranger cela. Il espérait que ce trou noir qui se creusait dans son esprit quand il cherchait un sujet pour ses écrits futurs cesserait par l'intervention de son père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et avec la Providence qu'il serait le premier écrivain de l'époque. Mais il lui semblait aussi qu'il existait de la même façon que les autres hommes et qu'il vieillirait, qu'il mourrait comme eux en étant seulement du nombre de ceux qui n'ont pas de dispositions pour écrire. Un jour, la mère du narrateur lui dit que le docteur Percepied avait soigné Mme de Guermantes quatre ans plus tôt et qu'elle devait venir à Combray pour assister au mariage de sa fille. Ainsi le narrateur pourrait apercevoir Mme de Guermantes à la cérémonie. Quand le narrateur vit Mme de Guermantes, il fut déçu. Il se l'était représentée avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre manière que le reste des personnes vivantes. Il ne s'était jamais avisé qu'elle pouvait avoir une figure rouge, une cravate mauve et un grand nez.

Alors le narrateur essaya d'appliquer l'idée qu'il avait bien en face de lui Mme de Guermantes. Elle était assise dans la chapelle au-dessus des tombes de ses ancêtres et ses regards flânaient çà et là jusqu'au narrateur. Il entendait dire autour de lui que Mme de Guermantes était mieux que Mme Sazerat ou que Mlle Vinteuil. Cela irrita le narrateur qui ne supportait pas que Mme de Guermantes puisse être comparée à une autre femme. Le narrateur remarqua la noblesse et la beauté de Mme de Guermantes et se rendit compte qu'il avait bien en face de lui la descendante de Geneviève de Brabant. Elle avait un sourire timide de suzeraine ayant l'air de s'excuser auprès de ses vassaux et de les aimer. Quand elle regarda le narrateur, il crut qu'elle faisait attention à lui et qu'elle penserait encore à lui quand elle aurait quitté l'église. Grâce à ce regard, le narrateur aima Mme de Guermantes.

Une fois, alors que la promenade familiale s'était prolongée fort au-delà de sa durée habituelle, le narrateur et ses parents avaient été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue. Il les avait fait monter avec lui. Le narrateur se trouvait à côté du cocher. Au tournant d'un chemin, il avait éprouvé tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, semblait pourtant tout voisin d'eux. Les clochers paraissaient si éloignés que le narrateur fut étonné quand, quelques instants après, la voiture s'arrêta devant l'église de Martinville. Cette vision donna une inspiration d'écriture au narrateur. Il demanda un crayon et du papier au Dr et composa malgré les chaos de la voiture, un petit texte : « seuls, s'élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois : venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu'on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s'écarta, pris ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leur pente, je voyais jouer et sourire… »

Après avoir terminé ce texte, le narrateur se mit à chanter à tue-tête car il était heureux.

Dès cet instant de bonheur fut rapidement contrarié quand le narrateur pensa qu'on l'enverrait se coucher sitôt la souple prise, de sorte que sa mère, retenue à table ne monterait pas lui dire bonsoir dans son lit. Et de la sorte c'est du côté de Guermantes que le narrateur apprit à distinguer ces états qui se succédaient en lui, pendant certaines périodes allant jusqu'à se partager chaque journée avec la ponctualité de la fièvre.

Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes restaient pour le narrateur liés à bien des petits événements de la vie intellectuelle. L'exaltation du narrateur avait porté tout ce qu'il avait pu apprécier dans la nature au point de réussir à faire traverser le temps à ses impressions. C'est parce qu'il croyait aux choses, aux êtres, tandis qu'il les parcourait, que les choses, les êtres que les côtés de Méséglise et de Guermantes lui avaient fait connaître étaient les seuls qu'il avait pris au sérieux et lui avaient donné de la joie. Le côté de Méséglise avec ses lilas et ses aubépines, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards et ses boutons d'or avaient constitué à tout jamais pour lui la figure des pays où il aimerait vivre. Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en lui des impressions différentes, rien que parce qu'ils les lui avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise ou le côté de Guermantes l'avaient exposé, pour l'avenir, à bien des déceptions. Il avait souvent voulu revoir une personne sans discerner que c'était simplement parce qu'elle lui rappelait une haie d'aubépines.

Deuxième partie : un amour de Swann.

Pour faire partie du petit groupe des Verdurin, une condition était suffisante mais nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin « enfonçait » à la fois Planté et Rubinstein. Toute « nouvelle recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Les femmes étaient à cet égard plus rebelles que les hommes à déposer toute curiosité mondaine et l'envie de se renseigner sur l'agrément des autres salons. Les Verdurin avaient été amenés à rejeter successivement tous les « fidèles » du sexe féminin.

En dehors de la jeune femme du docteur, il n'y avait que Mme de Crécy, Odette, que Mme Verdurin appelait par son petit nom et la tante du pianiste. Ces femmes étaient si naïves que les Verdurin avaient réussi à leur faire accroire que la princesse de Sagan et la duchesse de Guermantes étaient obligées de payer des malheureux pour avoir du monde à leurs dîners.

Les Verdurin n'invitaient pas à dîner : on avait chez eux son « couvert mis ». Pour la soirée, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait mais seulement si ça lui chantait. Si le pianiste ne jouait pas, on causait. L'habit noir était défendu parce qu'on était entre « copains » et pour ne pas ressembler aux « ennuyeux ». Le reste du temps, on se contentait de jouer des charades et de souper en costumes. Avec le temps, les ennuyeux étaient devenus ce qui retenait les amis loin de Mme Verdurin. C'était la mère de l'un, la profession de l'autre, la maison de campagne ou la mauvaise santé d'un troisième. Dès le commencement de décembre, Mme Verdurin était malade à la pensée que les fidèles « lâcheraient » pour le jour de Noël et le 1er janvier.

De même, si un « fidèle » avait un ami ou une « habituée » un flirt qui serait capable de faire « lâcher » quelquefois, les Verdurin, ces derniers ne s'effrayaient pas qu'une femme eût un amant pourvu qu'elle l’eût chez eux. Alors, on engageait l'ami à l’essai pour voir s’il était capable de ne pas avoir de secrets pour madame Verdurin. Si le nouveau n'était pas susceptible d'être agrégé au « petit clan », on prenait à part le fidèle qui l'avait présenté et on lui rendait le service de le brouiller avec son ami ou avec sa maîtresse. Mme de Crécy proposa à M. Verdurin  d'inviter Swann. M. Verdurin  transmit séance tenante la requête à sa femme (il n'avait jamais d'avis qu'après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes ressources d'ingéniosité).

Le petit noyau n'avait aucun rapport avec la société ont fréquentait Swann. Mais Swann aimait tellement les femmes qu'à partir du jour où il avait connu à peu près toutes celles de l'aristocratie et où elles n'avaient plus rien à lui apprendre, il n'avait plus tenu à ces lettres de naturalisation, presque des titres de noblesse, que lui avait octroyées le faubourg Saint-Germain, que comme à une sorte de valeur d'échange dénuée de prix en elle-même, mais lui permettant de s'improviser une situation dans le milieu obscur de Paris. Car le désir ou l'amour lui rendait alors un sentiment de vanité dont il était maintenant exempt dans l'habitude de la vie. Il voulait briller aux yeux d'une inconnue dont il s'était épris surtout si l'inconnue était d'humble condition. Swann, qui était simple et négligent avec une duchesse, tremblait d'être méprisé quand il était devant une femme de chambre.

Il ne cherchait pas à trouver jolies les femmes avec qui il passait son temps, mais à passer son temps avec les femmes qu'il avait d'abord trouvées jolies. Et c'était souvent des femmes de beauté assez vulgaire car les qualités physiques qu'il recherchait étaient en complète opposition avec celles qui lui rendaient admirables les femmes sculptées ou peintes par les maîtres qu'il préférait. Swann s'était défait d'un seul coup d'une duchesse en réclamant d'elle par une indiscrète dépêche une recommandation télégraphique qui le mît en relation, sur l'heure, avec un de ses intendants dont il avait remarqué la fille à la campagne, comme ferait un affamé qui troquerait un diamant contre un morceau de pain. Tous les amis de Swann avaient l'habitude de recevoir de temps en temps des lettres de lui où un mot de recommandation ou une introduction leur était demandée avec une habileté diplomatique qui, persistant à travers les amours successives et les prétextes différents, accusait, plus que n'eussent fait les maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. Swann écrivait au grand-père du narrateur. Mais les grands-parents du narrateur opposaient une fin de non recevoir absolue aux prières les plus faciles à satisfaire que Swann leur adressait.

Quelquefois un couple ami des grands-parents du narrateur leur annonçait avec satisfaction que Swann était devenu tout ce qu'il y avait de plus charmant pour eux. Quelques mois plus tard, le couple d'amis en question ne voulait plus entendre parler de Swann. Swann avait été ainsi pendant quelques mois le familier de cousins de la grand-mère du narrateur. Brusquement il avait cessé de venir, sans avoir prévenu. On le crut malade, et la cousine de la grand-mère du narrateur allait envoyer demander de ses nouvelles, quand à l'office elle trouva une lettre, de lui qui traînait par mégarde dans le livre de comptes de la cuisinière. Swann y annonçait à cette femme qu'il allait quitter Paris, qu'il ne pourrait plus venir. Elle était sa maîtresse, et au moment de rompre, c'était la seule qu'il avait jugé utile d'avertir.

Swann avait retrouvé du charme à la vie mondaine sur laquelle il s'était blasé car cela lui permettait de présenter ses maîtresses à l'admiration et à l'amitié des gens à la mode. Un jour, au théâtre, Swann fut présenté à Odette de Crécy par un de ses amis d'autrefois, qui lui avait parlé d'elle comme d'une femme ravissante avec qui il pourrait peut-être arriver à quelque chose. Mais l'ami de Swann avait donné Mme de Crécy pour plus difficile qu'elle n'était en réalité afin de paraître lui-même avoir fait quelque chose de plus aimable en la faisant connaître à Swann. Mais Swann n'avait pas été attiré par son physique. Elle avait demandé à le rencontrer chez lui pour voir ses collections. Il avait accepté. Elle rapprocha ses visites et sans doute, chacune d'elles renouvelait pour Swann la déception qu'il éprouvait à se retrouver devant ce visage dont il avait un peu oublié les particularités dans l'intervalle et qu'il ne s'était rappelé si fané. Pendant que Mme de Crécy lui causait, il regrettait que la grande beauté qu'elle avait ne fût pas du genre de celles qu'il aurait spontanément préférées. Elle lui avait dit qu'elle aurait aimé tant s'instruire, savoir, être initiée. Elle disait que cela devait être amusant de bouquiner. Ainsi, elle ne connaissait pas Ver Meer et demanda si on pouvait voir de ses oeuvres à Paris pour qu'elle puisse se représenter la peinture que Swann aimait. Elle pensait que Swann avait souffert par une femme et qu'il croyait que les autres femmes étaient comme celle qui l'avait fait souffrir. Elle lui affirma qu'elle serait toujours libre pour lui. C'est alors qu'elle lui proposa de le présenter à Mme Verdurin chez qui elle allait tous les soirs.

L'image d'Odette venait à absorber toutes les rêveries de Swann. Il demanda au grand-père du narrateur de le mettre en rapport avec les Verdurin. Le grand-père ne fut pas étonné mais il ne put accéder à sa demande parce qu'il ne connaissait plus le jeune Verdurin. Et puis il se doutait que cela cachait une histoire de femme. Et sur la réponse négative du grand-père, c'est Odette qui avait amené elle-même Swann chez les Verdurin.

