Humanisme : le Contrat social

21 mai 2020

Histoires de guerres futures.

 

guerres

La guerre est un thème familier en science-fiction, si familier qu'il a contribué à populariser une image négative du genre. La science-fiction parle souvent de la guerre, si souvent qu' il y a de quoi s'interroger. Mais nous rencontrons la guerre dans l'histoire avant de la rencontrer dans la science-fiction. La science-fiction a abordé le problème du comment de la guerre avant de se poser la question du pourquoi. C'est ce qui ressort de toutes les études sur ce thème. Avant la révolution industrielle, la force des Etats était plus ou moins fonction de leur peuplement et l'enjeu principal des guerres était l'annexion de nouvelles provinces. Après la révolution industrielle, la technologie prend place au centre du débat et toute invention nouvelle peut bouleverser les règles du jeu et l'équilibre traditionnel des forces.

Wells avait inauguré le thème de l'invasion extraterrestre dans La guerre des mondes. Il se convertit à l'anticipation « plausible » avec La guerre dans les airs. Mais si le développement de l'aviation est prédit dans ce livre avec beaucoup d'intuition, l'auteur s'intéresse plus au retour à la barbarie qui, selon lui, sera inévitable conséquence d'une telle guerre. Plus spectaculaire est l'invention de la bombe atomique placée dans The World set free (1914), Wells en avait trouvé l'idée dans un livre de Frederick Soddy. Dans ce livre, Wells imagine que la guerre mondiale éclate en 1958 ; la coalition anglo-franco-russe perfectionne ses retranchements alors que les empires centraux allaient la frapper aux yeux et à la tête. Le président français soupçonne ce qui se prépare, mais la première bombe tombe sur Paris. De nouveau, c'est le chaos qui prélude à l'instauration d'un ordre généreux sur un monde unifié.

En 1913, Wells croyait pouvoir écrire que l'Angleterre n'aurait sans doute pas de guerre avec l'Allemagne mais enverrait des troupes pour combattre côte à côte avec les Français et les Allemands aux frontières de la Pologne. La deuxième guerre mondiale avait été prévue mais nul en dehors de Wells n'avait pensé à la troisième. En 1933, Wells avait écrit The Shape of things to come. Dans ce livre, la guerre commençait à Dantzig, l'Angleterre était attaquée par des escadrilles de bombardement et la longueur du conflit (26 ans) causait des ruines immenses.

En gros, la troisième guerre mondiale a suscité en une quarantaine d'années trois principaux genres littéraires. Il y a eu beaucoup de rapports secrets et un certain nombre d'anticipations journalistiques sur la guerre proprement dite. L'avant-guerre immédiate, le comment du déclenchement du conflit, a donné naissance à un genre qui a eu son heure de prospérité : la politique fiction comme Docteur Folamour de Peter George. Enfin, l'après-guerre a été annexé par la science-fiction au nom de l'idée que les ravages causés par les bombes amèneraient fatalement un nouveau Moyen Age ou une nouvelle Préhistoire, sinon la fin de l'humanité.

La science-fiction connaissait la bombe atomique depuis The World set free. Les auteurs ayant une culture scientifique pouvaient la décrire avec des détails plausibles. C'est ce que fit Clee Cartmill dans «Deadline », publié par Astounding en mars 1944. La rédaction ne fut pas peu surprise de recevoir la visite du FBI : on avait cru à une opération d'espionnage. Le déclenchement de la guerre froide, en 1947, lança la vogue des histoires post atomique pour une bonne dizaine d'années.

Elle décrivait un avenir immédiatement possible et répondait à une angoisse présente.

L'assassinat de Kennedy puis la chute de Khrouchtchev montreront les limites du dialogue entre le surhomme et le public se résignera peu à peu à l'idée qu'on ne peut pas sortir de l'histoire.

La description de la guerre proprement dite a suscité une littérature plus diffuse et moins nettement située dans le temps. Ce genre littéraire, en énumérant toutes les contraintes auxquelles devraient obéir une guerre atomique, sature le modèle et finit par faire penser que cette guerre n'aura probablement pas lieu.

L'évolution depuis 1945 est assez claire : la science-fiction n'a plus l'initiative dans la description du comment de la guerre future. La guerre n'est pas seulement un fait historique ; c'est aussi un thème culturel. La science-fiction est à l'origine un genre intellectuel issu de l'utopie et son objectif n'est pas de chanter la guerre mais de la dénoncer comme un désordre et un scandale et de décrire les moyens propres à l'éviter. Dans l'Utopie de Thomas More, le peuple élu vit dans une île abritée du monde par des rivages vertigineux ; il a prévu que son bonheur ferait des envieux, mais il a remis le soin de sa défense à une peuplade belliqueuse, préalablement vaincue par lui et réduite à une situation de dépendance telle qu'il n'a rien à redouter. La science-fiction populaire est apparue entre 1880 et 1900. C'est un genre massivement guerrier. C'est le combat des savants fous et des bons savants autour de l'invention extraordinaire qui peut asservir ou libérer le monde selon l'usage qui en sera fait. C'est aussi le combat des bons et des méchants dans un monde futur où les inventions fourmillent et où l'extraordinaire dispensé à profusion rejoint le bon vieux merveilleux.

La seconde guerre mondiale a changé bien des choses ; le pourquoi de la guerre est désormais un problème. Une science-fiction antimilitariste apparaît avec Gunner cade de Cyril Judd et The Earth war de Mack Reynolds. Chez Bradbury, l'antimilitarisme est une variante de l'anti technologisme. Bien peu d'auteurs pensent que l'agressivité est seulement un fait de culture, que l'homme est né bon, que la violence n'est qu'un effet pervers du progrès. Pour en arriver à cette vision plus radicale, il faut attendre les années 60 et la génération contestataire marquée par la guerre du Vietnam. Certains auteurs donnent la parole à l'adversaire, ce qui permet de créer des effets de points de vue qui ne sont pas seulement ironiques : dans Rêve de fer, Norman Spinrad donne à lire une heroic fantasy écrite par Hitler en personne. Partout prévaut l'idée que la société est monstrueuse et que la guerre est l'incarnation suprême de cette monstruosité.

Certains insistent avec Poul Anderson sur le romantisme de l'engagement ; d'autres au contraire misent tout sur la représentation musclée des durs ; chez eux la guerre n'esr rien de plus que le fonctionnement de la machine guerrière.

Le voisin (Robert Silverberg).

 

1

Michael Holt regarda à travers le hublot de sécurité qui s'ouvrait dans la salle des commandes et aperçut la zone de terre brune d'une centaine de mètres de diamètre qui entourait sa maison puis le début du champ de neige griffé par la silhouette hirsute de quelques rares arbres et enfin la tour métallique qui était la demeure d'Andrew McDermott.

En 70 ans, Holt n'avait jamais jeté le regard sur l'habitation de son voisin sans éprouver un sentiment d'irritation et de haine. La planète était pourtant assez grande alors pourquoi McDermott avait-il choisi d'édifier son tas de ferraille à l'endroit précis où il devait immanquable m'en tomber sous les regards de Holt ?

La propriété de McDermott était assez étendue. McDermott avait insisté pour édifier sa demeure à l'endroit qu'il avait choisi. Holt se dirigea vers le panneau de contrôle des armements et laissa reposer sa main maigre sur un rhéostat rutilant. Cette artillerie lui aurait permis de réduire Andrew McDermott en poudre.

Holt imagina que McDermott l'avait offensé. Alors, il se voyait pénétrer dans la salle des commandes et lancer un ultimatum à l'ennemi. Bien entendu, McDermott répondrait par une décharge de radiation parce que c'était dans sa manière sournoise. En dernier recours, Holt riposterait. Il se voyait, les articulations crispées sur les commandes, lançant avec ferveur décharge après décharge jusqu'à ce que la maison de son voisin soit dévorée par un feu d'artifice infernal.

Ce serait vraiment un moment digne d'être vécu. L'instant du triomphe suprême ! Ensuite, il y aura évidemment une enquête. Les 50 seigneurs de la planète se réuniraient pour discuter des causes de la bataille et Holt expliquerat que son voisin l'avait stupidement provoqué. Et les seigneurs, collègues de Holt, opineraient du chef. Ils rendraient un non-lieu en sa faveur et lui attribueraient la portion de terres de McDermott.

Mais Holt, avec ses 200 ans, n'était qu'un vieil homme fragile et ce rêve éveillé émoussait ses forces. Alors, il prit l'ascenseur qui le ramènerait vers sa famille, cinq étages plus bas.

2

McDermott appela Holt. Cela faisait 50 ans qu'il ne l'avait pas fait. Holt cru que c'était un canular mais voulut savoir ce que son voisin désirait. Il mourrait d'envie de lui déclarer la guerre. Patiemment, il accumulait les armements depuis des décennies. Nul écran au monde n'était capable de résister à l'artillerie qu'il avait assemblée. La voix de robot du secrétaire de Holt se fit entendre pour lui annoncer que McDermott ne voulait rien dire sur ses intentions à un robot mais voulait parler personnellement à Holt. Alors Holt accepta de lui parler. Depuis des années, ils avaient échangé leurs communications par l'intermédiaire de robots. Holt en avait même oublié jusqu'au timbre de voix de son ennemi. McDermott lui demanda d'allumer son écran et sa caméra car il voulait le voir. Mais Holt refusa. McDermott lui demanda de venir le voir. Il voulait mettre fin à leur conflit. Holt lui répondit que tant que son infecte maison se dresserait au-dessus des arbres, il ne pourrait jamais être question de paix entre eux.

McDermott lui dit que quand il serait mort, Holt pourrait faire sauter sa maison si cela lui chantait. Tout ce qu'il lui demandait en échange était de venir le voir. Il avait besoin de lui.

Holt lui demanda pourquoi il ne se déplaçait pas lui-même mais McDermott lui répondit qu'il en était incapable. Alors Holt brancha son écran et sa caméra et il vit McDermott baignant dans un bain nutritif. Il était paralysé car il avait eu une attaque. Il voulait voir Holt encore une fois avant de mourir. Il promettait d'envoyer ses robots de l'autre côté de la rivière et acceptait que Holt se fasse escorter d'une armée s'il le désirait. Il lui promit qu'il ne regretterait pas d'être venu. Pour lui prouver sa bonne foi, McDermott affirma que ses écrans de protection avaient été débranchés. Il exhorta Holt à tirer sur sa maison. Un flot d'émotions envahit Holt il se demanda s'il ne s'agissait pas d'une ruse subtile destinée à provoquer en lui une fatale crise cardiaque.

Mais il visa un arbre situé dans le cercle intérieur de défense de McDermott. L'arbre fut détruit. McDermott l'invita à tirer sur une tour. Holt pensait que son voisin souffrait de démence sénile. Mais il tira tout de même contre un des bâtiments annexes de son voisin.

10 m² du château de McDermott avaient été transformés en bouillie. Alors il accepta de venir voir son voisin.

3

Holt rassembla les membres de sa famille, ses trois femmes, ses fils et ses petits-enfants ainsi que l'état-major de ses robots. Illesréunit dans la grande salle du donjon pour leur annoncer qu'il allait se rendre chez le seigneur McDermott. Ils en furent émus mais avaient trop le sens de la discipline pour émettre une opinion. Holt était un seigneur et sa parole avec force de loi. Il voulut les rassurer en leur disant que McDermott était entièrement paralysé et avait lâché tous ses robots. Holt se rendrait chez McDermott accompagné de quelques robots. S'il ne revenait pas au bout d'une demi-heure, sa famille pourrait venir le chercher et si celle-ci rencontrait de l'opposition, ce serait la guerre. L'instant était critique car la famille de Holt pouvait le déclarer déchu. Le fait s'était déjà produit dans d'autres familles. Mais personne ne fit un mouvement. Il partit en voiture avec huit et de ses robots. Les kilomètres succédaient aux kilomètres. Arrivé à la frontière, il ordonna à un de ses robots de lancer une décharge pour voir si les écrans étaient toujours abaissés. Un arbre fut abattu. Alors Holt put franchir la frontière. Aucune alarme ne vint les avertir qu'ils avaient outrepassé les limites de la propriété. Holt avait l'impression de s'être laissé attirer dans un piège.

Holt n'était jamais venu chez son voisin. Il avait été invité à la pendaison de crémaillère mais avait refusé. Il ne se souvenait même plus de l'époque où il avait quitté sa propriété pour la dernière fois. Il y avait peu d'endroits à visiter dans ce monde, avec ses 50 propriétés de grandes étendues disséminées. Quand il avait besoin de compagnie, ce qui était rare, il avait recours au visiophone. Holt se sentait nerveux compagnie de ses robots gardes du corps.

4

McDermott ouvrit les portes de sa demeure. Holt lui ordonna de les laisser ouvertes. McDermott était au troisième étage et demanda à Holt de le rejoindre. Il traversa une salle obscure où étaient rangées de vieilles armures. Il ne put s'empêcher d'évaluer les frais de transport qui avaient grevé ces objets inutiles, venus de la Terre après un voyage de plusieurs années-lumière. Puis ils pénétrèrent dans une salle ovale percée de fenêtres d'où émanait une odeur putride et nauséabonde de décrépitude et de mort. McDermott était assis au milieu de la pièce, enfermé dans sa capsule vitale. On ne voyait de lui que deux yeux dans son visage ravagé.

Il remercia Holt d'être venu mais Holt n'était pas d'humeur à écouter les divagations de son interlocuteur. Il lui demanda ce qu'il voulait. Alors McDermott lui demanda de le tuer. Holt n'aura qu'à déconnecter son tube d'alimentation.

Il était immobilisé depuis un an et menait une vie végétative dans un appareil. Il pouvait vivre encore 100 ans mais il s'ennuyait. Il demanda à son voisin ce qu'il ferait à sa place. Holt lui dit que s'il voulait mourir il avait qu'à demander à un membre de sa famille de le débrancher. Mais McDermott n'avait pas de famille. Quatre de ses fils étaient morts. Le cinquième était rentré sur Terre.

Ses femmes étaient mortes et ses petits-enfants étaient partis. Ses robots n'avaient pas le pouvoir de le tuer. Alors il dit à Holt qu'il avait gagné la partie et que la victoire lui revenait de droit. Mais Holt refusa de le tuer. Il y avait trop longtemps qu'il haïssait son voisin et il ne voulait pas le faire mourir comme on éteint une lampe électrique.

McDermott ne s'était jamais rendu compte à quel point son voisin le haïssait. Il devinait qu'il allait se réjouir que savoir que son voisin menait une existence de mort-vivant. Il reconnut avoir offensé Holt. Il avait délibérément construit une tour à cet endroit pour blesser son orgueil. Il lui demanda de le punir. Mais Holt refusa. Alors McDermott le traita de démon.

5

Pendant le trajet de retour, Holt était accaparé par l'image de McDermott momifié dans son repaire. Sa famille l'attendait. Nul n'osait formuler une question. Il incombait au seigneur du logis de prononcer le premier mot.

Holt leur dit que McDermott était un vieillard malade qui avait perdu l'esprit offrant un spectacle répugnant et pathétique. Un robot annonça à Holt que McDermott attaquait. Il ordonna à ses robots de prendre des mesures défensives. Il avait compris que son voisin cherchait à le provoquer. Toutes les décharges que lançait McDermott était aisément absorbées. Maintenant, il ne tenait qu'à lui de réduire son ennemi en cendres mais il n'en ferait rien. McDermott n'avait pas compris. Ce n'était pas la cruauté mais le simple égoïsme qui avait retenu Holt de tuer son voisin. Une fois que son voisin serait mort, Holt se demandait ce qui lui resterait à haïr.

Sentinelle (Fredric Brown).

Il était trempé et tout boueux, il avait faim et il était gelé, et il était à 50 000 années-lumière de chez lui. Depuis plusieurs dizaines de milliers d'années, la guerre s'était figée en guerre de position. Les pilotes avaient la vie belle mais c'était aux fantassins que revenait la tâche de prendre les positions et de les défendre pied à pied. Il était en train en contact avec les Autres. Les Autres, c'est-à-dire la seule autre race douée de raison dans toute la galaxie. Le premier contact avec eux avait été établi près du centre de la galaxie alors qu'on en était aux difficultés de la colonisation des 12 000 planètes. Dès le premier contact, les hostilités avaient éclaté : les Autres avaient ouvert le feu sans chercher à négocier ou à envisager des relations pacifiques.

Chaque planète était l'enjeu de combats féroces et acharnés. Les Autres étaient en train de tenter une manoeuvre d'infiltration et la moindre position tenue par une sentinelle devenait un élément vital du dispositif d'ensemble. La sentinelle vit un Autre approcher de lui en rampant et il tira une rafale. La sentinelle frissonna à la vue du corps de l'Autre. C'étaient des êtres vraiment trop répugnants avec deux bras seulement et deux jambes et une peau d'un blanc écoeurant, nue et sans écailles.

Honorable adversaire (Clifford Simak).

Les Fivers étaient en retard. Peut-être n'avaient-ils jamais eu l'intention d'honorer leurs engagements. Le général Lyman Flood demanda au capitaine Gist l'heure qu'il était. Les Fivers avait 13 heures de retard. Les Fivers avaient été complètement déroutés par l'armistice. Au moment de mettre sur pied l'échange de prisonniers, ils s'étaient montrés obtus. Il avait fallu des explications sans fin pour fixer la date du rendez-vous. Ils semblaient ignorer totalement qu'il pût exister un système de mesure du temps et ne rien savoir des mathématiques élémentaires.

Le général dû s'avouer que la Terre n'avait jamais connu déconfiture aussi complète. Des escadrons tout entiers avaient été rayés de la carte et leur effectif était réduit de moitié.

Le général se demandait comment lutter contre ça ? Que faire contre une arme capable d'anéantir un astronef dans sa totalité ? Sur Terre et sur des centaines d'autres planètes appartenant à la confédération galactique, des milliers de savants s'échinaient nuit et jour, à lui trouver une réplique ou à déterminer la nature exacte de l'arme. Peut-être, parmi les prisonniers humains, quelques-uns pourraient-ils leur fournir l'indice qui manquait. Si cet espoir n'avait pas existé, la Terre n'aurait jamais pris la peine de procéder à cet échange.

Le général appela le prisonnier. Le Fiver était en rond et jovial, vêtu de couleurs éclatantes et criardes. Il demanda au général d'attendre car ses compatriotes allaient arriver dans la moitié du temps. Le général se demanda à quoi pouvait bien correspondre la moitié du temps. La minuscule planète où il se trouvait lui semblait plus rébarbative encore que dans ses souvenirs. Stérile, dénuée de toute valeur économique ou stratégique, cette planète présentait toutes les qualifications nécessaires pour servir de terrain neutre et d'emplacement à un échange de prisonniers. Il n'y avait rien qu'une étendue de rocher interminablement plate. C'étaient les Fivers qui avaient suggéré le choix de cette planète et cela aurait suffi à la rendre suspecte. Mais la Terre n'était déjà plus en état de discuter.

Mais les Fivers ne pouvaient donner matière à soupçon. Ils étaient libres de poser leurs conditions et la confédération avait été bien obligée de les accepter. Elle devait être prête quand aurait lieu la seconde manche. Les Fivers n'avait rien exigé. Il avait fallu aux Fivers trois jours de palabres pour expliquer que le patrouilleur et le pilote devaient leur être retournés. Malgré les efforts des psychologues, le prisonnier Fiver ne s'était pas montrés bavards. Son appareil avait été minutieusement examiné, en vain. Le général alla voir le psychiatre pour lui demander demander si tout était prêt. Le psychiatre répondit que tout était prêt depuis longtemps. Le général pensait que les Fivers ne ramèneraient pas beaucoup de prisonniers car tout ce qu'ils avaient à leur rendre était un des leurs et un patrouilleur. Le général pensait que c'était des gens stupides mais le psychiatre lui rappela qu'ils avaient été capables d'apprendre leur langue. Le général rétorqua qu'il avait fallu beaucoup de temps pour leur expliquer leur façon de mesurer le temps. Le général rappela que la technologie des Fivers les avait désorientés. Il ne comprenait pas pourquoi les Fivers n'avaient pas davantage profité de leur victoire car ils auraient pu anéantir les Terriens.

Les Fivers étaient les seuls qui leur étaient tombés sur le dos sans avertissement.

Le psychiatre pensait que les Fivers souffraient d'un complexe d'autodéfense mais tout ce qu'ils demandaient c'était qu'on leur fiche la paix et qu'on ne touche pas à leur planète.

Le général pensait qu'il fallait tâcher de deviner ce que les Fivers avaient en tête.

Les Fivers faisait disparaître les vaisseaux ennemis sans les désintégrer car le phénomène ne dégageait ni chaleur ni éclair. Une autre chose tracassait le général. Quand ils avaient essayé de contacter les autres races qui avaient été battues par les Fivers et quand il leur avait demandé du secours elles leur avaient tourné le dos. Le psychiatre promit au général de présenter un rapport préliminaire sur les prisonniers des qu'ils reviendraient. Les psychologues avaient eu l'idée de présenter au prisonnier Fiver une quantité de planètes stériles et sans valeur en les faisant passer pour l'orgueil de la confédération. Mais le Fiver n'était pas humain. Comment savoir quel genre de planètes pourrait inspirer de l'envie à un Fiver ?

De plus, ces planètes stériles avaient peut-être donné à penser au Fiver que la Terre serait une proie facile. Un astronef rasa le sol de trop près et descendit trop vite. Mais il réalisa un atterrissage impeccable. Tous les hommes se ruèrent hors de leur tente. Le détachement en marche obliqua sur l'aire d'atterrissage d'un pas martial. Le général pensait que la confédération ne se sentirait jamais en sécurité avec les Fivers sur son flanc.

Le sergent Conrad dirigeait la patrouille avec précision et escortait le prisonnier Fiver. Les hommes s'étaient rangés en deux fils parallèles de chaque côté du vaisseau. Un trio de Fivers se présenta devant le général.

Il s'adressa à eux de manière diplomatique. Ils affichaient une mine réjouie et le général avait l'impression qu'ils se moquaient de lui. Il leur offrit à boire. Les chimistes de la terre avaient concocté une boisson pour le prisonnier Fiver qui s'en était imbibé avec un entrain déconcertant. C'était la même boisson que le général offrait au trio. Un des trois Fiver demanda de quoi écrire. Il se mit à dessiner laborieusement et désigna les lignes ondulées qu'il avait dessinées et d'autres lignes en dents de scie. Le capitaine Gist pensait qu'il s'agissait d'un plan de bataille. Ce que le Fiver lui confirma. Le Fiver dessina des flèches et marqua d'un curieux symbole les points de contact entre les deux lignes et traça des croix aux endroits où celles-ci avaient été brisées. Quand il avait terminé son dessin, la flotte aérienne était anéantie. Le Fiver déclara que c'était l'engagement dans le secteur 17. La moitié de la cinquième escadre avait été liquidée ce jour-là. Le Fiver reconnut que c'était une belle défense mais avec une maigre erreur. Il poursuivit sa leçon de stratégie. Il expliqua pourquoi les Fivers avaient perdu alors qu'ils auraient pu gagner en employant des tactiques légèrement différentes. Le général leur dit que s'ils reprenaient les armes, il pourrait se servir des enseignements acquis lors de la dernière bataille. Le Fiver le félicita. C'est exactement ce qu'il voulait. Un autre Fiver rétorqua que les Terriens se battaient bien mais un peu trop brutalement. Dehors, un canon tonna, puis un autre. Le général bondit et se précipita pour ordonner d'arrêter les tirs. Les appareils descendaient vers le camp en formation de vol. Le Fiver leur annonça que les vaisseaux atterrissaient pour ramener les prisonniers. Il leur expliqua que s'ils se battaient si brutalement c'est parce qu'ils n'avaient pas de capteur. Le général répondit qu'ils ne s'étaient jamais battus ainsi. Alors le Fiver proposa d'offrir des capteurs pour que les Terriens puissent mieux jouer la prochaine fois. Le général comprit pourquoi il n'était pas étonnant que les Fivers n'aient pas su ce que signifiait un armistice pas plus qu'ils n'avaient compris ce que signifiait un échange de prisonniers. C'était contraire à toutes les lois du sport. Les Fivers avaient choisi cette planète parce qu'il fallait que tous les astronefs aient la place d'atterrir. Pas un des appareils qui avaient disparu ne manquait à l'appel. Le Fiverde expliqua au général que les capteurs n'abîmaient jamais les gens ni les appareils. Le général comprit qu'avec les capteurs, la guerre disparaîtrait. Désormais, on n'a plus besoin de battre les 10 : il suffirait de les capter. Les guérillas qui duraient parfois des années sur les planètes colonisées n'auraient pu aucune raison d'être : on capterait les indigènes, on les déposerait dans des réserves et on évacuerait la faune dangereuse vers les zoos. Le Fiver demanda s'il fallait encore se battre avec anxiété. Le général le lui confirma et lui demanda s'il trouvait les Terriens aussi doués qu'il le disait. Le Fiver répondit qu'il ne les trouvait pas trop doués mais qu'ils étaient quand même les meilleurs de tous. Cela irait mieux s’ils jouaient beaucoup. Le général sourit.

Mauvais contact (Idris Seabright).

À cause des bombardements de la guerre froide, ils étaient tous un peu sourds. Une jeune femme discutait avec un robot huxley. Elle le trouvait différent des autres parce qu'il lui avait demandé de lui parler franchement. Le robot lui répondit qu'il était un nouveau modèle tout juste sorti du stade expérimental. La jeune femme était la commandante Sonya Briggs, responsable de la porcherie de la zone 13. Les services de l'armée produisaient leur propre nourriture. Sonya s'était inquiétée quand les porcelets nouveau-nés avaient refusé de se nourrir. Ils étaient séparés de leur mère pour être placés dans un enclos muni d'un grand réservoir nourricier et on leur faisait écouter un enregistrement des grognements de la truie et ainsi ils étaient censés se nourrir dès qu'ils l'entendaient. Sonya avait fait des rapports mais personne n'avait su quoi faire. Sonya demanda au robot s'il était vrai que le système de copulation avait été établi par un groupe de psychologues à la suite d'une enquête sur les tensions inter-armes. On s'était aperçu que les marines haïssaient l'aviation, que l'aviation haïssait infanterie et que l'infanterie haïssait la navale au point d'affaiblir l'efficacité générale de la défense. On avait lancé le projet de copulation parce que les relations sexuelles seraient le meilleur moyen de supprimer l'hostilité en la remplaçant par des relations amicales. Le robot lui demanda ce qui s'était passé quand elle avait reçu sa fiche bleue de copulation. Elle s'était rendue au rendez-vous avec son arme. L'homme de l'aviation était lui aussi armé. Ils avaient bu un verre et avaient éprouvé l'un pour l'autre moins d'hostilité (Sonya avait entendu dire qu'on mettait du cannabis dans les boissons servies dans les zones neutres). Sonya s'était injectée un Watson (oestrogène et contraceptif en injection sous-cutanée). L'homme avait lui aussi pris son Watson. Mais Sonya n'avait pas été capable de faire l'amour avec cet homme. Le militaire de l'aviation avait refusé de signer la fiche de contrôle et voulut faire une réclamation. Alors elle avait menacé de faire une contre plainte. Ils avaient discutaillé un moment. Finalement il avait accepté de signer la fiche de contrôle. À la sortie, certains employés de la zone neutre s'étaient doutés de quelque chose. Sonya avait peur que le robot répète ce qu'elle venait de lui confier mais il la rassura en lui disant qu'il était tenu au secret professionnel. Quand Sonya avait reçu sa fiche de copulation suivante, elle était tellement angoissée qu'elle avait demandé à voir un gynécologue. Le docteur lui avait dit qu'elle était en pleine forme. Alors elle était allée voir un robot qui lui avait parlé philosophie. Ça ne l'avait pas aidée non plus. Finalement elle avait volé un Watson au laboratoire. Mais on n'avait jamais découvert qui l'avait prise. Grâce à cette double dose d'oestrogène tout s'était bien passé. L'homme lui avait dit qu'elle était une brave fille et que les Marines étaient des gens bien. Cela avait effectivement aidé à réduire les tensions puisque Sonya avait accepté une requête de l'infanterie facilement. Mais elle avait reçu une troisième fiche bleue de copulation. On avait renforcé la surveillance et elle ne pouvait pas voler une dose de Watson. Le robot comprenait que Sonya avait peur de ne pouvoir copuler avec une seule dose. Elle avait toujours détesté l'aviation et sa troisième fiche était un homme de l'aviation. Le robot lui conseilla de démissionner. Elle s'en offusqua alors le robot s'excusa. Il lui conseilla de se confier directement au sommet. Elle répondit qu'elle ne pouvait pas faire ça. Le robot lui demanda si ses difficultés de copulation lui étaient réellement imputables. Sonya le supposait. Le robot lui demanda si elle aurait éprouvé des difficultés en copulant avec un homme des Marines. Elle en fut offusquée. Mais comme le robot insista elle fut obligée de répondre qu'avec un homme des Marines, elle n'aurait eu aucun problème. Le robot en conclut qu'elle n'était pas fautive. Il réussit à la convaincre que tout était de la faute de ses partenaires car ils lui étaient inférieurs. Le robot lui conseilla de porter sur elle son arme lors de la prochaine copulation si le Watson ne fonctionnait pas.

Elle aurait droit de le tuer car elle n'avait pas à subir une scène aussi pénible par égard pour un imbécile de l'aviation. Sonya pensait que ce ne serait pas très efficace pour l'abaissement de la tension interarmes. Le robot lui répondit que tout ce qui était bénéfique pour les Marines était bénéfique pour la Défense. Elle remercia pour ses conseils. Il lui demanda de laisser une note indiquant son nom, son secteur, son numéro d'identité dès qu’elle aurait abattu son prochain partenaire. Sonya avait l'intention de tuer son prochain partenaire même si elle réussissait à copuler avec lui.

Une fois seul, le robot leva vers le plafond un regard méditatif. Il avait déjà reçu 12 jeunes femmes et leur avait donné à toutes le même avis qu'à la commandante Briggs. N'importe quel robot aurait pu prévoir que le résultat final de ses conseils serait catastrophique pour les Marines. Le robot était atteint d'une défaillance technique et avait provoqué une forme de démence. Il fit entrer le client suivant.

Le porte-guigne (Mack Reynolds).

Bull Underwood, commandant suprême, discutait avec le commandant de l'école militaire terrienne. Le général Bentley lui annonça que depuis que Mitchie Farthingworth était entré à l'école, les choix étaient devenus chaotiques. Le feu éclatait dans les dortoirs et des armes explosaient. Il voulait que ce garçon soit expulsé. Il avait fait une enquête. Mitchie n'y était absolument pour rien. Le commandant suprême ne pouvait pas croire ce que lui racontait le général. Mais le général lui expliqua que l'amiral Lawrence, de l'académie de la marine spatiale avait la même histoire à lui servir. Mitchie avait provoqué aussi des catastrophes dans cette académie. Mais les ennuis avaient cessé dès que Mitchie avait été envoyé chez le général Bentley. Underwood pensait qu'il devait s'agir de sabotage. Underwood ordonna à son robot secrétaire de le documenter sur le cadet Michael Farthingworth. Le robot secrétaire fit son rapport une minute plus tard. Le cadet était le fils du sénateur Waren Farthingworth, président de la commission du budget de la guerre. Il avait intégré Harvard mais les cours avaient été interrompus quand le toit de la salle de conférence s'était écroulé et avait tué la plupart des membres de l'université. Farthingworth avait intégré Yale et deux mois plus tard, les bâtiments universitaires avaient flambé.

Il était entré à l'université de Californie mais il y avait eu un tremblement de terre.

Le général voulait que le commandant suprême intervienne. Il lui proposa sa démission. Il était convaincu qu'on ne pouvait pas être en sécurité dans le voisinage de Farthingworth.

Le commandant suprême ordonne à son robot secrétaire de mettre les meilleurs pyrotechniciens disponibles sur le cas de Farthingworth. Une semaine plus tard, le robot secrétaire demanda au commandant d'écouter le rapport d'un civil. C'était celui du docteur Duclos. Le docteur pensait que Farthingworth était un porte-guigne, un phénomène inexpliqué signalé pour la première fois par les compagnies d'assurances au XIXe siècle. Le docteur estimait que dans la plupart des cas, le subconscient de l'individu cherchait sans le savoir sa propre destruction. Pour contrebalancer l'influence d'un porte-guigne, il fallait constamment auprès de lui une ou plusieurs personnes douées d'une chance anormale. Underwood demanda ce qu'il fallait faire et le docteur lui répondit que les porte-guigne restaient généralement tels qu'ils étaient. Underwood ordonna à son robot secrétaire de lui envoyer Farthingworth. Quand le cadet arriva dans son bureau, Underwood l'inspecta d'un oeil attentif. Il faisait plutôt piètre figure. Il portait d'épais verres de contact. Le lieutenant qui l'avait accompagné jusqu'au bureau d'Underwood fut blessé en sortant du bureau par une porte qui s'était brutalement refermée sur lui. Underwood ordonna à son robot secrétaire de donner la médaille Luna au lieutenant à titre de victimes du devoir.

Il demanda au cadet s'il savait ce qu'était un porte-guigne. Le cadet le savait. Il savait aussi que en avançant en âge, le phénomène empirait. La première fille qu'il avait invitée s'était cassé la jambe. Alors il avait examiné la chose de près. Il avait appris ce qu'était un porte guigne et avait découvert que ce phénomène suivait une progression arithmétique. Chaque année, c'était deux fois pire que l'année précédente. Il s'en remettait au commandant suprême. Le cadet pensait qu'il devait être fusillé. À ce moment-là, les vitres de la fenêtre volèrent en éclats. Le cadet ne se retourna même pas. Le commandant ne voulait pas le fusillé car il était le fils du responsable du budget militaire. Le robot secrétaire avait lui aussi subi l'influence du porte guigne. Il était incapable de parler normalement. C'en était trop pour le commandant qui se leva et tomba. Il ordonna au cadet de s'en aller. Il dit au cadet que ce ne serait même pas une sécurité que de tenter de le supprimer car le régiment y passerait avant qu'on ait réussi à réunir le peloton d'exécution. Mais il eut une bonne idée. Il ordonna au cadet d'accepter une opération hasardeuse susceptible de mettre fin à la guerre. Voilà un siècle que la guerre durait sans qu'aucun des deux belligérants parviennent à s'assurer l'avantage signifiant la victoire.

Le cadet accepta la mission et il reçut l'ordre de partir en direction de Mars. Il devrait se rendre à la capitale. Il n'aurait rien d'autre à faire. Le commandant estimait que la seule présence du cadet suffirait pour que la guerre soit terminée. Le commandant pensa que le seul ennui serait qu'il faudrait rapatrier le cadet une fois la guerre terminée. Alors il songea à le laisser sur Mars en guise de forces d'occupation.

Mars est à nous ! (Alfred Coppel).

Dans son tank, Marrane s'éveilla d'un sommeil agité. Il se sentait abruti par les arrière-effets de la drogue. Corday devrait trouver autre chose à lui donner. Comment pourrait-il conduire des hommes à la bataille quand il se sentait aussi mal. Le sergent Grubich l'appela pour lui annoncer l'ascension du plateau. Il enfila son respirateur et décompressa le tank.

Il leur faudrait prendre contact avant longtemps, sans quoi le groupe de surveillance se délabrerait comme une plante qui sèche sur pied. Le commandant Marrane avait 30 ans et pourtant il se sentait vieux. Il avait eu une pièce de Steinbeck, un des auteurs prohibés. La pièce était intitulée Nuit noires. Il y était question d'envahisseurs au cours d'une guerre aujourd'hui oubliée. Il avait trouvé dans cette pièce une phrase impressionnante qui avait suscité ses cauchemars. Peut-être, était-il sage d'interdire un tel livre aux civils.

Il y avait un relâchement dans le groupe de surveillances puisque un officier avait pu lui prêter un ouvrage de la liste grise sans aucun scrupule. Mais cela faisait 10 mois qu'ils étaient sur Mars à la recherche d'une base Kominform. Il se mettait à apprécier le sable et il y avait quelque chose qui clochait à la base de tout cela.

Marrane pouvait voir s'étirer le reste du groupe qui suivait aveuglément à travers l'interminable désert de sable ferrugineux à la recherche d'un ennemi là où n'était visible qu'un seul âprement gelé. Il vérifia  la route et regarda les cartes. Il nota la position de la colonne avec le jeune Hallerock qui n'était plus que la caricature décharnée de l'officier pimpant qui avait quitté la base de Mars près d'un an plus tôt.

Il pensa que cette patrouille devait se terminer avant longtemps parce que les hommes ne pourraient bientôt plus tenir le coup. Hallerock lui annonça qu'on avait tenté de réparer la radio mais qu'il avait été impossible d'obtenir la base de Mars. Ils n'avaient pas eu de communication depuis trois mois. C'était insanité pur d'avoir envoyé en patrouille une colonne dont seul le Weasel de tête était équipé pour communiquer avec la base. Mais tout l'argent était passé dans l'achat de plutonium et de lithium qui reposait tranquillement dans les obus jadis brillants et aujourd'hui rouillés. Le matériel de tuerie était considérable et seul le matériel de salut était chichement mesuré. Il avait effectué 13 000 km. Marrane demanda combien il restait encore jusqu'à la base de Mars. Hallerock répondit qu'il restait encore 1300 km. Marrane espérait que son groupe n'avait pas été abandonné. Il remercia Hallerock de lui avoir prêté un livre. Tout à coup, le signal d'alerte hurla par tout le labyrinthe d'acier du Weasel. Le sergent Grubich annonça que les Russes étaient justes sur l'autre flanc de la colline. La base Kominform s'étendait en longueur et le groupe allait devoir se disperser au long de la crête pour amener l'ennemi sous son feu. Une attaque par blindés contre une position fortifiée, et sans secours aérien, était toujours mortelle. Marrane se demanda s'il existait encore une base de Mars. Peut-être que les Russes l'avaient rasée. Marrane se sentit vivre pour la première fois depuis près d'un an. Il envoya les éclaireurs. Les éclaireurs virent un char russe arriver avec un drapeau blanc. Mais le règlement était formel : les tuer partout où on les trouvait.

Marrane pensa que son hésitation serait très mal jugée par une commission de loyalisme.

Mais Marrane pensait aussi qu'il pouvait encore changer d'avis et jouer à être Dieu. Il pouvait donner la vie ou la mort il ordonna aux éclaireurs de faire venir les Russes. Il y avait un colonel et un sergent. Il ordonna à Grubish de saisir l'arme du sergent russe. Il ordonna au colonel russe de le suivre dans son tank. Le colonel russe enleva son masque. C'était une femme. Elle devait avoir la trentaine et pourtant elle avait les cheveux gris. Elle parlait anglais. Elle lui demanda pourquoi ils étaient ici. Comme la conversation était enregistrée, Marrane ne voulait pas répondre. Mais finalement, il répondit que la base russe était couverte par ses canons. C'était une réponse conforme à la théorie. Elle comprit que Marrane allait ordonner la destruction de sa masse. Alors elle lui dit que sa compagnie se rendait et qu'il ne pouvait pas les abattre. Mais le groupe de surveillance de Marrane n'était pas habilité à recevoir des rééditions et devait exécuter les instructions : faire sauter la base Kominform.

Alors il dit à la femme qu'il ne pouvait accepter sa reddition. C'était comme si une autre voix que la sienne avait parlé. Surpris lui-même, il sentit sa main se crisper sur son pistolet.

Alors elle lui demanda s'il n'y avait rien qui puisse le toucher. Il répondit qu'elle pouvait toujours essayer car il n'avait pas vu une femme depuis près d'une année. Alors elle déboutonna sa tunique. Il lui dit que cela ne servirait à rien. Elle regarda le livre de pièces de théâtre que Marrane avait laissé sur son lit encore défait. Elle dit à Marrane que Steinbeck était un homme coléreux. Marrane acquiesça. La russe pensait qu'ils étaient venus assez loin pour oublier ce pourquoi ils étaient là. Marrane commença à se demander si la guerre avait sa place ici. Il réalisait qu'il était prisonnier de ce qu'il était. Au moment où la femme se rapprochait de Marrane, Grubish appela pour annoncer que les Russes avaient rasé leur base. Alors Marrane repoussa la femme et elle avoua qu'elle avait détruit la base de Marrane trois jours plus tôt. Il la précipita dehors dans le froid glacial et la traita de catin. Elle répondit qu'elle devait le faire. Mais Marrane avait donné des ordres pour que la base russe soit détruite. La fusée russe avait été également détruite et Marrane pensait que c'était peut-être le dernier lien avec la Terre. Il donna des ordres. Le groupe de surveillance reprit sa formation et repartit pour reprendre sa patrouille.

Les tranchées de Mars (Fritz Leiber).

Le narrateur ne voulait pas prendre les choses du bon côté car il savait que ce que les gens disaient étaient vrais au pied de la lettre. Bientôt, on battrait en retraite et l'ennemi réoccuperait cette pauvre chose défigurée qu'on appelait un objectif. Le pire, c'était le bruit, des hurlements mécaniques dénués de sens lui déchiraient le crâne, au point que ses pensées tournaient en crépitant comme des graines sèches dans une cosse sèche. Il y avait eu un empire galactique, jadis. Le narrateur jouait alors un rôle discret sur l'une de ses planètes bien tranquilles. Peut-être avait-il toujours haï autant ses semblables. Mais avant la guerre sa haine était étroitement tenue en lisière et méticuleusement refoulée.

Il s'avéra qu'ils avaient eu à couvrir la retraite de sapeurs martiens et devaient maintenant s'échapper du mieux qu'ils pouvaient. Le narrateur aida un officier à se relever et l'emmena dans un abri. On lui donna pour cela la médaille du mérite interplanétaire. Le narrateur pensait que sa vie n'avait jamais eu de sens. La seule chose, c'était qu'autrefois la possibilité de se détendre et de prendre de menus plaisirs lui avait permis de feindre que la vie eût un sens.

Il vit un chat à trois pattes qui réclamait de la nourriture. Il pensa que ce chat pouvait chasser seul et s'accoupler avec ses semblables quand il le voulait mais seulement parce que c'était le plus agréable. Le chat ne dirigeait pas sa propre espèce en divinité collective pour l'adorer et il ne s'émouvait à des siècles lumière de son empire. Le chat ne répandait pas humblement son sang sur son autel cosmique. En regardant le chat, le narrateur vit soudain le visage de Kenneth, tel qu'il avait vu pour la dernière fois sur Alpha Centauri. Ils avaient logé ensemble à l'enseigne du Réacteur consumé. La vision s'évanouit vite.

Trois hommes sortirent de la cachette souterraine et l'un de le salua d'un quolibet sans méchanceté sur les boulots peinards. Ils rampèrent vers l'endroit où les éclaireurs ennemis étaient censés se trouver. Le narrateur se demandait pourquoi il avait si peu de haine pour les soldats ennemis. Il pouvait seulement s'émerveiller que les ennemis soient eux aussi dotés d'une intelligence. Une fois, il avait vu un ennemi échapper à la mort il avait eu envie de lui faire un signe amical. Mais il haïssait les hommes qui combattaient côte à côte avec lui car ils faisaient partie du même misérable essaim galactique que lui-même, menteur et idolâtre de soi.

Autrefois, il y avait les soupapes de sûreté et les amortisseurs qui rendent la vie supportable et aussi l'illusion d'un but. Maintenant, il n'y avait rien, et tout le monde le savait. Le narrateur tremblait de colère. Tuer au hasard servirait au moins à manifester ses sentiments.

Mourant de sa main, peut-être les ennemis comprendrait-il l'espace d'un instant leur propre hypocrisie malfaisante. Il se rendit compte qu'il avait fait feu sur le soldat trapu qui l'avait plaisanté avant de s'éloigner en rampant. En réalité, il avait tiré sur une araignée qui allait tuer le soldat. Le narrateur se sentit comme un petit animal grégaire au sein d'une horde de lemmings courant à travers la galaxie et c'est ainsi qu'il vivrait. Mais le soldat fut abattu par un petit objet noir qui tombait en fendant la brume. Le narrateur se mit à rire en regardant le soldat blond ambitieux qui avait pour la guerre un intérêt exceptionnel. Le narrateur pensait qu'il y avait quelque chose d'abstrait et d'impersonnel, qui réconfortait, dans l'idée qu'on était ainsi uni avec un grand nombre d'autres hommes, non par quelque but commun, mais simplement parce qu'on appartenait au même monstre, un monstre si grand qu'il pouvait facilement faire office de destin et de nécessité.

Le narrateur se sentait aiguillonné sans considération et sans échappatoire au sein de ce monstre. Il suffoquait. Il revit le visage de ses amis dans la vaste étendue de ciel aux nuages fantastiques qu'il avait devant lui. Ils renfermaient tous la quintessence de l'individualité. Le narrateur était plein de remords. Comment avait-il pu les abandonner ? Il se rendit compte de l'abîme qui le séparait du soldat blond. Ce soldat était vraiment persuadé que leur mission était importante et noble. Tout était bien clair. Et cette clarté n'échapperait plus au narrateur. Par une seule action, il allait se couper de la meute galactique, se lier pour toujours aux visages apparus dans le ciel. Un des soldats lui ordonna de venir. Le narrateur tua le soldat blond. Il cacha le corps et se joignit à une autre unité. Le narrateur était officier maintenant. Les soldats ne l'aimaient pas. Ils le trouvaient froid. Il était retourné dans sa ville. Il y avait un orateur devant un petit rassemblement qui appelait à l'action. Le narrateur trouvait que cet orateur tenait des propos inutiles. Il fut saisi d'un profond émoi. Le visage de ses amis était proche et plein de confiance. Il lui sembla voir son propre visage qui lui rendait son regard insatiablement avide.

Votre soldat jusqu'à la mort (Michael Walker).

Le jour qui marqua la fin du conflit, le commandant d'infanterie de troisième classe RB1079AX avait conduit des hautes terres de l'Ouest, une colonne d'infanterie lourde à la rencontre des ennemis de ses maîtres.

Il luttait corps à corps aux côtés de ses soldats. Il relayait les commandements à sa phalange décimée. À la fin, le super commandement avait lancé l'ordre de cesser le combat. Devant lui une créature ennemie abaissa son arme et s'éloigna. Les soldats regagnaient lentement leur zone de repli. Les pertes avaient été lourdes. Si les forces de l'Homme avaient lancé une contre-offensive, le combat aurait pu durer un jour de plus. Mais jamais la guerre n'avait laissé place à la vengeance au point de sacrifier une position satisfaisante à un argument de caractère affectif. Il se dirigea vers le nord et croisa un soldat blessé qu'il connaissait. Un soignant qui passait vaporisa sur le plastron du soldat blessé un jet de peinture fluorescente pour le signaler comme irrécupérable. Le commandant aurait voulu sauver ce soldat mais la tache de peinture disait non. Il poursuivit son chemin.

Une heure  plus tard, il avait rassemblé les restes épuisés de sa phalange dans la zone de repli et diffusé un rapport sur la situation actuelle au super commandement. Il contempla les survivants et entendit les cris des blessés récupérables. Une formation de vaisseaux apparut à l'horizon. Il conduisit ses hommes jusqu'aux vaisseaux. Au-dessus de l'horizon, il y avait un transport de troupes ennemies gravitant sur la même orbite. Le major général Blackwood était installé derrière un bureau lisse et nu. Face à lui se trouvait un petit homme en civil qui tenait sur ses genoux un porte-documents. Il y avait aussi une femme qui se penchait anxieusement vers eux. Le général leur annonça que la fin de la guerre avait été proclamée. Aussi, il ne comprenait pas la visite de Mr Chalmers. Chalmers répondit qu'il était là en mission envoyé par Terra Central. On l'avait chargé de mettre l'impératrice au courant de certains aspects diplomatiques de la paix trop délicats pour les communiquer directement. La paix n'était nullement décisive. Il n'y avait eu aucune capitulation. La Terre avait été sauvée mais Mars avait été sacrifiée. Il y avait eu deux milliards de morts. Le général répondit qu'il espérait qu'ils avaient été vengés. Comme les deux belligérants avaient été mis sur un pied d'égalité, cela avait mis fin à la guerre et des traités avaient été signés. Le général affirma que son armée avait perdu plusieurs millions de soldats. Chalmers répondit que la race humaine se retrouvait avec 5 milliards de soldats sur les bras et pas une seule guerre. Terra Central avait ordonné leur destruction. Chalmers avait été envoyé pour rendre cette directive moins arbitraire. L'impératrice parla avec Chalmers. Elle ne comprenait pas pourquoi cet expédient était nécessaire. Elle demanda pourquoi on ne pouvait pas déconnecter ces hommes et les rendre à la vie civile. Les Kreekal possédaient une société en forme de ruche. Les guerriers étaient conditionnés au combat depuis la naissance. Jamais l'humanité n'avait eu à faire face a une opposition de ce type. La quasi-totalité de l'élément mâle de la race humaine avait dû être mobilisée au service de l'Homme. Ils avaient été conditionnés depuis la naissance. L'ensemble des tendances affectives avait été canalisé dans une direction unique : la destruction du guerrier Kreekal. Ils ne pouvaient éprouver qu'un seul sentiment : la haine du Kreekal.

Ils étaient la réplique exacte du guerrier Kreekal. Ils étaient considérés comme des machines conçues pour l'exécution d'une seule tâche. Avec la fin de la guerre, cette tâche avait cessé d'exister. Leur vie était devenue sans objet. L'impératrice demanda pourquoi on leur avait fait cela. Le général pensait que l'ennemi possédait une aristocratie peu nombreuse et une énorme classe ouvrière dépourvue de conscience. Ils étaient faits pour travailler ou en temps de guerre pour tuer. Dans les deux cas aucune émotion véritable n'intervenait. Il considérait que pour l'être humain le problème était de supprimer l'éventail de passions pacifiques : l'amour, l'ambition, les activités sociales. L'impératrice demanda si les hommes ne pouvaient pas être reconditionnés. Le général répondit que c'était impossible. Il pensait que le facteur de base qui caractérisait toute société ordonnée était l'instinct sexuel et son accomplissement. Mais les soldats ne connaissaient aucune motivation sexuelle au sens ordinaire du terme. Ils avaient donc été conditionnés de telle façon que pour eux, un soldat était une partie comme un autre du matériel militaire ceci pour éviter l'homosexualité. Il ne restait plus qu'à leur fournir des femmes à intervalles réguliers. Une seule femme pouvait servir à un grand nombre de soldats. Mais ils ne reconnaissaient pas à leur partenaire sexuel le statut d'être humain. D'ailleurs, ils ne se reconnaissaient pas eux-mêmes comme des êtres humains. L'impératrice trouva tout cela affreux. Chalmers expliqua à l'impératrice que personne ne devrait jamais savoir ce qui s'était passé. La race humaine avait pu être préservée grâce à cette horrible chose qu'ils avaient accomplie. Le nouveau slogan était la coopération et la coexistence avec les Kreekal. Les soldats de Terra Central ne pourraient donc survivre à un tel bouleversement.

Ils ne pouvaient plus être pris en charge et devaient être détruits.

Mais l'impératrice refusa que l'on parle des soldats comme s'ils étaient des simples machines. Le général était d'accord avec l'impératrice et reprocha à Chalmers sa volonté d'écarter les soldats de la race humaine. Chalmers répondit qu'ils n'avaient pas les moyens d'entretenir 5 milliards d'individus improductifs. S'ils n'étaient pas détruits, ils mourraient de faim. L'impératrice proposa de donner aux soldats une compagne. Mais le général répondit que les guerriers ignoraient ce qu'était l'instinct de reproduction. De plus, il restait suffisamment d'hommes normaux. Le général avait fait venir un soldat pour que l'impératrice puisse lui parler.

Le commandant d'infanterie de troisième classe RB-1079AX avait reçu l'ordre de se présenter à l'état-major du général. Deux hommes qu'il ne connaissait pas vinrent le chercher. Il se mit au garde-à-vous. Il se rendit compte que l'un des deux ressemblait à une espèce de femelle. Il n'avait jamais vu jusqu'à présent de femelle en compagnie d'un homme. Il trouvait qu'elle était vêtu d'une tunique surprenante. Il avait rarement eu l'occasion de voir une femelle qui portait des vêtements. De plus, ses jambes étaient dépourvues de toison et elle portait sur la tête une abondante excroissance chevelue. Alors il supposa qu'elle appartenait peut-être à une espèce particulière aux Hommes. Il attendit d'avoir d'autres éléments pour confirmer sa théorie. Contre toute attente, la femelle se tourna vers lui et lui parla. Elle lui dit qu'il était un homme magnifique élan fut surpris. Il prit un téléphone et demanda le numéro de l'hôpital. Il croyait que la femme était malade. Il avait vu de l'eau dans ses yeux. Le général lui retira le téléphone des mains. Il lui expliqua que l'homme et la femelle allaient sans doute vouloir lui poser deux ou trois questions. Il lui demanda de s'efforcer de répondre de son mieux. Le commandant accepta. La femme lui demanda comment il s'appelait et il donna son numéro de matricule. Elle lui demanda s'il serait toujours un soldat et il répondit qu'il le serait jusqu'à la mort. Alors elle lui demanda ce qui arriverait si il n’y avait plus de guerre et il ne répondit rien. Le général ordonna au commandant de se retirer.

L'impératrice demanda si le commandant avait un grand uniforme et le général répondit que l'uniforme de parade symbolisait la jonction entre les sphères militaire et sociale. Il n'y avait pas de sphères sociales s'agissant des soldats. Elle avait trouvé le commandant stupide. Le général répondit que pas une personne sur 10 000 ne pouvait soutenir la comparaison avec le commandant. Il demanda l'impératrice de le laisser seul avec Chalmers. Le général lui dit qu'il ne pouvait pas laisser mourir les soldats mais Chalmers lui répondit qu'ils le pouvaient tous. C'était leur devoir.

 

La première et dernière demeure (Joseph Wesley).

Le sénateur Grimes entra dans le bureau de l'amiral Burkens, sans y être invité. Il était une caricature délibérée de l'Amérique d'avant la guerre civile. Ses cheveux blancs soigneusement brossés en arrière étaient une curiosité historique. On le tenait pour l'un des trois ou quatre hommes les plus puissants de l'univers connu. Burkens administrait l'hôpital militaire du Centaure. Il demanda au sénateur pourquoi il était venu sans se faire annoncer. Le sénateur avait aidé à la fondation de l'hôpital militaire. Burkens précisa qu'il s'agissait d'un centre de rééducation et pas d’un hôpital. Le sénateur s'était arrangé pour que Burkens puisse écarter les gens qui cherchaient à le contacter en les obligeant à suivre des voies hiérarchiques y compris les législateurs ordinaires. Le sénateur n'avait pas le temps d'organiser un comité d'enquête législative alors il avait forcé la porte de Burkens grâce à sa carte d'identité bleue. Burkens s'occupait du fils du sénateur. Il s'attendait donc à voir Grimes. Il lui dit que son fils allait bien et pourrait reprendre le combat dans les trois mois à venir. Le fils du sénateur était d'accord pour entreprendre de reconquérir les planètes capturées. Il s'était porté volontaire pour aller combattre les Kwartah. Burkens était chargé de remettre de jeunes épaves humaines en état de combattre. Il dit au sénateur que son fils savait parfaitement à quoi il s'engageait. Il devait savoir qu'il aboutirait dans ce centre de rééducation. Le sénateur demanda pourquoi son fils devait reprendre le combat. Burkens répondit que personne ne l'obligerait à retourner au combat mais que le jeune homme voudrait y retourner. Burkens emmena le sénateur voir son fils. Ils discutèrent de la guerre intersidérale. Les Kwartah avait conquis 27 des planètes possédées par les Terriens.

Burkens expliqua au sénateur que pendant les premiers jours de rééducation, les patients ne pouvaient être observés que par le moyen d'un écran. Le sénateur put voir son fils sur l'écran. Celui-ci se tenait debout près d'un arbre. Il était entièrement nu. Il suçait son pouce. Il pleurait. Burkens expliqua au sénateur que son fils ne pouvait pas encore se rappeler son passé. Le sénateur était choqué de voir son fils sans vêtements. Alors Burkens expliqua que chaque patient arrivait dépourvu de facultés intellectuelles et d'habitudes de propreté. Il n'y avait pas assez de personnel pour changer les couches de 57 000 patients. De plus, il n'était pas question de laisser une infirmière en compagnie de Jim, le fils du sénateur. Au début du processus de guérison, toute excitation était à proscrire. Les jeunes patients masculins étaient prompts à se rappeler qu'ils étaient des hommes. Tous les patients se trouvaient dans un état de totale hébétude. Le sénateur n'était pas au courant des procédés de rééducation. Il n'avait pas le temps d'essayer de comprendre ce que faisaient les experts. Il s'était imaginé que les dommages étaient purement physiques.

Burkens expliqua au sénateur comment les soldats arrivaient à gagner. Tout d'abord, on leur montrait une bande au cours de leur entraînement avant leur admission définitive. Ils étaient soumis à des tests physiques et psychologiques. Burkens montra la bande au sénateur. Burkens avait été le premier cobaye du programme. La bande montrait son entraînement. Toute cette affaire remontait au XXe siècle quand un idiot s'était dit que les mammifères devaient pouvoir respirer sous l'eau aussi bien que dans l'air, à condition que la pression soit assez élevée pour accroître le pourcentage d'oxygène dissous dans des proportions suffisant à assurer la vie. Mais les premiers sujets étaient morts parce qu'ils n'étaient pas arrivés à éliminer suffisamment de gaz carbonique.

Les scientifiques avaient conclu qu'il fallait utiliser l'ordinateur le plus compact et le plus perfectionné jamais conçu et l'installer à l'intérieur même de l'appareil de combat. Cet ordinateur, c'était le cerveau humain connecté à un appareillage unique et très fragile : le corps humain.

Sur la vidéo, le sénateur pouvait voir que Burkens avait été préparé à respirer dans l'eau salée. Les pilotes étaient introduits dans une sorte de matrice artificielle car cette matrice était capable de résister à des décélérations extraordinaires. Mais il leur fallait donc pouvoir respirer dans cette matrice composée d'un liquide spécial. Burkens expliqua au sénateur que son fils avait passé plusieurs centaines d'heures dans une sphère humide avant sa première mission de combat. Burkens proposa au sénateur de lui montrer une vidéo dans laquelle on voyait son fils au combat.

Burkens expliqua au sénateur que le vaisseau de son fils avait été frappé par un missile qu'avait lancé sa quatrième victime. Son vaisseau avait été détruit. La matrice artificielle dans laquelle il était plongé avait été automatiquement éjectée. Le sénateur ne pouvait pas croire que c'était cet engagement qui avait amené son fils au centre de rééducation.

Burkens lui expliqua qu'un second vaisseau avait récupéré son fils. La bataille avait duré cinq jours. Mais quand la bataille fut finie, Jim ne voulut pas retourner au vaisseau porteur. Alors son chasseur se mit en procédure automatique. Burkens expliqua au sénateur qu'après quelques jours de combat, les pilotes étaient très attachés à leur capsule-matrice. Ils avaient été soignés et protégés au milieu d'un enfer de destruction. Ils ne supportaient plus l'idée de devoir naître à nouveau. C'est une fois sorti de sa matrice, que le pilote entrait en état de choc.

Après quoi, il retrouvait la mentalité et le comportement d'un nouveau-né. Mais la guérison était assez rapide cependant. Jim pourrait bientôt reprendre le combat. Burkens promit au sénateur que Jim ne serait pas obligé de le faire. Mais dans les faits, les pilotes suppliaient qu'on les renvoie au combat. Le désir du retour à la matrice était presque plus fort que les pulsions sexuelles. L'expérience avait montré qu'il fallait accorder aux pilotes qu'un maximum de trois combats. Parmi les pilotes qui avaient été envoyés au combat une quatrième fois pour protéger une planète frontière, par un sur cent ne s'était remis. Burkens faisait partie de ce faible pourcentage et c'était pourquoi il dirigeait ce centre de rééducation et n'avait plus le droit de remonter dans une capsule. Burkens savait que Jim pourrait reprendre le combat et il l'enviait. La seule possibilité pour Burkens de piloter une cinquième fois dans la matrice été que les Kwartah attaquent le centre de rééducation. Même si cela signifiait qu'il ne pourrait jamais guérir de son cinquième combat.

Hymne de sortie du clergé (Fredric Brown).

Le roi a perdu sa reine. La guerre a été longue et dure mais étant donné que la reine des Noirs a disparu en même temps, cette perte n'entraînera pas la perte de la guerre. On pouvait percevoir dans la voix du roi la crainte d'une défaite. Les soldats sont prêts à mourir pour le défendre. Les cavaliers du roi ainsi que ceux des Noirs étaient tous morts. L'évêque Thibault combattait mais ne savaient pas pourquoi. C'était le signe avant-coureur de l'hérésie. Il avait cessé de croire en Dieu et en était venu à ne plus croire qu'à des dieux pour lesquels les soldats n'étaient que des pions. Il croyait que les soldats n'étaient pas maîtres de leur progression. Il croyait que les Blancs ne représentaient pas forcément le bien et les Noirs le mal. Il pensait qu'à l'échelle cosmique, il importait peu qui gagnerait la guerre. L'évêque mourut courageusement transpercé par la lance d'un cavalier noir. Mais il se passait quelque chose. La tour, qui au commencement était du côté de la reine, glissa vers le roi noir du mal, l'ennemi. Ils avaient gagné ! Et une voix venant du ciel dit calmement : « échec et mat ». Puis tout à coup, la terre elle-même bascula et un des côtés du champ de bataille se souleva. Les blancs et les noirs mêlés se retrouvèrent dans une boîte monstrueuse comme une tombe commune où gisaient déjà les morts.

La ville (Ray Bradbury).

La ville attendait depuis 20 000 ans. Les rivières avaient disparu. Les vents qui avaient été violents étaient devenus sereins et les nuages qui avaient couru déchiquetés dans le ciel, flottaient maintenant comme une blancheur paresseuse. Il n'y avait plus de bannière sur les tours. Il n'y avait plus d'empreintes digitales sur les poignées de portes et plus un papier sur les trottoirs. La ville attendait. Les saisons passaient de la glace au feu pour revenir à la glace.

Par un après-midi de l'été, la ville cessa d'attendre. Dans le ciel, apparut une fusée. Elle se pose à 50 m du mur d'obsidienne. La ville dégagea des narines secrètes dans ses murs noirs pour aspirer les auteurs des prés, de météores et de métal chaud. Elle sentit l'odeur de la fusée. Ce renseignement impressionna une bande qui glissa dans une fente. Un calculateur se mit à battre comme un métronome. Il y avait neuf individus. Le message fut instantanément imprimé sur une bande. Les astronautes pensaient être dans une ville morte. Mais la ville entendit leurs conversations. La ville enregistra l'odeur de sueur des astronautes. Les données s'inscrivirent sur des bandes. Un des astronautes était inquiet et voulait retourner à la fusée. Mais le capitaine refusa. Malgré tout, Smith, l'astronaute inquiet avait le sentiment d'avoir déjà vu cette ville. Mais cette planète était à des milliards de kilomètres de la Terre. La ville entendit les pas des astronautes et accéléra la machine. Une vapeur fraîche souffla sur les envahisseurs. Ils furent réconfortés par l'odeur de l'herbe verte. La contre-manoeuvre de la ville avait réussi. La ville dégagea ses yeux de leurs brumes. Smith vit les fenêtres bouger. Il retourna dans la fusée car il ne voulait pas tomber dans le piège. Les autres astronautes se moqua de lui. Grâce à ses pavés, la ville pesa les envahisseurs. À présent, la ville était complètement éveillée. La ville devait accomplir une tâche ultime. Une trappe s'ouvrit dans la chaussée. Le capitaine disparut et les autres ne s'en aperçurent pas.

Le capitaine fut entièrement découpé au rasoir et de grands microscopes à cristal scrutèrent les fibres musculaires et des doigts mécaniques sondèrent le coeur qui battait encore.

Les hommes couraient après Smith en criant. La ville avait réussi à analyser entièrement les hommes qui venaient de l'envahir à partir du corps du capitaine. C'étaient les ennemis que la ville attendait depuis 20 000 ans. C'étaient les hommes que la ville attendait pour exercer sa vengeance. La ville avait réussi à analyser le fait que c'était des hommes de la planète Terre qui avaient déclaré la guerre à Taollan 20 000 ans auparavant et qui avaient gagné. Ils avaient laissé une maladie puis ils étaient partis. Les machines de la ville reconstituèrent le capitaine avec des organes de cuivre, de laiton, d'argent, d'aluminium, de caoutchouc et de soie. Le faux capitaine apparut sur la chaussée et tira sur Smith qui tomba. Il dit aux autres astronautes qu'il avait quelque chose d'important à leur dire. Il leur annonça qu'il était la ville, La ville qui avait attendu 200 siècles le retour des fils des fils des fils. Il leur expliqua que la ville avait été construite par les derniers survivants de cette planète et le nom de cette ville était vengeance. La ville avait été créée pour être une antenne capable d'analyser tous les futurs voyageurs de l'espace. Deux autres fusées s'étaient posées sur son sol. Comme ses occupants n'étaient pas des Terriens, ils purent repartir sains et saufs.

Le capitaine annonça que la vengeance serait exécutée jusque dans ses moindres détails. La chaussée s'ouvrit les hommes tombèrent en hurlant. Ils eurent le temps de voir l'éclat des bistouris qui venaient à leur rencontre.

La ville construisit des répliques des astronautes et les laissa repartir dans la fusée. Ils allaient pouvoir retourner sur la Terre. Ils chargèrent les bombes à maladie sur la fusée. Ces bombes seraient jetées sur la Terre.

Progressivement, la ville se mit à jouir du luxe de mourir.

La guerre est finie (Algis Budrys).

Frank Simpson attendait l'heure du départ compte tenu de vol. Le froid soleil de Château luisait faiblement au travers des nuages de cristaux de glace. La file des hommes s'étirait entre le bord du plateau ou étaient érigés les treuils et les rangées de bidons, au pied de la coque. Les bidons passaient de main en main, jusqu'au vaisseau. Des malades ou des mourants s'éloignaient parfois en titubant jusqu'à l'endroit qui leur était assigné et s'y écroulaient. Certains avaient participé au transport du carburant depuis l'usine. Simpson se souciait peu que les hommes meurent. Il n'était là que pour le vaisseau. Bientôt, ce serait à lui d'agir.

Il n'était pas excité à l'idée du voyage qui l'attendait. Depuis sa naissance peut-être, cette impulsion avait été là, dominant toute chose. Chacun des hommes qui se trouvaient sur le plateau l'avaient ressenti de la même façon. Mais seul Simpson allait partir et il n'en éprouvait aucun sentiment de triomphe.

Il était né à la ville de Château il songea qu'il lui eût été difficile de naître ailleurs. Il se souvenait de son gîte familial sans le moindre sentiment d'affection. C'avait été un endroit douillet et confortable. Le souvenir de la ville entraîna celui de son père. Il lui avait dit que ce serait sa génération qui achèverait la construction du vaisseau et qu'il pourrait en être le pilote.

Il avait fallu des générations pour construire le vaisseau et des générations pour apprendre à le construire. Il avait fallu parcourir la planète en quête d'une source de carburant. Bien souvent, le carburant avait tué ceux qui le maniaient sans que l'on sût pourquoi. Année après année, le vaisseau avait été érigé sur le plateau, au point de convergence des pistes des wagons venus des mines et des forges où les hommes luttaient contre le métal fondu dans les creusets. L'une après l'autre, les pièces avaient été hissées au flanc du plateau où l'on avait choisi de construire le vaisseau parce que l'air était plus ténu, à plus de 1000 m d'altitude.

Wilmer Edgeworth s'approcha tenant le coffret de métal rouillé, soigneusement scellé. Il le donna à Simpson. Il lui demanda pourquoi il partait. Simpson pensait que cet homme était fou. Mais il lui répondit qu'il partait parce que le vaisseau était là et que des générations s'étaient éreintées pour qu'il puisse partir. Simpson lui demanda pourquoi il posait de telles questions. Edgeworth lui dit qu'il ne savait pas. Mais il pensait que quelque chose n'était pas normal. Il ne savait pas pourquoi on faisait tout ça. Personne ne comprenait pourquoi on avait bâti ce vaisseau. On avait trouvé des villes comme Château mais beaucoup plus petites. Il y avait des petits hommes qui les habitaient. Des hommes qui ne mesuraient pas plus de 10 cm. Il avait visité l'ossuaire. Il avait découvert que leurs ancêtres étaient les plus petits qu'eux. Mais pour Simpson, seul le vaisseau comptait. Alors Edgeworth demanda à Simpson de l’excuser.

Les hommes regardaient le vaisseau. Personne ne regarda Simpson. Seul le vaisseau intéressait les gens.

À l'intérieur du vaisseau, il y avait une machine massive et complexe. Des câbles lourds reliaient le moteur au générateur. Nul ne connaissait leur fonction. Ils avaient été mis en place durant des années. Au-dessous du compartiment principal se trouvaient les moteurs avec leur épaisse cuirasse de plomb. Simpson avait demandé à quoi cela servait-il. Mais le chef d'équipe n'en savait rien. Il savait simplement que le vaisseau ne serait pas comme il fallait sans cela. Simpson s'installa et ajusta les courroies sur sa poitrine et sur ses hanches. Il s'aperçut que les instruments se trouvaient exactement à la portée de ses doigts. Ses doigts coururent sur une rangée de boutons et le vaisseau décolla. Il carbonisa les hommes couchés sur le plateau.

Simpson fut surpris par l'aspect du ciel. Il n'y avait aucun nuage. Pas le moindre reflet de lumière, pas le plus léger voile de poussière. Il n'y avait que les étoiles. Il comprit pourquoi le vaisseau avait été construit. Simpson franchit le sas qui menait au vaisseau terrien et s'arrêta, contemplant les deux êtres qui l'attendaient. Leur peau était lisse et blanche. Une toison soigneusement taillée couvrait leur crâne. Il les contempla avec dégoût. Il percevait leurs chuchotements. Il leur cria que la guerre était finie. Il leur tendit le coffret de métal. L'amiral terrien s'empara du coffret. L'amiral montra l'estampille du coffret à l'autre terrien qui s'appelait Hudston. Hudston lut les initiales NTS. C'était un organisme qui avait été dissous au XXIIIe siècle. L'amiral ouvrit le coffret et en retira une liasse de cartes qui tombaient en miettes et un livre à couverture de cuir qui se trouvait en dessous. C'était le journal de bord du VNTS Lièvre. L'auteur du journal avait écrit qu'il avait quitté le système solaire au sein de l'hyperespace. Le vaisseau était endommagé parce qu'il avait été attaqué par le vaisseau éclaireurs d'Eglin, apparemment dans l'ignorance de la trêve. Le vaisseau avait atterri en catastrophe à 1200 GST sur une petite planète inconnue. Le vaisseau avait été réduit en cendres. Le pilote avait exploré l'endroit où il avait atterri. Il se demandait combien il faudrait de temps à la Terre pour découvrir que la guerre était finie.

Simpson avait réussi sa mission et peu lui importait ce qui devait arriver ensuite. Dans son journal de bord, le survivant indiquait qu'il n'y avait rien de comestible sur la planète à l'exception de petites bestioles qui ressemblaient à des lézards mâtinés de chiens de prairie. Le survivant avait en lui l'AID qui lui permettrait de transmettre à tout prix l'information qu'il détenait à qui de droit. Le survivant s'appelait Norman Castle . Hudston signala à l'amiral que les AID ne mourraient pas. Celui de Norman n'avait pas pu acquérir la perception du temps écoulé et n'avait pas pu se rendre compte que sa mission était tombée en désuétude. Il n'avait pas pu se rendre compte que la guerre était finie. Simpson se sentait entièrement vide. Il avait perdu tout intérêt pour ce qui importait aux yeux des hommes. Il se mit à déchirer rageusement ses vêtements. Cela expliquait pourquoi Simpson et les siens avaient construit le vaisseau sans comprendre ce qu'ils avaient fait.

Le sacrifié (Philip K. Dick).

Un homme sortit de chez lui tandis que deux chenilles le regardaient. La première demanda à la seconde de faire son rapport. L'homme avait entendu les chenilles et il les écrasa.

Il descendit rapidement le chemin qui menait à la rue. Il vit un oiseau. Les oiseaux, ça allait. Ils ne faisaient pas de mal. Il poursuivit son chemin et ne frôla une toile d'araignée. Il était difficile de se faire une opinion au sujet des araignées. Il attendit à l'arrêt d'autobus et le bus arriva. Il monta. Une douce sensation de sécurité le traversa. Il se détendit, pour la première fois depuis des jours.

Les fourmis votèrent contre les humains. Elles agirent contre ceux qu'elles appelaient les géants. Parmi elles, il y avait la fourmi Tirmus qui s'opposai à toute violence estimant qu'aucun géant ne pourrait raconter à ses semblables ce qu'il avait remarqué sur les fourmis car les autres l'auraient pris pour un fou. L'armée des fourmis ne prit pas en compte son opinion.

Au crépuscule, l'homme rentra chez lui. Il se jeta dans la toile d'araignée. Il entendit un commentaire qui disait : « attendre ». Arrivé chez lui, les fourmis l'attaquèrent. Il sortit de chez lui et ouvrit le robinet. Il ajusta la lance pour projeter de l'eau sur les fourmis. Les fourmis s'enfuirent.

Maintenant, l'homme était assis à son bureau. Il avait compris que les insectes tenaient vraiment à l'avoir. Un désespoir noir déferla sur lui comme un torrent. À côté de lui l'araignée se laissait glisser sur la tablette du bureau. Elle l'interpella à. Il la regarda fixement. Elle lui dit qu'elles étaient 6 millions mais elles avaient leurs propres problèmes. Les dieux. Les dieux, pour les araignées, c'était les fourmis. Elles étaient hiérarchiquement au-dessus des araignées. Les araignées avaient un arrangement avec les oiseaux depuis des siècles.

Il y avait 1 milliard d'années, les envahisseurs gouvernaient la Terre. Selon l'araignée, les hommes étaient venus d'une autre planète. Il y avait eu une guerre. Cette guerre réduisit les deux antagonistes à la barbarie. Les hommes avaient oublié comment attaquer et les antagonistes avaient dégénéré en factions sociales fermées : fourmis et termites. Les araignées avaient été créées par le dernier groupe des humains qui connaissaient l'histoire complète. De nouvelles araignées descendirent sur leurs fils et se posèrent sur le bureau. Une veuve noire parla à l'homme. Elle lui annonça du grabuge. Elle pensait pouvoir tenir les fourmis car les araignées avaient un accord avec les oiseaux et avec les crapauds.

Le plancher commençait à bouger et à s'affaisser. L'homme pensait que les araignées voulaient le sauver mais il n'avait pas compris que pour les insectes l'individu n'était rien, seul comptait l'espèce. Et ses yeux terrifiés voyaient déjà le plancher s'effondrer et l'énorme masse de l'armée souterraine de fourmis prête à le dévorer.

La libération de la Terre (William Tenn).

Un certain mardi du mois d'août, le vaisseau apparut dans le ciel au-dessus de la France. Il ressemblait à un énorme cigare d'argent. La panique et la consternation lorsque l'engin se matérialisa dans le ciel. Les gens couraient en hurlant et en le montrant du doigt. Ils signalèrent avec excitation aux Nations unies qu'une étrange embarcation métallique était apparue au-dessus de leur pays. Le vaisseau fut photographié. On en tirera des livres et des maquettes. Une énorme partie de l'engin s'ouvrit brusquement et le premier des extraterrestres en descendit avec cette démarche complexe sur ses trois pieds que les humains allaient bientôt découvrir et aimer. L'extraterrestre portait un vêtement métallique pour se protéger des effets atmosphériques.

L'extraterrestre mesurait 8 m. Il se mit à parler et attendit une réponse. Personne ne lui répondit alors il se retira dans son vaisseau. À cette époque-là, les terriens vivaient en opposition avec la simplicité fiévreuse et majestueuse des temps actuels. Les temps actuels survenus après la libération par les extraterrestres. Ne pas savoir ce qu'avait dit l'extraterrestre rendait les Terriens à demi fou.

Une délégation des Nations unies s'installa sous le vaisseau. Elle avait reçu pour consigne de souhaiter la bienvenue aux extraterrestres. Tous les engins militaires patrouillant autour du vaisseau reçurent l'ordre de ne transporter qu'une seule bombe atomique et d'arborer un petit drapeau blanc. Ce fut ainsi que les ancêtres affrontèrent l'ultime défi de l'histoire.

L'extraterrestre reparut quelques heures plus tard. La délégation lui demanda de bien vouloir se considérer comme chez lui sur cette planète dans les trois langues officielles-l'anglais, le français et le russe. Il écouta puis se lança dans un discours incompréhensible pour les représentants du gouvernement mondial. Heureusement, un jeune Indien cultivé qui était membre du secrétariat détecta une similarité suspecte entre la langue de l'extraterrestre et un obscur dialecte du Bengale. La raison en était la dernière fois que la Terre avait été visitée par des étrangers de ce type particulier, la civilisation la plus avancée de l'humanité résidait dans une vallée humide du Bengale et on avait écrit des dictionnaires de ce langage de manière qu'un groupe d'explorateurs qui aurait pu éventuellement se présenter puisse communiquer avec les habitants de la Terre.

Conformément aux suggestions du jeune Indien, on alla chercher le seul professeur de linguistique comparée qui fut capable de comprendre et de parler cette version particulière du dialecte mort. Le savant fut amené de New York jusqu'à cette région au sud de Nancy où s'était posé le vaisseau. Pendant ce temps, d'autres extraterrestre étaient sortis du vaisseau transportant d'énormes quantités de pièces immenses en métal et entreprirent d'assembler une machine. Chaque jour, les extraterrestres se dirigeaient vers un nouvel emplacement de la planète et se mirent à assembler une structure métallique gigantesque qui marmonnait toute seule sur un ton nostalgique. Des savants essayèrent d'examiner ces machines. Mais ils se mirent à rétrécir en les touchant. Finalement, le savant glana suffisamment de mots de la langue étrangère pour qu'une conversation fût rendue possible. Les extraterrestres lui expliquèrent qu'ils appartenaient à une civilisation très avancée qui avait propagé sa culture dans toute la galaxie. Ils avaient placé les Terriens dans une sorte d'ostracisme bienveillant les considérant comme des animaux sous-développés. Les extraterrestres avaient attendu que les Terriens aient atteints un niveau qui permette de leur accorder le rang de membres associés dans la fédération galactique sous la tutelle de l'une des espèces les plus anciennes et les plus importantes de cette fédération. Les extraterrestres s'appelaient les Dendi. Ils avaient été en conflit pendant des siècles avec une autre espèce, les Troxxt. Les Troxxt s'étaient établis sur une planète de Proxima Centauri. Les Dendi avait dû établir une base à l'intérieur de leurs lignes de communication de base et cette base ne pouvait être que la Terre.

Ils se confondirent en excuses pour avoir fait intrusion dans l'évolution des Terriens. Mais les Terriens étaient en effet devenus sans le savoir une satrapie des horribles Troxxt. Ils pouvaient se considérer à présent comme libérés.

Les Dendi prétendaient être engagés dans une guerre contre un ennemi si horrible et si entièrement ignoble dans ses manières d'agir qu'il ne méritait pas d'être considéré comme doté d'intelligence. Les Dendi affirmait ne pas combattre uniquement pour eux-mêmes mais pour tous les membres loyaux de la fédération galactique. Ils demandèrent aux terriens s'ils voulaient  se tenir à l'écart d'un tel conflit et les Terriens répondirent non.

Alors les Dendi demandèrent aux Terriens de ne pas se trouver sur leur chemin quand ils procéderaient à l'entretien de leurs canons. Toutes les armées permanentes furent réorganisées en patrouille de garde placées autour des armes des Dendi. Aucun humain ne pouvait approcher à moins de deux miles des engins des Dendi. La coopération avec les extraterrestres pris le pas sur toutes les autres activités humaines. Un professeur Harvard au cours d'une table ronde à la radio sur « la place de l'homme dans un univers quelque peu trop civilisé » affirma qu'il fallait tout subordonner au but de préserver la liberté du système solaire. Ce slogan fut répété partout. Un jour, les Dendi demandèrent d'évacuer Washington. Le Capitole fut démantelé en quelques jours et reconstruit  presque parfaitement dans les collines au pied des montagnes Rocheuses. Malgré cela, les Terriens continuèrent de coopérer.

Mais les Terriens furent grandement atteints en découvrant que les extraterrestres ne formaient par un groupe plus puissant qu'un simple escadron et que leur chef n'était qu'un simple sergent.

Ils furent également surpris d'apprendre que la bataille de la Terre imminente n'aurait qu'une dignité historique à peine plus élevée que celle d'une simple action de patrouille. Cela était humiliant au plus haut degré.

Les extraterrestres jetaient parfois de côté un fragment paraissant inutilisable du métal parlant qu'ils utilisaient. Ce métal pouvait devenir exactement de la même nature que le métal qu'il touchait que ce soit du zinc, de l'or ou de l'uranium.

Les extraterrestres appelaient ce métal le lendi. Il fut vite frénétiquement recherché dans une économie brisée par de constantes et inattendues liquidations de ses centres industriels les plus importants. Les terriens commencèrent à mendier du lendi et les Dendi semblaient prendre un plaisir inexplicable à distribuer de minuscules échantillons de ce métal à la foule.

L'humanité commença presque à souhaiter que l'attaque se produise afin d'être soulagée du poids empoisonné du sentiment de ses propres infériorités.

Deux jours avant la fin du mois de septembre, les extraterrestres annoncèrent qu'ils avaient détecté de l'activité sur l'une des lunes de Saturne. Il y eu un important trafic de télescopes à bon marché pour surveiller le ciel.

Les Troxxt attaquèrent simultanément à l'aide de trois vaisseaux. Les Dendi actionnèrent leurs canons d'où se dégagea une série de nuages écarlates qui poursuivirent les Troxxt.

Quand les nuages retombaient, les terriens rougissaient puis noircissaient et leurs cheveux et leurs ongles rétrécissaient. Leur chair se transformait en liquide. Ce fut vraiment une désagréable manière de mourir pour 1/10 de l'humanité.

Quand les Troxxt furent chassés par les Dendi, ces derniers réparèrent leurs armes et compatirent au malheur des Terriens.

Mais les Troxxt revinrent et les terriens étaient prêts à les affronter. Les Dendi utilisèrent leurs armes et une fois de plus des hommes moururent. Les Troxxt se défendirent mieux. Les Dendi sonnèrent le rappel. Un énorme vaisseau lança un sillon chauffé au rouge vers le sud et Marseille disparut dans la Méditerranée.

L'humanité se durcit pour faire face à l'horrible épreuve de la domination Troxxt. Les Troxxt sortirent de leur vaisseau. Ils ressemblaient à des vers. Ils capturèrent des terriens. Ils apprirent la langue des Troxxt. 11 terriens furent relâchés pour jouer le rôle d'interprètes. Les Troxxt avait atterri le sixième jour de l'ancien mois d'octobre presque mystique. Le 6 octobre devint le jour sacré de la Seconde Libération. L'histoire que les interprètes racontèrent fit baisser la tête de honte aux hommes qui grinçaient des dents en voyant comment ils s'étaient laissé berner par les Dendi. Les Dendi étaient la fédération galactique. Ils avaient organisé une vaste force de police pour se protéger contre les révoltes qui pourraient se produire à l'avenir. La plupart des espèces qu'ils avaient découvertes s'étaient avérées dociles et maniables. Mais, à travers les siècles, l'opposition à l'égard des Dendi grandit et l'opposition fut formée par les créatures à base de protoplasme. On était d'ailleurs arrivé à appeler l'opposition la ligue protoplasmique.