Quand Swann arriva chez les Verdurin il y avait le Dr Cottard et sa femme, le jeune pianiste et sa tante, ainsi que le peintre et d'autres fidèles. Le docteur ne savait jamais d'une façon certaine de quel ton il devait répondre à quelqu'un, si son interlocuteur voulait rire ou était sérieux. Surtout les points cependant où une franche question lui semblait permise, le docteur ne se faisait pas faute de s'efforcer de restreindre le champ de ses doutes et de compléter son instruction. Sa mère lui avait conseillé de ne jamais laisser passer une locution ou un nom propre qui lui étaient inconnus. Comme le sens critique qu'il croyait exercer sur tout lui faisait complètement défaut, il prenait tout au pied de la lettre. Mme Verdurin avait fini par comprendre que le docteur ne connaissait pas par lui-même la valeur des choses et qu'il s'en rapportait à ce que les Verdurin lui en disaient. M. Verdurin l'avait remarqué également.

Au jour de l'an suivant, au lieu d'envoyer au Docteur un rubis de 3000 fr. en lui disant que c'était bien peu de chose, M. Verdurin acheta pour 300 fr. une pierre reconstituée en laissant entendre qu'on pouvait difficilement en voir d'aussi belle. Quand Mme Verdurin avait annoncé l'arrivée de Swann, le docteur s'en était inquiété car il ne le connaissait pas. Il avait fallu que Mme Verdurin lui explique que c'était l'ami d'Odette. Quant au peintre, il se réjouissait de l'introduction de Swann chez Mme Verdurin parce qu'il le supposait amoureux d'Odette et qu'il aimait à favoriser les liaisons.

Odette avait dit aux Verdurin que Swann était très «smart ». Ils en avaient conclu que ce devait être un « ennuyeux ». Mais il leur fit une excellente impression. C'était sa fréquentation de la société élégante qui en était une des causes indirectes. Toute l'attitude sociale de Swann et était imprégnée de sa fréquentation du grand monde. Swann prit l'air entendu qu'affichait le docteur comme une allusion à la fréquentation des lieux de plaisir. Il crut que le docteur le connaissait pour s'être trouvé avec lui dans ce genre d'endroit. Mais quand il apprit qu'une dame qui se trouvait près du docteur était sa femme, il cessa de donner à l'air entendu du docteur la signification qu'il redoutait. Le peintre invita Swann dans son atelier. Swann le trouva gentil. Mme Verdurin avait commandé au peintre le portrait du docteur et surtout le portrait de son sourire. Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde. Il connut ainsi Saniette, à qui sa timidité, sa simplicité et son bon coeur avaient fait perdre partout la considération que lui avaient value sa science d'archiviste, sa grosse fortune et la famille distinguée dont il sortait. Mais Saniette agaçait un peu les Verdurin et ils ne tenaient pas à lui faire des amis. Swann toucha infiniment les Verdurin en croyant devoir demander tout de suite à faire la connaissance de la tante du pianiste. Elle n'avait aucune instruction. Swann crut pouvoir se moquer légèrement d'elle en parlant à M. Verdurin, lequel au contraire fut piqué.

Mme Verdurin participa avec entrain à la conversation des fidèles et s'amusait de leur fumisteries mais depuis l'accident qui était arrivé à sa mâchoire (Elle avait ri à s'en décrocher la mâchoire), elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement. Elle s'enivrait des médisances. M. Verdurin demande au pianiste d'interpréter une sonate. Mais Mme Verdurin ne voulait pas car c'était sa sonate, celle qui la faisait pleurer et elle fit une petite scène que les fidèles connaissaient bien. Alors M. Verdurin céda. Le pianiste se contenterait de jouer l'andante. Mais c'était précisément l'andante qui cassait bras et jambes à Mme Verdurin comme elle disait. Mais le docteur poussa Mme Verdurin a laissé jouer le pianiste. Il réussit à la convaincre que cette fois elle ne serait pas malade. Mme Verdurin encouragea Swann à s'asseoir à côté d'Odette. Quand le pianiste eût joué, Swann fut plus aimable encore avec lui qu'avec les autres personnes qui se trouvaient là.

L'année précédente, dans une soirée, il avait entendu une oeuvre musicale exécutée au piano et au violon. Il avait ressenti une sensation délicieuse mais n'avait pas réussi à savoir de qui était l'oeuvre qu'il avait entendue. Puis il avait cessé d'y penser. Cet amour pour une phrase musicale avait semblé un instant d'avoir amorcé chez Swann la possibilité d'une sorte de rajeunissement. Depuis si longtemps il avait renoncé à appliquer sa vie à un but idéal et la bornait à la poursuite de satisfactions quotidiennes, qu'il croyait, sans jamais se le dire formellement, que cela ne changerait plus jusqu'à sa mort.

Mais il reconnut la phrase aérienne et odorante qu'il aimait quand le pianiste commença à jouer. Maintenant, il pouvait demander le nom de la musique. On lui répondit que c'était l'andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil. Swann pourrait l'avoir chez lui aussi souvent qu'il voudrait et essayer d'apprendre son langage et son secret. Swann s'approcha du pianiste pour lui exprimer une reconnaissance dont la vivacité plut beaucoup à Mme Verdurin. Swann raconta à Odette comment il avait été amoureux de cette petite phrase musicale. Swann demanda des renseignements sur Vinteuil, sur son oeuvre, sur l'époque de sa vie où il avait composé cette sonate et sur ce qu'elle avait pu signifier pour lui la petite phrase, c'était cela surtout qu'il aurait voulu savoir. Mais tous ces gens qui faisaient profession d'admirer ce musicien étaient incapables de répondre à ses questions. Mme Verdurin répondit qu'on ne perdait pas son temps à couper les cheveux en quatre chez elle. Swann apprit seulement que l'apparition récente de la sonate de Vinteuil avait produit une grande impression dans une école de tendances très avancées, mais était entièrement inconnue du grand public. Swann leur parla du Vinteuil qu'il avait connu, le professeur de piano des soeurs de sa grand-mère. Il pensait que l'auteur de l'oeuvre était peut-être de ses parents mêmes si c'était assez triste. Enfin, un homme de génie pouvait être le cousin d'une vieille bête. Il aurait tout de même voulu que la vieille bête lui présente l'auteur de la sonate.

Le peintre avait entendu dire que Vinteuil était menacé d'aliénation mentale et il assurait qu'on pouvait s'en apercevoir à certains passages de sa sonate. Mme Verdurin félicita Odette d'avoir invité Swann. M. Verdurin fit remarquer que pourtant Swann n'avait pas apprécié la tante du pianiste. Mais elle rétorqua que la première fois ne comptait pas. À la grande surprise de Mme Verdurin, Swann ne lâcha jamais. Il les rejoignit partout, quelquefois dans les restaurants de banlieue et le plus souvent au théâtre. Un jour, Mme Verdurin dit à Swann qu'un coupe-file lui aurait été fort utile pour les soirs de première. Il produit de s'en occuper en évoquant un déjeuner qu'il avait avec le préfet de police à l'Élysée. Le docteur Cottard était au comble de l'étonnement qu'un homme avec qui il dînait et qui n'avait ni fonctions officielles ni illustration d'aucune sorte frayât avec le chef de l'État. Swann n'osa pas dire qu'il avait connu le président Grévy grâce au prince de Galles. Il prétendit que le Président invitait très facilement et que ces déjeuners n'avaient rien d'amusant pour tâcher d'effacer ce que semblaient avoir de trop éclatants aux yeux du docteur des relations avec le Président de la République. Dès lors, le docteur ne s'étonna plus que Swann fréquentât l'Élysée. Pour Mme Verdurin le Président de la République apparaissait comme un ennuyeux particulièrement redoutable parce qu'il disposait de moyens de séduction et de contrainte qui, employés à l'égard des fidèles, eussent été capables de les faire lâcher. Elle prétendit même que le président était sourd comme un pot et qu'il mangeait avec ses doigts. Le prestige qu'avait aux yeux du docteur le Président de la République finit pourtant par triompher de l'humilité de Swann et de la malveillance de Mme Verdurin. Il alla même jusqu'à lui offrir une carte d'invitation pour l'exposition dentaire.

Swann ne venait chez Mme Verdurin que le soir et il n'acceptait presque jamais à dîner malgré les instances d'Odette. Il préférait infiniment à celle d'Odette la beauté d'une petite ouvrière dont il était écrit. C'est pour la même raison qu'il n'acceptait jamais qu'Odette vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière attendait Swann près de chez lui à un coin de rue que son coucher Rémi connaissait et elle montait à côté de Swann pour rester dans ses bras jusqu'au moment où la voiture l'arrêtait devant chez les Verdurin. Quand Swann arrivait chez les Verdurin, Mme Verdurin lui demandait de s'asseoir à côté d'Odette et le pianiste jouait la petite phrase de Vinteuil qui était comme l'air national de leur amour. Pour le petit clan, cette phrase de la sonate faisait penser à Odette en même temps qu'à Swann et c'était par caprice que Swann avait renoncé à son projet de se faire jouer par un artiste la sonate entière dont il continua à ne connaître que ce passage. Un soir, Odette offrit à Swann un chrysanthème dans le petit jardin qui précédait sa maison. Il le teint serré contre sa bouche pendant le retour, et quant au bout de quelques jours la fleur fut fanée, il l'enferma précieusement dans son secrétaire.

Swann ne s'était rendu chez Odette que deux fois. Il n'aimait pas son quartier. Elle avait mis dans son appartement des bibelots chinois. Swann appréciait de boire le thé chez Odette. La seconde fois, Swann avait apporté à Odette une gravure qu'elle avait désiré voir. Il avait trouvé une ressemblance entre Odette et Zéphora dans une fresque de la Chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer retrouver dans la peinture des maîtres les traits individuels des visages de ses connaissances. Cela conféra à Odette une beauté qui la rendait précieuse désormais à Swann. Il se reprocha d'avoir méconnu le prix d'un être qui aurait paru adorable au grand Sandro. Il se dit qu'en associant la pensée d'Odette à ses rêves de bonheur, il ne s'était pas résigné à un pis-aller aussi imparfait qu'il l'avait cru jusqu'ici puisqu'elle contenait en lui ses goûts d'art les plus raffinés. Mais c'était oublier que son désir avait toujours été orienté dans un sens opposé à ses goûts esthétiques.

Alors Swann se dit qu'il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d'oeuvre inestimable. Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d'Odette, une reproduction de la fille de Jéthro. Pourtant, depuis qu'Odette avait toutes facilités pour le voir, elle semblait n'avoir pas grand-chose à lui dire. Il avait peur de se fatiguer de l'aspect moral d'Odette alors il lui envoya une lettre pleine de déceptions feintes. Elle lui avait répondu par des lettres tendres. Swann avait conservé une de ces lettres dans le même tiroir de la fleur séchée du chrysanthème. Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit clan prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à la voir. Mais un soir il était resté trop longtemps avec sa jeune ouvrière et au moment d'aller chez les Verdurin, Odette, croyant qu'il ne viendrait plus, était partie. Swann ressentit une souffrance au coeur. Il tremblait d'être privé d’un plaisir qu'il mesurait pour la première fois car il avait eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il le voulait. Après le départ de Swann, Mme Verdurin annonça qu'il n'y avait rien entre lui et Odette. Odette lui racontait toutes ses petites affaires et lui aurait dit qu'elle ne pouvait pas coucher avec Swann car il était timide avec elle. De plus, elle avait peur de déflorer le sentiment qu'elle avait pour lui. M. Verdurin répondit qu'il trouvait Swann poseur. Il pensait que Swann était un fameux jobard pour faire des théories d'esthétique à Odette. Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d'hôtel qui avait été chargé par Odette de lui dire qu’elle irait probablement prendre de chocolat chez Prévost avant de rentrer. Alors il s'y rendit et découvrit qu'il n'était plus le même à cause du manque. Alors, sa vie lui parut plus intéressante. Mais elle n'était pas chez Prévost et il chercha Odette dans tous les restaurants. Il avait envoyé Rémi, son cocher, chercher également. Mais le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle part. Rémi conseilla à Swann de rentrer. Mais Swann insista et passa sous les arbres du boulevard, dans une obscurité mystérieuse, comme s'il était à la recherche d'Eurydice. Il éprouvait un besoin insensé et douloureux de posséder Odette à cause de son absence. Alors il se fit conduire dans les derniers restaurants en promettant une récompense à son cocher. Il finit par les retrouver dans le boulevard des Italiens. N'ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison dorée. Elle s'attendait si peu à voir Swann quel eut un mouvement d'effroi. Il monta dans la voiture d'Odette et demanda à son cocher de les suivre. Ils furent vivement déplacés à cause d'un écart du cheval. Swann voulut remettre droites les fleurs du corsage d'Odette. Il avait peur de la chatouiller sans se rendre compte que cela plaisait à Odette. Ce soir-là, il finit par la posséder. Les jours suivants, Swann usa du même prétexte (l'arrangement des catleyas dans les corsages d'Odette) pour la posséder. Bien plus tard, quand l'arrangement des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya » était devenue un simple vocable que les amants employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l'acte de la possession physique (où d'ailleurs l'on ne possède rien).

Depuis qu'il pouvait voir Odette autrement, Swann allait moins souvent chez les Verdurin. Elle lui demandait de venir chez elle avant de rentrer quelque heure qu'il fût. Swann avait changé. Ses amis s'étonnaient. On ne recevait plus jamais de lettres de lui où il demandât à connaître une femme. Il ne manquait pas de rejoindre Odette quel que soit l'endroit où il se trouvait. Cette certitude qu'elle l'attendait neutraliser cette angoisse qu'il avait éprouvée le soir où Odette n'était plus chez les Verdurin. Cela pouvait s'appeler de bonheur. Elle jouait pour lui la petite phrase de la sonate de Vinteuil que Swann continuait d'associer à l'amour qu'il avait pour elle. Et souvent, quand c'était une intelligence positive qui régnait seule en Swann, il voulait cesser de sacrifier tant d'intérêts intellectuels et sociaux à ce plaisir imaginaire. Mais la petite phrase, dès qu'il l'entendait, savait rendre libre en lui l'espace qui pour elle était nécessaire. À voir le visage de Swann pendant qu'il écoutait la phrase, on aurait dit qu'il était en train d'absorber un anesthésique. Il jouait avec la tristesse que cette phrase répandait. Il la sentait passer sur lui, mais comme une caresse qui rendait plus profond et plus doux le sentiment qu'il avait de son bonheur. Il la faisait rejouer 10 fois, 20 fois à Odette, exigeant en même temps elle ne cessât pas de l'embrasser.

Swann ne voyait Odette que le soir. Il ne savait rien de l'emploi de son temps pendant le jour à plus que de son passé. Aussi ne se demandait-il pas ce qu'elle pouvait faire, ni quelle avait été sa vie. Il souriait seulement quelquefois en pensant qu'il y a quelques années, on lui avait parlé d'une femme qui devait certainement être Odette, comme d'une femme entretenue au caractère entier. Swann se disait qu'il n'y a souvent qu'à prendre le contre-pied des réputations que fait le monde pour juger exactement une personne. Il pensait qu'Odette était bonne, naïve, et éprise d'idéal. Certains jours pourtant, Odette venait chez lui dans l'après-midi pour interrompre sa rêverie. Parfois, un ami de Swann disait avoir vu Odette l'après-midi sous un chapeau « à la Rembrandt » et un bouquet de violettes à son corsage.. Cela bouleversait Swann car il apercevait tout d'un coup qu'Odette avait une vie qui n'était pas tout entière à lui et il se promettait de lui demander où elle allait. Il ne cherchait pas à corriger le mauvais goût d'Odette, que plus en musique qu'en littérature. Il se rendait bien compte qu'elle n'était pas intelligente. Elle lui avait demandé si Ver Meer avait souffert par une femme si c'était une femme qui l'avait inspiré. Swann avait répondu qu'on n'en savait rien et elle s'était désintéressée de ce peintre. Quand Swann cherchait à lui apprendre en quoi consiste la beauté artistique, comment il fallait admirer les vers ou les tableaux, au bout d'un instant elle cessait d'écouter. Il craignait que, désillusionnée de l'art, elle ne le fût en même temps de l'amour.

Et, en effet, elle trouvait Swann intellectuellement inférieur à ce qu'elle aurait cru. Elle s'émerveillait davantage de son indifférence à l'argent et de sa gentillesse pour chacun. Elle respectait la situation qu'il avait dans le monde. Mais elle ne désirait pas qu'il cherchât à l'y faire recevoir. Elle lui avait fait promettre de ne jamais prononcer son nom. Elle lui avait dit qu'elle ne voulait pas aller dans le monde à cause d'une brouille qu'elle avait eue autrefois avec une amie qui avait ensuite dit du mal d'elle. Odette était restée à certains égards vraiment simple en conservant pour amie une petite couturière. Elle avait soif de chic mais ne s'en faisait pas la même idée que les gens du monde. Pour les gens du monde, le chic est une émanation de quelques personnes peu nombreuses qui le projettent jusqu'à un degré assez éloigné. Pour Odette pour Mme Cottard le chic devait être directement accessible à tous. Mais Swann ne cherchait nullement à lui faire modifier cette conception du chic ; pensant que la sienne n'était pas plus vraie, si bien qu'après des mois elle ne s'intéressait aux personnes chez qui il allait que pour espérer recevoir des billets de première. Odette ne comprenait pas que Swann habite à l'hôtel du quai d'Orléans qu'elle trouvait indigne de lui.

Odette faisait une élite supérieure au reste de l'humanité de ceux qui aimaient à bibeloter et qui aimaient les vers, méprisaient les bas calculs et rêvaient d'honneur et d'amour.

En revanche, ceux qui, comme Swann, avaient ces goûts mais n'en parlaient pas, la laissaient froide. Ce qui parlait à son imagination, ce n'était pas la pratique du désintéressement, c'en était le vocabulaire. Swann sentait que souvent il ne pouvait pas réaliser ce qu’Odette rêvait, il cherchait du moins à ce qu'elle se plût avec lui et à ne pas contrecarrer ces idées vulgaires et ce mauvais goût qu'elle avait en toutes choses. Il aimait tout ce qu'il venait d'elle. Swann avait adopté, pour aller dans le monde, le monocle qui le défigurait moins que les lunettes. La première fois qu'Odette lui en vit un dans l'oeil, elle ne put contenir sa joie car elle pensait que cela avait beaucoup de chic. Elle regrettait néanmoins qu'il n’eût pas de titre. Il aimait qu'Odette fût ainsi, de même que, s'il avait été épris d'une Bretonne, il aurait été heureux de la voir en coiffe et de lui entendre dire qu'elle croyait aux revenants. Swann jouissait des séductions d'oeuvres de plus en plus raffinée et paradoxalement de la compagnie de femmes de plus en plus grossières. Depuis qu'il aimait Odette, tâcher de n'avoir qu'une âme à eux deux lui était si doux, qu'il cherchait à se plaire aux choses qu'elle aimait. Il imitait ses habitudes et adoptait ses opinions. Il ne pensait pas que l'admiration qu'elle professait pour Monte-Carlo fût plus déraisonnable que le goût qu'il avait, lui, pour la Hollande ou pour Versailles qu'Odette trouvait triste. Alors il se privait d'y aller car il ne voulait aimer qu'avec elle.

Il aimait la société des Verdurin car c'était le mode selon lequel il pouvait la voir. Il se plaisait mieux que partout ailleurs dans le « petit noyau » et cherchait à lui attribuer des mérites réels. Pour le moment, croire qu'il ne cesserait pas un jour de voir Odette, c'était tout ce qu'il demandait. Chez les Verdurin, Swann se sentait libre de faire ce qu'il voulait sans contrainte et sans cérémonie. Il voulait y avoir ses habitudes et sa vie. Les qualités qu'il croyait intrinsèques aux Verdurin n'étaient que le reflet sur eux de plaisirs qu'avait goûtés chez eux son amour pour Odette. Mme Verdurin donnait parfois à Swann ce qui seul pouvait constituer pour lui le bonheur comme un soir où il se sentait anxieux parce qu'Odette avait causé avec un invité plus qu'avec un autre. Alors il n'avait pas voulu prendre l'initiative de lui demander si elle reviendrait avec lui. C'était Mme Verdurin qui avait demandé à Odette de ramener Swann. Swann avait laissé à son insu la reconnaissance et l'intérêt s'infiltrer dans son intelligence allant jusqu'à proclamer que Mme Verdurin était une grande âme.

Swann aurait pourtant pu se dire qu'il y avait des anciens amis de ses parents aussi simples que les Verdurin et des camarades de sa jeunesse aussi épris d'art. Pourtant, depuis qu'il avait opté pour la simplicité, les arts et la magnanimité, il ne les voyait plus jamais. Mais ceux-là ne connaissaient pas Odette et ne se seraient pas souciés de la rapprocher de lui.

Il n'y avait sans doute pas dans tout le milieu Verdurin un seul fidèle qui crût les aimer autant que Swann. Pourtant M. Verdurin avait dit que Swann ne lui revenait pas et il avait exprimé sa propre pensée tout en devinant celle de sa femme. Swann avait négligé de faire de Mme Verdurin la confidente quotidienne de son amour pour Odette. Les Verdurin étaient irrités contre lui parce qu’il s'abstenait souvent de venir dîner pour une raison que les Verdurin ne soupçonnaient pas. La découverte progressive que les Verdurin faisaient de sa brillante situation mondaine avait également contribué à leur irritation contre lui. C'est surtout qu'ils avaient très vite senti en lui un espace réservé et impénétrable dans lequel il continuait à professer silencieusement pour lui-même que la princesse de Sagan n'était pas grotesque et que les plaisanteries de Cottard n'étaient pas drôles. De plus, les Verdurin n'avaient jamais rencontré une telle impossibilité à convertir un fidèle à leurs dogmes.

Ils lui auraient pardonné de fréquenter les ennuyeux si Swann avait consenti, pour le bon exemple, à les renier en présence des fidèles. Les Verdurin fondaient beaucoup plus d'espoir avec le comte de Forcheville qu'Odette leur avait demandée d'inviter. Forcheville était justement le beau-frère de Saniette. Le vieil archiviste avait des manières si humbles que les Verdurin l'avaient toujours cru d'un rang social inférieur au leur et ne s'attendaient pas à apprendre qu'il appartenait à un monde riche et relativement aristocratique. Sans doute Forcheville était grossièrement snob et bien loin de placer comme Swann le milieu des Verdurin au-dessus de tous les autres. Mais Swann avait cette délicatesse de nature qui l'empêchait de s'associer aux critiques trop manifestement fausses que dirigeait Mme Verdurin contre des gens qu'il connaissait. Forcheville était d'un niveau intellectuel qui lui permettait de paraître émerveillé par les plaisanteries que risquait Cottard. Il applaudissait les tirades prétentieuses et vulgaires du peintre. Swann s'y était refusé. Le premier dîner chez les Verdurin auquel assista Forcheville permit de mettre en lumière toutes les différences qui existaient entre Swann et le comte. Cela précipita la disgrâce de Swann.

En dehors des habitués, il y avait un professeur de la Sorbonne, Brichot. Celui-ci pensait que la philosophie et l'histoire n'étaient qu'une préparation à la vie. Il croyait dépouiller l'universitaire en prenant avec les Verdurin des hardiesses qui, au contraire, ne lui paraissaient telles, que parce qu'il l'était resté.

Forcheville fut placé à la droite de Mme Verdurin. Elle avait fait pour le nouveau de grands frais de toilette. Le docteur fit un calembour qui laissa Swann de marbre. Forcheville montra à la fois qu'il en avait goûté la finesse et qu'il savait vivre en contenant dans de justes limites une gaieté dont la franchise avait charmé Mme Verdurin.

Forcheville demanda qui était Brichot en disant qu'il avait l'air d'être de première force. Et quand il lui fut présenté, Forcheville déclara que c'était toujours intéressant de dîner avec un homme en vue. Un genre d'esprit comme celui de Brichot aurait été tenu pour stupidité pure dans la coterie où Swann avait passé sa jeunesse. Aussi, Swann trouva les plaisanteries de Brichot vulgaires et grotesques.