Les Troxxt furent la seule race importante à refuser le désarmement total demandé par la fédération galactique. Se heurtant à la détermination des Troxxt de défendre leurs cousins en chimie organique (toutes les espèces qui étaient constituées de la même façon qu’eux) et à l'hostilité brusquement montrée par au moins les deux tiers des peuples interstellaires, les Dendi avaient provoqué une réunion du conseil fantoche de la galaxie pour déclarer qu'il existait un état de révolte. Mais les Troxxt purent continuer à se battre grâce à des armes secrètes que la ligue protoplasmique lui avait fournies. Les terriens découvrirent que les Dendi étaient constitués d'une chimie corporelle dérivée de composés siliconés complexes. Des officiels des Nations unies, des chefs d'État et des interprètes de la langue utilisée pour indiquer avec les Dendi furent exécutés car ils avaient été considérés comme des traîtres après le jugement le plus long et le plus juste que connut l'histoire de la terre. L'humanité fut invitée à entrer dans la ligue protoplasmique. Les Troxxt furent appelés les seconds libérateurs. Ils invitèrent les terriens à participer au travail intensif et urgent de la défense planétaire. Mais les intestins des hommes se dissolvaient sous l'invisible éclat des forces utilisées pour construire les nouvelles armes. Ils moururent dans les mines que les Troxxt avaient rendues plus profondes ou dans des puits de pétrole sous-marins.

Même au sein d'une paralysie économique complète occasionnée par la suppression de toutes les facilités essentielles de production sur d'autres armements militaires et en dépit des cris d'angoisse de ceux qui souffraient de blessures industrielles, les terriens trouvaient quand même très réconfortant de se rendre compte qu'ils avaient pris place dans le futur gouvernement de la galaxie afin de préserver la démocratie.

Mais les Dendi revinrent briser cette idylle dans leurs énormes vaisseaux spatiaux. Trois jours plus tard, les seuls Troxxt qui demeuraient sur la Terre étaient les membres dévoués d'un petit groupe qui gardait le navire fixé en Australie. La bataille prit des proportions terrifiantes.

La planète Vénus avait été expulsée du système solaire et la Terre avait vacillé dans les cieux comme un substitut orbital. Les Dendi avait décidé de désintégrer l'Australie le 24 juin qui devint le jour sacré de la première Relibération.

Les Dendi voulurent convaincre les Terriens que les Troxxt avaient toujours considéré qu'il était dangereux de les laisser participer pleinement en apparence à leur action. Les interprètes des Troxxt furent exécutés. 18 mois plus tard, les Troxxt se frayèrent un passage pour reprendre possession de la Terre. Ce fut la seconde Relibération. Peu d'humains acceptèrent de se charger avec enthousiasme des responsabilités de nouvelles charges. Les Troxxt, pour relibérer la Terre, avaient jugé nécessaire de produire une énorme explosion sur l'hémisphère nord. Il reste fort peu d'humains. Parmi ceux qui restaient, un grand nombre préférèrent se suicider plutôt que de porter le titre de secrétaire général des Nations unies. Les Dendi réussira libérer une nouvelle fois la terre peu de temps après. À ce moment-là, la Terre perdit sa profonde enveloppe de substance ce qui lui donna une forme de poire. Deux ou trois libérations plus tard, les Troxxt et les Dendi découvrirent que la Terre était devenue bien trop excentrique dans son orbite pour posséder les conditions minimales de sécurité demandées à une zone de combat. La bataille s'éloigna dans la direction d'Aldébaran.

Les terriens qui avaient survécu mourraient de faim et de soif et passaient leur vie à courir sous l'énorme soleil immuable.

Champ de bataille (J. G. Ballard).

Le major Pearson observait l'escadrille d'hélicoptères la plus proche. Son unité s'apprêtait à passer le cours d'eau mais il espérait que l'opération serait annulée. Le caporal Benson avait dépouillé de son pantalon un mitrailleur des marines qui avait été tué. Derrière le monument qui formait le mur arrière du poste de commandement, s'ouvrait l'entrée bordée de sacs de sable du tunnel ou étaient emmagasinés les approvisionnements. À cet endroit-là, le sergent Tulloch et le lieutenant de 17 ans qui avait été envoyé dans la nuit, travaillaient sur l'appareil de radio de campagne. Autour du dépôt, les 30 hommes de Pearson surveillaient les armes, les caisses de munitions et les bobines de fil téléphonique. Épuisés après l'embuscade, ils n'avaient plus la force de traverser le fleuve.

Les hélicoptères américains avaient déjà décollé de leur base implantée autour de la ville et volaient au-dessus de la vallée comme autant d'oiseaux sans cervelle.

Bien que Pearson fut le commandant de l'unité de guérilla, la véritable initiative émanait de l'Écossais, le sergent Tulloch. Le sergent s'était joint aux premières bandes de rebelles qui avaient constitué le noyau de l'Armée de Libération nationale. Il avait surtout été attiré dans l'armée des insurgés par la perspective de tuer des Anglais. Pearson se demandait souvent dans quelle mesure le sergent l'identifiait encore au gouvernement fantoche de Londres, appuyé par les forces d'occupation américaines.

Pearson écoutait le grondement des mortiers lourds qui tiraient de l'enclave américaine. 900 artilleurs des marines y résistaient depuis des mois à la pression de deux divisions de forces rebelles. Les Américains étaient appuyés par des hélicoptères bombardiers. Il demanda au sergent quand la radio serait réparée. Le sergent répondit qu'il allait la réparer. Le sergent était arrivé à la conclusion que Pearson avait perdu courage. C'était une chance que les Américains fussent si peu nombreux sur le terrain, sinon tout le front de libération aurait été balayé depuis longtemps. Même avec leurs 20 millions d'hommes sous les drapeaux, les Américains pouvaient à peine en réserver 200 000 pour les îles britanniques, secteur lointain de leur guerre globale contre des douzaines d'armées de libération nationale. Le réseau de radio clandestine que Pearson et Tulloch écoutaient le soir signalaient des combats incessants des Pyrénées aux Alpes bavaroises, du Caucase à Karachi. 30 ans après le conflit originel dans le sud-est de l'Asie, le globe tout entier n'était plus qu'une énorme conflagration insurrectionnelle, un Vietnam à l'échelle mondiale.

Pearson contemplait la lignée du fleuve à travers les arbres. Au nord, près du château de Windsor en ruine, des colonnes de fumée s'élevaient sous les hélicoptères quand ils piquaient pour lancer leurs roquettes dans les forêts déchiquetées qui envahissaient les rues des faubourgs désertés.

Pearson devrait traverser en courant le terrain découvert avec ses hommes et franchir à gué le fleuve et passer la ligne d'arbres sur la rive opposée. Ces dernières années, il y avait eu 1 million de soldats tués et un autre million de civils. Le lieutenant était jeune car on conservait les jeunes en vue de la paix qui viendrait bien un jour et on affectait les hommes plus âgés aux missions les plus dangereuses. Pearson avait fait prisonniers trois Américains. Il y avait un sergent, un capitaine et un jeune. Pearson observa le capitaine. Le capitaine l'examinait avec cette surprise que Pearson avait déjà vue sur le visage d'autres prisonniers, un étonnement sincère que ces petits hommes en haillons puissent poursuivre aussi longtemps la lutte. Les Américains appelaient les rebelles « Charlie ». Les trois prisonniers savaient que si l'ordre d'attaquer arrivait, ils seraient tous les trois fusillés sur place. Il n'y avait pas grand-chose à attendre d'un interrogatoire dans les règles. La technologie des armes américaines avait progressé au point de n'avoir pu aucune signification possible pour les commandants rebelles. Les tirs d’artillerie, les dispositifs de combat et les sorties d'hélicoptères étaient dirigés par des ordinateurs.

Pearson porta la main sur le petit a de monnaie du jeune soldat américain. Il ouvrit un agenda à la reliure de cuir. Celui-ci renfermait une succession de notations illisibles ainsi qu'une lettre pliée émanant d'un ami. L'ami en question était un objecteur de conscience qui parlait des mouvements pacifistes aux États-Unis. Le jeune soldat avait aussi un livre intitulé « Appelez-moi Ismaël » par Charles Olsen. Pearson se demandait quelle était cette armée ou les simples soldats portaient des livres dans leur sac. Il demanda au capitaine américain s'il savait où ils se trouvaient et celui-ci répondit qu'ils étaient à Runnymede, sur la Tamise. Pearson lui demanda depuis combien de temps il était ici et là capitaine répondit que cela faisait plus d'un mois.

Le capitaine n'était pas un combattant. Il était architecte, attaché à la commission militaire de sauvegarde des monuments. Il s'occupait des monuments commémoratifs et funéraires dans le monde entier.

Pearson lui répondit que ses perspectives étaient infinies à la façon dont allaient les choses.

Le capitaine pensait que la guerre n'avait abouti absolument à rien. Mais Pearson pensait que la guerre avait transformé toute la population de l'Europe en une paysannerie armée. Heureusement, les Américains étaient dénués du moindre espoir de réussite en raison même de leurs bonnes intentions, de leur refus de recourir aux armes nucléaires quelles que soit leurs pertes. Le sergent avait réussi à obtenir la liaison avec le commandement. Pearson demanda au capitaine architecte pourquoi il était venu de ce côté du fleuve. Le capitaine répondit qu'il voulait voir s'il était possible de transporter le mémorial de Kennedy. Pearson regarda le monument et se rappela qu'il avait été érigé par un ancien gouvernement britannique en hommage au président assassiné. La veuve du président avait assisté à l'inauguration. Le capitaine remarqua que des slogans avaient été tracés avec la pointe des baïonnettes. Quelqu'un avait écrit : « halte aux atrocités américaines au Vietnam ». Le sergent Tulloch tua les trois prisonniers. Ils demeurèrent écroulés tous les trois au pied du monument.

À 50 m de la berge, Pearson et ses hommes furent abattus par les Américains.

Bienvenue, camarade ! (Simon Bagley).

 

Johnny Murphy avait travaillé au projet américain pendant cinq ans avant de savoir vraiment de quoi il retournait. C'était un journaliste chevronné. Le projet américain était vraiment secret. Il avait été infiltré par des agents communistes. Même le Pentagone n'était pas au courant. Cela se passait au début de 1962. Johnny avait pris un verre avec un camarade de faculté, Jack Lindstrom. Jack était anthropologue. Il débarqua un jour dans le bureau du narrateur. Ils s'étaient retrouvés dans un bar tranquille. Il lui avait annoncé qu'il allait se joindre à un groupe de recherches qui se proposait d'appliquer les techniques de l'anthropologie à l'étude du mode de vie américain. Le but de ce projet était de disséquer l'Américain moderne pour voir ce qui le faisait agir. L'étude serait menée dans le pays tout entier. La plupart des grandes fondations assuraient leur concours avec l'aide de l'État. L'État posséderait enfin un étalon de mesure auquel il pourrait se référer pour établir sa politique. Il faudrait peut-être 20 ans pour mener à bien cette entreprise. Jack proposa à son ami de le rejoindre dans cette aventure. Le groupe avait besoin de gens expérimentés pour recueillir les informations et pour rédiger des rapports. Jacck avait senti que Johnny en avait assez du métier de journaliste. En effet, Johnny éprouvait secrètement l'envie d'écrire un roman. Jack ajouta que le salaire proposé n'était pas négligeable. Alors Johnny demanda ce qu'il aurait à faire. Jack lui expliqua qu'il ferait partie d'un service de documentation. Il devrait enquêter sur le monde du journalisme. Johnny envisageait d'accepter à condition qu'il puisse écrire un article sur ce projet. Jack accepta en affirmant qu'il n'y avait rien de secret là-dedans.

Sans le savoir, Johnny venait d'être recruté. Il fut mis à la tête du service d'information. L'organisation était énorme et chacun travaillait à un rythme constant. Johnny eu du mal à s'adapter à son nouveau rythme et de voir un peu plus loin que le lendemain matin. Dans les six mois, ils s'installèrent dans un gratte-ciel de New York. Johnny disposait d'un bureau personnel luxueux. Au bout d'un certain temps, le calme lui porta sur les nerfs. Alors il fit venir sa secrétaire personnelle et se sentit moins seul. On l'envoya à San Francisco organiser le siège pour la côte ouest puis à Chicago et dans une douzaine d'autres villes. Il fut chargé du recrutement et il mettait des quantités d'équipe dans la nature. Il répondait à des quantités de questions et quand certaines demeuraient sans réponse, il allait par monts et par vaux pour les résoudre. Les années passèrent.

Johnny ne voyait guère Jack mais parfois ils se croisaient et ils échangeaient quelques propos sur l'organisation. Il lui demanda combien de personnes travaillaient pour l'organisation. Jack ne le savait pas précisément. Johnny voulut savoir combien tout cela coûtait et Jack ne pensait pas que cela coûtait des milliards. En plus du personnel de l'organisation, il y avait le personnel auxiliaire, les sténographes, les femmes de ménage, les électroniciens… Johnny estimait qu'il fallait 25 000 personnes pour que l'organisation fonctionne. Il pensait que cela devait coûter cher aux contribuables. Même si l'organisation n'était pas secrète puisque Johnny avait pu écrire un article sur le sujet il savait que personne ne connaissait l'énormité de l'entreprise. Johnny envisageait de mettre au courant un ou deux membres du Congrès susceptible de faire un sacré raffut à la Chambre. Jack conseilla de n'en rien faire. Jack supposait que le gouvernement savait ce qu'il faisait. Mais il semblait mal à l'aise. Johnny en conclut que Jack n'occupait pas dans l'organisation une position aussi haute qu'il le pensait.

Mais deux jours plus tard, Johnny fut rappelé au bureau de New York où il fut mis sur le gril. J. L. Haggerty lui annonça qu'il avait été mis au courant de quelques réflexions que Johnny avait eues en dehors de ses heures de travail. Haggerty lui reprocha d'avoir pensé tout haut, en public, dans un endroit où on pouvait l'entendre. Haggerty le rassura. Heureusement pour lui, Johnny était blanc comme neige, il n'était pas communiste et il n'allait voir des films européens. Johnny fut surpris de voir qu'un dossier le concernait et que ce dossier devait peser dans les 2 kg. Haggerty affirma que si Johnny avait été suspect de quoi que ce soit il aurait été fusillé. Haggerty n'allait pas mettre Johnny à la porte. Au contraire, il allait tout lui dire. Johnny devrait jurer de garder le silence.

Haggerty fit appeler Jack. Jack avait raconté la conversation qu'il avait eue avec Johnny dans le restaurant. Johnny avait été convoqué à cause de ce qu'il avait dit sur les deux membres du congrès. Haggerty expliqua Johnny le congrès n'était pas au courant des activités du Projet américain. Il n'y avait pas plus d'une centaine de personnes dans tout le pays qui connaissaient exactement les activités du projet. Johnny devait donc être mis au courant du secret pour savoir pourquoi ce secret était gardé.

Haggerty savait qu'il pouvait faire confiance à Johnny parce que celui-ci était un patriote. Jack entra à ce moment-là. Haggerty ordonna à Johnny de lire un document. C'était la prestation de serment habituelle. Haggerty lui annonça que s'il soufflait un mot du projet, il serait un homme mort. Puis Johnny dut signer quelques pages. Haggerty ordonna à Jack d'emmener Johnny dans son bureau et de tout lui révéler. Haggerty pensait que ce serait peut-être commode d'avoir Johnny sous la main quand tout serait au point pour expliquer les choses au public en termes accessibles à tous.

Jack expliqua à Johnny qu'il venait de monter en grade et que quelqu'un d'autre allait prendre sa place dans l'organisation. Un petit type timide entra dans le bureau et photographia  Johnny. Un quart d'heure plus tard, ce fut le tour d'un gars costaud qui désirait prendre ses empreintes digitales. Ensuite ce fut une sémillante infirmière avec une seringue. Elle voulait un échantillon du sang de Johnny.

Jack revint pour donner une carte à Johnny stipulant qu'il travaillait pour la Carson Electronics. Jack emmena Johnny dans sa voiture puis ils montèrent dans un avion civil. Ensuite ils montèrent dans une voiture et se rendirent en pleine campagne pour se retrouver à la Carson Electronics. Jack lui expliqua que cette société travaillait à des projets secrets pour l'armée de l'air. Cette société était en partie une couverture même si elle expédiait vraiment du matériel pour l'armée de l'air. Jack lui montra une pièce la plus grande qu'une cabine téléphonique. Johnny devrait s'y rendre à chaque fois que le groupe lui donnerait quelque chose à faire. Jack avait compris que Johnny voulait être l'historien du Projet américain. Il lui révéla que le projet américain était constitué de deux parties. Celle où Johnny avait travaillé et l'autre qui devait être gardée entièrement secrète. Jack était un de ceux qui eurent les premiers l'idée de ce projet. Il pensait être le seul anthropologue qui ait jamais travaillé à la disparition de son métier.

Jacques expliqua à Johnny que tout développement spécifique était le résultat de l'ensemble d'une culture particulière. Dans les années 1940, la cybernétique était apparue grâce à la mise en commun de plusieurs sciences. Dans le Projet américain entrait une bonne part d'électronique, une partie non négligeable de la théorie psychologique relative à l'hypnose, une forte dose de neurologie, la théorie de l'espace et pour parachever le tout la contribution de Jack en anthropologie.

Le Projet américain avait pu ainsi inventer une machine capable de laver le cerveau à distance. L'ingénieur qui avait mis l'appareil au point s'appelait Harrod et il considérait son appareil comme un appareil de réadaptation.

Son idée était que ce serait un accessoire du divan du psychiatre pour aider au traitement des maladies mentales. Quelqu'un de haut placé mit l'embargo sur la découverte. Jacques expliqua Johnny que le projet était de réaliser l'union de l'humanité entière. Selon Jack la guerre résultait du conflit entre cultures. La violence était la seule réponse que l'homme avait trouvée pour décider quelle serait la culture qui survivrait. Jack était parti de l'idée de transformer l'humanité entière en donnant aux hommes un même mode de pensée, une culture commune. De plus, l'opération devait être faite partout à la fois. Il fallait donc construire une machine très puissante et l'installer dans un satellite. Toute la planète pourrait être placée dans le champ neural aussi longtemps qu'il serait nécessaire. Johnny comprit que le Projet américain allait imposer une structure mentale à chaque individu sur Terre.

Johnny demanda à Jack quel conditionnement mental avait été choisi. Jack répondit que les gros bonnets avaient discuté sur « l'homme idéal ». De nombreux philosophes avaient été consultés en vain. Le projet avait failli tourner court. Alors on laissa Jack se débrouiller. Jack décida de s'en tenir à la science et un programme fut établi sur ce qui faisait qu'un Américain était un Américain. C'était le fruit de l'enquête de Johnny. Quand le résultat serait trouvé, le projet aurait le modèle type à utiliser. Johnny comprenait pourquoi le projet avait été tenu secret. Si un mot avait transpiré, les bombes atomiques se seraient mises à pleuvoir dans l'heure suivante. Johnny pensait que c'était de l'impérialisme mental. Mais pour Jack le moment était venu. Quand le programme serait en action, on pourrait commencer à licencier toutes les armées et à mettre au rebut les stocks de bombes. Il n'y aurait plus qu'une seule culture à étudier et les anthropologues seraient mis au chômage. Jack pensait que le monde connaîtrait vraiment un essor extraordinaire quand le projet serait réalisé. Mais Johnny ne trouvait pas cela bien. Il pensait à 600 millions de Chinois Américains. Quelques membres du projet avaient le coeur malade à l'idée de ce qu'ils étaient en train de faire. Jack en faisait partie.

Alors il demanda à Johnny ce qu'il en pensait. Johnny répondit qu'ils auraient mieux fait de s'en tenir à l'homme idéal. Jack annonça à Johnny qu'il ne pourrait pas quitter la Carson Electronics avant que tout soit terminé. La Carson Electronics était la prison la plus luxueuse que Johnny avait jamais vue. Le cinéma passait chaque soir les films les plus récents et le bar était bien approvisionné. Johnny enquêta pour un livre qu'il devait écrire sur l'histoire du projet. Il parla à toutes les personnes travaillant au projet. Le projet était passé au crible par des psychologues et des neurologues. Johnny ne put rencontrer Harrod car il s'était coupé le cou au rasoir avant que l'opération soit mise en route. Johnny devint très ami avec le Dr Paul Harden, psychologue et neurologue qui dirigeait les recherches. Le docteur pensait pouvoir réformer l'humanité selon le modèle américain. Ainsi, il pensait que les Russes seraient toujours de fieffés salauds mais des salauds américains.

Le docteur pensait pouvoir modifier les conceptions politiques des gens mais pas leurs convictions. Pour Johnny c'était une contradiction. Le docteur lui expliqua que le projet consistait en une sorte d'éducation forcée ou de déconditionnement. Les gens montreraient leurs préférences politiques en votant démocratiquement au lieu de lancer des bombes. Ainsi le français radical continuerait de voter radicale mais dans la tradition américaine. Les Russes renonceraient au communisme parce que ce n'était pas un régime naturel aux États-Unis.

Les gens ne pourraient pas revenir en arrière parce qu'il n'y aurait plus rien sur quoi revenir. Johnny pensait que les doutes et les problèmes de conscience de ce projet ne semblaient pas troubler particulièrement le docteur Harden.

Johnny pensait que tôt ou tard surviendrait quelque fanatique qui voudrait que tout le monde pense exactement comme lui.

Mais le moment était venu et s'ils ne faisaient rien, quelqu'un d'autre le ferait.

Au bout de trois ans, la machine fut prête. La seule chose qui retardait le déclenchement du projet était l'enquête anthropologique qui n'était toujours pas terminée. Mais le projet était bien gardé, de sorte qu'il était impossible à quiconque de seulement deviner l'ampleur de l'organisation. Le satellite fut assemblé et Johnny demanda au docteur Harden combien de temps prendra l'opération une fois que l'engin serait sur orbite. Le docteur répondit que cela prendrait une semaine environ. Johnny voulut savoir quel serait l'effet sur les Américains d'origine. Le docteur lui répondit que l'effet serait à peu près nul. Le comité des activités antiaméricaines serait définitivement au chômage toutefois. Deux jours avant le coup d'envoi, Harden fit savoir qu'une réunion générale se tiendrait au foyer. Harden et une demi-douzaine de responsables étaient sur l'estrade. Il proposa aux scientifiques d'élire un comité de travail. Johnny proposa que le président de ce comité soit le docteur Harden. La motion fut adoptée. Le camarade Harden annonça : « camarades travailleurs scientifiques, vous devez vous êtes rendu compte à présent que la grande glorieuse Union soviétique a montré une fois de plus sa supériorité sur l'impérialisme bourgeois ». Tous les communistes présents, c'est-à-dire toutes les personnes présentes, applaudirent.

Si les mythes m'étaient contés. (Fritz Leiber).

Une fillette demanda à son arrière-grand-père pourquoi les géants des neiges parlaient toujours russe. Il répondit que les gens étaient plus grands en Russie et que les hivers n'y étaient guère cléments. Il lui demanda comment elle savait que les géants des neiges parlaient russe. La fillette répondit qu'ils écrivaient B pour V et P pour R et pour le G ils faisaient une petite potence. Elle lui demanda s'il savait quelque chose sur la mythologie nordique. Il répondit que c'était plein d'histoires sanglantes et atroces. Il y avait neuf mondes et l'arrière-grand-père se souvenait du Jotunheim où vivaient les géants des neiges et de l'Asgard où vivaient les héros. Il y avait le pont Bifrost gardé par Heimdall. C'était l'orbite de lancement où se trouvait la grande station radar qui défendait le pays contre les missiles du Jotunheim et des autres nations. La fillette demanda à son arrière-grand-père de lui raconter toute l'histoire. Il se souvenait d'une querelle entre des nains pour savoir qui ferait le plus beau cadeau aux dieux. Pour la fillette, les nains étaient les savants et les ingénieurs. Les dieux étaient les Aesir. Parmi les cadeaux se trouvait la Flèche de Glunguir qui touchait toujours son but. Il y avait aussi le navire Skidbladnir qui était un cuirassé de poche. Il y avait le sanglier Gold Bristle qui volait sans jamais s'arrêter. La petite fille savait que c'était un astronef atomique. Il y avait le marteau de Thor Mjolnir. La petite fille savait que c'était un missile. Il y avait l'anneau d'or Draupnir qui donnait naissance à huit anneaux semblables. La petite fille savait que c'était la transmutation atomique. Mais c'était peut-être aussi la société capitaliste.

L'arrière-grand-père trouvait que sa petite fille employait de bien grands mots et se lançait dans des explications bien trop compliquées pour une gamine.

Il était inquiet par la maigreur de sa petite fille il voulait qu'elle aille manger des tartines de confiture mais elle voulait encore une histoire. Elle voulait qu'il lui raconte l'histoire des neuf mondes. Mais elle avait l'air d'en savoir plus que son arrière-grand-père alors il se mit à lui poser des questions. Il lui demanda pourquoi les géants des neiges parlaient-ils toujours russe et elle répondit que les géants des neiges étaient les Russes. Alors l'arrière-grand-père admit que les Russes avaient un parler plutôt rude et qu'ils se trimbalaient en manteau de fourrure en se détruisant eux-mêmes. Ils constituaient une menace permanente comme les géants des neiges. Khrouchtchev était le Géant Skyrmir, la petite fille en était sûre. Le Jotunheim et l'Asgard étaient la Russie et l'Amérique et l'Europe était le Midgard. L'arrière-grand-père se sentait de plus en plus angoissé. Il voulut savoir quel livre elle avait lu pour en savoir autant. Mais elle ne voulait pas lui donner le livre qu'elle tenait.

Elle lui demanda de retrouver plusieurs faits importants enfouis dans sa mémoire. Il y avait une tradition qui montrait Odin parcourant le Midgard sous un déguisement. Elle voulait savoir qui cela pouvait être. L'arrière-grand-père suggéra que ce pouvait être William O’Douglas qui avait voyagé dans le monde entier et avait écrit des tas de livres sur ses voyages.

La fillette ne les croyait pas. Elle pensait aussi que un des Aesir n'était pas bon. C'était Loki qui semait toujours la perturbation. L'arrière-grand-père somma sa petite-fille d'arrêter car il avait peur de se retrouver à Ragnaroc. Il s'occupait des mythes nordiques et n'avait jamais cru à tout ce fatras qui finissait trop bien avec les fils d'Odin et de Thor qui fondaient un nouveau monde après la mort des autres dieux et des géants. Il avait toujours pensé que Ragnaroc était suspendu au-dessus des gens. Il ne voulait pas que sa petite-fille aille jeter un coup d'oeil sur cet univers de terreur et de désespoir.

La petite fille voulait se retrouver à Ragnaroc car c'était le sens de toute l'histoire. Midgard, le serpent enroulé autour du monde au fond de la mer et qui ne sortirait qu'à la fin c'était le sous-marin atomique. Fenris, le loup qui broyait sous ses mâchoires la terre et les étoiles, c'était le vol spatial et les missiles. Et Surtur qui était arrivé de Muspelheim pour terminer la guerre avec une arme qui avait tout détruit était sans doute le général en chef d'un pays mais la petite fille ne savait pas lequel. Elle voulut savoir qui était Loki. Elle savait que les mythes avaient été envoyés dans le passé que les gens sachent ce qui devait arriver et qu'ils interviennent. Mais ça n'avait servi à rien. Elle insista pour savoir qui était Loki alors l'arrière-grand-père lui cria qu'il ne savait même pas le nom de sa petite fille. Il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, son arrière-petite-fille avait disparu. Tout à coup, il se souvint qu'il n'avait pas d'arrière-petite-fille. Il avait une petite fille qui avait deux ans. Quant au livre de mythes, personne ne l'avait jamais regardé. Il savait qu'il n'avait pas d'arrière-petite-fille, pas encore…

Les défenseurs (Philip K Dick).

 

Taylor lisait le journal du matin. C'était sa période de repos, la première depuis longtemps et il en était heureux. Mary lui demanda ce qu'il y avait. Il répondit que Moscou avait été bombardé. Les nouvelles de la guerre étaient satisfaisantes. Taylor faisait partie intégrante du programme de guerre. Il était technicien. Il se satisfaisait de l'arrivée des nouveaux sous-marins. Les soviétiques auraient sûrement une drôle de surprise. Mary se rappelait d'un événement. Une fois, pendant les toutes premières semaines de la guerre, avant que tout le monde ait été évacué de la surface, ils avaient vu un train-hôpital ramenant des blessés qui avaient été exposés aux retombées radioactives. Cela n'avait pas été un spectacle très plaisant.

Il y en avait eu beaucoup de ces spectacles. Taylor trouvait que sa femme pensait trop à cela, ces derniers temps. Il lui dit qu'il ne fallait plus y penser car il n'y avait plus personne, là-haut. Il n'y avait plus que des soldomates qui ne craignaient rien. Mary ne voulait pas voir de spectacle. Elle en avait assez de voir des villes détruites. Taylor lui répondit que les villes ennemies étaient encore plus touchées. Il se demandait pourquoi sa femme se tourmentait sans cesse. Dans l'état actuel des choses, il se trouvait bien à l'abri. On ne pouvait espérer que tout soit parfait en vivant sous terre, avec un soleil artificiel et une nourriture synthétique. C'était une dure épreuve de ne pas pouvoir voir le ciel, de ne pas pouvoir aller où bon vous semblait ni voir autre chose que des murs de métal, de grandes usines et des baraquements. Mais cela valait mieux que d'être à la surface. Le visiophone sonna. C'était Moss qui ordonnait à Taylor de venir immédiatement au Second Etage.

Taylor proposa à sa femme de lui ramener quelque chose de la surface mais elle refusa. Il trouva cela absurde.

Moss emmena Taylor dans un bureau où se trouvait un officier de la sécurité intérieure. C'était le commandant Franks. Franks annonça à Taylor qu'ils allaient devoir monter au Premier Etage. Taylor n'était jamais allé aussi haut. Il demanda si c'était radioactif. Franks lui répondit que les radiations ne pénétraient pas jusqu'au Premier Etage car il y avait du plomb et du rocher. Au Premier Etage, il y avait plein de soldats. Personne n'était retourné à la surface depuis huit ans.

À présent, la surface était un désert mortel de nuages qui traînaient au ras du sol. Il y avait des robots immunisés contre le rayonnement, construits dans la hâte fébrile des derniers mois avant la guerre froide, c'était les soldomates. Dans le monde entier, il ne restait pas un seul être humain. Ils étaient tous sous la surface dans les abris qui avaient été soigneusement conçus, même après les premières bombes. À la surface, les soldomates progressaient et luttaient, poursuivant la guerre des hommes. Sous terre, les êtres humains travaillaient sans relâche pour produire les armes destinées à la poursuite du combat. Franks dit à Taylor que de temps à autre la sécurité examinait et interrogeait un soldomate qui avait été la surface pendant un certain temps afin de découvrir certaines choses. L'ascenseur allait ramener un soldomate de classe-A. Des officiers participeraient à l'interrogatoire sans être exposés aux radiations grâce à un mur de plomb. Franks, Moss et Taylor prirent place derrière le mur de plomb. Le soldomate fit son rapport. La guerre se poursuivait. Les soldomates manquaient d'engins de poursuite rapide. Certains dirigeants commençaient à penser que les possibilités d'erreurs étaient trop grandes. Le soldomate répondit que les rapports étaient soigneusement vérifiés avant d'être transmis. Franks demanda s'il existait un endroit non exposé assez grand pour abriter quelques humains capables d'observer les conditions actuelles. La machine hésita avant de répondre qu'elle en doutait. Il existait toutes sortes de projectiles sensibles aux mouvements. Franks ordonna à la machine de retourner vers la sortie. Avant de partir le soldomate dit que chaque mois le pourcentage de particules mortelles dans l'atmosphère augmentait. Franks donna à la machine un échantillon d'alliage que le soldomate l'examine.

Le soldomate poussa de l'épaule contre le mur et une section de celui-ci glissa. Des soldats surgirent dans la chambre et entourèrent le soldomate et promenèrent un compteur Geiger sur lui avec précaution. Il n'était pas radioactif. Franks dit à Taylor et à Moss que c'était la seconde fois que cela se produisait. Franks annonça qu’un premier groupe d'investigation se tiendrait prêt à gagner la surface. Mais Moss trouvait que quelque chose ne connaît pas dans ce qu'avait dit le soldomate. La machine avait dit que nulle vie ne pouvait exister à la surface sans se trouver grillée. Le soldomate était cabossé et noirci. Il avait été à la surface pendant longtemps.

Quand Taylor rentra chez lui, sa femme avait peur qu'il soit désigné pour aller à la surface. Même si l'opération était secrète, Mary avait senti une expression ancienne sur le visage de son mari. Il reconnut qu'il devait obéir et joindre le groupe de reconnaissance. Mary était amère parce qu'elle savait que son mari ne reviendrait jamais.

Les forces de surface rapportèrent d'une attaque soviétique se déroulaient. De nouvelles armes étaient utilisées. Taylor appela Moss pour savoir si le projet de sortie à la surface était abandonné. Moss répondit que le projet était maintenu. Il se rendit immédiatement dans le bureau de Moss. Franks les attendait à la station de départ. Les soldats revêtaient leur tenue plombée et des armes étaient distribuées. Franks, Taylor et Moss allaient sortir les premiers et un quart d'heure plus tard ils seraient suivis par les soldats. Ils montèrent à bord d'un petit véhicule. Une peur tenace habitait les pensées de Taylor, une peur qui avait été en lui depuis huit ans. Arrivés à la surface, ils virent des soldomates déplacer d'énormes chargements de fusils. Ils sortirent du véhicule. Franks ordonna à un soldomates de classe B d'aller chercher un classe A. Comme le soldomate hésitait, Franks lui ordonna d'obéir. Deux soldomates de classe A arrivèrent. Ils étaient du conseil de surface. Ils leur dirent que c'était impossible pour des humains de rester à la surface. Franks répondit qu'ils étaient protégés par leurs tenues. Il voulait réunir immédiatement le conseil. Les soldomates évoquèrent la nouvelle attaque soviétique. Mais Franks voulait absolument rassembler le conseil. Franks voulait voir le lever du soleil même si il les soldomates lui dire que c'était un spectacle déplaisant. Ils arrivèrent dans la chambre du conseil. Un des soldomates enjoignit encore une fois les humains à retourner d'où ils venaient mais Franks refusa. Les soldomates discutèrent entre eux et annoncèrent à Franks qu'il semblait agir contre son bien. Mais Franks répondit qu'ils étaient des humains et non des machines. Les soldomates avaiten calculé que Franks et ses hommes ne pouvaient pas tenir plus de 50 minutes. Les soldomates se rabattirent brusquement sur les armes pour les obliger à partir. Alors Franks leur annonça qu'ils étaient prêts à s'en aller. Le chef des soldomates regrettait de devoir les laisser regagner le sous-sol mais cette guerre était devenue celle des soldomates. Ils la menaient comme ils l'entendaient. À ce moment-là, 12 soldats armés de pistolets surgirent à la surface et le chef des soldomates recula. Le chef des soldomates comprit les intentions de Franks. Frank ordonna aux soldats de détruire les soldomates. Il ne restait plus que quatre membres du conseil de surface. Ils retournèrent dans la chambre du conseil. Puis ils sortirent sur une petite colline pour contempler une vaste vallée. Ils entendirent un coq chanter. Le soleil se leva et des oiseaux commencèrent à chanter. Durant huit ans, les humains avaient été trompés par les soldomates. Il n'y avait pas de guerre. Dès que les humains avaient quitté la surface, la guerre avait cessé. Les soldomates détruisaient les armes depuis des années à chaque fois que ces armes arrivaient à la surface. Taylor demanda à un des soldomates pourquoi ils avaient fait ça. Il répondit qu'avant de poursuivre la guerre, il leur était nécessaire de l'analyser afin de découvrir quel était le but. Ils avaient trouvé que la guerre n'avait aucun but.

Les soldomates avaient découvert que les différentes cultures humaines passaient par certaines phases, chacune en son temps. Quand chaque culture commençait à perdre sa raison d'être, des conflits surgissaient entre ceux qui désiraient abandonner pour construire une nouvelle société et ceux qui souhaitaient continuer comme par le passé avec le minimum de changements.

Le conflit interne menaçait d'entraîner la société dans la guerre, groupe contre groupe. Les soldomates trouvaient nécessaire que cette haine intérieure soit drainée vers l'extérieur, vers un groupe externe, de telle façon que la culture survive à cette crise. Le résultat était la guerre. Les soldomates pensaient que l'homme était presque uni en une seule société. Une moitié du monde affrontant l'autre moitié. Il ne restait plus qu'un seul pas vers une société unie.

La guerre devait donc se poursuivre afin de satisfaire la dernière poussée de violence et de haine de l'homme. Les soldomates avaient constaté des changements importants dans l'esprit humain. La haine s'était progressivement usée. Les soldomates voulaient donc poursuivre la supercherie. Ils avaient utilisé des maquettes de villes en ruine pour tromper les humains. Les photos diffusées de San Francisco détruit venaient d'une maquette. Le véritable San Francisco était totalement intact. Depuis huit ans, les soldomates veillaient sur le monde.

Ils maintenaient en état toutes les villes. Franks entraîna Moss et Taylor loin des soldomates pour leur parler. Franks avait compris que les soviétiques avaient été également trompés et il voulait profiter de la situation pour reprendre le contrôle. Puis Franks annonça à un soldomate qu'il devait faire un rapport et décider de la politique à suivre. Le soldomate ne dit rien. Mais quand Franks et ses hommes voulurent redescendre, ils se rendirent compte que l'entrée vers les sous-sols avait été soudée. Les soldomates avaient prévu la réaction de Franks quand il apprendrait la vérité. Pour les soldomates, il était impensable de permettre aux humains de recommencer la guerre. Les soviétiques avaient appris la vérité avant et ils avaient tenté désespérément de forer de nouveaux tubes vers la surface pour recommencer la guerre. Le soldomate demanda poliment à Franks et ses hommes d'abandonner leurs armes. Il leur montra des soldats russes qui avaient abandonné leurs armes et descendaient d'un engin aérien. Les soldomates leur avaient demandé de venir pour que les humains commencent à parler de la paix. Un des soldats russes dits à Taylor que les villes étaient trop grandes pour être entretenues par un petit groupe d'hommes. Aussi, les Russes s’étaient finalement installés dans un village moderne. Ils avaient certaines choses à apprendre des Américains. Ils les invitèrent dans le village.

Taylor pensait à sa femme et il ne voulait pas la quitter mais il ne la reverrait pas avant que le tube soit rouvert. Alors il suivit les autres. Il comprit qu'il ne faudrait pas longtemps avant que lui et Mary vivent à la surface comme des êtres humains raisonnables avec l'humanité tout entière. Un soldomate lui expliqua qu'il avait fallu des milliers de générations pour en arriver là.

Pas de trêve avec les rois ! (Poul Anderson).

1

Le mess tout entière était ivre et les jeunes officiers se montraient à peine plus bruyants que leurs aînés, placés près du colonel. La tempête faisait rage au-dehors. L'automne était précoce à Echo Summit. La troisième division, les Catamounts, était réputée comme la plus turbulente de l'armée des Etats Pacifiques d'Amérique, et, parmi les régiments qui la composaient, celui des Rolling Stones, en garnison au fort Nakamura, était le plus enragé. Le capitaine Hulse se mit à chanter avec le lieutenant Amadeo. Le colonel Mackenzie fut convoqué par le major Speyer. Le colonel espérait qu'aucune attaque ne viendrait de l'Ouest. Le Major était l'homme le plus intelligent des Catamounts selon Mackensie. Officiellement il était major de garnison, en pratique il était le conseiller du chef.

Le Major avait reçu une dépêche de San Francisco. Mackensie lut le papier que le major lui tendit. Le Sénat des Etats Pacifiques avait lancé un décret de mise en accusation contre Owen Brodsky, L’ex-juge des Etats Pacifiques d'Amérique. L'ex-juge assistant Humphrey Fallon avait été nommé juge des Etats Pacifiques d'Amérique conformément à la loi de succession.

Le juge Fallon venait de proclamer la loi martiale dans toute la nation. L'embargo serait mis immédiatement sur toutes les armes à l'exception d'un contingent de 10 % du stock et tous les hommes seraient consignés dans la région du fort Nakamura. Le Major allait être remplacé par le colonel Simon Hollis. Le colonel Hollis désignerait les officiers et les hommes de troupe qui devraient être remplacés par des membres de son bataillon.

Les hommes remplacés seraient envoyés à San Francisco et le Major devrait se présenter au brigadier général Mendoza. Seuls les officiers pourraient garder leur pistolet. Tous ceux qui accorderaient leur aide à la faction Brodsky seraient poursuivis pour haute trahison la dépêche était signée du général Gérald O’Donnell.

Les partisans de la guerre exigeaient la destitution de Brodsky depuis que celui-ci avait résolu l'incident de frontière avec le Canada par un compromis. Fallon était un ambitieux mais ses partisans n'étaient qu'une minorité. Le major pensait que le Sénat ne pourrait pas approuver la nomination de Fallon. Un nouveau commandant-en-chef avait été nommé. Mackensie et Speyer feraient partie de la charrette.

Speyer supposait que Fallon avait pris le pouvoir dans les formes légales. Il imaginait que Brodsky avait pris le large. Il pensait que la garde personnelle de Brodsky avait assuré sa fuite. Le beau-fils de Mackensie ferait partie de la relève. Il serait une sorte d'otage pour garantir la bonne conduite de Mackensie. Mackensie avait juré fidélité à la Constitution et il refusait de constituer la milice personnelle d'un quelconque bossman. Speyer pensait que la guerre contre le Canada Ouest n'était peut-être pas la conséquence la plus importante de la prise de pouvoir de Fallon. Fallon était également partisan d'un gouvernement central fort. Des bossmen seraient accusés de collusion avec les partisans de Brodsky. Des guerres subséquentes éloigneraient les bossmen pendant des années et ainsi le but glorieux constitué par la réunification serait atteint. Mackensie était inquiet par le pouvoir de la centrale Esper (constituée de personnes possédant des pouvoirs extrasensoriels). Speyer lui rappela que la Constitution avait été rédigée expressément pour confirmer les régions séparées dans leurs libertés anciennes. Alors Speyer ordonna à Mackensie d'envoyer le sergent Irwin avec mission de couper les fils télégraphiques. Officiellement, ils n'auraient pas reçu le message du grand quartier général et cela leur donnerait quelques jours pour contacter le quartier général de la Sierra. Speyer pensait que ce ne serait qu'un jeu de repousser le bataillon de Hollis. Durant l'hiver, ils pourraient garder le contact avec les autres unités afin d'organiser quelque chose.

Mackensie pensait qu'il valait mieux qu'il prévienne Laura. Speyer étreignit l'épaule de Mackensie. Il avait des larmes dans les yeux.

Mackensie retourna dans ses quartiers. Il alla voir sa fille. Elle était revenue près de son père pendant que son mari se trouvait à San Francisco.

Mackensie avait envoyé son gendre à San Francisco pour l'écarter pendant la durée de la crise politique. Tom admirait Fallon et le mouvement Esper. Son franc-parler avait amené des frictions entre lui et ses camarades officiers.

Il avait fait ses débuts comme apprentis pêcheurs dans un village misérable. Il avait appris les premiers rudiments auprès d'un Esper local puis il s'était engagé dans l'armée et avait gagné ses galons grâce à son courage et à son intelligence. Il n'avait jamais oublié que les Espers aidaient les pauvres et que Fallon avait promis d'aider les Espers. Ensuite, les batailles, la gloire, la reconstitution de la démocratie fédérale. Mackensie réveilla sa fille. Elle lui demanda des nouvelles de Tom. Il répondit que Tom n'avait pas encore été blessé. Il lui annonça la prise de pouvoir de Fallon. Elle lui demanda s'il comptait se révolter. Il obéirait aux ordres de son chef. Elle demanda l'autorisation de partir le lendemain et son père accepta. Il lui demanda de dire à Tom qu'il était toujours le meilleur mari possible.

2

Deux Espers discutaient. L'un des deux, Mwyr,  ne pensait pas qu'il aurait fallu verser tant de sang. L'autre répondit qu'il en faudrait encore avant que leur projet ne soit accompli. L’Esper le plus ancien était présent sur Terre depuis plus de deux siècles. Quand il était arrivé, les conséquences des guerres nucléaires des humains étaient toujours si affreusement présentes. Les humains avaient besoin des Espers. L'autre répondit que ne sachant rien des humains Mwyr ne pouvait pas espérer autre chose pour eux qu'un nouvel élément de troubles. L’Esper ancien pensait que les humains devaient être étudiés en secret pendant que les Espers les laisseraient agir à leur guise. Il y avait seulement 70 ans que les Espers s'étaient sentis suffisamment sûrs pour introduire un nouvel élément dans le pays qu'ils avaient sélectionné. Il leur faudrait peut-être 1000 ans pour terminer leur mission. Mwyr pensait que les humains avaient fini par se sortir du chaos et qu'ils avaient trouvé eux-mêmes des solutions à leurs propres problèmes. L'autre se demandait de quel droit Mwyr s'arroger le titre de psycho dynamicien. Quant à lui, il pensait que la plus grande partie de la Terre se trouvait toujours à l'état barbare. Le continent américain avait pris le premier rang sur la voie du progrès, parce qu'avant la destruction, ce continent possédait le niveau technique le plus élevé et la plus grande puissance industrielle. Mais la structure sociale avait abouti à un fouillis d'États querelleurs. Le pouvoir militaire se trouvait entre les mains d'une aristocratie terrienne. Il reprochait aux Terriens leur adoration aveugle de la technique héritée des sociétés ancestrales.

Mwyr lui demanda s'il était affecté par le fait qu'une centaine d'hommes avait été tuée à la suite d'une révolution fomentée par les Espers. L'autre se rendait compte qu'il manifestait une sensibilité hors de propos. Mwyr pensait que le pire était encore à venir. Il pensait qu'un gouvernement désireux de restaurer l'ordre ancien se lancerait dans d'interminables guerres avec ses voisins. Une démocratie élémentaire finirait par remplacer leur système et cette démocratie serait dominée par un capitalisme corrompu puis par une dictature. Il ne resterait plus de place pour le vaste prolétariat. Il faudrait aux Espers résoudre bien des problèmes avant d'en avoir terminé. L'autre lui demanda s'il pensait que le bain de sang serait épargné quand ils aboutiraient au résultat final. Mwyr pensait qu'ils paieraient plus cher que tous les autres.

3

Le capitaine Thomas Danielis, de l'artillerie de campagne, armée loyaliste des Etats Pacifiques était sur son cheval, devant son escadron. Ils essayaient de dégager un tracteur d'artillerie qui s'était enlisé. Au-delà de la région s'étendaient des terres désertiques réclamées par les Saints. Ceux-ci ne constituaient plus une menace, toutefois les échanges commerciaux se poursuivaient sur une échelle très réduite. Alors, le chemin de fer n'allait pas plus loin que Hangtown. En conséquent, le corps expéditionnaire qui se rendait dans la région de Tahoe devait patauger à travers des forêts désertes. Danielis était étonné que l'ennemi n'ait pas donné le moindre signe de vie alors qu'il lançait ses patrouilles à la recherche d'unités rebelles. Il savait que Mackensie n'était pas homme à demeurer inactif derrière le mur d'un fort et ce n'était pas pour rien que le régiment avait reçu le sobriquet de Rolling Stones.

Un homme en robe bleue s'adressa à Danielis. Sur sa poitrine, on voyait le symbole du Yin et du Yang. On décelait une trace d'accent du Texas dans sa façon de parler. C'était un Esper. Les Espers respectaient la loi du pays mais ne se reconnaissaient aucune patrie car ils se réclamaient de l'humanité tout entière. Les Etats Pacifiques avaient énormément gagné en prestige et en influence lorsque l'impénétrable central de l'ordre était venue s'établir à San Francisco. Danielis se souvenait de l'apôtre qui était venu faire visite à son foyer à San Francisco, sur sa propre invitation, dans l'espoir que Laura apprendrait à préserver une certaine paix de l'esprit. Danielis dit à l’Esper qu'il pourrait se détendre s'il l'usait de ses pouvoirs pour lui dire ce qui attendait ses hommes. Mais l’Esper n'était pas un adepte.

Il s'appelait Woodworth. Danielis pensait que les Espers pouvaient encore se décider à participer à la guerre. Le Central avait permis à plusieurs reprises le recours au terrible rayon Psi lorsque l'ordre s'était trouvé sérieusement menacé. D'autre part, Fallon entretenait avec eux des relations d'amitié plus étroites que ne l'avait jamais fait Brodsky ou le Sénat des bossmen et la Chambre des députés du peuple.

Danielis se demandait ce que préparaient les rebelles. Woodworth ne lui répondit pas. Danielis enrageait de ne pouvoir disposer que de quelques misérables petites lignes de chemin de fer et de mulets pour le convoi de ravitaillement alors que son pays pouvait réaliser ce qui existait aux temps anciens car rien ne manquait, ni les livres ni les renseignements. Il avait vu les journaux scientifiques et des laboratoires de recherche. Mas tout était inutilisé.

Woodworth n'était pas d'accord car son ordre devenait supranationale. Le monde était beaucoup plus pauvre en matières premières qu'avant les super bombes. La connaissance était toujours appliquée là où cela n'exigeait pas trop de puissance industrielle.

Danielis savait qu'il y avait du pétrole partout et du charbon, du fer, de l'uranium mais le monde ne possédait pas l'organisation qui permettait d'exploiter ces ressources. C'était l'une des raisons pour lesquelles Danielis espérait la Réunification pour pouvoir reconstruire.

La Réunification pourrait permettre le retour de la démocratie et du suffrage universel pour que père et fils n'aient plus besoins de s'entre-tuer. Woodworth préférait cette dernière raison et affirma que les Espers seraient prêts à soutenir cette même raison. Mais il était opposé au machinisme. Danielis alla à la rencontre de l'éclaireur qui était un Indien. Le Major Jacobsen discutait avec l'éclaireur. L'éclaireur leur annonça que le fort avait été évacué. Le gouvernement contrôlait la côte tout entière au moyen d'unités navales, afin de surveiller les Canadiens de Vancouver et garder les importantes routes maritimes vers Hawaï. Les derniers postes et villes rebelles se trouvaient isolés les uns des autres dans les montagnes, les forêts et les déserts. Les places bossmen tombaient les unes après les autres sous la pression des loyalistes. Le seul point noir dans ce tableau était constitué par la Sierra de Cruikshank qui commandait une véritable armée. Cette expédition contre le fort Nakamura n'était qu'une petite partie de ce qui avait paru dès le premier jour une difficile campagne.

Maintenant, les Rolling Stones avaient battu en retraite, sans offrir la moindre résistance. Ce qui signifiait que leurs frères, les Catamounts, avaient également évacué la place.

Danielis comprit que cette suite était une idée de Mackensie. Il suggéra au major de prévenir le commandant.

4

Mackensie se dirigeait vers la Napa Valley qui appartenait à la communauté Esper de Sainte-Hélène. Les 3000 hommes de sa troupe étaient en marche. Les chariots suivaient. Il n'y avait aucun danger d'attaque immédiate. La communauté était importante et comprenait plusieurs milliers de personnes. Speyer espérait que les Espers se comporteraient honnêtement.

Les Espers étaient partisans de la non-violence. Mackensie redoutait le rayon Psi des adeptes de l'ordre. Mackensie ne les aimait pas. Speyer pensait qu'ils faisaient beaucoup de bien chez les pauvres. Mackensie le reconnaissait mais il ne supportait pas que les Espers s'occupent des orphelins les rendant incapables de s'adapter à la vie en dehors de la communauté. Speyer se prenait souvent à les envier. Il aurait voulu connaître la paix intérieure pour oublier l'exécution de plusieurs de ses semblables. Les Espers travaillaient avec des produits chimiques, avec l'électronique et pour Speyer cela s'adaptait parfaitement à la mentalité de l'américain évolué. Mais l'unité mystique de la création prônée par les Espers, ce n'était pas l'affaire des Américains, selon Speyer. Speyer pensait que la seule façon de réaliser l'unité, c'était de brûler tout ce qu'ils avaient adoré jusqu'à présent.

Speyer ordonna à Mackensie d'aller présenter ses compliments au lieutenant Yamaguchi et de lui passer le commandement. Mackensie avait insisté pour se faire accompagner d'un second parlementaire. Il pensait que ses facultés cérébrales n'étaient probablement pas de taille à se mesurer à celle d'un Esper de haut rang. Contrairement aux bossmen, les Espers n’entouraient pas leurs communautés de murs. La communauté était composée de groupes qui vivaient ensemble et que l'on appelait superfamilles. Cette pratique était à l'origine d'une certaine hostilité à l'égard de l'ordre et d'un flot ininterrompu de plaisanteries grivoises.

L'idée de base consistait à délivrer l'individu de l'instinct de propriété et à élever les enfants sur un plan social plutôt que dans un clan étroit. Mackensie présenta le Major Speyer au chef de la colonie, le Philosophe Gaines. Gaines les emmena dans son bureau.

Mackensie lui annonça qu'il comptait contrôler la Napa Valley et la Vallée de la Lune. Ils allaient établir un camp retranché. La colonie serait indemnisée pour les dommages que la troupe causerait aux récoltes aussitôt que le gouvernement aurait été restauré. La nourriture et les médicaments seraient réquisitionnés et par mesure de précaution quelques hommes logeraient dans la communauté pour observer les événements.

Gaines répondit que la charte de l'ordre exemptait la communauté des servitudes militaires. Aucun homme ne devait franchir les limites des territoires occupés par une communauté Esper. Il ne pouvait donc accepter une violation de la loi. Mackensie répondit que Brodsky puis le juge Fallon avaient proclamé la loi martiale sur l'ensemble du territoire. Toutes les lois étaient donc suspendues. Gaines répondit que puisque seul l'un des gouvernements pouvait être légitime, il s’ensuivait que les proclamations de Brodsky et de Fallon étaient une nulles et non avenues. Il pensait que les partisans de Fallon occupaient un vaste territoire. Speyer lui expliqua que le commandement de la Sierra avait tourné les partisans de Fallon. La Sierra contrôlait le trafic par l'occupation de Sacramento et ses bases s'étendaient vers le sud. Speyer pensait que les forces de Fallon seraient encerclées d'ailleurs elles venaient de quitter la Columbia Valey pour pouvoir défendre San Francisco.

Gaines demanda si l'armée qui s'était avancée dans la Sierra avait été repoussée. Mackensie fut obligé de reconnaître que ce n'était pas le cas. Cette armée se trouvait à Los Angeles et à San Diego. Speyer expliqua qu'il avait coupé les communications ennemies par le milieu. Il espérait que Brodsky serait de retour à San Francisco avant l'automne. Gaines ne pouvait admettre d'établissement militaire sur les terres de la communauté. Il leur ordonna de partir. Au besoin, il était prêt à utiliser les rayons Psi. Il leurs donna une heure pour partir.

Il envoya un messager aller chercher les adeptes. Mackenzie partit à la recherche du messager. Il le retrouva en train de parler à sept ou huit hommes. Les adeptes était juste devant lui. Il leur donna l'ordre de s'arrêter en brandissant son revolver. Ils demandèrent ce que Mackensie avait fait de leur chef. Mackensie répondit qu'ils le savaient puisqu'ils étaient capables de lire dans ses pensées. Mais l'un des adeptes répondit qu'il répugnait à pervertir les rayons Psi en les faisant servir à la violence mais il serait prêt à les utiliser si Mackensie l’y obligeait. Il le prévint que toute force armée qui tenterait de s'introduire dans la ville serait anéantie. Mackenzie entra en courant dans le vestibule mais les autres Espers s'y trouvaient déjà. Alors Mackensie tira s'efforçant de blesser plutôt que de tuer.

Tout se déroulait comme un cauchemar. Il lui sembla que son coeur allait se briser en 1000 morceaux. D'autres Espers l'attaquèrent mais il les assomma. Mais des renforts arrivèrent. Une sonnerie de trompette retentit. La foule massée sur l'escalier s'immobilisa. Quelqu'un cria. Des cavaliers occupaient la place. Speyer arriva accompagné par plusieurs hommes de troupe. Mackenzie éprouvait moins de remords d’avoir menacé les Espers car ils avaient employé les anciennes armes ce qui était contraire à leur règlement. Speyer avait deviné que Gaines était démuni puisqu'il avait envoyé un messager chercher des individus qui se prétendaient télépathes. Ils ouvrirent une porte. Ils découvrirent une pièce dans laquelle se trouvaient des appareils qui ne semblaient pas avoir été construits par des êtres humains.

5

Deux extraterrestres Espers discutaient de la situation. Ils étaient alarmés par le fait que les terriens avaient pu envahir une colonie et même s'emparer de l'arsenal de cette colonie. Mais les terriens ne pourraient pas s'en servir sans l'entraînement approprié. De plus, les adeptes étaient conditionnés pour ne pas révéler leur science aux non-initiés. Néanmoins, un des deux Espers craignait que la révélation ne se propage et que l'on découvre que les Espers n'avaient pas accès aux profondeurs inconnues de l'âme. Ils étaient simplement initiés aux arcanes d'une science physique évoluée. Cela entraînerait la défection de bien des membres de l'ordre dont la foi ne résisterait pas à la désillusion. Des deux Espers, c'était Mwyr le plus inquiet. Mais l'autre le rassura en lui disant qu'il sous-estimait la capacité de l'âme humaine à négliger les contingences heurtant les croyances les plus chères. Et en admettant le pire, même si la foi se perdait et que l'ordre se désintégrait, ce serait un coup sévère porté au plan mais pas un coup fatal. La science du Psi n'avait jamais constitué qu'un fragment de folklore dont la puissance avait paru suffisante pour servir d'agent moteur à une orientation nouvelle de la vie. Il en existait d'autres. Les terriens les moins éduqués croyaient en la magie. En dernier ressort, la nouvelle culture finirait par éliminer les superstitions. Mwyr pensait que cela pourrait provoquer un retard de 100 ans. L'autre Esper reconnut qu'il serait beaucoup plus difficile d'introduire un élément radicalement étranger dans une société autochtone qui avait su forger ses propres institutions. Alors il proposait d'intervenir directement. Il comptait donc écraser les réactionnaires. Le gouvernement poursuivrait ses adversaires vaincus avec une rigueur impitoyable. Au fur et à mesure que les gens, citoyens ordinaires mais aussi Espers rejettera de plus en plus le matérialisme, la légende apparaîtrait de plus en plus fantastique. Mwyr était devenu psychodynamicien pour créer l'union des êtres pensants et ainsi constituer la maîtrise de l'univers par la vie. Les extraterrestres avaient vu ce que les Terriens avaient fait de l'énergie nucléaire et ils ne voulaient pas lâcher une telle bande de carnivores à travers la galaxie. Il voulait d'abord leur donner le temps d'acquérir une civilisation morale. Les extraterrestres pensaient que les Terriens ne parviendraient jamais à la paix par leurs propres moyens. Ainsi les extraterrestres ne se sentaient pas complètement inutiles dans le cosmos en intervenant dans les civilisations.

6

Thomas Danielis fut promu au grade de major pour le rôle spectaculaire qu'il avait joué dans la répression de la révolte des citoyens de Los Angeles. Au cours de la bataille de Maricopa, les troupes loyalistes ne réussirent pas à rompre l'encerclement opéré par les rebelles de la Sierra et Danielis fut nommé lieutenant-colonel. Il pensait à l'enfant qu'il attendait et qu'il n'avait pas encore vu. Il songeait à se lancer dans les affaires après la guerre. Il se rendit dans la tente où l'on procédait à l'interrogatoire des prisonniers. Le capitaine Lambert interrogeait un sergent. C'était un rebelle au gouvernement de son propre pays. Mais le sergent pensait que c'était Lambert le rebelle. Comme il n'arrivait pas à obtenir des réponses satisfaisantes, Lambert tordit le bras du sergent. Danielis lui ordonna d'arrêter. Il menaça de le faire passer en cour martiale si Lambert continuait ce genre de pratique. Après quoi, il lui expliqua que les rebelles n'étaient pas des rebelles à leur propre point de vue. Ils étaient fidèles à une tradition, celle des bossmen.

Mais tout cela était trop profond pour Lambert. Alors Danielis lui expliqua qu'il existait beaucoup plus de combattants extérieurs des armées en présence que dans leur sein même. Si les bossmen parvenaient à établir un commandement unifié, ce serait la fin du gouvernement Fallon. Ils étaient divisés par trop de querelles de clocher pour que la chose puisse se produire. L'intérêt des Fallonistes était d'amener le bossman moyen à penser que les Fallonistes n'étaient pas si mauvais. Il lui conseilla d'employer la ruse plutôt que la violence dans les interrogatoires.

Après quoi, Danielis se rendit dans la tente où se tenait la conférence. Il fut surpris d'y trouver le philosophe Woodworth car il était persuadé qu'il était resté au centre Esper de Los Angeles. Le général Perez divulgua un plan secret. Le grand quartier général avait mis au point un plan avec le central Esper à San Francisco. Les Espers avaient abandonné leur neutralité après avoir été attaqués dans la colonie de la Napa Valley. Woodworth fit un rapport sur la prise de Sainte-Hélène. La plupart des adeptes étaient absents ce qui avait donné un avantage à l'ennemi.

Sainte-Hélène était toujours occupée. Il parla de rumeurs que le commandement ennemi s'efforçait de propager. Woodworth affirma que les Espers n'avaient pas de pouvoirs surnaturels. Il s'agissait simplement de l'utilisation des forces latentes que la plupart des gens possédaient. Il affirma que l'ennemi avait truqué quelques appareils scientifiques en faisant croire qu'il s'agissait du matériel dont se servaient les adeptes. Le central Esper avait donc décidé d'offrir son concours aux Fallonistes. Le général Perez pensait que le développement personnel de chaque Esper subirait un retard de plusieurs années du fait de la violence de l'ennemi. Les Espers étaient prêts à utiliser le rayon Psi si l'ennemi attaquait  leur quartier général mondial à San Francisco. Cette révélation fut pour Danielis un véritable coup de massue. L'ennemi détenait plus de la moitié de la Californie, l'Oregon et l'État et une bonne partie de l'État de Washington.

Les Fallonistes ne disposaient que d'une seule voie d'accès vers San Francisco. Mais ils avaient l'avantage sur le plan naval.

Le général pensait que l'objectif de l'ennemi était San Francisco. C'était le siège du gouvernement et le grand centre industriel de la nation.

Le général annonça donc le plan. La garnison de la Sierra serait attaquée à partir de San José.

Il faudrait feindre une sérieuse défaite et battre en retraite. Ensuite, l'armée se replierait vers le Nord en direction de San Francisco. Lorsque l'ennemi serait engagé dans la poursuite, il serait débordé par les flancs et attaqué sur ses arrières. Les adeptes Espers seraient présents en renfort. Danielis pensait intensément à Laura.

7

Presque toute l'armée de la Sierra s'était rassemblée à Modesto puis s'était heurtée aux forces ennemies débouchant de San José. Mackenzie pensait à sa fille et avait peur qu'elle soit tuée pendant la bataille de San Francisco. Mackensie discutait avec Speyer. Speyer pensait que toute cette affaire semblait louche.

Mackenzie avait proposé que l'armée de la Sierra sorte de ses montagnes. Il avait démasqué et l'énorme mystification des Espers. Il avait réussi à minimiser aux yeux de ses hommes le fait que, derrière la mystification, se cachait un mystère auquel on osait à peine penser.

Il était terrifié par la perspective des dangers qui menaçaient sa fille. Il appelait de tous ses voeux la fin de cette interminable guerre. Chaque fois que le vent tombait, le chant des sorciers lui parvenait aux oreilles. C'étaient des Indiens pour la plupart. Tout cela n'était pas clair. L'ennemi aurait dû se frayer un chemin vers le sud, et non pas se laisser encercler. Le capitaine Hulse lui annonça qu'une troupe ennemie marchait dans leur direction. Mackensie s'informa auprès du quartier général. On lui confirma les larges manoeuvres des Fallonistes qui allaient tenter une percée.

Les Rolling Stones devraient se maintenir par leurs propres moyens.

La plage devrait être défendue en même temps que la butte qui la dominait.

Il se passa un temps incroyablement long avant que l'ennemi apparût. Il s'agissait d'une force puissante mais disposant de peu d'artillerie. Mackensie donna ses ordres en conséquence.

La cavalerie Falloniste s'ébranla au petit trot. Les canons rugirent. Les archers disposés derrière les canons se mirent à leur tour de la partie. Mackensie vit vaciller les lignes des assaillants. Les Espers utilisèrent le rayon Psi. La cavalerie de la Sierra s'élança en avant. Un terrible bourdonnement remplit le ciel. Un rayon brûla les hommes tout vifs. Mackensie pensait que les adeptes devaient se trouver dans un char. Mackensie et Speyer descendirent la colline à bride abattue, vers les canons. Mackensie et Speyer montèrent dans la charte pour viser les Espers. Les émissions de rayon Psi s'arrêtèrent.

Puis Mackensie et Speyer montèrent dans la voiture régimentaire qui était munie d'un tube lance-roquettes. Mackensie visa le char des Espers. Le char explosa.

8

Danielis était en colère contre les Espers. Il était écoeuré de constater à quel point l'ordre l'avait frustré de sa vie entière. Il avait l'impression d'être le simple jouet entre les mains d'étrangers et que tous les esprits sérieux et bien intentionnés qui faisaient partie d'une communauté Esper étaient les dupes de quelqu'un.

Il avait convoqué Woodworth pour lui annoncer son plan. Il espérait que les adeptes pourraient ramener quelques-unes de ses unités. San Francisco était attaqué. Les rebelles avaient réussi à s'emparer d'un bateau dans lequel avaient embarqué les milices des bossmen. Danielis avait peur pour Laura. Il mourut dans une bataille en recevant une grenade en pleine poitrine.

9

Mackenzie était arrivé à San Francisco. Il pensait à sa fille. L'attaque des Twin Peaks devait être menée tambour battant car les Espers ne manqueraient pas de défendre leur Central. Mackensie avait les nerfs tendus dans l'expectative d'un rayon Psi, mais rien ne se produisit.

Mackensie envoya son armée détruire le bâtiment principal des Espers. L'ensemble de l'édifice avait contenu un appareillage presque aussi grand que lui-même. Mackensie pensait que c'était leur vaisseau spatial. Quelques robes bleues gisaient parmi les ruines. Une demi-douzaine de survivants se faufilait vers le vaisseau spatial. Mais ils furent arrêtés par les archers. Un être qui n'était pas humain gisait broyé au pied de la machine. Mackenzie pensait que quand les gens auraient vu cela, ce serait la fin de l'Ordre.

Mackensie vit le drapeau des Etats Pacifiques flotter au sommet du gratte-ciel. Le gratte-ciel avait servi de bâtiments de logement pour le personnel et il avait été également employé à des fins plus mystérieuses. Speyer interrogeait un extraterrestre qui sanglotait. Un deuxième extraterrestre se tenait droit dans une robe de métal tissé. L'extraterrestre avouait qu'il n'y aurait pas d'autre vaisseau spatial en près d'un siècle pour les secourir. Le chef des extraterrestres dit à Speyer qu'ils étaient venus par amour. Leur rêve, c'était de guider les Terriens et de leur apprendre à se guider eux-mêmes vers la paix. Ils voulaient les guider vers l'avenir. Le chef des extraterrestres croyait en la Grande Science qui prédisait, selon lui, avec une certitude absolue. Mais Speyer se moqua de lui en montrant les ruines de leur gratte-ciel.

Alors l'extraterrestre répondit qu'ils étaient trop peu nombreux pour diriger tant de sauvages dans les moindres détails.

Il leur proposa de mettre un terme à la guerre et à toutes les souffrances passées. Mais Speyer lui répondit qu'il avait été à l'origine d'une guerre assez abominable. L'extraterrestre reconnut que c'était une erreur de leur part. Speyer ne voulait pas croire à la sincérité de l'extraterrestre car s'ils avaient été sincère ils seraient venus ouvertement et auraient trouvé des hommes tout prêts à les écouter. Les extraterrestres avaient choisi de dispenser leurs bienfaits par le truchement de ruses subtiles. Les terriens n'avaient pas eu voix au chapitre. Speyer ne supportait pas que les extraterrestres aient pu considérer les hommes comme des enfants.

L'extraterrestre lui répondit que les hommes se déchiraient sans cesse et qu’ils n'obtiendraient jamais la paix. Speyer lui répondit que c'était son opinion et que personne ne pouvait prédire quoi que ce soit. Speyer préférait être mort que domestiqué.

Speyer annonça à l'extraterrestre que le peuple serait entièrement éclairé sur ce qu'ils étaient aussitôt que le juge Brodsky serait rétabli dans ses fonctions.

10

Mackenzie alla voir sa fille. Elle avait maigri. Il lui annonça la mort de son mari. Elle savait déjà car elle avait été avertie par quelques-uns des hommes de Tom. Laura lui demanda s'il cela avait vraiment valu la peine de tuer, non seulement Tom, mais aussi tant de gens pour une simple question de politique. Mackensie lui répondit que ce n'était pas une simple question de politique. Il se rendit compte tout à coup il y avait l'enfant. Il devrait s'occuper de son petit-fils. Tom avait voulu que son enfant porte le nom de son grand-père. Laura ne voulait pas que son fils devienne un militaire. Elle était certaine que certains Espers continuerait à leur travail sur de nouvelles bases. Elle pensait que les hommes devraient faire cause commune avec eux. Elle voulait que son fils croit en un idéal différent de celui qui avait tué son père. Laura pensait que la guerre de son père était finie mais que la sienne venue de commencer.

 

 

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06 mai 2020

Admirations (Jacques Bergier).

admiratio

Préface.

Jacques Bergier, mythe ou réalité ?

Jacques Bergier était une personnalité courageuse, complexe et mystérieuse. Il était capable de lire à une vitesse extraordinaire. Il était capable de lire en moyenne 2 millions de caractères typographiques à l'heure. Il était capable de retenir le contenu des livres qu'il lisait. Il était sensible, modeste et courageux. Il partageait ses connaissances avec les personnes capables de les faire fructifier.

Il trimbalait un vieux cartable bourré de livres qu'il avait trouvés et achetés la veille, lus la nuit et qu'il donnait le lendemain aux uns et aux autres, selon leur spécialité, avec autant d'idées que de calcul, de recherche, de sujet de thèse, de nouvelles, de roman, de synopsis ou d’émission.

L'écouter était un enrichissement inépuisable. On se sentait plus instruit et plus intelligent. Il était capable de retranscrire les phénomènes du domaine de l'inexpliqué. Sur sa carte de visite il avait indiqué avec humour : « Jacques Bergier : amateur d'insolite et scribe des miracles ». Il souhaitait que cette inscription figure sur sa tombe sous l'étoile de David. Il fut aussi un grand vulgarisateur mais il était considéré comme un grand affabulateur. Il dérangeait les scientifiques à cause de ses critiques pertinentes et ses prophéties. Il fut la cible favorite de l'Union rationaliste. Le rejet de Jacques Bergier par la communauté scientifique française révoltait bien des personnes. On a voulu le faire passer pour le champion des fausses sciences et de la science-fiction érigée en système d'absurdités.

Il rencontra le général De Gaulle chez Paul Reynaud, en avril 1940. Il défendait l'idée que la France devait accélérer les recherches atomiques. Il découvrit la base de Pennemünde où étaient fabriquées les fusées V1 et V2. Il créa un réseau de résistance scientifique, le réseau Marco Polo, à Lyon, en novembre 1942. Il fut déporté en novembre 1943 à Mathausen. :

Il recueillit les souvenirs des mourants et les transmit à leurs familles grâce à sa formidable mémoire. Durant l'hiver 1945, Bergier était dans un état d'épuisement terminal. Il fut transporté à l'infirmerie du camp. Il révéla à Bill Hooricks, son compagnon d'infortune, qu'il regretterait de ne pas pouvoir transmettre au monde un message important pour les gens d'après. Hooricks lui demanda quel était ce message. C'était le Matin des magiciens.

Bergier fut décoré de la Légion d'honneur par le général De Gaulle et d'un certificat par le maréchal Montgomery.

Après la guerre, il créa une société de transfert de technologie. Il s'occupait d'essence synthétique pour le compte du gouvernement indien. Cinq ans plus tard, il commença une carrière d'écrivain scientifique et de critique littéraire. Il créa la revue La Tour Saint-Jacques et contribua au succès de la revue Fiction.

Cette revue permettait de promouvoir des auteurs inconnus de science-fiction. Pour que l'ouverture d'esprit soit complète, Jacques Bergier en appelait au fantastique, à l'imaginaire, au merveilleux, à l'insolite, au mystérieux. Il fut l'interlocuteur des maîtres de la science-fiction.

Il mit 25 ans pour faire connaître Lovecraft en France. Il aurait entretenu une correspondance avec Lovecraft durant six ans, jusqu'à la mort de Lovecraft, en 1937.

C'est Christian Bourgois qui publia le recueil de critiques littéraires «Admirations » en 1970. Le livre ne connut que peu de succès auprès du public car Bergier était très en avance sur son temps. Jacques Bergier travaillait pour les générations futures.

Prologue.

Il Jacques Bergier consacra ce livre à 10 écrivains qu'il considérait comme magiques. Magiques car leur plume devient un sceptre de pouvoir. Jacques Bergier reconnaissait un écrivain magique à ce qu'il ressentait pour lui une admiration totale sans esprit de critique. C'est pourquoi, il ne plaça pas dans sa liste d'écrivain magiques Bradbury, Asimov ou Van Vogt pour qui son admiration se mêlait de beaucoup de reproches.

Il a commencé à lire les livres de Jules Verne quand il avait trois ans puis ceux de Louis Jacolliot. À 10 ans, il a découvert les écrivains anglo-saxons, et beaucoup plus tard les écrivains soviétiques, après la seconde guerre mondiale. Pour Jacques Bergier, un écrivain n'est pas magique tout le temps. Un écrivain est magique lorsque un démon le saisit et il cesse de l'être pour des raisons qui ne sont pas plus claires que la psychologie du génie ou celle de la conversion.

Bergier considère que Claude Farrère a écrit une nouvelle qui est peut-être la plus magique de toute littérature et qui s'appelle «Où ? ». Il s'agit de l'exploration d'autres univers. Certains de ces univers sont tellement différents que la vitesse n'y est plus un espace divisé par un temps. Dans un autre, les humains sont immortels mais il leur arrive à un moment de leur existence un malheur qui est inexprimable dans le langage de notre univers. Bergier a découvert que Farrère a écrit d'autres chefs-d'oeuvre extraordinaires et notamment les romans Les Condamnés à mort et La Maison des hommes vivants.

En 1923, Jacques Bergier découvrit la revue Weird Tales et la revue Argosy. Il n'a jamais manqué de livres magiques. Sauf pendant la seconde guerre mondiale. Il se trouve que son goût pour les écrivains magiques et pour certaines formes de fantastique influença bien d'autres vies que la sienne. S'il n'avait pas été persuadé de la possibilité d'inventions militaires apparemment fantastiques, il n'aurait jamais pu provoquer le bombardement et la destruction de la base allemande de fusées de Peenemünde. Le débarquement du 6 juin 1944 n’aurait pas pu avoir lieu et toute l'histoire du monde aurait été changée.

Le succès du Matin des magiciens montre bien que la recherche de fantastique correspond à des lignes de force psychologiques d'importance selon Jacques Bergier.

Jacques Bergier explique la recherche de fantastique par une clé qui est un mot allemand «Gelstalt ». Un Gelstalt est une configuration de sensations et d'idées qui est cohérente et qui donne satisfaction. L'univers d'un auteur magique fait un gelstalt parfaitement satisfaisant. La confrontation de plusieurs de gelstalt très différents élargit l'esprit donnent satisfaction à l'imagination. Jacques Bergier ne savait pas pourquoi le fantastique n'était pas apprécié en France. Il pense que le cartésianisme n'a aucun rapport avec cela. René Descartes s'intéressaient à l'alchimie et trouver ses idées dans le rêve.

Bergier a choisi 10 écrivains peu connu en France qui ont créé des univers ayant des rapports parfois étranges avec le nôtre.

Ces 10 écrivains possèdent cette qualité magique qui enchante Jacques Bergier. Jacques Bergier espérait que son ouvrage permettrait au fantastique de rencontrer le succès en France.

Chapitre premier : John Buchan ou le prophète au manteau vert.

 

John Buchan naquit en 1876 et mourut d'un accident quand il était vice-roi du Canada le 11 février 1940. Il fut poète, homme d'État, organisateur de la guerre psychologique, historien, romancier. Le monde de John Buchan est un monde où l'on attache beaucoup d'importance à des aspects de la psychologie humaine. Il exalte l'intelligence, le courage, l'imagination, le goût du risque. Il a composé plusieurs séries. La série principale étant celle des aventures de Richard Hannay.

Dans cette série, le roman le plus connu est « Les 39 marches » qui a fourni à Hitchcock le scénario du film qui l'a lancé.

Dans la cinquième aventure de Richard Hannay, Le Camp du matin, Jugement de l'aube, Blenkiron et Sandy Arbuthnot rencontrent un adversaire prodigieux, un Allemand appelé Castor (le fait que ce soit une anagramme de Castro n'est qu'une coïncidence prophétique) qui, comme Hitler, veut dominer le monde. Mais, contrairement à Hitler, Castor se rend compte qu'il faut d'abord abattre les États-Unis. Cette façon de penser étonnamment moderne et qui rappelle parfois Che Guevara, le conduit à monter en Amérique latine une base d'où il pourrait attaquer et détruire les États-Unis, en commençant d'abord par disloquer ceux-ci en excitant leurs haines raciales et sociales. Ce livret est écrit en 1925 !

Castor construit donc dans l'imaginaire république d'Olifa un enfer allemand complet, avec camps de concentration. Il a même des SS, les conquistadors, qu'il tient par une drogue spéciale. Il sera renversé par Blenkron et Arbuthnot après une guerre civile écrite avec un luxe extraordinaire de détails qui fait du Camp du matin un véritable manuel de guérilla et de contre guérilla. Pour Jacques Bergier, c'est réellement une grande anticipation politique. En effet, tout le problème de la dictature, de la révolution en général et de la révolution en Amérique du Sud en particulier y est exposé avec une clarté que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

Un autre cycle parallèle à celui de Richard Hannay est celui de Sir Édouard Leithen. Leithen est avocat. Malgré lui, il se trouve engagé dans des aventures dont la première s'appelle La Centrale d'énergie. Dans ce livre paru avant la première guerre mondiale, toutes les eaux souterraines de notre époque y coulent déjà. Buchan y montre que notre civilisation est une conspiration et qu'elle peut rencontrer sur son chemin une antique conspiration, une centrale d'énergie. La seconde aventure de Leithen s'appelle le Plancher de danse. C'est une rencontre dans l'archipel grec avec les dieux qui y vivent encore. C'est une des oeuvres les plus poétiques et les plus fantastiques de Buchan.

Le seul roman de science-fiction de Buchan s'appelle Un trou dans le rideau. Dans ce roman, un savant qui a découvert la structure du temps arrive au prix de sa vie à faire voir à six personnes une page du Times un an à l'avance. Ils y voient chacun une information pouvant l'intéresser et deux d'entre eux y voient des notices nécrologiques : les leurs. Certains s'inclinent, d'autres combattent et l'un d'eux arrive même à triompher du temps et de la mort, de continuer à vivre, bien que sa notice nécrologique paraisse au jour dit. Ce qui est écrit est écrit mais, ce qui importe, c'est ce qui arrive et non pas ce qui est écrit.

L'apogée du génie de Buchan est, pour Bergier, les deux recueils de nouvelles : Le club des fugitifs et La Lune endure. Dans Le club des fugitifs, les personnages de tous les grands cycles de Buchan qui ont fondé un club bien anglais se réunissent et racontent à leur tour une histoire chaque soir, parmi ces histoires se trouvent L'Ennemi détesté qui nous fait entrer pendant la première guerre mondiale dans le monde étrange des décrypteurs. Les décrypteurs sont ceux qui arrivent à mettre au clair un message dont ils ne connaissent pas le chiffre. Cela exige un génie spécial et produit une tension nerveuse prodigieuse. Un de ces décrypteurs se bat pendant presque toute la guerre contre un chiffre allemand qui paraît imprenable. Il imagine que l'inventeur de ce chiffre est une femme très belle, très cruelle, très prussienne, vivant dans un château gothique où elle poursuit son oeuvre maudite. Et puis, vers le milieu de l'année 1918, l'ennemie détestée commet une erreur. L'Anglais décrypte quelques-uns des messages et assure ainsi une grande victoire aux alliés. Puis vient la victoire de 1918 et l'Anglais s'écroule. Il se fait accompagner par un ami pour se faire soigner dans une clinique par un psychanalyste autrichien. Alors, l'Anglais part dans le vaste monde rechercher la belle dame sans merci qu'il a inventée. Alors, l'Autrichien raconte à l'ami de l'anglais malade que c'est lui qui avait inventé le chiffre en question il n'avait pas voulu dire la vérité à l'Anglais car il trouvait inutile de troubler une cure parfaitement réussie avec les émotions discordantes de la pitié.

Dans une autre nouvelle intitulée Le vent sur le portique, un archéologue découvre le temple d'un dieu romain, le Dieu Vaunus. Il se persuade que ce Dieu y est encore. Il trouve dans un vieux parchemin une recette datant des premiers âges de la chrétienté, un rituel permettant de chasser les dieux d'un temple et d'y instaurer le Christ. Il tente ce rituel en présence du narrateur. Mais avant qu'il n'ait pu le terminer, un vent de feu se lève, des langues de feu venues de nulle part le carbonisent. Le narrateur qui accompagnait l'archéologue a pu s'enfuir et raconte avoir vu la tête de Gorgone briller sur les murs de la maison maudite comme un des soleils de l'enfer.

Buchan a eu tous les honneurs officiels respectables. Il a vu un monde dépassant le cadre étroit du matérialisme habituel des gens respectables et des savants officiels.

Il a écrit une nouvelle de science-fiction qui s'appelle Espace. C'est l'histoire d'un grand mathématicien qui découvre que l'espace possède une structure extrêmement complexe et qui arrive à percevoir directement cette structure. Il s'aperçoit alors que cette structure n'est pas simplement inerte et que des présences se déplacent. Des présences non humaines et incompréhensibles qui inspirent la terreur. Des présences dont la perception lui apprend quelque chose de si terrible qu'il va volontairement se tuer en montagne.

Buchan a également écrit Le prêtre Jean, roman prophétique de l'Afrique en révolte, Le bois des sorciers, roman de l'éternelle sorcellerie en Écosse et La route du roi, extraordinaire anticipation du code génétique décrivant une série d'apparitions à travers l'histoire d'un même être produit par la même combinaison héréditaire mais modulé d'une façon différente par le milieu. Enfin il a écrit Un prince en captivité, roman de la venue au pouvoir d'Hitler, du courage et du désespoir.