Il n'aimait pas non plus le ton rude et militaire que prenait l'universitaire pour s'adresser à chacun. Ce soir-là, Swann avait perdu son indulgence en voyant l'amabilité que Mme Verdurin déployait pour ce Forcheville qu'Odette avait eu la singulière idée d'amener. Il avait dit à Odette qu'il trouvait Forcheville immonde. De plus, Swann n'avait pas voulu obéir à Brichot quand celui-ci lui avait demandé de poursuivre l'histoire de Blanche de Castille qu'il avait commencé à raconter avec son ton martial. Mme Verdurin avait été furieuse. Swann n'avait pas été très content que Cottard fît rire de lui devant Forcheville. Tous les convives avaient attaché sur le peintre des regards fascinés par l'admiration quand celui-ci s'est moqué d'une exposition qu'il était allé voir.

Forcheville complimenta Mme Verdurin d'avoir invité Brichot et le peintre qu'il avait trouvé excellents. Puis il se mit à parler d'un camarade de régiment en disant à Mme Verdurin que Swann avait connu semaine camarade. Mme Verdurin lui demanda s'il voyait souvent Swann. Il répondit que non tout en regardant Swann. Il en profite pour dire que Swann était tout le temps fourré chez les La Trémoille, chez les Laumes. C'était faux car depuis un an Swann n'allait plus guère que chez les Verdurin. Mme Verdurin déclara qu'il aurait fallu la payer cher pour qu'elle aille chez ces gens-là. En disant cela, elle regarda Swann d'un air impérieux.

Alors Swann se contenta de rire et M. Verdurin lui demanda de dire franchement sa pensée. Alors Swann répondit que tout le monde aimait aller chez les La Trémoille en disant que le duc était un véritable lettré et la duchesse une femme intelligente. Mme Verdurin voulut retrouver l'unité morale de son petit groupe alors elle ordonna à Swann de ne plus évoquer ces gens-là. Mais Forcheville le poussa à développer son argumentation. Il lui demanda de définir l'intelligence. Mais il se déroba. Saniette se moquait du duc de La Trémoille en affirmant que ce dernier ne savait pas que George Sand était le pseudonyme d'une femme. Mais Swann rétorqua que cela était faux. Après le dîner, Forcheville alors parler au docteur pour lui dire que Mme Verdurin était une femme avec qui on pouvait causer et que Mme de Crécy était intelligente.

Forcheville dit à Mme Verdurin que son mari était charmant. Et M. Verdurin annonça sa femme que Forcheville avait trouvé Odette charmante. Alors Mme Verdurin propose à Forcheville d'arranger un déjeuner avec elle sent que Swann soit au courant. Le pianiste proposa de jouer la phrase de la sonate pour M. Swann. Puis Mme Verdurin demanda à Swann ce qu'il avait pensé de Brichot. Il répondit que Brichot était peut-être un peu péremptoire et un peu jovial à son goût. Quant à Forcheville, il dit au peintre que Mme Verdurin était un demi castor. Odette regarda Forcheville s'éloigner avec regret. Elle fut de mauvaise humeur en voiture avec Swann. Quand tous les invités furent partis, Mme Verdurin dit à son mari qu'elle avait trouvé Swann extrêmement bête. Son mari lui répondit qu'il ne trouvait pas Swann franc. Forcheville était tout le contraire. Il avait remarqué qu'Odette semblait préférer Forcheville et il lui donnait raison. Mme Verdurin dit à son mari que Swann avait dénigré Brichot. M. Verdurin pensait que Swann était un petit individu envieux de tout ce qui est un peu grand. Swann ignorait encore la disgrâce dont il était menacé chez les Verdurin et continuait à voir leurs ridicules en beau, au travers de son amour.

Swann voulait qu'Odette continue de penser à lui pendant le jour alors il lui envoyait des cadeaux. Il voulait surtout recevoir un accueil plus tendre quand elle le verrait chez les Verdurin. Il cherchait tirer d'elle des parcelles intimes de sentiments qu'elle ne lui avait pas révélés encore. Souvent, Odette avait des embarras d'argent et le priait de lui venir en aide. Il en était heureux. Sans doute si on lui avait dit au début : « c'est ta situation qui lui plaît », et maintenant : « c'est pour ta fortune qu'elle t'aime », il ne l'aurait pas cru. Swann doutait parfois de la réalité de l'amour alors il la payait pour lui en augmenter la valeur. C'était un peu comme des gens incertains du spectacle de la mer et du bruit des vagues qui, pour s'en convaincre, louaient 100 fr. par jour la chambre d'hôtel qui leur permettait de les goûter.

Il décida d'offrir davantage d'argent à Odette pour renouveler en elle cette admiration qu'elle avait pour sa générosité. Il commença à se demander si Odette n'était pas là femme entretenue qu'on lui avait décrite. Malgré cela, il décida d'envoyer le mois prochain 7000 fr. à Odette au lieu de 5000, à cause de la surprise et de la joie que cela lui causerait.

Le soir, Swann ne restait pas chez lui à attendre l'heure de retrouver Odette chez les Verdurin. Il allait dîner dans des maisons élégantes pour ne pas perdre contact avec des gens qui pourraient peut-être un jour être utiles à Odette.

Quand il dînait en ville, il songeait à Odette et cette pensée constante donnait aux moments où il était loin d'elle le même charme particulier que ceux où elle était là. Mais il se sentait triste depuis quelque temps, surtout depuis qu'Odette avait présenté Forcheville aux Verdurin. Un soir ou Swann avait accepté de dîner avec les Verdurin, il avait dit à Odette que le lendemain il avait un banquet d'anciens camarades. Odette lui avait répondu en pleine table, devant Forcheville, qu'elle ne le verrait donc que chez elle et lui demanda de ne pas venir trop tard.

Il éprouva une douceur profonde à l'entendre avouer ainsi devant tous leurs rendez-vous quotidiens du soir. Certes, Swann avait souvent pensé qu'Odette n'était à aucun degré une femme remarquable mais depuis qu'il s'était aperçu qu'a beaucoup d'homme Odette semblait une femme ravissante et désirable, cela avait éveillé en lui un besoin douloureux de la maîtriser entièrement dans les moindres parties de son coeur. Après le dîner, il ne manqua pas de la remercier avec effusion. Le lendemain, comme Odette lui avait demandé de venir, cela lui avait donné la certitude qu'elle n'attendait personne. Il partit donc l'esprit tranquille et le coeur content. Mais comme il était arrivé après 23:00, elle lui dit qu'elle se sentait mal à la tête et le prévint qu'elle ne le garderait pas plus qu'une demi-heure. Swann lui dit qu'il avait espéré un bon petit catleya. Mais elle refusa. Quand il fut rentré chez lui, l'idée lui vint brusquement que peut-être Odette attendait quelqu'un ce soir et qu'elle avait seulement simulé la fatigue.

Alors il ressortit. Il prit un fiacre se fit arrêter tout près de chez Odette, dans une petite rue perpendiculaire. La lumière de la chambre d'Odette était encore allumée. Il voulut savoir avec qui elle était alors il se glissa le long du mur jusqu'à la fenêtre. Les volets empêchaient de voir qui étaient avec Odette. Mais il put entendre une conversation. Après avoir retrouvé un peu de l'intérêt délicieux qu'il avait connu autrefois dans les choses grâce à l'amour d'Odette, maintenant, c'était une autre faculté de sa studieuse jeunesse que sa jalousie ranimait, la passion de la vérité. Il aurait voulu frapper contre les volets mais il savait qu'Odette avait horreur des jaloux et des amants qui espionnent. Mais le désir de connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Alors il frappa. La conversation s'arrêta. Une voix d'homme demanda qui était là. Swann n'était pas sûr de reconnaître cette voix. Il frappa encore une fois. On ouvrait la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer alors pour ne pas avoir l'air trop malheureux et trop jaloux, Swann se contenta de crier à Odette qu'elle ne se dérange pas et qu'il passait par là parce qu'il avait vu de la lumière. Il avait simplement voulu savoir si elle n'était plus souffrante. Mais il s'était trompé de connaître. C'était la fenêtre de la maison voisine d'Odette. Alors il s'éloigna en s'excusant. Il rentra chez lui. Il était heureux que la satisfaction de sa curiosité ait gardé son amour intact.

Il ne parla pas de cette mésaventure à Odette. Quand il quittait Odette, il était heureux, il se sentait calme, il se rappelait les sourires qu'elle avait eus et les regards mourants qu'elle lui avait jetés pendant qu'elle était dans ses bras. Mais aussitôt, sa jalousie se complétait du double de ce nouveau sourire qu'elle lui avait adressé le soir même et qui, inversement maintenant, raillait Swann et se chargeait d'amour pour un autre. Il en arrivait à regretter chaque plaisir qu'il goûtait près d'Odette. Un soir, chez les Verdurin, Forcheville, sentant que Saniette, son beau-frère, n'était pas en faveur chez eux et il voulut le prendre comme tête de Turc. Il cherchait depuis quelque temps l'occasion de le faire sortir de la maison car Saniette le connaissait trop bien. Saniette avait demandé à Mme Verdurin s'il devait rester, et n'ayant pas reçu de réponse, s'était retiré en balbutiant, les larmes aux yeux. Cela avait fait sourire Odette. Elle avait jeté à Forcheville un regard de complicité dans le mal. Un après-midi, Swann se rendit chez Odette mais elle n'était pas là. Il revint une heure après. Elle était bien chez elle mais elle dormait quand il était venu plus tôt. Mais Swann avait beaucoup vécu de cette coterie de la princesse des Laumes ou il était convenu qu'on est intelligent dans la mesure où on doute de tout. Alors il songea à prévoir dans son budget une disponibilité importante pour obtenir sur l'emploi des journées d'Odette des renseignements sans lesquels il se sentirait malheureux.

Quand il voulut s'en aller, Odette insista pour qu'il reste. Il savait bien qu'elle n'était pas assez amoureuse de lui pour avoir un regret si vif d'avoir manqué sa visite. Elle voulait simplement lui faire plaisir car elle l'avait contrarié. Elle afficha un regard douloureux. Swann se demanda quel mensonge déprimant était-elle en train de faire. En effet, il lui avait déjà vu dans les yeux une telle tristesse quand elle avait menti en parlant à Mme Verdurin, le lendemain de ce dîner où elle n'était pas venue sous prétexte qu'elle était malade et en réalité pour rester avec lui. Swann entendit sonner. Puis il entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d'une voiture, comme s'il repartait une personne. Il pensa que ce devait être la personne qu'il ne devait pas rencontrer à qui on avait dit qu'Odette était sortie. Cela lui inspira de la pitié pour Odette. Elle lui demanda de poster des lettres qu'elle avait écrites. Mais il rentra chez lui en oubliant de les poster. Alors il retourna jusqu'à la poste mais avant de les jeter dans la boîte, il regarda les adresses. Il y en avait une pour Forcheville. Il garda cette lettre pour lui. En rentrant chez lui, il alluma une bougie et approcha l'enveloppe qu'il n'avait pas osé ouvrir. À travers la transparence de l'enveloppe, il put lire les derniers mots qui se trouvaient sur la carte à l'intérieur. C'était une formule finale très froide. Il put distinguer une autre phrase : « j'ai eu raison d'ouvrir, c'était mon oncle ».

Swann comprit que Forcheville était chez Odette et que c'était lui qu'elle avait fait partir, plus tôt dans l'après-midi. Alors Swann lut toute la lettre. À la fin, Odette s'excusait d'avoir agi aussi sans façon avec lui et lui disait qu'il avait oublié ses cigarettes. Il n'y avait aucune allusion pouvant faire supposer une intrigue entre eux. Odette voulait faire croire à Forcheville que c'était son oncle qui était venu et non pas Swann. Mais à présent, sa jalousie avait un aliment et Swann allait pouvoir commencer à s'inquiéter chaque jour des visites qu'Odette avait reçues vers cinq heures. Il voulut éloigner Odette de Forcheville en l'emmenant quelques jours dans le Midi. Mais il croyait qu'elle était désirée par tous les hommes qui se trouvaient dans l'hôtel. Il commençait à avoir en tout homme, un amant possible pour Odette. Cette jalousie était en train d'altérer son caractère. Un mois plus tard, Swann remarqua des conciliabules entre Mme Verdurin et plusieurs des invités et cru comprendre qu'on demandait au pianiste de venir le lendemain à Chatou. Or, lui, Swann, n'était pas invité à cette fête. Mme Verdurin, voyant que Swann était à deux pas, prit cette expression où le désir de faire taire celui qui parle et de garder un air innocent aux yeux de celui qui entend, se neutralist en une nullité intense du regard. Après quoi, Odette ne rentra pas avec lui mais avec les Verdurin. M. Verdurin était agacé par l'attitude de Swann et ne comprenait pas comment Odette pouvait encore le supporter. Il avait l'intention de dire sa manière de penser à Odette en espérant qu'elle comprendrait. Le cocher de Swann le regarda et lui demanda s'il n'était pas malade ou s'il n'était pas arrivé de malheur. Swann lui répondit qu'il voulait marcher et il rentra à pied. À présent, les baisers d'Odette lui étaient devenus odieux s'ils étaient adressés à d'autres que lui, de même, le salon des Verdurin qui lui avait semblé amusant, maintenant que c'était un autre que lui qu'Odette allait y rencontrer devenait un endroit plein de sottise et d'ignominie.

Il pensait à la fête qui aurait lieu à Chatou le lendemain. Il imaginait Odette avec une toilette trop habillée pour cette partie de campagne. À présent, il la trouvait vulgaire et tellement bête. Il sentait que c'était peut-être de lui qu'on allait faire rire Odette. Il pensait qu'il avait voulu sincèrement élever Odette dans une atmosphère plus pure et plus noble que celle qui régnait chez les Verdurin.

Il pensa à Mme Verdurin et l'imaginait en train de jouer l'entremetteuse entre Forcheville et Odette. Il la traita de maquerelle. La vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée si souvent « la vraie vie » lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le dernier des milieux. C'était devenu le dernier cercle de Dante. Arrivé chez lui, il se disait encore qu'il n'était que temps de ne plus condescendre à la promiscuité avec cette infamie, avec ces ordures. Mais tous ces mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin lui servaient à assouvir sa colère plus que pour exprimer sa pensée. En réalité, il venait de trouver le moyen de se faire inviter pour le dîner à Chatou. Mais le moyen devait être mauvais car Swann ne fut pas invité. Le lendemain du dîner de Chatou, le docteur Cottard qui n'avait pas pu être présent demanda des nouvelles de Swann. Mme Verdurin affirma que Swann était assommant, bête et mal élevé. Le docteur en entendant ces mots manifesta en même temps son étonnement et sa soumission. Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

Alors ce salon qui avait réuni Swann et Odette devint un obstacle à leurs rendez-vous. À présent, Odette lui disait : « nous ne pourrons pas nous voir demain soir, il y a un souper chez les Verdurin ». Ou bien les Verdurin devaient emmener Odette à l'opéra-comique pour voir Une nuit de Cléopâtre et Swann aurait voulu qu'elle renonce à y aller pour rester avec lui. Elle aurait dû savoir dire qu'elle ne voulait pas y aller, ne fût-ce que par intelligence. Swann reprochait à Odette de ne pas vouloir renoncer au mensonge et il lui dit qu'il la trouvait bien moins intelligente qu'il ne l'avait cru. Physiquement, Odette traversait une mauvaise phase : elle épaississait. De sorte qu'elle était devenue si chère à Swann au moment pour ainsi dire où il la trouvait précisément bien moins jolie. Puis il regardait des photographies d'il y avait deux ans et il se rappelait comme Odette avait été délicieuse. Cela le consolait un peu de se donner tant de mal pour elle. Parfois, Odette s'absentait pendant plusieurs jours car les Verdurin l'emmenaient voir les tombeaux de Dreux ou à Compiègne. Swann était outré qu'elle accepte de s'extasier devant les déjections de Louis-Philippe et devant celles de Viollet-le-Duc alors qu'il aurait pu l'emmener à Beauvais ou à Saint-Loup-de-Nadaud. Alors Swann se plongea dans le plus enivrant des romans d'amour, l'indicateur des chemins de fer, qui lui apprenait les moyens de rejoindre Odette. Il éprouvait l'impérieux désir d'une promenade dans la forêt de Compiègne et voulait se faire une idée plus précise des travaux de restauration de Viollet-le-Duc. Ce n'était vraiment pas de chance qu'Odette lui défendît le seul endroit qui le tentait aujourd'hui. Il savait que si elle le voyait à Compiègne, elle serait froissée. Elle se sentirait suivie. Peut-être se détournerait-elle avec colère en l'apercevant. Il trouve un prétexte pour aller à Compiègne et à Pierrefonds. Il était ami avec le marquis de Forestelle qui avait un château dans le voisinage. Le marquis ne se sentit plus de joie et s'émerveilla que Swann, pour la première fois depuis 15 ans, consentit enfin à venir voir sa propriété. Swann imaginait le bonheur qu'il aurait à mettre le pied sur cette terre où, ne sachant pas l'endroit exact, ni à quel moment, il sentirait palpiter partout la possibilité de la brusque apparition d'Odette. Il aurait été content d'avoir vu Odette et qu'elle l'eût vu ne se souciant pas d'elle. Mais elle devinerait bien que c'était pour elle qu'il était là.

Pendant ses absences, Odette ne pensait plus à Swann. Mais toujours la pensée de l'absente était indissolublement mêlée aux actes les plus simples de la vie de Swann. Parfois il allait déjeuner dans un restaurant qui portait le même nom que la rue habitée par Odette : Lapérouse. Quelquefois, quand Odette avait fait un court déplacement, ce n'était qu'après plusieurs jours qu'elle songeait à lui faire savoir qu'elle était revenue à Paris. Et elle lui disait tout simplement sans plus prendre comme autrefois la précaution de se couvrir à tout hasard d'un petit morceau emprunté à la vérité. Swann passait des semaines assez désolées. Il engagea même une fois uneagence de renseignements pour savoir l'adresse, l'emploi du temps de l'inconnu qu'Odette avait cité dans une conversation et il finissait par apprendre que c'était un oncle d'Odette mort depuis 20 ans.

Odette n'avait pas permis à Swann de la rejoindre dans des lieux publics, disant que cela ferait jaser mais il arrivait que dans une soirée où Swann était invité comme Odette-chez Forcheville, chez le peintre, ou lors d'un bal de charité dans un ministère-il se trouvât en même temps qu'elle. Il la voyait mais n'osait pas rester de peur de l'irriter en ayant l'air d'épier les plaisirs qu'elle prenait avec d'autres. Un jour Forcheville avait demandé à être ramené en même temps, mais comme, arrive devant la porte d'Odette, il avait sollicité la permission d'entrer aussi, Odette lui avait répondu que cela dépendait de Swann et elle avait dit à Swann qu'il n'y avait qu'elle qui le connaissait bien. Swann avait été encore plus touché de la voir ainsi lui adresser en présence de Forcheville des paroles de tendresse. De plus, Odette se tenait au courant de ces invitations dans le monde et de ses études d'art. Quand elle lui adressait un sourire, Swann la sentait toute à lui. Dans ces moments-là, toutes les idées terribles et mouvantes qu'il se faisait d'Odette s'évanouissaient. Il aurait voulu que le destin permit qu'il pût n'avoir qu'une seule demeure avec Odette et que chez elle il fut chez lui. Alors combien tous les riens de la vie de Swann qui lui semblaient si tristes, au contraire parce qu'ils auraient en même temps fait partie de la vie d'Odette qui lui semblait une sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse.

Mais il savait que ce qu'il regrettait c'était un calme, une paix qui n'auraient pas été pour son amour une atmosphère favorable. Quand Odette cesserait d'être pour lui une créature toujours absente et regrettée ; quand le sentiment qu'il avait pour elle ne serait plus le même trouble mystérieux que lui causait la phrase de la sonate, mais de l'affection, de la reconnaissance ; quand s'établiraient entre eux des rapports normaux qui mettraient fin à sa folie et à sa tristesse, alors sans doute les actes de la vie d'Odette lui paraîtraient peu intéressants.

Il se disait que quand il serait guéri, ce que pourrait faire Odette lui serait indifférent. Mais il redoutait une telle guérison qui eût été en effet la mort de tout ce qu'il était actuellement.

Swann imaginait qu'Odette et Forcheville l'avaient vu, du fond du landau des Verdurin, au Bois, la veille de la fête de Chatou où il n'avait pas été invité. Il s'était imaginé en train de prier Odette de revenir avec lui puis, seul est vaincu, Swann imaginait qu'Odette avait dit à Forcheville l'avoir fait rager en refusant. Il s'en voulait d'être si bête et de payer avec son argent le plaisir des autres. Swann avait besoin de manifester sa haine, tout comme son amour et il se plaisait à pousser de plus en plus loin ses imaginations mauvaises. Cela lui permettait de détester Odette davantage. Il espérait avoir une occasion de la punir et d'assouvir sur elle sa rage grandissante. Il lui avait proposé de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière car il disait avoir envie d'assister à la saison de Bayreuth. Mais elle lui écrivit que les Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d'assister à ces représentations de Wagner et que, s'il voulait bien lui envoyer l'argent, elle aurait enfin le plaisir d'inviter les Verdurin à son tour. Dans sa lettre, elle ne disait pas un mot sur lui, il était sous-entendu que la présence des Verdurin excluait la sienne. Swann avait déjà imaginé sa réponse car il avait soupçonné Odette capable de lui envoyer une telle lettre. Mais il savait qu'elle pourrait tout de même trouver de l'argent pour louer à Bayreuth un château. Mais elle y vivrait malgré tout plus chichement. Mais la rage de Swann ne durait jamais très longtemps. Alors il se demandait s'il allait lui envoyer l'argent et l'encourager à ce voyage. Ainsi, elle serait reconnaissante. Sitôt que Swann pouvait se représenter Odette sans horreur, il revoyait la bonté dans son sourire. Il avait besoin d'elle, de sa présence et de ses lettres car elle lui avait procuré un enrichissement inespéré de sa vie intérieure. Il voulait qu'elle vînt près de lui et, auparavant, il voulait lui avoir procuré quelque plaisir, pour voir la reconnaissance pétrir son visage et modeler son sourire. Aussi Odette prenait-elle d'habitude de ne plus craindre de lui déplaire et même de l'irriter et lui refusait-elle les faveurs auxquelles il tenait le plus. Mais Swann était capable de se passer d'Odette durant quelques jours. Mais quand elle acquiesçait à sa demande d'une courte séparation, cela suffisait pour qu'il ne pût plus rester sans la voir. Odette avait cru que son refus d'argent n'était qu'une feinte. Elle pensait que c'était un prétexte dans le renseignement que Swann venait lui demander sur la voiture à repeindre ou la valeur à acheter. L'amour de Swann pour Odette en était arrivé à ce degré où le médecin et, dans certaines affections, le chirurgien le plus audacieux, se demandent si priver un malade de son vice ou lui ôter son mal, est encore raisonnable ou même possible.

Swann n'avait pas une conscience directe de l'étendue de cet amour. Son amour s'étendait bien au-delà des régions du désir physique. La personne même d'Odette n'y tenait plus une grande place. Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui sans le détruire lui-même : comme on dit en chirurgie, son amour n'était plus opérable.

Swann retournait dans le monde en se disant que ses relations pouvaient lui rendre à lui-même un peu de prix aux yeux d'Odette. Il lisait Saint-Simon pour pouvoir émigrer un moment dans les rares parties de lui-même restées presque étrangères à son amour, à son chagrin. Cette personnalité que lui attribuait sa grand-tante, de « fils Swann », distincte de sa personnalité plus individuelle de Charles Swann, était celle où il se plaisait maintenant le mieux. Il avait trop longtemps oublié qu'il était un « fils Swann ». Mais les gens du monde faisaient aussi partie de sa maison. Et la pensée que s'il tombait chez lui frappé d'une attaque, ce serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et le baron de Charlus que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait la consolation.