On a fait à Jacques Bergier l'honneur de trouver des échos de John Buchan dans le récit d'une de ses aventures de guerre : Agents secrets contre.armes secrètes. Bergier trouve également des échos de Buchan dans L'Orchestre rouge de Gilles Perrault.

La confrontation parcourt toute l'oeuvre de Buchan et c'est ainsi qu'on trouve à la fin du Jugement de l'aube, une confrontation entre Castor et les conquistadors qui constitue un des plus beaux épisodes du livre.

Les conquistadors qui sont en train de mourir, privés de leur drogue, ne reprochent pas à Castor leur mort mais le fait d'avoir lui-même vaincu, le fait d'avoir abaissé l'orgueil allemand et l'orgueil de la nouvelle dictature que Castor avait créée en Amérique du Sud. Bien entendu, cela a été écrit 20 ans avant la fin de Hitler.

Jacques Bergier voit dans l'oeuvre de Buchan une part prophétique et il cite quelques passages de la centrale d'énergie : « la vie moderne est le pacte informulé des possédants pour maintenir leurs prétentions. Et ce pacte sera efficace jusqu'au jour où il s'en fera un autre pour les dépouiller ».

Chapitre II : Abraham Merritt ou les ténèbres tangibles.

L'homme qui, le premier, inventa à la fois la science-fiction et le fantastique sous leurs formes modernes, commença par être journaliste. C'était vers 1910 et il eut alors des ennuis avec les gangs de New York. La police refusa de le protéger et il dut partir pour le Mexique où il réalisa des fouilles archéologiques et découvrit un nouveau puits sacré à Chichen Itza. Il s'appelait Abraham Merritt. Il découvrit un immense trésor du puits. Il n’en profita guère car le trésor fut confisqué par le gouvernement mexicain. Il retourna aux États-Unis et commença à écrire.

En 1917, il écrivit dans l'extraordinaire revue Argosy une nouvelle qui, 50 ans après, est encore considérée comme le chef-d'oeuvre du fantastique. Cette nouvelle s'intitule Le Gouffre de la Lune. Les personnages découvrent dans les ruines cyclopéennes de Nan-Matal, dans le Pacifique, un bâtiment qui est à la fois un temple et une porte. Par cette porte, qui ne s'ouvre qu'à la pleine lune parce qu'elle est commandée par une espèce de photo-cellule sensible seulement à la lumière polarisée et qui, par conséquent, n'est pas influencée par la clarté solaire ordinaire, sort un être qui n'est pas un composé de matière. C'est un être qui est constitué par des grains de lumière agglomérés, un être dont la puissance dépasse de beaucoup nos faibles moyens. Cet être exterminera  l'expédition et poursuivra sur un navire en route vers l'Australie le dernier survivant qu'il enlèvera de sa cabine par une nuit de pleine lune, mais pas avant que celui-ci n'ait eu le temps de raconter son histoire.

Après la publication de cette nouvelle, des dizaines de milliers de lecteurs réclamèrent une suite pour comprendre les mystères que l'on voyait vaguement à travers la première nouvelle.

Merritt travailla sérieusement en essayant d'établir une base scientifique solide pouvant expliquer les merveilles que l'on avait entrevues dans sa nouvelle. Il travailla sur la théorie d'après laquelle la lune aura été arrachée à la terre en laissant comme trace de son départ l'océan Pacifique. Cet océan n'occupant pas un volume où on puisse placer notre satellite, Merritt se crut parfaitement justifié en plaçant sous le Pacifique un immense abîme, le gouffre de la lune. Dans cet abîme, il imagina les êtres les plus divers et les plus multiples, humains et non humains. Il imagina la conquête de ces abîmes par une expédition scientifique venant de la surface par deux expéditions rivales, l'une alliée, l'autre allemande. La Conquête du gouffre de la Lune parut en 1919. Cette épopée qui fut comparée à Dante et à Milton. Le succès du gouffre de la lune fut immense.

Le public réclama encore une suite mais Merritt s'y refusa mais il fit revenir le narrateur du gouffre de la lune, le botaniste Goodwin, dans une nouvelle aventure en huit parties intitulée Le monstre de métal.

Certains critiques considèrent ce livre comme le plus beau de Merritt mais l'auteur ne fut jamais satisfait de ce livre. Il s'était attaqué à une tâche horriblement difficile : décrire des êtres vivants composés de métal.

Dans Le Visage dans l'abîme, paru en 1923, Merritt décrivait une civilisation ancienne. C'était une civilisation située en Antarctique avant la grande glaciation. Cette civilisation avait émigré dans une vallée inaccessible des Andes. Au sommet de cette civilisation se trouvaient deux êtres non humains plus puissants que l'homme. Cette civilisation avait vaincu la mort et déchiffré le code génétique.

En 1924, Merritt publia le navire d'Ishtar racontant la lutte entre les forces d'amour et les forces de destruction.

Le plus grand succès littéraire de Merritt fut Sep empreintes pour Satan, publié en 1927. Un film en fut adapté. C'est un livre à double solution : on peut croire l'explication rationnelle des faits qui sont décrits comme on peut imaginer une intervention directe du sombre interlocuteur. En 1930, Merritt publia la suite du Visage dans l'abîme. La Mère des serpents relate l'idée que l'âme immortelle n’existe pas encore mais qu'elle pourra être créée dans le futur. Jacques Bergier considère que le chef-d'oeuvre de Merritt est Les habitants du mirage, paru en 1932. Les grands problèmes philosophiques : les raisons de vivre, l'instinct de mort, le sacrifice humain ici sont soulevés de même que la notion de rituel. Merritt se demande si dans l'univers froid et apparemment inanimé qui nous entoure, existerait-il des êtres dont on puisse attirer l'attention ? Et même si ces êtres sont essentiellement mauvais, aussi hostiles que l'univers lui-même, est-ce que l'on ne peut pas, en attirant leur attention par le sacrifice humain, sortir de la grande solitude ?

Toute sa vie, Merritt s'intéressa au phénomène para psychologique. Il rassembla des dossiers sur ce sujet. Il a prétendu que les deux romans sur la sorcellerie qu'il a écrits avaient été fondés sur des faits réels et qu'il n'avait fait que changer le nom des personnages. Dans Brûle sorcière, brûle ! publié en 1932, on voit la sorcellerie fleurir dans New York sous la protection du rationalisme et de l'incrédulité générale. On en tira un film. Dans Rampe ombre, rampe ! Merritt mélange la légende française de la ville d’Ys avec la ville de New York. On y trouve la possibilité de ressusciter des souvenirs précédant la naissance et appartenant à nos ancêtres. Merritt évoque l'existence parmi nous d'êtres qui, ayant à leur disposition toutes les sciences passées, se sont élevés au-dessus de la condition humaine.

Après cela, Merritt s'arrêta d’écrire. Après sa mort, on retrouva dans ses dossiers deux romans incomplets qui furent achevés par le peintre et illustrateur Hannes Bok : La Femme renard et La Roue noire. Jacques Bergier évoque la vie de Merritt. Il raconte son enfance de quaker imprégnée par la Bible. On retrouve des traces du style de la Bible dans son oeuvre. Il fit ses études à l'université de Pennsylvanie où il se révéla lecteur prodige lisant à une vitesse fantastique. Il se lança dans le journalisme en 1902 et se spécialisa dans les meurtres, les mystères et la sorcellerie. En 1911, il fut témoin d'un meurtre politique et on lui recommanda de quitter le pays. Il partit donc au Mexique puis en Amérique centrale pour vivre avec les tribus indiennes. Il découvrit la cité perdue Maya de Tuluum. Il déchiffra des inscriptions donnant l'emplacement d'un trésor et ce trésor fut découvert plus tard. Il retourna vers 1913 aux États-Unis et poursuivit sa carrière de journaliste tout en travaillant sur les propriétés des drogues utilisées par les primitifs. Il mourut d'une crise cardiaque le 21 août 1943. Il s'était toujours considéré uniquement comme un écrivain de science-fiction et s'était donné beaucoup de peine pour justifier scientifiquement ce qu'il avait écrit. Il avait une grande passion pour la France où il était souvent venu. De 1940 à 1943, il défendit la cause française dans l'American Weekly. D'après Jacques Bergier, Merritt était laid, timide et doué d'un grand sens de l'humour. Il aimait pénétrer des milieux étranges, écrire en risquant sa vie. Il était naturellement arrivé au sommet du journalisme, en dirigeant l'American Weekly pour le compte de William Randolph Hearst. Il n'était pas content de lui comme écrivain et passait par une phase de dépression chaque fois qu'il avait fini un livre. Il publia des communications à des académies des sciences. Dans son univers, on trouve des civilisations disparues, des civilisations existant encore sous les océans ou dans les coins secrets du globe terrestre, la mémoire génétique, la parapsychologie, des portes sur les autres dimensions.

Les personnages de Merritt sont avant tout des aventuriers prêts à lutter. Les horizons qu'ils découvrent les incitent à l'ambition plutôt qu'à la terreur. Le héros des Sept empreintes pour Satan se bat avec le diable pour la possession du monde et finit par gagner.

Chapitre III : Arthur Machen ou les sacrements du mal.

Arthur Machen naquit en 1863 au pays de Galles. Il avait fait des études littéraires et avait appris le français. Il arriva à Londres à l'âge de 17 ans. Il commença une carrière d'écrivain et de journaliste. Il était très pauvre et ne voyait personne. Il écrivit un premier livre, L'anatomie du tabac. Il traduisit l'Heptaméron. Il classa la collection des livres occultes du libraire Redway. Celui-ci mis à sa disposition un petit bureau dans une mansarde au-dessus des bureaux de l'éditeur Vizetelly. Arthur Machen avait élu Nicolas Flamel. Il se passionna pour l'alchimie puis pour l'occultisme en général. En 1885, il publia Redway, un superbe catalogue de la littérature de l'occultisme et de l'archéologie. C'est ainsi qu'il rencontra, en 1887, A. E. Waite, le grand expert en occultisme et le fondateur de la fameuse société secrète de l'Aube d'or : The Golden Dawn. Arthur Machen s'intéressa au grand mystère et devint alors passionné par ce sujet. Il traduisit les mémoires de Casanova. En 1894, il publia Le grand dieu Pan. Ce livre fut considéré comme un livre maudit par le Manchester Guardian. Le grand dieu Pan donne l'impression de forces inconnues de toutes les terreurs que la surface de l'univers nous cache. C'est l'histoire d'un chirurgien qui modifie le cerveau d'une femme de façon qu'elle voit l'univers dans sa totalité et non pas par les étroites fenêtres de nos sens. Les anciens qui arrivaient quelquefois à réaliser cette vision par des moyens transitoires et non pas de façon permanente appelaient cela : « voir le grand dieu Pan ».

Mais l'expérience tourne à la catastrophe et la femme ainsi traitée, brûlée en quelque sorte par l'immensité des forces et des êtres avec qui elle est en contact devient folle et donne naissance à une fille qui devient très belle mais qui est un être maudit semant la destruction autour d'elle.

C'est un livre où on retrouve à la fois l'idée moderne à l'époque de la science sacrilège et les idées anciennes de l'alchimie et de la préparation des ténèbres. Jacques Bergier considère que le meilleur livre de Arthur Machen est Les Trois imposteurs. On put dire que ce livre était une imitation des nouvelles Mille et une nuit de Robert Louis Stevenson. Mais pour Jacques Bergier le livre de Machen n'est pas une amusette comme celui de Stevenson est plutôt une série de portes ouvrant sur un univers sinistre.

Un des récits de ce livre : Le roman du cachet noir et peut-être l'histoire la plus effrayante qui ait jamais été écrite selon Jacques Bergier. C'est l'histoire d'un savant que la recherche scientifique conduit au-delà d'une frontière interdite et qui découvre qu'il est possible de prendre dans la campagne anglaise un certain chemin conduisant à un monde inconnu ou vit encore à notre époque une race humaine, hostile à l'humanité, une race qui est à l'origine de toutes les légendes et de la sorcellerie.

La vision d’Arthur Machen est une vision éternelle et dont les symboles concordent bien avec les réalités que la science continue à découvrir.

Arthur Machen fut considéré comme malsain. C'était l'époque du procès d'Oscar Wilde. La Colline des rêves est l'oeuvre que la plupart des critiques considèrent comme son sommet.

Ce livre fut publié en 1907. Arthur Machen voulait écrire une sorte de Robinson Crusoé, l'histoire d'un homme qui est seul non pas parce qu'il est sur l'île déserte et qu'il ne peut s'adresser à personne, mais parce qu'au milieu des millions d'êtres humains, il vit dans un grand abîme qui le sépare de tous. Mais ce livre passa inaperçu. Arthur Machen continua à écrire et publia un livre d'essai littéraire, Hiéroglyphes, et permit aux Anglais de découvrir Rabelais, Rabelais était considéré en Angleterre comme un simple pornographe sans intérêt avant que Machen montre sa grandeur.

Puis, Arthur Machen se plongea dans des expériences occultes qui tenaient de l'hypnotisme pour explorer la psychologie des profondeurs.

Après quoi, il se maria et commença une seconde vie plus saine. Il se lança dans le journalisme ce qui lui permit d'écrire son autobiographie et quelques nouvelles remarquables puis des essais. La guerre mondiale arriva et, avec elle, une aventure extraordinaire qui fit connaître le nom de Machen à l'engloutir tout entière. C'était en septembre 1914. Il écrivit une nouvelle d'imagination qu'il appela les Archers. Il y décrivait Saint-Georges et ses archers attaquant les Allemands et brisant leur offensive. Alors, des milliers de témoins assurèrent avoir vu les archers surnaturels ! Machen démentit mais cela ne produisit aucun effet. 100 000 exemplaires de son ouvrage furent vendus dans l'année. Après quoi, Arthur Machen écrivit un roman intitulé La Terreur dont le sujet est une révolte générale des animaux contre l'homme. Puis il se mit à collectionner les faits maudits en se spécialisant dans des enquêtes bizarres.

Il continua cette vie d'amateur d'insolite et de scribe de miracles jusqu'en 1921. Les difficultés d'argent l'obligèrent à écrire des livres qui ne lui plaisaient pas. En 1936, il publia deux volumes de nouvelles : La chambre agréable et Les enfants de l'étang. Une collecte pour les écrivains pauvres permit de renflouer Arthur Machen en 1943. Cela lui rendit la vie supportable. Il mourut en 1947. Jacques Bergier consacra un chapitre du Matin des magiciens à Arthur Machen. Il trouvait l'univers de Machen réaliste. C'est un univers où le sacré est revenu. Les sacrements du bien comme les sacrements du mal y sont à nouveau présents. Arthur Machen avait écrit dans Hiéroglyphes : l'homme est un sacrement, une âme rendue manifeste sous la forme d'un corps et l'art doit s'occuper des deux séparément et ensemble et montrer leur interaction et leur dépendance mutuelle.

Arthur Machen pensait qu'un horrible savoir n'était pas encore mort. Le monde était alors plein de secrets accessibles à ceux qui voulaient à toute force les trouver. Arthur Machen pensait que l'existence d'un monde transcendant, inaccessible aux instruments de la science, contenant les archétypes du bien et du mal que nous pouvons constater à notre niveau, était indiscutable.

Le corps humain, pour Arthur Machen, est le point de jonction des forces mécaniques ou autres provenant de la matière et d'autres forces intelligentes, celles-ci provenant des aspects de l'univers que nous ne percevons pas.

Jacques Bergier, en regardant les SS à travers les barbelés du camp de concentration où il était en 1944 et 1945, se disait que Arthur Machen avait bel et bien eu raison et que l'homme peut en effet se dégrader et devenir monstre.

Chapitre IV : Ivan Efremov ou la nébuleuse d'Andromède.

La nébuleuse d'Andromède est un roman d'Ivan Efremov qui a eu un énorme succès. Efremov est un scientifique, géologue et paléontologue. Dans la nouvelle Le tube aux diamants, parue en 1944, il avait prédit la découverte des diamants sibériens. Cette découverte s’est effectivement produite. Il a écrit un certain nombre de nouvelles entre 1944 et 1950 et en particulier Une rencontre au-dessus de Tuscarora. Dans cette nouvelle il est question de la découverte dans les profondeurs de l'océan d'une eau miraculeuse, guérissant les blessures et promettant peut-être une vie éternelle. Cette découverte rejoint un travail scientifique bien réel, celui du professeur Deriaguine, qui a isolé dans l'eau ordinaire des traces d'une autre eau qui n'est pas l'eau lourde mais un nouvel arrangement moléculaire de l'eau ordinaire et qui a des propriétés tout à fait étonnantes. Il a écrit Le lac des esprits de la montagne, un lac maudit, où l'on voit des lumières étranges et où l'on meurt d'une maladie inexpliquée. Puis Efremov offre commença à s'écarter du classicisme et à rejoindre les thèmes de la science-fiction moderne avec Les vaisseaux stellaires. Les vaisseaux stellaires ne sont pas des astronefs mais les galaxies elles-mêmes. Celles-ci constituent un gaz qui s'agite dans l'espace et dont les galaxies individuelles constituent les molécules. Les personnages de la nouvelle découvrent des traces extraterrestres : un animal préhistorique dont le crâne a été troué par une balle ou un rayon, un miroir qui se souvient et dans lequel on peut entrevoir, lorsqu'on a actionné le mécanisme, le visage des autres êtres intelligents qui ont visité notre planète il y a plusieurs dizaines de millions d'années.

La nébuleuse d'Andromède commença à paraître dans la revue Technique pour la jeunesse en 1957. Le futur évoqué par Efremov fit hurler de rage certains communistes orthodoxes. Dans ce futur, on n'entendait plus parler du tout de Marx, de Lénine et de Staline. Par contre, on se souvenait parfaitement des dieux grecs. Mais l'enthousiasme du public balaya les objections. Dans le monde imaginé par Efremov le bonheur humain compte plus que tout. À la place du gouvernement, il y a une « académie du bonheur » qui, par tous les moyens scientifiques, essaie d'assurer pour les hommes une vie meilleure, une vie qui contienne plus de bonheur.

Les radiotélescopes ont permis de capter les messages des autres êtres intelligents et l'humanité fait désormais partie du Grand Anneau qui, grâce aux ondes de radio, réunit toutes les intelligences.

Les astronef des terriens parcourent déjà l'espace entre les étoiles. On étudie le moyen de faire une percée à travers la structure de l'espace-temps Efremov imagine de nouvelles mathématiques, une nouvelle physique, une nouvelle biologie et même une nouvelle psychologie comme s'il venait du futur. Il imagine même un nouveau dictionnaire comportant des termes nouveaux. Mais le monde d' Efremov n'est pas une utopie. Il a été bâti par des hommes et des femmes pareils à nous et qui continuent à lutter et à souffrir. Les premières expériences de la courbure de l'espace-temps consomment pendant quelque temps toute la puissance énergétique de la planète et provoquent des catastrophes. Pour recevoir le feuilleton de Technique pour la jeunesse, il fallait s'abonner, ce qui se faisait en URSS uniquement dans un bureau de poste et au début de l'année. Dès 4:00 du matin, même dans la nuit glacée de Sibérie, la jeunesse soviétique faisait la queue pour être sûre d'avoir la suite de La Nébuleuse d'Andromède. L'ouvrage fut traduit dans toutes les langues. Youri Gagarine avait raconté à Jacques Bergier que c'était la lecture de La Nébuleuse d'Andromède qui l'avait poussé à devenir astronaute. En revenant de son premier voyage dans l'espace, il avait déclaré tout devoir à Jules Verne et à Efremov.

Bergier pense que le jury du Nobel se serait honoré en décernant le prix à La Nébuleuse d'Andromède et aurait salué l'espoir de l'humanité.

Le public mondial de mandater suite. Efremov écrivit plusieurs suites, Cor Serpentis et L'heure du taureau.

Cor Serpentis se passe quelque centaines d'années après La Nébuleuse d'Andromède. L'hyperespace a été maîtrisé et les astronefs à impulsions se déplacent à une vitesse apparente de plusieurs milliers de fois celle de la lumière. Le sujet principal du récit est la première rencontre face à face avec les autres intelligences. Le corps des extraterrestres est à base de fluor et non pas de carbone. Leur souffle est composé de fluor et d'acide fluorhydrique et, à son contact, un terrien vivant prendrait feu. Mais cette rencontre a lieu des deux côtés d'une épaisse paroi en plastique transparent. Efremov en profite pour se moquer un peu de l'hystérie guerrière dans la science-fiction américaine.

À la fin, Efremov laisse un espoir de découverte biologique permettant de transformer un vivant à base de fluor en un vivant à base de carbone ou inversement. Alors, il pourra y avoir un contact réel avec poignée de main et échange d'objets et non pas seulement à travers une paroi de protection. L'heure du taureau se passe à une époque encore plus avancée ou 10 milliards de galaxies ont été atteintes et commencent à être explorées par les astronefs à impulsions. L'humanité a pris pied dans le cosmos et elle y vivra éternellement. Efremov a aussi écrit un livre surprenant : Le fil du rasoir. L'action se passe à notre époque et il s'agit non plus des extraterrestres mais des pouvoirs inconnus de l'homme. Le héros, médecin à l'heure stalinienne, se découvre d'abord des pouvoirs de guérisseurs, puis des pouvoirs lui permettant de contrôler les autres êtres humains et finalement arrive à éveiller chez certains sujets la mémoire raciale, le souvenir non pas de ce qu'ils ont vécu mais de ce que leurs ancêtres ont vécu. Le personnage du fil de rasoir a évidemment les pires ennuis à l'heure stalinienne et quelques ennuis moins graves par la suite. Il finira par fuir l'Union soviétique pour aller fonder aux Indes un institut où l'application de la dialectique marxiste à la science fera alliance avec la magie tantrique.

Ce que Jacques Bergier trouve intéressant dans l'oeuvre d'Efremov, c'est à la fois l'humanisme fantastique et un esprit extrêmement précis. Sa civilisation future est extrêmement solide. On lui a reproché en URSS de n'être pas assez communiste. Pourtant Efremov a rendu chaque fois qu'il pouvait hommage aux pionniers du communisme et même il a annoncé que le communisme triompherait sur toute la terre avant de passer à la société sans classe. Lénine lui-même avait déclaré à plusieurs reprises que le contact avec d'autres civilisations changerait absolument tout, produirait des révolutions, plus importantes même que 1917.

Or, ce contact, Efremov le postule dès La Nébuleuse d'Andromède. Certains astronomes ont affirmé que les mystérieux pulsars, ces radios-sources qui paraissent artificielles dans le ciel, seraient les messages du Grand anneau d'Efremov.

Efremov essaye d'imaginer une société faite pour l'homme et qui recherche le bonheur humain non pas empiriquement mais avec toutes les ressources de la science. La société d'Efremov conseille, aide, mais n'impose pas. Cela est rendu possible par l'abondance qui règne, par les progrès de la psychologie et de la sociologie et surtout par la mise au point des méthodes mathématiques applicables aux sciences humaines. Chez Efremov, c'est surtout l'esprit qui compte par-delà la forme matérielle. La première question que les terrestres posent aux extraterrestres est : « l'amour existe-t-il chez vous ? ». Les extraterrestres donnent une réponse positive. En Union soviétique, Efremov a été traité de romantique.

L'un des personnages de Cor Serpentis, Taï Eron, réfléchit un jour aux hommes et aux femmes qui, dans le passé, ont participé aux grandes catastrophes, aux guerres, aux révolutions. Il pense que, malgré tout le tragique de leur situation, le fait d'être décrochés, de n'avoir plus de responsabilité, de n'avoir plus de passé, leur donnait une immense joie.

Il pense également que le fait d'être parti dans les étoiles dans le futur, le fait de revenir sept siècles plus tard à une époque où il ne restera plus nulle trace de ses problèmes personnels, le rend libre comme aucun homme ne l'a jamais été.

Dans ce roman, les terriens offrent aux extraterrestres des images de la Terre, des océans et des forêts. Les extraterrestres offrent aux Terriens une carte trois dimensions de l'univers connu avec les planètes à atmosphère d'oxygène marquées par un signe représentant l'oxygène. Ainsi, Efremov ne raconte pas une guerre des mondes mais un échange d'informations sur le cosmos entre terriens et extraterrestres.

Coller ne se cache pas les dangers qui nous menacent encore. Ses explorateurs rencontrent dans l'espace des planètes qui ont été entièrement détruites, soit par la guerre thermonucléaire, soit par l'abus de l'énergie atomique pacifique et les retombées radioactives qui s'en sont suivies.

Chapitre V : John W. Campbell ou le manteau d'Aesir.

 

Jacques Bergier estime que John Wood Campbell a donné naissance à la science-fiction moderne il naquit en 1910 à Newark. Il a présidé pendant plus de 30 ans aux destinées de la revue de science-fiction Analog. Il a écrit des romans de science-fiction classique et d'admirables contes de science-fiction moderne. Quelques-uns de ces contes se trouvent dans le recueil Le Ciel est mort. En 1928, Campbell intégra la plus célèbre école d'ingénieurs du monde, le Massachusetts Institute of Technology. Un de ses professeurs, Norbert Wiener l'encouragea à écrire de la science-fiction et lui donna un nombre considérable d'idées.

En 1930, Campbell publia sa première nouvelle dans la revue Amazing stories : Quand les atomes échouèrent. Il y prédit les grands ordinateurs modernes en insistant sur l'aide que ces machines devaient apporter à la recherche scientifique. Il prédit également l'énergie matérielle totale. La même année, il publie La Horde de métal dans laquelle il décrit la pensée artificielle et les machines intelligentes.

Toujours en 1930, il publie son premier roman, La Voix du vide. Par la suite, il publie une série de romans de science-fiction classique dans lesquels il décrit des voyages intergalactiques. D'après Jacques Bergier, on compte par douzaine les physiciens modernes qui doivent leur vocation aux romans de Campbell.

Quatre prix Nobel au moins l'ont reconnu.

Après avoir quitté l'université, il travaille comme ingénieurs-rationnalisateur.

Jacques Bergier considère que Campbell a vraiment appris à écrire avec son roman intitulé La Dernière évolution, paru en 1932 dans lequel on peut voir pour la première fois en littérature la symbiose homme-machine.

Il publie sous le pseudonyme de Don A. Stuart des nouvelles d'un nouveau genre pour la revue Astounding science-fiction. Il devient directeur de fabrication pour une société produisant des instruments de mesure électronique puis il devient assistant de Carleton Ellis, le grand homme des plastiques. En 1937, Campbell prend la direction de la revue Astounding science-fiction. Il change le titre en Analog. Il cesse pratiquement d’écrire pour se consacrer à cette revue. Il a lancé toutes les grandes causes de la recherche : astronautique, physique nucléaire, parapsychologie. En 1944, sa revue publia une description détaillée de la bombe atomique. Il était donc bien renseigné en pleine guerre.

Les pouvoirs publics furent paniqués. On se demanda s'il fallait immédiatement fermer la revue de Campbell. On décida finalement que si on arrêtait la publication de la revue on donnerait l'alarme aux services secrets allemands et japonais. Wernher von Braun lisait la revue de Campbell. Il en faisait venir des exemplaires via Stockholm. La Gestapo était au courant et avait a perquisitionné chez lui. Il fut traité d'espion judéo-américain. Il fallut l'intervention directe de Himmler pour le faire relâcher.

Campbell après avoir prophétisé la bombe atomique, prédit que les Russes seraient les premiers dans l'espace. Le gouvernement des États-Unis commanda des dizaines de milliers d'abonnements à la revue de Campbell car il considérait cette revue comme nécessaire au fonctionnement intellectuel des savants.

Après la guerre, on s'aperçut que les auteurs de la revue avaient inventé le radar, la bombe atomique, la fusée de proximité, la pénicilline et pas mal d'autres choses. L'influence d'Analog a été énorme. On pouvait attendre et trouver, six mois en avance, des informations sur les dernières découvertes de la science.

On pouvait également y trouver des plaisanteries la base scientifique fréquemment prises au sérieux pendant des mois avant que les lecteurs ne comprennent qu'Analog plaisantait.

Ainsi, Isaac Asimov décrivit une substance appelée la Thiotimoline avec un coefficient de solubilité négatif. Les savants d'Harvard qui étaient en train de juger la thèse de doctorat en médecine d'Asimov réagirent aussitôt. Ils lui proposèrent d'évoquer sa découverte pour la deuxième partie d'une thèse. Asimov fit un exposé brillant et fut nommé peu après le chargé de cours à l'université de Boston. Asimov publia dans Analog des lettres imaginaires qu'il prétendit avoir reçues au sujet de la Thiotimoline.

Selon Jacques Bergier, les chefs-d'oeuvre de Campbell furent les nouvelles : Hors de la nuit parue en 1937 et Le Manteau d'Aesir, parue en 1939.

Dans ces nouvelles, il est question d'un futur assez lointain où la Terre a été conquise et gouvernée depuis 4000 ans par des envahisseurs venus de l'espace, les Sarn.

Ils sont vaguement humanoïdes mais avec d'énormes différences biologiques, chimiques et sociales. Ils communiquent entre eux par des micro-ondes émises par des antennes biologiques placées sur la tête. Leur société est une matriarchie. Ils sont gouvernés par des dictateurs de sexe féminin qui se succèdent le plus souvent par assassinat ou par coup d'Etat.

Le règne des Sarn sur les humains est sévère mais juste. La planète des Sarn a péri depuis longtemps dans un cataclysme. Les humains survivants sont des faibles et des lâches. Ceux qui avaient du courage et la volonté de combattre sont morts en combattant les Sarn lors des guerres de conquête.

Mais l'humanité s'est régénérée et un chef humain se lève. Il s'appelle Aesir, en souvenir des dieux anciens nordiques et il annonce qu'il représente l'humanité entière du passé et du présent, des morts et des vivants.

Il est revêtu d'un manteau noir, une espèce de projection des ténèbres qu'aucune arme ne peut traverser. Il ne balaye pas les Sarn tout de suite car il manque de pièces détachées électroniques et de matières premières. Mais il finit par expulser les Sarn par des moyens psychologiques plutôt que par la force brute. Le manteau d'Aesir est finalement expliqué comme étant fondé sur les travaux que l'on avait conservés dans une bibliothèque secrète du physicien du XXe siècle P. A. M. Dirac. Les travaux de Dirac ont montré que notre univers flotte à la surface d'un océan d'énergie négative, un océan invisible et indétectable qui est à une température plus petite que le zéro absolu. Lorsqu'il se produit un trou, une bulle dans cet océan d'énergie négative, cette bulle devient visible dans notre univers, c'est le positron.

Aesir arrive à agiter d'une façon rythmique l'océan des énergies négatives pour produire de l'anti lumière. C'est cette anti lumière noire qui constitue le manteau d'Aesir. Campbell a aussi écrit deux nouvelles intitulées Crépuscule et Nuit dans lesquelles l'homme est en train de disparaître et disparaît finalement et les machines continueront son oeuvre.

Jacques Bergier évoque également la nouvelle intitulée L'oubli. Il s'agit d'un monde où la science a tellement avancé qu'il n'y a plus besoin des villes ou des machines. Les maîtres de l'espace et du temps vivent dans des petites communautés pastorales. Ils ont oublié ce que nous appelons les sciences et techniques. Ils ont oublié la génétique, l'électronique ou la physique nucléaire. Cependant, lorsque les Terriens viennent les menacer, ces hommes de la planète de l'oubli manifestent leurs pouvoirs en manipulant la structure même de l'univers de façon à rejeter les envahisseurs non seulement dans l'espace mais dans le passé. Ainsi, les Terriens reviendront sur leur planète avant d'en être partis. Dans la nouvelle intitulée élimination, les on découvre un moyen de voir les avenirs multiples sur un écran de télévision, mais cela ne leur sert à rien. En 1938, Campbell a publié la nouvelle intitulée la chose d'un autre monde qui a été adapté au cinéma. Il s'agit d'un visiteur venu de l'espace, trouvé congelé dans l'Antarctique et qu'on a le plus grand tort de dégeler. Car cet être, provenant d'une race qui a maîtrisé tous les secrets de la biologie cellulaire peut prendre instantanément n'importe quelle forme, y compris la forme humaine. De plus, il est télépathe. On arrive tout de même à le détruire mais non sans peine.

Campbell a insisté sur la psychologie en se demandant quel serait l'effet psychologique des changements techniques et sociaux et comment se modifie le comportement dans la vie quotidienne. Il a introduit dans la science-fiction les pouvoirs inconnus de l'homme : télépathie, téléportation, clairvoyance et télékinésie.

Chapitre VI : J. R. R. Tolkien ou le Seigneur des anneaux.

Jacques Bergier pensait que la France ne pouvait s'apercevoir de la qualité extraordinaire de l'oeuvre de Tolkien que si l'écrivain obtenait le prix Nobel. Il cite C. S. Lewis : « si l'Arioste avait égalé Tolkien par la puissance de l'invention, le sérieux héroïque lui aurait cependant manqué. Aucun monde imaginaire qui soit aussi multiple aussi fidèle à ses propres lois intérieures n'a jamais été inventé. Aucun monde imaginaire et aussi désinfecté, aussi nettoyé de la moindre teinture de la psychologie personnelle de l'auteur. Il n'existe aucun monde imaginaire qui se rapproche tellement de la véritable condition humaine et qui soit par la même occasion totalement libéré de toute allégorie. Avec un sens extraordinaire des nuances, la diversité presque infinie du style et des personnages permet de faire apparaître des aspects tantôt comiques, tantôt familiers, tantôt épique et tantôt diaboliques ».

Tolkien a créé le peuple des Hobbits dans le roman publié en 1937 et intitulé The Hobbit.

Puis il se mit à imaginer un autre univers superposé au nôtre où vivent les Hobbits et bien d'autres créatures. Il en a dessiné des cartes, imaginer une chronologie, des langues parlées et écrites. Il décrit une lutte entre le bien et le mal qui se joue dans ce monde entre des pouvoirs infiniment plus grands que l'humanité qui n'a d'ailleurs aucun rôle dans cet immense aventure. La bataille se déroule autour de neuf panneaux qui donnent la toute-puissance, mais qui, en la donnant, détruisent celui qui la porte s'il a la moindre ambition. C'est un Hobbit modeste et simple qui finira par porter l'anneau. L'anneau final, le neuvième, celui qui donne la toute-puissance. Pendant trois énormes volumes, la lutte se poursuivra avec une imagination sans pareil dans toute la littérature que Jacques Bergier connaissait.

Il a été notamment frappé par les cavaliers maudits qui sont des armures noires vides montées à cheval. Il compare la mythologie de Tolkien à celle de CS Lewis. Il compare Sauron à l'Eldil Tordu de la trilogie de Lewis. Mais Jacques Bergier considère que l'envergure de Tolkien est beaucoup plus grande car le monde humain qui est si important pour Lewis n'a dans le Seigneur des anneaux aucune importance. La lutte qui se livre pour la possession, non plus du monde mais de l'univers, est tellement importante que notre monde a nous ne compte guère. Jacques Bergier souligne que Tolkien a toujours démenti les allégories qu'on avait prêtées à son oeuvre. Il a même précisé que le gros de son travail était terminé avant même qu'il n'entende parler de la bombe atomique.

Aux États-Unis, les étudiants se sont immédiatement emparés du Seigneur des anneaux et des clubs d'amateurs se sont formés. Des inscriptions citant les phrases du Seigneur des anneaux ont été vues sur le mur des universités.

Dans son livre Tree and Leaf, Tolkien a expliqué avoir voulu écrire un conte de fées car pour lui il n'y avait rien de plus sérieux que les contes de fées. Il a remis à leur place ceux qui considèrent que le conte de fées est une oeuvre pour enfants. Il a dénigré l'explication freudienne à ce sujet. Pour Tolkien, les auteurs de conte de fées sont des créateurs d'univers.

Jacques Bergier considère que l'univers de Tolkien est un univers avec sa propre histoire, ses propres lois, sa propre structure interne et cohérente. Tolkien n'avait pas envisagé le succès populaire mais ce succès arriva 10 ans après la publication du Seigneur des anneaux avec la publication du livre en poche aux États-Unis. Lin Carter, auteur du premier livre d'ensemble sur le Seigneur des anneaux pense que cette trilogie est le plus grand ouvrage fantastique du XXe siècle. Bergier est du même avis. Bergier évoque le Silmarillion, ouvrage inachevé de Tolkien. Il imagine que ce livre pourrait être encore meilleur que le Seigneur des anneaux.

Dans une préface de l'édition de poche parue aux États-Unis, Tolkien indique qu'il travailla sur le Seigneur des anneaux de 1936 à 1949. Il envoyait des chapitres à son fils Christopher qui était alors dans l'aviation anglaise en Afrique du Sud et qu'il ne lisait comme un feuilleton. Arrivé à la fin de la trilogie, Tolkien a repris ses écrits en commençant par la fin. Il a dû tout retaper lui-même, n'ayant pas les moyens de payer la dactylographie de ses trois volumes.

Après la parution, on lui demanda d'expliquer ses motifs et on refusa de le croire lorsqu'il expliqua qu'il n'avait ni mission ni intention. Il fut également obligé d'expliquer que la grande guerre autour des anneaux n'a rien à voir avec la seconde guerre mondiale.

Pour Jacques Bergier, le Seigneur des anneaux est une épopée d'aventure qui ne ressemble à aucune autre. Le monde des anneaux n'est pas le nôtre. Comme il convient à une épopée, les personnages se mettent à s'exprimer envers. Souvent, ces vers ont été entendus en rêve. Dans d'autres cas, ils sont prophétiques. Ils font partie intégrante de l'épopée. Jacques Bergier considère que les descriptions de Tolkien sont de véritables poèmes en prose.

Les personnages du Seigneur des anneaux trouvent les miracles naturels et ne consultent d'anciens documents ou ne prennent des contacts que s'ils sont poussés par un grave péril.

Ils ne disposent pas de machines et voyagent généralement à pied ou à cheval. On voit des traces de magie ou de techniques oubliées. Par exemple le métal ithildin qui ne reflète que la lumière de la lune et des étoiles et encore uniquement quand il est activé par des mots prononcés dans une langue inconnue. Le lecteur passe d'étonnement en étonnement à mesure qu'il rencontre les plantes intelligentes, les oiseaux civilisés et tant d'autres merveilles. Des sympathies et des notes décrivent les êtres non humains avec le plus grand sérieux.

Les personnages du Seigneur des anneaux ne cherchent pas une explication du monde qui les entoure et ne sont pas davantage concernés par le temps. Ils ont l'impression d'être à la fin d'une époque et ne sont pas intéressés par ce qui arrivera plus tard lorsque ce seront les hommes qui domineront l'univers. Ils ont pourtant un bassin d'eau qui révèle l'avenir. Ce miroir a été réalisé par les elfes qui ne le considèrent pas comme une magie mais comme une technique.

Jacques Bergier pense que le succès du Seigneur des anneaux vient du fait que le réalisme est en pleine déroute dans les pays anglo-saxons et notamment aux États-Unis. C'est pourquoi le fantastique pur gagne du terrain. L'oeuvre de Tolkien répond, en particulier pour la jeunesse américaine, à un immense besoin de propreté et de pureté. Car le Seigneur des anneaux est essentiellement une oeuvre noble. Tolkien, pour Jacques Bergier, ne demande rien, n'enseigne rien, ne critique rien. Il est un créateur.

Jacques Bergier avait prophétisé l'adaptation du Seigneur des hommes en film.

Bergier se demandait si Tolkien aurait un continuateur et espérait qu'il obtiendrait le prix Nobel.

Chapitre VII : CS Lewis ou la rançon.

CS Lewis a écrit entre 1938 et 1946 la trilogie : Le Silence de la terre, Perelandra, Cette force hideuse.

CS Lewis fut un théologien dans cette trilogie et également dans le Journal du diable. Il fut aussi un écrivain pour enfants dans la série sur Le monde de Narnia et un romancier avec Jusqu'à ce que nous ayons des visages.

Il naquit en Irlande en 1898. Il fut élevé dans une école privée anglaise qu'il considérait comme un camp de concentration. Il réussit des études brillantes à Oxford. Il se prit de passion pour l'occulte.

Il tomba de plus en plus puis il y a eu une intervention surnaturelle. Il redevint sain d'esprit. Il se convertit au catholicisme en 1929. Il propagea le christianisme avec une immense vigueur et ses livres de combat chrétien se vendirent par millions. En 1954, il fut nommé professeur de littérature médiévale et de la Renaissance à Cambridge. Il mourut en 1963.

Jacques Bergier prétend avoir connu l'homme qui avait sauvé CS Lewis. Mais il ne veut pas dire de qui il s'agit. Il révèle simplement que c'était un révérend père dont la vérité était plus étrange que la fiction. CS Lewis capitula sans conditions et avec terreur quand la conversion se présenta à lui. C'est après sa conversion que Lewis a commencé à écrire sa trilogie. Il s'agit d'une oeuvre tellement insolite que l'on a créée pour elle le mot de « théologie fiction ».

Dans sa trilogie, Lewis écrit que les planètes ne se maintiennent pas toutes seules sur leur orbite mais y sont maintenues par des êtres immatériels, les Eldila qui habite l'espace. Les Eldila obéissent à deux êtres : Maleldil le Jeune, qui est un créateur d'étoiles, Maleldil l'Ancien, qui est un créateur d'univers. Toutes les planètes sont habitées mais pour que les habitants ne puissent pas s'attaquer mutuellement, elles sont séparées par des immenses distances qui sont « la quarantaine de Dieu ».

L’Eldil chargé de la planète Terre est fou. Il s'est retiré de la grande confrérie des Eldila.

Il n'admet que l'autorité de Maleldil le Jeune et exerce la tyrannie du mal sur la terre. Pour l'empêcher d'étendre son domaine du mal aux autres planètes, la terre est entourée d'une ceinture protectrice de radiation. En 1959, 21 ans après la rédaction de son livre, une ceinture de radiation autour de la Terre fut découverte par Van Allen.

Un peu avant la seconde guerre mondiale, un astronef, propulsé par l'énergie solaire et piloté par des rationalistes endurcis, gagne la planète Mars. Il y trouve dans des vallées profondes des Martiens, trois espèces de Martiens, en fait.

Il y a également l'Eldil de Mars qui apparaît au sens des créatures matérielles comme une colonne de lumière. Les deux savants rationalistes décidant, avec raison, que toute religion ne peut être que barbare, pensent que les Martiens leur seraient favorables s'ils faisaient un sacrifice humain à leurs dieux.

Ils capturent donc un terrien, professeur de philosophie et de sémantique appelé Ransom : rançon. Le professeur ne comprend pas, à cet étape de sa vie, la signification de son nom. Ce n'est que vers la fin de la trilogie qu'il apprendra qui il est. Il est emmené sur la planète Mars et présenté comme victime de sacrifices à l’Eldil de Mars qui est aussi surpris que lui. L’Eldil le libère aussitôt et emprisonne les deux autres. Il lui apprend la Grande Langue, la lampe solaire qui a précédé toutes les langues terriennes mais qui fut parlée sur la Terre avant que l'Eldil sombre ne se révolte. Ils échangent des renseignements et Ransom apprend ainsi tous les secrets de l'univers. L’Eldil, à cause de la barrière des radiations, ignorait tout ce qui se passait sur la terre depuis des millénaires. Il ignorait notamment l'existence de celui qui prêcha sur Terre la parole de Maleldil le Jeune et qui était mort sur la croix et qui ressuscita au troisième jour. L’Eldil renvoie les trois Terriens sur leur planète et l'astronef se désintègre 10 minutes après l'arrivée.

Aux jours les plus sombres de la seconde guerre mondiale, l’Eldil de Mars vient trouver Ransom et lui dit qu'on a besoin de lui sur la planète Vénus. Il y sera transporté dans un récipient puis ramené sur terre s'il survit.

Les Vénusiens vivent dans le meilleur des mondes possibles. Il y a une île flottante que Ransom ne verra pas lors de ce voyage et dans laquelle les hommes particulièrement nobles ont été enlevés de la Terre pour y vivre éternellement : de Melchisédech au prophète Élie. Un danger menace Vénus : le sombre Eldil de la Terre a pris possession du corps d'un des savants qui avaient envahi Mars et lui a appris comment construire une autre machine pour le faire débarquer sur Vénus. Ransom le combat et le grand drame de la tentation et de la chute se déroule sur Vénus mais avec d'autres résultats. Ransom a vaincu le représentant de l’Eldil et revient sur Terre.

Des années plus tard, se déroulera la dernière bataille sous la direction du sombre Eldil. Les savants ont pris le pouvoir et instaurent un règne dictatorial.

Ransom découvre qui il est. Il est le Pendragon, le chef spirituel secret du celticisme. Il est la rançon, l'homme qui, de nouveau, après 2000 ans, sera appelé à se sacrifier pour que ce qui existe encore de bien dans le corps et dans l'âme de l'homme ne périsse pas. Il est soutenu par les grands Eldila planétaires et par le petit groupe qu'il a réuni. Les Eldila sont maîtres du temps comme de l'espace et ils sont venus chercher dans le passé un allié pour Ransom : Merlin.

Les forces du bien triomphent dans la grande bataille. Ransom survit au conflit entre les pouvoirs les plus terribles de la science et les grands Eldila. Il quitte la terre pour aller rejoindre les immortels dans l'île flottante de Vénus.

La trilogie de Lewis ne mentionne pas un instant sa religion personnelle. Pour Jacques Bergier, l'univers de Lewis paraît plus raisonnable, répondant davantage à ce besoin qu'on a de comprendre et d'approuver, que l'univers de la science.

Aussi, à la fin de l'apparition de la trilogie, les savants ont hurlé. On a beaucoup dit que c'est une oeuvre qui ne reflète pas réellement la religion chrétienne mais un oecuménisme personnel à Lewis. Certains critiques estiment que ce n'est pas de la science-fiction.

Jacques Bergier estime que le lecteur de la trilogie n'oubliera pas de sitôt parmi les visions d'une Angleterre où la dictature du rationalisme néo hitlérien est en train de s'établir, la description de la lesbienne chef de police, Miss Hardcastle.. Lewis montre les mécanismes intérieurs, les puissances secrètes qui dominent notre monde et aussi les forces opposées qui peuvent intervenir en notre faveur. Lewis s'est inspiré du Moyen Âge en rejetant les clichés rationalistes du XIXe siècle. Il voit dans le Moyen Âge une époque de lumière, une époque où les progrès étaient plus rapides qu'au XIXe et au XXe siècle. Il a également été influencé par Tolkien.

Pour Jacques Bergier, le monde de Lewis est donc remarquable non seulement parce qu'il donne des portes permettant de s'échapper des pires enfers du Nord, mais parce qu'il donne la possibilité d'une contre-offensive. Car le ciel est éternel et tous les enfers doive finir, même s'ils paraissent très longs.

Jacques Bergier une phrase de Lewis qui en dit long sur sa vision du philosophe moderne : « il avait cessé de croire en la connaissance elle-même. Il était passé de Hegel à Hume, puis au pragmatisme, puis au positivisme logique et avait débouché à partir de là dans un vide complet »..

 

Chapitre VIII : Stanislas Lem ou l'avenir impossible.

Stanislas Lem était un journaliste polonais. Pour Jacques Bergier, c'est certainement un des écrivains de science-fiction les plus originaux et les plus intelligents du XXe siècle.

Il participe à la Résistance et en tira son premier roman : Le Temps qui ne fut pas perdu. Après des études de médecine, il se consacra au journalisme, à la science-fiction et à l'essai philosophique et scientifique. Ses principaux livres sont : Retour des étoiles, Feu Vénus, Le Nuage de Magellan, L'Invasion venue d'Aldébaran, Journal des étoiles, Le Livre des robots, Solaris.

Son oeuvre se distingue par un pessimisme philosophique fondamental. Pour cet écrivain, l'univers est trop compliqué pour que nous puissions le saisir. Il y a des frontières à notre imagination que les personnages de Lem ne peuvent franchir.

Lem imagine sur la planète Solaris tournant autour de notre soleil des coacervats qui n'ont pas formé des cellules. Tout l'océan recouvrant la planète est devenu vivant. Cet océan vivant nous est supérieur comme nous le sommes au virus. On s'aperçoit de son existence parce que la planète corrige automatiquement sa trajectoire autour de son soleil, de façon à recueillir un maximum d'énergie. On envoie une expédition puis on installe des satellites artificiels. Il y a une bonne volonté pour communiquer mais la différence de mentalité est trop grande.

Il est possible que l'humanité ne comprenne jamais. L'océan intelligent reproduit les instruments qu'on y plonge. Il peut même reproduire des êtres humains. Au moment où se passe l'action du livre, des milliers de livres ont déjà été écrits sur l'océan intelligent de la planète Solaris. Mais tout se passe comme si des fourmis essayaient de communiquer avec un homme. C'est une tragédie scientifique.

Dans le roman L'Invincible, Lem raconte l'aventure du vaisseau galactique L’Invincible qui explore une planète sur laquelle un avis à galactique a disparu sans laisser de traces. L'invincible découvre qu'il y a des millions d'années, un navire d'une autre civilisation, transportant une cargaison de machines, s'est écrasé sur cette planète. Il s'agissait de machines s'adaptant à une situation. Il y eut conflit entre ces machines puis évolution. Et le résultat de cette évolution mécanique est une espèce de mouche cybernétique se reproduisant automatiquement et pouvant détruire l'information chez les machines concurrentes. Une partie de l'équipage de L'Invincible meurt. Les survivants décident alors de venger les victimes, de quitter la planète et de la détruire à distance par une bombe. Un des savants demande cependant de passer une dernière nuit sur la planète sous la protection d'une cage métalliquequi empêche la fuite de l'information de son cerveau. Le savant comprend que les êtres qu'il a vus ne sont pas vivants mais éprouvent cependant un sentiment religieux.

Il comprend alors qu'il y aurait péché contre l'esprit si la planète était détruite. Il arrive à convaincre ses compagnons et la planète n'est pas détruite. Comment des machines sans âme peuvent-elles prier ? Personne ne comprendra jamais. L'ouvrage s'achève sur ce désespoir raisonnable.

Dans la nouvelle La formule du professeur Limvater, Lem propose un être nouveau tout à fait original, fabriqué à partir de matériaux autres que le carbone, comprenant tout l'univers et que son créateur détruit. Le professeur est d'ailleurs persuadé que son invention sera faite à nouveau et que les successeurs de la vie viendront.

Jacques Bergier considère que Lem n'est pas un humaniste. Il a écrit quelques textes comme Les nuages de Magellan et Feu Vénus dans lesquels on lui a recommandé de faire du réalisme socialiste et de décrire un avenir meilleur. Mais dès qu'il a eu un peu de liberté, il a écrit des nouvelles très pessimistes comme Ténèbres et moisissures ou naissent des microbes d'un genre nouveau qui sécrètent de l'antimatière. C'est une façon de se demander si la science, comme la société, sont condamnées à sécréter ce qui les détruit.

Jacques Bergier n'est pas d'accord avec les théories de Lem. Il n'a pas son pessimisme. Il pense que le cerveau humain est une machine qui peut déchiffrer tout l'univers, tout comprendre, à condition d'avoir assez de données. Bergier pense que l'oeuvre de Lem est l'aboutissement logique de l'abaissement de l'homme commencé depuis que la science expérimentale existe.

Bergier croit savoir que Lem pensait que les bornes de l'imagination étaient très proches et qu'il en souffrait. Ainsi, la nouvelle L'Invasion venue d'Aldébaran raconte une histoire dans laquelle les envahisseurs venus d'Aldébaran ne cherchent pas à conquérir la Terre. Mais ce qu'il y a d'effrayant, c'est qu'on ne sait pas ce qu'ils sont venus faire ni pourquoi ils sont repartis. Ils ont brisé l'orgueil de l'esprit humain peut être à jamais.

Chapitre IX : Robert E. Howard ou le Phénix sur l'épée.

Howard naquit en 1909 dans le Texas. Il avait été ouvrier dans des puits de pétrole avant d'être étudiant. En 1937, voyant sa mère sur le point de mourir, il se suicida. Il est totalement inconnu en France à part une nouvelle le Phénix sur l'épée. Son oeuvre se compose de plusieurs cycles. Le cycle le plus important est celui du roi barbare Conan. L'originalité de cette épopée est qu'elle se place dans une histoire tout à fait imaginaire dans une époque imaginaire. Cette époque imaginaire se situe il y a 12 000 ans, entre la fin de l'Atlantide et les migrations qui ont amené les Aryens en Europe.

Le roi Conan est d'abord un esclave puis un bandit, mercenaire, pirate. Il devient finalement roi d'Aquilon. Son épopée est une épopée de sang, de violence et de magie. Car à l'âge hyborien, la science n'est que peu développée mais la magie est en pleine forme et les magiciens sont plus puissants que les rois. C'est un monde où l'aventure est partout présente et où la violence est la règle.

Pour accéder au trône d'Aquilon, Conan étrangle son prédécesseur. C'est un monde décadent et souvent pourri ou Conan représente une certaine pureté primitive.

Conan est pourtant très loin d'être une brute épaisse. Il encourage les arts, y compris les poètes qui lui en veulent, car le royaume d'Aquilon est plein de contestataires. Conan est un des rares hommes de son époque s'intéressant au monde dans lequel ils vivent. Il en trace lui-même des cartes et il pense que la terre est ronde.

Le magicien Xaltotun, adversaire de Conan, mort depuis 3000 ans lorsque le récit commence ressuscite par l'action d'un cristal magique. Le magicien cherchera par un meurtre rituel massif à effacer le présent et à faire reculer sur toute la terre le temps de 3000 ans pour faire reparaître le cruel royaume d'Acheron. Mais Conan empêchera cette catastrophe.

Dans le Phénix assure l'épée, le fantôme d'un magicien blanc s'adresse à Conan avant de marquer l'épée de Conan d'un Phénix qui la rendra invincible.

Howard était issu d'un milieu étranger à la littérature. Il n'y a pas d'explication à son suicide mais Jacques Bergier pense que c'était une personne déplacée. En dehors de Conan, Howard a créé le personnage du roi Kull qui régna sur l'Atlantide dans une période lointaine avant l'âge hyborien. Il règne sur une population où une ancienne race non définie, camouflée en humains, survit encore.

Le troisième grand personnage d'Howard est Solomon Kane, puritains anglais du XVIe siècle. C'est un homme froid et chaste qui parcourt le monde rendant la justice de Dieu et qui rencontre en Afrique et ailleurs des monstres, des magiciens et des spectres. Howard a également écrit des romans et des nouvelles se passant de nos jours et fortement influencés par Lovecraft.

Comme Lovecraft, Howard inventa un livre maudit intitulé Les cultes sans nom d'Howard attribue à un érudit allemand appelé von Junzt.

Howard imagine que la découverte de ce livre entraîne des conséquences catastrophiques. Howard a également écrit des récits historiques et des westerns.

L'Atlantide de Howard est une Atlantide dans l'Atlantique et non pas l'Atlantide des historiens modernes en Méditerranée. Howard a également la Lémurie, ce continent fantôme allant de l'Inde à l'Afrique du Sud qui fut imaginé par des savants au XIXe siècle pour expliquer la distribution des petits singes dont on ne voyait pas à l'époque comment ils avaient pu venir de l'Inde en Afrique du Sud.

Dès occultistes se sont emparés de cette légende et en ont fait un continent contemporain de l'Atlantide et dont les habitants avaient atteint un degré  élevé de civilisation.

Howard a également évoqué Thulé dans les récits du roi Kull. On n'a jamais réussi à identifier Thulé et il est à noter que le groupe ésotérique, la société Thulé a donné naissance à l'hitlérisme selon Jacques Bergier.

Howard considérait Conan comme un personnage réel, né de la combinaison d'un certain nombre d'aventuriers des puits de pétrole qu'il avait connus. Toute son oeuvre à part quelques textes, se trouve à l'intérieur du genre de fiction héroïque. Ce genre n'a pas à avoir la rigueur de la science-fiction.

Enfin, Howard a écrit des poèmes qui rappellent les grands classiques anglais et qui sont beaucoup plus pessimistes sur l'homme et le destin. L'un de ces poèmes fut trouvé sur sa machine à écrire lorsqu'Howard s'est suicidé.

Chapitre X Talbot Mundy ou les neufs secrets des neufs inconnus.

Talbot Mundy naquit à Londres en 1877 et s'engagea dans l'Intelligence service pour lequel il effectua de nombreuses missions aux Indes et en Afrique. Il s'installa aux États-Unis en 1911 et il y vécut jusqu'en 1940. Ses principaux livres sont : Les Neufs inconnus ; Jimgrim ; Les gardiens du diable ; Il était une porte ; Lumière noire.

Ces récits sont fondés sur la survivance à notre époque des secrets dans cette civilisation plus développée que la nôtre. Il a également écrit un autre cycle en quatre volumes intitulé Tros of Samothrace qui se déroule un demi-siècle avant Jésus-Christ.

Enfin, il a écrit des romans d'aventures se déroulant aux Indes.

Jimgrim fut publié en 1930. Dans ce récit, un homme apparaît en Orient et se proclame le roi du monde. Il proclame que l'Occident est fini. Il a retrouvé les secrets des anciennes sciences plus avancées que la science des occidentaux. Les masses du tiers-monde vont se soulèvent, le règne des blancs est fini. L'Occident est attaqué. Mais un champion de l'Occident se lève : c'est l'Américain James Schuyler Grim, connu sous le surnom de Jimgrim. C'est un pacifiste sanguinaire qui passe son temps à détruire les fauteurs de guerre. Il n'espère pas grand-chose pour la race humaine et opère pour son propre compte financé par un riche Américain aussi fou que lui, Mldrum Strange. Dans les grands moments de crise, Jimgrim dispose de tous les moyens de l'Occident. Il décide d'abattre le roi du monde. Plutôt que de partir à sa recherche, il se proclame lui-même le roi du monde. Le récit se termine par la mort du roi du monde et de Jimgrim. Dorjé, le roi du monde, se révélera comme étant un ancien employé du juif Benjamin qui a eu le tort de lui confier l'exploitation des renseignements concernant le désert de Gobi. Dorjé y trouvent une bibliothèque souterraine appartenant à des civilisations disparues qui ont précédé la nôtre. À partir des livres qu'il trouve, il commence à fabriquer l'ancienne drogue psychologique qui lui donne une intelligence surhumaine. Il reconstruit alors les machines volantes et les armes des anciens et monte une organisation pour partir à la conquête du monde. Chemin faisant, on rencontre l'explication de nombreux mystères et notamment de la catastrophe de 1908 en Sibérie : non pas une météorite géante, mais une des premières expériences de Dorjé avec une énergie atomique. Le livret est plein de remarques et de réflexions sur le danger des sciences secrètes. Mundy pense que la civilisation s'est construite plus d'une fois et s'est détruite plus d'une fois et qu'il reste beaucoup plus de traces qu'on ne le croit.

Dans The devil’s guard, il y a un extraordinaire mélange de philosophie et d'aventure. Grim et ses amis partent au Tibet à la poursuite d'un personnage peu recommandable appelé Elmer Rait, escroc qui a réussi à gagner la confiance des Tibétains et qui a trouvé un incroyable trésor de documents dont un manuscrit écrit de la main de Jésus et un livre juif plus important que la Kabbale. Mais Rait est finalement démasqué et périra ainsi que l'un des membres de l'expédition.

Jacques Bergier considère que le maître livre de Mundy est Les Neufs inconnus. C'est un livre où l'imagination et la réalité se mêlent d'une façon tout à fait inextricable.

La société des Neufs inconnus détiendrait les secrets des civilisations disparues et les aurait placés sous forme de neuf livres, chacun des livres étant détenu par un des Neufs.

L'idée fondamentale du livre est que les secrets anciens n'auraient rien de mystique mais seraient, avec des embellissements, dus à l'esprit oriental des données scientifiques et techniques provenant d'anciennes civilisations. À la fin du livré il est révélé que les Neufs inconnus sont connus d'eux-mêmes sous un autre nom et sous un autre encore par le très petit nombre de ceux à qui ils font confiance. Ils existent et sont les gardiens de l'ancienne science. Leurs livres et leurs bibliothèques existent. Ceux qui ont brûlé la bibliothèque d'Alexandrie les cherchaient et ne les ont pas trouvés. Il existe des centaines de milliers de livres inconnus en Occident. Dans des cavernes sous le sable du désert, il existe des livres contenant tout le savoir des nations qui ont disparu avant que naisse l'Atlantide. Il existe des livres dont l'alphabet n’est connu que par quelques-uns des Neufs inconnus. Il existe des livres dont chacun contient plus de connaissances scientifiques que tout ce que savent les chimistes et les physiciens. Le plus grand des bâtiments de la civilisation moderne ne pourrait contenir que le 10e des bibliothèques secrètes.

Les forces dont disposent les Neufs inconnus pourraient détruire la planète si les politiciens et les militaires s'en emparaient.

Postface de Jacques Bergier : une lueur d'espoir.

Jacques Bergier se sentait dans l'état d'esprit de Baudelaire lorsqu'il révéla Edgar Alan Poe et de Claude Farrère lorsqu'il révéla Kipling.

Il se demande pourquoi des auteurs qui ont ouvert des univers aussi étendus, voyagé tellement loin, ne sont pas connus en France. Une vie de donquichottisme lui a appris que l'on ne peut pas corriger toutes les injustices. Alors il a essayé d'en corriger quelques-unes avec l'aide de l'éditeur Christian Bourgois.

Épilogue.

Jacques Bergier révèle qu'il avait l'intention d'écrire une suite à Admirations. Dans cette suite, il aurait évoqué Gustav Meyrinck, Jorge Luis Borges, Jean Ray et Arthur C Clarke notamment.

Note sur la revue Argosy.

Bergier évoque cette revue qui a été créée en 1882 et a cessé de paraître en 1942. Sous la dénomination « littérature différente », les plus grands récits d'imagination de tous les temps sont parus. Sans les 10 millions de lecteurs de cette revue, la science-fiction américaine, le fantastique américain n'auraient pas connu leur prodigieux essor. La collection d'Argosy de Jacques Bergier a été saisie par la Gestapo en 1944.

Néo postface : au revoir, Monsieur Bergier.

30 ans après la mort de Jacques Bergier, on constate que, si Jacques Bergier a en grande partie atteint le but qu'il s'était fixé, il serait vain cependant de tenter de mettre la main sur la collection qu'il envisageait de créer avec Christian Bourgois. Christian Bourgois évoqua ses souvenirs avec Jacques Bergier : « Jacques Bergier, pour moi, c'était un merveilleux vieux monsieur dont la conversation me passionnait, un homme extraordinaire mais farfelu, qui entreprenait sans chose et en réalisait 20. Je lui ai proposé de diriger la collection « admirations », mais il a fini par refuser, sans doute trop occupé. ».

Mais Christian Bourgois a réussi à obtenir les droits des oeuvres de Tolkien et il a alors sorti le Seigneur des anneaux.

L'édition française du Seigneur des anneaux est une conséquence directe des efforts de longue date de Jacques Bergier pour populariser Tolkien. Dans les années 70, la série des Conan a été traduite en français. Les grands romans d'Abraham Merritt ont été édités chez J'ai lu. Arthur Machen a également été traduit en français grâce aux efforts de Bergier et de Christian Bourgois. La collection « présence du futur » a accueilli plusieurs romans de Lem dans les années 70. Talbot Mundy n’est toujours pas très connu en France. Mais le grand perdant est Ivan Efremov. Jacques Bergier avait réussi à faire traduire en français un de ses romans publiés par les éditions Rencontre. Mais après cela, rien d'autre n'a été publié. Des années 50 jusqu'à sa mort, Bergier n'a cessé de faire entendre sa voix afin de promouvoir les auteurs qu'il jugeait important dans tous les supports à sa disposition. Grâce à lui science-fiction et fantastique ont maintenant acquis une dignité proprement littéraire qu'ils étaient loin de posséder auparavant.

 

 

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28 avril 2020

Le trésor des alchimistes (Jacques Sadoul).

 

sadoul

En avant-propos, Jacques Sadoul évoque une anecdote. Un apothicaire nommé Starkey qui avait émigré d'Angleterre en Amérique, au début du XVIIe siècle, avait pour locataire un certain John Smith, un nom d'emprunt assurément. Ce locataire demanda à l'apothicaire la permission de pénétrer dans son laboratoire. Starkey accepta mais demanda à son fils, George, de jeter un coup d'oeil sur l'opération exécutée par John Smith. Georges vit Smith transformer du plomb en or. John Smith fit cadeau à ses hôtes d'une partie du produit de sa transmutation mais il refusa catégoriquement de les initier à son art en expliquant que les alchimistes étaient strictement tenus par des voeux sévères de ne jamais procurer la connaissance de leur art à quiconque apporterait la confusion dans le monde, s'il en disposait, et de tous les maux qui en résulteraient car l'adepte qui en aurait indirectement été l'instigateur devrait répondre devant Dieu. John Smith s'appelait en réalité Eyrénée Philalèthe.

Livre I : l'art hermétique.

 

1

Premier contact avec l'alchimie.

Jacques Sadoul raconte son premier contact avec l'alchimie durant l'hiver 1956. Pris dans une tempête de neige, il fut obligé de se réfugier dans une librairie de la rue Saint-Jacques. C'était une librairie occultiste. Il tomba sur un livre étrange intitulé « Les Douze clefs de la philosophie ». Mais le livre lui parut d'une érudition dépassant largement les possibilités du néophyte qu'il était. L'auteur du livre était le frère Basile Valentin de l'ordre de Saint-Benoît.

Néanmoins, les étrangetés de Basile Valentin se mirent peu à peu à exercer sur Sadoul une véritable fascination. Alors il retourna dans la librairie de la rue Saint-Jacques pour acheter des ouvrages accessibles aux débutants. Le libraire lui expliqua avec une certaine condescendance que les deux derniers livres de la sorte étaient pas respectivement en 1860 et 1891 et qu'ils étaient pratiquement épuisés depuis lors. Le libraire ajouta qu'on ne pouvait trouver que deux sortes d'ouvrages, les uns étant des rééditions de traités alchimiques des siècles passés, les autres des études modernes analysant les causes psychologiques, voire psychanalytiques du phénomène alchimique. Mais le libraire trouvait que ces livres étaient écrits par des gens qui allient l'incompétence à la fatuité. Le libraire proposa à Sadoul un livre écrit par Claude d'Ygé dont le titre était « Nouvel assemblée des philosophes chymiques » paru en 1954. Le libraire expliqua qu'on appelait les alchimistes des philosophes hermétiques ou chymiques avec un y ; c'était une dénomination traditionnelle. Sadoul commença aussitôt l'étude du livre.

L'ouvrage avait été rendu suffisamment accessible aux lecteurs attentifs. Il fallut plus d'un an à Sadoul pour se procurer la vingtaine d'ouvrages de base nécessaire à l'étude de l'alchimie. Au début, comme tout le monde, Sadoul pensait que l'alchimie était tout entière contenue dans sa définition de Louis Figuier : « l'objet de l'alchimie c'est, comme personne ne l'ignore, la transmutation des métaux ; changer les métaux vils en métaux nobles, faire de l'or ou de l'argent par des moyens artificiels, tel fut le but de cette singulière science, qui ne compte pas moins de 15 siècles de durée » (L’alchimie et les alchimistes, 1856).

Sadoul apprit que le travail pratique de l'alchimiste, appelé le magistère, tendait à réaliser une substance extraordinaire, la Pierre philosophale, qui avait la propriété de transmuter en or n'importe quel métal en fusion. Roger Bacon écrivit dans son « Miroir d'alquimie : « l'alchimie est la science qui enseigne à préparer une certaine médecine ou élixir, lequel étant projeté sur les métaux imparfaits leur communique la perfection dans le moment même de la projection. »

Sadoul trouva une première mise en garde dans l'ouvrage de Grillot de Givry « Le Musée des sorciers, mages et alchimistes » : « pour bien des gens qui ne l'ont pas étudiée, l'alchimie n'est qu'un amas de rêveries et de divagations, résultant d'une vaine tentative des hommes pour faire de l'or artificiel, à laquelle ils étaient poussés, soit par une cupidité sordide, soit par une folie orgueilleuse de vouloir s'égaler au Créateur. Cependant, ceux qui étudient l'alchimie, en dehors de ces préoccupations inférieures, ne tardent pas à y découvrir un charme dont la suavité ne saurait être décrite ; et dans l'édifice ténébreux des sciences du Moyen Âge, celle-ci irradie ses roses géantes, silencieuses et immobiles qui, loin des vulgarités de la vie, baignent d'une lumière ineffable le transept des cathédrales endormies. »

Sadoul se demanda si cet accent mis sur la transmutation des métaux en or n'était pas une sorte de poudre jetée aux yeux des non-initiés pour mieux les tenir à l'écart des réalités secrètes de l'alchimie.

À côté des alchimistes proprement dits, il y eut deux autres catégories de personnages qui tentèrent de transmuter les métaux ; d'abord les souffleurs puis les archimistes. En marge du Grand Art, les souffleurs constituaient une secte inférieure où abondaient charlatans, marchands d'orviétan, fous, sorciers, jeteurs de sorts, envoûteurs, noueurs d'aiguillettes, truands et surtout ces stupides valets d'officine ayant cru dérober aux « laborants » une partie de leurs secrets ou une étincelle de leur génie. La préparation des poisons constituait les sources impures de leurs maigres revenus.

Les souffleurs, gens sans vergogne, poussés par l'exécrable soif de l'or ne pouvaient se résigner aux longs délais exigés par l'alchimie. Ils prétendaient remplacer la lente action du temps par l'ardeur de leurs foyers.

Il y a trois éléments secrets nécessaires à l'élaboration de la Pierre philosophale : la matière première, corps unique sur lequel l'alchimiste travaille et qu'il soumet à l'action du feu secret (encore appelé premier agent), puis du mercure philosophique. Les souffleurs, ignorant à quoi correspondaient ces appellations symboliques, mettaient donc n'importe quoi dans leurs creusets ou dans leurs cornues. Certaines de leurs découvertes leur furent fatales.

La carrière de maintes souffleurs se termina par une énorme explosion.

Un grand nombre de réactions chimiques, et aussi des corps nouveaux, furent découverts par ces pseudo alchimistes.

Les archimistes, chercheurs indépendants opérant à la fin XIXe siècle et au début du XXe siècle prétendait que la transmutation des métaux en or était parfaitement possible par des voies chimiques ordinaires. Mais la science officielle ne reconnut jamais pour valables les transmutations que les archimistes prétendirent avoir effectuées. En 1931, en Allemagne, le professeur Hans Miethe affirma avoir transmuté du mercure en or. Une analyse de ses manipulations révéla que les traces d'or trouvées dans le mercure à la fin de l'expérience provenaient tout simplement des branches des lunettes du professeur qui avaient été attaquées par les vapeurs du mercure !

Les expériences de Jolivet-Castelot après la guerre de 1914 n'étaient pas reconnues comme alchimiques par les adeptes contemporains. Jolivet-Castelot réclamait uniquement le contrôle des chimistes ce qui prouvait que les transmutations qu'il affirmait obtenir étaient effectuées par voie chimique.

En alchimie, l'expression « matière première » désigne indifféremment, dans les traitées d'alchimie, les trois états bien différenciés : matière éloignée, matière prochaine et rebis (du latin res-bis qui signifie la substance double). Sadoul souligne l'incroyable obscurité des textes alchimiques et en particulier de la terminologie. Ainsi un même corps peut porter plus de 12 noms différents !

Buffon pensait qu'il ne fallait rien tirer des livres d'alchimie qu'il avait pris la peine de lire et même d'étudier. Il n'y avait trouvé que des obscurités, des procédés inintelligibles dont il n'avait rien pu conclure sinon que tous ces chercheurs de Pierre philosophale avaient regardé le mercure comme la base commune des métaux et surtout de l'or et de l'argent.

Selon l'écrivain scientifique Louis Figuier, oour adopter un langage obscur et inaccessible, les alchimistes avaient un excellent motif. Ils n'avaient rien à dire sur l'art de faire de l'or car tous leurs efforts pour y parvenir étaient demeurés inutiles.

Persuadés de la réalité de leur Oeuvre, les adeptes s'estimaient responsables des pouvoirs occultes qu'ils détenaient et, par suite, se réservaient la possibilité d'interdire le magistère à ceux qui en seraient indignes.

Les traités d'alchimie ne doivent par conséquent être considérés ni comme des manuels d'initiation ni comme des communications scientifiques destinées aux autres philosophes. Ils sont réservés à une troisième catégorie de lecteurs, celle des initiables, selon l'heureuse expression de René Alleau dans son livre Aspects de l'alchimie traditionnelle dans lequel il met en lumière l'existence de personnes pouvant accéder à l'art hermétique par elles-mêmes sans le secours d'un guide.

L'alchimie peut nous paraître incompréhensible à l'heure actuelle, tout simplement parce que certaines notions courantes lors de la formation de cette science sont aujourd'hui oubliées.

Sadoul pense que les alchimistes avaient à cacher quelque chose de plus important que le secret du métal précieux.

2

Hermès et l'histoire de l'alchimie.

La Chine, l'Égypte, le Moyen-Orient et la Grèce peuvent prétendre avoir donné le jour à l'alchimie. La tradition fait remonter l'art hermétique à Hermès lui-même. On lui attribue plusieurs traités alchimiques, entre autres la fameuse Table d'émeraude qui est certainement le plus court résumé existant du Grand Œuvre. Une légende veut que ce texte ait été trouvé par les soldats d'Alexandre le Grand dans les profondeurs de la grande pyramide de Gizeh, qui ne serait autre que le tombeau d'Hermès.

Hermès aurait lui-même gravé les quelques lignes qui composent la Table d'émeraude avec une pointe de diamant sur une lame d'émeraude, d'où son nom.

Voici le texte de la Table d'émeraude :

« il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable :

« ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut et comme ce qui est en bas ; par ces choses se font le miracle d'une seule chose. Et comme toutes les choses sont et proviennent d'UN, par la médiation d'UN, ainsi toutes les choses sont nées de cette chose unique par adaptation.

« Le Soleil en est le père, la Lune la mère. Le vent l'a porté dans son ventre. La terre est sa nourrice et son réceptacle. Le père de tout, le Thélème du monde universel est ici. Sa force puissance reste entière, si elle est convertie en terre.

Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l'épais, doucement, avec grande industrie. Il monte de la terre et descend du ciel, et reçoit la force des choses supérieures et des choses inférieures. Tu auras par ce moyen la gloire du monde, et toute obscurité s'enfuira de toi.

« C'est la force, forte de toute force, car elle vaincra toute choses subtile et pénétrera toute chose solide. Ainsi, le monde a été créé. De cela sortiront d'admirables adaptations, desquelles le moyen est ici donné.

« C'est pourquoi j'ai été appelé Hermès Trismégiste, ayant les trois parties de la philosophie universelle.

« Ce que j'ai dit de l'Oeuvre solaire est complet. »

Les plus anciens textes chinois, le Tsai-y-Chi et le Tao font déjà état de spéculations sur la matière et sur les possibilités de transmutations métalliques. Néanmoins, le berceau concret de l'alchimie semble devoir être recherché chez des Grecs, les Arabes et à Byzance. La principale école grecque d'art hermétique fut fondée à Alexandrie par Zozime le Panapolitain vers le début du quatrième siècle après Jésus-Christ. L'un de ses disciples, Démocrite, affirme l'existence de deux poudres de projection, l'une blanche et l'autre rouge.

La fameuse femme alchimistes, Marie la Juive vécut à la même époque. C'est elle qui découvrit le « bain-marie ». Elle inventa aussi le kerotakis qui est un récipient fermé où l'on exposait à l'action de vapeurs des métaux réduits en minces feuilles et l'aéromètre.

D'Alexandrie, l'alchimie émigra à Byzance au Vè siècle. Puis elle passa aux Arabes du VIIè au XIe siècle, l'alchimie fut ainsi introduite dans tous les pays que les Arabes avaient réduits par la force de leurs armes et en particulier en Espagne qui devint ainsi un des plus grands centres hermétiques de l'Europe. Le mot « alchimie » lui-même vient de l'Égyptien  kêmeia et de l'article arabe  el. L'influence arabe sur l'art hermétique conservait encore tout son poids à l'époque d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. De nombreux mots d'alchimie arabe sont d'ailleurs passés dans le langage courant, élixir, alcool, alambic, etc. Le plus grand adepte arabe fut sans conteste Geber auteur de la Somme des perfections du magistère.

Il vécut au VIIIè siècle après Jésus-Christ et fut l'élève d'un célèbre maître de l'islam, l'imam Djafar. Il explique, dans ses ouvrages, la préparation de l'acide nitrique et d'autres corps chimiques totalement inconnus des savants occidentaux. Il existe tout de même un doute sur la Somme des perfections puisque ce texte a été perdu et que sa première version connue est une traduction datant de la fin du XIIIe siècle. Le traducteur a pu, pour asseoir davantage l'autorité de l'alchimiste arabe, introduire dans le texte des découvertes datant des XIe et XIIe siècle.

Pratiquement tous les grands adeptes ont vu la paternité des ouvrages qui portent leur nom mise en doute. S'il faut en croire les historiens, Albert Le Grand n'a jamais écrit une ligne sur l'alchimie pas plus que son élève Thomas d'Aquin. Les traités attribués à Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle, le pape Jean XXII et tant d'autres seraient des faux. Toutes les oeuvres alchimiques de Raymond Lulle sont qualifiées d'apocryphes. Essentiellement parce qu'elles furent publiées après sa mort. La paternité de ses ouvrages ne lui a été contestée qu'après qu'il eut reçu de l'Eglise catholique la qualité de « bienheureux ».

La plupart des vieux philosophes placent les vertus médicinales de la Pierre philosophale bien avant ses qualités transmutatoires.

3

Les  principes de l'alchimie.

L'art des alchimistes est avant tout fait de rapports personnels entre la nature et eux-mêmes. Le premier principe des alchimistes est l'affirmation de l'unité de la matière. Dans son Char de triomphe de l'antimoine, Basile Valentin écrit : « toutes choses viennent d'une même semence, elles ont toute été, à l'origine, enfantées par la même mère ».

Il ne faut pas oublier que l'alchimie est avant tout une science traditionnelle et l'enseignement platonicien était parvenu sans discontinuité aux adeptes de toutes les périodes de l'histoire.

Tous les alchimistes savaient qu'une maxime attribuée à Platon avait été gravée sur l'une des stèles du temple de Saïs : « je suis tout ce qui a été, ce qui est, ce qui sera. Nul d'entre les mortels n'a soulevé le voile qui me couvre. »

Ensuite, les alchimistes posaient en principe que les métaux, loin d'être des corps simples, étaient bien au contraire composés et renfermaient tous trois éléments dont seules les proportions variaient, à savoir le mercure des philosophes, le soufre des philosophes et le sel ou arsenic. Le mercure des philosophes n'a rien de commun avec le mercure. Quant aux soufre et au sel, ils ne correspondent pas davantage au corps chimiques qui portent ces noms, il s'agit seulement d'appellations symboliques.

Les alchimistes estimaient que le cuivre était composé de parts égales de soufre et de mercure avec seulement un peu de sel en doses infinitésimales.

Geber estimait que l'or est formé d'un mercure très subtil et d'un peu de soufre très pur, fixe et clair, qui a une rougeur nette. Roger Bacon déclara dans son Miroir d'alquimie : « nature de l'or : l'or est un corps parfait composé d'un mercure pur, fixe, brillant, rouge et d'un soufre pur, fixe, rouge, non combustible. L'or est parfait ».

Pour les alchimistes, le mercure, ou élément femelle, symbolisait l'élément proprement métallique, la cause de l'éclat, de la ductilité et de la malléabilité des métaux. Le soufre, ou élément mâle, indiquait leur degré de combustibilité et leur couleur ; le sel (ou arsenic), plutôt qu'un troisième élément, représentait le moyen d'union entre le soufre et le mercure.

Dès l'instant où tous les métaux étaient composés d'éléments rigoureusement identiques, mais en proportions différentes, il devenait logique de penser qu'on pouvait modifier ces proportions par l'action d'un agent catalyseur, la Pierre philosophale. C'est Geber qui, le premier, exposa cette théorie.

Les alchimistes étaient conduits à admettre l'existence dans la nature d'une matière première unique. Ils estimaient que la formation des minéraux et des métaux, à partir de cette matière première, était tout à fait comparable à celle du foetus dans la matrice des êtres animés. La théorie des quatre éléments, héritée de l'Antiquité, avait été adaptée par les alchimistes.

Pour un alchimiste, tout liquide est une Eau, tout solide est Terre en dernière analyse, toute vapeur est Air. L'alchimie a toujours entretenu des rapports avec l'astrologie. Dès le début de l'art hermétique, une relation étroite avait lié métaux et planètes puisque le système de correspondance suivant avait été établi :

soleil-or, Lune-argent.

Vénus-cuivre, Mars-fer.

Jupiter-étain, Saturne-plomb.

Mercure-vif-argent (aujourd'hui appelée mercure).

La Pierre philosophale a été décrite par l'alchimiste du XXe siècle Fulcanelli : « la Pierre philosophale s'offre à nous sous la forme d'un corps cristallin, diaphane, rouge en masse, jaune après pulvérisation, lequel est dense et très fusible, quoi que fixe à toute température, et dont les qualités propres le rendent incisif, ardent, pénétrant, irréductible et incalcinable. ».

Cette Pierre philosophale n'a, par elle-même, aucun pouvoir transmutatoire: elle permet de préparer la poudre de projection qui sert à réaliser les fameuses transmutations.

On faisait fermenter la Pierre philosophale, sous forme solide, avec de l'or ou de l'argent purifiés, par fusion directe. La poudre servant à réaliser la transmutation d'un métal en or, c'est-à-dire la chrysopée, était rouge, celle obtenue avec l'argent était blanche.

La Pierre philosophale servait également à préparer la médecine universelle ou élixir de longue vie. Pour Sadoul, les alchimistes ne cherchaient nullement à transmuter les métaux pour fabriquer de l'or, ils avaient seulement besoin de réaliser une transmutation pour s'assurer de la qualité de leur Pierre philosophale. C'est pourquoi on voyait fort rarement des alchimistes devenir fortunés. Leur but, après avoir transmuté un métal, était de se transmuter eux-mêmes grâce à l'ingestion bisannuelle d'une dilution homéopathique de Pierre philosophale.

L'influence de la Pierre philosophale ne s'exerce pas seulement sur le corps, elle décuple également les facultés intellectuelles, spirituelles et permet d'accéder à la Connaissance.

4

La conduite de l'oeuvre.

Eyrénée Philalèthe écrivit « Les principes de Philalèthe » vers la moitié du XVIIe siècle. Dans ce traité, il livra 20 règles à suivre pour être un bon adepte de l'alchimie. L'or et l'argent devaient être les uniques objets sur lequel l'adepte devait travailler par le moyen de la fontaine mercurielle.

Pour Philalèthe, l'or est le corps qui tient lieu de mâle dans l'oeuvre et l'esprit, l'âme ou la femelle est le mercure. Ce traité livre la recette pour accomplir l'Oeuvre. Il y est question de l’athanor, le fourneau des alchimistes.

Sadoul affirme que le texte de Philalèthe est un texte trompeur. Mais il considère son traité comme précieux sur certains points pratiques de la technique opératoire.

5

L'alchimie est la science moderne.

L'alchimie a toujours été considérée avec méfiance par les milieux scientifiques. Il s'agit d'une discipline essentiellement secrète, traditionnelle et initiatique.

Mais aujourd'hui la science reconnaît la transmutation des métaux. L'isotope 189 du mercure se désintègre en or avec capture électronique. On obtient des isotopes de l'or radioactif par bombardement du mercure avec les neutrons rapides.

Mais la position de la science reste inchangée en ce qui concerne l'alchimie. Seules les découvertes de chimie minérale ou organique faites par les alchimistes sont à prendre en considération dans leurs oeuvres. Jacques Sadoul pense que les découvertes de Basile Valentin, Paracelse et ceux de leurs confrères qui enrichirent la nomenclature chimique de nombreux corps sont à l'origine d'une oeuvre qui doit être tenue en égale considération.

Albert le Grand fut le premier à préparer la potasse caustique. Basile Valentin découvrit l'antimoine, l'acide chlorhydrique et l'acide sulfurique. Paracelse reconnut l'existence du zinc.

Les découvertes du biologiste Kervran ont montré que le phénomène de transmutation spontanée était chose courante dans la matière organique. Il existe des méthodes totalement différentes de transmutation et les alchimistes ont très bien pu en réaliser au niveau de l'atome et des électrons périphériques, sans avoir à bombarder les noyaux avec des énergies considérables.

Si la théorie alchimique selon laquelle les métaux précieux pouvaient être obtenus à partir de trois éléments seulement nommés sel, soufre et mercure, n'a aucun sens en chimie. En physique, il n'en est pas de même, si l'on en croit la toute moderne théorie des quarks. Toutes les particules sont le fruit de la combinaison de trois choses. Nous voilà donc revenus à la trinité alchimique. Les trois objets consécutifs de toute la matière sont provisoirement appelés des quarks.

Livre 2 : les alchimistes.

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Trois diplômes de l'université de Montpellier au XIIIe siècle.

Cette université eut pour élèves des hommes aussi éminents qu’Albert le Grand, Roger Bacon, Arnaud de Villeneuve, Raymond Lulle, au XIIIe siècle, Michel de Notre-Dame (plus connu sous le pseudonyme de Nostradamus), Rabelais et Érasme par la suite. L'enseignement et est fortement influencé par des médecins arabes et juifs pétris de philosophie hermétique. Ils devinrent tous des philosophes hermétiques. On le sait moins mais Rabelais a transposé des allégories du Grand Œuvre alchimique dans Pantagruel. Il est donc évident qu'il y avait un ferment alchimique au sein de cette université.

Maître Albert naquit en 1193 au sein d'une famille riche. Ses premières études, assez médiocres, ne laissaient nullement prévoir qu'il allait devenir le plus grand savant de son temps. On il entra dans l'ordre des dominicains. La vierge Marie serait apparue au jeune Albert et lui aurait demandé en quel science il désirait se singulariser. Il aurait choisi la philosophie et l'apparition aurait exaucé son voeu en ajoutant qu'elle était chagrinée qu'il n'ait pas choisi la théologie. Par conséquent, à la fin de ses jours, il serait puni de ce choix impie en retournant à sa stupidité initiale. Albert mena une vie d'étudiant riche à Pavie puis entra dans l'ordre de Saint-Dominique. On lui permit de continuer de jouir de sa fortune jusqu'à sa mort, ce qui était très exceptionnel pour l'époque chez les dominicains.

Albert le Grand partit pour Paris en 1245. Son but était de conquérir le titre envié de magister que conférait l'université de Paris. Mais il fallait professer à la Sorbonne pendant trois ans avec succès. Il recueillit un franc succès à tel point qu'aucune salle n’était assez grande pour contenir son auditoire et il en fut réduit à donner ses cours en plein air, sur une place publique. Cette place a gardé son nom puisqu'il s'agit de la place Maubert, c'est-à-dire la place de maître Albert. En plus de la philosophie, il a laissé des travaux de chimie minérale extrêmement en avance sur son époque. Il s'intéressa à l'alchimie. Il rédigea cinq traités d'alchimie dont le plus connu est De Alchimia. On lui attribue deux recueils de magie : Les Admirables secrets du grand et du petit Albert. Mais ces deux recueils furent jugés apocryphes par la suite. Au début du XXe siècle, lors de la canonisation de maître Albert, on prétendit que tous les traités hermétiques qu'on lui attribuait étaient des faux. À part De Alchimia , il est pratiquement certain qu'il n'a jamais écrit aucun des autres traités qui lui sont attribués. Selon des professeurs d'une grande université américaine, une partie au moins des Admirables secrets du grand Albert sont bien de lui. Selon Sadoul, les écrits magiques d'Albert le Grand sont des traités d'alchimie mais écrits sous une forme symbolique encore plus compliquée que tous les autres ouvrages du même genre.

À partir de 1244, Thomas d'Aquin devint l'élève particulier d'Albert le Grand. Albert le Grand l'initia aux sciences qu'il enseignait ouvertement mais aussi à l'alchimie. Tous deux s'intéressaient aussi à la construction des automates.

En 1249, lors d'un festin offert à l'empereur Guillaume par Albert dans son monastère de Cologne un fait merveilleux arriva. Le roi Guillaume vint à Cologne accomplir en ce lieu une dévotion solennelle en l'honneur des trois rois mages. Albert le Grand y enseignait. Il fut invité par le roi et mangea à sa table. Albert demanda au roi de lui faire l'honneur de venir déjeuner dans son monastère le jour de l'épiphanie. Le roi y consenti volontiers. Après la messe solennelle, le roi entra avec sa suite dans le réfectoire des prêcheurs où Albert l'accueillit. Albert si déjeuner le roi dans le jardin recouvert de neige. Subitement, le tapis de neige disparut et un soleil caniculaire suscita l'apparition d'une herbe verte et de très belles fleurs. des fruits apparurent sur les arbres. Une multitude d'oiseaux de diverses espèces vint à tire-d'ailes enchantant les convives. On se serait cru en juin. La chaleur fut telle que quelques convives furent obligés de se dépouiller d'une partie de leurs vêtements et de se mettre à l'ombre. Tous admiraient les serviteurs, jeunes gens d'une beauté incroyable. Le festin durera plus d'une heure, après quoi la verdure des arbres et du gazon se dessécha et le chant des oiseaux cessa. La couche de neige réapparut avec la morsure du froid. Le roi Guillaume reconnut ouvertement qu'Albert était le plus grand des savants et lui accorda un terrain franc d'allégeance et d'impôt sur le territoire de la ville d’Utrecht.

En 1260, Albert fut nommé évêque de Ratisbonne puis s'acquitta de diverses missions en Bavière.

En 1276, il fut nommé nonce apostolique en Pologne. En 1279, Albert perdit la mémoire et se retira dans sa cellule monacale. Il mourut en 1280. Il fut officiellement proclamé bienheureux par Rome en 1637 et canonisé en 1931. Pie XII, en 1941, l'institua patron des sciences des scientifiques chrétiens.

Arnaud de Villeneuve a laissé de nombreuses oeuvres alchimiques dont le célèbre Grand Rosaire reste le plus beau fleuron. Arnaud de Villeneuve naquit entre 1235 et 1245. Il fit d'abord des études classiques à la faculté d'Aix-en-Provence puis alla étudier la médecine à Montpellier avant de terminer ses études à la Sorbonne. C'est par l'intermédiaire de Roger Bacon qu'il put faire la connaissance d'Albert le Grand. Arnaud de Villeneuve pratiqua la médecine à travers toute l'Europe. Ces façons de faire mon non orthodoxes et son franc-parler lui valurent souvent des difficultés avec les autorités religieuses. Maître Arnaud annonçait déjà Paracelse et le charlatan Cagliostro.

Il déclara publiquement que le mérite de la charité était supérieur à celui de la prière et que les bulles du pape n'étaient que des oeuvres humaines nullement infaillibles. Il dut quitter au plus vite la France et reprit ses voyages à travers l'Europe.

Sa mort ne calma pas le tribunal de l'Inquisition qui décida de lui faire un procès posthume et, en 1317, quatre ans après son décès, il fut condamné et la plupart de ses ouvrages saisis et détruits en autodafé. Les adversaires de l'alchimie estiment que la totalité des traités d'Arnaud de Villeneuve sont apocryphes.

Du point de vue strictement alchimique, Arnaud de Villeneuve passe pour un Adepte qui fut en possession de la Pierre philosophale. L'étude de son Grand Rosaire permet de le supposer mais aucun fait historique précis ne permet d'en être certain.

Raymond Lulle est tenu pour un des plus grands alchimistes de tous les temps par la tradition. Les historiens contemporains contestent à Raymond Lulle la paternité de ses ouvrages d'alchimie. C'est dans le milieu ecclésiastique que s'affirma ce doute, il était difficile, en effet, de concilier l'activité d'alchimiste de Lulle avec l'admiration qu'on devait avoir pour un martyr de la foi. Raymond Lulle naquit en 1233 ou 1235 à Palma de Mallorca au sein d'une noble et riche famille. Une fois marié et père de famille, il n’en continua pas moins de poursuivre les jolies filles de ses assiduités. Il s'éprit réellement d'une Génoise, Ambrosia de Castello. Mais celle-ci était atteinte d'un cancer et elle lui demanda s'il n'aurait pas mieux fait de mettre son amour en Jésus-Christ. C'est alors que Lulle resta plus ou moins cloîtré pendant quelques jours et eut une vision du Christ sur la croix. Il se précipita à confesse et jura au prêtre de consacrer désormais sa vie à la gloire de Dieu et à la conversion des infidèles.

Puis il s'installa sur une des plus hautes montagnes de Majorque, le mont Randa. Après de nombreux jours de jeûne et de contemplation, une illumination soudaine lui révéla son grand art, l'Ars Magna, qui devait lui permettre de confondre les infidèles et d'affirmer la vérité de la voie chrétienne.

Il étudia l'arabe pour évangéliser les peuples d'Afrique du Nord. Il étudia le français avant de se rendre à la Sorbonne. Il enseigna la Sorbonne alors qu'il ne possédait aucun titre universitaire. Puis il partit pour Montpellier pour suivre l'enseignement d'Arnaud de Villeneuve qui l'initia à l'alchimie. Il s'embarqua pour Tunis dans l'espoir d'évangéliser le monde arabe ce qui lui valut une condamnation à mort prononcée par le bey. Il fut expulsé et regagna alors Naples où il retrouva Arnaud de Villeneuve. Ensuite, il reprit ses voyages à travers l'Europe, la Palestine, Alger, Vienne et enfin l'Angleterre.

Après ce séjour à Londres, Lulle revint en Afrique et mourut sur un bateau génois.

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Nicolas Flamel, écrivain public.

Il reste encore de nos jours, à Paris, gravées dans la pierre, des traces visibles de la prodigieuse fortune de Nicolas Flamel. Il naquit aux environs de 1330 au sein d'une famille assez pauvre mais il reçut cependant une éducation de lettré. Très jeune, il serait allé à Paris afin de s'y établir comme écrivain public. Il s'établit sous les piliers de l'église Saint-Jacques-la-Boucherie. Il se maria avec une femme déjà deux fois veuve qui lui apporta une certaine aisance. Il avait deux échoppes, une pour lui-même et l'autre pour ses copieurs de livres et ses apprentis. Au bout de quelques années, il put se faire construire une maisonnette en face de son échoppe. La philosophie hermétique ne le préoccupait nullement. C'est l'extension de son commerce à la librairie qui avait désormais tous ses soins. Cette nouvelle activité le mit en contact avec des ouvrages alchimiques et on peut découvrir là l'origine du rêve célèbre qui fut le point de départ de sa carrière d'Adepte. Ce rêve, il le raconta lui-même bien plus tard. Un ange lui apparut tenant à la main un gros livre à la couverture de cuivre dont il lui montra distinctement la page de garde en disant : « Flamel, regarde bien ce livre, tu n'y comprends rien, ni toi ni bien d'autres, mais tu y verras un jour ce que nul n'y saurait voir ».

Beaucoup plus tard, il fut mis en présence de l'ouvrage. Il raconte la chose dans Explication des figures hiéroglyphiques. L'ouvrage en question comportait une couverture de cuivre et à l'intérieur une écriture en caractères que Flamel ne comprenait pas. Il contenait trois fois sept feuillets et des dessins de serpents s'engloutissant, des déserts au milieu desquels s'écoulaient plusieurs belles fontaines dont sortaient plusieurs serpents. Au premier des feuillets, il y avait écrit en lettres grosses capitales dorées : Abraham le juif, prince, prêtre, lévite, astrologue et philosophe à la gent des juifs ou par l’ire de Dieu dispersé aux Gaules, salut D. I. Après cela, le livre était rempli de grandes exécrations et malédictions contre toute personne qui y jetterait les yeux s'il n'était sacrificateur ou scribe.

Le premier feuillet contenait seulement le titre qui vient d'être cité, le second était occupé par une adresse aux juifs, enfin le troisième avait trait à la transmutation métallique suggérée comme moyen de payer le tribut prélevé par les empereurs romains. Le texte relatif à la fabrication de la Pierre philosophale était relativement clair mais ne faisait nullement mention de la matière première employée comme il est de tradition dans toute oeuvre hermétique.

Cette matière première devait découler de la compréhension des quatrième et cinquième feuillets qui étaient uniquement occupés par de très belles figures enluminées sans aucun texte écrit. Flamel se mit à étudier textes et figures d'Abraham le juif pendant des années. Dame Perennelle avait compris que son mari cachait désormais une sorte de secret et avait été associée par son époux à sa recherche.

Flamel avait voulu garder le secret car l'alchimie n'était plus en odeur de sainteté. En 1317, le pape Jean XXII avait fulminé la bulle Spondent pariter contre les alchimistes.

Nicolas Flamel montra certaines figures recopiées par lui à un licencié en médecine, Maître Anseaulme. Mais il ne comprit pas davantage le symbole d'Abraham le juif. Cependant il chercha tout de même à les expliquer. Les explications n'eurent pour effet que d'embrouiller davantage le malheureux Flamel. Flamel se rendant compte qu'il n'arriverait jamais à rien par lui-même résolut de partir muni d'une copie du livre pour un pays où il pourrait rencontrer de savants membres de la nation d'Abraham. Alors il se rendit à Saint-Jacques-de-Compostelle où il y avait plusieurs synagogues.

Raymond Lulle et Basile Valentin effectuèrent également le pèlerinage à Saint-Jacques.

D'après la légende de ce voyage en Galice, c'est au retour de ses dévotions à Saint-Jacques-de-Compostelle que Nicolas Flamel, pris d'un malaise, se serait arrêté dans la ville Léon. Sur les conseils d'un marchand de Bologne, il aurait consulté un médecin juif, maître Canches. Ce dernier, au cours de la conversation, aurait manifesté des connaissances en kabbale juive telle que Flamel lui aurait montré les figures de son livre. Le médecin se serait alors exclamé l'il s'agissait de l'oeuvre perdue du rabbin Abraham, l'Asch Mesareph, qu'on croyait définitivement détruite. Il aurait aussitôt proposé à Flamel de le raccompagner jusqu'à Paris. Mais le médecin serait mort à Orléans.

Jacques Sadoul rapporte que l'alchimiste du XXe siècle Fulcanelli pensait que le voyage de Flamel à Saint-Jacques-de-Compostelle était simplement une métaphore du Grand Oeuvre et qu'en réalité il n'aurait jamais quitté ses fourneaux. La mort du médecin juif serait la métaphore de la mort de la matière première qui est le point de départ indispensable du magistère philosophal.

Nicolas Flamel enfin en possession des connaissances qui lui manquaient et surtout de l'identité réelle de la fameuse première put reprendre son ouvrage. Il mit encore trois ans avant de pouvoir le terminer. Trois ans est en effet la durée normale du magistère si l'on procède par la voie humide. Cette même année 1382 vit débuter la fortune matérielle de Flamel. Il devint propriétaire de plus de 30 maisons à Paris puis il fit construire plusieurs chapelles et hôpitaux. Il consentit une considérable dotation à l'établissement des Quinze-Vingt. Enfin, il fit élever de nombreuses constructions au Charnier des Innocents qui était un cimetière alors fort à la mode puisqu'il était également un lieu de promenade très recherché. Flamel fit peindre sur la quatrième arche du Charnier des Innocents les figures hiéroglyphiques qui ornaient son livre d'Abraham le juif. La connaissance de sa fortune subite parvint jusqu'aux oreilles du roi Charles VI, ce qui montre bien qu'elle dut paraître fabuleuse à ses contemporains. Le roi envoya chez Flamel son maître des requêtes, le sire de Cramoisy. Sadoul pense que Flamel avait acheté Cramoisy. Flamel put ainsi continuer sa petite existence calmement jusqu'à l'âge de 80 ans.

Nicolas Flamel mourut en 1418 sans avoir cessé d'accroître sa renommée et sa fortune. Il légua à Saint-Jacques-la-Boucherie la généralité de ses biens. Plusieurs auteurs qui ne pouvaient accepter le fait alchimique ont essayé de montrer que la fortune de Flamel était une légende mais d'après Sadoul les actes notariés des diverses possessions de Flamel apportent la preuve absolue de sa fortune colossale.

D'après Sadoul, il existe de nombreux témoignages ou récits faisant état de la survie de Flamel. Le philosophe et sa femme se seraient retirés aux Indes.

3

Le  moine d'Erfurt et le bon Trévisan.

Le nom de Basile Valentin est fréquemment cité dans les ouvrages scientifiques et dans les dictionnaires à propos de nombreuses découvertes chimiques qu'il a faites.

Une légende affirme que, plusieurs dizaines d'années après sa mort, une colonne de la cathédrale d'Erfurt se fendit brusquement. On y trouva alors les traités d'alchimie du bénédictin dont seule une vague tradition orale subsistait. Mais les détracteurs de l'alchimie prétendent que Basile Valentin non seulement n'a jamais écrit les traités qu'on lui attribue, mais n'a même jamais existé.

Mais Sadoul pense qu'on peut considérer qu'il exista réellement un moine bénédictin, de nom inconnu, qui prit le pseudonyme de Basile Valentin et écrivit au XIVe siècle les traités que nous connaissons aujourd'hui. Mais il pense qu'il ne faut certainement pas considérer comme réel son voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle évoqué dans l'ouvrage le Char de triomphe de l'antimoine.

Une légende tenace s'attache à la découverte par Basile Valentin de l'antimoine, qui est réel, mais dont il aurait reconnu les propriétés nocives en faisant absorber cette substance à ses collègues bénédictins qui en seraient morts, d'où l'antimoine. Mais tous les traités de Basile Valentin ont été écrits en allemand et le grossier jeu de mots invoqué pour justifier cette légende est intraduisible dans cette langue.

Le grand mérite de Basile Valentin du point de vue de la philosophie alchimique est d'avoir nommément mis en lumière le troisième principe, à savoir le sel. D'après Sadoul, Basile Valentin serait l'auteur de cette célèbre maxime : « visitez les entrailles de la terre, en rectifiant, vous trouverez la pierre cachée, véritable médecine » formule dont les premières lettres de chaque mot forme le vocable V.I.T.R.I.O.L.U.M., le vitriol, non que l'Adepte donnait au sel secret et dissolvant du magistère.

Bernard le Trévisan.

Bernard commença ses travaux à l'âge de 14 ans et il semble avoir trouvé la Pierre philosophale à 82 ans, après une vie entière faite d'échecs répétés. Le comte Bernard naquit donc en 1406 dans la ville de Padoue. Son père, dès sa 14e année, l'initia à l'étude des maîtres alchimistes du passé. Tout ce que la ville contenait de souffleurs et faux alchimistes étaient venus «aider » le bon Trévisan à dépenser son argent. Tous ses premiers travaux lui prirent 15 ans de sa vie et une grande partie de ses richesses sans aucun succès.

Un bailli du pays lui raconta que la matière première de l'oeuvre était le sel marin puis lui indiqua une autre recette consistait à faire dissoudre de l'argent et du mercure dans de l'eau froide. Le Trévisan attendit patiemment pendant cinq ans la formation des cristaux qui devaient être produits dans une cornue par l'exposition aux rayons solaires. Rien ne se produisit. Bernard continua avec d'autres procédés et d'autres faux traités sans aucun résultat.

Toujours pas décourager, Bernard parti pour l'Allemagne ou le confesseur de l'empereur était réputé en possession du secret. Mais sa recette fut également sans résultat.

Bernard se mit alors à parcourir plusieurs pays d'Europe afin de chercher un véritable Adepte qui puisse l'initier. Après quoi il voyagea en Perse, en Palestine et en Égypte. Au retour, il resta assez longtemps en Grèce où il travailla à la recherche du secret hermétique dans plusieurs monastères.

À l'âge de 62 ans, il se retrouva à Rhodes sans argent, toujours persuadé qu'il découvrirait le fabuleux secret. À Rhodes, un religieux de notoriété publique prétendait posséder la Pierre philosophale. Bernard emprunta 8000 florins pour rencontrer ce religieux. Le religieux le fit travailler sous sa direction pendant trois ans. La méthode à base d'or et d'argent mélangés à du mercure se révéla totalement improductive.

Bernard retourna alors chez lui complètement mini ignoré par tous les membres de sa famille qui le tenaient pour un dément. À l'âge de 80 ans, il décida de tout reprendre au début et de réétudier Geber. Il retourna une dernière fois à Rhodes qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort en 1490. À 82 ans, il réussit enfin à trouver la Pierre philosophale. Dans la conclusion de ses écrits il affirma que l'homme doit savoir se contenter de ce qu'il a.

Des ouvrages alchimiques que Bernard rédigea, les plus connus sont le Traité de la philosophie naturelle des métaux et la Parole délaissée. Il y expose de façon symbolique les opérations relatives à une des trois parties du magistère.

Le médecin et le gentilhomme.

Paracelse.

Paracelse naquit en 1493 à Einsiedeln en Suisse. Il se nommait Auréole-Philippe Théophraste Bombast ab Hoheneim Paracelse. Jamais homme n’eut tant de d'adversaires et ne fut si vivement censuré ; jamais homme n’eut tant de sectateurs et ne fut tant admiré.

Son père était médecin et pratiquait l'occultisme. Il initia très tôt son fils à l'étude des plantes et des herbes de la montagne suisse tout en lui enseignant la philosophie d'Aristote.

Plus tard, le docteur s'établit en Carinthie où il professa à l'école de chimie. Paracelse compléta son éducation à l'université de Bâle mais supporta difficilement l'enseignement scolastique.

Paracelse suivit les cours de l'abbé Trithème, cabaliste très renommé. Il partit ensuite faire son tour des universités européennes. De retour en Suisse, il commença la pratique de la médecine à Zurich puis à Bâle. Il subit un procès après avoir guéri un chanoine car ce dernier trouvait qu'on avait guéri trop tôt. Paracelse fut donc obligé de quitter précipitamment la ville et se retira à Strasbourg puis à Salzburg. C'est là qu'il mourut en 1541, âgé de 48 ans.

Aujourd'hui les partisans de l'alchimie se réclament de lui. Sadoul pense qu'il ne peut pas être considérée comme impure alchimistes. Mais il se serait consacré aux applications médicales pratiques de certains procédés particuliers de l'oeuvre alchimique. Sadoul suppose que Paracelse fut un initié de la Rose-Croix. Mais aussi un ivrogne, un hâbleur un peu charlatan lorsqu'il parlait d'occultisme. Sadoul juge vraisemblable que Paracelse ne fut jamais un Adepte.

Denis Zachaire.

Le véritable nom de Denis Zachaire est ignoré. Il serait né en 1510 au sein d'une noble famille de la Guyenne. Il partit à Bordeaux pour y étudier la philosophie. Son précepteur se trouvait justement être un étudiant en science hermétique. Denis fut initié aux recherches alchimiques. Ensuite il partit pour Toulouse, toujours accompagné de son précepteur. Il étudia le droit. Il dilapida l'argent que lui avait donné sa famille pour ses études dans ses recherches alchimiques infructueuses. Il rédigea son autobiographie dans son traité intitulé Opuscule de la philosophie naturelle des métaux.

Dans son autobiographie, il raconta ses expériences infructueuses réalisées à Toulouse et à Paris. Il resta trois ans à Paris sans recueillir le moindre succès. Il resta longtemps avec un gentilhomme étranger qui lui révèle un secret mais ce n'était qu'une tromperie plus ingénieuse que celles des autres. Il avait dépensé presque tout son argent lorsque l'abbé de Toulouse lui demanda de tout quitter pour le rejoindre. L'abbé lui conseilla d'aller trouver le roi de Navarre, aïeul d'Henri IV qui lui avait écrit. Ce prince était grand amateur de la philosophie et voulait récompenser Denis de trois ou 4000 écus si Denis était capable de lui révéler le secret qu'il avait su du gentilhomme étranger rencontré à Paris. Mais le roi fut détourné par les seigneurs de sa cour et ne put récompenser Denis que partiellement. Denis rencontra un religieux très habile dans la philosophie naturelle qui lui conseilla de lire les bons livres des anciens philosophes.

Denis retourna à Paris en 1546 et étudia assidûment les grands auteurs alchimistes. Ses parents le menacèrent de faire venir la justice chez lui pour faire rompre ses recherches alchimiques. Il affirma avoir réussi à transformer de l'argent-vif en or en 1550. En retournant à Toulouse, il apprit la mort de l'abbé et du sage religieux. Il vendit tout ce qu'il pouvait procéder pour payer ses dettes. Il se retira à Lausanne avec un parent. Il se maria est partie en Allemagne. À Cologne, en 1556, il trouva une femme misérable, assassiné par son cousin en qui il avait placé sa confiance. Sadoul conclut que rien dans la vie de ce philosophe guyennois ne permet de conclure à une réalité de la transmutation métallique..

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Le roman d'un souffleur.

 

Edward Kelly, de son vrai nom Talbot, naquit en 1555 à Worcester, en Angleterre. Il étudia le droit et l'ancien d'anglais pour déchiffrer les écritures et les actes notariés. Il devint copiste puis faussaire. Il forgeait de toutes pièces de vieux actes de propriété qu'il vendait fort cher à des gens sans scrupules. Il fut jugé. Les magistrats le condamnèrent au bannissement et à avoir les oreilles coupées. Il s'exila après avoir changé son nom de Talbot en Kelly. Il cachait l'absence de ses oreilles en portant jour et nuit une sorte de bonnet. Il partit pour le pays de Galles. Il s'arrêta par hasard dans une auberge isolée. Il avait déclaré aux patrons être expert dans la lecture des langues anciennes et en particulier du gay élite. Le patron alla chercher aussitôt un vieux manuscrit que nul dans le pays n'avait pu déchiffrer. Kelly compris qu'il était question d'or et de transmutations métalliques. L'aubergiste lui raconta que, quelques années auparavant, il y avait eu un évêque catholique qui passait pour extrêmement riche. L'évêque avait été enterré près de son église et l'aubergiste protestant n'avait vu aucun péché à violer la tombe du prélat dans l'espoir de retrouver de l'or ou d'autres richesses. Il n’y découvrit que le manuscrit accompagné de deux petites boules dont l'une se brisa malencontreusement laissant échapper une poudre rouge très lourde et l'autre contenant une poudre blanche. Kelly offrit une livre sterling pour le manuscrit, la boule blanche et le reste de poudre rouge. L'aubergiste accepta le marché.

Kelly étudia le manuscrit et s'aperçut bientôt qu'il était incapable de comprendre les termes employés. Il retourna à Londres en secret et écrivit à son ancien voisin, John Dee pour lui demander de venir le rejoindre discrètement pour une affaire de la plus haute importance.

John Dee naquit à Londres en 1527 et s’adonna aux études avec acharnement. À l'université de Cambridge, il travaillait 18 heures par jour. Il s'intéressa à l'astrologie, l'alchimie et la magie. Sa notoriété dans les sciences occultes vint aux oreilles des autorités de Cambridge qui lui firent savoir que sa présence n'était plus souhaitée dans leur établissement.

Il fut alors obligé de se retirer à l'université de Louvain. Il y rencontra un certain nombre de personnes qui avaient connu le fameux occultiste Henri Cornelius Agrippa. John Dee fut absolument enthousiasmé et se mit à étudier avec encore plus d'ardeur la science hermétique et les rituels de magie.

En 1551, il retourna en Angleterre où il fut reçu à la cour du roi Édouard VI. Le roi lui offrit une pension de 100 couronnes pour ses services. Sa bonne fortune prit fin avec le règne de la reine Mary. On l'accusa d'avoir attenté à la vie de la reine en lui jetant des sorts et on l'emprisonna sous le chef d'hérésie.

Il échappa au bûcher en prétextant de sa parfaite orthodoxie religieuse et il fut remis en liberté en 1555. On attribua à ses connaissances magiques le fait qu'il réussit à convaincre l'archevêque. Il rentra dans les faveurs de la cour sous le règne de la reine Élisabeth. Il créa un musée de curiosité et d'objets étranges à Mortlake que la reine visita.

En novembre 1582, il fut témoin de l'apparition d'un ange qui déclara se nommer Uriel. L'ange lui fit cadeau d'une pierre noire de forme convexe et lui déclara que cette pierre permettait de converser avec des êtres se trouvant dans un autre plan d'existence à condition de la fixer intensément. Ces êtres dévoilaient tous les secrets de l'avenir.

Kelly remit à Dee le manuscrit alchimique trouvait dans la tombe de l'évêque. Dee voulut s'assurer de la qualité de la poudre transmutatoire. Il conduisit Kelly chez un orfèvre de ses amis. Ils essayèrent la poudre et réussirent à transformer une livre de métal en un poids égal de l'or le plus fin.

Dee décida de s'associer avec Kelly et lui révéla l'apparition de l'ange Uriel. Il lui promit de le faire participer à une séance où il évoquerait grâce à sa pierre noire les êtres de l'au-delà. Il se révéla un médium meilleur encore que Dee car les esprits conversaient uniquement avec lui. La relation de cette étrange conversation existe encore dans un manuscrit du British Museum mais le sens du texte est totalement inintelligible. Il y devint bientôt indispensable au Dr Dee comme trait d'union entre lui et les puissances de l'au-delà.

Albert Laski, compe palatin se rendit à la cour de la reine Élisabeth. Le comte avait entendu parler de la réputation alchimique du docteur Dee et ne croyez en possession du secret de la transmutation. Depuis sa rencontre avec Kelly, John Dee se disait en possession de l'élixir de longue vie. Laski rencontra Dee. Habituellement honnête homme, John Dee se laissa entraîner par Kelly pour duper le comte. En réalité, leurs recherches alchimiques n'étaient toujours pas plus avancées et il voulait que le comte leur serve de mécène. Ils lui racontèrent leurs entretiens avec l'ange Uriel tout en refusant de le faire assister à une évocation, sous prétexte qu'un étranger empêcherait la manifestation angélique.

Enfin, ils concédèrent à le laisser assister à une séance le 25 mai 1583. Laski se déclara stupéfait et enchanté de sa vision et il crut dans les pouvoirs magiques du docteur Dee. Dans les prophéties obtenues, le Polonais apprit qu'il deviendrait l'heureux possesseur de la Pierre philosophale, qu'il ceindrait la couronne de Pologne et enfin qu'il accéderait à l'immortalité !

Mais pour que les prophéties se réalisent, le Polonais devait emmener les deux Anglais chez lui afin qu'ils puissent travailler à leurs recherches hermétiques. Le comte accepta.

Ils arrivèrent aux environs de Cracovie. Dee et Kelly avaient emmené avec eux leur famille.

Le Polonais leur monta un laboratoire parfaitement équipé et ils se mirent au travail. Bien évidemment, aucun résultat tangible ne fut obtenu sinon que de précipiter la ruine d'une noble polonais. Le comte leur conseilla d'aller continuer leurs travaux à Prague auprès de l'empereur Rodolphe. Les deux amis acceptaient immédiatement et se retrouvèrent en 1585 à Prague. Le docteur Dee n'avait jamais voulu utiliser les restes de la poudre de projection trouvée dans la tombe de l'évêque puisqu'il se savait incapable d’en renouveler la provision. Mais à Prague il ne pouvait compter sur la libéralité de l'empereur comme cela avait été le cas à Londres ou à Cracovie. Mais il était tombé sous l'emprise de Kelly. Celui-ci était désormais le seul honoré des visites de l'ange. C'est alors que Kelly se livra publiquement à une série de transmutations qui stupéfia la ville entière. La société l'invita à des réceptions organisées en son honneur ou il faisait des projections au vu et au su de toute l'assemblée. Il distribua l'or et l'argent ainsi obtenus.

Il  fut alors invité à la cour de l'empereur Maximilien II d'Allemagne. Kelly fit une projection publique qui se révéla un grand succès et l'empereur lui conféra le titre de maréchal de Bohême.

Kelly agit tout comme si sa réserve de poudre était inépuisable mais cette forfanterie allait précipiter sa perte. Les courtisans de l'empereur l'encouragèrent à obliger Kelly de révéler son secret pour renflouer le trésor public. Mais le malheureux Kelly ne put évidemment que refuser et il fut aussitôt enfermé dans le château de Zobeslau.

Le docteur Dee promit à l'empereur de travailler avec Kelly à la fabrication de la poudre. Les deux amis furent emprisonnés dans un laboratoire à Prague. Mais ils se révélèrent incapables d'élaborer la moindre Pierre philosophale. Kelly devint fou de rage et finit par tuer un des gardiens chargés de le surveiller ce qui provoqua son internement au château de Zerner.

Kelly occupa ses loisirs forcés à écrire un traité d'alchimie, la Pierre des sages, qu'il envoya à l'empereur en lui promettant de dévoiler enfin son secret si on lui rendait la liberté. Il suggéra au Dr Dee de retourner en Angleterre pour essayer d'intéresser la reine Élisabeth à son sort. La reine Élisabeth intercepta en faveur de Kelly mais on lui répondit qu'il était retenu pour un crime de droit commun et ne pouvait donc être libéré. Il essaya de se libérer mais se brisa les deux jambes en essayant de se laisser glisser le long du donjon avec les couvertures de son lit. Il mourut des suites de ses blessures en 1597. Le docteur Dee découvrit que la foule avait mis le feu à sa librairie le tenant pour un sorcier. Il obtint une maigre pension et termina sa vie dans sa maison de Mortlake ou il mourut à l'âge de 81 ans en 1608.

Pour Sadoul, nous ne devons pas oublier qu'Édouard Kelly était un faussaire et un gredin. Par suite, il n'est pas absolument impossible que, par quelque tour de passe-passe, il ait pu faire croire qu'il avait effectivement transmuté des métaux alors qu'il n'en avait rien été. Sadoul pense qu'il avait pu fabriquer des bronzes dorés qui pouvaient passer à l'époque pour de l'or.

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Le cosmopolite.

L'Adepte connu sous le surnom du cosmopolite et auteur du remarquable traité La Nouvelle lumière chymique, s'appelait Michel  Sendivogius comme on le crut pendant longtemps. Mais l'étude de l'abbé Lenglet du Fresnoy lui consacra en 1742 permis de penser qu'il s'agissait d'un Écossais, probablement appelé Alexandre Sethon. À sa mort il aurait légué un peu de sa poudre de projection à ce même Sendivogius.

Sous le surnom du cosmopolite, il passa pour Adepte alors qu'il n'était qu'un souffleur heureux.

Sethon recueillit un pilote hollandais Jacques Hauffen qui avait fait naufrage dans la mer d'Allemagne et fut rejeté sur la côte d'Écosse. En 1602, Sethon arriva en Hollande et fut accueilli par Hauffen. Sethon voulut démontrer à son ami ses connaissances en science hermétique et il fit donc devant lui la transmutation d'un métal imparfait en or. Hauffen raconta ce prodige aux médecins de la ville, Van der Linden.

Sethon offrait de l'or et de l'argent à ceux qui doutaient de ses capacités d'alchimiste. Au XVIIe siècle, l'Adepte avait cessé d'être un chercheur isolé. Il s'était transformé en une sorte de représentant en art hermétique pour le bénéfice des savants de l'époque. Ils se livraient à une sorte de prosélytisme constant qui souvent se retournait contre eux et causait leur perte.

Sethon se rendit en Allemagne où il fit la connaissance d'un professeur de Fribourg, Wolfgang Dienheim, adversaire acharné de l'alchimie. Ce professeur si un compte rendu d'une projection que le cosmopolite fit à Bâle devant lui. Le cosmopolite était accompagné de son domestique qui était Sethonius. Dienheim fut stupéfait par la réussite de l'expérience et garda un morceau d'or qui lui avait été offert.

Jacob Zwinger fut le deuxième témoin de cette étonnante démonstration. Il s'agissait d'un médecin et professeur de Bâle. Le type même du témoin irréprochable qui confirma totalement le récit de Dienheim. Le cosmopolite fit une autre projection dans la maison de l'orfèvre André Bletz devant témoins avec du plomb apporté par l'un des participants. Pour Sadoul il s'agit du premier cas de transmutation métallique historiquement prouvé. Au cours de l'été 1603, le cosmopolite se présenta à Strasbourg dans l'échoppe de l'orfèvre allemand Gustenhover. Il voulait utiliser les fourneaux et le creuset de l'artisan pour un certain travail. Gustenhover accepta et reçut un peu de poudre rouge en remerciement.

L'orfèvre essaya la poudre et réussit à transmuter une livre de plomb en or. Il essaya de se faire passer pour un Adepte et prétendit avoir lui-même élaboré la Pierre philosophale. Bientôt toute la ville fut au courant. Le conseil de Strasbourg envoya trois députés pour demander à l'orfèvre des explications. L'orfèvre donna à chacun un peu de poudre rouge et leur fit faire une projection sur le champ. L'un d’eux, Glaser, conseiller de Strasbourg se rendit ensuite à Paris et montra un morceau de cet or hermétique au Dr Jacob Heilman qui laissa une relation de l'événement.

La renommée de Gustenhover parvint même jusqu'à l'empereur Rodolphe II. Il envoya quelques commissaires pour s'assurer du sérieux de Gustenhover. Mais devant l'empereur, Gustenhover fut contraint d'avouer qu'il n'avait pas préparé lui-même la poudre miraculeuse. Alors l'empereur ne vit là qu'un refus déguisé et ordonna qu'ont mit l'orfèvre en prison. Gustenhover offrit le reste de sa poudre à l'empereur dans l'espoir de se sauver. Mais l'empereur ordonna à l'orfèvre de renouveler sa provision de poudre sur le champ. L'orfèvre prit la fuite mais fut bientôt rattrapé par la police impériale et enfermé dans la Tour blanche, à Prague jusqu'à la fin de ses jours.

Le cosmopolite vécu quelque temps en Allemagne sous divers nom d'emprunt. À Cologne, il rechercha discrètement des personnes de qualité s'intéressant à l'alchimie. Il s'installa chez un distillateur, Anton Bordermann. Mais Cologne était peu réceptive à l'alchimie. La plus haute autorité scientifique de la ville était le chirurgien Meister George, adversaire déclaré de l'alchimie. Le 5 août 1603, le cosmopolite se présenta chez un apothicaire en demandant à acheter des lapis-lazuli. Il fit semblant de ne pas trouver les pierres à son goût et le marchand lui promit de lui en présenter de plus belle le lendemain. Le cosmopolite avait discuté de l'art hermétique avec un ecclésiastique et un autre apothicaire qui étaient présents dans la boutique. Le cosmopolite, sans dévoiler sa propre qualité, affirma qu'à sa connaissance de vraies transmutations avaient été effectuées et qu'il ne fallait pas les mettre en doute. Le lendemain, il acheta quelques-uns des lapis-lazuli qu'on lui présenta et demanda du verre d'antimoine. Il exigea de soumettre l'antimoine à l'essai d'un feu violent. L'apothicaire accepta et l'emmena le cosmopolite chez un orfèvre voisin, Jean Lohndorf. L'orfèvre plaça alors le verre d'antimoine dans un creuset sous lequel il alluma du feu. Le cosmopolite avait sorti d'une de ses poches une petite boîte contenant une poudre rougeâtre dont il préleva un grain qu'il donna à l'orfèvre en lui demandant de le jeter sur le verre d'antimoine fondu. L'orfèvre y consentit. Il fut stupéfait de retirer une petite masse d'or du fond du creuset à la place de l'antimoine. Deux ouvriers de l'atelier et un voisin avaient assisté à l'opération mais l'orfèvre refusa d'admettre le témoignage de ses sens et exigea que le cosmopolite fasse une nouvelle transmutation sur le champ. Le cosmopolite y consenti volontiers. L'orfèvre remplaça l'antimoine part du plomb. Et sans se faire voir de l'adepte, il introduisit un morceau de zinc dans le creuset au-dessous du plomb. Il croyait savoir que les alchimistes ne pouvaient transmuter que le mercure, le plomb et l'antimoine, et que le zinc ferait échouer toute l'opération. Mais Lohndorf fut obligé de constater que toute la masse métallique avait bien été transmutée en or.

Ce fait merveilleux fut bientôt connu de toute la ville. Meister George n'était toujours pas convaincu alors Alexandre Sethon demanda à le rencontrer. Le cosmopolite se venta de connaître un moyen de mortifier la viande sauvage sans déranger les nerfs. Le chirurgien demanda à assisté à une telle opération. Alors le cosmopolite demanda au chirurgien de lui donner seulement du plomb, du soufre et un creuset. Il demanda également un fourneau et on décida d'aller opérer chez un orfèvre voisin, maître Hans de Kempen.

En l'absence de l'orfèvre, ce fut son fils qui reçut dans le laboratoire le petit groupe composé de Meister George et de ses serviteurs, accompagné du cosmopolite. Le cosmopolite réussit encore une fois à transmuter du métal en or. Le chirurgien en fut tout décontenancé. Meister George lui dit qu'il était bien imprudent car si des princes entendaient parler de ses opérations, ils le feraient rechercher et le retiendraient captif pour s'emparer de son secret.

Mais le cosmopolite répondit qu'il souffrirait 1000 morts plutôt que de révéler son secret. Mais il accepterait de fabriquer des masses d'or si on lui demandait des preuves de son art.

Sethon se rendit ensuite à Hambourg où il fit également plusieurs projections réussies. À Munich, il ne se livrera à aucune activité alchimique. Il tomba amoureux d'une jeune fille. Son père, gros bourgeois du pays, lui en refusant la main, il décida de l'enlever. Il l’épousa puis reprit ses pérégrinations en sa compagnie. En 1803, le duc de sax l'invita à venir faire une projection chez lui. Mais le cosmopolite se contenta d'envoyer son domestique pour faire la projection à sa place. Ce fut tout de même une réussite. Hamilton, le serviteur du cosmopolite, décida alors de se séparer de lui et de retourner en Angleterre. Il devait sentir que la position de son maître allait devenir dangereuse. C'est bien ce qui arriva. Christian II, électeur de Saxe invita le cosmopolite à la cour et affecta de lui être favorable. Sethon lui remit une petite quantité de Pierre philosophale pour le satisfaire. Christian II voulait le secret de sa préparation par tous les moyens. Le cosmopolite se résolut de souffrir toutes sortes de tortures plutôt que de donner à un hérétique un si grand moyen de faire la guerre à l'Eglise. Michel Sendivogius, très curieux et savant dans la chimie, avait une très grande envie de voir le cosmopolite. Il se rendit à la cour et réussit à se faire des amis. Grâce à eux il entra dans la prison et vit le cosmopolite. Il lui demanda qu'est-ce qu’il lui donnerait s'il trouvait le moyen de le libérer. Le cosmopolite lui répondit qu'il lui donnerait de quoi vivre content toute sa vie avec sa famille. Alors Sendivogius prit congé de ses amis et se rendit à Cracovie où il vendit une maison qu'il possédait puis retourna en Saxe pour faire bonne chère à ses amis et par leur moyen aux gardes du cosmopolite. Un jour qu'il les vit tous bien ivres, il put prendre l'Anglais et le mit dans un chariot parce que celui-ci ne pouvait plus marcher. Le cosmopolite demanda à passer nécessairement au logis ou il avait laissé sa femme. Il envoya sa femme chercher la poudre à l'endroit où elle était cachée. Ils partirent en Pologne. À Cracovie, Sendivogius ordonna au cosmopolite de remplir sa promesse. Le cosmopolite lui donna une once de sa poudre. Sendivogius lui en demanda le secret mais le cosmopolite refusa. Le cosmopolite mourut peu après des suites de la torture. Sendivogius se marier avec la femme du cosmopolite. Elle lui donna Les Douze traités ou le cosmopolite. Sendivogius l'étudia et commença à travailler pour multiplier sa poudre mais en vain. Alors il se rendit à Prague pour rencontrer l'empereur Rodolphe. Il fit faire à l'empereur la transmutation en lui donnant de la poudre. Après quoi, il se rendit en Moravie ou un comte du pays l'arrêta et le fit prisonnier dans l'espoir d’obtenir son secret. Mais Sendivogius réussi à se libérer et demanda justice auprès de l'empereur qui condamna le comte à donner un village à Sendivogius.

Temps que sa poudre dura, Sendivogius fit bonne chère. Il perdit une partie de sa poudre en voulant la multiplier et une autre en faisant des transmutations. Avec le reste de la poudre, il produisit un élixir qui le rendit célèbre. Il demanda au grand maréchal du royaume nommé Wolski de l'argent pour continuer son travail. Wolski lui offrit 6000 fr.

Mais Sendivogius dépensa l'argent et ne fit rien pour le maréchal. Il devint un charlatan. Il mourut en 1646, fort pauvre.

 

7

Transmutations effectuées par des savants.

Jacques Sadoul cite le témoignage de Jean-Baptiste Van Helmont, médecin et chimiste belge né à Bruxelles en 1577. Il reconnut d'abord la présence de l'acide carbonique et par déduction s'aperçut qu'il s'agissait là d'un corps chimique nouveau. Il reconnut aussi l'existence de l'hydrogène sulfuré dans le gros intestin de l'homme et constata la présence d'un suc acide émis par l'estomac. Il prépara l'acide chlorhydrique, l'huile de soufre, l'acétate d'ammoniac.

En 1618, Van Helmont reçut la visite d'un inconnu qui voulait l'entretenir les intéressants tous deux. Il aborda l'art hermétique mais Van Helmont lui dit qu'il considérait l'alchimie comme une superstition dénuée de toute réalité scientifique. Alors l'inconnu lui offrit un morceau de Pierre philosophale et lui demanda d'opérer par lui-même. Van Helmont accepta mais seulement s'il pouvait opérer seul et dans les conditions choisies par lui. Son visiteur accepta aussitôt et lui offrit une espèce de poudre lourde et brillante comme le verre en morceaux.

L'inconnu voulait le convaincre car il était un illustre savant dont les travaux honoraient son pays. Van Helmont fit préparer par ses aides de laboratoire un creuset et y plaça huit onces de mercure. Une fois le métal fondu, il y précipita la petite quantité de poudre. Il obtint ainsi un morceau d'or d'un poids égal à celui du mercure qu'il y avait placé initialement.

Il rédigea une relation de son expérience et reconnut publiquement son erreur sur l'alchimie.

En souvenir de cette expérience, il nomma un de ses fils Mercurius, et ce dernier, à son tour, devint un fervent défenseur de l'alchimie.

Jacques Sadoul évoque Helvétius, médecin du prince d'Orange. De son vrai nom Johann Friederich Schweitzer, il était né en 1625. Il devint rapidement un médecin extrêmement  célèbre. Il était un adversaire déclaré de l'art hermétique. Le 27 décembre 1666, un inconnu demanda à être reçu par le médecin. Il lui demanda s'il existait dans la nature une médication universelle capable de guérir tous les maux. Helvétius lui répondit qu'il connaissait la prétention des alchimistes à posséder un tel médicament, appelé or potable mais il considérait que c'était un leurre. Finalement, l'étranger demanda à Helvétius s'il serait capable de reconnaître la Pierre philosophale si on la lui présentait. Helvétius répondit non.

L'étranger lui montra alors une petite boîte en ivoire et l'ouvrit. Elle contenait une poudre couleur de soufre pâle. C'était assez de Pierre philosophale pour transmuter 40 000 livres de plomb en or.

Helvétius lui demanda de lui faire cadeau de quelques parcelles de cette poudre afin d'en faire l'essai et l'étranger refusa. Alors Helvétius demanda une démonstration et l'étranger refusa, se retranchant toujours derrière une autorité supérieure. Finalement, l'étranger affirma qu'il allait demander l'autorisation à l'Adepte qu'il connaissait et alors il pourrait revenir trois semaines plus tard pour effectuer des transmutations sous les yeux du médecin. Trois semaines plus tard, l'étranger revint et accepta de donner à Helvétius une portion de la poudre. C'est alors qu'Helvétius fit un aveu à son visiteur. Lors de leur première rencontre, quand il avait tenu en main quelques instants la boîte contenant la poudre de projection, il en avait fait glisser quelques particules sous son ongle qu’il avait recueillies après le départ de l'étranger. Ensuite, il avait fait fondre du plomb dans un creuset et il avait précipité les quelques grains de poudre ainsi dérobés. Aucune transmutation ne s'était produite. L'étranger se mit à rire et lui expliqua qu'une précaution indispensable devait être prise pour réaliser une transmutation : il fallait enrober la poudre dans une boulette de cire ou l'envelopper dans un peu de papier, afin de la protéger des vapeurs du plomb ou du mercure. L'étranger expliqua à Helvétius que la Pierre philosophale était peu coûteuse et n'exigeait pas un délai extrêmement important. La matière première se retirait des minéraux ; quant au mercure philosophique, il s'agissait d'un certain sel de céleste vertu qui dissolvait les corps métalliques. Aucune des matières nécessaires à l'oeuvre n'était d'un grand prix. Il lui expliqua enfin que tout le magistère pouvait être réalisé en quatre jours si on utilisait la voix brève. L'étranger promit de revenir le lendemain, promesse qu'en fait il ne devait pas tenir.

Helvétius voulait attendre le retour de l'étranger mais sa femme était trop impatiente de tenter une projection alors il ordonna à ses serviteurs d'allumer du feu sous un creuset. Il mit un tuyau de vieux plomb dans le creuset. Sa femme y jeta la poudre de projection qu'elle avait au préalable entourée de cire. Au bout d'un quart d'heure, la totalité du plomb s'était transmutée en or. Helvétius montra cet or à ses nombreuses connaissances. Le fait fut bientôt connu de toute La Haye au point que le maître des essais, contrôleur de monnaie de la Hollande, Maître Povélius pour contrôler cet or hermétique. Il fut bien obligé d'admettre que c'était bien là de l'or. Helvétius, voulant encore une preuve supplémentaire, se rendit chez un orfèvre célèbre, Maître Brechtel. Celui-ci lui confirma que le métal était bien de l'or.

Jacques Sadoul évoque le philosophe Spinoza qui vérifia personnellement l'expérience d'Helvétius. Il s'était rendu chez Brechtel qui lui avait assuré que l'or d'Helvétius était tout à fait réel.

Spinoza se rendit ensuite chez Helvétius lui montra l'or et le creuset contenant encore un peu d'or attaché à ses parois. Les expériences alchimiques restèrent uniques dans la vie de Van Helmont et d'Helvétius, qui-quoique convaincus désormais de la valeur de l'art hermétique-ne cherchèrent jamais à aller au-delà dans leurs connaissances alchimiques.

Le philosophe italien Bérigard de Pise se vit également gratifié par un Adepte inconnu un morceau de Pierre philosophale. Il rédigea un rapport circonstancié de la transmutation qu'il put ainsi effectuer. Pour détruire tout soupçon de fraude, il acheta lui-même le creuset, le charbon et le mercure chez divers marchands, afin de n'avoir pas à craindre qu'il n'y eût de l'or dans aucune de ces matières, ce que font si souvent les charlatans alchimiques. Il réussit à transformer du mercure en or reconnu comme très pur par des orfèvres.

Jacques Sadoul se moque de la mauvaise foi de Figuier qui a cherché à discréditer les témoignages de Helvétius, Van Helmont et Bérigard de Pise. Il évoque la transmutation effectuée par le célèbre physicien et chimiste irlandais Robert Boyle, qui laissa un nom important dans l'histoire de la science en énonçant la loi de la compressibilité des gaz et en découvrant le rôle de l'oxygène dans les combustions.

Boyle, lui aussi, se contacter par un étranger, lequel transforma diverses substances métalliques en or devant lui. Mais Boyle ne fut pas convaincu par cette transmutation.

8

Le véritable Philalèthe.

 

Philalèthe serait né en Angleterre en 1612. On croit qu'il s'appelait Thomas de Vaughan. Il écrivit Entrée ouverte au palais fermé du roi, publié en 1645 dans lequel il affirmait avoir 33 ans. Dans ce livre, il se présenta comme un philosophe Adepte. Son pseudonyme signifiait amateur de vérité. Il affirmait avoir eu connaissance des secrets de la médecine, de l'alchimie et de la physique. Jacques Sadoul pense que Philalèthe était beaucoup plus âgé qu'on ne le dit au moment de publier son traité.

Philalèthe était un mystique. Son livre montre qu'il était une espèce d'illuminé. D'après Jacques Sadoul, Philalèthe aurait porté plusieurs pseudonymes afin d'échapper aux persécutions toujours à craindre. C'est ainsi qu'il s'appela successivement Childe, Dr Zeil, M. Carnobe. Pour en revenir à Thomas de Vaughan, c'était le nom d'un représentant d'une vieille et noble famille du pays de Galles dont le chef était pair et lord du royaume.Vaughan fut lui-même un scientifique réputé. Il était ami du chimiste Robert Boyle. Comme il voyageait beaucoup et affirmait la réalité de l’art alchimique, on a supposé que les trous de sa biographie pouvaient correspondre aux apparitions de l'Adepte connu sous le nom de Philalèthe. On possède le manuscrit d'un ouvrage d'alchimie de la main même de Thomas de Vaughan et signé du pseudonyme de Philalèthe. Il est exact que Vaughan signa du pseudonyme Eugènius Philalèthe et non Eyrénée Philalèthe. Le contenu de l'ouvrage alchimique de Thomas de Vaughan est complètement différent des enseignements du traité de Philalèthe. De plus, Vaughan naquit en 1622 et mourut en 1666, soit bien avant la disparition de Philalèthe.

Jacques Sadoul conclut que l'identité de Philalèthe reste un mystère.

On possède très peu de renseignements quant à la jeunesse de l'alchimiste. L'écrivain britannique Urbiger rapporte une confidence orale du roi Charles Ier qui déclara que Philalèthe aurait fait un jour une projection dans son laboratoire, en sa présence. On sait, de source certaine, que Philalèthe vécu en Amérique du Nord un certain temps. Il se lia avec un apothicaire nommé Starkey. Philalèthe emprunta fréquemment son laboratoire où il fabriqua des quantités considérables d'or et d'argent en présence de l'apothicaire. Le fils de Starkey publié un livre où il raconta sa rencontre avec Philalèthe et les transmutations qu'il effectuera sous ses yeux.

Isaac Newton eut pour livre de chevet l'Entrée ouverte au palais fermé du roi. Il en annota chaque page. Isaac Newton était si persuadé de la réalité alchimique qu’il demanda, avec Boyle, au Parlement de voter une loi interdisant la divulgation des procédés de transmutation par crainte de l'effondrement du cours de l'or.

Après son séjour en Amérique, Philalèthe se serait rendu en Inde oriental ou il aurait fait plusieurs projections publiques mais Sadoul n'a pas pu vérifier cette assertion de Georges Morhoff.

Sa réapparition en Europe est connue avec certitude puisque c'est en 1666, à Amsterdam, qu'il donna l'original de son livre. Or, 1666 est précisément l'année de la visite d'un Adepte inconnu à Helvétius, à La Haye.

Jacques Sadoul suppose que ces Philalèthe qui avait rendu visite à Van Helmont puis à Helvétius avant d'avoir l'occasion de convertir le philosophe Bérigard de Pise. Jacques Sadoul va plus loin. Il pense que si Philalèthe voyageait très souvent, c'est parce qu'il était un haut missionné des frères de la Rose-Croix. Il se réfère aux écrits et Philalèthe qu'il compare à ceux de la Rose-Croix pour justifier cette affirmation.

Un jour, Philalèthe disparut et l'on n’en entendit plus jamais parler.

9

L'apostolat de Lascaris.

Lascaris avait plusieurs pseudonymes et se faisait passer pour grec. Il naquit à la fin du XVIIe siècle et poursuivit l'apostolat entrepris par le cosmopolite puis par Philalèthe. Il ne semble avoir eu qu'un seul but : propager et faire admettre la vérité de la science hermétique. Il a toujours été décrit comme un homme entre deux âges. Quant à sa physionomie, elle est peut-être encore plus mystérieuse puisque aucune des descriptions que l'on faites ne concorde entre elles. Seule une certaine faconde méridionale, un enjouement, un plaisir de parler et éblouir l'assistance permettait de conclure que l'on avait bien affaire au même homme. Il se donnait pour archimandrite d'un couvent de l'île de Mytilène. Il parlait couramment plusieurs langues avec un léger accent indéfinissable. Par prudence, cet adepte adopta le principe des opérations menées par personne interposée, ce qui était tout à fait inhabituel. Le sort réservé à son premier envoyé ne put que le convaincre davantage, s'il en était besoin, de rester dans l'ombre. En effet, à l'aube du XVIIIe siècle, un gentilhomme prussien se présenta au roi Frédéric Ier en affirmant qu'il possédait le secret de la transmutation des métaux et qu'il désirait convertir son prince. Frédéric Ier accepta mais demanda qu'une projection fût immédiatement effectuée. Le Prussien opéra avec la poudre qui lui avait été remise par Lascaris et réussit à transmuter une livre de plomb en or. Malheureusement, ce succès lui tourna la tête et il laissa entendre à son suzerain qu'il était lui-même adepte et parfaitement capable de réaliser la Pierre philosophale. Mais Frédéric Ier lui ordonna de préparer une grosse quantité de poudre de projection afin de renflouer les finances publiques. Le gentilhomme en fut incapable. Le roi lui fit couper la tête.

C'est en 1701 que Lascaris eut l'occasion de rencontrer, à Berlin, celui qui allait devenir son principal disciple. Jean Frédéric Böttger travaillait pour un apothicaire et il était âgé de 19 ans.

Lascaris se mit à entretenir le jeune Jean Frédéric de sujets touchant à l'art hermétique. Il eut la surprise de constater que ce garçon apothicaire était lui-même passionné d'alchimie et connaissait par coeur tous les ouvrages de Basile Valentin. Lascaris lui fit savoir qu'il était lui-même un Adepte et lui prodigua quelques conseils.

En gage d'amitié, il lui offrit deux onces de poudre de projection. Mais il lui demanda de ne jamais révéler comment cette poudre avait été obtenue et ensuite de l'utiliser seulement à des fins démonstratives et non dans un but lucratif et attendre assez longtemps après son départ pour effectuer une transmutation. Le jeune homme attendit avec une grande impatience l'expiration du délai fixé puis il procéda enfin à l'essai de sa Pierre philosophale devant un groupe de jeunes élèves apothicaires qui s'étaient moqués de ses lectures alchimiques. Il réussit à transmuter du mercure en or devant eux. Böttger donna congé à son patron et décida de partir pour Halle afin d'étudier la médecine. Un ancien ami de Böttger, Siebert qui dirigeait un laboratoire de pharmacie entendit parler de la transmutation effectuée par son ancien condisciple. Il vint le voir et demanda s'il pourrait être à tout témoin de ce fait prodigieux. Böttger accepta. Böttger réussit à transmuter du plomb en or et sa réputation grandit immédiatement dans la ville de Berlin au point que Frédéric Guillaume Ier fut mis au courant. Heureusement pour Böttger, maître Zorn fut averti par un membre de la suite du roi que le roi allait enquêter sur son compte. Böttger eut le temps de quitter la vie en direction de Wittenberg. Mais le roi de Prusse demanda l'extradition de son sujet à la ville de Wittenberg.

Böttger était né en Saxe et Auguste II, roi de Pologne, le réclama à tour comme un de ses sujets. Alors il se rendit en Saxe, trop heureux de mettre une grande distance entre lui et la cour de Berlin.

L'électeur de Saxe lui demanda d'effectuer une projection sous son contrôle. Böttger accepta. Auguste II, enchanté par le résultat, le nomma baron sur-le-champ. Böttger oublia complètement les études médicales qu'il avait songé entreprendre et ne pensa plus qu'à boire et s'amuser en utilisant l'or qu'il pouvait obtenir grâce à la réserve de poudre de Lascaris.

Il se fit bâtir une maison splendide où il tenait table ouverte. Cela dura deux ans. L'apostolat dont l'avait chargé Lascaris était mené à bien puisque les extravagances de Böttger accréditaient partout la vérité, à savoir que la poudre de projection permettait bien obtenir tout l'or que l'on désirait. Böttger se mit en devoir de renouveler sa provision de poudre, persuadé qu'il y parviendrait lui-même. Mais ce fut un échec. Il fut alors obligé d'interrompre ses réceptions fastueuses et de réduire ses dépenses. La noblesse de cour lui tourna le dos. L'électeur donna des ordres pour que Böttger soit assigné à résidence.

Lascaris avait suivi les aventures de son jeune protégé et il avait appris sa fuite précipitée de Berlin, son arrivée à Dresde, son anoblissement et sa position difficile. Il se sentit moralement responsable de la folie du jeune homme et de ses conséquences. Alors il retourna à Berlin en 1703. Lascaris alla voir le médecin Pasch, seul camarade que Böttger avait jugé droit. Il lui demanda d'expliquer à Auguste II que Böttger n'avait jamais été en possession du secret hermétique mais qu'il tenait sa provision de poudre d'un Adepte itinérant. Pour achever de convaincre le médecin, Lascaris effectuera une transmutation parfaitement réussie sur un livre de mercure. Lascaris conseilla à Pasch de promettre à Auguste II une récompense de 800 000 ducats en échange de la liberté de Böttger. Mais le docteur Pasch demanda conseil à ses cousins qui lui dirent d'utiliser l'argent pour acheter la garde qui retenait prisonnier Böttger. Mais un des gardes achetés fit tout échouer et l'électeur fit arrêter Pasch.

Böttger fut incarcéré dans le château de que Koenigstein. Il connut un retournement de fortune imprévu. Son sort se modifia sous l'influence du compte de Tschirnhaus commandant de la forteresse où il était enfermé. Le compte s'intéressait à la fabrication de la porcelaine. La réputation d'alchimiste de Böttger était si grande qu'il décida de l'associer à ses propres travaux.

En 1704, Böttger découvrit une méthode pour obtenir la porcelaine rouge puis, en 1709, le moyen de fabriquer enfin de la porcelaine blanche, le secret le plus recherché à l'époque.

L'électeur fut ravi car la possession de ce secret valait presque autant pour lui que celui de la Pierre philosophale. Böttger profita de ces bonnes dispositions pour lui avouer qu'il n'avait jamais possédé le secret de la Pierre et lui raconta son entrevue avec Lascaris. L'électeur ne lui en tint plus rigueur et le libéra. Il le nomma directeur de la première manufacture de porcelaine de Saxe.

Jacques Sadoul fait mention d'une étude sur Böttger par l'archiviste Charles Auguste Engelhardt parue en 1837. Dans cet ouvrage, il est dit que Böttger ne transmuta jamais une once d'un quelconque métal en or. Lascaris n'aurait été qu'un mendiant ayant dupé Böttger en lui donnant une fausse Pierre philosophale. Lascaris serait mort dans un asile pour indigents de Dantzig. Mais Sadoul affirme que seule la poudre de Lascaris rend son aventure non seulement vraisemblable mais même possible.

Lascaris choisit deux jeunes préparateurs en pharmacie comme nouveaux émissaires. Le premier s'appelait Herrmann Braun et habité Francfort. Après sa rencontre avec Lascaris, il raconta tout autour de lui qu'un de ses parents lui avait fait cadeau d'une petite provision de teinture transmutatoire. Il avait mélangé le produit donné par Lascaris avec du baume de Copahu. Son patron, le docteur Eberhar lui demanda de procéder à un essai. Braun accepta et la transmutation réussie. Il dut recommencer l'expérience devant la plus haute autorité scientifique locale, le docteur Holacher. Horacher pris toutes les précautions possibles pour éviter une supercherie. L'expérience eut lieu dans son propre laboratoire. Le mercure fut transformé en or. Le même résultat fut obtenu avec du plomb.

Braun prétendit que sa teinture était obtenue à partir du phosphore. Mais une fois la provision de poudre donnée par Lascaris achevée, Braun rentra dans l'ombre.

Le second apothicaire, nommé Martin, perdit une partie de sa poudre en la mélangeant stupidement à d'autres corps puis dépensa le reste à faire des projections pour éblouir quelques jeunes filles et négligea de faire des démonstrations devant les notabilités scientifiques de sa ville.

Lascaris se rendit en Bohême pour rencontrer le conseiller Liebknech. Il lui parla de l'alchimie. Le conseiller se révéla en être un adversaire farouche. Alors Lascaris proposa au conseiller de l'amener chez le forgeron voisin pour lui montrer une expérience intéressante. Lascaris mit alors du mercure dans un creuset et ne transmuta rapidement en or. Il recommença l'expérience en demandant au forgeron de mettre du mercure dans le creuset et la transmutation réussit encore. Il offrit l'or au conseiller absolument sidéré.

Lascaris partit ensuite pour la France.

Jusqu'en 1715, Lascaris resta insaisissable. Il réapparut à Hambourg, dans la demeure du baron de Creuz lequel avait consacré 30 ans de sa vie à la recherche de la Pierre philosophale sans jamais y parvenir. Lascaris lui offrit un peu de poudre rouge et un bijou. Le bijou était une boucle d'argent dans une des branches avait été transmutée en or.

Le baron ne doute pas un seul instant qu'il y avait bien la fameuse teinture des philosophes. Il rassembla tous ses parents et amis pour leur faire une démonstration de la transmutation. Il réussit au-delà de ses espérances plongeant tous les assistants dans la stupéfaction la plus profonde. Mais il reconnut qu'il n'était pas l'auteur de la poudre miraculeuse.

Lascaris arriva à Vienne en 1716. Il réunit une assemblée de personnes de qualité comprenant les principaux docteurs de la région afin de prouver à tous la réalité de l'alchimie. Un procès-verbal détaillé de la séance fut dressé par le conseiller Pantzer de Hesse.

Bien plus tard, Lascaris rencontra le lieutenant-colonel Schmolz de Diebach qui se trouvait au service du roi de Pologne. Son père avait été un grand défenseur de l'alchimie. Mais un jour, ses camarades se moquèrent de lui quand il évoqua la mémoire de son père. C'est alors que Lascaris qui avait écouté la conversation s'approcha de lui et lui proposa un entretien. L'officier accepta. Lascaris lui fit part de son indignation devant les propos tenus par les autres militaires et lui affirma qu'il l'avait le moyen de les confondre et ainsi de rehausser la mémoire du père de l'officier. Il donna alors une petite provision de Pierre philosophale à l'officier en le priant toutefois de ne pas essayer d'en fabriquer plus de richesses que l'équivalent de trois ducats par semaine. Lascaris lui demanda aussi de convertir le plus grand nombre de personnes possibles à l'alchimie. L'officier y consenti volontiers. Schmolz Dierbach quitta l'armée et étonna ses amis par des transmutations réussies et répétées.

La nouvelle en parvint jusqu'aux oreilles du vieux conseiller Dippel.

Dippel se rendit alors à Francfort où résidait Dierbach. Il voulut examiner sa poudre. Ils échangèrent aussi leur description du personnage mystérieux qui en était le dispensateur. Ils comprirent qu'ils avaient eu affaire au même homme.

Après avoir examiné la poudre, Dippel conclut qu'une partie de cette poudre transmutait en or 600 parties d'un autre métal.

Dierbach fut un parfait missionnaire qui multiplia les projections pour toutes les personnes qui voulaient être convaincues. Il leur donnait chaque fois le produit de la transmutation. Au bout de sept ans, sa provision de poudre fut épuisée. Il devint alors député et rentra dans l'ombre, son rôle terminé.

Malgré sa grande prudence, Lascaris finit par attirer l'attention de l'électeur palatin qui envoya ses hommes pour s'assurer de sa personne. Lascaris s'enfuit et se rendit au château de la comtesse Anne-Sophie d'Erbach pour demander asile. Pour la remercier, il lui offrit de changer toute sa vaisselle d'argent en or. Elle se contenta de lui faire remettre une vieille bassine d'argent et à son vif soulagement et aussi à sa stupéfaction, la bassine fût transmutée en or le plus pur. La comtesse consentit à livrer la totalité de sa vaisselle d'argent à Lascaris et la transmutation réussit parfaitement.

Lascaris disparut comme par enchantement entre 1730 et 1740.

10

Histoire de Sehfeld.

Sehfeld était un alchimiste de la moitié du XVIIIe siècle. Johann von Justi, minéralogiste allemand, conseiller des mines en Autriche et membre de l'académie de Gottingen évoqua Sehfeld dans son Histoire de l'alchimie. Né en Haute-Autriche dans la première moitié du XVIIIe siècle, Sehfeld fut très tôt attiré par les études chimiques et la recherche de la Pierre philosophale. Sa première tentative se solde par un échec complet et il dut quitter le pays sous les quolibets et le mécontentement de certains riches habitants qui avaient financé ses premiers travaux. Il ne revint dans son pays qu'après une dizaine d'années pour se fixer dans la petite station thermale de Rodaun. Il se lia d'amitié avec son hôte Friedrich et transmuta pour lui un livre d'étain en or. Il lui demanda d'écouler pour lui de temps en temps quelques lingots à l'hôtel des monnaies. Malheureusement, la femme de Friedrich et ses filles ne surent pas tenir leur langue et bientôt tout le village fut au courant des activités alchimiques de Sehfeld.

Par l'intermédiaire d'un ami, il demanda un sauf-conduit à l'empereur, prétextant qu'il travaillait à préparer des colorants artificiels qui lui rapportaient de gros revenus, et expliquant ainsi que ces travaux étaient à l'origine des rumeurs stupides courant sur son compte.

Pour obtenir la protection des autorités, il offrit une redevance annuelle assez considérable. Il obtint un sauf-conduit. Cette existence tranquille n'allait pas durer. Une nuit, l'établissement de bains fut cerné par un détachement de gendarmerie venu de Vienne. Sehfeld fut arrêté car il avait attiré l'attention sur lui par les quantités d'or qu'il vendait à l'hôtel des monnaies. Les anciens bailleurs de fonds de Sehfeld avaient porté plainte et on l'accusa d'escroquerie et d'abus de confiance.

Il fut condamné à la détention perpétuelle. La forteresse de Temesvar. Il fut accusé de charlatanerie. Mais le commandant de la forteresse, le baron von Engelshofen eut quelques entretiens approfondis avec son nouveau prisonnier et se lia d'amitié avec lui. Il fit alors effectuer une contre-enquête à Vienne car il estimait que Sehfeld avait été victime d'une cabale. Il accorda au prisonnier toutes les libertés envisageables dans les limites du règlement. Il alla même jusqu'à rencontrer l'empereur pour lui exposer en détail le cas du prisonnier. L'empereur fit mander Friedrich. Friedrich décrivit les moindres circonstances des multiples occasions au cours desquelles il avait assisté, ainsi que sa famille, aux transmutations opérées par son hôte. Mais l'empereur ne voulut pas croire Friedrich. Mais la conviction de Friedrich qui respirait la sincérité inclina sans doute l'empereur à concevoir une meilleure opinion de Sehfeld. L'empereur fit libérer Sehfeld et lui demanda de reprendre ses recherches alchimiques pour son propre compte. Sehfeld accepta et effectuant compagnie de ses gardiens plusieurs voyages avant de venir retrouver l'empereur et d'effectuer devant lui certaines expériences chimiques.

Mais un jour, Sehfeld disparut et s'efforça par la suite de conserver l'anonymat le plus complet.

Karl Christof Schmider, directeur du lycée de Kassel parvint à retrouver trace de Sehfeld, sous les traits d'un Adepte itinérant qui se manifeste une première fois à Amsterdam et ensuite à Halle. Il était un client assidu de pharmacie de la ville. Un dimanche, il trouva le préparateur plongé dans un traité d'alchimie. Le préparateur avoua ne pas comprendre ce qu'il lisait. Alors Sehfeld prit la défense des traités hermétiques qu'il qualifia de très véritables et tout à fait dignes de respect. Il proposa de l'inviter chez lui pour lui montrer quelques expériences. Le préparateur accepta et le soir même il se rendit chez son client. Sehfeld donna de la poudre au préparateur et lui demanda de mettre de l'argent à fondre puis de verser la poudre dedans. Le préparateur retourna à son logis et se prêta à l'expérience. La transmutation avait réussi et le pharmacien retourna chez Sehfeld avec précipitation. Mais personne ne lui répondit.

Le préparateur s'appelait Reussing quelques années après cet événement, il s'installa comme pharmacien à Löbgune. Il confia son aventure à son gendre.

Sadoul pense que Sehfeld avait obtenu une provision de poudre de la part de Lascaris mais qu'il n'avait pas réussi la transmutation de lui-même.

11

Le comte de Saint-Germain.

L'existence historique du compte de Saint-Germain commence en 1743 à Londres. En 1745, il eut maille à partir avec la justice qui le soupçonnait d'être un espion de l'étranger. Il était décrit comme un homme de taille moyenne, âgé de 45 ans environ, fort aimable et grand parleur. Il est certain que Saint-Germain n'était pas son nom puisqu'il déclara un jour à son bienfaiteur le nom landgrave de Hesse : « je me nomme Sanctus Germanus, le saint frère ». Il passa quelques années en Allemagne puis vint la cour de Louis XV en 1758. Mme de Pompadour a laissé une description de Saint-Germain. Elle le trouvait fin, spirituel, portant de très beaux diamants aux doigts et à sa montre. Saint-Germain sut se faire admettre dans l'intimité de Louis XV. Cet ascendant irrita fortement le ministre Choiseul. Cela fut la cause de sa disgrâce et de son exil. Il plaça les derniers temps de sa vie dans le château de Hesse. Il mourut le 27 février 1784. Il prétendit avoir des activités alchimiques. Il prétendit savoir augmenter la taille des diamants et transmuter des pièces d'argent en or. Il prétendait posséder l'élixir de longue vie. Il disait être beaucoup plus âgé qu'il ne le paraissait. Ils prétendaient avoir connu Ponce Pilate ou Jules César. En fait, il raconta seulement des faits historiques des siècles passés comme un témoin oculaire aurait pu le faire, c'est-à-dire en s'attachant aux petits détails. Pour Jacques Sadoul, il s'agissait là d'une sorte de jeu. Jacques Sadoul affirme que les fameux mémoires de la comtesse Adhémar sont apocryphes puisqu'elle est née en 1760 et que le comte de Saint-Germain quitta Paris en 1759. Mais Sadoul cité la femme de chambre de Mme de Pompadour, Mme du Hausset qui relate une anecdote. Le comte de Saint-Germain avait prétendu être capable de débarrasser des diamants de leur tâche. Louis XV lui envoya aussitôt une pierre de grosseur moyenne mais abîmée par un crapaud. Le comte de Saint-Germain demanda un mois pour ce faire. Un mois plus tard, selon Mme du Hausset, le comte de Saint-Germain rapporta le diamant dans une toile d'amiante. La tache avait disparu. Le roi garda le diamant par curiosité. Jacques Sadoul se demande si Saint-Germain avait envoyé à Amsterdam le diamant pour faire tailler un autre pierre à peu près vraisemblable mais sans la tache.

Grâce à ses ressources occultes, la différence de prix était pour lui peu de chose. Le comte de Saint-Germain affirma savoir faire grossir les perles et leur donner la plus belle eau. Il prétendit aussi connaître la façon de provoquer la maladie de l'huître causant la perle.

Il est parfaitement établi que le comte de Saint-Germain ne jouissait d'aucun revenu fixe. Pourtant il n'est pas moins certain que le comte de Saint-Germain fut d'une prodigalité inouïe aussi bien en or qu'en bijoux de toute nature. Pour Sadoul, l'hypothèse d'une origine hermétique à ses richesses toujours renouvelées n'est donc nullement absurde.

Il existe deux récits de transmutations effectuées par le comte. Le récit du chevalier de Casanova, violemment hostile à Saint-Germain, est considér comme authentique par Sadoul. L'autre récit est un ouï-dire figurant dans les mémoires de la comtesse d'Adhémar. Le comte de Saint-Germain résidait à Tournai où se trouvait précisément le chevalier de Casanova. Le chevalier l'interrogea sur les pouvoirs d'une substance que le comte avait laissée dans une petite bouteille. C'était une liqueur blanche. Le comte de Saint-Germain prétendit que c'était l'esprit universel de la nature et que cet esprit sortirait à l'instant de la fiole si on piquait le plus légèrement possible la cire avec une épingle. Casanova demanda à en faire l'expérience ce que le comte accepta. La fiole se vida entièrement. Saint-Germain demanda à Casanova de la monnaie. Casanova lui donna quelques pièces. Saint-Germain prit un charbon ardent qu'il mit sur une plaque de métal. Puis il demanda à Casanova une pièce de 12 sols. Il mit dessus un petit grain noir et plaça la pièce sur le charbon qu'il souffle avec un chalumeau de verre et en moins de deux minutes la pièce avait été transmutée en or. Mais Casanova n'était pas dupe. Il pensait que le comte de Saint-Germain avait simplement escamoté la pièce initiale pour mettre la sienne à la place. Saint-Germain lui répondit que ceux qui pouvaient douter de sa science n'étaient pas dignes de lui parler.

Mais Jacques Sadoul pense que le comte de Saint-Germain n'était pas un prestidigitateur. Il pense que le comte possédait vraiment une teinture philosophale. Jacques Sadoul évoque la légendaire immortalité du comte. Les témoignages existent de personnes dignes de foi qui auraient connu le comte de Saint-Germain avant 1743 et après 1784. La comtesse de Gergy qui fut ambassadrice de France auprès de l'État vénitien avait rencontré Saint-Germain chez Mme de Pompadour. Elle déclara se souvenir avoir connu à Venise, en 1700, un homme étranger qui ressemblait étonnamment au comte, quoi que portant alors un autre nom. Le comte de Saint-Germain lui avait répondu qu'il était demeuré à Venise à la fin du XVIIe siècle. Alors la marquise lui avait dit que c'était impossible car cela aurait signifié qu'il avait 100 ans. Il lui répondit que ce n'était pas impossible.

Il lui raconta une foule de détails se rattachant au séjour qu'ils avaient fait ensemble dans l'État vénitien. Après 1784, Jacques Sadoul a trouvé une intervention du comte qui semble pour lui faire peu de doute. Le comte de Saint-Germain aurait assisté à la convention maçonnique de Paris le 15 février 1785. Les archives de la franc-maçonnerie prouvent que le comte y avait assisté en compagnie de Mesmer, Lavater et Saint-Martin.

Sa douleur relate que le comte ne mangeait jamais au cours des repas auquel il assistait. Il se contentait d'éblouir l'assistance par ses relations historiques. Jacques Sadoul veut croire que c'est là aussi l'influence de l'élixir philosophal qui permet à l'Adepte de vivre débarrassé des contingences matérielles. Sadoul ajoute que Saint-Germain menait une vie remarquable de chasteté.

Sadoul pense qu'il est probable que Saint-Germain possédait une réserve de Pierre philosophale qui utilisa pour ses besoins financiers et pour se maintenir en bonne santé puisqu'il est mort à 86 ans, âge très supérieur à la moyenne de vie du XVIIIe siècle.

Par ailleurs, les rapports de Saint-Germain avec la société des Rose-Croix ne font guère de doute. D'aucuns prétendent même que Saint-Germain n'était autre que Christian Rosenkreutz, le fondateur de la confrérie de la Rose-Croix qui, après avoir découvert le secret hermétique, aurait acquis l'immortalité. Mais Sadoul ne veut pas aller aussi loin. Mais Saint-Germain aurait pu recevoir l'initiation hermétique par la Rose-Croix.

12

Les adeptes du XXe siècle.

L'alchimie sombra dans le discrédit à la fin du XVIIIe siècle sous l'influence du chimiste français Lavoisier. La science qualifia de supercherie toutes les relations de transmutation des siècles précédents les Adeptes décidèrent d'abandonner tout esprit de prosélytisme et de travailler désormais pour eux seuls. On ne connaît que quelques rares représentants de l'art hermétique au XIXe et au XXe siècles.

Jacques Sadoul évoque Cyliani auteur de Hermès dévoilé qui prétendit avoir réussi la transmutation le jeudi saint 1831. Jamais on n'a pu savoir qui il était.

Fulcanelli.

En 1926, paraissait chez l'éditeur parisien Schemit un livre signé du pseudonyme Fulcanelli et appelé Le Mystère des cathédrales et l'interprétation ésotérique des symboles hermétiques du Grand Oeuvre. Cet ouvrage passa inaperçu lors de sa parution. Quatre ans plus tard, parut une seconde oeuvre, Les Demeures philosophales et le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l'art sacré et l'ésotérisme du Grand Oeuvre. Fulcanelli est resté mystérieux.

Les deux livres de Fulcanelli furent préfacées par Eugène Canseliet. Canseliet prétendit être le disciple de Fulcanelli. Il affirma que si Fulcanelli avait jugé nécessaire de garder l'anonymat c'était par inclination de caractère. Fulcanelli aurait découvert la Pierre philosophale entre 1922 et 1926 et se serait retiré du monde comme tout véritable Adepte est amené à le faire ; ce qui ne signifie pas qu'il mourut.

Parmi les hypothèses, derrière Fulcanelli se cacheraient l'écrivain J. H. Rosny aîné, le libraire érudit Pierre Dujols, où le peintre Jean-Julien Champagne, illustrateurs des oeuvres de Fulcanelli, ou, enfin, M. Canseliet lui-même.

Aucun commencement de preuve n'a pu être apporté que l'énigmatique alchimiste fut Rosny aîné ou le libraire Dujols qui écrivait des études chimiques sous le nom de Magophon et n'avait donc aucun besoin de se cacher sous le pseudonyme de Fulcanelli.

Les raisons qui ont abouti à l'identification Fulcanelli-Canseliet sont que M. Canseliet possédait les manuscrits des demeures philosophales du mystère des cathédrales et les fit éditer. Il en perçut les droits d'auteur. Il était lui-même alchimiste et professait des opinions identiques à celles de Fulcanelli. Mais il se décrivait seulement comme le disciple et l'exécuteur du testament spirituel de son maître. Mais Jacques Sadoul pense que Canseliet n'aurait eu intérêt à dissimuler son nom sous un pseudonyme que s'il avait voulu laisser ignorer sa qualité d'alchimiste. Or, il avait écrit plusieurs ouvrages sur l'art hermétique. Jacques Sadoul pense que Canseliet ne peut pas être Fulcanelli car le style d'écriture des deux hommes est différent. Selon lui, le style précieux, empreint du classicisme des siècles passés de Canseliet n'a aucun rapport avec la langue beaucoup plus simple et directe de Fulcanelli.

Canseliet fut voisin de Jean-Julien Champagne durant 7 ans au 59 de la rue Rochechouart. Mais ce fut toujours Canseliet seul qui fréquenta la Bibliothèque nationale alors que la double et mystérieuse édition se plaça durant cet intervalle. Champagne ne quitta pas sa chambre où le retenaient sans doute de plus importantes préoccupations.