Quand Swann parlait à Odette d'aller à une fête de charité, à un vernissage, à une première, elle lui disait qu'il voulait afficher leur liaison, qu'il la traitait comme une fille. Alors pour ne pas être privé de la rencontrer, Swann qui savait qu'elle connaissait et aimait beaucoup le grand-oncle du narrateur, Adolphe, dont il avait été lui-même l'ami, alla le voir un jour dans son petit appartement de la rue de Bellechasse afin de lui demander d'user de son influence sur Odette. Adolphe conseilla à Swann de rester un peu sans voir Odette qui ne l'en aimerait que plus, et à Odette de laisser Swann la retrouver partout où cela lui plairait. Quelques jours plus tard, Odette dit à Swann que l'oncle Adolphe était pareil à tous les hommes : il venait d'essayer de la prendre de force.

Swann se brouilla avec Adolphe. Il comprit que la légèreté des moeurs d'Odette était assez connue à Nice. Elle il y avait une sorte de notoriété galante. De l'idée qu'Odette était une créature bonne, analogue aux meilleures qu'il eût connues, il avait passé à l'idée qu'elle était une femme entretenue. Il se demandait quelle réputation elle avait à Nice. Mais il la voyait de moins en moins. Même pour leur rendez-vous du soir, elle ne lui disait qu'à la dernière minute si elle pourrait le lui accorder. Elle voulait d'abord être certaine que personne d'autre ne lui proposerait de venir. Même après avoir fait venir Swann, si des amis demandaient à Odette de les rejoindre au théâtre ou à souper, elle faisait un bon joyeux et s'habillait à la hâte. Swann avait l'air si triste qu'elle ne pouvait réprimer un geste d'impatience en disant : « voilà comme tu me remercies de t'avoir gardé jusqu'à la dernière minute. Moi qui croyais avoir fait quelque chose de gentil. C'est bon à savoir pour une autre fois ! ».

Parfois, au risque de la fâcher, Swann se promettait de chercher à savoir où elle était allée, il rêvait d'une alliance avec Forcheville qui peut être aurait pu le renseigner. Grâce à ses connaissances, Swann pouvait avoir des renseignements sur l'homme avec qui Odette était sortie. Mais savoir ne permet pas toujours d'empêcher. Il était heureux toutes les fois où M. de Charlus était avec Odette. Il ne pouvait rien se passait entre eux. Et M. de Charlus ne ferait pas difficulté à lui raconter ce qu'elle avait fait. Il apprenait alors qu'Odette avait occupé sa soirée aux plaisirs les plus innocents. Quand Odette l'avait abandonné, Swann rentrait chez lui et se couchait en pleurant. Il savait que le lendemain il faudra commencer de chercher à savoir ce qu'Odette avait fait. Cette nécessité d'une activité sans trêve, sans variété, sans résultats, lui était si cruelle qu'un jour, apercevant une grosseur sur son ventre, il ressentit une véritable joie à la pensée qu'il avait peut-être une tumeur mortelle. Il pensait à la mort dans l'espoir d'échapper à la monotonie de son effort. Et pourtant il aurait voulu vivre jusqu'à l'époque où il n'aimerait plus Odette. Swann aurait donné toutes ses relations pour n'importe quelle personne qu'avait l'habitude de voir Odette. Il lui fait pour elles plus de frais que pour des reines.

Il aurait volontiers fait semblant d'être l'amant de la couturière d'Odette. Il aurait accepté de vivre indéfiniment dans les quartiers presque populaires et mener une existence modeste, abjecte, mais douce et nourrie de calme et de bonheur. Autrefois, à tout ce qu'il disait, Odette répondait avec admiration : « vous, vous ne serez jamais comme tout le monde ». Maintenant, toutes les paroles de Swann elle répondait d'un ton parfois irrité, parfois indulgent : « Ah ! Tu ne seras donc jamais comme tout le monde ! ». Un jour, Odette lui déclara qu'elle n'aimait pas son cocher et que son cocher lui montait peut-être la tête contre elle. Alors il prenait un autre cocher quand il allait la voir. Odette s'était refroidie jour par jour à son égard. Swann faisait un crochet, en entrant et en sortant de son cabinet, pour éviter la commode dans laquelle il y avait le chrysanthème qu'Odette lui avait donné le premier soir où il l'avait reconduite et aussi ses premières lettres. De même, il ne voulait plus jamais approcher d'une place en lui : celle où vivait le souvenir des jours heureux. Mais sa précautionneuse prudence fut déjouée un soir qu'il était allé dans le monde. C'était chez la marquise de Saint-Euverte. Elle faisait entendre des artistes qui lui servaient ensuite pour ses concerts de charité. Le baron de Charlus proposa d'aller chez la marquise avec lui mais Swann lui demanda plutôt d'aller voir Odette. Le baron accepta et Swann arriva tranquillisé chez la marquise. Maintenant qu'il était détaché de la vie mondaine, la disposition particulière qu'il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées s'exerçait d'une façon plus constante. Il regarda un des domestiques qui attendait les invités dans le vestibule et le compara à l'exécuteur dans certains tableaux de la Renaissance qui figure des supplices. Il grimpa à l'escalier avec la tristesse de penser qu'Odette ne l'avait jamais franchi. Il aurait préféré grimper les étages malodorants de la petite couturière d'Odette et à aurait été si heureux de payer plus cher qu'une avant-scène hebdomadaire à l'opéra pour pouvoir passer la soirée quand Odette y venait. Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom. Il traversa ensuite un petit vestibule. Il ne restait plus à Swann qu'à pénétrer dans la salle du concert dont un huissier chargé de chaînes lui ouvrit la porte en s'inclinant. Mais Swann ne pensait qu'à la maison où il aurait pu se trouver en ce moment même si Odette l'avait permis. Au spectacle des domestiques succéda celui des invités. Swann les regarda comme des personnages dans un tableau alors qu'ils avaient été longtemps pour lui les amis utiles qui l'avaient présenté au Jockey club et assisté dans des duels. Le général de Froberville le salua en lui faisant remarquer qu'il ne l'avait vu depuis une éternité. Swann s'était avancé, sur l'insistance de Mme de Saint-Euverte, et pour entendre un air d'Orphée qu'exécutait un flûtiste, s'était mis dans un coin. Malheureusement, il avait comme seule perspective deux dames déjà mûres assises l'une à côté de l'autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot. Swann regarda la marquise de Gallardon qui se trouvait à côté de la vicomtesse. Elle lui faisait penser à un orgueilleux faisan que l'on sert sur une table avec toutes ses plumes. Elle était obligée, pour se consoler de ne pas être tout à fait l’égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c'était par intransigeance de principes et fierté qu'elle les voyait peu. Cette pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux des bourgeois pour un signe de race. La princesse des Laumes, qu'on ne se serait pas attendu à voir chez Mme de Saint-Euverte, venait précisément d'arriver.

Pour montrer qu'elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon, où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules alors qu'il n'y avait aucune foule à fendre. Elle resta exprès dans le fond. Elle se tenait debout à l'endroit qui lui avait paru le plus modeste à côté de Mme Cambremer qui lui était inconnue.

Le pianiste se mit à jouer du Chopin. Mme de Cambremer se laissa aller à des impressions délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Mme de Gallardon aperçut Mme de Franquetot à côté de la princesse. Elle força la princesse  à engager la conversation. Elle proposa de l'inviter chez elle. La princesse n'aimait pas à dire aux gens qu'elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d'avoir été privée par une partie de campagne d'une soirée à laquelle elle n'aurait jamais songé à se rendre. Alors elle dit à Mme de Gallardon qu'elle devait se rendre chez une amie. Mme de Gallardon aperçut Swann. Elle trouva cela étonnant : Swann, un juif chez la soeur et la belle-soeur de deux archevêques. La princesse avoua à sa honte qu'elle n'en était pas choquée.

Mme de Gallardon savait que Swann était converti et ses grands-parents également. Mais elle pensait que les convertis restaient plus attachés au judaïsme que les autres juifs, que c'était une frime. Elle demanda son avis à la princesse. La princesse n'en savait rien.

La princesse faisait partie de ces personnes ayant de l'intérêt pour les êtres qu'elles connaissent. Elle était donc accaparée exclusivement par l'idée que Swann était présent. Elle espérait être remarquée par Swann. Mme Gallardon lui dit que Swann était quelqu'un qu'on ne pouvait recevoir chez soi. La princesse il répondit qu'elle devait bien le savoir puisque Mme de Gallardon l'avait invité 50 fois sans que Swann ne vienne.

La princesse quitta sa cousine en éclatant de rire. Elle attira l'attention de Mme de Saint-Euverte qui était restée près du piano. Quand elle la vit, Mme de Saint-Euverte fut ravie. Le général de Froberville vint saluer la princesse. La princesse se moqua des invités en disant que Mme de Saint-Euverte avait dû louer des figurants. Le général perdait pas de vue Mme de Cambremer car il la trouvait jolie à croquer. Mais la princesse trouvait que Mme de Cambremer se mettait trop en avant. Cela ne devait pas être agréable pour son mari. Elle dit qu'elle regrettait de ne pas connaître le mari de Mme de Cambremer sinon elle l’aurait présenté au général. Puis, la princesse se mit à critiquer le mobilier des amis de son amant, Basin, qu'elle devait retrouver dans une soirée. Basin était ami avec les Iéna que la princesse méprisait car c'était de la noblesse d'Empire. Le général trouva que la princesse n'était pas une Guermantes pour des prunes. Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes car elle lui rappelait Guermantes. Il vint la saluer avec des formes mi-artistes, mi-galantes. Mme de Saint-Euverte ne comprit pas les métaphores que Swann avait employées pour complémenter la princesse. Alors Swann les lui expliqua. La princesse se mit à rire aux éclats parce que l'esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa coterie. La princesse dit à Swann que c'était ennuyeux de ne plus le voir car elle aimait parler avec lui. Swann et la princesse utilisaient le même genre de phrase, les mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Swann proposa à la princesse de passer une soirée ensemble. Elle-même lui proposa de venir un Guermantes. Il répondit que Guermantes était presque trop beau pour lui en ce moment car il n'était pas heureux. Voyant l'affreuse Rampillon, la princesse voulut fuir la soirée et demanda à Swann de l'accompagner mais il refusa. Il avait dit à M. de Charlus qu'il rentrerait directement chez lui. Après le départ de Swann, la princesse dit à son mari que Swann était gentil mais il avait l'air bien malheureux à cause d'une femme qui n'était pas intéressante car on la disait idiote. Mais Swann avait dû présenter Mme de Cambremer au général. Il souffrait de rester dans une soirée, enfermé au milieu de ces gens qu'il trouvait bêtes et ridicules. Il souffrait surtout de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais.

Tout à coup, Swann fut bouleversé. En effet un violoniste jouait la petite phrase de la sonate de Vinteuil. Tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d'amour, s'étaient réveillés et lui chantaient éperdument les refrains oubliés du bonheur. En ce temps-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Swann se rappela les becs de gaz qu'on éteignait boulevard des Italiens, quand il l’avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes, dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet- nuit d'un temps où il l'avait même pas à se demander s'il ne de la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu'elle n'avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui. Cette nuit-là appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont refermées.

Il se mit à pleurer. Swann sentait la petite phrase présente, comme une déesse protectrice et confidente de son amour, et qui pour pouvoir arriver jusqu'à lui devant la foule et l'emmener à l'écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de cette apparence sonore. La petite phrase semblait lui dire : « Qu'est-ce cela ? Tout cela n'est rien ». Et il la pensait de Swann se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait dû tant souffrir. Il y avait dans la phrase musicale d'admirables idées que Swann n'avait pas distinguées à la première audition et qu'il percevait maintenant, comme si elles se fussent, dans le vestiaire de sa mémoire, débarrassées du déguisement uniforme de la nouveauté.