D'après Pierre Geyraud, dans son ouvrage L'occultisme à Paris, Champagne avait des dons de guérisseurs et menait des recherches alchimiques dans un laboratoire. Il s'occupa aussi de sociétés secrètes. Il fonda la fraternité d'Héliopolis. Selon Sadoul, cette société secrète n'a jamais en réalité compté que quelques membres dont Canseliet. Or, les livres de Fulcanelli sont dédiés à la fraternité d'Héliopolis. Il contribua à constituer dans les parages de l'église Saint-Merry une société luciférienne. Champagne mourut en 1932. D'après Pierre Geyraud, Champagne aurait trahi la secte et ce serait raisons de sa mort. Canseliet entretint avec piété l'humble sépulture de son ami. Jean-Julien Champagne aurait déclaré à plusieurs personnes qu'il était bien Fulcanelli. Jacques Sadoul pense que Champagne, en réalité, est mort des excès de l'absinthe. Il ne le croit pas capable d'avoir écrit les oeuvres de Fulcanelli car il n'en avait pas l'érudition. Enfin, selon Sadoul, il y a une raison absolument définitive pour que Champagne, Dujols et Rosny aîné n'ait pu être Fulcanelli : c'est que tous trois sont très réellement morts.

Jacques Sadoul avait écrit à Canseliet pour lui demander quelle expérience avait réalisé Fulcanelli dans une usine à gaz. Canseliet avait répondu que cette expérience avait eu lieu à Sarcelles dans une usine disparue depuis. L'expérience consista en une transmutation du plomb en or. C'est Canseliet qui réalisa cette expérience avec la poudre de Fulcanelli et suivant ses instructions. Champagne était présent ainsi que Gaston Sauvage, chimiste.

Sadoul évoque Jacques Bergier qui avait prétendu recevoir, en juin 1937, la visite d'un inconnu qui s'était présenté comme l'auteur des deux ouvrages de Fulcanelli. Bergier aurait rencontré Fulcanelli dans un laboratoire d'essai de la société du gaz de Paris. Fulcanelli aurait mis en garde le Bergier car il travaillait sur l'énergie nucléaire. Il lui aurait dit que la libération nucléaire était plus facile que Bergier ne pouvait le penser et la radioactivité artificielle produite pouvait empoisonner l'atmosphère de la planète en quelques années. Fulcanelli avait affirmé que les alchimistes savaient cela depuis longtemps. Fulcanelli avait cité un ouvrage écrit par Frédéric Soddy L'interprétation du radium. Fulcanelli avait cité cette phrase : « je pense qu'il a existé dans le passé des civilisations qui ont connu l'énergie de l'atome et qu'un mauvais usage de cette énergie a totalement détruites ».

Alors Bergier lui demanda en quoi consistaient ses recherches. Fulcanelli lui aurait répondu qu'il existait un moyen de manipuler la matière et l'énergie de façon à produire ce que les scientifiques nomment un champ de force. Ce champ de force agit sur l'observateur et le met en situation privilégiée en face de l'univers. De ce point privilégié, il a accès à des réalités que l'espace et le temps, la matière et l'énergie, nous masques d'habitude. C'est ce que les alchimistes appellent le Grand Œuvre.

Il expliqua à Bergier que la Pierre philosophale n'était qu'une application car l'essentiel n'était pas la transmutation des métaux mais celle de l'expérimentateur lui-même.

Louis Pauwels avait prétendu dans le Matin des magiciens que Fulcanelli avait survécus à la seconde guerre mondiale mais qu'il avait complètement disparu après la Libération et que la CIA avait reçu des consignes très strictes de retrouver tous ceux qui touchaient à la science atomique en Europe. Fulcanelli aurait donc été recherché par la CIA. Bergier aurait été appelé à témoigner mais n'aurait pu apporter aucun éclaircissement au major qui enquêtait.

Armand Barbault.

Sadoul évoque le cas de cet alchimiste du XXe siècle. Cet alchimiste appliquait strictement les enseignements des ouvrages hermétiques du Moyen Âge comme le Mutus Liber et la Table d'émeraude.

Le but avoué de Barbault était de découvrir, par des procédés purement alchimiques et en s'appuyant sur l'astrologie, une médecine nouvelle comparable à l'or potable. Il choisit d'employer la terre comme matière première. Il employait aussi le suc des plantes et la rosée du matin. Il travailla pendant 22 ans. L'élixir qu'il obtint fut essayé par des laboratoires pharmaceutiques allemands qui auraient conclu à son efficacité selon Sadoul. Armand Barbault avait écrit un livre, L'Or du millième matin. Dans ce livre qui révélait tout de ses méthodes et des matières premières employées. D'après Sadoul, Barbault avait recherché la Pierre philosophale.

Pour Jacques Sadoul, l'alchimiste n'est pas un savant mais un paysan qui sait mener jusqu'à la couleur or le mûrissement de ses blés. Sadoul pensait que la Pierre philosophale existait et que l'étude des philosophes alchimistes le démontrait.

Livre 3.

La Pierre philosophale.

1

Envieux ou charitable ?

On appelle « envieux » un alchimiste qui donne sciemment de faux renseignements sur son art et, par opposition, « charitable » celui qui révèle quelque chose d'exact sur le magistère.

Pour Jacques Sadoul, il y a deux sortes d'ouvrages sur l'alchimie. Ceux oùl'écrivain se déclare convaincu de la vanité des prétentions des philosophes hermétiques et que la réalisation de la Pierre philosophale est un leurre ; et ceux où l'auteur, s'étant présenté comme « amoureux de science » affirme être lié par le secret traditionnel, et conclut que toute divulgation concernant les matières où les pratiques de l'Oeuvre est aussi inutile que dangereuse.

De grands adeptes au XVe et au XVIe siècle décrivirent dans un langage dépouillé, cohérent et précis, la préparation et la purification d'un petit nombre de substances qui servaient de support, mais non pas, à proprement parler, de sujet à leurs opérations ultérieures. À partir du XVIIe siècle, les auteurs font mine, au contraire, de dissimuler les indications sous un voile allégorique ou symbolique. Le fameux secret des alchimistes ne réside pas dans la connaissance des corps qui servent à l'Oeuvre. L'alchimie était très capable d'empêcher elle-même sa divulgation, du fait de la difficulté interne du magistère.

Pour Jacques Sadoul, l'alchimie s'apparente à l'agriculture et s'il s'agit d'élever une certaine matière à un plus haut degré de perfection, à un certain mûrissement. Les manipulations alchimiques ne sont comparables en rien aux expériences du chimiste. Sadoul ne voyait aucune raison évidente pour continuer d'interdire au public et au monde scientifique la connaissance des matières secrètes de l'Oeuvre alchimique.

Jacques Sadoul évoque les matières qui entrent dans la composition de l'Oeuvre. Il fait référence à Philalèthe qui estimait que la matière de la Pierre philosophale, c'était la semence contenue dans l'or. Mais cela ne voulait nullement dire qu'il fallait extraire cette semence de l'or lui-même. Sadoul cite Guillaume Salmon, auteur de la Bibliothèque des philosophes chimiques. Cet auteur affirma que le mercure des philosophes (qu'ils appelaient la femelle) était joint et amalgamé avec l'or (le mâle) bien pur et en feuilles ou en limaille mis dans l'oeuf philosophal (qui est un petit matras fait en ovale que l'on doit sceller hermétiquement, de façon que rien de la matière ne s'exhale). On devait poser cet oeuf dans une écuelle pleine de cendres clients le mettait dans le fourneau et alors le mercure, par la chaleur de son soufre intérieur, excité par le feu dissolvait l'or sans violence et le réduisait en atomes.

Mais Sadoul révèle que Salmon ne précisait pas ce qu'il entendait par mercure des philosophes. Sadoul pensait que Jacques Bergier avait décrit la vérité de très près. Jacques Bergier avait expliqué que l'alchimiste commençait à préparer, dans un mortier d'agate, un mélange intime de trois constituants. Le premier, qui entrait pour 95 % était un minerai : une pyrite arsénieuse, un minerai de fer contenant notamment comme impuretés de l'arsenic et de l'antimoine. Le deuxième était un métal : fer, plomb, argent ou mercure. Le troisième était un acide d'origine organique : acide tartrique ou citrique. L'alchimiste devait broyer à la main et mélanger ces constituants durant cinq ou six mois. Ensuite, il chauffait le tout dans un creuset. Il augmentait progressivement la température et faisait durer l'opération une dizaine de jours.

Le tout devait être enfin dissous dans le contenu du creuset grâce à un acide. La dissolution devant s'effectuer sous une lumière polarisée. L'alchimiste devait ensuite évaporer le liquide et recalciner le solide. Cette opération devait être recommencée des milliers de fois pendant plusieurs années. Après quoi, alchimistes estimaient que la première phase était terminée. Il ajoutait alors à mélange en Occident : le nitrate de potasse. Il y avait dans son creuset du soufre provenant de la pyrite et du charbon provenant de l'acide organique. Le mélange était placé dans un récipient transparent, en cristal de roche, fermé de manière spéciale. Le travail consistant désormais à chauffer le récipient en dosant, avec une infinie délicatesse, les températures. Le but poursuivi étant l'obtention dans le récipient d'un fluide que les alchimistes nommaient parfois l'aile de corbeau. Pendant des années, l'alchimiste chauffait puis laisser refroidir puis réchauffait à nouveau. Le mélange changé en un fluide bleu-noir devenait l'oeuf alchimique. Au contact de l'air, ce liquide fluorescent se solidifiait et se séparait.

L'alchimiste après avoir ouvert son récipient de cristal de roche a obtenu, par un refroidissement du liquide fluorescent au contact de l'air, un ou plusieurs éléments nouveaux. Il reste des scories. L'alchimiste va laver  cesscorie pendant des mois et il conservera l'eau distillée à l'abri de la lumière et des variations de températures. C'est le dissolvant universel et l'élixir de longue vie de la tradition.

L'alchimiste va essayer de recombiner les éléments simples qu'il a obtenus. Il mélange ces éléments dans son mortier et les fait fondre à de basses températures pendant plusieurs années. Il obtiendrait ainsi des substances ressemblant absolument aux métaux connus.

Ce serait le cuivre alchimique, l'argent alchimique, l'or alchimique.

L'une de ces substances serait soluble dans le verre. C'est la poudre obtenue en broyant ce verra modifié dans le mortier d'agate, que les textes alchimiques nomment la poudre de projection ou Pierre philosophale.

Jacques Sadoul estime que le texte de Jacques Bergier est essentiel pour celui qui veut étudier l'alchimie.

2

Le sujet des sages.

La matière première.

Jacques Sadoul cite l'alchimiste Le Breton et son ouvrage Les clés de la philosophie spagirique selon qui il y a un minéral connu des vrais savants qui le cachent dans leurs écrits sous divers noms, lequel contient abondamment le fixe et le volatile. Le sujet des sages est la matière première du magistère.

Le cosmopolite, dans sa Nouvelle lumière chymique indique que c'est une matière dure et sèche qui peut se réduire en petites parties et qui se peut broyer à la façon d'une pierre. Il est nécessaire de la réduire en une essence unique, en une pierre incombustible, résistant au feu et fondant comme cire. Le sujet des sages est un minerai métallique.

Jacques Sadoul cite ensuite les Entretiens du roi Calid et du philosophe Morien dans lequel on trouve cette précision : c'est une pierre vile, noire et puante qui ne coûte presque rien et est un peu pesante. Eugène Canseliet écrivit que Fulcanelli avait recherché pendant plus de 25 ans l'or des sages qu'il l'avait sans cesse auprès de lui, sous la main et devant les yeux.

Pour Jacques Sadoul, la matière première est un cinabre. C'est-à-dire le minerai de sulfure de mercure. C'est d'ailleurs de là que vient la mention faite par le cosmopolite de ce soufre puant qu'il faut ôter.

Au Moyen Âge, on connaissait seulement sept métaux auxquels il faut cependant joindre le zinc, l'arsenic et l'antimoine. Jacques Sadoul passe en revue ces 10 métaux.

Le cinabre ou sulfure de mercure vient d'un mot indien qui signifie sang du dragon. Cette appellation est aussi l'une de celles que l'on donne couramment au sujet des sages. Mais pour Sadoul le sujet des sages est un cinabre mais pas le cinabre.

L'argentite, ou sulfure d'argent est un minerai cher. Il peut donc être éliminé d'office selon Sadoul.

La cogélite, ou sulfure de cuivre. Sadoul n'a pu découvrir aucune allusion s'y rattachant chez les alchimistes.

L'étain. Ce métal n'a pas de sulfure naturel courant.

L'orpiment ou sulfure d'arsenic.

Sa couleur a trompé nombre de souffleurs car ce sulfure est d'un beau jaune d'or. L'arsenic a joué un certain rôle dans le magistère en tant que synonyme philosophique du sel. C'est pourquoi on a souvent confondu ce minerai avec le sujet des sages.

La blende ou sulfure de zinc. Seul Fulcanelli a suggéré que ce minerai pouvait être celui recherché. Mais selon Jacques Sadoul Fulcanelli cherchait à brouiller les pistes.

La pyrite ou sulfure de fer. Jacques Bergier a identifié la pyrite de fer avec le sujet des sages d'après l'ensemble de ses lectures et des expériences de laboratoire auxquelles il s'est livré.

La stibine ou sulfure d'antimoine.

Fulcanelli semble avoir condamné définitivement le sulfure d'antimoine mais pour Jacques Sadoul il ne faut pas conclure trop rapidement car cette mise en garde pourrait fort bien ne cacher que le dessein d'enlever aux indigner le bénéfice d'une base solide et facile d'acquisition. Sadoul est à peu près persuadé que le minerai de fer et le minerai d'antimoine ont été choisis par les alchimistes et qu'aucune des deux substances n’est totalement étrangère à l'Oeuvre. La conclusion de Sadoul et que l'Oeuvre est obtenue à partir de la pyrite de fer antimoniée.

Le feu secret ou premier agent.

Rien ne doit être ajouté à la matière mais il est également certain qu'il faut pour en extraire le mercure philosophique lui appliquer le feu secret et ce feu est partiellement étranger à la Pierre philosophale.

Le feu secret brûle sans le secours d'une flamme. Basile Valentin affirmait que le sel c'est le feu, l'eau qui ne mouille pas les mains. Pour Jacques Sadoul il s'agit d'un sel double d'une substance métallique présente dans la matière première sous forme d'impureté. Jacques Bergier utilisait en lieu et place de premier agent, l'acide tartrique. Fulcanelli dans les Demeures philosophales évoquait le mercure des philosophes. Pour lui le dissolvant universel était un véritable minéral d'aspect sec et fibreux, de consistance solide, dur, de texture cristalline. C'était donc un sel et non pas un liquide. Canseliet avait évoqué le salpêtre, c'est-à-dire du nitrate de potasse parmi les sels qui se montrent idoines à entrer dans la composition du feu secret philosophique. Le feu secret pourrait bien n'être qu'un sel double de potassium, nitrate et tartrate, le potassium figurant lui-même dans la matière première, c'est-à-dire dans la pyrite de fer antimoniée.

Le mercure philosophique.

Si l'on cherche à découvrir quel est le corps qui correspond au mercure philosophique on ne le trouvera jamais, tout simplement parce que ce mercure n'est en rien extérieur à la matière première. Il en est au contraire extrait sous l'influence du feu secret. Le mercure philosophique ne peut provenir que de la matière initiale.

3

Le magistère.

Le magistère se compose de trois oeuvres parfaitement distincts. La plupart des traités d'alchimie étudient un de ces trois oeuvres ou deux d'entre eux comme s'ils étaient l'Oeuvre complet et cela sans jamais préciser qu'ils omettent une partie très importante de la réalisation de la Pierre philosophale.

Dans un même traité, se trouveront décrits deux oeuvres au maximum sur trois et en outre, le soufre du second oeuvre pourra très bien avoir été appelé mercure dans le premier. Il n'est donc pas possible de se fier à un seul auteur pour la réalisation totale du magistère. Il faut alors établir une correspondance précise entre les diverses appellations des produits chez chacun des philosophes.

Le première oeuvre.

Tous les minerai sont soumis à une préparation chimique préalable susceptible d'enrichir leur teneur en métal et cette préparation les rend tout à fait impropres à l'Oeuvre. Il faut donc se rendre à la mine et obtenir l'autorisation de visiter les filons.

Jacques Sadoul pense, qu'au départ, une centaine de kilos de minerai est nécessaire.

Il recommande le chauffage électrique plutôt que le four au charbon de bois. Ensuite, il faut procéder à la fabrication du feu secret à partir d'une solution de tartre. L'opération doit être effectuée durant le mois de mai car la terre et l'air sont chargés de l'afflux céleste du renouveau. Il faut encore un mortier d'agate, un creuset et quelques cornues et matras. Il faut d'abord préparer la rosée du mois de mai.

La première opération consiste à pulvériser dans le mortier d'agate des blocs de matières premières mélangés au sel double qui constitue le feu secret puis d'imbiber le tout avec le sel de la rosée du mois de mai. Les deux corps extraits de la matière première et qu'il faut décomposer sont le mercure et le soufre des philosophes et le troisième corps qu'il nous faut obtenir au cours de ce première oeuvre est le mercure philosophique.

Le deuxième oeuvre.

Le mercure philosophique qui a été extrait de la matière prochaine de l'oeuvre associé au lait de vierge, doit amener l'alchimiste au stade du rebis. Les opérations de ce second oeuvre ont été décrites clairement par Cyliani dans son ouvrage Hermès dévoilé.

Le troisième oeuvre.

Le rebis doit être amené à la perfection par la coction, c'est-à-dire par la cuisson. Jacques Sadoul affirme que seul Philalèthe a été assez « charitable » dans la description de cette étape. Il décrit les opérations de cuisson dans le chapitre 23 de son livre Entrée ouverte au palais fermé du roi.

La multiplication.

Après le septième régime, le soufre rouge incombustible est véritablement la Pierre philosophale mais pas encore complètement achevée. Il faut encore la multiplier, c'est-à-dire lui faire subir le cycle complet des opérations auxquelles a été soumise la matière première. C'est une fois cette nouvelle coction achevée que l'heureux l'alchimiste trouve en possession de la véritable médecine universelle dont une dilution homéopathique deviendra son élixir de longue vie. L'alchimiste aura également fait fermenter sa Pierre avec de l'or pour obtenir la poudre de projection nécessaire à son essai de transmutation.

Il existe une deuxième méthode pour obtenir la Pierre philosophale. C'est la voie sèche évoquée par Fulcanelli. Il faut cuire le sel céleste qui est le mercure des philosophes avec un corps métallique terrestre dans un creuset et à feu nu pendant quatre jours. Selon Fulcanelli la voie sèche est plus facile alors que tous les autres alchimistes précisent au contraire qu'elle beaucoup plus difficile. Avec la voie humide, les opérations durent trois ans environ. Jacques Sadoul précise qu'il existe une troisième voie, la voie brève, qui dure trois ou quatre jours et où on opère à creuset ouvert et à de très hautes températures.

Cette dernière méthode est extrêmement dangereuse, en raison des risques d'explosion. Il faut compter une vingtaine d'années, dont un quart consacré à l'étude et les autres à la pratique de laboratoire, c’est le minimum nécessaire, pour accomplir l'Oeuvre philosophique.

Sadoul affirme que les grands adeptes qui ont trouvé la Pierre philosophale étaient des gens fort riches.

Conclusion : l'art royal.

Jacques Sadoul estime avoir démontré la réalité de l'alchimie même s'il admet que les preuves qu'il a présentées sont fondées sur le témoignage humain et qu'un tel témoignage est faillible.

Sadoul déplore l'attitude de certains scientifiques qui rejettent les témoignages comme valeur probante. Il veut considérer comme acquis la transmutation métallique. Il s'appuie sur les recherches de Camille Flammarion pour démontrer que les scientifiques peuvent se tromper car Camille Flammarion avait pu prouver que Lavoisier s'était trompé s'agissant des aérolithes. En effet, Lavoisier ne croyait pas en l'existence des aérolithes malgré les nombreux témoignages.

Sadoul regrette que les chimistes modernes, pourtant capables de renouveler les conceptions de Lavoisier, ont en revanche conservé son dogme de l'impossibilité de la transmutation métallique par des moyens alchimiques. Sadoul était certain qu'un jour la réalité du fait alchimique serait reconnu par la science officielle tout comme l'ont été les aérolithes. Jacques Sadoul suppose que l'alchimie est le souvenir de la science d'une race qui foula le sol terrestre bien avant le déluge. Il suppose qu'une civilisation se serait maintenue à travers les âges géologiques dans de tout petits groupes ethniques qui gardaient le souvenir de la catastrophe qui détruisit leur civilisation mais aussi la connaissance de certaines techniques scientifiques de leur grande époque. Jacques Sadoul se veut prophétique en affirmant que les machines construites par l'homme l'asservissent peu à peu et que nous nous dirigeons vers une civilisation robotique où le pouvoir réel sera détenu par de gigantesques ordinateurs.

 

 

 

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14 avril 2020

Les hauts de hurlevent (Emily Brontë).

 

hurlevent

Emily Brontë a écrit ce roman à l'âge de 29 ans, enfermée dans l'étroit univers du Yorkshire puisqu'elle vécut repliée sur elle-même. Comment Emily Brontë a-t-elle pu poser avec autant d'acuité et d'intensité le problème du Mal qui est au coeur de son oeuvre ? Ce roman, où la passion où la passion poussée à son paroxysme se fait jour et qui l'éclaire d'une lumière jusqu'alors insoupçonnée, n'est pas le fruit d'une expérience vécue, sur le plan affectif.

Ce livre et la protestation d'un esprit en révolte contre la monotonie et la bassesse de l'existence, harcelé par sa solitude morale et qui voulut aller jusqu'au bout de lui-même afin de participer activement à son propre drame pour s'y consumer tout entier. C'est en effet par la souffrance portée jusqu'à la frénésie que les personnages de ce roman trouveront leur expression la plus juste pour parvenir à cette ineffable fusion qu'ils convoitent dans un au-delà encore irrévélé s'opposant, par sa pérennité, à la totale corruption de la nature humaine.

C'est dans les Landes, devant ce spectacle « libérant l'esprit de l'homme de son triste donjon », parmi ces brumes oppressantes et cette nature tourmentée qu'Emily Brontë éprouvait en elle-même l'antagonisme de la chair et de l'esprit, l'une promise à un total anéantissement, l'autre s'affirmant sur un plan supérieur et tendant toujours à une grandeur cachée, s'épuisant en sa recherche et trouvant néanmoins en elle un moyen de salut.

Le destin bref et tourmenté d'Emily Brontë est tout entier contenu dans ce roman, ponctué par l'angoisse de la solitude et dominé par le grand souffle d'une poésie abrupte, toujours sensible à la présence des choses et dont la nature est le porte-parole.

Chapitre premier.

1801.

M. Lockwood rendit visite à son propriétaire, le seul voisin dont il serait désormais encombré. Son propriétaire s'appelait M. Heathcliff. Il allait lui louer Thrushcross Grange. Le propriétaire était bourru. Sa propriété s'appelait Wuthering Heights. «Wuthering », tel était le terme régional, fort expressif, qui dépeignait les violentes intempéries auxquelles le site était exposé parfois. La maison avait été bâtie en 1500 et Lockwood aurait volontiers sollicité du maître de maison un bref historique des lieux mais son attitude bourrue semblait exiger de son locataire un départ définitif ou une entrée rapide. La maison était habitée par plusieurs chiens. M. Heathcliff avait une belle prestance de gentilhomme campagnard. Lockwood supposait que la réserve d'Heathcliff venait de sa répugnance à manifester extérieurement ses sentiments. Il devait pouvoir aimer et haïr également, sans en rien montrer, et voir une manière d'impertinence dans l'amour ou la haine qu'on lui vouait en retour.

Heathcliff descendit à la cave laissant seul M. Lockwood. Lockwood fut attaqué par les chiens et dut appeler au secours. Heathcliff remonta l'escalier avec son domestique. Une matrone déboula de la cuisine en brandissant une poêle à frire et aussitôt la meute se calma.

En découvrant ce qui venait de se passer, Heathcliff avoua que les visiteurs étaient si rares dans sa maison que lui et ses chiens ne savaient trop comment les recevoir. Malgré tout, Lockwood se sentit encouragé à rendre à nouveau visite à Heathcliff le lendemain.

Chapitre II.

Lockwood fut surpris de trouver une jeune servante qui étouffait les flammes de la cheminée dans son bureau après le déjeuner. Il s'enfuit sur-le-champ et parcourut à pied les quatre milles qui le séparaient de Wuthering Heights. Le sol était durci par le gel. Joseph, le domestique, ne voulut pas lui ouvrir. Mais un jeune homme arriva et lui fit signe de le suivre. Il le conduisit dans la vaste pièce où il était venu la veille. Lockwood de rencontra Mrs Heathcliff. Elle posa sur lui un regard froid et déplaisant à l'extrême. Lockwood essaya d'entamer la conversation en parlant des chiens. Mais elle répondit que ses chiens n'étaient pas à elle. Elle était mince, très jeune encore, avec une silhouette admirable et un visage ravissant. Elle voulut se préparer du thé mais quand Lockwood lui dit qu'il en prendrait bien volontiers elle en fut vexée et se ravisa.

L'arrivée de M. Heathcliff soulagea Lockwood. Heathcliff était étonné que Lockwood s'aventure dans les parages au plus fort d'une tourmente de neige. Il apprit à Lockwood que même les plus familiarisés des Landes s’égaraient souvent dans les marais. Heathcliff ordonna au jeune homme de préparer le thé. Il prononça la phrase d'un ton brutal et Lockwood décela chez lui une nature foncièrement mauvaise.

Mrs Heathcliff demanda s'il fallait en donner aussi à Lockwood. Lockwood tenta de dissiper la mauvaise ambiance qui régnait mais il gaffa en disant à Heathcliff qu'il avait la chance d'être en compagnie de son aimable dame pour veiller sur son foyer. Heathcliff lui apprit qu'elle n'était pas son épouse. Son épouse était morte. La jeune femme était sa belle-fille. Lockwood crut que le jeune homme était le mari de Mrs Heathcliff. Là encore, il s'enlisera. Le jeune homme lui adressa un juron brutal. Le mari de Mrs Heathcliff était lui aussi décédé. Le jeune homme brutal s'appelait Hareton Earnshaw il conseilla à Lockwood de respecter son nom.

Lockwood affirma qu'il ne pourrait pas rentrer chez lui sans guide. Mais personne ne lui répondit. Alors il insista auprès de Mrs Heathcliff qui lui répondit de prendre la route par laquelle il était venu. Ce n'était pas son affaire, il lui fallait régler la question avec son hôte. Heathcliff lui dit que cela devait lui servir de leçon et qu'il entreprendrait plus de voyage téméraire parmi les collines. De plus, Heathcliff n'avait pas de chambres libres pour les visiteurs alors il lui proposa de partager un lit avec Hareton ou Joseph.

Lockwood proposa de dormir sur un fauteuil. Heathcliff refusa. Il ne voulait pas qu'un étranger qu'il soit riche ou pauvre occupe la salle en dehors de sa surveillance. Ce dernier affront vint à bout de sa patience et Lockwood se précipita dans la cour en bousculant Earnshaw.

Mais il faisait si sombre que Lockwood ne voyait pas par où sortir. Alors Earnshaw proposa de le guider jusqu'au bout du parc. Mrs Heathcliff dit que la vie d'un homme importait plus que les soins d'un soir à des chevaux et qu'il fallait qu' Earnshaw accompagne Lockwood. Mais Hareton refusa d'être à ses ordres. Alors Mrs Heathcliff souhaita que le fantôme de Lockwood le hante et que M. Heathcliff et n'accepte jamais d'autre locataire jusqu'à ce que la grange tombe en ruine. Lockwood voulut s'emparer d'une lanterne mais Joseph le dénonça. Il lança les chiens à sa poursuite et les chiens se jetèrent sur Lockwood. Cela fit rire Heathcliff et Earnshaw. Heureusement, Zillah, l'intendante, vint s'informer de la cause de tout ce vacarme. Elle décocha des salves verbales contre le jeune gredin. La femme entraîna Lockwood dans la cuisine pour le soigner. Heathcliff demanda à Zilah d'offrir un cognac à Lockwood. Coude se sentait faible et accepta donc de loger sous le toit de Heathcliff.

Chapitre III.

Lockwood et fut installé au premier étage. Zillah lui recommanda de cacher la chandelle et de ne pas faire de bruit car sans maître avait, sur la chambre dans laquelle elle allait l'installer, des idées étranges, et jamais, de son plein gré, ne laissait personne y coucher. Elle ne savait pas pourquoi.

Lockwood examina la chambre. Sur le rebord de la fenêtre s'empilaient quelque livres moisis sur lequel était écrit le nom de Catherine Earnshaw, Catherine Heathcliff et aussi Catherine Linton. Sur une Bible, outre le nom de Catherine Earnshaw était écrit « son Livre » et une date qui remontait à un siècle. Pour la plupart, les marges des livres étaient en grande partie comblées d'inscriptions à la plume. Lockwood put même s'amuser de voir une caricature de Joseph sur une page vierge. Un vif intérêt s'éveilla en Lockwood pour cette Catherine inconnue et il se mit aussitôt en devoir de déchiffrer ses hiéroglyphes à demi effacés.

Apparemment, Joseph avait été le tyran de Catherine. Elle partageait ses jeux d'enfant avec un certain Heathcliff. Dans les marges des livres était évoqué un certain M. Hindley et sa femme. Visiblement, Hindley était très dur avec les enfants. Lockwood s'endormit et rêva qu'il rentrait chez lui accompagné par Joseph qui le sermonnait pour ne pas s'être muni d'un bâton de pèlerin. Mais bientôt, Lockwood réalisait que ce n'était pas chez lui qu'il allait mais à l'église pour y être publiquement réprouvé et excommunié.

Dans son rêve, Lockwood devait subir le sermon interminable du prédicateur il finissait par se rebeller mais le prédicateur ordonnait aux assistants de brandir leur bâton de pèlerin et de frapper le rebelle. Puis, Lockwood fit un autre rêve dans lequel se trouvait Catherine laquelle voulait entrer dans la chambre de Lockwood. Lockwood tirait le poignet de la jeune fille jusqu'à la vitre brisée et l'y frottait jusqu'à ce que coule le sang. Lockwood lui criait qu'elle ne pourrait jamais entrer. Lockwood hurla. Cela réveilla Heathcliff qui ne savait pas Lockwood dans sa maison. Alors il lui demanda qu'il avait laissé entrer dans cette chambre. Lockwood répondit que c'était la servante Zillah. Il se plaignait que la pièce était hantée. Alors Heathcliff lui ordonna de se recoucher et de ne plus pousser de cris. Mais Lockwood se plaignit d'avoir été ennuyé par le fantôme de Catherine Linton ou Earnshaw et à ces mots Heathcliff le prit pour un fou. Lockwood comprit que Heathcliff luttait pour contenir une intense émotion. Alors Lockwood répondit qu'il allait sortir pour faire les 100 pas dans la cour et qu'il ne reviendrait plus le déranger. Heathcliff lui déconseilla de sortir dans la cour à cause des chiens. Heathcliff monta sur le lit et arracha le treillis de la fenêtre puis il éclata en sanglots en demandant à Cathy, sa bien-aimée, de venir. Lockwood descendit dans la cuisine.

Lockwood regrettait de lui avoir raconté son ridicule cauchemar. C'est alors que J descendit dans la cuisine. Il alluma une pipe. Il considéra la présence de Lockwood dans ce sanctuaire comme un sacrilège qui ne méritait même pas d'être relevé. Joseph s'en alla. Earnshaw vint dans la cuisine pour chercher une bêche. Il ordonna à Lockwood d'aller dans la pièce principale. Dans la pièce se trouvait Mrs Heathcliff, Heathcliff en personne qui sermonnait la pauvre Zillah. Il reprochait également à Mrs Heathcliff de compter sur sa charité.

Lockwood refusa le petit déjeuner qui lui était proposé et s'échappa dès les premières lueurs du jour. Heathcliff s'offra à l’accompagner pour la traversée de la lande. Lockwood fut chez lui à midi. Ces domestiques accoururent au-devant de lui car ils s'imaginaient qu'il avait péri au cours de la nuit.

Chapitre IV.

Lockwood était résolu à s'abstenir de toutes relations sociales et pourtant, sous prétexte d'obtenir des renseignements nécessaires à ses formalités d'installation, il fit asseoir Mrs Dean près de lui quand elle lui apporta son repas. Mrs Dean vivait dans la région depuis 18 ans. Elle lui dit que Heathcliff était très riche mais il était très pingre. Heathcliff avait eu un fils mais il était mort. Mrs Heathcliff s'appelait Catherine Linton, de son nom de jeune fille. Mrs Dean avait été sa nourrice. Le père de Catherine avait habité la maison qu'occupait Lockwood. Earnshaw était le neveu de feu Mr. Linton. Il était donc le cousin de Mrs Heathcliff. Le mari de Catherine était aussi son cousin. Hareton était le dernier survivant de la famille Earnshaw comme Catherine était la dernière survivante de la famille Linton. Lockwood demanda à Mrs Dean ce qu'elle savait sur Heathcliff. Elle lui dit qu'elle avait presque toujours habité à Wuthering Heights. Sa mère avait été la nourrice de Mr Hinder Earnshaw, le père de Hareton. Par un beau matin d'été, Mr Earnshaw partit à pied pour Liverpool. Il demanda à son fils s'il désirait quelque chose. Hindley demanda un violon. Il proposa la même chose à Cathy qui demanda  une cravache. Et enfin il demanda à Mrs Dean, alors enfant, et elle répondit qu'elle voulait des pommes et des poires.

Mr Earnshaw revint trois jours plus tard, exténué. Il avait trouvé un enfant brun, salle, en haillons, qui paraissait un peu plus âgé que Catherine. Il l'avait trouvé dans les rues de Liverpool, abandonné et mourant de faim.

En fouillant dans les poches de son père, Hindley trouva les miettes d'un violon et se mit à pleurnicher. Cathy apprit que Mr Earnshaw avait perdu la cravache en s'occupant du petit garçon alors elle cracha sur la pauvre créature et son père la gifla. Il refusa catégoriquement de laisser le pauvre enfant partagé leur lit et même leur chambre. Quant à Mrs Dean, elle aussi avait chassé l'enfant. L'enfant se traîna jusqu'à la porte de Mr Earnshaw. Mrs Dean fut chassée de la maison en punition de sa méchanceté.

C'est ainsi que Mr Heathcliff fit son entrée dans la famille. Heathcliff était le nom d'un fils de la famille qui mourut en bas âge. Heathcliff était donc à la fois son prénom et son nom de famille. Cathy se lia rapidement d'amitié avec Heathcliff mais Hindley et Mrs Dean le détestaient toujours. L'enfant paraissait triste et patient car il avait été endurci par les mauvais traitements. Mais le vieux Earnshaw s'irrita de voir son fils persécuter le pauvre petit orphelin et il s'attacha étrangement à Heathcliff et le gâta beaucoup plus que Cathy. C'est ainsi que, dès le début, Heathcliff se fit mal voir dans la maison. Earnshaw perdit sa femme deux mois plus tard.

Mrs Dean finit par se rapprocher de whisky quand celui-ci fut atteint de la rougeole. Elle le soigna et elle se rendit compte que c'était l'enfant le plus docile qu'on pût jamais avoir à soigner contrairement à Cathy et son frère qui n'arrêtaient pas de se plaindre.

Chapitre V.

Avec le temps, la santé de Mr Earnshaw déclina. Il devint acariâtre et irritable. Il se fâchait en particulier des qu'on cherchait à exercer la moindre autorité sur son protégé. Ne voulant pas tracasser Earnshaw, les enfants en vinrent à encourager son penchant pour Heathcliff et Heathcliff devint orgueilleux. Le pasteur conseilla d'envoyer Heathcliff au collège. Earnshaw accepta même s'il pensait que l'enfant ne réussirait jamais. Joseph exerçait de plus en plus son influence sur Earnshaw. Il le harcelait de considérations sur le salut de son âme et de conseils rigides sur l'éducation de ses enfants. Cathy s'était attachée à Heathcliff et la plus grande punition pour elle, c'était d'être séparée de lui. Catherine ne comprenait pas pourquoi son père souffrant était moins patient et plus irritable. Elle prit peu à peu plaisir à défier tout le monde de son regard effronté, tournant en ridicule la piété de Joseph et faisant justement ce qui déplaisait le plus à son père.

Earnshaw mourut paisiblement, un soir d'octobre, assis au coin de son feu. Les enfants poussèrent des cris à fendre l'âme tandis que Joseph envoya Mrs Dean chercher le pasteur et le docteur.

Chapitre VI.

Hindley revint du collège pour les funérailles. Il amena avec lui une épouse. Il avait caché à son père cette union. Elle était jeune, mince, fraîche, avec des yeux éclatants comme des diamants. Elle toussait parfois péniblement. Le jeune Earnshaw, en trois ans, avait beaucoup changé. Il avait maigri et modifier sa manière de s'habiller et même sa manière de parler. Il demanda à Joseph et à Mrs Dean d'habiter dans l'arrière-cuisine et de lui laisser toute la maison. Dans les premiers temps, la femme d'Hindley témoigna beaucoup d'amitié à Catherine. Pourtant son affection bientôt se lassa et elle devint irritable tandis que Hindley devint tyrannique. Il envoya vivre Heathcliff en compagnie des domestiques et lui supprima les leçons du pasteur. Il l'obligea à partager à la ferme le dur labeur des valets.

Au début, Heathcliff accepta assez bien cette humiliation parce que Cathy allait travailler ou jouer avec lui dans les champs et lui enseignait ce qu'elle avait elle-même appris du pasteur. Le jeune maître ne se souciait aucunement d’eux. Joseph et le pasteur lui reprochaient son insouciance quand Heathcliff et Cathy avaient manqué l'office. Alors Hindey donnait l'ordre de fouetter Heathcliff et de priver Catherine de déjeuner ou de dîner. L'un des plus grands plaisirs de Cathy et de Heathcliff était pourtant de s'échapper sur la lande dès le matin et après cela la punition leur paraissait une plaisanterie. Les brimades infligées par le pasteur et par Joseph n'étaient rien comparé au plaisir que Heathcliff et Catherine éprouvait à se retrouver ensemble et aussitôt ils inventaient quelques projets de vengeance. Un certain dimanche soir, Heathcliff et Cathy avaenit été chassés du salon pour avoir fait trop de bruit. Hindley avait ordonné de fermer les portes et de ne laisser entrer personne de la nuit. Nelly Dean était trop inquiète pour dormir. Au cours de la nuit, elle avait entendu des pas qui remontaient la route. C'était Heathcliff qui était revenu seul. Cathy était restée à Thrushcross Grange. Mr et Mrs Linton n'y étaient pas. Edgar et sa soeur avaient le salon pour eux tout seuls. Tout à coup, les Linton avaient entendu Catherine et Heathcliff rire. Ils avaient lâché leur chien. Le chien avait attrapé Catherine. Robert Linton libéra Cathy de la gueule du chien. En découvrant Heathcliff, Mrs Linton fut effrayée car elle ressemblait au fils de la diseuse de bonne aventure qui avait volé son faisant apprivoisé. Edgar reconnut Catherine car il la voyait quelquefois à l'église. Mrs Linton eut peur que le chien ait estropié Catherine pour toute sa vie. Mr Linton trouvait Heathcliff insouciant. On donna à Robert l'ordre d'éloigner Heathcliff. Robert promit de tenir Mr Earnshaw au courant de la conduite d'Heathcliff. La servante des Linton soigna Catherine. Les Linton lui donnèrent à manger. Catherine avait l'air heureux au possible et alors Heathcliff rentra chez lui. La fâcheuse aventure excita la colère d’Earnshaw. Mr Linton vint le lendemain matin faire un long sermon à Earnshaw sur la manière dont il veillait sur les siens. Heathcliff fut averti qu'au moindre mot échangé désormais avec Catherine, il serait chassé de la maison. Mrs Earnshaw entreprit d'user sur Catherine de toute son habile influence.

Chapitre VII.

Cathy resta cinq semaines à Thrushcross Grange. Sa cheville était complètement guérie et elle avait appris de meilleures manières. Mrs Earnshaw était allée la voir souvent et avait commencé l'exécution de ce projet en flattant l'amour-propre de l'enfant avec de beaux vêtements. Cathy était devenue ainsi une très digne personne portant de magnifiques vêtements. Mr Earnshaw en fut très impressionné.

Mr et Mrs Earnshaw l'observaient avec curiosité : c'était le moment pour eux de voir dans quelle mesure ils pouvaient espérer séparer les deux amis. Pendant l'absence de Catherine, Heathcliff avait été plus que jamais livré à lui-même. Enfin il se montra. Ses vêtements souillés de poussière et de boue, ses cheveux en broussailles, son visage et ses mains sales contrastaient avec la tenue soignée de Catherine. Hindley autorisa Heathcliff à saluer Catherine. Cathy se précipita pour l'embrasser. Sous l'empire à la fois de la honte de la fierté, Heathcliff ne bougeait pas alors puis sortit brusquement de la pièce, pour la plus grande joie de M. et de Mme. Catherine était fort troublée. Nelly poursuivit dans la joie les préparatifs de Noël. Les Earnshaw avaient invité les petits Linton à venir passer la journée. Mrs Linton avait accepté l'invitation, à condition que ses enfants soient tenus à l'écart de « ce misérable vaurien ». Nelly chercha le pauvre garçon et elle le trouva dans l'écurie. Elle proposa de lui faire un brin de toilette pour qu'il puisse discuter avec Catherine. Mais il ne bougea pas. Il ne vint pas digne. Le lendemain, Heathcliff alla promener sa mauvaise humeur de par les landes.

Il ne réapparut qu'après le départ pour l'église du reste de la famille. Il parla à Nelly. Il lui dit qu'il voulait devenir bon. Nelly lui apprit que Catherine avait pleuré le matin même quand elle avait appris que Heathcliff était encore parti. Nelly lui conseilla de présenter ses excuses à Catherine. Heathcliff voulait avoir les cheveux blonds et la peau claire comme Edgar Linton. Il voulait être aussi bien habillé que lui et avoir une chance d'être riche un jour comme le serait Edgar.

Nelly lui conseilla de s'habituer à voir toujours des amis en ceux dont il n'était pas sûr qu'ils soient ses ennemis. Elle lui conseilla de se bâtir une belle histoire qui l'aiderait à supporter les misères d'un garçon de ferme.

Hindley furieux de voir Heathcliff propre et comptant le repoussa brutalement et demanda à Joseph de l'enfermer dans le grenier jusqu'à la fin du dîner. À ce moment-là, et Edgar arriva et se moqua de la coiffure d’Heathcliff. Heathcliff haïssait déjà Edgar comme un rival. Il jeta un bol de sauce toute chaude au visage du jeune Linton. Edgar se mit à crier. Isabella et Catherine arrivèrent. Mr Earnshaw envoya Heathcliff dans sa chambre. Catherine reprocha à Edgar d'avoir parlé à Heathcliff car elle savait ce qui allait se passer. Heathcliff serait fouetté. Durant le dîner, Catherine avait de grosses larmes aux yeux. Elle guettait l'occasion d'aller voir Heathcliff. Le soir, un orchestre vint de Gimmerton pour chanter des airs de Noël traditionnels. Catherine et Nelly en profitèrent pour monter à l'étage. Catherine alla au grenier pour voir Heathcliff. Catherine supplia Nelly d'admettre Heathcliff dans la cuisine. Nelly accepta. Heathcliff avait mal au coeur et ne mangea guère. Il cherchait le moyen de rendre à Hindley la monnaie de sa pièce.

Lockwood voulait connaître tous les détails de l'histoire. Nelly en vint donc à ce qui s'était passé durant l'été de 1778, c'est-à-dire 23 ans plus tôt.

Chapitre VIII.

Au mois de juin, naquit le premier bébé des Earnshaw. Le docteur annonça à Hindley que sa femme souffrait de consomption. Elle ne pourrait pas vivre jusqu'à l'hiver.

Nelly était inquiète pour Hindley car il n'avait place dans son coeur que pour deux idoles : sa femme et sa propre personne. Jusqu'à la fin Mrs Earnshaw conserva tout son entrain tandis que son mari affirmait obstinément que sa santé s'améliorait de jour en jour. Mrs Earnshaw fut prise un soir de quinte de toux et mourut d'un seul coup. Le petit Hareton se trouva confié entièrement aux soins de Nelly. Mr Earnshaw s'abandonna à son désespoir en exécrant Dieu et les hommes. Il sombra dans la débauche. Les domestiques ne purent supporter son autorité tyrannique et sa mauvaise conduite. Seuls Joseph et Nelly restèrent. Comme Nelly avait été la soeur de lait Hindley, elle l'excusait plus volontiers que ne l'eût fait un étranger. Joseph resta parce qu'il se trouvait bien là où il y avait beaucoup de méchanceté à censurer.

Le traitement infligé à Heathcliff était de nature à faire un démon d'un saint. À l'époque, le pauvre garçon semblait bien avoir subi quelque influence diabolique. Il prenait plaisir à voir Hindley tomber chaque jour plus bas ; sa cruauté et sa sauvagerie s'accentuaient sans cesse davantage. Les gens honorables n'osaient plus venir à l'exception d'Edgar qui venait parfois voir Catherine. Catherine avait 15 ans. Elle n'avait pas son égale en beauté dans toute la région et elle devint hautaine et volontaire. Elle restait étonnamment fidèle à son affection pour Heathcliff. Edgar malgré sa supériorité eut bien de la peine à se l'attacher aussi profondément. Nelly montra un portrait d'Edgar à Lockwood. Il y trouva une ressemblance avec la jeune femme de Wuthering Heights. Lockwood ne fut pas étonné que Catherine pût oublier son ami d'enfance pour un tel homme. Depuis son séjour chez les Linton, Catherine était restée en rapport avec eux et avait adopté leurs manières raffinées, du moins en leur compagnie ; à la maison, il est vrai, elle était peu disposée à une politesse qui n'eut été qu'un objet de moquerie.

Edgar avait rarement le courage de venir ouvertement à Wuthering Heights. Il ne tenait pas à rencontrer Earnshaw dont la réputation ne terrifiait.

Catherine ne trouvait pas ses visites agréables car il manifestait de l'antipathie et de l’aversion envers Heathcliff. Un jour, Catherine se confia à Nelly. Le dur labeur auquel Heathcliff était astreint du matin au soir avait éteint chez lui tout désir de s'instruire et il avait fini par renoncer à se maintenir au niveau des études de Catherine. Il se voyait appelé à déchoir plutôt qu'à s'élever dans l'échelle sociale. Bientôt, il négligea son apparence extérieure et parut prendre un plaisir farouche à exciter l’aversion plutôt que l'estime des rares personnes qu'il fréquentait. Catherine et lui restaient pourtant des compagnons inséparables.

Mais un jour, Heathcliff lui montra un almanach sur lequel il avait coché les jours que Catherine avait passés avec les Linton. Il avait également couché les jours que Catherine avait passés avec lui. La balance était en faveur des Linton. Catherine répondit qu'elle n'aurait aucun intérêt à rester tout le temps avec lui car il n'était guère amusant et il ne savait rien.

Edgar arriva et il vit Catherine frapper Nelly parce qu'elle détestait la voir tripoter des bibelots en sa présence. Après quoi elle nia avoir été violente. Edgar fut choqué de voir son idole portée à la fois au mensonge et à la violence. Après quoi, Catherine s’en pris au petit Hareton. Edgar, imprudemment, saisit la furie par les mains pour l'obliger à lâcher l'enfant. Alors Catherine le gifla. Edgar annonça qu'il ne reviendrait jamais.

Catherine se mit à pleurer. Nelly rattrapa Edgar en lui conseillant de revenir sinon Catherine se rendrait malade rien que pour ennuyer tout le monde.

Edgar ne pouvait pas plus s'éloigner que le chat ne peut s'éloigner de la souris à demi dévorée. Alors il rentra en@dans la maison et la querelle avait réussi à les rapprocher davantage l'un de l'autre en vainquant la timidité qui les avait jusqu'alors retenus de s'avouer leur amour.

Edgar s'en alla au retour de M. Hindley lequel était complètement ivre. Nelly déchargea la carabine de l'Hindley car il aimait trop en jouer dans ses moments d'intense excitation.

Chapitre IX.

 

Hindley entra en vociférant. Nelly protégea le petit Hareton que l'enfant était terrorisé par la fureur de son père.

Hindley s'empara de l'enfant et l'emmena au premier étage. Il réussit à se dégager de l'étreinte et tomba. Le pauvre petit était indemne ce qui rassura Nelly. Heathcliff arriva à ce moment-là et remit Hareton sur ses pieds. Heathcliff eut une expression d'hébétement total en apercevant la silhouette de Mr Earnshaw. Nelly sermonna Earnshaw pour son comportement vis-à-vis de son fils. Elle lui dit que tout le monde le détestait. Mais celui-ci n'en tint pas compte et alla se saouler. Heathcliff regretta que Earnshaw ne puisse tomber ivre mort. Le docteur avait presque parié sa jument qu'Earnshaw survivrait à tous les habitants de la région et mourrait en vieux pêcheur impénitent.

Catherine passa voir Nelly dans la cuisine. Elle se sentait bien malheureuse. Edgar venait de la demandée en mariage. Elle demanda conseil à Nelly. Nelly pensait que Catherine aurait dû refuser. Il fallait qu'Edgar soit complètement stupide pour lui faire sa demande après la scène qu'elle lui avait fait subir. Catherine avait accepté la demande en mariage. Nelly lui demanda si elle aimait Edgar. Catherine répondit qu'elle l'aimait. Elle le trouvait beau et d'agréable compagnie. Elle le trouvait jeune et brillant. Il l'aimait. Pour Nelly, c'était des mauvaises raisons. Catherine pensait qu'Edgar serait riche un jour et s'imaginait déjà la plus grande dame de toute la région. Nelly lui répondit qu'Edgar ne serait pas toujours jeune et beau et peut-être même pas toujours riche. Catherine ne voulait se soucier que du présent. Nelly lui conseilla d'épouser Mr Linton dans ce cas. Elle pourrait quitter un foyer désuni et sans joie pour en trouver un autre, solide et respectable.

Pourtant, Catherine avait la conviction d'être dans l'erreur. Elle avait fait plusieurs rêves dont le souvenir ne l'avait plus jamais quittée. Catherine pensait que si elle était au Ciel, elle serait très malheureuse. Nelly lui répondit que c'était parce qu'elle n'était pas prête à y être admise et tous les pécheurs seraient malheureux au ciel.

Catherine avait rêvé qu'elle était au Ciel. Elle ne s'y sentait pas chez elle. Elle implorait la permission de revenir sur terre et les anges la précipitaient au milieu de la lande. Elle en avait conclu qu'elle n'était pas faite pour épouser Edgar pas plus que pour aller au Ciel. L'idée ne lui en serait jamais venue ici Earnshaw, dans sa vilenie, n'avait amené Heathcliff à un tel degré de déchéance. Elle pensait que son âme soeur était Heathcliff. Nelly lui fit signe de se taire car elle avait remarqué que Heathcliff se cachait derrière la cuisine. Nelly lui demanda si elle avait réfléchi à Heathcliff. Comment supportait-il la séparation si  elle se mariait avec Edgar. Catherine répondit qu'elle n'accepterait jamais de devenir la femme d'Edgar si elle devait se séparer d'Heathcliff. Si elle épousait Heathcliff, elle serait dans la misère. Tandis qu'en épousant Linton, elle pouvait aider Heathcliff à s'arracher à sa propre misère et ainsi à la tyrannie d'Earnshaw.

Pour Nelly, l'argent d'Edgar était la plus mauvaise raison de l'épouser. Catherine lui répondit que sa grande raison de vivre, c'était Heathcliff. Son amour pour Edgar, c'était le feuillage de la forêt qui changerait comme lui avec les saisons. Sa tendresse pour Heathcliff, c'était le roc éternel sur lequel reposait l'arbre lequel procurait peu de joie sensible mais qui restait indispensable. Il n'était donc pas question de séparation. Nelly il était convaincue que Heathcliff avait entendu la conversation. Catherine partit à la recherche d'Heathcliff. Elle ne le trouva pas. Elle ordonna à Joseph de partir à sa recherche en vain.

L'orage éclata Catherine s'était installée au bas du mur, près de la route pour attendre Heathcliff. Elle était trempée jusqu'aux os. Nelly partit se coucher. Le lendemain, Catherine était toujours assise près de la cheminée. Ses vêtements étaient toujours humides. Hindley lui demanda pourquoi elle était restée sous la pluie et n'avais pas voulu aller se coucher. Joseph lui dit que Catherine voulait attendre Edgar. Catherine s'en défendit en affirmant avoir renvoyé Edgar chez lui la veille. Hindley voulut savoir si Catherine avait passé la nuit avec Heathcliff. Elle répondit qu'elle ne l'avait pas vu et elle pensait qu'il était parti pour de bon. Hindley l'accabla alors d'un torrent d'injures et lui donna l'ordre de monter dans sa chambre.

Nelly l'accompagna. Elle était inquiète pour Catherine et fit venir le médecin qui déclara le cas très sérieux. Le médecin conseilla de la surveiller pour qu'elle n'aille pas se jeter par la fenêtre ou du haut de l'escalier. Pourtant Catherine se rétablit. Mrs Linton insista pour prendre Catherine à Thrushcross Grange. Mais elle n'en fut pas récompensée et son mari non plus. Ils contractèrent la fièvre et moururent à quelques jours l'un de l'autre.

Catherine en revint plus impertinente, plus hautaine et plus coléreuse que jamais. Un jour, alors que Catherine avait poussé Nelly à bout, cette dernière lui reprocha la disparition d'Heathcliff. Dès lors, Catherine n'adressa plus la parole à Nelly que comme à une simple domestique et ce pendant plusieurs mois. Le docteur avait recommandé de ne pas trop la contrarier, par crainte de rechute, de sorte que son frère se prêtait à tous ses caprices. Il souhaitait sincèrement le voir faire l'honneur de la famille avec son mariage. Edgar la conduisit à l'autel dans la chapelle de Gimmerton, trois ans après la mort de son père. Nelly fut obligée de quitter Wuthering Heights pour accompagner Catherine. Il fut décidé que le pasteur se chargerait désormais du petit Hareton. Hindley ne voulait plus de femmes dans la maison quand sa soeur n'y serait plus. Nelly fut bien triste de se séparer de Hareton.

 

Chapitre X.

Lockwood fut malade pendant quatre semaines. Il ne put pas sortir de chez lui par ordre du médecin. Heathcliff venait de l'honorer de sa visite. Il avait été un peu responsable de la maladie de Lockwood. Après sa convalescence, Lockwood voulait connaître la suite de l'histoire. Nelly poursuivit donc son récit. Nelly fut surprise de constater la tendresse de Catherine à l'égard Edgar. Six mois durant, ce fut le bonheur dans la maison. Ce bonheur, pourtant, ne dura pas. Un soir, trois ans après sa disparition, Heathcliff réapparut. Il était venu voir Catherine. Catherine en fut heureuse. Mais pour Edgar, il n'y avait pas lieu de se réjouir ainsi. Catherine demanda à Nelly d'apporter une table pour les Linton et une autre pour elle-même et Heathcliff dans le but de distinguer les classes sociales puisque Catherine pensait faire partie d'un rang plus modeste que celui de son mari. Edgar demanda à Catherine d'être plus raisonnable. Il ne voulait pas qu'elle accueille Heathcliff comme un frère alors qu'il le considérait comme un ancien domestique fugitif. Nelly était émerveillée de la transformation qui s'était opérée en Heathcliff. C'était un homme de haute stature. Il avait le port droit de ceux qui ont servi dans l'armée. Il ne portait plus aucune trace de ses humiliations passées. Il avait de l'élégance et de la dignité. Catherine et Heathcliff n'éprouvaient nulle gêne à montrer leur bonheur réciproque. Edgar ne cachait pas sa contrariété. Heathcliff dit à Catherine qu'il avait pensée à elle plus qu'à lui durant ces trois dernières années. Il venait d'apprendre qu'elle s'était mariée.

Après le dîner, Heathcliff apprit à Catherine qu'il allait habiter à Wuthering Heights car Earnshaw l'avait invité quand il était passé le voir le matin même. Nelly pressentait qu'Heathcliff eût mieux fait de rester là où il était.

Vers le milieu de la nuit, Nelly fut réveillée par Catherine. Elle voulait partager son bonheur d'avoir revu Heathcliff. Edgar en était jaloux. Il en avait pleuré. Nelly lui dit qu'elle risquait de déclencher une lutte ouverte entre son mari et Heathcliff. Nelly voulu savoir pourquoi Heathcliff retournait à Wuthering Heights. Catherine répondit qu'Heathcliff croyait Nelly toujours là-bas. Heathcliff voulait avoir des nouvelles de Nelly. Hindley en avait profité pour le demander ce qu'il avait fait pendant ces trois années. Heathcliff affirmait que s'il reprenait contact avec son ancien persécuteur, c'était avant tout pour s'installer non loin de la Grange, et par attachement à la maison où il avait vécu avec Catherine. Il avait proposé à Earnshaw de payer son loyer. Catherine affirma ne plus vouloir chercher vengeance. Pour le prouver, elle alla tout de suite faire la paix avec son mari.

Le lendemain matin, Edgar ne s'opposa pas au souhait de Catherine. Celle-ci proposa d'emmener Isabella à Wuthering Heights. Edgar connut de nouveaux soucis en voyant Isabella s'éprendre d'Heathcliff. Hormis l'humiliation de la voir s'unir à un roturier, il redoutait aussi le tempérament de Heathcliff. Il aurait reculé davantage s'il avait su que l'amour spontané de sa soeur n’était dûment payé de retour. Catherine chercha à éloigner Isabella de Heathcliff. Elle voulut lui faire comprendre qu'il était un paria de la société, sans raffinement ni culture. Elle le savait incapable d'aimer une Linton. Mais il serait fort capable d'épouser sa fortune car sa cupidité était devenue son pire ennemi. Heathcliff profita de l'absence momentanée Edgar pour revenir voir Catherine. Catherine et Isabella venaient de se quereller à son sujet. Catherine dit à Heathcliff qu'il serait flatté d'apprendre que sa pauvre petite belle-soeur était tombée en pâmoison devant sa beauté physique et morale. Heathcliff regarda Isabella comme on eût regardé quelque animal étrange ou repoussant. Isabella se mit à pleurer. Elle quitta la pièce. Heathcliff reconnu n'avoir aucune sympathie pour Isabella. Nelly observa Heathcliff car elle le croyait toujours capable d'épouser Isabella pour son argent. Nelly était du côté d'Edgar plutôt que du côté de Catherine. Elle espérait que tout le monde soit libéré de Heathcliff. Elle voyait en lui une bête rapace qui attendait son heure pour bondir sur sa proie et l'anéantir.

Chapitre XI.

Nelly éprouva un jour le désir de revoir Wuthering Heights. La superstition la poussait à céder à son impulsion : n'était-ce pas là un présage de mort ? En approchant de la maison, elle en était troublée. En approchant, elle vit un petit garçon brun, aux cheveux en broussailles. C'était Hareton. Il n'avait guère changé depuis qu'elle l’avait quitté, 10 mois plus tôt. Mais le petit garçon lui lança un caillou. Il se mit à insulter Nelly. Elle en éprouva du chagrin. Alors elle lui offrit une orange pour s'attirer ses bonnes grâces. Il hésita, puis l'arracha brutalement des mains de Nelly. Elle lui demanda qui lui avait appris ces injures. Il répondit que ce n'était pas le pasteur ni son père car celui-ci ne pouvait pas le supporter. C'était Heathcliff qui lui avait appris à jurer. Heathcliff avait promis au pasteur de lui casser la figure s'il pénétrait dans la maison. Elle demanda à l'enfant d'avertir son père de son arrivée. Mais ce fut Heathcliff qui apparut sur le seuil. Effrayée, Nelly rebroussa chemin à toute vitesse. Quelques jours plus tard, Heathcliff revint à la Grange. Catherine et Isabella ne se parlaient plus depuis trois jours.

Nelly vit Heathcliff parlait à Isabelle. Elle parut embarrassée mais il la retint. Il eut l'audace de l'embrasser. Nelly le traita de traître et de fourbe. Catherine arriva à temps pour voir Isabella se dégager et s'enfuir dans le jardin. Elle le sermonna. Il s'en moquait. Prétendant avoir le droit d'embrasser Isabella. Il lui dit qu'elle n'avait pas à être jalouse de lui. Catherine était certaine qu'Heathcliff n'aimait pas Isabella. Et s’il l'aimait, il l'épouserait. Il n'avait que faire de son autorisation. Il avait envie de se venger de Catherine. Catherine ne comprenait pas et lui demanda en quoi elle avait été diabolique envers lui. Heathcliff répondit que si Catherine avait réellement voulu lui faire épouser Isabella, il lui trancherait la gorge. Mais Catherine lui dit que lui proposer Isabella pour épouse, ce serait offrir à Satan une âme damnée.

Elle savait que s'il cherchait à se quereller est avec Edgar et à duper sa soeur, il n'était pas de meilleure méthode pour Heathcliff de se venger de Catherine. Nelly alla chercher Edgar. Elle lui raconta tout ce qui venait de se passer.

Edgar trouva scandaleux que Catherine continue à lui imposer la présence d'Heathcliff. Il donna ordre domestique de l'attendre dans le vestibule. Puis il dit à Catherine qui ne supporterait plus davantage Heathcliff. Heathcliff eut un rire narquois. Edgar lui dit que sa présence était un venin mortel et il lui refusait désormais l'accès de sa maison. Heathcliff le toisa d'un regard méprisant.

Edgar allait faire intervenir ses domestiques mais Catherine l'en empêcha. Elle trouvait cette méthode hypocrite. Elle lui dit que s'il n'avait pas le courage de s'attaquer à Heathcliff, il fallait qu'il lui présente ses excuses ou admette sa défaite. Heathcliff dit à Catherine qu'elle avait préféré à lui un être rampant et tremblant. Edgar porta un coup à la gorge d'Heathcliff. Il en eut le souffle coupé et Linton en profita pour sortir par la cour et regagner l'entrée principale.

Nelly conseilla à Heathcliff de fuir car les domestiques arrivaient et ils étaient armés.

Après le départ d'Heathcliff, Catherine demanda à Nelly de conseiller à Isabella d'éviter tout contact avec elle. Catherine considérait Isabella comme la cause de toute cette agitation. Catherine espérait tomber malade pour effrayer Edgar. Elle lui en voulait car elle pensait pouvoir facilement détourner Isabella d'Heathcliff. Si elle ne pouvait conserver l'amitié d'Heathcliff et si Edgar continuait de se montrer mesquin et jaloux alors elle leur briserait le coeur en brisant le sien. Nelly ne dit rien à Edgar car elle ne voulait pas l'effrayer. Edgar demanda à Catherine si elle voulait renoncer à Heathcliff ou à lui-même. Catherine refusa de choisir et simula une crise de folie mais Nelly n'était pas dupe. Alors Catherine sortit précipitamment pour aller s'enfermer dans sa chambre. Catherine refusa de manger sans que cela inquiète son mari. Edgar avait parlé avec Isabella pour lui montrer toute l'horreur des avances de Heathcliff.

Chapitre XII.

Catherine s'obstinait à jeûner en espérant mettre Edgar au supplice. Isabella se promenait, mélancolique, dans le jardin. Catherine se décida à manger au bout du troisième jour. Elle demanda comment allait son mari. Quand Nelly répondit qu'Edgar se portait assez bien, Catherine fut déçue. Elle espérait qu'il serait inquiet. Alors elle demanda à Nelly de faire croire à Edgar que sa femme était malade. Catherine se serait suicidée sur le champ si elle avait été sur que son mari en mourrait. Catherine ne cessait de fixer le miroir de sa chambre. Elle était persuadée que sa chambre était hantée. Nelly n'arriva pas à la convaincre du contraire. Catherine se crut un instant dans sa chambre de Wuthering Heigts est demanda à Nelly de rester auprès d'elle.

Il semblait à Catherine qu'elle avait été arrachée à Wuthering Heigts, à ses souvenirs d'enfance, et à Heathcliff qui était toute sa vie pour se voir brutalement transformée en Mrs Linton, mariée à un inconnu, exilée de ce qui avait été son monde.

Elle en voulait à Nelly car elle l'accusait d'être responsable de son déracinement. Catherine pensait que Nelly aurait pu supplier Edgar de la laisser en paix. Catherine voulait redevenir une petite fille sauvage et libre.

Catherine ouvrit la fenêtre et regarda au-dehors. Elle cherchait sa chambre à Wuthering Heigts. Edgar entra dans la chambre. Nelly lui dit que Catherine était très agitée. Edgar lui fit des reproches. Il prit sa femme dans ses bras. Au bout de quelques instants, elle parut le reconnaître. Elle lui dit qu'il était de ceux qu'on rencontre seulement quand on n'a pas besoin d’eux. Elle voulait rejoindre Heathcliff pensant que sa place n'était pas parmi les Linton. Elle lui ordonna de retourner à ses livres et menaça de sauter par la fenêtre s'il prononçait encore le nom d'Heathcliff. Nelly se voulut rassurante mais Edgar refusa ses conseils car Nelly avait encouragé Edgar à résister à Catherine. Là-dessus, Nelly partit chercher le médecin. En traversant le jardin, Nelly découvrit Fanny, l'épagneul d'Isabella, suspendu par un mouchoir à un crochet enfoncé dans le mur Catherine libéra la bête. Elle se demanda qui avait bien pu traiter le chien ainsi. Arrivée chez le Dr Kenneth, Nelly lui dépeignit l'état de Catherine et il décida de venir aussitôt. Il craignait que Catherine ne survive pas à une nouvelle attaque. Le docteur avait entendu certaines rumeurs selon lesquelles Isabella se serait promenée la nuit dernière avec Heathcliff dans les plantations derrière la maison. Heathcliff aurait insisté pour qu’Isabella parte avec lui sur son cheval. Nelly monta directement dans la chambre d'Isabella. La chambre était vide. Après avoir ausculté Catherine, le Dr Kenneth redoutait l'aliénation mentale définitive pour la malade. Le lendemain, une des servantes annonça à Edgar qu'Isabella avait disparu. La servante avait rencontré sur la route un garçon qui lui avait raconté qu'un M. et une dame s'étaient arrêtés dans la nuit pour faire ferrer leur cheval chez un maréchal-ferrant. Le maréchal-ferrant avait reconnu Heathcliff.

Nelly demanda à Edgar si elle devait essayer de les retrouver. Edgar ne voulait plus en entendre parler. Il ne considérait plus Isabella comme sa soeur car elle l’avait renié.

Chapitre XIII.

Les fugitifs furent absents pendant deux mois au cours desquels Catherine surmonta une attaque très grave de ce qu'on appelle une fièvre cérébrale. Edgar la soigna avec le plus grand dévouement. Il la veillait jour et nuit. Le Dr Kenneth finit par la déclarer hors de danger. Au début du mois de mars, Edgar posa un matin sur l'oreiller de Catherine une poignée de crocus.

Il encouragea sa femme à sortir. Nelly espérait la voir recouvrer complètement la santé. Peu après son départ, Isabella avait écrit à Edgar pour lui annoncer son mariage avec Heathcliff. Elle terminait sa lettre par des paroles d'excuses exprimant aussi l'espoir d'une réconciliation. Edgar ne répondit pas. Nelly reçut aussi une lettre d'Isabella. Isabella était arrivée à Wuthering Heigts. Elle aurait donné tout au monde pour revoir son frère. Isabella voulait savoir comment Nelly avait réussi à sauver tout ce qu'il y avait en elle de sympathie humaine en restant dans la maison d'Edgar et aussi elle voulait savoir ce que Nelly pensait d'Heathcliff. Isabella se demandait si Heathcliff était un homme car elle pensait avoir épousé un démon. Elle demandait à Nelly lui apporter quelque chose en souvenir d’Edgar.

Isabella avait été mal accueillie par Hareton qui voulait lui envoyer le chien. Elle ne trouva personne pour être son allié contre Heathcliff. Heathcliff avait prévu qu'en emmenant sa femme à Wuthering Heigts, elle n'y trouverait aucun allié. Earnshaw lui montra un pistolet qu'il gardait avec lui. Il dit à Isabella qu'il était tenté d'assassiner Heathcliff. Isabella se saisit de l'arme. Earnshaw parut surpris de l'expression de convoitise qui se peignit sur le visage d'Isabella. Alors il lui arracha brutalement l'objet des mains. Earnshaw envisageait de récupérer tout l'argent d’Heathcliff et de le tuer après. Isabella se mit à pleurer en découvrant qu'aucune des chambres qu'on lui proposait ne lui convenait. Isabella finit par se coucher dans la chambre d'Hareton. Heathcliff la découvrit endormie dans le fauteuil et lui demanda pourquoi elle avait couché-là. Elle répondit qu'elle n'avait pas pu coucher dans leur chambre puisqu'il avait gardé la clé dans sa poche Heathcliff lui répondit qu'elle ne serait jamais chez elle dans sa propre chambre. Il avait l'intention de lui faire payer pour Edgar jusqu'au jour où il réussirait à mettre la main sur lui. Elle avait conscience d'avoir agi follement en épousant Heathcliff. Elle annonçait à Nelly qu'elle l’attendrait chaque jour.

Chapitre XIV.

Après avoir lu la lettre d'Isabella, Nelly alla trouver Edgar pour l'informer que sa soeur était arrivée à Wuthering Heigts. Edgar lui répondit qu'il n'avait rien à pardonner à sa soeur mais il était désolé de l'avoir perdue. Si Isabella voulait vraiment lui être agréable, il fallait qu'elle persuade Heathcliff de quitter le pays. Nelly lui demanda d'écrire un petit mot pour sa soeur mais il refusa. Nelly se rendit à Wuthering Heigts. Elle trouva la maison triste et lamentable. Isabella était devenue et triste. Heathcliff demanda très amicalement des nouvelles à Nelly. C'était lui désormais qui avait l'apparence d'un gentleman tandis que sa femme avait l'air d'une souillon. Isabella attendait une lettre de son frère et Nelly fut obligée de lui dire qu'elle n'en avait pas à lui donner. Mais elle travertit la vérité en adoucissant les paroles qu'elle avait entendues de la part d'Edgar vis-à-vis de sa soeur. Elle mentit en disant qu'Edgar avait transmis ses pensées affectueuses à Isabella et ses voeux de bonheur ainsi que son pardon pour le chagrin qu’elle lui avait causé. Toutefois, Nelly ne put mentir en répétant que désormais Edgar ne souhaitait plus avoir de rapports avec sa soeur et Heathcliff.

Heathcliff demanda des nouvelles de Catherine. Nelly lui parla de la maladie de Catherine. Nelly le pria d'avoir quelque égard pour Catherine en quittant définitivement la région. Mais Heathcliff demanda à Nelly de lui promettre de lui faire obtenir une entrevue avec Catherine.

Nelly refusa car une nouvelle rencontre entre Edgar et Heathcliff, ce serait la mort de Catherine. Nelly voulut lui faire croire que Catherine l’avait presque oublié. Mais pour Heathcliff, son avenir se résumait en deux mots : mort et enfer et si Catherine était perdue, la vie pour lui serait un enfer. Il pensait qu'Edgar ne pouvait pas lui donner autant d'amour en 80 ans que lui-même en un jour. Il pensait que Catherine aimait Edgar comme elle aimait son chien ou son cheval mais elle ne pouvait aimer en lui ce qu'il n'avait pas à lui donner.

Isabella ne pouvait supporter d'entendre rabaisser son frère à ce niveau. Mais Heathcliff savait qu'Edgar laissait partir sa soeur à la dérive avec une insouciance surprenante. Heathcliff veillerait à ce qu’Isabella n'aille pas le déshonorer en courant au-dehors. Nelly prit la défense d'Isabella en disant qu'il fallait la traiter avec bonté et lui donner une servante. Heathcliff semblait ravi qu'Isabella, par un effort de perspicacité, ait enfin compris qu'il ne l'aimait pas. Il se réjouissait qu'elle commence à sentir monter de la haine à son égard. Heathcliff avoua que son premier geste en quittant la Grange fut de prendre le petit chien d’Isabella sous ses yeux et quand Isabella demanda grâce pour son chien, Heathcliff répondit qu'il voulait voir pendues haut et court toutes les créatures attachées à sa personne à l'exception d'une seule.

Nelly ne comprenait pas pourquoi Isabella restait avec ce monstre. Elle lui demanda pourquoi elle ne le quittait pas. Isabella répondit que Heathcliff lui avait laissé croire qu'elle pouvait partir et quand elle avait essayé il l'en avait empêché. Mais elle ne voulait pas que Nelly répète cela à Edgar car elle avait compris le but d'Heathcliff. Heathcliff voulait pousser Edgar un geste désespéré. Isabella ne pouvait désormais envisager de joie que dans la mort, la sienne ou celle de son mari.

Alors Heathcliff lui ordonna de regagner sa chambre. Il n'avait aucune pitié. Plus les vers de terre se tortillaient, plus il était impatient de les broyer sous son pied.

Heathcliff insista pour que Nelly lui arrange un entretien avec Catherine. Il voulait savoir comment allait Catherine.

Nelly lui répondit que Catherine serait certainement incapable de supporter pareille surprise. Elle lui conseilla de ne pas insister sinon elle serait obligée d'informer son maître de ses projets et celui-ci prendrait des mesures pour préserver sa maison. Alors, Heathcliff menaça de la garder prisonnière. Nelly refusa encore mais elle fut obligée de céder et de porter un message de la part d'Heathcliff à Catherine. De plus, elle promit, si Catherine y consentait, d’aviser Heathcliff de la prochaine absence d'Edgar. En acceptant ce marché, Catherine espérait provoquer une évolution favorable dans l'état de Catherine.

Chapitre XV.

Nelly avait décidé d'attendre pour remettre la lettre d'Heathcliff à Catherine. Elle attendit quatre jours pour lui donner la lettre. Elle voulait que Catherine soit seule avec elle. C'était dimanche, tout le monde était parti à l'église. Le regard de Catherine, jadis fulgurant, était maintenant empreint d'une douceur rêveuse et mélancolique. Elle semblait touchée irrémédiablement. Catherine eut un sursaut quand Nelly lui parla de la lettre. Elle la lut et poussa un soupir en arrivant à la signature. Heathcliff était dans le jardin et attendait la réponse de Catherine. Heathcliff n'avait pu résister à la tentation d'entrer dans la maison dont la porte était restée ouverte. Il entra dans la chambre et serra Catherine dans ses bras. Heathcliff était au supplice en découvrant le visage ravagé de Catherine. Il sentait que tout espoir était perdu. Catherine lui dit que lui et Edgar avaient brisé son coeur. Elle lui demanda combien d'années il pensait vivre encore quand elle ne serait plus là. Elle aurait voulu le retenir jusqu'à ce qu'ils soient morts tous les deux. Elle avait peur qu'il finisse par l'oublier. Le teint pâle de Catherine, ses lèvres exsangues, ses yeux fulgurants, tout exprimait chez elle un besoin de vengeance.

Heathcliff lui répondit qu'elle mentait en prétendant qu'il l’avait tuée. Si elle mourait, il se débattrait dans les tourments de l'enfer pendant qu'elle serait en paix. Mais elle ne lui souhaitait pas de souffrances plus grandes que les siennes. Elle voulait seulement que rien ne vienne jamais les séparer. Elle finit par lui dire que jamais il ne lui avait fait de mal. Heathcliff était ému mais tourna le dos à Catherine pour ne pas lui montrer. Catherine savait qu'il ne voulait pas se laisser fléchir. Elle ne reconnaissait pas son Heathcliff. Elle continua d'aimer le sien. Elle lui demanda de s'approcher d'elle. Cédant à cette supplication sincère, il se retourna, les yeux mouillés de larmes. Tous deux se regardèrent un moment puis Catherine eut un sursaut et l'étreignit. Il la couvrit de baisers. Il lui demanda pourquoi elle avait été aussi cruelle et traîtresse, pourquoi elle l'avait méprisé. Il lui dit qu'elle méritait son sort. Il pensait qu'elle s'était suicidée. Il ne comprenait pas pourquoi elle avait épousé Edgar. Il lui reprocha de s'être brisé le coeur elle-même en épousant Linton et en même temps d'avoir brisé le sien. Elle lui répondit que si elle avait eu tort, elle le paierait de sa mort. Elle lui pardonna et demanda qu'il la pardonne. Alors il lui pardonna. Nelly leur annonça que les gens sortaient de l'église et que Heathcliff devait partir. Mais Catherine le retint de tout ce qu'il lui restait de force. Catherine s'évanouit. Nelly espérait qu'elle était morte. Mieux valait qu'elle fût mort plutôt que de semer le malheur autour d'elle. En voyant Heathcliff. Edgar pâlit de surprise et de rage et bondit sur l'intrus. Mais Heathcliff brisa son élan furieux en lui déposant dans les bras le corps inerte de Catherine. Edgar et Nelly réussirent à réveiller Catherine. Nelly pria Heathcliff de s'éloigner, promettant de lui faire dire le lendemain comment Catherine aurait passé la nuit.

Chapitre XVI.

Catherine donna naissance à un bébé chétif, né à sept mois et deux heures plus tard, elle mourut sans avoir repris assez conscience pour regretter l'absence de l'Heathcliff ni même reconnaître Edgar.

Le bébé avait été appelé Catherine. Cette Catherine-là débuta dans la vie aussi privée d'affection qu'elle le serait, vraisemblablement, jusqu'à la fin.

Dans la mort, le visage de Catherine avait une expression de total apaisement et ses lèvres paraissaient même esquisser un sourire. Edgar regrettait l'heureuse libération de Catherine. Nelly alla voir Heathcliff pour lui annoncer à la fois la naissance du bébé et la mort de sa mère. Heathcliff savait que Catherine était morte. Alors Nelly lui dit que Catherine était là où ils pourraient tous la rejoindre s'ils savaient renoncer au point mal et suivre la bonne voie.

Heathcliff voulu savoir comment Catherine était morte. Nelly lui répondit que Catherine avait poussé un long soupir et s'était étirée comme un enfant qui reprend un instant conscience avant de retomber dans le sommeil et cinq minutes plus tard, elle était morte. Heathcliff voulu savoir si elle avait parlé de lui. Mais Catherine n'avait pas repris connaissance après son départ. Heathcliff espéra que Catherine s'éveillerait dans la torture dans l'autre monde. Il était incapable de contenir sa fureur. Il forma ce seul voeu : que Catherine Earnshaw puisse ne jamais reposer en paix aussi longtemps qu'il vivrait. Il souhaitait que Catherine le hante et qu'elle reste toujours avec lui sous quelque forme que ce soit.

Il ne voulait pas vivre sans celle qui était sa vie, sans celle qui était son âme. Il se jeta la tête contre le tronc noueux du vieux frêne et poussa un grand cri de bête sauvage. Nelly ne pouvait rien pour le consoler ni pour l'apaiser. Edgar passa ses jours et ses nuits en gardien fidèle auprès du cercueil ouvert et jonché de fleurs dans le grand salon. Heathcliff veilla lui aussi, dans le parc, ne connaissant nul repos. Nelly attendit qu'Edgar, épuisé de fatigue, renonce à veiller le cercueil pour laisser entrer Heathcliff. Heathcliff avait ouvert le bijou que Catherine portait au cou. Il avait remplacé le contenu par une mèche de ses cheveux. Nelly trouva sur le plancher une boule de cheveux clairs liés par un fil d'argent. Elle enlaça les deux mèches de cheveux et les enferma ensemble. Earnshaw avait été invité à accompagner jusqu'à la tombe les restes de sa soeur mais il ne vint pas. Catherine n'avait pour la conduire à sa dernière demeure outre son mari que les métayers et les serviteurs. Isabella ne fut pas invitée.

À la grande surprise des villageois, Catherine ne fut pas enterrée dans la chapelle ni près des tombes des membres de sa propre famille. Sa tombe fut creusée au flanc d'un coteau verdoyant. Son mari fut enterré plus tard auprès d'elle.

Chapitre XVII.

Le lendemain de l'enterrement, par un temps glacial et sont, Edgar ne quitta pas sa chambre. Nelly transforma le salon en nursery. Isabella se présenta un jour. Elle paraissait à bout de force. Son visage était meurtri et égratigné. Elle avait beaucoup pleuré en apprenant la mort de Catherine. Elle n'avait pas pu se réconcilier avec elle et ne se le pardonnerait jamais. Elle ne pouvait pas plaindre son mari. Elle jeta son alliance dans le feu de la cheminée. Isabella aurait voulu rester pour apporter quelque réconfort à Edgar et s'occuper du bébé mais elle savait qu'Heathcliff l'en empêcherait. Elle souhaitait qu'il disparaisse de la création et de son souvenir. Nelly lui demanda d'être charitable car Heathcliff était un être humain. Mais pour Isabella, il n'en était pas un. Elle avait fui car elle sentait Heathcliff prêt au meurtre. Pendant près d'une semaine, Heathcliff était rentré chez lui à l'aube pour s'enfermer dans sa chambre et implorer une divinité puis il repartait pour la Grange. Un soir, Heathcliff revint de sa veillée plutôt que d'habitude. Mais Earnshaw ferma la porte pour l'obliger à rester dehors cinq minutes. Isabella n'y voyait pas d'inconvénient. Earnshaw dit à Isabella que s'ils n'étaient pas des lâches, ils pourraient s'entendre pour en finir avec Heathcliff. Il lui demanda si elle était décidée à souffrir jusqu'au bout sans espoir de vengeance. Elle répondit qu'elle souhaitait des représailles qui ne se retourneraient pas contre elle. Mais elle savait que la trahison et la violence étaient des armes à deux tranchants. Mais pour Hindley, il était juste de s'en servir pour répondre à la trahison à la violence. Alors il dit à Isabella que si elle promettait de ne rien dire, elle serait une femme libre. Elle voulut l'empêcher d'agir. Mais la résolution d'Hindley était déjà prise Catherine était morte et personne ne pouvait plus le regretter ni avoir honte de lui.

Alors Isabella courut à la fenêtre pour avertir Heathcliff. Earnshaw était furieux et affirmait qu'Isabella aimait encore cette canaille. Mais au fond d'elle-même, Isabella se disait que ce serait une bénédiction pour elle si Earnshaw envoyait Heathcliff dans un autre monde. Heathcliff réussit à ouvrir la fenêtre mais ne put entrer. Il ordonna à Isabella de le laisser entrer. Elle refusa. Elle lui conseilla d'aller se coucher sur la tombe de Catherine et d'y mourir. Heathcliff réussit à entrer. Il se jeta sur l'arme d'Earnshaw et il la lui arracha des mains. Il referma le poignard d'Hindley il l’arracha brutalement de la main de son propriétaire en le blessant au passage. Earnshaw s'évanouit. Heathcliff piétina son corps et cogna violemment sa tête sur le dallage. Isabella courut chercher Joseph. Joseph était horrifié en découvrant le corps de son maître sur le sol. Joseph déclara son intention d'aller tout de suite à la Grange pour prévenir Edgar. Earnshaw se réveilla et Joseph s'empressa de lui administrer une bonne dose d'alcool pour lui rendre un peu de vigueur. Heathcliff ordonna à Earnshaw d'aller se coucher et Isabella monta dans sa chambre. Elle était surprise de s'en tirer à si bon compte.

Le lendemain, Isabella mangea seule. Earnshaw était assis près du feu, malade et son agresseur presque aussi blafard que lui. Le visage de Heathcliff avait pris une expression d'indicible tristesse. Isabella s'en réjouit. La faiblesse de son mari lui serait l'occasion de lui rendre tout le mal qu'il lui avait fait.

Nelly reprocha à Isabella de ne pas laisser à Dieu le soin de châtier ses ennemis. Mais Isabella avait trop souffert et ne saurait pardonner Heathcliff qu'à la condition de l'abaisser à son niveau.

Hindley regrettait que Dieu ne lui accorde pas la force d'étrangler Heathcliff. Heathcliff ordonna à Isabella de disparaître de sa vie. Avant de partir, Isabella dit à son mari que Catherine n’aurait pas supporté passivement son abominable conduite et qu'elle aurait fini par exprimer son horreur et sa répugnance. Alors Heathcliff saisit un couteau posé sur la table et le jeta à la tête de sa femme. Le couteau l'atteignit sous l'oreille. Isabella se précipita à la porte et lança elle aussi un couteau sur son mari. Elle ne savait pas si elle avait atteint sa cible. Elle préférait se voir désormais condamnée au feu éternel plutôt qu'à une seule nuit sous le toit de Wuthering  Heights.

Après avoir terminé son récit, Isabella s'en alla pour se faire conduire loin de ce pays qu'elle ne devait jamais revoir. Elle était partie vivre près de Londres. Elle eut un fils qu'elle appela Linton. Peu à peu, une correspondance régulière s'établit entre elle et Edgar.

Heathcliff rencontra un jour à Nelly au village elle lui demanda où Isabella habitait. Nelly refusa de le lui dire. Mais il réussit à le savoir par les autres domestiques qui lui annoncèrent aussi la naissance de l'enfant. En apprenant le nom de l'enfant il déclara qu'on voulait aussi qu'il le déteste mais affirma que cet enfant serait à lui quand il le voudrait.

Heureusement, Isabella mourut avant que son père eut cherché à reprendre l'enfant. C'était 13 ans après la mort de Catherine. Le petit Linton avait une douzaine d'années.

Edgar mena une existence recluse, abandonnant sa charge de magistrat et même la fréquentation des offices religieux. Il conservait dans son souvenir l'amour ardent qu'il avait voué à Catherine et aspirait à la retrouver dans un monde meilleur. La petite Cathy lui était aussi une source de consolations parce qu'elle était pour lui le souvenir vivant de Catherine. Il fait confiance à Dieu et Dieu le réconforta.

Earnshaw ne survécut pas longtemps. Il mourut six mois à peine après sa soeur. Nelly en éprouva plus de chagrin que de la mort de Catherine. Nelly conseilla à Edgar de jouer le rôle de tuteur envers Hareton. Edgar la charge d'aller voir son homme de loi. Mais l'homme de loi annonça que Heathcliff resterait maître des lieux et que le petit Hareton serait à peu près dans la misère. Heathcliff permit à Nelly de rester afin de s'occuper des préparatifs pour les funérailles. Heathcliff consentit à faire des funérailles décentes pour Earnshaw. Il voulut s'occuper d'Hareton. Nelly lui dit qu'il n'avait aucun droit sur cet enfant et qu'Edgar lui avait donné l'ordre de le ramener à la Grange. Heathcliff répondit que si Edgar prétendait lui enlever Hareton alors il reprendrait le petit Linton à la place.

Edgar dut renoncer à intervenir après deux Heathcliff. Heathcliff devint donc le maître de Wuthering Heights et Hareton, qui eût dû être le premier personnage de la région, se trouva réduit à un état de complète dépendance à l'égard de l'ennemi de son père. Il ne sut même pas à quel point il avait été lésé.

Chapitre XVIII.

 

Les 12 années qui suivirent cette triste période furent les plus heureuses de la vie de Nelly. La petite Cathy était une enfant fort attachante, un rayon de soleil dans la maison désolée. Elle avait les magnifiques yeux noirs des Earnshaw et les cheveux blonds et bouclés des Linton. Elle était très sensible, d'où s'étendre comme une colombe. Son père se chargea entièrement de son instruction et y trouva du plaisir. Jusqu'à l'âge de 13 ans, Cathy ne franchit jamais seule les murs du parc. Edgar l'emmenait en promenade mais il ne la confiait à personne d'autre.

Hormis la maison qu'elle habitait, Cathy ne connaissait d'autre bâtiment que la chapelle. Elle ignorait complètement Wuthering Heights. Elle ne connaissait pas Heathcliff et paraissait parfaitement heureuse dans sa vie de recluse. Cathy avait envie de découvrir le paysage et surtout les collines et les rochers. Alors Edgar lui promit de la conduire à la grotte aux fées, dont lui avait parlé une des domestiques, quand elle serait plus grande. Isabella, après avoir quitté son mari, vécut encore une douzaine d'années. Elle mourut d'une sorte de fièvre. Quand elle sentit sa fin prochaine, elle écrivit à son frère, le suppliant de venir la voir. Elle souhaitait lui faire ses adieux et lui confier le petit Linton. Edgar répondit tout de suite à l'appel d'Isabella en recommandant à Nelly de ne jamais laisser Catherine sortir du parc.

Durant les trois semaines d'absence d'Edgar, Cathy se promena dans le parc avec son poney. Un jour, Cathy prétendit vouloir jouer à être un marchand arabe traversant le désert avec sa caravane et elle réclama des provisions à Nelly. Elle ne reparut pas pour le thé. Nelly envoya des domestiques en éclaireurs puis partit elle-même à sa recherche. Nelly retrouva Cathy à Wuthering Heights. Cathy bavardait gaiement avec Hareton qui était devenu un solide garçon de 18 ans. Nelly ordonna à Cathy de la suivre. Cathy ne comprenait pas comment Nelly avait pu la retrouver et lui demanda si elle était déjà venue à Wuthering Heights. Nelly lui répondit qu'elle lui avait fait beaucoup de peine en s'en allant sans prévenir. Cathy se mit à sangloter. Cathy demanda Hareton si la maison appartenait à son père. Hareton se mit à rougir d'humiliation. Cathy lui demanda si la maison appartenait à son maître et Hareton rougit davantage et marmonna un juron puis il s'éloigna. Nelly réussit à faire taire la petite curieuse mais celle-ci réclama son poney à Hareton. Offusqué, Hareton lui répondit qu'il n'était pas son domestique. Une domestique apprit à Cathy qu'Hareton était son cousin. Cela fit rire Cathy. Cathy répondit à la domestique que son cousin était le fils d'un beau monsieur. Nelly était très fâché contre Cathy pour les révélations qu'elle venait de faire à la domestique. Ainsi, l'arrivée prochaine de Linton ne manquerait pas d'être annoncée à Heathcliff et Catherine s'empresserait de demander des explications à son père sur Hareton. Le regard de Cathy exprimait toute l'horreur que lui inspirait Hareton habillé comme il convient à qui travaille à la ferme. Nelly ne put s'empêcher de sourire devant cette antipathie évidente. Hareton n'avait pas appris à lire et à écrire et Heathcliff ne lui avait jamais donné le moindre bon conseil. Joseph avait pris plaisir à voir Hareton tomber chaque jour plus bas et à en rejeter toute la responsabilité sur Heathcliff.

Le soir, Cathy avoua à Nelly qu'arrivée à la ferme, elle avait vu Hareton en sortir et lui avait demandé où il allait. Il l'avait emmenée à Wuthering Heights. Hareton lui avait dévoilé les mystères de la grotte aux fées. Nelly dut lui expliquer qu'Edgar n'aimait guère les habitants de Wuthering Heights et qu'il aurait dû chagrin s'il apprenait qu'elle était allée jusque-là. Cathy promit de ne pas en parler à son père.

Chapitre XIX.

Nelly reçut une lettre bordée de noir, c'était l'annonce de la mort d'Isabella. Edgar lui annonçait aussi son retour et lui demandait de préparer une chambre pour son jeune neveu Linton. Linton était un enfant pâle, délicat, efféminé qui ressemblait beaucoup à son oncle. Pourtant, il avait quelque chose de maussade et de maladif qu'Edgar n'avait jamais eu.

Edgar dit à sa fille que son cousin venait de perdre sa mère tout récemment et qu'il ne fallait donc pas compter sur lui pour jouer et courir dans le parc. Cathy promit de laisser Linton tranquille. Linton se mit à pleurer dès son arrivée à la maison. Cathy décida de dorloter son cousin et le petit garçon sécha ses larmes et esquissa un sourire. Mais Nelly s'inquiétait au sujet de Linton car elle savait ce que Heathcliff comptait faire. D'ailleurs Joseph arriva bientôt et voulut parler à Edgar. Joseph annonça à Edgar qu'Heathcliff l'avait envoyé chercher Linton et qu'il n'était pas question de refuser.

Edgar était triste. Il plaignait certes le petit garçon mais il était plus chagriné encore en songeant aux recommandations d'Isabella qui lui avait confié son fils. Il ne voyait pas d'autre issue que de céder. Toutefois, Edgar annonça à Joseph que la mère de Linton lui avait confié la garde de l'enfant dont la santé était actuellement très précaire. Mais Joseph répondit qu'Heathcliff se moquait pas mal de la mère et voulait son gamin.

Joseph s'en alla en annonçant que dès le lendemain Heathcliff viendrait lui-même chercher l'enfant.

Chapitre XX.

Devant le danger que comportait cette menace, Edgar chargea Nelly de conduire l'enfant chez son père. Il préconisa de cacher à Cathy l'endroit où serait envoyé Linton. Il fallait simplement lui dire que le père de Linton avait réclamé Linton fut surpris d'avoir un père car sa mère ne lui en avait jamais parlé. Il voulait rester chez Edgar. Alors Nelly lui promit qu'il pourrait venir à la Grange de temps à autre.

Linton ne comprenait pas pourquoi ses parents n'avaient jamais vécu ensemble. Nelly mentit à l'enfant en lui disant que son père avait des affaires qui le retenaient dans le nord alors que la santé de sa maman exigeait un long séjour dans le sud.

L'enfant insistait sur le fait que sa mère ne lui avait jamais parlé de son père alors qu'elle lui parle très souvent de son oncle. Il ne comprenait pas comment il pouvait aimer son père puisqu'il ne le connaissait pas.

Alors Nelly lui dit que tous les enfants aimaient leurs parents. Il fallut à Nelly, pour décider Linton à se mettre en route, faire de trompeuses promesses, l'assurer en particulier d'Edgar et Cathy iraient le voir à Wuthering Heights.

L'enfant trouvait curieux que son père ne soit jamais venu le voir. Alors Nelly lui dit que la distance qui séparait ses parents était trop grande. Elle lui déconseilla d'importuner son père avec des questions à ce sujet.

Quand Nelly arriva à Wuthering Heights, Heathcliff lui dit qu'il craignait de devoir aller lui-même chercher son bien. Il regarda son fils et affirma qu'il était une petite créature charmante que l'on avait dû nourrir avec des limaces et du lait. L'enfant ne saisissait pas très bien le sens des paroles de son père et il n'était pas même sur que cet inconnue sinistre et railleur fut son père. Linton se cramponna à Nelly, tout tremblant. Quand Heathcliff lui demanda de s'approcher, Linton cacha sa tête contre l'épaule de Nelly et pleura. Alors Heathcliff l'attira brutalement à lui et le prit par le menton pour l'obliger à relever la tête. Heathcliff dit qu'il ne retrouvait rien de lui dans ce poussin qui ailleurs. Il lui demanda s'il le connaissait et l'enfant répondit non. Il lui dit qu'il n'avait jamais entendu parler de son père. Alors Heathcliff lui dit que sa mère était une gredine. Heathcliff dit à son fils que s'il était gentil alors ils s'entendraient tous les deux. Nelly dit à Heathcliff qu'elle espérait qu'il serait bon avec cet enfant sinon il ne le garderait pas longtemps et n'aurait pas d'autre famille au monde qu'ils pourrait voir. Heathcliff répondit qu'il serait très bon avec Linton et qu'elle n’aurait rien à craindre. En revanche il voulait que personne d'autre ne s'avise d'être bon avec lui car il tenait à conserver le privilège de l'affection de son enfant. Il ajouta qu'il revenait à son fils la Grange et il ne voulait pas le voir mourir avant d'être assuré d'hériter de lui. En outre, il voulait goûter ce triomphe de voir son propre descendant bel et bien maître de toutes ces terres. C'était la seule considération qui pouvait l'inciter à supporter l'enfant. En ce qui concernait la personne de Linton, il n'avait que de la haine comme il haïssait les souvenirs que cet enfant faisait revivre en lui. Mais il serait bien soigné et Heathcliff avait déjà engagé un précepteur et il avait donné ordre à Hareton d'obéir à Linton car il voulait que son fils développe le sens de sa supériorité. Quand Heathcliff vit son enfant refusé l'assiette de porridge qui lui était proposée, il demanda à Nelly ce que Linton avait l'habitude de manger et Nelly répondit qu'il fallait lui donner du lait bouilli ou du thé. Alors Heathcliff ordonna à son intendante de préparer du thé et du lait. Nelly pensait que l'égoïsme Heathcliff contribuerait à procurer du bien-être à l'enfant. Elle voulait rassurer Edgar sur ce point.

Quand elle s'en alla, Nelly entendit l'enfant crier : « ne me quittez pas ! ».

Chapitre XXI.

Le lendemain, Cathy se leva toute joyeuse à l'idée de retrouver son cousin mais en apprenant son départ elle fondit en larmes. Edgar la consola en affirmant que le petit garçon reviendrait bientôt.

Le temps eut raison de son chagrin et le jour où elle le revit vraiment, elle avait de lui un souvenir si vague qu'elle ne le reconnut pas.

Nelly rencontrait parfois intendante de Wuthering Heights et demander des nouvelles de Linton. Il vivait aussi isolé que Cathy et il était toujours de santé délicate. Heathcliff semblait lui vouer une haine toujours plus grande mais il cachait son antipathie pour son fils. Linton souffrait constamment de rhumes ou de quelque autre misère. Heathcliff et Linton ne se parlaient guère. Nelly en conclut que l'absence totale de sympathie avait rendu Linton égoïste et odieux mais elle avait toujours du chagrin en voyant quel avait été son sort.

Cathy venait d'avoir 16 ans. Mais cet l'anniversaire de sa naissance était aussi celui de la mort de sa mère, il n'y avait jamais de réjouissances à la maison. Ce jour-là, Edgar se rendait au cimetière pour rendre hommage à Catherine. Cathy exprima le désir de se rendre jusqu'à la lisière de la lande. Nelly l'accompagna. Elles finirent par s'approcher de Wuthering Heights. Heathcliff prit Cathy en flagrant délit de braconnage sur ses terres. Elle se défendit en disant qu'elle n'avait pas volé le moindre gibier. Elle voulait simplement voir des lagopèdes. Quand Cathy parla de son père, Heathcliff se moqua de lui. Alors Cathy lui demanda qui il était. Elle demanda qui l'accompagnait. C'était Hareton qui avait grossi et semblait toujours aussi rustre.

Heathcliff les invita chez lui. Nelly conseilla à Cathy de refuser l'invitation. Cathy accepta tout de même. Alors Nelly avertit Heathcliff que si Cathy voyait Linton, elle raconterait tout à Edgar et les reproches seraient pour elle. Heathcliff dit à Nelly que son projet était de rapprocher les deux cousins pour qu'ils s'éprennent l'un de l'autre. Edgar n'avait rien à léguer à Cathy alors Heathcliff voulait la voir mariée à Linton. Nelly lui répondit que si Linton mourait, Catherine serait l'héritière. Mais Heathcliff répondit qu'aucune clause du testament ne stipulait. Si Linton mourait alors ses biens reviendraient à Heathcliff. Pour prévenir toute discussion, il avait décidé de marier Linton et Cathy.

Nelly eut la sottise de croire qu'en souvenir de sa mère, Heathcliff renoncerait à faire du tort à Cathy. Linton était devenu plus grand que Cathy et elle eut du mal à le reconnaître. Elle l'embrassa affectueusement et ils se regardèrent avec une expression de surprise partagée. Catherine venait d'achever sa croissance et toute personne respirait la santé et la joie de vivre. Linton, lui, était extrêmement frêle. Cathy comprit que Heathcliff était son oncle. Elle ne comprenait pas pourquoi il n'était jamais venu à la Grange. Elle lui proposa de venir. Heathcliff lui répondit qu'Edgar avait un préjugé contre lui et qu'ils avaient eu des disputes très violentes. Il valait mieux qu'elle ne dise pas son père qu'elle était venue à Wuthering Heights. En revanche, Heathcliff accepta qu'elle vienne souvent voir son cousin. Il expliqua à Cathy que la raison de leur dispute était son mariage avec Catherine. Alors Cathy annonça que ce serait à Linton de venir à la Grange. Linton trouvait que c'était beaucoup trop loin. Heathcliff jeta sur son fils un regard de mépris mêlé d'amertume.

Il invita son fils à emmener Cathy dans son jardin et à lui montrer son cheval. Mais Linton n'avait pas envie de bouger. En voyant Hareton, Cathy demanda s'il était aussi son cousin. Heathcliff le lui confirma. Il demanda à Hareton de s'occuper de Cathy. Mais Cathy observait Hareton d'un regard peu admiratif. Heathcliff savait exactement ce que souffrait Hareton. Jamais Hareton ne pourrait s'arracher à son ignorance monstrueuse. Il lui avait appris à mépriser ce qui n'était pas bestial et à n'y voir que stupidité ou faiblesse. Heathcliff était fier d'avoir annihilé les qualités d'Hareton.

En discutant avec Hareton, Cathy comprit qu'il ne savait pas lire. À ce moment-là, Linton arriva et se moqua de l'illettrisme d'Hareton. Cathy pensait qu'Hareton était dérangé. Linton dressa la liste des défauts d'Hareton et relata des anecdotes sur ses faits et gestes. Cathy goûtait ses paroles. Edgar n'avait pas quitté sa bibliothèque et il ne s'était pas aperçu de la longue absence de Cathy. En chemin, Nelly tenta d'éclairer Cathy sur le caractère des gens de Wuthering Heights. Cathy se mit à la tête que Nelly avait un préjugé contre eux. Cathy raconta à son père son expérience à Wuthering Heights. Edgar lui expliqua qu'il n'avait pas voulu lui parler de Heathcliff parce que ce dernier le haïssait. Il lui dit que cet homme avait l'esprit diabolique et se plaisait à anéantir ceux qu'il exécrait. Comme Edgar savait que Cathy ne pourrait entretenir des relations avec son cousin sans être amené à voir Heathcliff, il avait veillé à ce qu'elle ne revoie pas Linton. Il regrettait de ne pas lui avoir donné l'explication plus tôt. Cathy n'était nullement convaincue parce qu'elle avait trouvé Heathcliff très aimable. Néanmoins elle avoua à son père que Heathcliff lui avait permis de venir tout en lui recommandant de ne pas le dire à Edgar. Elle reprocha à son père de n'avoir pas pardonné à Heathcliff sa querelle à propos d'Isabella. Comme Edgar arrivait pas à convaincre sa fille de mauvaises intentions Heathcliff, il lui conta brièvement comment ce dernier s'était comporté avec Isabella.

Le soir, Nelly trouva Cathy à genoux dans sa chambre en train de pleurer. Nelly lui reprocha de verser des larmes pour les gens de Wuthering Heights. Elle lui conseilla de remercier le Ciel de l'affection dont elle était entourée plutôt que de chercher de nouveaux amis.

Cathy voulut écrire une lettre à Linton pour lui expliquer pourquoi elle ne reviendrait pas. Nelly refusa car elle ne voulait pas voir Cathy entretenir une correspondance avec son cousin. Mais Cathy désobéit. Elle écrivit une lettre qu'elle fit porter par un garçon laitier. Nelly ne le sait que quelque temps après. Nelly découvrit la correspondance de Cathy cachée dans un tiroir. Linton lui avait écrit des lettres presque chaque jour. Les plus récentes étaient de longue lettre d'amour.

Nelly réussi à intercepter une des lettres en arrêtant le laitier. Elle le menaça de graves représailles s'il ne filait pas directement. Cathy chercha ses lettres cachées dans le tiroir et ne le trouva pas. Elle comprit que Nelly les avait prises. Elle fit amende honorable mais voulut récupérer les lettres. Elle avoua son amour pour Linton. Nelly trouvait cela ridicule car Cathy ne l'avait vu que deux fois dans sa vie. Nelly menaça de montrer les lettres à Edgar. Alors Cathy la supplia de brûler ses lettres. Nelly accepta la condition que Cathy Dutton sa parole d'honneur de ne plus jamais envoyer ou recevoir de lettres de Linton. Quand Nelly commença à brûler les lettres, Cathy en réclama une ou deux en souvenir. Nelly ne céda pas. Le lendemain, Nelly répondit à la lettre de Linton par une note indiquant que le jeune Heathcliff était prié de ne plus envoyer de missives à Miss Linton car elle ne les recevrait pas.

Le petit laitier vint donc désormais les poches vides.

Chapitre XXII.

L'été s'écoula et le début de l'automne. Edgar prit un mauvais rhume qui gagna les poumons et il ne put sortir de tout l'hiver. La pauvre Cathy, depuis qu'elle avait dû renoncer à sa petite idylle, était triste et morose. Son père lui conseilla de faire davantage d'exercice et elle accepta de se promener avec Nelly. Un certain après-midi d'octobre, ou du début de novembre, Nelly supplia Cathy de renoncer à sa sortie à cause de gros nuages noirs qui étaient précurseur d'averses. Cathy ne voulut rien entendre alors Nelly prit son parapluie pour l'accompagner. Cathy était triste parce que son père était malade. Elle avait peur d'être seule. Nelly voulut la rassurer en disant que sa propre mère était morte à 80 ans et elle espérait donc vivre aussi longtemps. Quant à Edgar il était encore jeune. Alors elle conseilla à Cathy de veiller sur son père et de l'égayer et surtout d'éviter de lui donner le moindre sujet d'inquiétude.. Cathy promit de ne jamais faire le moindre geste qu'il puisse déplaire à son père.

Cathy et Nelly tout en devisant venaient d'atteindre la porte donnant sur la grand-route. Cathy grimpa sur le mur pour cueillir quelques devait mais elle fit tomber son chapeau de l'autre côté du mur. Elle descendit pour le récupérer mais ne réussit pas à remonter. Heureusement, Nelly possédait la clé de la porte. À ce moment-là, Heathcliff arriva sur son cheval. Il demanda à Cathy de s'expliquer sur son silence. Elle refusa de lui adresser la parole. Il menaça d'envoyer à Edgar les lettres qu'elle avait envoyées à son fils si Cathy usait d'effronterie. Heathcliff apprit à Cathy que Linton était tombé dans l'abîme du désespoir. Il se mourait de chagrin. Il passerait de vie à trépas si Cathy ne venait pas à son secours. Nelly intervint en disant qu'on ne pouvait mourir d'amour pour une personne qu'on ne connaissait même pas. Alors Heathcliff proposa à Cathy de venir le voir. Il Jura à Nelly que Linton se mourait. Il proposa à Nelly de venir en juger par elle-même. Il redemanda à Cathy de venir voir Linton.

Cathy fut attristée par les paroles de Heathcliff et ne doutait pas de leur vérité. De retour à la grange, Cathy pleura en silence très longtemps. Il lui fallait dire à Linton que ce n'était pas sa faute si elle n'écrivait pas. Les protestations de Nelly ne servirent de rien. Le lendemain, Cathy et Nelly se rendirent à Wuthering Heights.

Chapitre XXIII.

Arrivées à Wuthering Heights, Cathy et Nelly s'assurèrent de l'absence de Heathcliff. En effet, il n'avait pas menti en disant qu'il serait absent pour laisser Cathy tranquille avec Linton. Linton ne fut pas surpris de voir Cathy car son père lui avait annoncé sa visite. Il toussait à faire pitié et paraissait fort mal en point. Il demanda à Cathy pourquoi n'était pas venu plus tôt. Cela le fatiguait terriblement de lui écrire. Il se plaignait des domestiques car ceux-ci ne s'occupaient pas de lui. Cathy lui demanda s’il était content de la voir. Il répondit oui. Il avait été froissé du silence de Cathy et son père lui avait juré ses grands dieux qu'il était lui-même la cause du silence de sa compagne car il en était indigne. Il avait réussi à convaincre son fils que Cathy le méprisait. Cathy le rassura. Elle lui dit qu'après son père et Nelly c'était lui qu'elle aimait le plus au monde. Mais elle lui dit aussi qu'elle n'aimait pas Heathcliff. Linton lui apprit que son père s'absentait souvent pendant la période de la chasse. Il espérait qu'elle en profiterait pour venir le voir. Elle répondit que si elle pouvait obtenir le consentement de son père, elle passerait la moitié de son temps avec lui. Elle aurait voulu l'avoir pour frère. Mais comme Heathcliff avait dit à son fils que Cathy l'aimerait plus que tout au monde si elle était sa femme alors Linton dit à Cathy que c'est ce qu'il voulait. Mais elle lui dit qu'elle n'aimerait jamais personne plus que son père et qu'il arrivait qu'on haïsse sa femme tandis qu'on aimait toujours ses frères et soeurs. Linton nia qu'on pût haïr sa femme. Alors Cathy cita en exemple l’aversion de Heathcliff pour Isabella. Alors Linton lui répondit que Catherine haïssait Edgar. Dans sa fureur, Cathy ne sut que répondre.

Linton ajouta que Catherine aimait Heathcliff. C'en était trop pour Cathy. Elle lui répondit qu'elle le détestait désormais. Linton s'enfonça dans son fauteuil pour mieux goûter la rage de son adversaire. Alors Cathy poussa très fort le fauteuil et Linton tomba sur l'un des bras. Elle fondit en larmes consternée tandis que Linton se mit à tousser. Cathy était désolée de lui avoir fait mal. Il répondit qu'il passerait une nuit blanche à cause de sa toux. Il lui demanda de le laisser tranquille car il ne pouvait plus supporter son bavardage. Cathy et Nelly allaient partir quand elles entendirent un cri perçant. Linton était tombé sur le dallage de la cheminée. Cathy courut à lui en pleurant puis elle le réconforta.

Nelly le releva et le mit sur le canapé. Elle espérait que Cathy avait compris que l'état de santé de Linton n'était nullement la conséquence de l'affection qu'il portait à Cathy. Cathy lui demanda s’il le voulait pas qu'elle revienne parce qu'elle avait fait du mal. Il répondit qu'il fallait qu'elle vienne pour le soigner. Il voulait qu'elle lui chante une chanson. Cathy récita la plus longue balade qu'elle put trouver dans sa mémoire. Linton lui en demanda une autre puis une autre encore. Linton voulait que Cathy revienne mais Nelly refusa. Elle y veillerait en faisant réparer la serrure de la porte du mur qu'elle avait dû briser avec une pierre. Mais Cathy lui répondit qu'elle s'aurait escaladé le mur. Elle espérait pouvoir cajoler Linton et venir à bout de son caractère. Mais Nelly espérait qu'il ne tiendrait pas jusqu'au printemps en affirmant que ce ne serait pas une grosse perte pour sa famille. C'était une chance que Heathcliff l’ait repris car plus il aurait été traité avec douceur, plus il aurait été odieux et égoïste avec la famille Linton. Mais Cathy espérait que Linton vivrait aussi longtemps qu'elle. Nelly dit à Cathy que si elle cherchait à revenir à Wuthering Heights, elle en informerait son père.

Trois semaines durant, Nelly fut incapable de remplir sa tâche habituelle. Elle était tombée malade en revenant trempée de Wuthering Heights. Cathy s'occupa d'elle. Quand Cathy venait lui souhaiter bonne nuit, Nelly attribuait son teint vermeil au bon feu qui réchauffait la bibliothèque.

Chapitre XXIV.

Au bout de trois semaines, Nelly put quitter sa chambre et vaquer à ses occupations. Le soir, Cathy lui faisait la lecture. Mais vers 20:00, Cathy montait dans sa chambre. Le lendemain soir, Cathy manifesta plus d'impatience et le troisième soir, prétextant une migraine, elle abandonna Nelly tout à fait. Nelly trouva cette conduite étrange. Nelly découvrit le secret de Cathy. Cathy profitait de la nuit pour sortir à cheval. Quand Nelly le découvrit, elle demanda à Cathy ce qu'elle faisait. Cathy prétendit qu'elle allait jusqu'au bout du parc. Mais comme Nelly insista, Cathy fondit en larmes et se jeta au cou de Nelly. Elle était allée à Wuthering Heights chaque nuit. Elle avait pu obtenir la clé de la porte du mur grâce à Michael, le palefrenier. Elle avait prétendu que son cousin était malade et qu'Edgar ne serait pas favorable à son projet. Michael promit de l'aider à condition qu'elle lui prête des livres. Dès le deuxième soir, Linton semblait plein d'entrain. Ils avaient même joué à la balle. Elle découvrit qu'Hareton avait commencé à apprendre à lire. Mais il ne connaissait pas encore les chiffres alors elle s'était moquée de lui. Nelly lui reprocha son attitude car Hareton était son cousin au même titre que Linton. Nelly trouvait que c'était une marque d'ambition louable qu'Hareton ait envie d'égaler Linton. Elle apprit à Cathy qu'enfant Hareton était aussi vif d'esprit et aussi intelligent que l'était Cathy. Nelly souffrait de le voir maintenant méprisé à cause de Heathcliff qui l'avait traité si injustement.

Alors Cathy se mit à pleurer. Mais elle voulut se défendre en racontant qu'un soir que Linton était malade, Cathy lui avait fait la lecture. Earnshaw avait brutalement ouvert la porte puis il avait foncé droit sur Linton pour le faire basculer du canapé. Il leur avait ordonné de s'en aller en les précipitant de force dans la cuisine. Linton s'était mis à crier et à tousser. Le sang lui avait jailli de la bouche et il s'était effondré.

Earnshaw constatant le malheur qu'il avait causé se mit en devoir de transporter au premier étage Linton. Il refusa de le laisser entrer Cathy. Cathy dut attendre que l'intendante sorte de la chambre pour savoir que Linton ne tarderait pas à surmonter la crise. Cathy dit à Nelly que la brute pour qui elle semblait avoir tant de sympathie avait nié sa faute et s'était enfui quand Cathy avait menacé de tout raconter à son père magistrat. Quand Cathy reprit la route, Earnshaw émergea soudain de l'ombre pour dire que ce qui était arrivé était affreux et que cela lui faisait de la peine. Mais Cathy lui lança un coup de fouet et elle rentra au galop. Quand elle retourna à Wuthering Heights, Cathy apprit par l'intendante Zillah que Linton se remettait très bien. Mais Linton déclara que Cathy était la seule cause de tout le mal et que Hareton n'avait rien à se reprocher. Alors Cathy s'en alla incapable de répondre. Elle attendit deux jours avant de revenir pour dire à Linton que puisqu'il ne l'aimait pas et puisqu'il croyait qu'elle venait tout exprès pour lui faire du mal il valait mieux se dire adieu. Linton reconnut qu'il était indigne et mauvais et que si Cathy lui disait adieu, elle serait débarrassée de bien des désagréments. Mais il lui avoua qu'il l’aimait plus profondément que si elle méritait son affection. Alors Cathy lui pardonna. Ils pleurèrent tous les deux tous le temps qu'elle resta auprès de lui. Puis Heathcliff était revenu alors Cathy devait se contenter de voir Linton dans son petit boudoir. Elle craignait que Heathcliff écoute leurs conversations alors elle demanda à Linton de parler plus bas quand il voudrait prendre son ton acerbe car son père risquait de lui faire des reproches. Cathy dite à Nelly que si elle voulait l'empêcher de retourner à Wuthering Heights, elle ferait deux malheureux. Elle lui demanda de ne rien dire à son père. Nelly demanda un délai de réflexion.

En vérité, Nelly trouva directement  Edgar pour tout lui raconter dans les grandes lignes. Edgar se montra inquiet. Le lendemain, Cathy apprit que Nelly avait trahi sa confiance mais aussi qu'il fallait mettre un terme à ses secrètes visites.

Elle pleura et implora en vain. Elle obtint seulement de son père la promesse qu'il écrirait lui-même à Linton et lui permettrait de venir à la Grange autant qu'il lui plairait.

Peut-être n'aurait-il pas même accordé cette légère consolation s'il avait su quels étaient leurs caractères de son neveu et son état de santé.

Chapitre XXV.

Nelly avoua à Lockwood qu'un an après cette histoire, elle n'aurait jamais cru qu'elle raconterait tout cela à un étranger. Mais elle sentait bien que Lockwood était attiré par Cathy. Lockwood répondit qu'il ne se sentait pas chez lui et qu'il lui faudrait bientôt retrouver le monde agité auquel il appartenait.

Nelly poursuivit l'histoire. Cathy avait obéi aux ordres de son père. Edgar avait demandé à Nelly ce qu'elle pensait sincèrement de Linton. Il ne voulait pas lui abandonner sa fille. Nelly lui répondit que Linton était très délicat et qu'il ne ressemblait pas à Heathcliff. Si Cathy l'épousait elle pouvait avoir sur lui une grande influence.

Edgar écrivit de nouveau à Linton lui disant combien il désirait le voir. Linton répondit que Heathcliff s'opposait à ce qu'il se rendit en visite à la grange. Linton ne pensait pas mériter cette séparation alors il souhaitait qu'Edgar vienne avec Cathy à Wuthering Heights. Il voulait convaincre Edgar qu'il n'avait nullement le caractère de son père. Edgar, étant incapable d'accompagner Cathy, ne pouvait accorder au jeune homme ce qu'il demandait. L'oncle était le neveu de changer encore plusieurs lettres. Linton se plaignait toujours d'une séparation qu'il disait si pénible. Cathy chercha à obtenir de son père la permission de retrouver Linton sous la surveillance de Nelly. Avec le mois de juin, Edgar se voyait décliner chaque jour davantage. Il désirait que sa fille pût conserver la maison de ses ancêtres, ce qui ne paraissait possible que par l'union avec son héritier. Edgar ne se doutait nullement que Linton, lui aussi, s'acheminait rapidement vers la mort.

Chapitre XXVI.

Edgar, à contrecoeur, céda enfin aux supplications de sa fille. Cathy et Nelly se rendirent à au rendez-vous fixé par Linton. Il était couché sur la bruyère. Il était très pâle et avait à peine la force de marcher. Il avait l'air malade mais prétextait que c'était juste de la fatigue. Il demanda à Cathy de dire à Edgar qu'il était en bonne santé et de le remercier de l'avoir laissée venir. Linton s'endormit alors Catherine et Nelly se mirent à la cueillette des airelles. Cathy ne comprenait pas pourquoi Linton avait tenu à la voir alors qu'il était si fatigué. Elle devinait qu'Heathcliff avait obligé Linton à rencontrer Cathy. Cathy n'avait nulle envie de venir pour le simple plaisir de Heathcliff. Linton se réveilla. Il avait cru entendre son père. Cathy ne cacha pas que cette rencontre l'avait affreusement déçue. Heathcliff arriva alors Cathy et Nelly s'en allèrent. Linton était terrorisé à l'idée que son père approchait.

Chapitre XXVII.

Une semaine s'écoula au cours de laquelle l'état de santé d'Edgar s'aggrava. Il consentit de grand coeur à laisser Cathy sortir : l'espoir de ne pas la laisser seule quand il n'y serait plus lui était un réconfort. Il avait la conviction que, si Linton lui ressemblait physiquement, il devait aussi lui ressembler moralement. Linton attendait Cathy et Nelly au même endroit. Cathy lui reprocha de s'être dégagé de sa promesse. Il avait peur que si Cathy le quitte, on le tuerait. Il avait peur de son père. Il était secoué de sanglots douloureux et n'avait pas le courage d'exprimer toute sa pensée. Heathcliff les surveillait. Il se manifesta en demandant si Edgar était à l'agonie comme on le disait. Nelly confirma la rumeur. Heathcliff affirma qu'il serait reconnaissant à Edgar de mourir avant son fils. Il ordonna à son fils de se le fait. Linton essaya d'obéir mais il retomba avec un gémissement. Alors Heathcliff l'appuya contre un talus. Elle demanda à Cathy de le raccompagner à Wuthering Heights mais Cathy refusa car son père le lui avait interdit. Linton la supplia et Cathy céda. Heathcliff enferma Cathy et Nelly une fois entrés dans la maison. Avec une lueur de rage dans les yeux, Cathy lui ordonna de lui donner la clé. Heathcliff fut surpris d'une telle hardiesse. Comme il ne céda pas, Cathy lui mordit la main. Heathcliff lâcha la clé mais Cathy ne put récupérer la clé. Heathcliff la frappa. Nelly prit la défense de sa maîtresse. Il la frappa également. Cathy se mit à pleurer très fort. Linton s'était blotti dans un canapé, se félicitant sans doute de ce que les coups fussent tombés sur une autre que lui.

Heathcliff sortit pour aller préparer les chevaux. Cathy et Nelly voulurent s'enfuir mais la porte de la cuisine était fermée. Nelly demanda à Linton où voulait en venir Heathcliff. Linton répondit que son père voulait avoir épousé Cathy. Heathcliff savait que Edgar ne le permettrait pas et il craignait que son fils meurt avant alors il voulait que le mariage se fasse tout de suite. Nelly lui répondit qu'il méritait le fouet pour cette abominable trahison. Cathy refusa de rester même s'il fallait mettre le feu à cette maison. Linton supplia Cathy d'obéir à son père. Mais Cathy voulait obéir à son propre père. Il mourrait d'inquiétude si elle ne revenait pas. Heathcliff revint. Il avait fait fuir les chevaux de Cathy et de Nelly. Il ordonna à son fils de se retirer dans sa chambre. Cathy dit à Heathcliff que son père serait très malheureux si elle ne rentrait pas. Elle le supplia de la laisser partir. Elle lui promit d'épouser Linton s'il la laissait partir. Nelly affirma qu'un mariage non religieux était un crime. Heathcliff répondit qu'il se réjouissait pleinement de savoir Edgar malheureux. Cathy ne pouvait trouver meilleur argument pour demeurer sous son toit 24 ans de plus. Cathy lui répondit qu'il était cruel mais n'était pas un démon. Alors elle parla de son père et de son impossibilité de vivre sans lui. Heathcliff fut choqué qu'elle espère ainsi l'amadouer. Avec un haussement d'épaules, il lui dit qu'il la haïssait.

Edgar avait envoyé trois domestiques à la recherche de Cathy et Nelly. Heathcliff les renvoya. Cathy et Nelly ne purent contenir leur chagrin. Heathcliff leur donna l'ordre de monter dans la chambre de Zillah pour y passer la nuit. Le lendemain, on laissa sortir Cathy mais pas Nelly. Nelly resta enfermée jusqu'au soir et toute la nuit suivante et toute une autre journée encore. Pendant cinq jours, elle ne vit que Hareton lui apporter un plateau chaque matin.

Chapitre XXVIII.

Le cinquième jour, Zillah entra dans la chambre. L'intendante pensait que Nelly s'était noyée au fond de la mare du Cheval noir et Cathy avec elle. Nelly lui dit que tout cela était une histoire inventée par Heathcliff. Zillah lui répondit que ce n'était pas Heathcliff qui était à l'origine de cette rumeur car tout le village en parlait. Heathcliff avait donné l'ordre de libérer Nelly. Elle trouva Linton étendu sur son canapé. Elle lui demanda où était Cathy. Il répondit qu'elle était à l'étage et qu'elle ne s'en irait pas. Il venait de se marier avec elle. Heathcliff avait dit à son fils que Cathy souhaitait sa mort afin d'hériter de sa fortune. Linton ne voulait donc pas qu'elle rentre chez elle. Nelly lui rappela ce qu'avait fait Cathy pour lui l'hiver dernier. Elle lui reprocha de n'avoir nulle pitié pour les souffrances de Cathy. Il répondit qu'il ne supportait pas d'entendre Katy pleurait sans cesse. Alors il avait demandé à son père d'intervenir et Heathcliff avait menacé Cathy de l'étrangler si elle ne se taisait pas.

Heathcliff était dans la cour avec le Dr Kenneth, d'après lequel Edgar était bel et bien mourant. Linton était très content car il se voyait déjà hériter de la Grange. Linton n'arrêtait pas de se plaindre à propos de Cathy et il avait fait intervenir son père qui avait battu et renversé à terre Cathy. Linton n'avait que faire de la souffrance de Cathy. Il la trouvait odieuse, à pleurer continuellement et il avait peur d'elle.

Nelly rentra à la Grange. Elle trouvait plus sage d'envoyer des hommes de la Grange. Edgar attendait la mort dans la tristesse et la résignation. Il murmura le nom de Cathy. Nelly le rassura en lui disant que Cathy était en bonne santé et serait à la Grange le soir même. À cette nouvelle, Edgar se dressa à demi pour chercher des yeux sa fille et retomba évanoui.

Des qu'il revint à lui, Nelly lui raconta comment elles avaient été attirées par Linton pour y être gardées captives.

Mais elle ne parla pas de la mentalité d'Heathcliff ni de l'état de Linton dans son souci de n'ajouter nulle amertume nouvelle à Edgar.

Edgar, sentant aussitôt que le but de son ennemi était de s'approprier ses biens personnels, jugea bon de faire modifier son testament : au lieu de laisser à Cathy la libre disposition de sa fortune, il décida de la remettre entre les mains de mandataire, pour que Cathy en fasse elle-même usage de son vivant, et qu'après sa mort tout revienne à ses enfants si elle en avait.

Ainsi, Heathcliff ne serait pas en possession de cette fortune si Linton mourait. Nelly envoya un domestique chercher le notaire et quatre autres domestiques munis d'armes pour exiger de Heathcliff la libération de Cathy. Le notaire, Mr Green avait des affaires urgentes à régler dans le village mais promit de passer à la Grange dans la soirée. Les quatre autres domestiques rapportèrent la nouvelle que Cathy était trop malade pour quitter sa chambre. Heathcliff ne leur avait même pas permis de la voir. Nelly leur fit le reproche de leur crédibilité et se promit d'envoyer toute une troupe s'il le fallait.

Mais dans l'après-midi, Cathy revint. Elle demanda si son père était encore en vie. Nelly lui répondit oui. Elle monta voir son père. Edgar fixa sur Cathy ses grands yeux dilatés de bonheur. Il dit à Cathy qu'il s'en allait vers sa femme et affirma à sa fille qu'elle viendrait les retrouver un jour.

C'est dans cette extase qu'il rendit le dernier soupir, sans lutte. Cathy ne pleura pas. Toute la nuit et toute la matinée suivante elle veille à son père. Le lendemain, le notaire arriva mais était passé avant prendre des instructions auprès d'Heathcliff. Ainsi s'expliquait son retard. Mr Green pris sur lui de tout organisait. Il prétendit même user de l'autorité dont on l'avait imparti pour exiger qu'Edgar fut enterré, non auprès de sa femme, mais dans l'église, avec les siens. Le testament, heureusement, s'y opposait et Nelly protesta très fort contre sa violation éventuelle.

Cathy raconta à Nelly comment Linton avait enfin consenti à courir le risque de lui accorder sa liberté. Elle était passée par la fenêtre de la chambre de sa mère, se laissant glisser au sol en s’aidant des branches du sapin tout proche. Son complice n'avait favorisé sa fuite que par de timides subterfuges.

Chapitre XXIX.

Après l'enterrement, Cathy et Nelly étaient dans la bibliothèque et songeaient à Edgar. Sans prendre la peine de frapper ni de s'annoncer, Heathcliff arriva tout droit jusque dans la bibliothèque. Cathy, en le voyant, se leva d'un bond, prête à quitter aussitôt la pièce. Heathcliff l'en empêcha. Il était venu la chercher pour la ramener chez lui. Il espérait qu'elle serait une fille soumise et qu'elle encouragerait plus son fils à la désobéissance. Il avait assommé son fils après avoir découvert la fuite de Cathy. Heathcliff léguait à Cathy toute son autorité envers son fils.

Nelly lui demanda pourquoi il n’envoyait pas Linton à la Grange puisque de toute façon il les haïssait autant l'un que l'autre et que son fils ne lui manquerait pas. Heathcliff répondit qu'il cherchait un locataire pour la grange et il tenait à voir ses enfants auprès de lui. Cathy répondit que malgré tous ses efforts, il n'avait pas réussi à détruire son affection pour Linton. Elle mettait au défi de me toucher en sa présence. Cathy savait que Linton était mauvais par nature puisqu'il était le fils Heathcliff mais elle était heureuse d'être meilleure que lui afin de lui pardonner. De plus elle savait que Linton l'aimait. Elle le voulait pas être à la place de Heathcliff parce qu’elle savait que personne ne le pleurerait après sa mort.

Nelly demanda la permission de prendre à Wuthering Heights la place de Zillah et de lui abandonner la sienne mais Heathcliff refusa. Il annonça à Cathy qu'il avait trouvé le sacristain qui creusait la fosse d'Edgar et il avait soulevé le couvercle du cercueil de Catherine pour regarder son visage et c'était toujours bien le sien. Heathcliff avait soudoyé le fossoyeur pour qu'il écarte Linton le jour où Heathcliff giserait là à son tour.

Nelly lui reprocha d'avoir troublé le repos des morts. Heathcliff s'en moquait. Tout ce qu'il souhaitait, c'était s'assurer sa place auprès de Catherine.

Heathcliff pensait que c'était Catherine qui le troublait depuis 18 ans, sans répit, sans remords. La veille au soir, pour la première fois, il s'était endormi tranquille et avait rêvé qu'il dormait auprès de Catherine pour son dernier sommeil. Après sa mort, il avait supplié Catherine sans cesse de lui revenir, en esprit. Le soir de son enterrement, Heathcliff avait déterré le cercueil de Catherine car il avait senti sa présence sur le sol. Après quoi, il avait comblé la fosse et il était rentré chez lui. Elle se montra à lui par la suite telle qu'elle avait souvent été dans la vie, diabolique. Heathcliff avait parcouru la lande dans l'espoir de la retrouver. Quand il couchait dans sa chambre, Cathy apparaissait derrière la fenêtre ou entrait dans la pièce dès qu'il avait les yeux fermés. Et aussitôt qu'il les rouvrait, elle n'était plus là. Maintenant qu'il l’avait vue, il se sentait un peu plus en paix.

Heathcliff ramena Cathy Wuthering Heights. Elle l'embrassa Nelly avant de partir et lui demanda de venir la voir.

Mais Heathcliff l'en découragea.

Chapitre XXX.

Nelly avait tenté de revoir Cathy mais Joseph l'en avait empêchée. Zillah lui avait donné des nouvelles de sa maîtresse. Cathy avait réclamé un médecin pour son mari. Heathcliff avait refusé. Il ne voulait pas dépenser un denier pour son fils. Cathy avait demandé de l'aide auprès de Zillah qui avait refusé. Un soir, Cathy demanda à Zillah de prévenir Heathcliff que son fils était en train de mourir. Quand Heathcliff vit son fils mort, il demanda à Cathy ce qu'elle éprouvait. Elle répondit que son mari était en paix et qu'elle était libre. Mais elle se sentait attirée par la mort. C'est la faute deux Heathcliff qui avait si longtemps laissé Cathy seule pour lutter contre la mort.

Le lendemain, Cathy était malade. Quand Heathcliff l’apprit, il souhaite qu'elle le reste jusqu'à ce qu'on ait enterrée. Cathy resta deux semaines dans sa chambre. Heathcliff y monta une fois pour lui montrer le testament de Linton. Celui-ci avait légué à son père la totalité de ses biens en même temps que ceux qui avaient appartenu à Cathy. C'était sous la menace que Linton avait rédigé cet acte pendant que Cathy était auprès de son père.

Un dimanche, alors que Heathcliff était à la Grange, Cathy était descendue à la bibliothèque.

Elle voulut prendre des livres mais n'y arrivait pas. Alors Hareton l'aida. Il en profita pour lui caresser les cheveux. Cathy était dégoûtée. Alors Hareton recula. Hareton voulut que Cathy lui fasse la lecture mais elle refusa. Elle n'avait rien à leur dire à lui et à Zillah. Quand elle aurait donné sa vie pour une seule bonne parole, ils l’avaient tenue à l'écart. Hareton marmonna un juron. L'hiver s'installa et malgré sa fierté, Cathy dut condescendre à accepter la compagnie de Hareton et de Zillah.

En apprenant cela, Nelly pensait que le seul remède était que Cathy se remarie.

Ainsi se termina le récit de Nelly. Lockwood avait l'intention d'annoncer à son propriétaire son envie de passer à Londres les six prochains mois. Il ne tenait nullement à rester ici un second hiver.

Chapitre XXXI.

Lockwood se rendit à Wuthering Heights. Hareton lui ouvrit. Heathcliff n'était pas là. Cathy préparait le repas et avait l'air plus morose, plus sombre. Elle ne répondit pas au salut de Lockwood. Lockwood lui remit un mot de Nelly. Cathy jeta le papier par terre. Aussitôt, Hareton s'en empara avec l'intention de le donner à Heathcliff. Alors Cathy se mit à pleurer et Hareton finit par lui rendre le mot. Elle le parcourut et questionna Lockwood sur la Grange. Lockwood lui répondit que Nelly ne s'était jamais lassée de parler d’elle et de faire son éloge. Alors Cathy annonça qu'elle répondrait à la lettre si elle le pouvait. Mais Heathcliff ne lui avait même pas laissé de quoi écrire ni de quoi lire. Il avait détruit tous les livres. Cathy avait découvert une provision de livres cachés dans la chambre d'Hareton. Elle pensait que c'était peut-être la jalousie d'Hareton qui avait conseillé Heathcliff de détruire les livres de Cathy. Earnshaw rougit d'entendre sa cousine dévoiler son secret et bégaya quelques paroles de protestation. Lockwood prit la défense d'Hareton en disant que celui-ci désirait probablement augmenter la somme de ses connaissances et qu'il n'était pas jaloux de Cathy mais au contraire stimulé par le savoir de celle-ci.

Cathy ne voulait pas qu'Hareton profane les livres que d'autres souvenirs lui rendaient sacrés. Alors Hareton quitta la pièce pour revenir avec les livres qu'il avait cachés dans sa chambre et les offrit à Cathy. Cathy refusa car dorénavant ces livres lui rappelleraient Hareton. La mesure était comble pour l'amour-propre de Norton. Il gifla Catherine. Après quoi, il ramassa les livres et les jeta au feu avec une expression de douleur. Hareton s'en alla. Heathcliff le vit sortir et lui demanda ce qui se passait mais Hareton ne voulait pas le lui dire. Lockwood trouvait que Heathcliff avait maigri. Dès qu'elle le vit, Cathy s'échappa dans la cuisine. Heathcliff dit à Lockwood qu'il s'était demandé plus d'une fois ce qui l'avait amené ici. Lockwood répondit que c'était quelque caprice futile. Il annonça son départ pour Londres. Heathcliff comprit que Lockwood en avait assez de cet exil. Heathcliff ne voulait pas lui rembourser les loyers que Lockwood avait payés d'avance. Mais ce n'était pas l'intention de Lockwood. Alors Heathcliff l'invita à déjeuner. Cathy resta dans la cuisine avec Joseph. À force de vivre parmi les misanthropes, elle n'appréciait sans doute pas la société des gens plus raffinés.

Avec Heathcliff sombre et taciturne d'un côté et Hareton complètement muet de l'autre, Lockwood trouva le repas assez pénible. Il voulut revoir Cathy une dernière fois mais Hareton reçut l'ordre d'amener son cheval et Heathcliff l'accompagna jusqu'au seuil.

Chapitre XXXII.

1802.

Lockwood vint à passer, sans s'y attendre, à moins de 15 milles de Gimmerton. L'envie le prit brusquement de revoir Thrushcross Grange. Il se rendit à la Grange avant le coucher du soleil. Sous le portail, une petite fille d'une dizaine d'années tricotait tandis qu'une vieille femme fumait une pipe avec recueillement. Il demanda à la vieille femme si Mrs Dean habitait ici.

Ele lui répondit que Nelly habitait à Wuthering Heights. Lockwood demanda s'il pouvait loger à la Grange. Quand il prononça son nom, la vieille femme fut bouleversée. Lockwood se rendit à le Wuthering Heights. Il y trouva Cathy qui était en train d'apprendre à lire à Hareton. Mais il ne les interrompit pas. Il se mordit les lèvres de dépit, à la pensée qu'il avait laissé échapper sa chance et qu'il lui fallait se contenter de contempler cette souriante beauté. Il se rendit dans la cuisine où il trouva à Nelly occupée à coudre.

Joseph était à côté d'elle et lisait la Bible. Nelly apprit à Lockwood que Zillah avait quitté la maison et Heathcliff l'avait priée de venir la remplacer. Heathcliff était mort depuis trois mois.

Nelly offrit une bière à Lockwood et lui raconta comment mourut Heathcliff. Deux semaines après le départ de Lockwood, Nelly fut appelée à Wuthering Heights. Elle avait été bouleversée de voir à quel point Cathy avait changé. Heathcliff avait fait venir Nelly parce qu'il ne pouvait plus supporter la vue de Cathy. Nelly devait donc adopter le petit salon où elle garderait Cathy auprès d'elle. Nelly réussit peu à peu à apporter de la Grange en cachette, des livres et des bibelots auxquels Cathy était attachée. Cathy ne tarda pas à se montrer irritable et nerveuse. Elle n'avait pas le droit de sortir du jardin et piaffait de se voir retenue dans un espace aussi réduit. Nelly ne pouvait pas rester tout le temps auprès d'elle et Cathy souffrait de la solitude. Cathy s'en prenait à Hareton et lui faisait des remarques sur sa stupidité et son oisiveté. Nelly conseilla à Cathy d'arrêter d'ennuyer Hareton au risque de se faire renvoyer dans sa chambre par Heathcliff. Cathy avait compris pourquoi Hareton ne voulait plus lui parler. Il avait peur qu'elle se moque encore de lui alors elle lui donna un livre. Il jeta le livre vivement à terre en menaçant de lui briser le cou si elle ne se tenait pas tranquille. Alors Cathy laissa le livre dans le tiroir de la table et partit se coucher. Cathy se reprocha, par ses sarcasmes, d'avoir découragé les efforts d'Hareton.

Heathcliff devenait de plus en plus misanthrope et il chassa Hareton de la salle où il se tenait lui-même. Au début de mars, Hareton s'était blessé avec son fusil alors qu'il se promenait dans la campagne. Cette blessure le retint quelques temps prisonniers à la cuisine. Alors Cathy lui proposa qu'ils soient vraiment cousins s'il n'était pas trop fâché contre elle. Mais il grommela. Alors elle lui fit comprendre qu'elle n'avait nulle intention méprisante. Mais Hareton ne supportait pas son orgueil et ses moqueries. Nelly prit la défense de Cathy. Elle encouragea Hareton à accepter Cathy pour compagne.

Mais il était persuadé qu'elle le détestait. Cathy aussi pensait qu'il la détestait. Mais il lui avoua qu'il avait pris 100 fois sa défense contre Heathcliff. Alors elle le remercia et lui pria de la pardonner. Elle lui tendit la main. Après quelques instants d'hésitation, elle se baissa pour l'embrasser. Après cela, il ne voulut pas laisser voir son visage. Cathy demanda à Nelly de porter à Hareton un des livres qu'elle préférait. De plus, si Hareton était d'accord Cathy lui apprendrait à lire correctement et s'il refusait, elle s'enfermerait dans une chambre et ne le taquinerait plus jamais. Cathy supplia Hareton de lui pardonner. Mais il avait peur qu'elle ait honte de lui toute sa vie. Cathy insista avec un angélique sourire. Nelly ne put entendre ce qu'ils se dirent. Elle vit leurs visages rayonnants penchés sur la page du livre accepté. Elle ne doutait pas qu'un pacte eut été conclu : les ennemis étaient désormais des alliés jurés.

Leur intimité se développa rapidement. Ils mirent tant de persévérance, l'un à donner son affection et à mériter l'estime, l'autre à prodiguer à la fois affection et estime, qu'enfin ils réussirent. Nelly dit à Lockwood qui n'était pas très difficile de gagner le coeur de Cathy mais elle était heureuse que Lockwood ne l'ait pas tenté car son plus cher désir était de voir s'unir Cathy et Hareton.

Chapitre XXXIII.

Nelly s'aperçut très vite qui lui serait désormais impossible de garder près de lui sa protégée. Cathy exerçait une véritable influence sur Hareton. Hareton avait gâché les cassis auxquels Joseph tenait comme à la prunelle de ses yeux simplement parce que Cathy avait décidé de faire une plate-bande en leur milieu.

Joseph réveilla à Heathcliff que Cathy avait détérioré son jardin et qu'elle avait ensorcelé Hareton. Hareton essaya de se défendre et Cathy avoua que c'était sa faute. Heathcliff se mit en colère alors Cathy menaça de dire tout ce qu'elle savait de lui à Hareton. Heathcliff parut un instant décontenancé puis se leva avec une attitude menaçante. Mais Cathy lui dit que s'il la touchait, Hareton la défendrait. Heathcliff ordonna Hareton de quitter la pièce. Il prit Cathy par les cheveux. Hareton attentat de la dégager. Alors Heathcliff saisit le bras de Cathy et la regarda droit dans les yeux. Il menaça de la tuer si elle continuait de le provoquer. Il menace à Hareton de le renvoyer s'il continuait d'écouter Cathy.

Le lendemain, Cathy propose à Hareton de lui faire des révélations sur la conduite d'Heathcliff à l'égard de son père à lui mais Hareton refusa d'écouter car il ne supporterait pas de voir dénigrer Heathcliff et il voulait continuer de le soutenir. Alors Cathy évita les reproches et les critiques à l'égard de son beau-père.

Les qualités naturelles de droiture, d'ardeur et d'intelligence, jusqu'alors étouffées chez Hareton eurent vite raison de l'avilissement dans lequel il avait été tenu. Cathy et Hareton avaient les mêmes yeux, ceux de Catherine Earnshaw. C'est ce qui désarma Heathcliff.

Heathcliff avoua à Nelly avoir perdu la faculté de savourer la destruction des descendants de ses ennemis. Il se désintéressait de la vie de tous les jours. À force de se renfermer sur lui-même, il était tenté de communiquer son état d'esprit à l'un de ses semblables. Il voyait en Hareton une personnification de sa jeunesse. Il continuait d'être poursuivi par l'image de Catherine. Le monde tout entier lui rappelait sinistrement qu'elle fut et qu'il l'avait perdue.

Hareton était le spectre de son amour immortel, de ses efforts désespérés pour faire valoir ses droits, de son avilissement, de son orgueil, de son bonheur, de son angoisse.

Il n'avait qu'un seul désir et il était tout entier accaparé par l'attente de son accomplissement.

Chapitre XXXIV.

Heathcliff évita de rencontrer les autres durant les repas. Il lui répugnait de céder ouvertement à ses sentiments. Un soir, il descendit dans le jardin. C'était en avril ; il faisait beau et assez chaud. Quand il vit Cathy, il lui demanda de disparaître aussi vite que possible. Cathy avait remarqué qu'il semblait très agité et presque joyeux.

Le soir, Nelly trouva Heathcliff dehors et elle lui conseilla de rentrer car le temps était humide. Il voulait qu'on le laisse tranquille.

Comme il avait toujours une espèce de sourire, Nelly lui demanda des explications. C'était la faim qui l'excitait. Il demanda à Nelly qu'elle prévienne Hareton et Cathy de ne pas se montrer devant lui. Nelly voulu savoir où il avait passé la nuit dernière et il répondit qu'il était aux portes de l'enfer. Mais à présent il se sentait en vue de son paradis. Le soir, Nelly alla lui porter une chandelle et son souper et elle le trouva appuyé contre le rebord d'une fenêtre ouverte. Nelly fut effrayée car Heathcliff affichait un sourire et une pâleur mortelle.

Elle fit tomber sa chandelle alors Heathcliff lui ordonna d'en chercher une autre. Nelly demanda à Joseph d'apporter une chandelle à Heathcliff et de lui rallumer son feu.

Heathcliff ne voulait toujours pas manger. Nelly dormit d'un sommeil agité dans lequel elle assistait à la mort de l'enterrement de Heathcliff.

Le lendemain, Heathcliff paraissait plus agité encore que la veille. Nelly voulut lui donner à manger mais il ne fit nulle attention à elle et continuait de sourire. Alors Heathcliff lui demanda s'ils étaient seuls. Nelly comprit que Heathcliff regardait quelque objet qui se déplaçait à en croire la mobilité de son regard et qui semblait lui procurer à la fois beaucoup de plaisir et de chagrin. Nelly lui reprocha ses jeûnes prolongés. Mais Heathcliff s'énerva et sortit dans le jardin. Il rentra après minuit. Au lieu de se coucher, il s'enferma dans la salle du rez-de-chaussée.

Troublée de 1000 pressentiments, Nelly se leva et descendit. Elle trouva Heathcliff arpentant la pièce qui prononçait des paroles sans suite évoquant Catherine. Nelly lui demanda s'il avait besoin d'une chandelle mais il n'avait nulle intention de monter dans sa chambre. Il demanda à Nelly d'allumer le feu. Il annonça qu'il allait faire chercher le notaire Green car il avait besoin de renseignements. Il voulait rédiger son testament et il ne savait pas comment léguer ses biens. Il ne pensait pas avoir commis d'injustices et il ne voulait se repentir de rien. Alors Nelly lui expliqua que depuis l'âge de 13 ans, il menait une existence d'égoïste et de païen. Elle lui conseilla de demander à un pasteur de venir lui expliquer à quel point il s'était égaré du chemin du Ciel. Il lui était reconnaissant de lui rappeler comment il entendait être enterré. Il demanda à Nelly de veiller à ce que le fossoyeur exécute ses ordres quant à la place des deux cercueils. Mais il n'avait nul besoin d'un pasteur ni de discours. Il pensait avoir atteint son paradis et celui des autres n'avait pour lui ni valeur ni attrait.

Nelly fut bouleversée par tant d'indifférence et d'impiété. Elle avait peur que la sépulture religieuse lui soit refusée.

Dans l'après-midi, Heathcliff demanda à Nelly de lui tenir compagnie. Mais elle refusa à cause de son attitude qui lui faisait grand-peur. Le soir, il alla s'enfermer dans sa chambre. Il parla tout seul. Nelly demanda à Hareton d'aller chercher le docteur Kenneth.

Mais Heathcliff refusa d'ouvrir sa porte et déclara qu'il allait mieux. Le docteur dut s'en aller.

Il avait dormi la fenêtre ouverte alors qu'il avait plu toute la nuit. Alors Nelly alla voir. Elle le trouva coucher sur le dos. Il semblait sourire. Il était mort. Elle voulut lui fermer les yeux mais ce fut impossible. Hareton veilla toute la nuit près du corps en versant des larmes de regret sincère. Le Dr Kenneth hésita pas se prononcer sur la nature du mal dont Heathcliff était mort. Il fut enterré selon ses désirs, au grand scandale de tout le voisinage. Nelly et Earnshaw assisté du sacristain se rendirent à l'enterrement. Hareton, le visage baigné de larmes, plaça lui-même des mottes d'herbes fraîches sur la terre brune. Certains paysans affirment avoir rencontré Heathcliff près de l'église et d'autres sur la lande.

Un jour, Nelly rencontra un petit garçon qui conduisait un mouton et deux agneaux près de la Grange. L'enfant pleurait à faire pitié. Nelly lui de demanda pourquoi il pleurait et l'enfant répondit qu'il avait vu Heathcliff avec une femme. Nelly n'aimait pas se trouver seule dehors après la tombée de la nuit et elle n'aimait pas rester seule dans cette sinistre maison. Elle serait bien contente quand Cathy et Hareton iraient s'installer à la Grange.

Ils allaient bientôt se marier.

Wuthering Heights serait occupé par Joseph avec un jeune domestique.

Lockwood chercha les trois pierres tombales sur le coteau proche de la lande. Il y avait celle d'Edgar, celle de Catherine et celle de Heathcliff. Il s'étonnait qu'on pût croire agité le sommeil de ceux qui reposaient en terre si paisible.

 

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05 avril 2020

La sphère d'or (Erle Cox)

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Ce roman de science-fiction publié pour la première fois en 1929 dans une collection de romans policiers « Le Masque » avait longtemps été introuvable dans notre pays car l'éditeur anglais et le traducteur français avaient depuis longtemps disparu. Une véritable enquête policière menée à Paris, à Mâcon, à Melbourne, à Londres finit par lever cette impossibilité. Le roman fut republié en 1974 dans la série « l'aventure insensée ».

Prologue.

Un homme était assis à une table dans ce qui paraissait être un vaste laboratoire de physique. Un grand aquarium était posé sur la table. L'homme avait des yeux gris, froids, pénétrants, d'où toute émotion humaine semblait bannie.

Chaque élément du visage, jusqu'au menton dur, irradiait la puissance.

Devant sa maison, s'étendait une large vallée à travers laquelle serpentait un fleuve. Au-delà encore, s'élevait un vaste bâtiment en forme de sphère, calé sur une base cubique. L'homme était absorbé par son travail et il ne vit pas arriver une femme à l'air viril et peu engageant. Après s'être assise, elle resta quelques instants à méditer en considérant l'homme au poisson. Puis elle se tourna vers son propre travail, ses mains s'affairant sur un mécanisme qui lui faisait face.

Un grand disque sombre dominant la table s'éclaira d'une lueur jaune à travers laquelle des lignes de symboles étranges se déplaçaient. La femme le regardait en prenant des notes. Le silence fut brisé par le son clair d'une cloche. Le disque vira du jaune au bleu. Il fut couvert de symboles mouvants. La femme les observa avec soin puis, au second coup de cloche, elle éteignit la lumière. Elle demanda à Andax combien de temps il faudrait pour découvrir les capacités du cerveau du poisson. Il ne répondit pas.

La femme pivota vers un large écran sur le cadre intérieur duquel saillaient plusieurs rangées de voyants lumineux. Elle enfonça un petit bouton sur la table. Elle fit un appel général par ordre du conseil suprême. La femme s'appelait Hiéranie, elle était directrice de la station géophysique centrale. Elle annonçait que les stations polaires d'observation avaient remarqué une déviation régulière et progressive de la stabilité terrestre. La durée de vie estimée de la planète était de 43 jours. Elle sermonna un homme qui avait répondu tardivement à son appel. Andax lui reprocha de ne l'avoir pas exécuté purement et simplement. Elle dit à Andax qu'elle ne voyait pas l'intérêt d'exécuter quelqu'un sachant qu'ils seraient tous morts dans 43 jours.

Elle reprocha à Andax d'avoir le même sang-froid que le poisson. Il répondit que tous les maux qui avaient obsédé l'humanité provenaient de l'influence féminine qui avait distrait le Créateur lorsqu'il avait engendré l'univers. Elle lui répondit que quelque part dans ce monde devait exister une femme qui ne concevait pas que son bonheur ne tienne le seul fait que lui-même soit célibataire. Une autre femme entra dans le laboratoire. Elle s'appelait Marnia. Elle parcourut les dates d'Hiéranie. Hiéranie reprocha à Andax de lui avoir proposé de greffer à son cerveau  un lobe du précieux cerveau de son frère. Elle avait refusé. Malgré cela, il lui proposait encore cette opération. Elle refusa encore. Elle ne voulait pas terminer sa vie avec un esprit semblable au sien ou à celui de son frère. Andax lui apprit que si elle acceptait l'opération, elle serait désignée pour occuper la troisième sphère. En effet, sur les trois sphères, une devait être occupée par une femme comme le Conseil en avait décidé.

Hiéranie répondit que les sélectionneurs avaient déjà proposé Marnia au Conseil. Andax répondit que Marnia était amoureuse et le Conseil ne voudrait pas emporter jusqu'au Nouveau Monde une complications sentimentale.

Marnia ne voulait pas supporter de survivre en abandonnant Davos. Elle avait envoyé une supplique au Conseil. Le conseil venait d'admettre cette supplique.

Davos entra. Il espérait pouvoir partir avec Marnia. Il annonça que le Conseil Suprême était en pleine session. Andax et Hiéranie allaient être convoqués. Andax lui demanda si l'assignation des sphères avait été décidée et il répondit qu'Hiéranie avait été désignée pour la sphère numéro 1, Andax pour la sphère numéro 2 et Mardon la sphère numéro 3.

Davos leur expliqua que la sphère numéro 1 serait scellée le lendemain. Mardon devait partir le soir même en direction de la troisième sphère. Le comité avait estimé que 27 millions d'années s'écouleraient avant que la planète ne soit à nouveau mûre pour une civilisation humaine intelligente. Hiéranie pensait que si elle s'en sortait cela en voudrait la peine.

Marnia n'enviait pas Hiéranie et Andax. Davos remarqua que le seul risque était que les sphères ne résistent pas à la tension de l'écrasement final. Andax espérait pouvoir découvrir un nouveau Monde avec lequel jouer, un monde à modeler selon ses yeux.

Un instant plus tard, quelqu'un envoyé par le Conseil Suprême annonça à Andax et Hiéranie qu'ils devaient se rendre au Conseil sans délai. Davos et Marnia les accompagnèrent.

Andax, Hiéranie, Mardon se présentèrent devant le Conseil. Le président s'adressa à eux. Il leur annonça que, dans l'espoir que toutes les réalisations de leur race en vue du bonheur de l'humanité ne disparaissent totalement, ils avaient conçu un projet dans lequel ils espéraient transmettre la sagesse de leur espèce à celle qui, dans l'abîme des temps, pourrait suivre.

Il les conjura de se retirer en paix, et sans perdre l'honneur, s'ils ne se sentaient pas à la hauteur de cette tâche. Tous les trois acceptèrent d'assumer la mission. Le président leur imposa de reconnaître que toute déviation dans la voie de l'honneur amènerait sur eux sa propre peine infamante et il leur ordonna de suivre en tout les lois de leur race dans lesquelles ils avaient été élevés. Dans l'accomplissement du devoir qu'ils allaient assumer, il ne devait y avoir aucune pensée égoïste. Il leur demanda de s'agenouiller. Ils obéirent. Il leur fit prêter serment. Le président éleva ses mains en une bénédiction.

 

 Chapitre premier.

 

Bryce était à la recherche d’Alan Dundas. Il le trouva devant sa véranda en train de creuser alors qu'il faisait 45°. Dundas se considérait comme « veuf » car sa femme de ménage venait de l'abandonner. Dundas habitait une ferme. Il possédait une collection de livres qui remplissait la majeure partie des deux murs de la pièce principale. C'était surtout des biographies, des mémoires, de l'histoire mais très peu de livres de fiction. Il invita Bryce à manger des frites avec des oeufs et du jambon.

Bryce avait environ 20 ans de plus que Dundas, malgré leur profonde amitié, il se sentait fier d'un homme capable de se respecter lui-même un tel point. Il savait que Dundas ne se livrerait jamais un acte pervers ou méprisable pour la seule raison qu'il se raserait chaque jour, même en plein désert. Ceci à cause de ce qu'il pensait de lui-même et non de ce que les autres pouvaient penser de lui. Bryce avait longtemps été le tuteur de Dundas.

Dundas avait renoncé à une carrière d'avocat. Il ne regrettait rien. Il aimait la solitude. Il aimait vivre dans sa carrière d'argile abandonnée. Il creusait un abreuvoir pour ses chevaux car le fleuve était à 1 km de sa maison. Bryce lui demanda pourquoi il ne se mariait pas.

Dundas ne voulait pas proposer à une jolie fille de vivre dans cette solitude même si elle était d'accord. De plus il lui faudrait agrandir sa maison. Dundas avait reçu George MacArthur chez lui pendant une semaine.

MacArthur après être parti de chez Dundas s'était imbibé de liqueurs assorties et avait opéré une descente avec quelques amis dans un bar. Il avait placé une serveuse sur une chaise en la faisant passer pour une déesse et il la faisait adorer sous les espèces de la chaste Diane. Il avait poussé ses amis à boire en son honneur. Bryce quitta Alan en lui proposant de l'inviter chez lui.

Si la providence qui ferme nos yeux sur l'avenir avait écarté des yeux de Bryce son voile une minute, il serait resté et n'aurait pas quitté son ami mais il était un simple mortel et s'écarta, inconscient, de la voie que foulaient les pieds d'Alan.

Chapitre II.

Doris, la femme de Bryce, demanda à son mari pourquoi il avait voulu savoir pourquoi Alan ne se mariait pas. Bryce lui répondit que Dundas lui avait avoué qu'il était déjà marié. Il prétendit même que Dundas avait six femmes et plusieurs centaines de concubines Doris avait compris que son mari plaisantait et le lui reprocha. Alors Bryce lui expliqua que Dundas avait mal pris son idée quand il lui avait suggéré de se marier.

Doris avait invité Marian Seymour le dimanche suivant pour la présenter à Dundas. Elle espérait que Dundas pourrait raccompagner Marian chez elle.

Dundas était troublé par la proposition que lui avait faite Bryce. Il n'arrêtait pas de penser au mariage qui lui a été suggéré.

Il continua de creuser. Il fut surpris de voir son pic brisé. Il inspecta l'endroit où le coup avait produit ce résultat. Il jura alors du fond du coeur. C'était un rocher. Dundas était intrigué. Il continua de dégager la surface. Il s'arrêta à peine pour manger. Il retourna aussitôt au travail. Il brisa un marteau. La pierre qu'il venait de frapper ne montrait aucune marque d'aucune sorte. Il éprouva le besoin de reprendre ses esprits et se mit à jouer du violon car la musique avait le pouvoir d'adoucir ses ennuis. Il songeait au rocher qui n'en était pas un. Il se demandait comment ce supposé rocher pouvait être dû à l'industrie humaine et non pasà la nature alors qu'il l'avait trouvé dans un sol vierge.

 

Chapitre III.

Le lendemain, Dundas reprit son travail avec un intérêt qu'il n'avait jamais ressenti. L'objet qu'il avait commencé à déterrer était de couleur rouge terne avec une surface lisse et avec une forme symétrique. Dundas pensait avoir découvert le sommet d'une construction cylindrique qui s'achevait en un dôme presque plat. Cette construction semblait être faite d'un ciment incroyablement dur. Il se remit au travail avec une intense curiosité car il voulait résoudre le mystère qu'il avait déterré. Le sol qu'il creusait était vierge. En Europe, une telle découverte aurait révélé les restes d'une civilisation éteinte. Mais ici, c'était l'Australie, le pays même où la notion d'histoire n'existe pas, le seul pays au monde sans passé.

Il voulait résoudre le mystère par lui-même et il était satisfait à l'idée que sa propriété était si éloignée des grands chemins. Ses opérations ne restaient guère d'être épiées. Au bout de quelques jours, Alan dégagea une première fente dans un mur. Il recouvrit sa découverte avec soin par des planches sur lesquelles il étendit un peu de terre.

Le lendemain Alan se rendit au magasin principal de la ville. Il commanda du bois d'oeuvre et de la tôle. Sur le chemin du retour il ne vit personne. Il espérait rencontrer par hasard la femme dont il était secrètement amoureux. C'était Marian Seymour. Alors il retourna à son travail. Il avait appelé sa découverte « ça ». Tous ses sens lui disaient qu'il était au bord de l'inconnu. Rien de ce qu'il avait brouté au cours de ses lectures éclectiques ne correspondait aux faits. Dans l'après-midi, le fourgon de Gaynor arriva avec les matériaux commandés. Alan fit décharger la charrette loin du lieu de son travail. Il ne voulait pas prendre de risques. Il restait déterminé à achever cette tâche sans l'aide de quiconque. Il travailla jusqu'à la nuit. Il dû admettre que sur le plan de l'art architectural, l'édifice qu'il venait d'ériger n'était même pas digne de mépris et qu'un apprenti charpentier eut ricané devant l'ouvrage. Cette structure était certes affreuse mais suffirait à son objectif.

Le lendemain samedi, il travailla avec la ténacité du castor. Il avait oublié sa visite hebdomadaire à Glen Cairn. Le soir, son opiniâtreté fut récompensée par un enclos presque achevé entourant sur une hauteur de 3 m l'excavation. Ainsi, le plus curieux visiteur n'aurait pas l'idée de fouiller ce qui avait toutes les apparences d'un débarras pour les outils.

Chapitre IV.

Dundas accorda une journée libre. Il repassa des vêtements et s'habilla tout en blanc. Il se rendit à Glen Cairn. Sur le chemin, il croisa Bryce qui allait en voiture chercher l'autre invitée.

Alan fut reçu à la banque par Doris seule. Bryce présenta Marian a Alan. Mariait lui demanda pourquoi il n'était pas venu jouer au tennis la veille avec le club de la ville. Il répondit qu'il était obligé de travailler. Dundas trouva Marian belle et forte. Il la trouvait essentiellement féminine et séduisante.

Abandonnés à eux-mêmes, Bryce d'Alan se lancèrent dans un dialogue qui glissa de la politique aux nouvelles de la ville.

Bryce demanda à Dundas où en était son abreuvoir. Dundas répondit brièvement qu'il avait heurté la roche et abandonné son entreprise. Il prétendit avoir construit une grange sur l'emplacement. Bryce demanda plus de détails sur le rocher. Alan répondit que c'était du granit. Plus tard, Alan demanda à Bryce si on avait jamais commencé l'érection d'un grand bâtiment à Cootamundra. Bryce répondit que la ferme d'Alan était à l'origine une annexe lointaine de l'ancien lotissement de Glen Cairn. Bryce apprit à Alan que son prédécesseur avait l'habitude de labourer de grandes étendues. Alan failli se laisser aller à tout raconter à Bryce mais l'orgueil du découvreur et le désir de faire tout seul les recherches l'en empêchèrent. Bryce ne comprenait pas pourquoi sa femme empêchait Alan de prendre les choses en main concernant sa relation avec Marian. À la fin de la soirée, Bryce prétendit qu'un ennui mécanique l'empêchait de raccompagner Marian chez elle est demanda à Alan de s'en occuper. Bryce demanda à sa femme les raisons de son agissement. Elle lui répondit qu'elle avait compris que si elle avait laissé Alan avec Marian, il n'aurait pas su prendre les choses comme elles viendraient et il aurait laissé Marian lui échapper. Elle avait donc décidé de les tourmenter pour que le supplice de Tantale soit encore plus fort.

Alan emmena Marian sur sa carriole.

Chapitre V.

 

Alan conduisit avec des précautions particulières la carriole et il se sentait flatté que Marian se soit confiée à lui sans hésitation. Il attendit d'avoir brisé le premier emballement de Billy et de l'avoir contraint un trot régulier pour se tourner vers sa compagne. Marian trouva Billy splendide. Elle trouvait toutefois regrettable que MacArthur ait abîmé une si belle bête avant de la revendre à Alan. Mais Dundas défendit son ami en affirmant que MacArthur n’avait fait que cultiver les habitudes du cheval. La lune éclaboussait leur chemin de taches noires et argentées et dans les murmures de la nuit ils allaient, comme en un décor de rêve. Pour la première fois de sa vie, Marian baissa les yeux devant ceux d'un homme. Alan l'embrassa. Le cheval s'emballa en cause d'un lièvre qui avait traversé la route. Marian avait confiance en Alan. Le cheval ne se calma pas avant 2 km. Mais Marian affirma que pas un instant elle ne s'était sentie en danger. Ils étaient arrivés devant la maison de Marian où son père l'attendait.

Marian souhaita bonne nuit à Alan. Elle resta éveillée toute cette nuit-là, souriant de bonheur à ses pensées.

Alan savait qu'il avait éveillé en Marian l'amour dont jusqu'à présent lui-même n'avait pas été conscient.

Il tentait vaguement d'analyser ce que cette jeune fille calme, sûre d'elle, pouvait bien voir en lui pour lui offrir un tel cadeau. Pour la première fois depuis qu'il était devenu propriétaire de sa ferme, celle-ci lui semblait peu attrayante et sans rapport avec un foyer.

Il se coucha en pensant que le célibat était décidément un jeu idiot.

Chapitre VI.

Le lundi matin, Dundas se réveilla avec le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond dans le monde. Il voulait poursuivre son excavation mais il savait qu'avant de s'y remettre il faudrait terminer la bâtisse. Il avait envie de voir Marian. Il pouvait prendre le prétexte de voir son père qui était directeur de la compagnie de vendanges. Il réussit à se convaincre de reprendre le travail et réussit à terminer la bâtisse.

Puis, il joua du violon. Le lendemain, il poursuivit son travail. Il découvrit une porte de métal qui n'avait aucune trace de corrosion. Il n'y avait aucune poignée. Il ne trouva aucun gond. Mais en frappant à la porte avec un marteau, Alan décela une partie du mur qui sonnait le creux sous les coups. Épuisé par cette journée longue et pénible, il admit que travailler encore était hors de question pour cette nuit.

Chapitre VII.

 

Le lendemain matin, Alan retourna au chantier. Il délimite à la craie l'aire qui sonnait le creux sous son marteau. Il réussit à creuser un petit trou et au bout de 2 heures il avait élargi le trou suffisamment pour y passer la main. Une plaque métallique arrêtait le regard. Quelle que soit l'intelligence responsable de cette énigme, elle avait opéré de manière à empêcher de violer aisément le secret. Il s'arrêta pour déjeuner.

Plus tard, il décida de rendre visite au père de Marian. Mais le père de Marian lui dit qu'elle était partie avec sa mère pour trois jours à Ronga.

Le lendemain, Alan réussi à enlever la plaque de métal qui bouchait l'entrée de sa découverte. Il vit quatre petits boutons brillants de métal, tous renvoyant les rayons de sa lampe. Chaque bouton se trouvait à l'extrémité d'une tige dépassant du mur. Il toucha un des boutons et reçut une décharge électrique. Il retenta l'expérience et reçut à nouveau une décharge. Alors il rentra chez lui pour chercher un volume dans sa bibliothèque et y trouver une solution. Après quoi, il découpa un vieil imperméable et retourna au chantier. Il avait recouvert sa main de tissu caoutchouté ce qui lui permit de toucher le bouton sans recevoir de décharge. Il y avait en tout cinq positions dans lesquelles chaque bouton pouvait être placé et il y avait quatre boutons. La porte est donc protégée par une complexe combinaison. Il perdit du temps à chercher une combinaison. Il retourna dans sa ferme. Le lendemain, il commença par numéroter les leviers de un à quatre puis il les déplaça alternativement selon une rotation chiffrée pour éviter de répéter des variantes. Puis, il tourna légèrement la tête et un cri involontaire s'échappa de ses lèvres. La puissante porte avait disparu et ses yeux plongeaient dans le vide noir qui s'étendait au-delà.

Chapitre VIII.

 

Alan vit une pièce circulaire aux murs nus d'environ 3 m 50 de diamètre. Immédiatement après l'embrasure se trouvait un palier ne mesurant pas plus d'un mètre carré, entouré sur deux côtés par une balustrade du même ciment familier ; le troisième côté s'ouvrait sur une volée de marches qui descendaient en spirale le long de la muraille, dans l'obscurité.

Ses yeux furent frappés par une tablette sur laquelle s'inscrivaient en relief prononcé trois groupes de caractères, les uns sous les autres.