La phrase musicale apparut une seconde fois et Swann fut irritée de voir la comtesse de Monteriender, célèbre par ses naïvetés, se pencher vers lui pour lui confier ses impressions avant même que la sonate fût finie. Swann ne put s'empêcher de sourire, et peut-être de trouver aussi un sens profond qu'elle n'y voyait pas, dans les mots dont elle se servit. La comtesse lui dit qu'elle n'avait rien vu d'aussi fort depuis les tables tournantes.

À partir de cette soirée, Swann comprit que le sentiment qu'Odette avait eu pour lui ne renaîtrait jamais et que ses espérances de bonheur ne se réaliseraient plus. Il aurait été content qu'Odette quitte Paris pour toujours. Il aurait eu le courage de rester ; mais il n'avait pas celui de partir. Il s'était remis à son étude sur Ver Meer et il aurait eu besoin de retourner au moins quelques jours à La Haye, à Dresde, à Brunswick. Mais quitter Paris pendant qu'Odette y était et même quand elle est absente était pour lui un projet si cruel qu'il ne se sentait pas capable d'y penser sans pouvoir l'exécuter.

Il se disait qu'on ne connaissait pas son malheur, qu'on n'était jamais si heureux qu’on le croyait. Quelquefois, Swann espérait qu'Odette mourrait sans souffrances dans un accident. Odette lui avait parlé d'un voyage que Forcheville aller faire à la Pentecôte. C'était en Égypte. Swann avait compris qu'elle partirait avec Forcheville. Un jour, Swann reçut une lettre anonyme qui disait qu'Odette avait été la maîtresse d'innombrables hommes parmi lesquels Forcheville et le peintre, de femmes et qu'elle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser qu'il y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre. Il chercha qui cela pouvait être. Charlus  et des Laumes pouvaient avoir des défauts, c'étaient d'honnêtes gens. Orsan n'avait peut-être pas de défauts mais ce n'était pas un honnête homme. Puis Swann soupçonna Rémi. Rémi avait des raisons d'en vouloir à Odette. Il soupçonna aussi son grand-père. Celui-ci avait pu croire agir pour le bien de Swann. Il soupçonna encore Bergotte, le peintre, les Verdurin. Bref, cette lettre anonyme prouvait qu'il connaissait un être capable de scélératesse. Et il continua à serrer la main à tous ses amis qu'il avait soupçonnés, avec cette réserve de pur style qu'ils avaient peut-être cherché à le désespérer.

Swann pensait que les accusations formulées contre Odette dans la lettre n'avait aucune vraisemblance. La vérité que Swann chérissait, c'était celle que lui dirait Odette ; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge. Un jour, et pendant la période de calme la plus longue qu'il eût encore pu traverser sans être repris d'accès de jalousie, il avait accepté d'aller le soir au théâtre avec la princesse des Laumes. En regardant le journal il aperçut un titre : Les filles de marbre de Théodore Barrière. Cela lui rappela que Mme Verdurin avait dit à Odette : « prends garde, je saurai bien te dégeler, tu n'es pas de marbre ». Puis il se rappela une phrase qu'Odette lui avait dite, il y avait déjà deux ans : « oh ! Mme Verdurin, en ce moment il n'y en a que pour moi, je suis un amour, elle m'embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie ». Swann avait accueilli cette phrase comme la preuve d'une chaleureuse amitié.

Il alla chez Odette. Il prit une résolution. Il lui demanda si elle avait eu une relation avec Mme Verdurin ou avec une autre femme. Elle fit le signe que c'était faux. Mais Swann comprit que c'était peut-être vrai. Alors il lui demanda de jurer sur sa médaille de Notre-Dame de Laghet. Il savait qu'elle n'oserait pas se parjurer sur cette médaille-là. Il lui dit que sa colère contre elle ne venait pas de ses actions mais de sa fausseté. Alors elle dit qu'elle ne savait pas si elle avait fait ce genre de choses ou alors c'était il y avait longtemps, sans se rendre compte de ce qu'elle avait fait, peut-être deux ou trois fois.

Les mots « deux ou trois fois » marquèrent à vif une sorte de croix dans le coeur de Swann. Swann voulut donner à Odette plus de soins comme à une maladie qu'on découvre soudain plus grave. Il voulait que la chose affreuse qu'elle lui avait dit avoir faite « deux ou trois fois » ne pût pas se renouveler. Pour cela il lui fallait veiller sur Odette. Il lui demanda avec quelle femme elle avait couché. Elle répondit qu'il ne la connaissait pas et qu'elle avait exagéré, qu'elle n'était pas allée jusque-là. Alors il voulut savoir de quand cela datait. Alors elle lui dit que cela s'était passé au Bois un soir ou Swann était venu les retrouver dans l'île. Elle avait retrouvé une femme qu'elle n'avait pas vue depuis très longtemps. Alors elle dit à Swann qu'il était un misérable car il se plaisait à la torturer. Jamais Swann n’avait supposé que ce fût une chose aussi récente. Il se disait que le vice était quelque chose de plus répandu qu'on ne le croyait.

Swann repensa à quelques lignes du Journal d'un poète d'Alfred de Vigny : « quand on se sent pris d'amour pour une femme, on devrait se dire : Comment est-elle entourée ? Quelle a été sa vie ? Tout le bonheur de la vie est appuyé là-dessus ». Swann avait peur que toute la période de la vie d'Odette écoulée avant qu'elle ne le rencontrât avait été faite d'années particulières et remplie d'accidents concrets.

Souvent les choses que Swann ne connaissait pas, qu'il redoutait de connaître, c'était Odette elle-même qui les lui révélait spontanément. Un jour, Swann demanda à Odette si elle n'avait jamais été chez les entremetteuses. À vrai dire, il était convaincu que non. Elle avait répondu qu'une entremetteuse lui avait proposé un rendez-vous avec un ambassadeur. Une fois Odette lui parla d'une visite que Forcheville lui avait faite le jour de la fête de Paris-Murice. Swann se mit à trembler à la pensée que le jour de cette fête, Odette lui avait envoyé la lettre qu'il avait si précieusement gardée. Elle n'avait pas conscience du mal qu'elle faisait à Swann. Quand Swann avait passé la soirée à chercher Odette, celle-ci était avec Forcheville chez Prévost. Elle avoua donc à Swann que ce soir-là, elle n'était pas allée à la Maison dorée et lui avait donc menti. Ainsi, même dans les mois auxquels il n'avait jamais osé repenser parce qu'ils avaient été trop heureux, elle lui mentait déjà ! Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait été dites autrefois Odette, elle lui avait menti. Cela lui rendait ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher. Mais la présence d'Odette continuait d'ensemencer le coeur de Swann de tendresses et de soupçons alternés. Certains soirs, Odette devenait tout d'un coup avec lui d'une gentillesse dont elle est l'avertissait durement qu'il devait profiter tout de suite, sous peine de ne pas la voir se renouveler avant des années. Il fallait rentrer immédiatement chez elle « faire catleya ». Mais cette tendresse brutale et sans vraisemblance faisait autant de chagrin à Swann qu'un mensonge et qu'une méchanceté. Quelquefois Swann allait dans des maisons de rendez-vous, espérant apprendre quelque chose sur Odette, sans oser la nommer cependant. Les Verdurin s'étaient rendus acquéreurs d'un yacht. Ainsi Odette fit de fréquentes croisières. Une de ces croisières dura près d'un an. Swann se sentait absolument tranquille, presque heureux. Mme Cottard avait voulu rentrer à Paris et Mme Verdurin lui avait rendu sa liberté ainsi qu'au peintre. Swann croisa Mme Cottard dans un omnibus. Elle lui parla d'un portrait peint par Machard qui était très à la mode. Swann lui répondit qu'il ne l'avait pas vu. Mme Cottard trouvait que la première qualité d'un portrait, surtout quand ce portrait coûtait 10 000 fr., était d'être ressemblant et d'une ressemblance agréable. Mme Cottard était embarrassé de parler à Swann des Verdurin. Elle écouta son coeur qui lui conseillait d'autres paroles.

Pourtant elle déclara qu'on avait parlé que de lui lors du voyage avec les Verdurin. Swann fut bien étonné car il supposait que son nom n'était jamais proféré devant les Verdurin.

Elle dit que quand Odette était quelque part, elle ne pouvait jamais rester bien longtemps sans parler de Swann. Mme Cottard rapporte à Swann une parole de Mme Verdurin. Mme Verdurin avait dit : « je ne dis pas qu'Odette ne nous aime pas, mais tout ce que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait M. Swann ». Swann se sentit débordé de tendresse pour Mme Cottard autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu'il éprouvait pour cette dernière, n'étant plus mêlé de douleur, n'était plus guère de l'amour).

Ce que Mme Cottard avait dit à Swann avait rendu Odette plus humaine et plus semblable aux autres femmes. Jadis ayant souvent pensé avec terreur, qu'un jour il cesserait d'être épris d'Odette, Swann s'était promis d'être vigilant et, dès qu'il sentirait que son amour commencerait à le quitter, de s'accrocher à lui, de le retenir. Mais l'affaiblissement de son amour correspondait simultanément à un affaiblissement du désir de rester amoureux. Parfois le nom aperçu dans un journal, d'un des hommes qu'il supposait avoir pu être les amants d'Odette lui redonnait de la jalousie. Mais elle était bien légère. Cette jalousie lui procurait plutôt une excitation agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrouver la France, un dernier moustique prouve que l'Italie et l'été ne sont pas encore bien loin. Quand Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été l'amant d'Odette, il s'aperçut qu'il n'en ressentait aucune douleur et que l'amour était loin maintenant. Il regretta de n'avoir pas été averti du moment où il quittait l'amour pour toujours. Swann revit Odette une fois encore. Ce fût en dormant, dans le crépuscule d'un rêve. Il se promenait avec Mme Verdurin, le docteur Cottard, un jeune homme en fez qu'il ne pouvait identifier, le peintre, Odette, Napoléon III et le grand-père du narrateur, sur un chemin qui suivait la mer et la surplombait. Il semblait alors qu'une nuit noire allait s'étendre immédiatement. Par moments les vagues sautaient jusqu'au bord et Swann sentait sur sa joue des éclaboussures glacées. Odette lui disait de les essuyer, il ne pouvait pas. Swann était confus d'être en chemise de nuit. Il espérait qu'à cause de l'obscurité on ne s'en rendait pas compte mais cependant Mme Verdurin le fixa d'un regard étonné. Mme Verdurin avait de grandes moustaches. Odette le regardait avec des yeux pleins de tendresse et il se sentait l’aimer tellement qu'il aurait voulu l'emmener tout de suite. Tout d'un coup Odette regarda sa montre et déclara qu'elle devait partir. Elle prit congé de tout le monde. Swann n'osa pas lui demander quand il pourrait la revoir. Il éprouvait de la haine pour Odette et aurait voulu lui crever les yeux. Le peintre fit remarquer à Swann que Napoléon III s'était éclipsé un instant après Odette. Le peintre déclara qu'Odette était la maîtresse de Napoléon III. Le jeune homme inconnu se mit à pleurer et Swann essaya de le consoler. En fait, le jeune homme inconnu était le double de Swann. Napoléon III, c'était Forcheville. Une nuit noire se fit tout d'un coup, un tocsin sonna, des habitants passèrent en courant, se sauvant des maisons en flammes. Swann sentait son coeur battre avec violence. Un paysan couvert de brûlures lui conseillait de demander à Charlus où Odette était allée finir la soirée avec son camarade. Le paysan disait que c'était Odette qui avait mis le feu. Swann avait décidé de quitter enfin Paris pour quelques jours. Il avait l'intention d'aller à Combray pour voir Mme de Cambremer et Mlle Legrandin. Il s'était rappelé la soirée de Mme de Saint-Euverte ou il avait présenté le général de Frobervile à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si multiples qu'il n'est pas rare que dans une même circonstance les jalons d'un bonheur qui n'existe pas encore soient posés à côté de l'aggravation d'un chagrin dont nous souffrons. En repensant au rêve qu'il venait de faire, Swann s'écria en lui-même : « dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! ».

Troisième partie : noms de pays. Le nom.