La porte avait disparu. Elle avait glissé vers le bas dans l'épaisseur même du mur. L'épaisseur totale du mur devait être d'un mètre 30. La possibilité d'événements déplaisants l'engageait à contenir son impatience. Les inscriptions provenaient d'un langage inconnu. Il prit ses précautions en notant soigneusement la position des leviers et se remit à les déplacer en surveillant la porte. Rien ne se passa. Il prit sa lampe et entra dans la pièce. Il se trouva un puits circulaire. Il prit un morceau de terre glaise et le laissa tomber dans le puits mais il n'entendit aucun bruit d'impact. Il n'y avait pas un grain de poussière et pourtant des siècles sans nombre avaient dû s'écouler. Alan se précipita vers la ferme pour prendre de l'entente et et plusieurs lignes de pêche. Il retourna dans la grande pièce et plongea la lampe dans le puits. La lampe descendit 20 m et Alan dut attacher une deuxième ligne pour que la langue continue à descendre. Elle descendit encore 20 m. Alan ajouta une troisième ligne et continua à filer le tout comme avant. Quand la lampe atteignit enfin le fond, Alan calcula au moins 50 m de profondeur.

Malgré les dangers imprévus, Alan n’aurait pas partagé les honneurs de l'exploration pour un royaume. Il descendit l'escalier. Il avait l'impression d'être accompagné par des pas fantomatiques. Arrivée en bas de l'escalier, Alan prit peur et remonta en vitesse. Chez lui, il arracha la carabine de son ratelier. Un employé du magasin d'alimentation arriva pour lui apporter ses provisions.

Alan fit un effort pour retrouver son calme. Après quoi, Alan se versa une large rasade de whisky. Il réunit en son esprit les diverses pièces du puzzle représentées par les événements survenus au cours de son exploitation. Quand il était arrivé en bas de l'escalier il avait vu un trou dans le plancher du palier par lequel venait un jet de lumière brillante qui se répandait sur le mur devant lui, et au milieu de cette lumière se montrait, claire et distincte, l'ombre d'une forme humaine levant une main menaçante. Il prit un pistolet et retourna dans le puits. Il descendit l'escalier. La lumière et la silhouette étaient toujours là.

Chapitre IX.

Droit devant Alan, dans la partie opposée du palier, une ouverture dans le plancher menait à un appartement inférieur ; de cette ouverture provenait une lumière brillante. Il voyait une forme humaine immobile. La silhouette ne fit pas le moindre mouvement.

Il avança pour épier. Une volée de marches menait à un autre étage, 10 m plus bas, à un appartement dont il ne pouvait apprécier la dimension. Il y avait un tripode supportant ce qui apparaissait comme une boule de feu blanc. La forme humaine qui se découpait sur le mur était projetée directement de la source lumineuse elle-même et était sans doute prévue pour se dessiner là où elle serait visible de l'étage supérieur, dans le but d'infliger aux chercheurs ce qu'avait ressenti Dundas.

Quelque part, au-delà de son angle de vision, se trouvait une autre source de lumière, différente de l'appareil du dessous. Elle n'était pas forte mais diffuse et ne faisait que souligner le dessin du plancher.

Alan en conclu que ceux qui étaient à l'origine de ce bâtiment en connaissaient un bout et ne tenaient pas à laisser tout cela à la portée du premier venu. Il descendit dans la pièce inférieure. Il lui semblait avoir pénétré dans un vaste vestibule circulaire muni de six grandes porte translucides. Sur les portes, Alan put admirer des dessins magnifiques. Il put voir un objet qui était une sculpture de trois personnages sur un piédestal au centre de l'appartement. L'escalier sur lequel il se tenait n'avait pas de balustrade. À la place, le plafond était relié à chaque marche, par deux minces barres de métal pas plus épaisses qu'un crayon. Alan descendit encore. Quelque chose siffla rageusement si près de son visage qu'il en fut presque effleuré. La barre à mine qu'il tenait avait été raccourcie de près de 30 cm. Alan compris qu'il venait juste d'échapper à la mort. Il remonta pour prendre sa lampe qu'il avait laissée en arrière et revint sur les marches inférieures. Il remarqua une étroite entaille verticale dans le mur et une entaille semblable le long de la marche correspondante. De cette entaille, une grande lame blanche sortait en un éclair sous la pression la plus légère. Il rentra chez lui avec un profond sentiment de gratitude pour avoir été préservé de ce sort.

Il se mit à écrire en détails minutieux chaque incident ayant marqué sa découverte et chaque danger qu'il avait rencontré jusqu'au point où il s'était arrêté.

Il inséra les nombreux feuillets dans une enveloppe et écrivit sur celle-ci : « si j'ai disparu, le contenu de cette lettre doit être lu avant de se lancer à ma recherche. » Il signa et data. Il plaça l'enveloppe en un endroit bien visible du manteau de la cheminée. Il se mit au lit, complètement épuisé par une journée harassante.

Avant de s'endormir il songea que tout avait été prévu pour empêcher le secret de ce lieu de tomber entre des mains indignes, soit par manque de courage, soit par manque d'entraînement mental capable de l'évaluer à sa propre valeur. Il semblait s'être écoulé des années depuis qu'il n'avait revu Brice, au lieu d'une semaine tout juste. Il aurait dû aller voir Marianne mais il comprit que tant que le mystère ne serait pas résolu, il serait enchaîné ici.

Chapitre X.

Alan songea au moyen de franchir la lame meurtrière dans l'escalier. Il pensait que la force motrice qui actionnait cette lame ne pouvait être inépuisable. Il fallait donc épuiser l'énergie qui alimentait la mort tournoyante jusqu'à ce qu'il puisse passer sans danger. Il alla dans son atelier pour façonner une sorte de crochet. Puis il prit sa lampe descendit l'escalier. Il ajusta le crochet de telle sorte qu'il entoure un des barreaux de la marche. Il infligea à la marche une pesée continue hors d'atteinte de la lame. Au moment où le poids se fit sentir sur la marche, la lame fronça en un éclair. Elle continua à tournoyer devant lui à une vitesse croissante.

Alan entendait le ronronnement profond de la machinerie en action. Il attendit. Il regarda la sculpture avec les trois personnages. Sur le piédestal, au pied du personnage central, la lumière faisait luire une tablette de métal et sur cette tablette Alan reconnut une répétition de la ligne supérieure de caractères qu'il avait vue au départ du premier escalier. Il devina que c'était le nom du monument érigé à l’infortune. Il en eu assez d'attendre et remonta chez lui.

Il mangea et lui un livre. Il retourna dans l'escalier plusieurs heures plus tard.

La lame avait cessé de tournoyer. Il prit sa barre à mine et sonda la marche dangereuse avec soin mais sans résultat cette fois-ci. A pas de velours, il franchit les dernières marches. Sa première idée fut d'examiner l'étrange boule de feu dont les rayons se projetaient au-delà du plafond. Elle ressemblait à la lentille d'une lanterne qu'on aurait placée avec soin pour qu’elle renvoie la lumière dans une direction choisie. C'était de la lumière froide. Il put toucher la lentille sans se brûler les doigts. Derrière la lentille il y avait une cavité contenant une substance lumineuse. Incrustée profondément dans la boule se trouvait la minuscule forme humaine opaque qui avait causé la folle débandade de Dundas. Alan se dit que la formule pour faire cette lumière ébranlerait la moitié du monde. Pas de pétrole… Pas de fils… Pas de conduite… Rien de rien, la lumière seule. Il put regarder la sculpture dans sa totalité. Elle avait 7 mètres de larges et s'élevait jusqu'au plafond. Les trois statues représentaient des hommes. L'un était représenté assis dans un fauteuil abaissant les yeux sur un instrument étrange qu'il tenait dans une main. L'autre personnage se dressait, rigide. Sa robe tombait en plis verticaux jusqu'à ses pieds. Toute son attitude montrait l'arrogance faite pour intimider et commander. Alan trouva sous chaque personnage une répétition des inscriptions de l'entrée, là-haut. Ce personnage tendait la main dans une direction que suivit Alan. Puis il se ravisa. Il essaya la porte opposée. Il avança précautionneusement en tâtant le plancher à chaque pas. Une grande section du sol tourna sur un axe, découvrant un abîme noir en dessous. Dundas était rejetée en arrière aussitôt. Alors il essaya la porte que désignait le personnage autoritaire.

Une grande lumière se déversa sur lui. Les battants de la porte s’étaient écartés par le milieu et l'ouverture est-elle béante.

Chapitre XI.

Dundas se trouvait au seuil d'une vaste galerie de près de 70 m de long. Elle flamboyait de lumière d'un bout à l'autre. Il avança, oppressé par un étonnement qu'il n'avait jamais ressenti. La lumière qui se déversait par la porte ouverte semblait se concentrer sur le personnage sculpté du vestibule. La main tendue, il avait l'air de lui ordonner de poursuivre. Dundas comprit que la galerie dans laquelle il venait de pénétrer était bel et bien une galerie d'art. Tout l'espace du plancher était occupé par des tables et des vitrines qui exposaient ou abritaient d'exquises oeuvres d'art.

Du plafond pendaient des guirlandes et des grappes de globes éclatant de la même lumière blanche qui s'élevait de la lentille dans le vestibule.

Le long des murs, de chaque côté, étaient érigées des statues solitaires ou groupées, et qui portaient des coupes travaillées d'un dessin merveilleux d'où irradiait la même lumière scintillante. De tous côtés se voyaient des objets d'une valeur inouïe. Ses yeux se posaient sur des centaines d'objets dont il ne pouvait deviner l'usage ou le sens. Il s'immobilisa longtemps devant un fin piédestal qui supportait une statuette. C'était la forme inclinée d'une femme sculptée dans un seul bloc de pierre au rose délicat et à demi transparent.

Alan prit dans sa main, émerveillé par sa délicatesse, une coupe qui n'était pas plus épaisse que du papier. Il la fit tomber et poussa un cri étouffé de désespoir en la voyant tomber, s'attendant à ce qu'elle éclate en fragments minuscules à ses pieds. Au lieu de cela, à son ahurissement, elle rebondit doucement en parvenant au sol, avec un tintement mélodieux.

Sur une étagère réservée à elle seule se trouvait une coupe flamboyante de fleurs artificielles. À l'intérieur, Alan remarqua de minuscules globes lumineux. La lumière venait d’un gaz. Gagné par la fatigue, Alan rentra chez lui. Il n'avait aucune idée du temps qui s'était écoulé depuis qu'il était dans la galerie. Une fois chez lui, un sourire amusé se joua sur ses traits lorsqu'il pensa à l'ahurissement de Bryce ou de n'importe quel visiteur s'il ramassait ne fût-ce qu'une poignée des objets qui remplissaient la grande galerie, là en bas, et en décorait son humble intérieur.

 

Chapitre XII.

Le jour suivant, Alan se demanda jusqu'à quel point il avait le droit de garder par-devers lui le secret de sa découverte. Il savait qu'il lui serait impossible de garder le secret indéfiniment, mais quand et comment devrait-il le révéler était le fond du problème. Il comprenait bien que les merveilles ensevelies sous ses pieds n'étaient pas destinées au seul bénéfice de celui qui les avait découvertes. Mais il se livrerait au moins à une investigation complète de l'endroit avant de prendre une décision. Il avait par bonheur mérité une réputation de gros travailleur solitaire, et peu nombreux étaient les gens du district qui oseraient poser des questions à propos de son absence de Glen Cairn. Il se blâma d'avoir effacé Marian de son esprit à cause des événements de ces quelques jours. Il calcula qu'il pouvait compter au moins sur trois semaines de liberté encore. Avant de descendre dans le puits, il installa un verrou solide à l'intérieur de la porte du hangar pour prévenir toute possibilité de surprise pendant qu'il serait occupé en bas. Il prit avec lui, aussi, une lourde canne d'ébène pour remplacer la barre à mine avec laquelle il avait sondé le terrain devant lui jusqu'à présent.

Il décida de poursuivre tout droit jusqu'au bout de la galerie où il n'était pas encore allé puis d'essayer les autres portes. En chemin, toutefois, il tomba sur l'escalier qui menait aux balcons et l'exploration de ceux-ci l’écarta un bon moment de son intention première. Ils étaient occupés par le même étalage hallucinant de merveilles. Il regarda par-dessus la balustrade et son regard fut attiré par quelque chose qui stimula sa curiosité.

Il y avait une porte voûtée basse. Sur son linteau, il vit de nouveau l'inscription des trois groupes hermétiques de caractères. Tout le vantail était occupé par la forme d'un homme, sculptée en haut relief, et dont l'attitude le faisait paraître le gardien de ce qu'il pouvait y avoir de mystérieux au-delà.

Alan avança lentement et la porte coulissa de côté dans l'épaisseur du mur découvrant un corridor qui menait vers la gauche. Il s'engagea lentement dans le couloir. Il vit devant lui l'embrasure d'une autre porte semblable à celle qu'il venait tout juste de quitter. Cette porte elle aussi disparut dans un mouvement silencieux. Alan se trouva dans une nouvelle galerie mais celle-ci était sinistre et révoltante. Alan ressentit les atteintes physiques d'un malaise à mesure que ses yeux fascinés se pénétraient de la scène qui s'offrait à lui. Il voyait des membres découpés et des formes torturées. Il aurait dû s'attendre à trouver une section de biologie dans ce bazar.

Malgré le dégoût physique que lui procurait son exploration, il se força à regarder. Des modèles de dissection de tout genre, concevables autant qu'inconcevables, étaient disposés sur toute la longueur de la galerie en suivant un système ordonné. Chaque modèle était accompagné par une petite armoire contenant une boîte métallique abritant un seul livre. Les feuilles de ces livres étaient aussi fines que du tissu, mais parfaitement opaques et merveilleusement glacées en surface. Il essaya de déchirer une page mais en vain. Chaque page ouverte portait, d'un côté, un diagramme, et de l'autre des lignes très rapprochées de caractères, explication du diagramme, évidemment. Toutes les illustrations se rapportaient au modèle concernant l'armoire. Dans les armoires, il trouva aussi des flacons hermétiquement scellés, plein de fluides, colorés ou incolores, des récipients contenant des produits chimiques. Il y avait aussi des instruments chirurgicaux. Il resta longtemps perdu d'admiration devant une collection de statues humaines grandeur nature en verre transparent. Dans l'une d'entre elles, le système nerveux tout entier était montré en minces lignes blanches.

Dans une autre, le système circulatoire, jusqu'aux vaisseaux capillaires minuscules, étaient indiqués en lignes rouges et bleues.

À l'autre extrémité de la galerie, Alan tomba sur un nouveau mystère bien fait pour mettre son esprit à la torture. Il y avait une réplique de la statue de l'homme assis qui ornait le vestibule et devant elle, une petite table circulaire se dressait. La table était recouverte d'un dôme de verre entouré d'une bordure métallique et sous le verre reposait un instrument semblable à celui que tenait dans ses mains la statue. C'était un anneau de métal avec des fils dont les extrémités rejoignaient une petite boîte cylindrique de quelques 10 cm de longueur sur deux ou trois de diamètre. Alan devina que cet instrument devait être d'une importance primordiale dans la galerie, de par sa position comme par son association avec la statue. Il avait suivi la politique de ne rien toucher sans replacer les choses exactement où il les avait trouvées. Il se dirigea vers les balcons. Il y trouva des objets curieux et redescendit vers l'atmosphère moins lourde de l'humanité malade et disséquée.

Il repartit vers les grandes portes en quête de sortie mais malgré ses essais, elles défièrent tous ses efforts pour les ouvrir. Après avoir perdu une heure en vaines tentatives, il s'en revint vers la porte de derrière. Après l'art et la biologie, il découvrit la galerie des sciences. Les murs étaient décorés de rayons bourrés à craquer de boîtes métalliques plates qui contenaient des livres. Il découvrit un système décimal de numération sur des plaques en émail. La bibliothèque comportait une cotation sur les livres. Alan se servit de son couteau pour graver une copie des chiffres sur le bâton poli qu'il avait avec lui. L'étendue des sujets était beaucoup trop grande pour que l'esprit d'un seul homme soit familier avec tous. Chimie, électricité, optique, géologie, métallurgie, Alan les reconnaissait mais il y avait des dizaines de matières qui étaient pour lui ce que l'hébreu ou le sanskrit seraient pour un enfant. Il pensait que cette galerie ferait bourdonner le monde scientifique comme un essaim d'abeilles et qu'il serait là pour entendre le bourdonnement.

Il se résolut à explorer ce même jour les trois galeries qui restaient. C'était la section machinerie avec des lampes suspendues qui explosaient sur bielles, arbres et roues et étaient renvoyés d'une forêt de merveilles mécaniques. Il admira le travail et le fini merveilleux.

N'importe quel ouvrage métallique sur lequel il se penchait était parfaitement exempt de tache ou de souillure. De plus, il n'y avait pas le moindre grain de poussière. Cela donnait à cet ensemble merveilleux l'air d'avoir était balayé et nettoyé quotidiennement avec un soin scrupuleux.

À quelques mètres de la porte du fond, alors qu'il se dirigeait vers le corridor, il s'arrêta pour regarder une machine qu'il avait déjà attiré son attention par son apparente simplicité. Elle consistait uniquement en un arbre de métal poli émergeant d'une boîte cylindrique, le tout monté sur un socle nu, mais visiblement solide. Sur un des côtés de la boîte se trouvait un levier terminé par une poignée paraissant solliciter la main. Alan abaissa inconsciemment le levier. Il le tira légèrement vers lui. Du corridor en face vint un vacarme semblable à l'éclatement d'un obus et le contrecoup fit chanceler Dundas. Le couloir et la porte étaient partiellement envahis par des masses de ciment brisé, arrachées par la force invisible qu'il venait de libérer. Le mur était arraché et fondu comme s'il s’était agi d'argile. Alan se fit le serment à lui-même de ne jamais plus à l'avenir se laisser tenter à poser la main sur quelque appareil sans avoir l'absolue certitude de son innocuité. Il repartit vers la porte suivante. La cinquième galerie était une bibliothèque. Les livrets émis un enclos dans des boîtes de métal. Il y avait des travées et des places laissées libres à intervalles réguliers pour des tables.

Il ne vit pas la moindre échelle ni aucun moyen d'atteindre les rayons les plus élevés hors de sa portée. Il s'approcha d'un rayonnage et remarqua un petit disque de métal enchâssé dans le cadre. Sur le disque était deux petits boutons, un rouge et l'autre blanc. Il appuya sur le rouge et rien ne se produisit alors il appuya sur le plan et tout le rayonnage s'enfonça silencieusement jusqu'à ce que le disque soit au niveau du sol. Le bouton rouge servait à remonter le rayonnage.

En dépit de la tentation d'examiner les livres, Alan résista à sa curiosité. Comme il se faisait tard, il décida de jeter un coup d'oeil à la dernière galerie. Mais il tomba sur un obstacle imprévu, un mur percé d'une embrasure et d'une porte close. La porte était encastrée profondément dans le mur massif. Faite d'une sorte de métal, elle portait, gravée, la forme d'un homme en lequel Dundas reconnut la présence impérieuse de la statue du vestibule.

L'attitude de cette forme debout, bras croisés, semblait conseiller fermement à l'explorateur de ne pas poursuivre plus loin. Sur le linteau, en haut, étaient de nouveaux gravées les trois lignes de caractères qu'Alan en était venu à considérer non seulement comme les noms des personnages du vestibule, mais aussi comme un signal de danger.

Alors Alan renonça car il était fatigué. Il rentra chez lui. Sa maison lui parut petite et insignifiante après tout ce qu'il venait de traverser. Et pourtant, pensait-il, s'il se décidait à parler maintenant, sa maison deviendrait le centre du monde entier et les yeux de toutes les nations convergeraient vers lui et son nom serait prononcé en toutes langues.

Chapitre XIII

Le matin suivant, Dundas retourna à l'absorbant mystère. Il se livra à un examen méfiant et exhaustif de la porte et de ses alentours. Il n'y avait rien dans son apparence pour indiquer comment elle s'ouvrait ou pour suggérer que c'était un cul-de-sac destiné à pousser l'indiscret à perdre son temps et sa patience en vain. Quel que fût le mécanisme prévu pour donner accès à cet au-delà mystérieux, c'en était un qu'il n'avait pas rencontré jusque-là. Il retourna au vestibule et entra par la porte principale. Il s'approcha avec précaution de la porte de la sixième galerie. Un gouffre silencieux s'ouvrit à ses pieds sous la pression de la canne qu'il portait. Il fit un pas en arrière. Il sonda encore le sol devant lui. Le piège consistait en une section parfaitement équilibrée du dallage qui occupait tout le devant de l'embrasure, avec une marge de dépassement d'environ 1 m de chaque côté. Il ne restait que 8 cm où poser le pied sans risque. Alan en arriva à la conclusion qu'il devait faire le trajet retour pour chercher du matériel apte à franchir l'abîme. Il trouva une planche qu'il fit tomber exactement sur la bande ferme devant la porte. À l'instant ou le poids de la planche atteignit son but, un puissant rideau de métal dévala d'en haut, obturant complètement la porte et secouant dur les bras qui maintenaient le bois. Le dallage avala le moindre vestige de la planche. Il se dirigea vers la galerie d'art pour avoir plus de lumière puis il repartit vers le corridor pour reprendre ses recherches sur la porte close. Tout le reste du jour, il essaya tous les moyens imaginables pour découvrir une clé au problème. À la fin de la journée, il s'avoua vaincu et retourna chez lui.

Les jours suivants, Alan devait apprendre la patience et l'apprendre à fond. Toutes les merveilles environnantes n'étaient plus rien en comparaison de la seule idée fascinante qui l'obsédait à présent.

À lui seul appartenait l'honneur de résoudre le mystère, et jusqu'à ce qu'il y soit parvenu, il était déterminé à garder son secret. Un soir, il reçut la visite de Bryce. L'absence d'Alan durant trois semaines avait été remarquée et provoquait des commentaires. Bryce ne mit pas longtemps à remarquer une réserve étrangère à la nature de son ami. Bryce, réellement inquiet, dit sans détour à Alan qu'il n'avait pas l'air au mieux de sa forme.

Alan lui avoua qu'il avait des ennuis. Il dit à Bryce que c'était un problème que lui seul pouvait résoudre et qu'il devrait garder le silence tant qu'il n'en serait pas venu à bout. Tout ce qu'il put dire à Bryce était que cela n'avait rien à voir avec ses affaires personnelles ou avec qui que ce soit de leurs connaissances. Il demanda à Bryce d'écarter toute enquête au sujet de ses activités. Après un dernier whisky, Bryce s'en alla. Bryce était grandement intrigué par la nature de ce mystère. Le comportement d'Alan avait complètement bouleversé la femme de Bryce et elle pensait que Dundas méritait d'être secoué. Dundas abandonna un certain temps le grand mystère car il devait s'occuper des vendanges.

En d'autres temps la récolte abondante aurait été pour Alan la récompense d'une année de dur labeur mais maintenant, il la maudissait pour l'avoir tenu éloigné de son centre d'intérêt véritable Alan écrivit un mot à Bryce, lui demandant de recevoir son chèque du pressoir à sa place. À mesure que le temps passa, sans résultat, sans désespoir de réussir se changea en une détermination farouche de continuer jusqu'à ce qu'il ait maîtrisé l'énigme. Sa victoire provint du coin le plus imprévu et à un moment où il avait pour un temps relâché ses efforts. Jusqu'au jour en question, il avait pour habitude de revenir à la ferme pour le déjeuner mais sa répugnance envers ces quelques 50 m de manège en spirale lui donna une inspiration. Il réfléchit que ce serait une bonne idée de prendre quelque nourriture avec lui et de s'éviter ainsi la remontée. Il chercha autour de lui un siège confortable pour se reposer en avalant son repas. Il jugea les fragments de ciment détachés par l'explosion de la galerie aux machines trop raboteux pour son goût et entra dans la vaste bibliothèque. Il s'est assis à la table la plus proche de la porte et mangea. Il examina quelques livres. Son regard fut attiré par la différence de couleur d'une unique boîte à livre par rapport à tous les casiers pouvant être aperçus. Il attrapa le volume et revint à sa table il sortit le livre de son étui et l'étala devant lui. Il tomba sur une section plane de la totalité du bâtiment souterrain. Le livre montrait chaque section du bâtiment avec ses moyens d'accès spécifiés en détail.

Il trouva la page concernant la porte fermée du corridor. Sur la page opposée se trouvait une image montrant une partie de l'intérieur de la bibliothèque. Il y avait pourtant une différence ; dans le coin de gauche le plus éloigné du diagramme se voyait un petit carré de livres colorié d'une tache rouge. Mais Alan ne put rien distinguer de spécial à l'endroit désigné par la tache rouge. Il essaya d'attirer à lui un des volumes indiqués. C'est une petite porte d'une quarantaine de centimètres de côté, conçue pour se confondre avec le livre environnant vint à lui. Derrière la petite porte se trouvait une cavité secrète et dedans un levier. Alan saisit la poignée devant lui et abaissa le levier le long de la fente d'où il sortait.

La porte de métal avait disparu dans le sol et la voie était ouverte devant lui. Alan découvrit un corridor vide à l'exception d'un objet. C'était encore le statut du personnage dominateur. Le mur de gauche de la pièce était coupé par une embrasure voûtée différente de toutes celles aperçues par Alan jusqu'alors. Elle était plus grande et déjà ouverte. Elle était fermée par un rideau. Alan sonda le dallage en avançant. Sans un bruit, sans avertissement, et avec une soudaineté confondante, il se trouva dans l'obscurité totale. Alan se maîtrisa et essaya de situer sa position par rapport à l'entrée de façon à pouvoir regagner le corridor. Tout près de lui, retentit le son d'un long et profond soupir humain. Il dut s'écouler 10 minutes avant que la terreur ne surgisse et n'efface l'idée de temps dans son esprit meurtri. Il entendit un hurlement inhumain qui perçait l'obscurité par à-coups. Puis il entendit un éclat de rire épouvantable. Puis venaient des piétinements et traînements de pieds alentour, des ricanements bestiaux, des flambées de rire et de nouveau le silence. Alan entendit des voix chuchotées dans une étrange langue inconnue. Alan entendit un grognement d'agonie. Les sons se rapprochaient. Des légions de démons semblaient l'entourer. Pris de panique, Alan se lança à l'aveugle dans le noir pour être aussitôt arrêté par un mur. Il repartit en courant sans s'inquiéter de sa direction car le hurlement s'était transformé en une clameur diabolique. Quelque chose de doux et d’un peu collant l'engloutit pour un instant. Il s'arracha à l'étreinte. Puis il s'affala sur le sol. Alors vint le plus étonnant. Les sons s'évanouirent et la lumière éclata de nouveau. Alan se retrouva couché, les membres tremblants étalés sur le dallage de la sixième galerie.

Chapitre XIV.

Alan comprit qu'il avait été victime d'un mécanisme diabolique. Il était sûr qu'on avait délibérément essayé de lui briser les nerfs. Alan se remit sur pied et regarda la galerie. Elle contenait peu de choses. Il y avait une espèce de petit temple rappelant l'architecture grecque.

Au milieu de la galerie, juste en face du temple, se trouvait un siège. Le portique était occupé par trois formes féminines nues. Sur le linteau était blasonné un mot d'une demi-douzaine de caractères. Les murs semblaient être recouverts d'un vaste écran métallique perforé. Les perforations étaient en réalité les pavillons d'innombrables entonnoirs, ou plutôt de cornes.

Il retourna vers le rideau de l'entrée. Les yeux fixés sur l'éclairage, en haut, il fit deux pas sur le dallage poli. À l'instant, les globes disparurent dans le plafond et il se retrouva dans le noir. Et avec l'obscurité s'éleva un horrible hurlement dans son dos. Il s'élança vers la galerie où la lumière réconfortante brillait à nouveau.

Il ne trouva aucune possibilité d'accès au temple. Les murs en étaient de métal. Il revint au portique et s'installa près de la statue souriante. Il décida de retourner examiner le livre qu'il avait laissé dans la bibliothèque pour voir s'il n'offrirait pas la solution de son problème.

De retour à la sixième galerie, Dundas s'assit sur les marches du portique et chercha dans le livre un éclaircissement. Mais la dernière information précise concernait l'ouverture de la porte donnant accès à l'antichambre. Alors il examina le siège de près. Il semblait être scellé au sol. Il semblait aussi dénué du moindre indice d'ennuis cachés. Il s'y laissa aller très doucement. Rien ne se passa. Il remarqua comme une subtile altération. L'étonnante qualité du silence alentour l'intriguait. Il y avait quelque chose de tendu qui évoquait en lui un souvenir. Ce silence tendu était celui d'une foule attentive, qui écoutait la venue d'un grand événement. Alors vinrent un bruissement et une vague de murmures réprimés. Soudain, Alan se dressa en tremblant. D'une grande distance provenait le son de voix chantantes. Il n'avait jamais rien entendu de plus beau. Tout souvenir terrestre semblait balayé de son esprit. Il restait assis sans bouger, enivré par la splendeur. L'éclairage de la galerie avait décru avec le son. Une seule voix parfaite brisa le calme de la foule en une merveille de pure harmonie.

Dundas se retrouva dans l'obscurité totale. Il pleurait. Il lui semblait que les mains de la chanteuse invisible avaient effleuré les cordes de son propre coeur. Enfin, la mélodie sublime s'éloigna et une douce lumière apparut sous le portique. Les ombres des bras de deux des statues convergeaient et les mains se rencontraient en un point du dallage situé exactement devant lui. Alan sonda l'endroit où convergeaient les ombres. C'était le centre d'un dessin de la mosaïque. L'éclairage de la galerie recommença à flamboyer. Bien plus tard, Dundas apprit que le mécanisme du siège était si délicatement équilibré la chaleur du corps de celui qui l'occupait le mettait en marche. La lame de son couteau entra en contact avec du métal. La plaque de métal, dessous, était amovible et Alan put l'ôter rapidement de sa place.

Il y avait un bouton. Alan appuya sur le bouton. Il y eut un coup de tonnerre profond et les portes se séparèrent par le milieu et disparurent lentement dans le mur de chaque côté.

Chapitre XV.

Dundas se mit en marche vers le portique. Devant la porte, pendait un magnifique rideau qui cachait à la vue l'intérieur. Il écarta le voile et regarda à l'intérieur. Pas un instinct qu'il n'aurait pas pu expliquer, il se découvrit en franchissant le seuil. Le décor était d'une beauté indescriptible. À mi-chemin de chaque extrémité était placé un grand dôme de cristal de bien 3 m de diamètre. Il était scellé par un anneau d'or terni qui s'élevait jusqu'à 30 cm environ du sol. Sous le dôme se trouvait un divan et sur le divan reposait la forme d'une femme. Depuis longtemps, il en était arrivé à la certitude que l'origine des galeries dans le temps ne devait pas être comptée en milliers, mais en millions d'années. La certitude que ceci n'était pas une oeuvre d'art le frappa avec une force étourdissante. Il le savait sans l'ombre d'un doute, l'être fabuleux qui gisait-là était humain, et avait vécu. Il n'osait pas aller plus loin dans ses pensées. Elle reposait, la tête soutenue par un grand coussin blanc presque caché par les masses de cheveux d'un or profond qui encadraient son visage et s'écoulaient sur ses épaules. Elle était vêtue d'une robe du bleu le plus pâle remontant presque jusqu'à sa gorge. Elle était belle, d'une beauté qui n'appartenait pas à la terre. Par-dessus tout régnait cette pâleur, mais qui n'était pas la pâleur de la mort. Il y avait une faible trace de rose sur les joues blanches, et un ton plus soutenu sur les tendres lèvres incurvées. Il s'écoula beaucoup de temps avant qu'Alan ne se sente capable de s'extraire de la transe qui l'avait englouti, pour porter son attention à quoi que ce soit d'autre que la forme gisant devant lui. Le dôme semblait composé de la même substance remarquable que le gobelet de la galerie d'art qui avait défié tous les efforts d'Alan pour le détruire. L'intérieur de la sphère était recouvert par une exquise mosaïque de joyaux. À l'arrière, Alan vit un levier solide mais aussi quatre poignées situées en des endroits faciles à atteindre dans le but de soulever le dôme de son socle. Le temple dans lequel se trouvait la sphère était décoré avec tous les raffinements de l'art merveilleux dont les constructeurs semblaient les maîtres. Il mesurait 20 m de longueur sur 10 de large. Les murs étaient un somptueux mélange de rose et bleu avec des panneaux étincelants d'opale iridescente, et la lueur vermeille des myriades de lampes groupées sur les murs et au plafond réchauffait l'ensemble jusqu'à le faire palpiter de vie. Il y avait aussi des coffrets, des armoires, des canapés souples et de grands fauteuils profonds. Sur un des murs proches de la porte voilée, Alan trouva une armoire contenant une sorte de tableau de contrôle couvert de boutons minuscules. C'était la seule armoire de l'endroit dont l'intérieur fût accessible.

Alan se trouva devant une grande table carrée placée à l'extrémité opposée à la porte et il vit un coffre massif de métal décoré d'un merveilleux haut relief entrelacé. Devant, presque au haut, se trouvait une poignée modelée en un visage grotesque. Alan essaya de la tourner et il y eut un déclic. À l'intérieur il y avait un livre avec une réplique des caractères déjà vus au linteau du temple. Alan tourna les pages du livre. La première page montrait un dessin de la femme sous le dôme de cristal. Puis venaient des diagrammes du levier installé dans le rebord, le montrant qui passait de la position verticale à l'horizontale. Puis la forme féminine, encore, le dôme enlevé.

Le dessin suivant montrait deux objets, un flacon rempli d'un liquide d'un vert éclatant et une seringue à la forme curieuse. Alan trouva les deux objets représentés dans le coffre. La feuille suivante montrait un dessin du bras droit de la femme sur le divan, et juste au-dessus du coude était tracé un cercle, agrandi sur la page opposée où il était accompagné d'une lancette courte à fine lame. De nouveau, un dessin du bras avec une longue incision profonde dénudant l'artère brachiale. Puis était montré un sablier. D'abord on voyait le sablier, la partie supérieure pleine, puis c’était l'inférieure. Ensuite il y avait une image du flacon dont le contenu était de couleur rubis et on montrait une injection du liquide dans l'artère. La dernière page montrait, merveille des merveilles, la forme féminine se dressant sur le divan et regardant avec des yeux souriants.

Alan referma les livres. Il réfléchissait à la terrible responsabilité qu'il avait assumée en gardant le secret pour lui-même. Sur lui et sur lui seul reposait le fardeau de décider de ce qu'il allait faire à présent.

Il savait que sa vie était à présent liée à celle de la femme étendue là devant lui. Maintenant,  coeur et existence, il était à la merci d'un autre être.

Alan était trop fatigué pour s'occuper de la femme alors il rentra chez lui pour se reposer. Quelqu'un avait glissé une lettre sous sa porte. C'était une lettre de Marian lui demandant de venir le dimanche suivant. Alan lut la note jusqu'au bout. Il avait un léger sourire au coin des lèvres comme lui venait à l'esprit le souvenir d'une certaine nuit où il avait tenu conseil avec une chenille. Il avait une réponse à toutes ses questions d'alors.

Chapitre XVI.

Le lendemain, Alan se mit à ses besognes domestiques d'un coeur léger. Il pensait avoir atteint un point de sa découverte ou il devait obtenir une aide extérieure. Il se reconnaissait incompétent à pratiquer lui-même l'opération nécessaire pour ranimer la femme. C'était le travail d'un chirurgien. Il avait un copain chirurgien dont la fidélité n'était pas douteuse. La question véritable était de savoir que faire de la dame de ses rêves quand elle aurait été rappelée à la vie. Lorsque serait connue l'existence de sa découverte, il craignait que les autorités constituées ne viennent assumer le contrôle de la situation. Être privé de ses droits sur le contenu des galeries lui importait peu en regard de sa terreur d'être séparé de la femme qu'il estimait sienne par droit divin.

Il décida de soumettre le cas a Dick Barry , son ami chirurgien. Il avait dans l'idée que la personne qui était au centre de l'affaire lui ôterait finalement la décision des mains.

Alan transmit son cheval au palefrenier du club et se dirigea vers la résidence de son ami Richard Barry. Il avait acheté des bonbons pour le fils du médecin. Kitty, la femme de Barry reprocha à Alan de les négliger. Kitty pensait que son bébé ne pouvait pas manger tout ce qu'il voulait contrairement à ce que pensait son mari. Elle demande à son avis à Alan qui répondit que s'il avait besoin d'un conseil médical il ne viendrait pas chez Dick. Elle lui demanda qu'est-ce que c'était que cette histoire d'examen qui l'avait empêché de venir en ville depuis presque deux mois. Il répondit qu'il désirait seulement achever certain travail qu'il avait pris en main.

Richard arriva, content de voir son ami. Alan lui dit qu'il avait besoin de lui parler pendant une heure. Richard accepta et l'emmena dans son cabinet. Alan lui avoua que s'il ne l'avait pas connu depuis son enfance, il ne lui aurait pas confié ce qu'il s'apprêtait à lui dire. Il demanda à Richard de lui jurer solennellement que sous aucun prétexte il ne divulguerait ce qu'il s'apprêtait à lui confier. Richard promit. Alan lui demanda alors de venir chez lui pour pratiquer une opération délicate sur une jeune femme. Alors Richard répondit qu'il préférait voir Alan crever. Alan comprit et il fut pris d'un rire moqueur devant Dick. Alors il commença à raconter son histoire. Dick crut à une blague avant même qu'Alan ait fini. Alan lui demanda malgré tout de le laisser finir son histoire. Malgré lui, la sincérité de son copain et la précision des détails entraînèrent la conviction de Dick. La relation de la découverte de la galerie de biologie le fils se dresser. Alan promit à Dick qu'il aurait entrée libre dans cette galerie. Mais il lui dit que quand il aurait entendu la fin de l'histoire, il n'aurait même plus envie d'y jeter un coup d'oeil. Dick suivit l'histoire avec un intérêt haletant. Quand Alan acheva son histoire, Dick lui demanda si la femme était vivante. Alan le lui confirma. Dick pensait que la femme que son ami avait vue pouvait être un chef-d'oeuvre d'art mais pas une humaine. Après le récit d'Alan, Barry lui dit qu'il vendrait son âme seulement pour regarder la femme. Il songeait déjà à écrire un article dans le Lancet. Alors, Alan lui rappela la promesse qu'il venait de faire. Avant d'écrire quoi que ce soit, Barry devrait attendre. Alan demanda à Barry de fixer ses honoraires et son ami lui de demanda libre accès à la galerie biologique.

Il prendrait en charge professionnellement la femme aussi longtemps qu'elle aurait besoin de ses soins. Il serait chez Alan 2 heures 30 plus tard. Alan dit à Dick qu'il n'aurait pas besoin de ses instruments. Mais Dick les prit quand même à tout hasard. Alan partit devant pour préparer tout. Il demanda à Dick sait qu'il devrait donner à manger à la femme et son ami lui répondit qu'il faudrait du lait. Il donna une liste à Alan qu'il devrait apporter au pharmacien.

La femme de Dick était habituée comme toute femme de médecin à des bouleversements domestiques dus à la profession de son mari et elle accepta le départ de son époux avec une résignation philosophique. Elle se demanda quelle pouvait être cette urgence à laquelle Alan était mêlé.

Chapitre XVII.

Alan fit ses achats chez le pharmacien. Il se dirigea vers la ferme. Il prépara un repas et se rendit au hangar. Il se hâta vers la sixième galerie. Suivant les instructions de Barry, il s'employa à minuter le sablier. Il retourna vers le dôme de cristal et resta plongé dans ses pensées devant la forme féminine. Elle ne devait pas être très âgée, pensa-t-il en la contemplant, 24 ou 25 ans, lorsque sa vie avait été suspendue. Le monde était né à nouveau, l'histoire de l'humanité avait été récrite depuis que ses paupières blanches s'étaient refermées sur ses yeux. Durant toute l'histoire connue, elle avait attendu là dans le silence et dans la solitude. Il se demanda pour quelle raison une de ses délicates mains blanches était ouverte, la paume en dessus, à côté d'elle, l'autre étant fermée.

Il se demanda aussi quelles étaient les mains qui avaient jeté sur elle et la couverture de saphir et disposé ses membres pour le long sommeil. Alan réussi à minuter le sablier. L'intervalle entre deux injections devait être d'une heure et 15 minutes.

En attendant son ami, Alan enleva sa salopette pour enfiler un costume de tennis tout neuf. Dick arriva et se moqua de l'accoutrement d'Alan. Alan s'était habillé ainsi parce qu'il ne voulait pas que la femme pense que tous les hommes de la terre étaient comme Dick. Il invita à Dick à manger et ils se rendirent dans le hangar, transportant les bouteilles de lait et les préparations d'aliments concentrés indiquées par Dick et le sac contenant les instruments. Alan verrouilla soigneusement la porte et alluma sa lampe. Ils descendirent dans le puits. Dick fut effrayé par moments et Alan le rassura en disant que lui aussi avait eu peur la première fois. Il conseilla à Dick de mettre ses pas dans les siens aussi précisément que possible. Barry, frappé de stupeur et enthousiasmé par ce qui l’environnait de toutes parts aurait souhaité de flâner et de satisfaire sa curiosité mais Alan essaya de l'entraîner en avant.

Dundas jura par tous les dieux que si Dick ne voulait pas consentir à aller tout droit à la sixième galerie, il romprait leur contrat et engagerait Walton (le rival de Dick) pour faire le travail. La menace produisit tout l'effet escompté. Alan fut obligé de recourir à la violence quand ils passèrent devant la galerie biologique. Enfin, ils arrivèrent à l'entrée de l'antichambre. Dick sauta en l'air en entendant les hurlements. Obéissant à son instinct, Barry se dirigea rapidement vers le temple, tirant Alan après lui. Quand Dick vit les trois statues réalistes, il crut qu'elles étaient vivantes.

Quand Dick découvrit la femme, il tomba à genoux, collant son visage au dôme transparent pour essayer de voir de plus près la forme gisant sur le divan. Durant quelques minutes, il resta sans mouvement. Il avait cru qu'Alan allait le conduire à une tombe. À présent, il savait qu'elle était vivante. Dick ne voulait pas donner trop d'espoir à son ami. Il pensait que trop de choses pouvaient s'être détériorées depuis que la femme gisait-là. Dick voulut voir le livre avec les indications permettant de réveiller la femme. Alan le conduisit jusqu'au coffre, en retirera le livre et le plaça sur la table devant Dick. Puis il attira deux sièges. Pendant une demi-heure, Dick regarda le livre. Il voulut savoir si Alan avait minuté le sablier et Alan lui répondit que l'écoulement durait 1 heure et 15 minutes. Dick s'empara de la seringue pour la regarder attentivement. Elle comportait des valves et il expliqua à Alan qu'il y avait un risque d'injecter de l'air en même temps que le liquide, sauf que cette seringue était ainsi faite que le liquide pouvait passer mais pas l'air. Il expliqua à Alan que le scalpel devait être frotté avec le liquide contenu dans le flacon. C'était une solution antiseptique. Toutefois il ne comprenait pas pourquoi l'injection devait être faite dans l'artère et non pas dans la veine. Dick dut briser le col du flacon. Il sentit le contenu du flacon et cela ne ressemblait à rien qu'il connaissait. Comme le liquide était du genre volatile, Dick enfonça dans l'ouverture du flacon un tampon serré de coton et revint au coffre. Puis Dick et Alan ouvrirent la sphère. Il y eut un sifflement, c'était l'air qui entrait dans la sphère. Ils enlevèrent le grand dôme avec une facilité surprenante. Ils découvrirent avec surprise que le couvercle, d'une seule pièce, se trouvait simplement encastré dans un sillon circulaire entourant le divan. Dick saisit le poignet qui reposait à côté de la femme. Il le tint un moment, puis rompit le silence contraint. Il n'y avait pas de trace de pouls. Alan demanda à son ami s'il ne ferait rien de plus que la routine prévue. Dick promit de ne pas prendre le plus petit risque. Dick prit le stéthoscope de son sac et posa l'instrument sur le coeur de la femme. Il en conclut que la seule chose à faire était de continuer selon les instructions.

Ils amenèrent une table près du divan. Puis ils disposèrent le contenu du coffre sur celle-ci. L'intérêt professionnel avait refoulé en Dick tout autre sentiment, maintenant que le moment d'agir était venu. Il se mit en devoir de stériliser, avec un sang-froid parfait, les instruments et l'endroit du bras où il devait opérer. Rien dans son comportement n'indiquait l'excitation intense qu'il ressentait. Il dit à son ami qu'il n'aurait pas besoin de regarder s'il préférait mais il devait rester là pour le cas où il aurait besoin de lui.

Quand Dick procéda à l'opération, Alan détourna les yeux. Après quoi ils attendirent 1 heures et 15 minutes. Dick avait remarqué qu'il n'y avait pas la moindre trace d'hémorragie sur le corps de la femme. Pour distraire son ami, Dick le questionna sur ses aventures depuis le début. Alors Alan conta son intervention dans la galerie des techniques. Impressionné, Dick s'éloigna des boutons du tableau de bord proche de l'entrée trop attirants et écouta avec un intérêt haletant l'histoire de l'ouverture du temple. Puis ils discutèrent du parti à adopter en cas de succès. Alan voulait laisser les événements se dessiner d'eux-mêmes et Dick admit cet avis avec quelques doutes cependant.

Dick s'occupa de préparer la dernière injection et Alan disposa le lait et les autres aliments sous la direction de son ami. Enfin, le moment était venu. Malgré sa répugnance, Alan observa la fin de l'opération, d'un regard fasciné. Ce fut terminé en quelques minutes. Les minutes succédèrent aux minutes. Le coeur de la femme battait. Elle commença à respirer. Sous les yeux ahuris d'Alan et de Dick, un miracle prenait place.

Aussi belle qu'elle parut auparavant, la femme sur laquelle ils avaient jeté les yeux n'étaient que l'ombre de celle qui sous le regard, s'épanouissait comme une fleur somptueuse.

Ils reculèrent silencieusement et restèrent ensemble à quelque distance pour ne pas effrayer la femme.

La femme ouvrit les yeux et leva une main jusqu'au front. Elle leva la tête et regarda tout autour d'elle. Un léger cri s'échappa de ses lèvres elle se dressa à demi sur un coude en considérant les deux hommes avec un immense étonnement mais sans la moindre trace de crainte. Elle rejeta loin d'elle la couverture et s'assit sur le bord du divan.

Elle demeura ainsi un moment puis, comme si la mémoire lui revenait tout d'un coup, elle ouvrit sa main fermée et observa, lentement et passionnément, la tache brune dans la paume rose.

Dick demanda à son ami de dire quelque chose à la femme. Alan se ressaisit et dit à la femme qu'il ne fallait pas avoir peur car ils venaient en amis. La femme le dévisagea et elle regarda à nouveau à la tache sombre de sa paume. Elle se leva et regarda tout autour d'elle. Elle regarda l'étalage de flacons et d'instruments il examina son bras bandé. Elle dépassa Alan lentement et se dirigea à travers la pièce, vers l'endroit où était situé le tableau de bord.

Elle marchait avec une allure royale et gracieuse. Elle effleura plusieurs boutons les uns après les autres. La profonde note musicale d'une cloche résonna. Elle traversa la chambre et s'immobilisa devant une des armoires qui avaient défier tous les efforts d'Alan pour l'ouvrir.

Elle ouvrit d'une pression. À l'intérieur étaient disposés en grand nombre des cadrans avec une aiguille et des hiéroglyphes. Elle les étudia quelques instants et pour la première fois, elle montra les signes d'une violente émotion. Son visage montrait une expression d'ahurissement et d'incrédulité. Alan comprit qu'elle venait de réaliser à quelle époque elle se trouvait. Elle s'avança vers les deux hommes. Elle dévisagea Alan. Elle lui sourit. Alan lui tendit la main. Elle lui serra la main franchement. Alan présenta son ami à la femme. Elle répéta le nom doucement et lui tendit la main. Elle regarda Alan avec un air interrogateur et celui-ci se présenta également. Elle répéta son nom plusieurs fois. Alan pensa que jamais voix humaine ne fus plus parfaite. Dick conseilla à Alan de proposer quelques rafraîchissements à la femme. Alan se dirigea vers la table et emplit un verre de lait. La femme comprit immédiatement son intention. Elle prit le verre et but la plus grande partie de son contenu avant de le reposer. Elle prit position près d'un siège et fit signe à Dick de venir s'y installer. Dick obéit. Elle poussa un autre siège près du sien, en face, elle posa gentiment la main sur le bras d'Alan et l'attira vers le second siège. Elle leur sourit d'un air rassurant puis elle se pencha et mit la main droite de Dick et la plaça dans la main gauche d'Alan. Elle joignit de la même manière les deux autres mains. Elle s'était placée derrière le siège de Dick et l'avait attiré en arrière jusqu'à ce que son crâne repose sur le dossier du siège. Elle plaça ses mains jointes sur le front de Dick en regardant Alan dans les yeux. Le corps de Dick se relâcha. Alan faillit se lever et un rapide regard d'avertissement dans les yeux de la femme 'en détourna. Elle se mit à parler en regardant Alan droit dans les yeux. Un instant plus tard, elle s'arrêta et aussitôt Dick frissonna sous ses mains et se mit à parler. La femme parlait par l'intermédiaire de Dick. Ainsi, elle demanda à Alan de répondre à ses questions. Ainsi, le dialogue se poursuivit à travers l'interprète inconscient. Elle demanda qui avait réussi à pénétrer dans la grande sphère et Alan répondit que c'était lui. Il ne savait pas que c'était une serre avant d'y entrer et la femme lui demanda pourquoi. Il répondit que la sphère était enterrée sous le sol. Elle voulut savoir s'il avait trouvé le chemin tout seul. Alan avoua qu'il vivait éloigné des autres et qu'il avait gardé le secret pour lui. Elle voulut savoir qui connaissait son existence à part lui et Alan répondit que seul Dick était au courant. Alan expliqua à la femme qu'il avait fait jurer à Dick de promettre le silence. Il constata avec une grande joie que sa réponse lui faisait visiblement plaisir. Elle le remercia. Elle voulut savoir s'il y avait beaucoup d'habitants sur la terre. Il répondit qu'il y en avait des centaines de millions. Elle voulut savoir combien de temps représentait l'histoire de la race humaine. Alan répondit que l'histoire datait de 2500 ans. Au-delà, les humains avaient de vagues connaissances sur une période de trois ou quatre mille ans encore. La femme avait beaucoup de peine en apprenant cela. Cela confirmait un immense cataclysme survenu voici très longtemps. Elle lui demanda s'il voulait être son ami. Il répondit oui. Elle lui demanda s'il voulait garder le secret sur son existence jusqu'à ce qu'elle veuille la révéler. Il le ferait et il répondrait de Dick comme de lui-même. Elle voulait rester inconnue jusqu'à ce qu'elle puisse parler le langage des hommes. Elle voulut savoir si on parlait plus d'une langue dans le monde. Alan répondit qu'il existait de très nombreux langages mais celui qu'il parlait était le plus largement utilisé. Il lui enseignerait avec joie.

La femme annonça à Alan qu'elle resterait ici car elle avait beaucoup de choses à apprendre avant de pouvoir aller parmi les gens de ce monde. Alan devrait lui apprendre ces choses. Alan accepta avec joie. Il lui demanda comment elle s'appelait et elle lui répondit Hiéranie.

Son nom signifiait à la « fleur de vie ». Alan répéta le nom avec douceur et elle acquiesça à chaque répétition avec un léger sourire amusé. Il lui dit qu'un nom de fleur lui allait tout à fait bien. Elle lui répondit qu'il y avait bien des sortes de fleurs. Alors Alan lui répondit qu'aucune n'était aussi belle que la fleur de la vie. Elle rougit et abaissa les yeux légèrement. Il demanda encore de quelle nourriture elle avait besoin et elle lui dit qu'il était inutile de s'en inquiéter car elle avait tout ce dont elle avait besoin pour bien des années. Alan voulait encore communiquer avec Hiéranie par l'intermédiaire de Dick mais il lui dit que la prochaine fois qu'elle s'adresserait à lui ce serait seulement quand Alan lui aurait appris comment le faire. Elle voulut savoir si c'était le jour ou la nuit et Alan répondit que le jour s'achevait à peine.

Elle demanda à Alan de rapporter à Richard tout ce qu'ils venaient de se dire. Après quoi il devrait la laisser jusqu'au lendemain matin. Elle mit fin à l'expérience et Dick ouvrit des yeux encore ensommeillés. Il se sentait comme drogué. Alors Alan lui expliqua ce qu'il venait de se passer. Il lui résuma la conversation qu'il avait eue avec Hiéranie.

Dick montra à Hiéranie ce qu'il avait apporté à manger. Elle prit le petit pot de viande concentrée et l'examina avec beaucoup d'intérêt puis s'en alla vers l'un des grands coffres. Elle en sortit un petit flacon contenant environ une douzaine de losanges blancs. Elle en mit dans sa bouche. Elle en offrit à Dick et à Alan. Alan avala mais Dick hésita. Alan trouvait que ça avait un goût un peu salé. Hiéranie les raccompagna jusqu'à la sortie du temple. Elle tendit la main à Alan et prononça quelques mots doux et caressants. Après quoi, elle leur fit signe de la suivre et les guida vers les grandes portes translucides qui menaient au vestibule. Parvenue devant les portes closes, Hiéranie se pencha et appuya du doigt un point du dallage de mosaïque près du mur et aussitôt les grands vantaux s'écartèrent en silence. Ce mouvement révéla le rideau métallique qui avait broyé les espoirs d'Alan d'entrer par ce moyen. Hiéranie neutralisera le piège qui se trouvait sous le dallage. Ils s’arrêtèrent en bas de l'escalier et Alan avec un soupir comprit qu'a présent il devait quitter Hiéranie, pour l'instant du moins.

Dick lui tendit la main en lui souhaitant une bonne nuit et commença à gravir l'escalier. Alan saisit la main avec tendresse et murmura : « bonne nuit, Hiéranie bien-aimée ! ». Elle lui répondit en imitant ses paroles. Alan savait que les mots n'étaient que des mots pour elle, mais en lui-même il fit le voeu passionné de lui en apprendre, tôt ou tard, le sens pour les lui entendre prononcer en connaissance de cause.

Chapitre XVIII.

Alan et Dick furent obligés de gravir l'escalier en spirale dans l'obscurité parce qu'Alan avait oublié sa lampe. Ils émergèrent dans la nuit froide d'un contraste aigu avec l'environnement merveilleux qu'ils venaient à peine de quitter. Une fois à la ferme, Alan demanda à Dick qui son impression. Dick répondit qu'il ne s'était jamais trouvé embarqué dans une situation moins humoristique. Il se demandait si Alan avait envisagé toutes les conséquences. Alan répondit qu'il n'avait rien fait d'autre depuis qu'il avait posé le pied sur le plancher du vestibule. Il en avait conclu que la seule solution était de laisser les choses suivre leur propre cours. Dick pensait qu'ils commettaient contre la société la plus grande erreur, sinon le plus grand crime que le monde ait jamais connu en gardant le secret sur leur découverte. Dick pensait qu'il y avait assez de choses dans les galeries pour lancer les nations à l'attaque. Il pensait que Hiéranie représentait elle-même le plus grand danger. Il pensait qu'il y aurait des hommes capables de poignarder Alan pour un mot de Hiéranie. De plus, Dick pensait que Hiéranie était aussi douée mentalement qu'elle l'était physiquement. Il pensait qu'elle tenait à rester cachée simplement pour acquérir les connaissances nécessaires pour agir sur notre monde et employer alors ses connaissances à ses propres fins.

Alan pensait qu'ils avaient perdu le contrôle de la situation au moment même où Hiéranie s'était dressée sur son divan. Il ne pouvait pas croire que Hiéranie agisse pour autre chose que le bien. Dick promit de rester en contact avec Alan car il crevait d'envie de revoir les galeries. Alan réalisa qu'il n'avait plus faim après avoir mangé le losange. Il se sentait tout à fait bien. Dick pensait qu'ils avaient englouti tout un repas sous forme de pilules.

Alan griffonna laborieusement une lettre qu'il remit à Dick. Elle était destinée à Marian. Il s'excusait de ne pouvoir venir la voir à cause d'une occupation qui le retenait dans sa ferme. Il lui expliquait que son absence s'expliquerait d'elle-même plus tard.

Alan demanda à Dick d'abonder dans le sens du bruit répandu à Bryce à son sujet. Bryce avait fait croire à toute la ville qu'Alan était en train d'étudier dur. Enfin, Alan demanda à Dick de commander un choix d'alphabet pour enfants et des livres d'images et de lecture enfantine. Dick espérait qu'ils ne s'étaient pas lancés dans quelque aventure qu'ils pourraient regretter par la suite. Il s'en alla.

Le lendemain, Alan se lança dans les besognes domestiques d'un coeur léger. Puis il sélectionna une demi-douzaine de livres qui répondaient à ses besoins. Il mit de côté un bel atlas, un livre illustré de photographies des bâtiments historiques les plus fameux du monde et quatre volumes de voyages contenant des images qui montraient le monde selon ses aspects les plus divers.

Après quoi, il se dirigea vers le hangar. Vibrant d'espoir, il descendit dans l'abîme. Il appela Hiéranie qui lui répondit. Elle paraissait irradier de vitalité. Elle portait une robe d'or pâle qui tombait depuis son cou et était retenue à la taille par une bande souple de métal étincelant. Elle lui sourit amicalement. Elle saisit la main qu'il lui tendait. Elle avait effectué certains changements dans son environnement. À part le divan, presque tous les autres meubles avaient été déplacés. Elle avait orné son appartement avec plusieurs objets qu'il reconnut provenir de la galerie d'art. Elle avait emprunté des livres à la bibliothèque. Elle montra une intense curiosité pour les livres qu'il avait apportés. Elle s'en empara et le feuilleta rapidement. Elle regarda l'atlas et le poussa sous le regard d'Alan. Avec un grand étonnement, il découvrit que rares étaient les choses qu'il pouvait lui montrer sans qu'elle les saisisse immédiatement. Alan comprit qu'elle voulait connaître leur position. Il lui montra Cootamundra sur la carte d'Australie. Elle lui fit signe de rester assis et elle courut légèrement lors de la pièce. Elle revint essoufflée tenant à la main un ouvrage de la bibliothèque qu'elle ouvrit en grand à côté de l'atlas.

Hiéranie tournait page après page, dévoilant des cartes du monde étrangères aux yeux d'Alan et dont pourtant certains détails lui étaient curieusement familiers. Elle montrait la terre en des endroits où il était habitué à voir de l'eau. Toute l'ordonnance des choses semblait altérée en ce qui concernait les latitudes. Des masses continentales appartenant à la partie méridionale de l'Australie étaient situées près de l'Equateur. Hiéranie semblait très impatiente de le faire partager ses connaissances. À partir des livres de voyages, Alan commença à donner à son élève ses premières leçons d'anglais. Alan en vint à reconnaître que l'intelligence de son élève n'était pas d'un ordre négligeable. Sa mémoire était phénoménale. Enfin, elle le conduisit dans la galerie, au grand émoi d'Alan, pour accroître son répertoire d'anglais par une analyse sans vergogne de l'anatomie des trois statues du portique. Elle avait maîtrisé les noms de chaque membre et de chaque articulation du corps humain, avec une inconscience totale du malaise de son professeur.

Ils franchirent l'antichambre de marbre et Alan découvrit que Hiéranie avait éliminé l'inconvénient des bruits abominables qui faisaient de sa traversée une épreuve aussi terrifiante pour les nerfs. Elle l'emmena dans la galerie des techniques et Alan fut surpris de découvrir que le moindre vestige des masses de ciment arraché par l'explosion avait disparu. Hiéranie lui montra la machine qui avait produit l'accident pour lui faire comprendre qu'elle savait ce qui s'était passé. Elle lui fit signe de se tenir à l'écart et durant quelques minutes, elle s'affaira autour de la machine.

Ils errèrent de la galerie en galerie, et partout elle ajoutait de nouveaux mots à son répertoire. Quand ils arrivèrent à la galerie de biologie, Alan montra quelque répugnance à entrer, mais la main blanche d'Hiéranie, placée sur son bras, l'attira en avant et fit disparaître ses scrupules. Elle marcha avec lui directement jusqu'à la statue de l'entrée et s'arrêta devant la table portant un instrument qui avait déjà excité la curiosité d'Alan dans les mains de la statue. Hiéranie se saisit de l'instrument. Des yeux, elle lui demanda s'il en connaissait l'usage et il avoua son ignorance en secouant la tête. Hiéranie éleva le cercle de métal des deux mains et l'installa sur la tête d'Alan. Les fils attachés de chaque côté retenaient le petit cylindre suspendu qui se balançait devant sa poitrine. Hiéranie prit le cylindre de la main droite et en plaça l'extrémité ouverte sur son propre poignet gauche puis elle ferma les yeux. Un moment passa, puis elle rouvrit les yeux et, riant doucement, elle secoua la tête avec une colère simulée et répéta le mot « yeux ». Elle laissa retomber le cylindre et leva les deux mains vers son visage ; elle est l'effleura avec une légèreté qui le fit vibrer. Alan comprit que Hiéranie lui demandait de baisser doucement ses paupières. Elle reprit le cylindre et Alan poussa un cri d'étonnement. Il regarda le poignet d'Hiéranie. Elle s'amusait de son étonnement. Il lui avait semblé voir le poignet de la jeune femme devenir transparent et montrer très distinctement chaque tissu, chaque muscle et chaque vaisseau sanguin. Dès qu'il comprit ce qu'il voyait, il recula. Mais il répéta l'opération sur lui-même et il fut fasciné par le merveilleux mécanisme révélé par ce cylindre d'apparence si simple. Il comprit vaguement que la merveille reposant dans ses mains méritait bien sa position d'honneur dans la galerie.

Hiéranie remit l'instrument à sa place et ils repartirent ensemble dans le vaste vestibule.

Alan invita Hiéranie à monter à la surface mais elle refusa. Alors ils retournèrent au temple et Alan reprit son enseignement.

Quand il la quitta, il fut plus désespérément fasciné que jamais par sa beauté et son charme.

Ce fut le premier de bien des jours semblables. Dick devint visiteur régulier. Il avait apporté les livres que Alan lui avait demandés. Alan et de Dick découvrirent que l'intelligence d'Hiéranie était peu commune. Au bout d'une quinzaine de jours, elle était capable de se faire comprendre nettement et au bout d'un mois elle montrait une maîtrise de l'anglais parfaite. Elle avait aussi appris à lire et à écrire. Alan comprit qu'elle étendait le champ de ses leçons par elle-même. Maîtriser la langue anglaise n'était pas du tout ce qu'elle exigeait. Une image de l'histoire politique du monde et de ses coutumes sociales formait une petite partie du reste. Elle désirait connaître les gouvernements, antiques et modernes, les lois, nouvelles et anciennes. Elle voulait aussi tout savoir sur la science.

C'était un travail fascinant pour Alan, en plus de la joie qu'il éprouvait à être constamment en rapport avec elle. Rien de ce qu’il lui apprenait n'était jamais perdu ni mal employé. En huit semaines, elle pouvait lire à peu près n'importe quoi, et lorsqu'elle eut atteint ce stade, ses progrès avancèrent par bons. Alan choisissait avec soin ses livres dans sa bibliothèque, et ils lisaient alternativement à haute voix. Pour l'accentuation et les inflexions, elle l'imitait exactement, et plus d'une fois quelques phrases ou expressions d'Alan, tombant de ses lèvres à elle, firent sourire Dick malgré lui. Parfois des éclairs venant des profondeurs cachées de l'esprit d'Hiéranie leur donnèrent à réfléchir. Un jour, Alan lui avait fait un exposé historique de la constitution de la Grande-Bretagne ainsi qu'un résumé général sur l'Empire et de là il avait échoué à la constitution de l'Australie. Elle avait tout absorbé, avec peu de remarques, comme c'était son habitude, n’interrompant d'une question incisive que sur les points qui ne lui semblaient pas tout à fait clairs. Elle avait dit à Alan que les choses étaient comme elles devaient être. Elle trouvait bon que le peuple choisisse ses propres législateurs et elle pensait également que le peuple était sage et choisissait les esprits les plus grands et les plus nobles dans ses propres rangs pour une position aussi élevée. Le lendemain, Alan apporte un hebdomadaire dans lequel se trouvait une double page donnant le portrait de la totalité des membres des deux chambres fédérales. Hiéranie regarda les portraits pendant longtemps. Elle pensait qu'Alan se moquait d'elle persuadée que ces gens-là ne pouvaient pas être les législateurs d'une nation. Dick lui confirma que c'était pourtant la réalité. Alan lui demanda pourquoi elle en doutait. Elle avait le don de lire sur les visages des hommes. Elle voyait dans ces visages, des fourbes et des imbéciles. Alors montra les photos une à une en décrivant chaque personnage avec son défaut propre : soif du pouvoir ; avarice ; fripon… Pourtant, elle en trouva un qui lui semblait être un chef et un homme. Elle demanda quel était son nom. Alan répondit que c'était Sir Miles Glover, le premier ministre du pays. Hiéranie se souvint du nom car elle pensait pouvoir l'utiliser plus tard. Elle leur demanda pourquoi seuls deux ou trois hommes étaient compétents parmi tous ceux qu'elle avait vus dans le journal. Est-ce que leur peuple était fou. Dick gloussa de plaisir devant le visage irrité d'Alan. Alors Alan expliqua comment les candidats étaient sélectionnés et enfin élus.

Hiéranie demanda s'il n'y avait que deux candidats et deux parties dans l'État. Alan le lui confirma. Elle demanda si le peuple ne choisirait pas le meilleur en supposant que l'un était un homme grand et bon de l'autre un jouet seulement pour les chefs des partis. Dick lui expliqua que la préférence du peuple allait au candidat désigné par le parti. Hiéranie répondit que c'était la préférence du cochon pour les ordures. Elle prévoyait qu'il y aurait une grande tuerie. Elle emmena  Alan et Dick dans la galerie de biologie. Depuis qu'on lui avait montré les merveilles du cylindre, Dick était devenu l'esclave soumis d'Hiéranie par la promesse que, le moment venu, il lui serait permis de les révéler au monde. Il entra en conflit avec Hiéranie sur des sujets techniques. Hiéranie écrasait d'un air calme et assuré certaine de ses théories les plus révérées. Alan prenait seulement un malin plaisir à la défaite de Dick. Mais chez ce dernier, la voix d'Hiéranie faisait trembler un voile que nul homme de sa profession n'avait jamais pensé approcher. Il prévoyait vaguement que ce voile dissimulait division dont le monde n'avait jamais rêvé.

Dick finit par reconnaître la sagesse de Hiéranie qui n'était pas avare de ses connaissances. Pour Dick, Hiéranie était aussi parfaite mentalement que physiquement. Dick rentra chez lui et ses pensées n'étaient pas très exaltantes sur le chemin du retour. Vaguement, dans son esprit, se levait l'image d'une grande ombre suspendue au-dessus du monde.

 

Chapitre XIX.

À mesure que le temps passait, Alan se trouvait toujours plus sous la domination de la personnalité étonnante d'Hiéranie. Tôt le matin, et jusqu'à tard dans la soirée, il passait son temps avec elle dans les galeries. Dick observait avec inquiétude l'aveuglement croissant de son ami. Il pressentait que cette compagnie ne pouvait qu'aboutir à une catastrophe pour Alan. En toute circonstance, Hiéranie montrait le même calme imperturbable et parlait toujours de la même voix féminine et douce. Lorsqu'il était éloigné d'elle, Alan était obsédé par des pressentiments sur son destin. Il sentait bien qu'il était absolument indigne de devenir le compagnon de cet être radieux. Sans cesse, il refoulait le mot qui lui brûlait les lèvres et qui décideraient de son sort. La terreur d'une réponse qui marquerait pour lui la fin de toutes choses le retenait de parler. Il réalisait pleinement que, lorsque viendrait le temps où il ne pourrait plus se retenir de parler, la réponse lui serait donnée sans que Hiéranie pense à autre chose que leur intérêt à tous deux. Aussi continuait-il a vivre auprès d'elle, en des alternances d'espoir qui le laissait faible d'un désir insensé, et de crainte qui poussait son coeur au désespoir. À la fin du troisième mois, Hiéranie commença à leur parler du mystère de son existence car elle avait réservé les révélations jusqu'à ce que Dick puisse les entendre.

Ils étaient assis dans le temple. La conversation avait porté sur la géologie. Dick dissertait sur l'apparition de la vie sur la terre. Hiéranie trouvait que les savants de ce monde étaient insensés dans leurs théories. Elle prit l'atlas d'Alan ainsi que celui de sa propre bibliothèque et elle leur parla du passé du monde. Alors montra le monde tel qu'il était à son époque. Elle demanda à Dick qu'il savait pourquoi le vieux monde avait changé. Dick ne savait pas. Alan supposait qu'à une certaine époque l'axe de la terre s'était déplacé et que le choc avait dû disloquer l'ensemble de sa surface. Hiéranie répondit qu'Alan savait aussi bien utiliser sa tête que son grand corps solide et que son professeur était digne de son emploi. C'était donc bien la cause. Il y a très longtemps, le monde était habité par une race d'êtres humains qui avaient passé par tous les essais et toutes les luttes par lesquels la race humaine actuelle continuait à passer. Les anciens humains avaient atteint les plus hauts sommets que l'humanité puisse atteindre lorsque le cataclysme survint. Le peuple d'Hiéranie connaissait le coup qui le menaçait bien avant qu'il le frappe. Il savait que, des cendres du monde aboli, une autre race s'élèverait. Il savait aussi la nouvelle race devrait passer par les mêmes difficultés avant de gagner sa propre place au sommet. Ce que le peuple d'Hiéranie déplorait, c'était que tous les grands travaux issus de leurs cerveaux et de leurs mains dussent périr définitivement.

Alors ils décidèrent de préserver leurs connaissances pour le bénéfice de gens qui étaient encore à venir. En trois endroits soigneusement choisis de la terre, ils battirent une grande sphère. Dans leur construction, ils apportèrent absolument tout de leur immense savoir, pour aboutir à leur but et le rendre invulnérable au gigantesque cataclysme. Dans chacune d’elles, ils réunirent un spécimen de tous leurs arts et de toutes leurs sciences. Les moyens de suspendre la vie étaient connus depuis de nombreuses générations alors, il fut décidé que, dans chaque sphère, une personne serait placée pour servir de lien entre le vieux et le nouveau mondes.

Alan demanda pourquoi il ne devait y avoir qu'une personne par sphère. Hiéranie répondit qu'il n'y avait aucune assurance que les ères qui devaient s'écouler avant la réanimation ne réduiraient pas à néant la tentative. Le peuple d'Hiéranie ne désirait pas condamner plus d’humains qu'il n'était nécessaire au risque d'un sort terrible. Des volontaires furent appelés qui parmi les milliers qui avaient répondu à l'appel, tous étaient animés par l'espoir de transmettre le flambeau d'une race mourante à celle qui n'était pas encore née.

Hiéranie fit partie des trois sélectionnés. Dick voulut savoir où se trouvaient les autres sphères. Hiéranie se dirigea vers le tableau de bord qui était en connexion perpétuelle avec les autres sphères. Hiéranie tenta d'entrer en contact avec une autre sphère mais ne réussit pas et elle pensait qu'une des deux autres sphères n'avait pas réussi à supporter la tension du cataclysme mondial. Mais la troisième sphère existait toujours. Hiéranie révéla le nom de celui qui s'y trouvait, Andax. Pour Dick, apprendre qu'un autre être du genre d'Hiéranie pouvait être rappelé à la vie comme renfort accroissait le sentiment de malaise qui, déjà, le hantait. Alan, ne voyait dans la nouvelle qu'une menace à son amour pour Hiéranie.

Hiéranie leur révéla que son peuple avait des règles concernant le mélange des sangs humains et il connaissait le type d'homme qu'il désirait procréer. Le bien-être de l'individu encore à naître était presque une religion pour son peuple. Elle montra la statue qui avait tant impressionné Alan. L'homme austère que la statue représentait était celui qui le premier avait établi les lois pour la création d'une race et Andax descendait directement de lui. Hiéranie était attachée aux règles eugéniques de son peuple. Ainsi, dans la lignée du créateur de l'eugénisme aucun n'avait de coeur et ils portaient dans le thorax une pompe organique qui n'avait d'autres fonctions que de maintenir en vie leur cerveau.

Dick eut le courage de dire à Hiéranie que son compagnon n'avait pas l'air sympathique. Hiéranie savait qu’Andax ne plairait pas à beaucoup de gens. Andax considérait Hiéranie comme une idiote utile. Il avait été son professeur pour son année de chirurgie et ses deux ans d'études techniques. Andax avait été furieux parce que Hiéranie s'était inscrite en droit et en littérature.

Elle décrivit Andax comme quelqu'un d'impitoyable, froid et calculateur. Mais Hiéranie pardonnait aux gens de son peuple car leurs actes terribles avaient entraîné selon elle une grande bénédiction par la suite. Dick demanda à Hiéranie si elle pouvait retrouver la sphère d'Andax. Hiéranie leur montra l'endroit où se trouvait l'autre sphère. C'était au milieu de l'Himalaya. Alan en fut soulagé car c'était une contrée presque impossible à explorer. La sienne risquait d'être enfouie sous 2000 m de montagne. Mais Hiéranie n'était pas inquiète car elle disposait des moyens nécessaires pour retrouver l'autre sphère. Sa calme assurance ravisa le désespoir de ses auditeurs. Hiéranie demanda à Dick pourquoi il était inquiet. Il demanda à quel âge avait Andax. Hiéranie répondit qu'il avait le même âge qu'elle, c'est-à-dire 25 ans. Tous deux avaient été enterrés il y a 27 millions d'années. Alan et son ami laissèrent échapper un cri en apprenant cela. Alan demanda comment il se faisait qu'Andax ait pu être le professeur Hiéranie alors qu'ils avaient le même âge. Hiéranie répondit qu'Andax maîtrisait déjà toutes les sciences quand il avait 15 ans. Durant des générations, son cerveau avait été développé.

Ce soir-là, avant de se séparer, les deux hommes restèrent silencieux, à songer. Dick était inquiet de la libération prochaine d'Andax. Il savait qu'Hiéranie ne prendrait en compte leur opinion.

Chapitre XX.

Hiéranie raconta à Alan et à Dick l'histoire des trois hommes représentés par la première statue qu'Alan avait découverte. Ces trois hommes avaient marqué d'une façon suprême le développement de tout ce qui avait jamais existé, et chacun d'une manière entièrement différente.

Un des trois hommes avait été jugé et condamné comme le plus grand criminel que son monde avait jamais connu.

Son nom était Odi et il vivait inconnu, pauvre maître d'école. C'était 3000 ans avant le grand désastre. Les groupes et les nations se rassemblèrent et en même temps parut un langage commun. La guerre avait pratiquement cessé et grâce aux progrès de la science médicale, la croissance de la population du monde était devenue un facteur sérieux. Le grand problème était celui des races de couleur. Elles étaient considérées comme en dessous des autres. Elles pouvaient imiter, mais non créer. Elles se multipliaient beaucoup plus rapidement que les autres et menaçaient d'exterminer la race blanche par le simple poids du nombre. Elles exigeaient comme un droit à l'égalité pour laquelle elles n'étaient pas faites. Dick comprenait ce que Hiéranie voulait dire car le problème ne leur était pas inconnu. Il y avait à cette époque plus de 3 milliards de gens sur le globe, dont plus des quatre cinquièmes appartenaient à la race inférieure. Ils disposaient de tous les avantages accordés par la science et ils étaient protégés par les lois à mesure que le temps passa l'amertume croissait des deux côtés jusqu'au point de rupture.

Il y eut une sanglante guerre, la première à survenir depuis plus de 200 ans. C'était une querelle territoriale. La lutte s'acheva par l'oblitération d'un avant-poste blanc de 2 millions de gens. Alan supposa qu'il y eut beaucoup pour prêcher la doctrine consistant à élever les gens de couleur et les traiter comme des frères. Hiéranie le lui confirma. Les prêtres s'opposaient à de représailles. Odi vivait à la frontière des nations blanches. Toute sa vie, il avait étudié la question en silence. Ses inventions lui rapportèrent assez d'argent pour lui permettre de vivre à son aise et il consacra la totalité de son temps à la recherche. Il inventa le « rayon de la mort ».

La première nouvelle que le monde reçut de la puissance du rayon de la mort fut qu'une maladie inconnue et épouvantable s'était déclarée parmi les races de couleur dans l'endroit le plus fortement peuplé du monde. On constata que les Blancs restaient absolument indemnes.

La maladie se déclarait en quelques jours. En vain, le monde entier combattit la terreur croissante. Toutes ses ressources furent mobilisées à l'extrême. Mais les savants avaient beau lutter, la mort les vainquait. En huit semaines, plus de 120 millions de personnes avaient péri.

Alan et Dick regardèrent Hiéranie, incrédules. Dick pensait que le nombre de cadavres avait dû provoquer une épidémie et ce fut bien le cas. Vers la fin, le mot courut parmi les races de couleur que les Blancs étaient en train de les exterminer. Il y eu un soulèvement meurtrier au cours duquel la race condamnée tomba aussi rapidement devant les armes des Blancs. Les 16 mois que durera la terreur fut la période la plus effroyable que connut le monde d'Hiéranie. Au bout de ces 16 mois, les races de couleur avaient cessé d'exister. Sur 2 milliards d'êtres humains, il n'en restait plus qu'un demi-million. Odi se désigna lui-même comme celui qui avait perpétré ce génocide. Il trouva aux enquêteurs la réalité des moyens qu'il l'avait employé. Il avait découvert un rayon électrique qui passait à travers la peau de l'homme blanc et n'agissait que sur la peau pigmentée de l'homme de couleur. Pour Dick c'était une action démoniaque.

D'un bout du monde à l'autre, la classe des prêtres éleva des clameurs contre Odi. Il fut mis en quarantaine et stigmatisé. Ses biens furent déclarés confisqués. Son nom fut considéré comme celui d'un maudit. Il répondit à ses accusateurs avec fierté et justifia ses actions en raison du bien de l'humanité. La pauvreté et l'outrage furent son lot jusqu'à la fin. Un jour, il pénétra dans une assemblée de prêtres et de leurs fidèles et il fit un discours. Il fut lapidé. Bien plus tard, il fut admis que l'action d'Odi avait été le salut des races civilisées.

Pour Dick, le crime demeurait impardonnable. Mais Hiéranie compara les hommes de couleur aux mauvaises herbes. Elle demanda à si son monde n'avait pas encore reconnu qu'il y avait de mauvaises herbes humaines aussi bien que végétales. Pour Dick ce n'était pas comparable. Alors Hiéranie demanda qui possédait l'Australie avant que les Blancs n'arrivent. Dick fut pétrifié par la question. Hiéranie demanda si une seule fois dans son existence il avait accordé une seule pensée de remords aux milliers d'aborigènes qui avaient été exterminés par l'implacable invasion blanche. Dick rétorqua que dans ce cas, c'était la survivance du plus apte. Alan reconnut que les Australiens ne pouvaient pas jeter la première pierre à Odi. Il pensait que le monde serait meilleur et plus propre si quelques-unes de ses races en venaient à s'éteindre. Il pensait aux Turcs notamment.

Hiéranie demanda quelle était la proportion entre les Blancs et les Noirs. Alan et Dick ne le savait pas. Alan chercha l'information dans un livre. Il dit à Hiéranie qu'il y avait 650 millions de blancs pour 950 millions de gens de couleur. Hiéranie pensait que la différence continuerait à s'accroître. Pour elle, il valait mieux faire les choses maintenant parce qu'il n'y avait pas de place dans le monde pour l'inapte. Dick répondit que sa profession consistait à préserver la vie et non à la détruire. Il ne voulait plus discuter avec elle. Pour apaiser l'ambiance, Hiéranie mit de la musique.

Après quoi, Dick s'en alla et Alan le rejoignit. Dick avait peur d'avoir lâché sur le monde quelque chose de mauvais. Alan pensait que Hiéranie se laisserait influencer par eux dans ses actes. Il espérait qu'on ne pourrait pas retrouver Andax. Dick pensait que rien ne pouvait l'empêcher.

Chapitre XXI.

L'absence d'Alan excitait l'imagination à Glen Cairn. Bryce était mal à l'aise mais gardait pour lui ce qu'il pensait. Marian avait le coeur triste. Fidèle à lui jusque dans ses pensées, elle ne voulait pas croire que l'homme qui lui avait tenu la main cette nuit-là avait agi avec légèreté pour s'enfuir ensuite. Elle ne pouvait se résigner à attendre qu'il lui fît signe. MacArthur et Rikardson discutèrent au club. MacArthur avait été voir la ferme d'Alan. Il avait remarqué qu'Alan n'avait pas taillé une seule vigne ni passé la charrue sur son terrain. Il avait trouvé la maison verte mais n'avait pas vu à Alan. Rikardson pensait qu'il y avait une femme là-dessous. MacArthur répondit qu'Alan n'avait pas approché Marian depuis des mois. MacArthur pensait que Dick savait quelque chose. Mais il n'avait pas réussi à lui tirer les vers du nez. Il espérait qu'Alan n'avait pas d'ennuis sans qu'il puisse l'aider.

Un soir, alors qu'Alan et Dick étaient assis à fumer, Dick demanda à Alan quand il était allé à Glen Cairn pour la dernière fois. Alan avait oublié. Comme l'épicier lui envoyer tout ce dont il avait besoin il n'avait aucune raison de se déplacer. Alors il Dick lui apprit que les gens jasaient. Les gens savaient qu'Alan ne s'occupait plus de sa vigne et que Dick passait souvent le voir. Alan montra à Dick une feuille que MacArthur avait punaisé à sa porte. MacArthur voulait savoir s'il y avait une histoire de vin ou de femme et lui demandait de revenir. Dick lui conseilla de revenir au club. Alors Alan avoua à son ami que Hiéranie était venue voir la ferme. Alan avait vu Hiéranie entre la ferme le hangar en revenant un soir d'une promenade.

Hiéranie tomba sur le portrait de Napoléon qu'Alan avait chez lui. Elle avait montré une grande émotion en le voyant. Elle voulut savoir son nom et s'il était encore vivant. Alan lui apprit qu'il avait disparu depuis plus de 100 ans. Elle pensait que c'était le genre d'homme dont elle avait besoin pour accomplir sa tâche. Dick n'aimait pas ça et il songeait à prévenir les autorités. Alan ne voulait pas trahir Hiéranie. De plus, il ne voulait pas voir sa ferme piétinée par une bande d'aventuriers politiques et par les journalistes.

Hiéranie était venue voir Alan une deuxième fois et ils étaient allés se promener jusqu'au fleuve. Alan avait peur de l'effet que produirait Hiéranie sur un visiteur. En effet, Hiéranie leur avait déjà laissé entendre la valeur qu'elle attribuait à la valeur de certains hommes. Alan avait compris qu'elle considérait ses égards envers l'existence humaine comme une sorte de sentimentalisme abâtardi.

Le lendemain, Alan annonça à Hiéranie qu'il serait obligé de la laisser seule à l'occasion afin de s'occuper de ses affaires en ville. Elle lui promit de ne pas sortir en son absence. Le lendemain, Alan se rendit à Glen Cairn. MacArthur et Rickardson ne posèrent pas de questions, trop heureux de voir Alan sortir de l'ombre pour s'inquiéter du motif de son absence. Après quoi, Alan rencontra Doris qui tâta le terrain scientifiquement en quête de renseignements. Mais comme Alan était plus rusé plus diplomate encore, le résultat fut un match nul.