 

Dans ses nuits d'insomnie, le narrateur évoquait le plus souvent sa chambre du Grand hôtel de la plage, à Balbec. Le tapissier bavarois qui avait été chargé de l'aménagement de cet hôtel avait varié la décoration des pièces. La chambre du narrateur contenait des bibliothèques basses, la vitrine en glace, dans lesquelles, selon la place qu'elles occupaient, telle ou telle partie du tableau changeant de la mer se reflétait. Le narrateur appréciait la grâce de la nature telle qu'elle se manifeste livrée à elle-même. Il n'avait pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer. Le narrateur avait retenu le nom de Balbec cité par Legrandin comme une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages, qu'enveloppent six mois de l'année le linceul des brumes et l'écume des vagues ».

Swann avait dit au narrateur que l'église de Balbec était peut-être le plus curieux échantillon du gothique normand. Alors le projet d'un voyage à Balbec mêlait chez le narrateur le désir de l'architecture gothique avec celui d'une tempête sur la mer. Mais le narrateur rêvait également d'Italie. Ses rêves d'Atlantique et d'Italie cessèrent d'être soumis uniquement au changement des saisons et du temps. Il n'avait besoin pour les faire renaître que de prononcer ces noms : Balbec, Venise Florence, dans l'intérieur desquels avait fini par s'accumuler le désir que lui avaient inspiré les lieux qu'ils désignaient. Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en lui le désir des tempêtes et du gothique normand. L'imagination du narrateur lui rendait plus différentes de la réalité les villes de Normandie ou de Toscane ce qui allait aggraver la déception future de ses voyages. Quand le narrateur pensait Florence, c'était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle parce que la ville s'appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-fleurs. Quant à Balbec, c'était un de ces noms où, comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d'où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d'un état ancien de lieux, d'une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites.

Le père du narrateur proposa à sa famille de rester à Venise du 20 avril aux 29 et d'arriver à Florence dès le matin de Pâques. Cela fit sortir ces deux villes de l'espace abstrait dans lequel les avait mises le narrateur. Mais le narrateur tomba malade et le docteur déclara qu'il fallait renoncer au voyage d'ici au moins un an. Le docteur défendit également qu'on laisse le narrateur aller au théâtre car il devait éviter toute cause d'agitation. On devait se contenter de l'envoyer chaque jour aux Champs-Élysées, sous la surveillance de Françoise qui était entrée au service de la famille après la mort de la tante Léonie. Aller aux Champs-Élysées fut insupportable pour le narrateur. Si seulement Bergotte avait décrit les Champs-Élysées dans un de ses livres, sans doute le narrateur aurait désir de les connaître. Quand il découvrait un lieu dans un livre, cela lui donnait une personnalité et le narrateur voulait le retrouver dans la réalité. Mais dans le jardin public des Champs-Élysées rien ne se rattachait à ses rêves.

Un jour, c'est dans ce jardin public que le narrateur entendit une petite fille en appeler une autre sous le prénom de Gilberte et ses souvenirs de Mlle Swann revinrent. Le narrateur la revit et un jour elle l'invita à jouer avec ses amis à une partie de barres. Le narrateur était chagriné quand Gilberte est absente à cause de ses études ou quand elle allait chez une amie. Il y avait aussi les jours de mauvais temps où son institutrice, qui pour elle craignait la pluie, ne voulait pas l'emmener aux Champs-Élysées. Alors, le narrateur ne cessait d'interroger le ciel et de tenir compte de tous les présages. Le narrateur avait remarqué une dame d'un certain âge qui venait par tous les temps aux Champs-Élysées et que Gilberte allait saluer tous les jours. La dame demandait à Gilberte des nouvelles de son amour de mère. Un jour où les Champs-Élysées étaient couverts de neige, Gilberte y alla pour patiner. Ce fut pour le narrateur comme un commencement d'intimité avec Gilberte car les autres camarades étaient absents. Puis les camarades arrivèrent. Le groupe se mit à jouer aux barres et une des petites filles dit au narrateur qu'elle savait bien qu'il voulait être dans le camp de Gilberte. Pourtant ces moments où le narrateur était auprès de Gilberte n'étaient nullement des moments heureux. C'était les seuls moments de sa vie sur lesquels il concentrait une attention méticuleuse sans découvrir un atome de plaisir.

Tout le temps que le narrateur était loin de Gilberte, il avait besoin de la voir pour pouvoir se représenter son image et pour savoir exactement à quoi correspondait son amour. Gilberte ne lui avait encore jamais dit qu'elle l'aimait. Au contraire, elle avait souvent prétendu qu'elle avait des amis qu'elle lui préférait. À l'époque ou le narrateur aimait Gilberte, il croyait encore que l'amour existe réellement en dehors de nous et offrait ses bonheurs dans un ordre auquel on n'était pas libre de rien changer. Un jour, le narrateur était allé avec Gilberte jusqu'à la baraque d'une marchande. Gilberte acheta deux billes. Elle demanda au narrateur laquelle des deux il préférait et il choisit la bille qui avait la couleur des yeux de Gilberte. Alors elle la lui offrit. Elle lui demanda de garder la bille comme souvenir. Une autre fois, le narrateur était toujours préoccupé du désir d'entendre la Berma dans une pièce classique alors il avait demandé à Gilberte si elle ne possédait pas une brochure dans laquelle Bergotte parlait de Racine et qui ne se trouvait plus dans le commerce. Le lendemain, Gilberte Swann lui apporta la brochure qu'elle avait fait chercher. Si Gilberte lui donnait parfois des marques d'amitié, elle lui faisait aussi de la peine en ayant l'air de ne pas avoir de plaisir à le voir.

On ne savait jamais sûrement par quel côté Gilberte viendrait, si ce serait plus ou moins tard, et cette attente finissait par rendre plus émouvants au narrateur, non seulement les Champs-Élysées entiers et toute la durée de l'après-midi, comme une immense étendue d'espace et de temps. Quand Gilberte parlait à la dame âgée qui lisait Les « Débats », elle avait un sourire et un air compassé qui évoquait la jeune fille différente que Gilberte devait être chez ses parents ou dans toute son autre existence qui échappait au narrateur. Swann impressionnait le narrateur comme un personnage historique sur lequel on vient de lire un seul ouvrage et dont les moindres particularités nous passionnent. Les relations que Swann entretenait avec le comte de Paris avaient laissé le narrateur indifférent quand il en avait entendu parler à Combray. Cela prenait maintenant pour lui quelque chose de merveilleux. Swann répondait poliment aux saluts du narrateur quoiqu'il fût brouillé avec la famille de ce dernier. Le narrateur repensait aux années où il s'était rendu ridicule en envoyant demander à sa mère de monter dans sa chambre pour lui dire bonsoir alors qu'elle prenait le café avec Swann.

Le narrateur espérait que Gilberte lui enverrait une lettre quand elle est absente de Paris. Il espérait aussi qu'elle écrirait qu'elle n'avait jamais cessé de l'aimer et lui expliquerait la raison mystérieuse pour laquelle elle avait été forcée de lui cacher son amour. En attendant, il conservait précieusement le livre qu'elle lui avait offert ainsi que la bille d'agate. Le narrateur avait d'abord aimé Gilberte à cause de tout l'inconnu de sa vie dans lequel il aurait voulu se précipiter. Il espérait que Gilberte pourrait devenir un jour l'humble servante, la commode et confortable collaboratrice qui le soir, l'aidant dans ses travaux, collationnerait pour lui des brochures. Quant à Bergotte, ce vieillard infiniment sage et presque divin à cause de qui il avait d'abord aimé Gilberte, avant même de l'avoir vue, maintenant c'était surtout à cause de Gilberte que le narrateur l'aimait. Quand Gilberte l'assurait parfois qu'elle l'aimait moins qu'un de ses amis, moins qu'elle ne l'aimait la veille, parce qu'il lui avait fait perdre sa partie par une négligence, le narrateur lui demandait pardon, lui demandait ce qu'il fallait faire pour qu'elle recommence à l'aimer autant qu'avant et plus que les autres. Le narrateur avait toujours à portée de sa main un plan de Paris où on pouvait distinguer la rue où habitait Swann. Il parlait tout le temps de cette rue à tel point que son père lui demandait pour quelle raison. Il s'arrangeait à tout propos à faire prononcer à ses parents le nom de Swann. Il avait besoin d'entendre sa sonorité délicieuse. Il lui semblait qu'à force de manier, de brasser tout ce qui avoisinait Gilberte, il en ferait peut-être sortir quelque chose d'heureux. La mère du narrateur lui expliqua que la vieille dame qui lisait  « Les Débats » n'avait rien d'une noble car elle était la veuve d'un huissier. Elle pensait que c'était une espèce de folle qui voulait toujours se faire des relations. C'était une faiseuse d'embarras. Le narrateur, pour tâcher de ressembler à Swann, passait tout son temps à table, à se tirer sur le nez et à se frotter les yeux. Son père disait : « cet enfant est idiot, il deviendra affreux ».

Il était très attentif quand sa mère racontait avoir rencontré Swann en train d'acheter un parapluie. Elle faisait semblant d'être en bons termes avec lui alors qu'elle ne voulait pas connaître Mme Swann. La mère du narrateur lui avait dit que Swann était au courant que sa fille jouait avec lui. Les jours où Gilberte avait annoncé au narrateur qu'elle ne devait pas venir aux Champs-Élysées, il tâchait de faire des promenades qui le rapprochaient un peu d'elle. Parfois, il emmenait Françoise en pèlerinage devant maison qu'habitaient les Swann. Mais le plus souvent, quand il ne devait pas voir Gilberte, comme il avait appris que Mme Swann se promenait presque chaque jour dans l'allée des Acacias, il dirigeait Françoise du côté du bois de Boulogne. Il vouait pour Mme Swann ce sentiment de vénération que nous vouons toujours à ceux qui exercent sans frein la puissance de nous faire du mal. Il sut bientôt que les parents de Gilberte n'aimaient pas qu'il joue avec leur fille.

Le narrateur voyait dans le sourire de Mme Swann la bienveillance d'une majesté où il y avait surtout la provocation de la cocotte. Les passants s'arrêtaient devant Mme Swann pour demander qui elle était. Des promeneurs répondaient que c'était Odette de Crécy. Mais il ne fallait pas lui rappeler ses origines. Elle était maintenant Mme Swann, la femme d'un monsieur du Jockey-Club. Le narrateur la saluait en tirant un grand coup de chapeau.. Mais elle ne l'avait jamais vu avec Gilberte et elle ne connaissait pas son nom. Cela la faisait sourire.

Une fois adulte, le narrateur retourna au bois de Boulogne pour retrouver l'idée de perfection qu'il portait en lui. Il voulait avoir de nouveau sous les yeux, la victoria de Mme Swann. Hélas ! Il n'y avait plus que des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus. Il avait espéré revoir les petits chapeaux de femmes si bas qu'ils semblaient une simple couronne. À présent, les chapeaux des femmes étaient immenses et couverts de fruits et de fleurs. Au lieu des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l'air d'une reine, le narrateur adulte voyait des tuniques greco-saxonnes. Les hommes ne portaient plus de chapeau. Toutes ces parties nouvelles du spectacle, le narrateur n'avait plus de croyances à y introduire pour leur donner la consistance, l'unité et l'existence. C'était des femmes quelconques. Le narrateur ne se sentait plus fait pour un monde où les femmes s'entravent dans des robes qui ne sont pas même en étoffe. Sa consolation, c'était de penser aux femmes qu'il avait connues, aujourd'hui qu'il n'y avait plus d'élégance. Hélas ! Dans l'avenue des Acacias, le narrateur revit quelques femmes, vieilles, et qui n'étaient plus que les ombres terribles de ce qu'elles avaient été, cherchant désespérément on ne sait quoi dans les bosquets virgiliens. La nature recommençait à régner sur le Bois d'où s'était envolée l'idée qu'il était le Jardin élyséen de la Femme. La réalité que le narrateur avait connue n'existait plus. Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour plus de facilité. Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! Comme les années.

 

 

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