Doris n'obtint rien qui put satisfaire sa curiosité mais Alan se trouva obligé de promettre de participer à un tournoi le samedi suivant. Elle décida qu'Alan serait désigné pour jouer avec Marian dans le tournoi. Alan pensait que tout le temps qu'il ne passait pas en compagnie d'Hiéranie était du temps perdu. Quand Dick revint de l'hôpital, Alan en profita pour quitter le court de tennis et discuter avec lui. Dick révéla à Alan que Hiéranie lui avait donné un produit à injecter à un patient. Alan avait injecté le liquide dans une patiente de Walton et celle-ci avait guéri. Dick avait l'intention de poser des questions à Hiéranie.

Chapitre XXII.

Quand Hiéranie apprit que la patiente avait guéri, elle déclara qu'il n'y avait aucun miracle là-dedans. Dick avait injecté le produit sans en parler à Waslton. Hiéranie évoqua un autre personnage mythique de son monde, Maxi. Il passa sa vie sur un travail unique et réussit. Il savait que chaque organisme vivant projette des rayons lumineux que l'oeil humain ne peut pas voir. Il avait inventé une lentille, en réalité un oeil artificiel, qui parvenait à détecter ces rayons et à les transmettre directement au cerveau. Cela lui prit 25 ans de labeur ininterrompu. Il fut tourné en dérision mais il n'hésita jamais. On reconnut quand même sa valeur durant sa vie et il accepta le triomphe aussi simplement qu'il avait supporté les revers. Il délaissa tous les honneurs qu'on lui offrit. La moyenne de vie, à l'époque de l'invention de Maxi, était d'environ 48 ans. En 200 ans, cette moyenne dépassa largement 100 ans, et plus tard elle s'éleva jusqu'à 120 ans avec un maximum de 160 ans. Nombre de ceux qui atteignaient 150 conservaient leurs facultés en plein éveil. Chaque pas qui mena à cette révolution fut uniquement dû à la lentille de Maxi.

Sans la lentille de Maxi, l'oeuvre d'Eukary eût été impossible. Eukary vint 200 ans après Maxi et il fut l'un des adorateurs de sa mémoire.

Hiéranie pensait qu’Eukary était de ceux que la nature n'accorde au monde qu'une fois en 1000 ans comme Napoléon. Il sortit durant, et durant 50 années, il gouverna le monde avec une main de fer. Il gouverna le monde entier. Il laissa un monde nouveau et une nouvelle religion. Dick et Alan pensaient que les religions étaient fatales au point de vue de la mortalité. Alan pensait que rien ne valait la haine qu'un fanatique religieux pouvait opposer à une croyance rivale. Hiéranie leur dit que Eukary subit le sort usuel du réformateur et alors il frappa. Il enseigna le culte du non-né. Il partit de la théorie que si des soins infinis sont nécessaires pour produire les plus hautes d'espèces d'animaux ou de végétaux, ils étaient à plus forte raison nécessaires pour produire le type le plus achevé d'humain. Dick pensait que laisser l'humanité se reproduire à son gré, au nom sacré de la liberté individuelle et au détriment de la race était un handicap terrible. Mais on n'y pouvait rien. Hiéranie le détrompa pas en disant qu'Eukary démontra la loi de transmission. Alors, le monde s'arrête de travailler assez longtemps pour voir qu'il avait découvert une nouvelle plaisanterie, et quand la plaisanterie fut rebattue, aussi bien elle que lui furent oubliés. Pendant 30 ans, le monde n'entendit plus parler d'Eukary. Durant ce temps, il travailla silencieusement à ses plans prodigieux. Cette période fut appelée la Grande Conspiration. Eukary enrôla des centaines de milliers de partisans dans un complot pour placer le contrôle du monde entre les mains d'un seul homme, et ceci sans être détecté.

Les membres de la société secrète d'Eukary étaient de toutes les races et de toutes les croyances du monde sans qu'il y eut le moindre traître. Parmi les conspirateurs se trouvaient les plus grands cerveaux de l'époque et ils mirent au point une arme qui rendit le mouvement irrésistible. Les gens furent stupéfiés par le coup d'Etat. En une nuit les corps constitués des gouvernements de chaque confédération furent destitués et une nouvelle administration substituée à l'ancienne. Eukary fit exterminer tous les opposants jusqu'au dernier homme.

Eukary annonça que toutes les futures lois seraient désormais sujettes à révision par un conseil central qu'il présiderait. Il fit prêter allégeance à tous les hommes des offices publics. Il fit exécuter tous ceux qui refusèrent.

Aucun mariage ne serait permis à l'avenir sans la sanction d'un office de contrôle. Toute homme ou femme, même non marié mais en âge de se marier fut obligé de se présenter pour être enregistré. À chacun on déclara, séance tenante, si elle ou il aurait la permission de se marier. Nul mariage ne pouvait être désormais célébré sans le consentement des autorités.

Le mariage était permis si, d'après les clauses nettement définies de la loi, les enfants probables de l'union devaient constituer une amélioration sur au moins l'un des parents. Plus tard, les rejetons devaient montrer une amélioration sur les deux parents. Il y eut une révolte.

Eukary estimait que 80 % de la fraction révoltée étaient déficiente, soit mentalement, soit physiquement. Aussi, son élimination éclaircit-elle l'atmosphère. Dick en fut révolté. Alors Hiéranie le considéra comme quelqu'un de désespérément sentimental. Hiéranie ne comprenait pas à quoi servait de sauver la vie si elle ne méritait pas d'être sauvée.

Elle estimait que les gens éliminés par Eukary n'étaient rien d'autre qu'une excroissance maligne de la civilisation. Eukary eut à lutter contre un taux de naissances énormément réduit mais cela fut compensé largement par un temps de mortalité abaissé.

Petit à petit, le pourcentage des anormaux diminua. Un sentiment apparut, celui que devenir les parents d'un enfant classé comme incapable était une disgrâce. De ce sentiment naquit le culte du non-né. La loi de transmission s'imposa comme foi mondiale.

Hiéranie savait qu'elle était belle et elle pensait qu'elle le devait à des centaines d'ascendants qui avaient vécu selon la loi. Hiéranie leur raconta qu'un effet imprévu de l'ordre nouveau fut le mélange graduel des confédérations nationales. On remarqua que les mariages internationaux donnaient des plus vigoureux rejetons sous certaines conditions. Les distinctions raciales furent supprimées. Eukary fut à l'origine de la sainteté accordée à la maternité. Il adopta un plan pour que la grossesse soit obligatoirement déclarée et la mère de l'enfant devenait pupille de l'État. La mère devenait sacrée, vouée uniquement à la vie nouvelle qu'elle donnerait au monde. Alan et Dick ironisaient sur ce que racontait Hiéranie.

Hiéranie dit à Dick qu'elle le lancerait sur la bonne voie. En rentrant chez lui, Dick souhaita qu'Andax aille au diable. Alan était d'accord avec lui sur ce point n'est pas sur les autres. Il partageait, en partie, les théories d’Hiéranie sur l'eugénisme.

Chapitre XXIII.

Le samedi suivant, Alan discutait avec Hiéranie. Pour la première fois, il y avait l'ombre d'un nuage entre eux. Elle lui avait demandé de l'emmener avec lui à Glen Cairn. Elle voulait rencontrer des femmes de ce monde et leur parler. Alan n'était pas d'accord. Elle n'insista pas. Hiéranie retourna dans les galeries pour s'affairer avec plusieurs instruments étranges. De temps à autre, elle s'interrompait et souriait ; si Alan avait pu voir ce sourire, sa sérénité aurait été durement secouée.

Alan se rendit au club de golf. Le comité du club était presque entièrement féminin.

Il était accompagné de Rickardson et de MacArthur. Au tout dernier moment, il avait écrit à Ms Doris pour la prévenir de sa présence. Il n'était pas très pressé d'affronter le groupe. Il rencontra Ms Doris avec la femme de Dick et Marian. Marian accueillit Alan sans la moindre trace de contrainte mais sans la plus légère chaleur. Elle avait été blessée par sa conduite mais elle ne voulait pas lui laisser voir à quel point elle en ressentait de l'amertume. Elle lui demanda s'il jouait ou non au tennis. Alan ignora la question. Mme Kitty lui demanda s'il avait l'intention de rester hors de sa coquille à présent. Elle lui dit que s'il avait l'intention de mener une existence hétéroclite, il ne faudrait pas compter sur sa participation. Alan répondit qu'il espérait redevenir normal avant peu. Marian demanda à Alan s'il avait été malade. Il répondit qu'il avait été assez soucieux. Elle savait que Dick était souvent allé le voir et elle avait pensé que cela traduisait peut-être certains faits. Alan lui dit qu'il était passé chez elle mais qu'elle n'était pas là. Tout à coup, Hiéranie arriva. Tout le monde la trouva très belle. Alan chancela en constatant l'insignifiance absolue de toute cette foule devant elle.

Il y avait dans son maintien une dignité qui la marquait aussitôt comme un être à part. Elle était complètement inconsciente de la sensation qu'elle avait causée. Elle salua Alan. Alan prévoyait d'épouvantables difficultés, mais, quoi qu'il arrive, sa place était au côté d'Hiéranie. Il avança à sa rencontre avec un grand frémissement d'amour. Il présenta Hiéranie à ses amis.

Dick était certain qu'il allait y avoir de durs moments à passer et ce ne fut pas une vaine prophétie. Tous les membres du club se laissèrent aller à la curiosité. Hiéranie se dirigea vers Dick et le salua.

La tension du moment fut allégée d'une façon inattendue par le révérend John Harvey Pook. Hiéranie demanda à Alan qui était Pook. Alan le lui présenta. Comme le révérend avait plusieurs titres, il pensait que Hiéranie ne pouvait pas être présente depuis très longtemps dans la ville sans le connaître. Il répondit qu'elle était là depuis assez longtemps et qu'elle vivait avec son ami Alan. Alan sentit ce que cet aveu si franc avait suscité dans la foule. Le révérend demanda à Hiéranie si sa mère était également chez Alan. Hiéranie répondit que sa mère était morte depuis longtemps. Elle dit aussi que Dick venait souvent leur rendre visite. La femme du révérend était scandalisée ainsi que la femme de Bryce et la femme de Dick. Hiéranie se rendait compte de l'hostilité ambiante mais sans en comprendre la cause. Hiéranie demanda à Alan ce qu'était un vicaire. Alan le lui expliqua. Hiéranie demanda au révérend quelle croyance il enseignait. Le révérend répondit qu'il était ministre de Dieu depuis 25 ans. Hiéranie lui répondit qu'il avait été ministre de sa panse depuis bien plus de temps. Horrifié, Alan essaya de s'entremettre.

La femme du révérend prit sa défense. Hiéranie ne s'inquiéta pas de sa fureur. Avec calme elle implora Dieu de protéger les rejetons du prêtre et de sa femme estimant que ce serait un crime que de laisser deux êtres pareils se perpétuer. Il y eut un mouvement général parmi les femmes scandalisées qu'Hiéranie observait avec une légère surprise.

Alan tenta un effort désespéré pour rétablir la situation. Il dit à Doris que c'était une méprise terrible. Doris lui demanda depuis combien de temps il était avec Hiéranie, Alan répondit que cela faisait six mois, Doris confirma qu'il y avait en effet une méprise. Et elle s'en alla avec Marian. Toutes les autres femmes la suivirent. En quelques minutes, il ne restait plus qu'Hiéranie, Alan, Rickardson, MacArthur et Bryce.

Hiéranie demanda à Alan le lui expliquer ce qu'elle avait fait. Alan lui répondit que ce qu'elle avait fait était sans remède. Hiéranie s'en alla. Alan voulut la rattraper mais elle avait disparu.

MacArthur dit à Alan qu'il avait vu Hiéranie arriver mais il avait l'impression qu'elle était apparue instantanément de nulle part. Rickardson et MacArthur proposait à Alan de l'aider. Il leur demanda de retourner au club pour annoncer aux membres qu'Alan ne recevrait plus. Ils s'éloignèrent pour décourager les cancans avec une foi aveugle dans leur ami en détresse. Bryce demanda à Alan de lui expliquer ce qu'il venait de se passer. Alan lui répondit que Hiéranie était sacrée pour lui. Il dit à Bryce qu'il ne pouvait rien lui dire pour le moment. Mais Bryce ne comprenait pas pourquoi il avait amené Hiéranie ici. Alan répondit qu'il n'avait rien fait pour cela. Bryce lui donna la situation. Alan avait disparu pendant six mois et tout effort pour le faire sortir de son trou avait été inutile. Et puis, sans avertissement, il était publiquement réclamé comme sa position par Hiéranie. Bryce pensait que c'était la beauté suprême d'Hiéranie qui condamné à Alan. Alan était persuadé que chaque femme du club qui avait tourné le dos à Hiéranie en viendrait presque un jour à donner ses yeux pour pouvoir dire qu'elle la connaissait.

Chapitre XXIV.

Alan rentra chez lui, déterminé à laisser à Glen Cairn penser à sa guise jusqu'à ce qu'il soit prêt à éclairer la commune ulcérée. Il vit qu’Hiéranie l'attendait dans l'ombre. Elle lui demanda si elle était pardonnée. Alan lui répondit que c'était lui qui était à blâmer car il aurait dû l'avertir. Il y eut un long silence. Hiéranie avait posé sa main sur un bras d'Alan. Il sentait son corps tremblait du désir sauvage de l'étreindre. Elle lui demanda pourquoi il avait peur de dire les mots que son coeur lui commandait de dire. Alors il lui déclara son amour. Ils s'embrassèrent. Elle lui dit qu'elle possédait un don qui avait été développé par des générations avant elle, celui de l'esprit des autres. Elle avait lu dans l'esprit d'une femme qui se tenait très d'Alan un amour pour lui. Hiéranie pensait que le bonheur d'Alan pour être plus grand dans son monde. Elle voulut savoir ce qu'il y avait entre Alan et Marian. Alors, Alan lui raconta l'histoire sans s'épargner lui-même. Il regrettait d'avoir blessé Marian. Il lui demanda ce qu’Andax dirait lorsqu'il saurait qu'Hiéranie lui était promise. Elle lui répondit qu'Andax n'avait jamais accordé une pensée à l'amour. Andax pensait que les femmes avaient une pauvre valeur économique et qu'elle n’avait pour but que celui de perpétuer la race. Une loi lui avait été imposée ainsi qu'à Hiéranie. S’ils survivaient au cataclysme, ils ne devaient pas se marier.

Hiéranie demanda à Alan quel code elle avait outragé.

Alan répondit que la petitesse des femmes de Glen Cairn n'était pas digne d'une seule de ses pensées. Il pensait que les femmes de Glen Cairn haïssaient Hiéranie à cause de sa beauté.

Hiéranie pensait que ces femmes l'avaient condamnée la jugeant impudique. Elle ne comprenait pas pourquoi les femmes de ce monde étaient-telles que leur réputation ne résisterait pas au fait de vivre seule avec un homme sans chaperon. Elle pensait que le monde d'Alan avait encore plus de chemin à faire qu'elle ne le pensait.

Hiéranie lui montra comment elle faisait pour se déplacer rapidement. Elle expliqua à Alan que l'un des savants de son monde avait buté par hasard sur la cause véritable de la pesanteur. Depuis cette époque, le problème des voyages et des transports avait été résolus une fois pour toutes.

Alan lui dit qu'il faudrait bientôt que le monde sache tout d’elle. Il avait hâte de pouvoir la proclamer sienne devant les femmes de Glen Cairn. Hiéranie voulait d'abord délivrer Andax.

Pour le délivrer, elle n'aurait besoin d’Alan. Elle disposait d'un appareil qui pouvait la transporter en sécurité et rapidement en n'importe quel lieu de la terre. Avec cet appareil, elle pourra trancher la montagne en tirant simplement un levier. Dès qu'Andax serait retrouvé, Hiéranie devrait rester un temps avec lui. Elle promit à Alan qu'ils auraient toute la vie devant eux. Elle lui dit que la mission qui était la sienne était aussi sacrée que son amour pour lui. Elle voulait qu'Alan remplisse cette mission avec elle. Alan doutait qu'Andax ne se dresse pas entre eux. Hiéranie promit que non. Il était probable qu'il leur accorde 10 ans de liberté pendant qu'il se préparerait.

Quand Andax aurait décidé de sa voie, il se tiendrait à l'arrière-plan et laisserait pas Hiéranie le travail. Hiéranie demanda à Alan s'il aimerait gouverner le monde.

Alan répondit qu'il ne désirait qu'un seul royaume, celui du coeur d'Hiéranie.

Elle lui répondit que son trône y était déjà dressé.

Elle lui propose encore de diriger le monde et Alan se demanda quel homme pourrait y résister.

Il leur suffirait d'un mois pour se préparer. Après quoi, ils pourraient affronter leur avenir côte à côte. Longtemps après que sa silhouette eut disparu dans la nuit douce, le souvenir de ses mots le tint émerveillé par la splendeur de ce qu'ils promettaient.

Chapitre XXV.

Hiéranie était avec Alan dans le temple. Alan pensait à la méchanceté des femmes de Glen Cairn jalouses d’Hiéranie. Hiéranie avait senti sa colère. Elle lui demanda quel était l'origine de sa colère. Elle aurait pu lire dans ses pensées et prétendait qu'elle s'y refusait. Alan lui expliqua quel était le sens du péché auquel les femmes de Glen Cairn pensaient. Une femme ne pouvait vivre avec un homme sans chaperon si elle n'était pas mariée. Hiéranie ne comprenait pas pourquoi alors Alan lui expliqua que c'était le code injuste et cruel de son monde. C'était toujours la femme qui souffrait le plus. Hiéranie comprit que la loi de ce monde avait été écrite par les hommes.

Alan pensait que cette loi faisait partie de la prétention de l'homme à la supériorité. Hiéranie lui répondit que dans son monde, les hommes n'avaient pas de telles prétentions. Les hommes et les femmes étaient légaux en toutes choses, légalement et socialement. Alan répondit que les hommes de son monde avaient de la déférence pour les femmes. Mais Hiéranie pensait que cette déférence était une pauvre compensation et une excuse pire encore pour garder la moitié du monde en sujétion vis-à-vis de l'autre moitié.

Dick allait bientôt arriver et Hiéranie le sentait. Elle dit à Alan qu'elle ne doutait pas de sa loyauté envers lui mais elle avait compris que ses sentiments envers elle-même avaient changé. Elle avait compris que Dick souhaitait s'opposer à ses desseins. Elle demanda à Alan de laisser entendre à Dick qu'il serait mal avisé de s'opposer à elle.

En voyant Alan et Hiéranie ensemble, Dick comprit ce qui s'était passé. C'était écrit sur leurs visages. Dick était mal à l'aise à l'idée de leur mariage et il avait un mauvais pressentiment. Mais il était trop loyal envers son ami pour donner la moindre indication sur ses sentiments. Il lui souhaita tout ce qu'il espérait. Hiéranie voulut savoir si Dick lui avait pardonné pour ce qu'elle avait fait à Glen Cairn. Il ne le savait pas. Il répondit qu'elle était une femme trop belle pour que son monde l'absolve facilement.

Dick comprit que le courroux de Glen Cairn ne troublerait pas beaucoup l'atmosphère de la maison d'Alan.

Une délégation féminine avait demandé la démission d'Alan du club.  Bryce avait annoncé aux femmes du club qu'il démissionnerait d'abord. Alan fit à Dick un bref résumé de leurs plans et lui parla de la suggestion d'Hiéranie de se joindre à eux pour rechercher Andax. Dick s'est senti mal à l'aise car il avait réfléchi longuement et sérieusement à la situation et l'apparition d'une puissance nouvelle et inconnue dans le problème l'emplissait d'appréhension. Il prévoyait qu'avant longtemps se déclarerait une crise qui risquerait d'être un désastre pour tous les participants. Alors il répondit qu'il ne pourrait décider de les accompagner que plus tard. Il semblait qu'Hiéranie avait négligé un détail : l'argent. Hiéranie ne comprenait pas pourquoi alors Alan lui expliqua que rien n'était possible sans argent dans son monde. Hiéranie avait toujours considéré l'or comme un métal utile mais elle n'avait jamais pensé à l'envisager sous l'angle de la richesse. Elle demanda à Alan et à Dick combien il lui en faudrait. Dick répondit qu'il serait impossible d'en avoir trop. Le temple était construit en or et Hiéranie n'aurait donc pas de mal à en trouver. Mais c'était un or spécial, impossible à transformer. Hiéranie pensait qu'il ne lui faudrait que peu de temps pour en trouver assez et disposer de la richesse nécessaire. Hiéranie offrit à Dick une ceinture composée d'une douzaine de maillons avec un exquis travail de joaillerie et un gros diamant blanc parfait. C'était un cadeau pour la femme de Dick. Hiéranie voulait que Dick tente de faire la paix avec sa femme de sa part.

Dick avertit Alan et Hiéranie qu'ils allaient avoir à compter avec la résistance la plus obstinée et la plus sauvage d'un bout du monde à l'autre. Hiéranie savait qu'Andax ne bougerait pas avant d'avoir puis en considération chaque facteur. Elle pensait que ce monde serait prêt pour les changements qu'elle voulait y apporter. Elle annonça à Dick qu'il était probable qu'elle soit obligée de dépeupler la moitié du monde. Elle pensait que le monde apprendrait vite et qu'il ne pouvait y avoir de résistance. Dick trouvait Hiéranie terrible. Pour Hiéranie, la vie était sacrée tant qu'elle était digne de vie. Elle demanda à Dick si un millier d'hommes pouvait, par un moyen quelconque, faire reculer la civilisation mondiale, éliminer toutes les connaissances et toute la sagesse du globe, s'il hésiterait à frapper pour sauver le monde. Dick ne répondit pas mais Alan répondit qu'il frapperait sans hésitation. Hiéranie pensait pouvoir faire progresser le monde avec Andax en un seul siècle. Elle n'avait pas l'intention de laisser quelqu'un se dresser sur sa route. Elle pensait que ce monde devait être soigné et, si en le soignant, elle lui faisait mal, ce n'était rien. Elle pensait que le monde de l'avenir bénirait la douleur qui lui aurait accordé le bonheur.

Il y avait une nuance d'avertissement dans sa voix qui ne laissait place à aucune protestation. Dick sentit que l'avertissement avait été dirigé contre lui. Alors il lui dit qu'elle traiterait peut-être le monde avec douceur quand elle en saurait un peu plus sur lui.

Dick savait qu'on ne pouvait pas changer les habitudes enracinées de la nature humaine sans bouleverser très sérieusement quelque chose.

Avant de repartir, Dick dit à Alan qu'il craignait de ne plus pouvoir venir aussi souvent. Alan lui répondit qu'il lui dirait tout ce qui se passait chez lui.

Alan représentait l'anathème du moment, aussi Dick devait fuir devant la tempête en attendant qu'elle s'épuise. Alan avait compris que Dick avait peur d'Andax. Il regrettait de s'être engagé dans cette expérience. Alan avoua à Dick qu'Hiéranie avait deviné qu'il pourrait essayer de s'opposer à elle. Hiéranie avait peur que Dick pâtisse de son attitude.

Dick n'avait pas donné à Alan ses raisons pour cesser ses visites. Il était partagé entre la loyauté envers son ami et la peur de la puissance sans limites qu'ils avaient tous deux lâché sur le monde.

Il savait qu'aux yeux d'Alan, Hiéranie ne pouvait pas faire le mal et ainsi la lutte pour l'avenir du monde se restreignait-elle à Hiéranie et lui-même.

Dans son esprit prenait forme un plan pour partager la responsabilité avec quelqu'un plus capable que lui de l'assumer.

Sa dernière entrevue avec Hiéranie l'avait convaincu de la nécessité d'agir. Il se sentait tenu de rompre la promesse qu'il avait faite et cela lui faisait mal de rencontrer son ami alors qu'il se savait prêt à trahir sa confiance.

Chapitre XXVI.

En Australie, il existait un géant, par ailleurs sensé, qui se baladait à travers le pays. Il avait une histoire à raconter. Un jour qu'il quémandait de la nourriture, une femme refusa de lui en donner et il la menaça. La femme le contrôla rien que par la pensée et l'obligea à se fouetter lui-même.

Après quoi, la femme lui avait ordonné de retourner à Glen Cairn en courant et de ne jamais revenir. À Glen Cairn, un policier le conduisit à l'hôpital. À l'hôpital, il avait raconté ce qui lui était arrivé. Les médecins s'étaient moqués de lui. Mais parmi ces médecins, il y avait Dick. Dick lui avait conseillé de ne pas continuer à raconter cette histoire.

Chapitre XXVII Hiéranie se lança à la recherche d'Andax. Alan mettait ses affaires en ordre en vue d'une absence qui pouvait être prolongée ou brève. Alan et Hiéranie travaillèrent dans la grande galerie aux machines et réunirent les parties de l'appareil qui les transporterait à leur destination. Il semblait à Alan que l'appareil lui-même était une des plus grandes merveilles de la galerie. L'appareil était en forme de torpille et les générateurs d'énergie n'occupaient qu'une fraction de l'espace intérieur.

Hiéranie expliqua le fonctionnement de l'appareil à Alan. La force d'attraction de corps situé à 10 millions de kilomètres de l'orbite terrestre était employée pour obtenir le mouvement vertical aussi bien que le mouvement latéral. On pouvait ainsi atteindre d'incroyables vitesses. Ils effectueraient leur voyage à 500 km à l'heure. Hiéranie montra à Alan comment ajuster à sa poitrine et son dos les machines spécialement conçues pour le rendre capable de voler comme un oiseau autour des galeries.

Hiéranie avait passé beaucoup de temps plongée dans des calculs sur les cartes. Elle montra sur la carte la destination prévue à Alan. Elle lui demanda ce qu'elle connaissait de cet endroit et il répondit que c'était l'une des contrées les plus sauvages et les plus désolées du monde. L'altitude en était de plus de 7000 m dans les neiges éternelles. Hiéranie avait hâte de retrouver Andax car ce serait la première fois qu'il serait contraint d'être son élève. Alan lui demanda combien de temps durerait sa supériorité. Hiéranie répondit que sa supériorité durerait peut-être deux mois.

Alan était heureux d'avoir rencontré Hiéranie et il pensait que c'était le pur hasard. Mais Hiéranie lui répondit que c'était écrit et qu'Alan avait été choisi parmi tous les hommes.

Alan lui raconta l'histoire de la Belle au bois dormant et comment le prince était arrivé à la fin.

Alan avait pensé que s'il avait manqué Hiéranie, un autre homme serait venu. Il demanda à Hiéranie si quelque chose était prévu au cas où Hiéranie aurait été découverte par quelqu'un d'une race indigne d'être sauvée. Elle lui répondit qu'un tel risque était prévu et elle lui montra un dispositif capable de transformer la sphère entière en une masse fondue avec tout ce qu'elle contenait.

Le peuple d'Hiéranie avait prévu de lui donner le droit lorsqu'elle s’éveillerait de juger ce qui serait le mieux. N'aurait pas hésité. Elle pensait même que si elle et Andax n'avaient pas été ici comme guides, il aurait mieux valu que tout disparaisse.

Les techniques du monde d'Hiéranie pouvaient être utilisées comme outils ou comme armes.

Elle pensait que le monde d'Alan n'était pas assez sage pour employer les techniques disposées dans les galeries. C'est pourquoi il fallait quelqu'un pour guider le monde d'Alan.

Hiéranie devinait que quelque chose tracassait Alan. Elle avait besoin de son autorisation pour deviner ses pensées et il la lui donna. Alors elle sonda l'esprit d'Alan et comprit que le problème venait de Dick. Elle lui demanda ce qui s'était passé entre eux. Alan était allé voir Dick à l'hôpital pour lui demander s'il avait l'intention de venir avec eux. Dick lui avait demandé d'abandonner le projet. Alors Alan avait refusé et Dick avait menti en disant qu'il avait trop de travail et que cela l'empêchait de se joindre à eux. Alan avait compris que Dick était hostile à leur départ. Hiéranie ne savait pas trop comment neutraliser Dick. Alan était persuadé que Dick ne romprait pas sa promesse de loyauté.

Chapitre XXVIII.

Hiéranie et Alan se promenaient la nuit. Hiéranie regarda Mars en se demandant si les Martiens communiquaient toujours avec la Terre. Hiéranie expliqua à Alan que c'étaient les Martiens qui avaient averti le peuple d'Hiéranie que la catastrophe était imminente. Les Martiens communiquaient par l'intermédiaire des aurores boréales. Hiéranie décrivit à Alan la planète Terre telle qu'elle l'avait connue. Elle lui expliqua que la sphère était placée sur un piédestal à 700 m de hauteur. Le Grand conseil avait procédé au choix final de ceux qui demeureraient en arrière. Andax avait été le premier sélectionné. Hiéranie priait pour qu'elle ne fasse pas partie des sélectionnés. Mais elle avait été fière d'être choisie. Son amie Marnia également mais celle-ci était triste car elle espérait que son amoureux le serait également. Hiéranie avait supplié le conseil de les prendre tous les deux. En définitive, le conseil s'inclina et rendit la liberté aux amoureux. Le conseil se porta sur un de ceux qui avaient été écartés auparavant Hiéranie et ses compagnons prêtèrent serment d'enseigner les lois et les vérités de leur race à la race à venir.

Le président du conseil leur dit ce qui reposait sur leurs épaules et leur donna la bénédiction finale de la race qui devait périr. Avant d'entrer dans la sphère, la dernière chose qu'Hiéranie entendit fut le rire d'Andax qui l'accompagna dans sa descente de l'escalier.

Hiéranie avait le coeur brisé de laisser derrière elle tant de choses et tant de gens qu'elle aimait. Son amie Marnia avait placé une fleur dans sa main, la fleur de la vie, d'après laquelle Hiéranie avait été nommée. On l'appelait ainsi parce qu'elle demeurait fraîche et odorante bien des années après avoir été cueillie de sa branche. Marnia lui sourit à travers ses larmes et referma ses doigts sur la fleur.

C'est la mère d'Hiéranie qui lui donna la potion pour s'endormir. Quand elle s'était réveillée, Hiéranie avait compris qu'elle n'avait rien à craindre d'Alan.

Chapitre XXIX.

Le secrétaire du premier ministre d'Australie Miles Glover avait remis une lettre à son patron. Glover demanda conseil auprès du professeur Gordon. Il lui demanda s'il connaissait un homme qui s'appelait Richard Barry. En effet, Dick était l'auteur de la lettre que le premier ministre avait reçue. Dick avait demandé un entretien avec le premier ministre. Il n'avait pas laissé un mot sur ses raisons. Glover avait demandé au professeur Gordon de l'éclairer sur la personnalité de Dick. Dick s’était recommandé du professeur Gordon. Le professeur avait conseillé au premier ministre d'accepter l'entretien avec Dick. Dick reçu un télégramme l'invitant à se présenter chez le premier ministre dès le lendemain.

Il demanda à sa femme de garder cette information secrète. Le même jour, Marian était venue voir Dick. Dick vit qu'elle se retenait et que son calme extérieur recouvrait une tempête mentale. Elle était désespérément inquiète et avait besoin du conseil d'un ami. Elle était anxieuse au sujet d'Alan. Elle pensait que Dick en savait plus que quiconque et qu'il pouvait la conseiller. Dick lui certifia qu'Alan allait bien jusqu'à ces derniers jours. Elle lui demanda de lui donner sa parole d'honneur qu'il ne ressentait aucune anxiété sur le sort d'Alan. Il fut incapable de lui mentir. Marian avait deviné que lui aussi avait peur d'Hiéranie.

Marian haïssait Hiéranie. C'était une femme aux abois, luttant pour l'homme qu'elle aimait. Dick l'assurera qu'Alan ne risquait rien d'elle. Mais il ne savait pas jusqu'à quel point Hiéranie pouvait affecter son avenir. Marian savait qu'Hiéranie aimait Alan mais elle craignait l'influence qu'Hiéranie exerçait sur Alan. Mariait se demandait si Alan pouvait être blâmé.

Hiéranie était si belle qu’Alan ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Mais Marian sentait qu'Hiéranie était mauvaise. Elle demanda à Dick d'où venait Hiéranie. Dick répondit que le secret de l'histoire d'Hiéranie ne lui appartenait pas et il refusa de le divulguer.

Alors, Hiéranie avoua à Dick qu'elle avait parlé la veille à Hiéranie. Hiéranie était apparue dans sa chambre. Marian avait laissé ses fenêtres ouvertes. Elle n'arrivait pas à dormir car elle pensait à Hiéranie. Quand elle réussit enfin à s'endormir, elle se retrouva tout à coup éveillée. Les rideaux de sa fenêtre se déplacèrent. Marian était pétrifiée. Hiéranie apparut soudainement. Dick lui dit qu'il croyait son récit et l'encouragea à continuer. Marian avait regardé Hiéranie, fasciné par sa beauté. Hiéranie resta silencieuse un moment. Marian avait eu l'impression qu'Hiéranie la scrutait jusqu'au fond de l'âme. Puis Hiéranie lui avait dit qu'elle ne croyait pas qu'il fût possible à une femme d'en haïr une autre comme Marian la haïssait.

Elle avait même eu le culot de lui dire qu'elle avait espéré pouvoir devenir son amie. Marian avait été furieuse parce qu'elle n'avait pas vu la moindre émotion sur le visage d'Hiéranie. Mariani avait répondu qu'elle aurait aimé pouvoir lui dire à quel point elle la haïssait.

Hiéranie le savait et pourtant elle voulait devenir en amie. Cela avait rendu Marian encore plus furieuse. Alors Alan lui dit à Hiéranie qu'Alan finirait par se lasser de sa beauté si elle n'avait rien d'autre à lui proposer.

Marian avait eu l'impression qu'Hiéranie n'appartenait pas à ce monde. Hiéranie n'avait même pas été blessée et s'était contentée de sourire d'une façon apitoyée. Au lieu de cela, elle continua de proposer son amitié et son aide alors Marian lui demanda de lui rendre Alan.

Hiéranie lui avait répondu que même si elle lui rendait à Alan, il gardera toujours son souvenir et se souvenir se dresserait entre lui et Marian. Alors Hiéranie proposa à Marian de lui faire oublier Alan. Marian avait refusé et elle savait qu'Hiéranie était capable d'effacer ses souvenirs. Marian savait au plus profond de son âme qu'Hiéranie lui apporterait malheur et tristesse.

Dick demanda à Marian si elle avait été sage de refuser. Pour Marian cela n'avait plus d'importance. Marian voulait que Dick l'aide à arracher Alan d'Hiéranie.

Dick avoua son impuissance. Il lui dit qu'Hiéranie était encore plus dangereuse que Marian ne pouvait l'imaginer.

Mais le danger n'était pas pour Alan, il était pour les autres. Il lui dit qu'Hiéranie n'hésiterait pas à tuer sans pitié ni scrupule si on devait s'opposer à elle. C'est pourquoi Dick était inquiet au sujet de Marian plus qu'au sujet d'Alan. Il restait une chance et Dick allait la tenter. Il faisait confiance à Marian car si elle le répétait, cela coûterait la vie de Dick. Si son plan aboutissait il le ferait savoir à Marian.

Chapitre XXX.

 

Le matin suivant, Alan et Hiéranie se levèrent tôt. Ils terminèrent leurs préparatifs dans les galeries. Le jour suivant, ils transportèrent à la surface les éléments du navire aérien. Hiéranie donna à Alan une longue robe à porter par-dessus ses vêtements. Elle était faite en un matériau très léger mais épais. Cela devait le protéger contre le froid. Alan lui demanda comment Hiéranie allait protéger ce qu'ils laissaient derrière eux. Hiéranie l'emmena à la galerie des machines pour lui montrer un piédestal qui portait une boîte de métal. C'était une arme capable de protéger la sphère contre n'importe quelle armée au monde. Ils en apporteraient un autre exemplaire dans leur aéronef. La machine protégerait la sphère en projetant une force répulsive que nulle force terrestre ne pourrait pénétrer.

Alan voulait prévenir Dick coeur qui son ami revenait avec sa voiture il risquait de se tuer.

Hiéranie annonça à Alan qu'elle espérait pouvoir compter Andax au nombre de ses alliés d'ici quatre jours. Elle pensait qu'Andax considérerait peut-être leur amour avec un amusement cynique. Mais elle demanda à Alan d'oublier ses craintes.

Elle emmena Alan dans la troisième galerie. Elle voulait qu'Alan puisse voir Andax au moyen d'un disque écran. Ainsi, Alan put voir l'endroit où se trouvait Andax dans les montagnes. Puis Hiéranie montra à Alan Andax couché exactement comme l'avait été Hiéranie.

Andax paraissait un véritable géant dans la position allongée. Son visage ressemblait à celui de la statue du vestibule. Andax avait un air de puissance et de majesté indescriptible. Alan comprit au bout d'un long moment de contemplation que dans le visage d'Andax était intensifiée chaque composante de son ancêtre et que cela annonçait une force intellectuelle immense.

C'était le digne héritier d'Eukary. Mais Hiéranie avoua à Alan qu'en faisant évoluer une lignée, ce que son peuple gagnait dans une direction, il le perdait dans une autre. C'est la force spirituelle qui était perdue. Les hommes ainsi créés devenaient de plus en plus des machines humaines. Et alors, il aurait été mieux pour tout le monde d'annihiler la lignée entière.

Andax lui-même avait fini par reconnaître que, sans l'intérêt de l'expérience, la lignée ne devait pas être poursuivie, ou que le sang devait être dilué.

Alan voulut savoir si Hiéranie pouvait lui montrer facilement n'importe quel point du monde et elle répondit qu'elle le pouvait. Le disque était désigné d'un nom qui signifiait « fenêtres du monde » dans la langue d'Hiéranie. Alan voulut utiliser le procédé pour appeler Dick. C'est alors qu'Hiéranie découvrit que Dick n'était plus chez lui. Elle demanda à Alan s'il savait où se trouvait son ami. Bien qu'Alan ait transmis à Dick l'avertissement d'Hiéranie, Alan pensait qu'il avait pu se rendre à Melbourne.

Hiéranie comprit que Dick essayait de lui attirer des ennuis. Alan demanda à Hiéranie si elle comptait faire du mal à Dick. Il répondit qu'elle avait averti Dick et elle ne voulait pas risquer d'ingérence dans ses affaires. Le disque écran montra Melbourne. Puis Alan put voir son ami avec le premier ministre Glover. Dick était en train de montrer la grande ceinture de diamants qu'Hiéranie lui avait offerte. Alan put entendre ce que Dick disait au premier ministre. Dick était en train de dire au premier ministre que si Hiéranie était au courant de ce qu'il était en train de faire il n'aurait pas longtemps à vivre. Et le premier ministre lui répondit que sa position ne serait pas plus sûre que la sienne. Le premier ministre avait l'intention d'empêcher Hiéranie et Alan de quitter le pays. Alan vit un regard de colère dans les yeux d'Hiéranie.

Il lui demanda d'épargner son ami. Elle lui montrerait qu'elle ne serait pas impitoyable. Elle accepta d'épargner Dick. Mais elle devait agir rapidement. Elle demanda à Alan de rentrer chez lui et de l'attendre.

Chapitre XXXI.

La nuit précédente, Dick n’essaya pas de dormir dans le train car il voulait mettre en ordre dans son esprit l'histoire qu'il allait raconter au premier ministre. En arrivant à Melbourne, il était content de lui et il se sentait parfaitement armé pour l'entrevue. Il prit une chambre d'hôtel pour dormir. Il se rendit au rendez-vous à l'heure juste. Il n'arrêtait pas de penser à Hiéranie. Mais il ne voulait pas faillir à sa mission. Une fois devant le premier ministre, Dick eut le sentiment qu'il se trouvait enfin devant le seul homme capable de dominer le problème que lui-même estimait insoluble. Dick avertit le premier ministre qu'en partageant avec lui la connaissance du problème qu'il devait lui soumettre, Glover s'exposerait à un grave danger personnel. Le premier ministre accepta de partager le risque avec Dick. Il dit en phrases claires et brèves tout ce qu'il savait d'Hiéranie depuis le jour où Alan lui avait demandé son aide jusqu'à la rencontre entre Alan et lui à l'hôpital.

Il savait que son auditeur s'était bâti une grande réputation par son jugement parfait des mobiles humains et son coeur se raffermit en voyant l'expression incrédule des yeux inquisiteurs faire place d'abord à l'intérêt puis à une attention soutenue.

Le premier ministre demanda à Dick si quelqu'un venait à lui avec une telle histoire et lui demandait de l'admettre et d'agir quelle serait sa première requête. Dick répondit qu'il demanderait une preuve tangible. Alors Dick montra la ceinture de diamants.

Le premier ministre avait caché sous un calme de sphinx un immense amour du beau. Sa collection de gemmes rares et splendides était son seul passe-temps, et malheur au marchand qui essayait de lui en imposer à ce sujet. Il étudiea chaque pierre sous plusieurs angles. Il demanda à Dick s'il avait la moindre idée de la valeur de cette ceinture. Dick secoua la tête. Alors Glover lui dit que la valeur de ces pierres lui permettrait de ne pas se soucier plus longtemps du déficit de l'année précédente. Le premier ministre accepta donc l'histoire de Dick.

Dick annonça au premier ministre qu'Hiéranie pourrait découvrir l'endroit où il se trouvait et mettre la main sur lui aussi aisément que s'il était à Glen Cairn.

Dick ne doutait pas qu'Hiéranie devienne la subordonnée d'Andax. Il savait de plus qu'Alan et Hiéranie s'apprêtaient à partir. Il fallait agir tout de suite. Le premier ministre demanda si on pouvait utiliser Alan et Dick lui répondit qu'Hiéranie lui avait complètement tourné la tête. Pensait qu'Hiéranie pouvait être dans la pièce grâce à ses pouvoirs. Glover pensait que le recours à la force serait illusoire. Il ne restait que la diplomatie. Dick acquiesça. Mais il précisa qu’Hiéranie croyait que sa mission dans le monde était sacrée. Glover envisageait l'éventualité d'assassiner Hiéranie. Dick demanda au premier ministre de le laisser agir seul. Tout à coup, Hiéranie apparut masquée de la tête aux pieds. Elle ordonna premier ministre de lui donner son arme. Il obéit. Hiéranie annonça à Dick qu'elle l’épargnait parce qu'Alan avait imploré de lui laisser la vie. Elle s'assit à la place de Dick et demanda au premier ministre quel était son nom. Glover lui dit qu'il n'y avait pas assez de place dans le monde pour elle et lui. Hiéranie regarda le premier ministre avec admiration. Elle pensait qu'il était capable de mentir. Elle voulut savoir ce que Dick lui avait raconté et il répondit que Dick l'avait convaincu d'éliminer Hiéranie. Elle affirma qu'elle avait l'intention d'éliminer de ce monde tout ce qui n'en était pas digne. Glover lui demanda s'il avait l'intention d'imposer sa volonté sur la civilisation. Elle répondit que c'était sa mission. Hiéranie et lui dit qu'il n'y avait aucune issue. Elle lui ordonna de se rendre. Il refusa. Il considérait que parlementer avec elle reviendrait à trahir son peuple. Hiéranie voulut le convaincre en lui disant que ce qu'elle pouvait donner à ce monde serait incommensurablement plus grand que ce que ce monde avait gagné par lui-même depuis 1000 ans. Glover répondit que le monde périrait d'indigestion mentale et morale. Hiéranie acquiesça, compréhensive.

Glover demanda à Hiéranie de se retenir un moment et de vivre parmi les gens de ce monde pour apprendre leurs pensées et leurs idées. Ainsi elle pourrait parvenir à comprendre que temporiser lui éviterait de causer un mal incalculable. Hiéranie lui demanda de la regarder et de lui dire s'il n'avait jamais vu un être humain semblable à elle-même. Il hocha la tête. Mais pour lui cela ne pouvait rien. Pour Hiéranie cela prouvait que l'humanité pouvait devenir ce qu'elle-même était. Elle maintenait que ne pas accomplir sa mission serait un crime. Glover lui répondit qu'elle ne pourrait pas agir seule et même avec Andax elle aurait besoin de l'adhésion d'autres personnes. Elle aurait besoin de ceux qui étaient expérimentés dans la manière dont fonctionnait ce monde. Hiéranie était d'accord sur ce point et elle voulait les meilleures des hommes de ce monde. Glover proposa ses conseils et elle accepta. Hiéranie lui proposa 50 ans de vie. 50 ans de pouvoir absolu. Elle lui proposait de construire une humanité parfaite moralement et physiquement. Glover lui demanda si Hiéranie lui laisserait la direction de l'Australie dans le cas où il promettait son aide. Elle accepta. En échange il devait oublier d'avoir entendu parler d’elle tant qu'elle ne serait pas prête. Glover n'avait pas le choix car s'il refusait d'aider Hiéranie elle menaçait de le tuer sur-le-champ. Alors, il accepta. Avant de partir elle l'hypnotisa pour qu'il oublie ce qui venait de se passer.

Hiéranie récupéra la grande ceinture de bijoux et il la boucla autour de sa taille. Elle dit à Dick que s'il faisait un geste contre elle alors la punition qu'elle avait prévue à son sujet serait exécutée.

Elle lui donna l'ordre de retourner chez lui.

Chapitre XXXII.

 

Alan attendait avec impatience le retour d'Hiéranie. Un pressentiment s'emparait de lui. Soudain, comme ses yeux se dirigeaient vers le vignoble, il vit quelque chose qui le fit s'immobiliser avec une exclamation de surprise et de consternation. Marian arrivait en carriole. Elle lui demanda d'attacher son poney. Il s'exécuta. Après quoi, il retourna à la véranda. La tempête menaçait. C'était une Marian nouvelle et inconnue qui se tenait devant lui. Elle était venue pour lui poser une question. Elle lui rappela la nuit où il l'avait raccompagnée chez elle. Elle voulut savoir si ce qui s'était passé entre eux signifiait quelque chose pour lui.

Dundas rougit. La franchise de l'attaque l'ébranla. Alors il répondit qu'à l'époque, il était sérieux. Marian eut un profond soupir puis elle lui demanda si Hiéranie n'était pas venu s'il l’aurait demandée en mariage. Alan baissa la tête en silence. Puis il lui dit qu'il y avait des choses au-delà du pardon. Il voulait lui faire comprendre qu'après avoir vu Hiéranie il avait tout oublié. Elle lui répondit qu'elle lui avait pardonné depuis longtemps. Elle était venue pour savoir s'il pensait qu'elle pourrait lui faisait du mal à présent. Alan était surpris car il ne pensait pas Marian capable de lui faire du mal. À ce moment-là, elle lui demanda de quitter Hiéranie avant qu'il ne soit trop tard. Elle n'avait aucune pensée égoïste. Elle était venue simplement pour le sauver. Elle savait qu'Hiéranie ne pouvait lui apporter que le malheur. Marian savait qu’Alan suivrait la route d'Hiéranie et cette route le mènerait au désespoir.

Elle savait qu'Hiéranie ne lui ferait pas de mal de son plein gré mais elle voulait qu'il comprenne pourquoi Dick craignait Hiéranie. Alan répondit que Dick n'était plus son ami. Mariait lui avoua qu'Hiéranie était venue chez elle pour lui proposer son amitié. Marian avait préféré mourir que d'accepter cette amitié et elle préférait voir Alan mort plutôt que de le savoir lié à Hiéranie.

Alan ne voulait rien entendre. Pour lui Hiéranie était la plus noble et la plus splendide femme que le monde ait jamais connue. S'il était séparé d'elle alors sa vie s'achèverait. À ce moment-là, Hiéranie arriva. Son instinct de femme l'avait poussée à se hâter. Alan chercha défendre Marian en disant qu'elle était venue en amie. Mais Hiéranie savait que Marian cherchait à se dresser contre eux. Mariait lui demanda pour l'amour de tout ce qu'il tenait pour sacré de s'éloigner d'Hiéranie. Hiéranie lui proposa encore une fois la paix et l'oubli. À ce moment, le premier grondement du tonnerre roula.

Marian refusa encore. Avec le coup de tonnerre suivi d'un éclair, la haine aveugle que Marian ressentait pour Hiéranie la haine l'inonda. Elle vit les poignards que collectionnait Alan et en prit un. Elle frappa à Hiéranie qui tomba morte. Alan emporta le corps d'Hiéranie et passa à côté de Marian sans la voir. Marian le regarda partir. Puis elle se lança à sa poursuite dans la tempête. Alan entra dans le hangar. Marian le suivit mais elle se heurta à la porte verrouillée. Alan se dirigea vers le temple. Il déposa Hiéranie sur le divan. Il s'allongea près d’elle et appuya sur le bouton pour que la sphère se referme. Marian vit le hangar s'enflammer. Dick pensait avoir failli à sa mission et l'avenir était sombre et ses yeux. Il revint à Glen Cairn. Sa femme lui annonça que quelque chose de terrible était arrivé. Marian avait disparu.

Dick alla chercher Bryce pour voir ce qui se passait chez Alan. Durant le voyage, il résuma en phrases brèves et rapides pour un Bryce ahuri l'histoire d'Hiéranie. Bryce apprit à Dick que la nuit dernière un orage avait éclaté suivi d'un fort tremblement de terre. Ils découvrirent que le hangar avait disparu Marian était assise sur le divan sous la fenêtre de la véranda. Marian babillait sans cesse. Dick lui injecta un tranquillisant. Ils découvrirent le poignard ensanglanté. Dick comprit que Marian avait tué Hiéranie. Il dit à Bryce que le monde devait à Marian une dette qu'il ne pourrait jamais régler.

À la place du hangar, il n'y avait plus qu'un trou peu profond, noircis par le feu. Tout avait disparu à cause des tremblements de terre. Dick et Bryce comprirent ce qui s'était passé. Ils devraient inventer une histoire pour faire croire qu'Alan était dans sa carriole au moment de l'orage et que son poney effrayé avait basculé par-dessus la rive. Ils nettoyèrent les traces de sang sur le plancher.

Dans la voiture, Bryce dit à Dick que c'était étrange de penser à Andax qui attendait d'être découvert. Dick répondit : « Dieu merci, il attendra une éternité, à présent ».

 

 

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13 mars 2020

Sainte Jeanne des abattoirs. Bertolt Brecht.

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1

Le roi de la viande, Pierpont Mauler, reçoit une lettre de ses amis de New York.

 

Cette lettre informe Mauler que le marché de la viande est saturé. Aussi semble-t-il plus prudent de ne plus se mêler de ce commerce. Cridle, l'associé de Mauler lui demande quel est cet air si sombre. Mauler lui répond qu'il y a trop de sang dans leur dur négoce. Mauler se souvient d'un taureau blond qui avait été abattu devant lui quand il avait visité l'abattoir avec son ami Cridle. Mauler veut abandonner ce métier et vendre sa part à Cridle. Il veut lui céder pour 10 millions. Mais Cridle refuse sa proposition car le maudit Lennox gâche le marché avec ses prix trop bas et seul Mauler peut l’abattre.

Mais Mauler veut vivre en homme de bien et plus en boucher.

Alors il donne à Cridle le moyen d'abattre Lennox.

2

 

Dans les usines de conserves de Lennox, il y a 70 000 ouvriers. Leurs salaires sont si bas qu'ils ne peuvent plus en vivre.

Ils sont écoeurés par leur travail et cette usine leur est un véritable enfer. La seule chose qui les a retenus c'est la peur multiple de Chicago et de l'hiver.

Ils travaillent 12 heures par jour. Ils réclament la journée de 10 heures et une augmentation de salaire.

Ils apprennent que Lennox a fermé.

Lennox, le roi de la viande, a été contraint de fermer ses usines. Il a été victime de la concurrence de Pierpont Mauler. Dans les journaux, on apprend que Pierpont Mauler va inaugurer les hôpitaux les plus grands et les plus chers du monde.

Pour prodiguer consolation aux misérables des abattoirs, les Chapeaux noirs quittent le siège de leur mission. Jeune descend dans les bas-fonds pour la première fois.

Elle veut prêcher la gloire de Dieu pour les plus humbles. Alors elle veut battre tambour dans les quartiers pauvres pour que la voix de Dieu éclate au fond des abattoirs. Elle veut tenter une dernière fois d'élever Dieu au coeur d'un monde qui s'écroule et de l'y restaurer par l'action des plus humbles.

Les Chapeaux noirs s'activèrent dans les abattoirs mais les résultats étaient à peu près nuls.

Les Chapeaux noirs arrivent dans les usines Lennox et plantent une pancarte sur laquelle on lit : « hébergement : 20 cents la nuit. Avec café : 30 cents ». Les Chapeaux noirs se mettent à chanter et distribuent des brochures. Les ouvriers disent merci et se mettent à écouter le discours de Jeanne.

Jeanne leur dit qu'ils sont des soldats du bon Dieu. À cause de chapeaux qu’ils portent, on les appelle aussi les Chapeaux noirs. Ils vont partout où règne le désordre et où l'on peut craindre des violences pour rappeler aux hommes que le bon Dieu existe. Ils veulent ramener à Dieu les âmes égarées. Ils disent qu'ils sont des soldats parce qu'ils forment une armée et que partout où ils vont il leur faut lutter contre le crime et la misère.

Jeanne se met à distribuer la soupe. Elle dit aux ouvriers que c'est là-haut qu'il faut chercher une bonne place, et non ici-bas. C'est là-haut qu'il faut vouloir être le premier, et non ici-bas.

Elle leur dit qu'il ne faut fonder aucun espoir sur le bonheur terrestre. Elle leur demande d'où viennent leurs malheurs et les ouvriers répondent de Lennox. Alors elle leur explique que ce monsieur Lennox a peut-être plus de soucis que les ouvriers parce qu'il perd des millions.

Jeanne demande aux ouvriers pourquoi ils sont pauvres. Puis, elle leur explique qu'ils sont pauvres parce qu'ils n'ont pas le sens des valeurs les plus hautes. Les basses jouissances auxquelles ils aspirent : manger, avoir un gentil logement et aller au cinéma, ce ne sont là que jouissances tout à fait grossières. Tandis que la parole de Dieu est une jouissance plus délicate et plus profonde.

Jeanne demande aux ouvriers que faut-il à un homme pour pouvoir s'élever dans la vie. Un ouvrier répond : un col blanc. Mais Jeanne lui rétorque que pour réussir sur terre, on a peut-être besoin d'un col blanc mais que devant Dieu il faut plus que ça. Elle veut leur faire croire qu'en usant de violence, les ouvriers ne pourront pas créer le paradis mais plutôt le chaos.

Un ouvrier arrive et annonce que l'usine numéro cinq recrute. Alors, tous les ouvriers s'en vont.

Jeanne à l'air sombre. Elle regrette que les ouvriers se soient en allé une fois la soupe finit. Elle pense que les regards des ouvriers ne savent s'élever plus haut que le bord de l'assiette elle pense qu'ils ne croient plus à rien qu'à ce qu'ils tiennent dans leurs mains.

Elle pense que sauf la faim, rien sur eux n'a d'emprise.

Les ouvriers reviennent. Mauler et Cridle ont fermé à leur tour.

Jeanne veut savoir qui est responsable de tout ça. Les Chapeaux noirs lui ordonnent de ne pas se mêler de ces questions car il pense que les ouvriers n'ont qu'idées basses en tête et sont des gens paresseux et avides. Les Chapeaux noirs pensent que les ouvriers n'ont jamais abrité dans leur coeur de nobles sentiments.

Mais Jeanne désobéit. Elle demande aux ouvriers pourquoi ils n'ont pas de travail. Les ouvriers répondent que Mauler et Lennox se battent entre eux. Jeanne le savoir où habite Mauler. Les ouvriers lui répondent que c'est à la Bourse aux bestiaux.

Jeanne veut y aller. Les Chapeaux noirs lui ordonnent de ne pas se mêler de ces problèmes.

Pour eux qui veut se mêler de querelles terrestres, bientôt en est la proie et voit s'enfuir sa pureté première. Ils lui disent que si elle s'obstine dans l'espoir insensé d'entendre une réponse qui jamais ne viendra alors elle disparaîtra dans la fange.

 

3

 

Pierpont Mauler est touché par le souffle d'un autre monde.

 

À la bourse aux bestiaux, Lennox discute avec Graham. Graham dit à Lennox que le sauvage Mauler qui a le sens de l'argent ne peut pourtant supporter la vue de la misère et la nuit il dort mal.

Jeanne discute avec Marthe. Marthe est la seule Chapeau noir avoir accompagné Jeanne. Cridle annonce à Lennox qu'il a fermé ses usines. Il a l'intention de remplacer ses ouvriers par des machines. Graham lui répond qu'à force de surenchère il a fait tomber trop les prix. Mauler pense que Lennox est à genoux et que Cridle pourra reprendre son usine.

Lennox est bien fini mais les beaux jours de marché aussi. Alors Cridle annonce à Mauler qu'il devra oublier ses 10 millions de dollars qu'il réclamait pour la revente de l'usine. Graham conseille à Lennox de toucher le coeur de Mauler pour constater qu'il est sensible. Et Lennox frappe Mauler au coeur. Mauler crie. Mauler ordonne à Cridle de le payer dans les cinq jours.

Le détective de Mauler lui annonce que des Chapeaux noirs veulent lui parler. Le détective lui explique que les Chapeaux noirs ont des ramifications un peu partout et qu'ils sont nombreux et jouissent d'une grande considération dans les couches inférieures de la population. On les appelle les soldats du bon Dieu. Mauler accepte de les voir à condition qu'ils n'attendent pas l'impossible de lui. Mauler veut bien leur parler mais sans que les Chapeaux noirs connaissent son nom. Quand Jeanne lui demande s’il est Mauler, Mauler montre Slift le détective en disant que c'est lui Mauler. Mais Jeanne sait qu'il ne ment. Elle a vu qu'il avait le plus sanglant visage et qu'il ne pouvait être que Mauler. Mauler demande à Jeanne combien elle gagne par jour et elle lui répond 20 cents. Mais elle à la nourriture et l'uniforme.

Jeanne veut savoir pourquoi Mauler veut jeter ses ouvriers dehors.

Mauler est surpris que les Chapeaux noirs acceptent de travailler pour rien et sans le regretter. Il ne voit pas dans les yeux de Jeanne et la peur de la misère. Il demande à Jeanne ce qu'elle pense de son envie de renoncer à vendre de la viande. Il lui dit qu'il a vu naguère mourir un boeuf et qu'il en a été tant ému qu'il veut tout laisser. Il veut renoncer à son usine pour 10 millions au lieu de 12. Il veut savoir si c'est bien agir selon l'esprit de Jeanne. Slift se moque de lui en disant qu'ayant vu mourir le boeuf, Mauler a fait le voeu d'égorger le riche Cridle au lieu de ce pauvre animal.

Jeanne veut savoir pourquoi Mauler a fermé les abattoirs. Mauler répond que c'est à cause du sang. Il sait que de ses décisions des hommes ont souffert car ils n'ont plus de travail. Mais pour lui les ouvriers sont de fort mauvaise gens, de la racaille. Il conseille à Jeanne de les éviter. Il sent que Jeanne ne l'aime pas. Il prend l'argent de tous les bouchers et le remet à Jeanne. Il est séduit par le visage innocent de Jeanne. Marthe pense que Mauler n'est pas de bonne foi. Elle s'en va. Jeanne demande à Mauler de venir vraiment en aide aux ouvriers.

Mauler veut lui faire croire qu'il approuve l'action des Chapeaux noirs et souhaite qu'ils soient plus nombreux. Mais il leur reproche de prendre trop à coeur le sort des pauvres. Ce sont tous débouchés. Mais Jeanne sait que pour les bouchers c'est Mauler le responsable de leur misère. Mauler répond qu'il a grand pitié des bœufs mais pense que l'homme est mauvais et qu'il ne n'est pas encore mûr pour ce que Jeanne veut faire. Pour Mauler, le monde ne pourra changer que si d'abord on change l'homme.

Mauler demande à Slift de donner de l'argent à Jeanne pour ses pauvres puis il devra la suivre pour voir ce qu'elle achète. Il lui demande d’emmener Jeanne aux abattoirs pour lui montrer les ouvriers.

Car Mauler est persuadé que les ouvriers sont semblables à la bête et remplis de traîtrise.

Il les croit responsables de leur misère. Il ne peut croire qu'il existe des êtres pareils à Jeanne qui ne possèdent rien et qui n'ont pas peur. Puis il s'en va.

Jeanne pense que Mauler n'est pas mauvais.Slift conseille à Jeanne de ne pas se commettre avec les gens des abattoirs.

4

Le courtier Sullivan Slift montre à Jeanne Dark comme les pauvres sont mauvais. Jeune descend dans les bas-fonds pour la seconde fois.

Slift veut convaincre Jeanne que sa pitié n'est pas de mise.

Slift et Jeanne longent le mur d'une usine. Un contremaître annonça un ouvrier qu'un gain est tombé dans une machine à broyer. Il lui demande de brûler les affaires de l'ouvrier tué mais le jeune ouvrier ne veut pas gâcher la veste et il s'en empare. En voyant cela, Jeanne se trouve mal. Slift demande au jeune ouvrier d'où il tient cette veste et le jeune ouvrier promet de s'en débarrasser. Il explique pourquoi il a voulu garder la veste. Il est tombé malade à cause de son travail et il ne peut plus fournir la même cadence qu'autrefois. Alors Slift accepte qu'il garde les affaires de l'ouvrier tué. Il lui promet à manger et un dollar si le jeune ouvrier prévient la femme de l'ouvrier tué d'où viennent la casquette de la veste. Le jeune ouvrier accepte même s'il trouve cela brutal. Mme Luckerniddle, la femme de l'ouvrier tué, attend son mari depuis quatre jours.

Slift s'avance vers la femme. Il lui dit que son mari est en voyage. Il lui propose de manger gratuitement à la cantine pendant trois semaines si elle ne cherche plus à savoir où est passé son mari. Mais elle insiste alors Slift lui répond que son mari est parti pour San Francisco. Elle ne veut pas y croire et pense qu'il est arrivé quelque chose à son mari. Slift lui dit qu'elle n'a qu'à faire un procès. Jeanne pense que cette femme n'acceptera jamais le marché que lui propose Slift. Jeanne et Slift poursuivent leur chemin. Ils arrivent devant une cantine d'usine et ils voient devant une fenêtre deux hommes qui regardent l'intérieur. L'un des deux hommes regarde quelqu'un qui s'empiffre à ses dépens. Il lui en veut car c'est à cause de lui qu'il a perdu une main dans la découpeuse de tôle. Slift propose à cet ouvrier quelque chose mais Gloomb, l'ouvrier prétend qu'il n'a pas le temps. Slift lui proposant moyens de se tirer d'affaire. Si Gloomb arriva trouver quelqu'un pour occuper la place dangereuse qui lui a coûté sa main, alors Slift promet de l'embaucher pour un travail plus facile et mieux payé. Il lui montre Jeanne comme une jeune femme qui cherche du travail. Alors Gloomb s'adresse à il encourage à accepter l'emploi dangereux. Jeanne lui dit qu'elle sait à quel point ce qu'il lui propose est dangereux mais il affirme le contraire. Slift éclate de rire et entraîne Jeanne. Jeanne a peur de continuer. Ils entrent à la cantine et il voit Mme Luckerniddle en train de parler avec le garçon. Slift encourage les jeunes à venir porter à manger à Mme Luckerniddle. Jeanne lui dit qu'elle s'était ce qui est arrivé à son mari et que si l'usine qui est responsable. Elle sait que Mme Luckerniddle n'avait que son mari. Mais la seule chose qui fait peur à cette pauvre femme c'est de ne pas pouvoir manger. Jeanne lui dit que si elle renonce à retrouver son mari, plus personne ne demandera ce qu'il est devenu. Mais elle arrache des mains de Jeanne l'assiette et se met à manger avec avidité. Maintenant Mme Luckerniddle prétend que son mari est parti pour San Francisco. Gloomb vient manger à côté de Mme Luckerniddle qui a soudain envie de vomir. Elle se lève et s'en va. Mais Slift dit à que cette femme viendra manger pendant trois semaines à la cantine. Il veut lui démontrer que l'immoralité des ouvriers n'a pas de bornes.

Jeanne lui rétorque que lui sait exploiter leur immoralité. Elle lui reproche de ne pas voir que les ouvriers n'ont pas de toi, où la mettre à l'abri de la pluie, leur immoralité.

Jeune a compris que Mme Luckerniddle aurait aimé comme beaucoup rester fidèle au souvenir de son mari et s'enquérir de lui car c'était son seul soutien. Mais 20 repas, le prix était trop élevé.

Quant au jeune ouvrier il avait été obligé de vendre sa colère. Jeanne a bien compris que la pauvreté des ouvriers est aussi incommensurable que leur prétendue immoralité. Elle veut montrer à Slift les souffrances qu'endurent ces pauvres sans moralité. Pour que leur misère aux yeux du Slift contredise cette dépravation qu'à tort on leur impute.

5

Jeanne présente les pauvres à la Bourse aux bestiaux.

Les fabricants de conserves veulent vendre leurs boîtes mais de tous les acheteurs, pas un n'a d'argent. Les acheteurs prétendent que l'estomac du pays, saturé de viande en conserve, n’en veut plus. Les fabricants se sentent perdus car les machines tournent au maximum inutilement. Les éleveurs sont également désespérés car leurs étables sont pleines. Les fabricants insultent Mauler car ils savent qu'il est vendeur de bétail en sous-main. Alors il leur dit que grâce à lui la bête torturée à cesser de mugir et il leur ordonne de dire que l'un des leurs ne peut plus supporter les cris des boeufs mourants. Mauler préfère le cri des fabricants plutôt que celui des boeufs. Un courtier annonce l'effondrement des cours à la bourse. Cridle entraîne dans sa chute les cours de tout le trust.

Cridle rejette la responsabilité sur Mauler. Alors les fabricants s'adressa à Mauler demande aux fabricants de le prendre au sérieux. Il a retiré ses fonds car il sait Cridle insolvable. Cridle explique aux fabricants que Mauler a procédé secrètement à d'importantes ventes de bétail à bas prix et provoqué la chute des cours dès le jour où il lui a fait signer un contrat de 10 millions de dollars. Aujourd'hui, les parts de Mauler ne veulent plus de 10 millions mes 3 millions de dollars. L'ensemble des usines en vaut 10 au lieu de 30. Ainsi, Cridle doit 10 millions de dollars à Mauler et il les exige dans les 24 heures.

Les fabricants se sentent concernés par ce qui est arrivé à Cridle. Mauler leur reproche d'avoir abattu beaucoup de bêtes. Il continue de réclamer son argent car il a d'autres projets. On entend les tambours des Chapeaux noirs et la voix de Jeanne. Jeanne cherche Mauler. Les Chapeaux noirs chantent leur chant de guerre qui est un appel à la charité.

Les éleveurs sont en colère contre Mauler. Il a fait monter les prix en poussant les éleveurs à élever des boeufs. Jeanne s'adresse à Mauler. Elle sait que par manoeuvres, ruses et combinaisons il ne cesse de faire monter les prix de la viande. Elle le menace du jugement dernier car ce jour-là la vérité éclatera il devra comparaître devant Dieu. Elle dit à Mauler que c'est un imbécile car il fait monter le prix du pain et il fait de la vie un enfer où les hommes deviennent des démons. Les acheteurs s'en prennent aux fabricants qui s'en prennent aux éleveurs. Alors Jeanne leur explique que s'il l'homme est contraint de disputer à son propre frère le strict nécessaire, comment le sens des valeurs supérieures ne serait-il pas étouffé dans son coeur ?

Elle leur recommande d'appliquer le sens du Nouveau Testament dans leurs relations avec un client. Elle affirme que les pauvres ne peuvent avoir de moralité s'ils ne peuvent prendre quoi que ce soit sans le voler. Elle recommande d'élever le pouvoir d'achat, c'est-à-dire le salaire. Elle montre aux boursiers les pauvres qu'elle a amenés. Mauler perd connaissance. Elle dit que tant que les pauvres seront éloignés des biens indispensables, ils seront réduits à la voracité et à l'instinct de la bête.

Mauler revient à lui et demande qu'on éloigne les pauvres. Il est prêt à leur donner du travail et pour cela il accepte d'acheter les stocks. Jeanne demande aux Chapeaux noirs de chanter avant de s'en aller.

Les acheteurs pensent que Mauler a perdu la raison. Les éleveurs ne veulent pas livrer de bêtes tant que les acheteurs n'auront pas doublé le prix. Les fabricants pensent que Mauler ne s'en sortira pas. Slift veut rassurer les éleveurs en disant que ce que Mauler promet, il le tient.

Les éleveurs disent à Jeanne qu'elle leur a fait forte impression. Elle pense qu'il faut continuer de harceler Mauler pour qu'il sorte les pauvres de la gêne.

6

La capture des grillons.

 

Mauler se trouve dans la maison du courtier Sullivan Slift. Il lui demande si tout le monde peut lire sur son visage. Il redoute qu'on lise sur son visage son métier de boucher. Mauler veut savoir pourquoi il s'évanouit en entendant le discours de Jeanne. Mauler prétend qu'il n'a rien entendu. Il se souvient juste avoir vu des visages farouches masques de la misère d'où monte une colère. Il a peur que cette colère les balaye tous. Il pense que les affaires consistant à acheter, vendre et sans cesse lutter, ça ne peut plus durer. Il pense que les pauvres qui hurlent de détresse sont bien trop nombreux et ils finiront par jeter sur le pavé les patrons. À présent, Mauler voit les patrons comme une vengeance qui finira collée au mur. Slift pense que c'est son ancienne faiblesse qui l'a repris. Il espère qu'après avoir mangé de la viande crue, Mauler retrouvera ses esprits.

Il pensa avoir été touché par le discours des pauvres parce que ces gens font leur métier pour rien et 18 heures par jour. Ce que Mauler craint ce n'est pas Dieu, ce sont les êtres massés dans les abattoirs qui ne sauraient passer la nuit et qui pourtant se lèveront à l'aube et se mettront en marche. Mauler à acheter au cartel un stock de 300 000 quintaux de conserves. Il devra les écouler dans les semaines à venir alors que les prix sont tombés. Mauler comprend qu'il est ruiné. Mauler a acheté de la viande parce que Jeanne a su l'émouvoir. Mauler montre à Slift une lettre qu'il a reçue de ses amis de New York lui indiquant que la Chambre voterait contre les tarifs douaniers. Ainsi des représentants avaient été corrompus par l'argent des patrons. Mauler comprend que rien de bon ne sortira de cette lettre. Slift ne comprend pas le sens de cette lettre. Alors Mauler lui explique qu'il faudrait acheter toute la viande que l'on pourrait trouver sur pied, persuader les éleveurs de la pléthore, insister sur Lennox, ses usines fermées, et leur acheter tout. Rafler la viande. Slift dit à Mauler qu'il n'aurait pas dû acheter de viande.

Jeanne s'avance accompagnée des éleveurs.

Elle veut obliger Mauler à parler aux ouvriers qui veulent savoir quand les usines seront ouvertes. Mauler tente de fuir en empruntant une autre issue. Mais les éleveurs l'attendaient déjà par cette autre issue. Les éleveurs veulent obliger Mauler à acheter leur bétail. Jeanne lui annonce que tant qu'il ne sera pas venu en aide aux éleveurs, ils ne partiront pas. Mauler demande à Slift de parler aux éleveurs. Slift leur annonce que Mauler est prêt à examiner la requête. Pendant ce temps, Mauler fait un savant calcul. Il annonce aux éleveurs qu'il est prêt à acheter tout le bétail qui se trouve sur le marché. À condition que son nom ne soit pas mentionné. Jeanne le remercie au nom de Dieu.

7

Les marchands sont chassés du temple.

 

Les Chapeaux noirs comptent les oboles de la veuve et de l'orphelin. Paulus Snyder, le commandant des Chapeaux noirs se plaint du montant des oboles. Des pauvres entrent dans la maison des chapeaux noirs pour annoncer que les abattoirs sont fermés. Snyder leur ordonne de ne pas trop approcher de la caisse. Mulberry, le propriétaire de l'immeuble vient réclamer le loyer. Snyder annonce aux Chapeaux noirs qu'il ne leur a servi à rien de s'adresser aux plus pauvres en pensant qu'ils étaient susceptibles d'offrir leur obole à Dieu étant ceux qui en ont le plus besoin. Malheureusement, les Chapeaux noirs ont dû constater que les pauvres ont fait montre vis-à-vis de Dieu d'une pingrerie tout à fait inexplicable. Alors, Snyder a décidé d'inviter les riches de Chicago à porter pour le samedi suivant un grand coup à l'athéisme et au matérialisme qui règne dans cette ville.

Les fabricants de conserves Cridle, Graham, Meyers et le spéculateur Slift entrent. Ils se demandent où est passé le bétail. Ils demandent à Snyder ce qu'il attend d’eux. Snyder leur annonce que les Chapeaux noirs vont parler aux ouvriers pour leur dire que le malheur vient comme la pluie sans que personne sache comment et que les pauvres sont voués à la souffrance mais qu'ils seront un jour payés de leur peine. La paye dont les Chapeaux noirs parleront aux ouvriers leur sera versée après la mort. Snyder veut faire cela pour que les fabricants le rémunèrent. Il demande 800 $ par mois pour ce service. Il dira aux pauvres que les riches seront punis après leur mort. Cela fait rire les trois fabricants de conserves.

Graham tente de négocier le prix. Les fabricants veulent savoir de quel côté se trouvent Snyder et il répond que les Chapeaux noirs sont au-dessus de la mêlée. Jeanne entre. Les fabricants ne sont pas contents d'elle et ils lui demandent de dire un mot à Mauler de leur part. Ils savent qu'elle a de l'influence sur lui. On a fait disparaître le bétail du marché dans des conditions telles que les fabricants sont obligés de lorgner vers Mauler. Si Jeanne accepte de parler à Mauler, les fabricants payeront le loyer des Chapeaux noirs pendant quatre ans. Mais Jeanne est surprise de voir que les pauvres continuent d'attendre du travail. Elle demande des explications aux fabricants. Slift comprend que les fabricants voulaient étrangler les fermiers avant d'ouvrir les usines. Jeanne leur dit qu'ils exploitent les ouvriers. Jeanne se rend compte de sa bêtise. Elle pensait qu'en aidant les riches elle aidait aussi ceux qui sont en dessous car elle croyait à une sorte d'unité. Elle vient de comprendre que quiconque veut aider les pauvres doit les aider à se garder des riches. Elle prévient les fabricants que s'ils ne respectent pas les humains, il pourrait alors leur arriver qu'on ne les considère plus, eux non plus, comme des êtres humains mais comme des bêtes sauvages qu'il faut tout simplement abattre pour sauvegarder l'ordre et la sécurité publics. Jeanne ne considère plus les fabricants comme des hommes et elle veut les chasser à coups de bâtons. Elle leur ordonne de sortir.

Snyder leur court après en leur promettant de chasser et Jeanne.

En revenant, il annonce à Jeanne qu'elle est congédiée. Il lui ordonne de quitter la maison des Chapeaux noirs et de le débarrasser de la racaille qu'elle a amenée. Désormais, Jeanne fera partie de la racaille.

Jeanne a l'intention d'aller voir le riche Mauler. Elle veut le convaincre de devenir un chapeau noir. Snyder pense que Jeanne est une médiatrice inutile qui court à sa perte.

Mulberry revient réclamer son loyer et annonce à Snyder que si le loyer n'est pas payé dès le samedi soir, les Chapeaux noirs devront déménager.

 

8

Discours de Pierpont Mauler sur l'absolue nécessité du capitalisme et de la religion.

Pierpont Mauler se réjouit du fait que Graham soit contraint d'acheter la viande qu'il doit lui livrer ainsi qu'à Slift. Slift se réjouit du fait que sur le marché de Chicago le prix du détail soit plus cher. Mauler encourage Slift à lâcher la bride à ses courtiers pour que les prix continuent de monter. À la bourse, on prétend que Mauler a couché avec Jeanne. Depuis qu'elle a été chassée du temple, on ne parle plus d'elle. Mauler aime bien Jeanne car elle n'a peur de rien et du fait que dans sa maison on ne puisse accepter des gens de son espèce.

Mauler veut avoir la peau de Graham et de tous les acheteurs de bétail. Slift est heureux que Mauler ait surmonté ses récents accès de faiblesse.

 

Jeanne arrive peu de temps après le départ de Slift. Elle dit à Mauler qu'elle n'est plus chez les Chapeaux noirs. À présent qu'elle n'a plus le travail harassant de la Mission, elle peut s'intéresser davantage à chaque homme en particulier. Elle veut donc s'occuper de Mauler. Elle le trouve plus abordables que bien d'autres. Elle lui avoue qu'à chaque fois qu'elle voit elle pense à cette histoire du bon Dieu qui va chez Adam, au paradis, et qui lui crie : « Adam, où es-tu ? ». Adam est tout couvert de sang car il vient de tuer une biche. Adam ne répond pas mais Dieu insiste alors Adam reproche à Dieu de l'avoir laissé tuer une biche.

Jeanne espère que Mauler n'a rien sur la conscience. Mauler veut savoir depuis combien de temps elle n'est plus chez les Chapeaux noirs. Jeanne lui répond que cela fait huit jours. Il la trouve bien changée. Il lui apporte à manger. Elle lui apprend que le propriétaire de la Mission a mis les Chapeaux noirs dans une situation financière difficile. C'est pourquoi, Jeanne est venue voir Mauler. Mauler lui promet d'aider les Chapeaux noirs. Il promet de donner de l'argent d'ici samedi. Il veut prouver à Jeanne la bonté de son coeur. Il veut savoir pourquoi elle est contre l'argent. Alors que l'absence d'argent a marqué le visage de Jeanne. Pour Mauler l'argent est un moyen d'améliorer un peu la vie. Il pense que le capitalisme est le seul système qui permet d'arracher ce qu'on peut arracher aux rigueurs de ce monde. Il avoue à Jeanne qu'il ne lui arrive de mal dormir la nuit mais il sait que s'il voulait se retirer du système cela aurait aussi peu d'incidence que si un moucheron cessait de s'opposer au glissement d'un mont. Pour changer le système, il faudrait changer de fond en comble, modifier en entier le plan de l'édifice et attribuer à l'homme une tout autre place. Dieu serait alors supprimé parce que sans emploi. Mauler attend des Chapeaux noirs qu'ils aident le capitalisme à se maintenir en justifiant les sacrifices des pauvres. Ainsi Mauler pense que rétablir Dieu dans sa gloire et en faire l'unique salut pour les pauvres, cela suffit à maintenir le capitalisme. Jeanne refuse de comprendre Mauler. Elle sait qu'elle devrait être heureuse de voir qu'on vient en aide à Dieu mais elle fait partie de ceux pour qui cela n'est pas une aide. Car elle fait partie de ceux à qui on n’offre rien. Mauler lui ordonne de porter l'argent de quatre ans de loyer aux Chapeaux noirs. Il souhaite qu'elle reste avec eux. Il sait que les Chapeaux noirs font très grand cas de l'argent et trouve cela fort bien.

Jeanne veut bien donner l'argent aux Chapeaux noirs mais elle veut rester devant les abattoirs avec ceux qui attendent jusqu'à ce que les portes se rouvrent. Elle veut travailler avec eux. Elle dit à Mauler que si à l'avenir il veut la voir, il devra se rendre aux abattoirs. Puis elle s'en va.

Mauler regardera si la neige tombe cette nuit et il saura qu'il neige sur Jeanne.

9

Troisième descente de Jeanne dans les bas-fonds : la tempête de neige.

 

Jeanne parle de ce dont elle a rêvé à Gloomb et Mme Luckerniddle. Dans son rêve elle a vu une masse d'hommes dans un petit champ. Le champ se tordit, se souleva en son milieu et la grappe humaine se trouva tout entière suspendue à ses bords. Quelqu'un cria quelque part et cette masse se mit à s'écouler et Jeanne a vu dans son rêve des cortèges défiler dans Chicago. Elle était à la tête du défilé, le front ensanglanté. Elle se voyait crier des mots pleins d'accents belliqueux dans une langue inconnue. Partout, affluaient des cortèges. Plusieurs Jeanne étaient à la tête de chacun des cortèges. Elle se voyait causer d'immenses destructions et bouleverser l'aspect familier des rues. Elle était protégée par la neige des assauts ennemis. Les pauvres habitués à la souffrance et n'habitant nul part étaient devenus inaccessibles.

Pour Jeanne, ce rêve signifiait que les pauvres allaient quitter les abattoirs pour atteindre Chicago dans le but de montrer à tous leur misère.

Ils en appelleraient à tout homme ayant visage d'homme. Gloomb ne comprenait rien au rêve et Mme Luckerniddle reprochait à Jeanne d'avoir ouvert sa gueule devant les Chapeaux noirs car sinon ils seraient encore chez eux.

À la bourse aux bestiaux, Mauler parle aux fabricants de conserves.

Il leur dit que les tarifs douaniers dans le sud ont été réduits.

Il leur somme de livrer toute la conserve prévue au contrat. Mais les fabricants ne veulent pas acheter du bétail car le prix de celui-ci a augmenté.

Dans le quartier des abattoirs, Jeanne se trouve avec les ouvriers. Un détachement des Chapeaux noirs arrive avec à leur tête, le capitaine Jackson. Les chapeaux noirs essayent de convaincre les ouvriers d'adhérer à leur cause. Les ouvriers ne se laissent pas prendre. Un ouvrier parle des communistes à Jeanne. Elle pense que ce sont des gens qui incitent au crime. L'ouvrier lui dit que non. Mme Luckerniddle lui explique qu'elle connaît les communistes à cause de son mari.

À la bourse aux bestiaux, les fabricants veulent acheter tout le bétail. Mais tout a été déjà acheté. Les fabricants comprennent qu'ils se sont faits avoir par Mauler et Slift.

Jeanne part à la rencontre des communistes. Elle leur propose son aide. Grâce aux Chapeaux noirs elle a appris à parler sur des places publiques. Un dirigeant ouvrier explique la situation. Mauler détient la viande dont les fabricants de conserves ont besoin. Une partie des ouvriers risque de perdre sa place aux abattoirs et les autres ne retrouveront jamais plus leurs salaires d'avant. Le dirigeant ouvrier veut diffuser des lettres annonçant que les usines vont être fermées pour une grève générale. Il faut que ces lettres soient remises à 22:00 en divers points des abattoirs, aux responsables qui attendent les consignes. Jeanne se présente au dirigeant ouvrier comme une ancienne employée qui vendait une revue à la criée. Le deuxième dirigeant ouvrier connaît Jeanne comme une ancienne de l'Armée du Salut. Il pense que c'est une bonne chose de l'engager car les policiers ne peuvent pas là soupçonner d'être avec les communistes. Jeanne veut les convaincre qu'elle lutte de tout coeur pour leur cause. Le deuxième dirigeant ouvrier demande à Mme Luckerniddle si elle connaît Jeanne, ce qu'elle confirme. Alors qu'il lui confie la lettre à faire parvenir aux usines Graham.

À la bourse aux bestiaux, les petits spéculateurs ont peur de perdre leurs économies à cause de Graham. Mauler continue de faire monter les prix du bétail. Il a envoyé un détective espionner les abattoirs. Il règne dans les usines une grande effervescence alors Mauler ordonne à son détective de prévenir la police.

Mauler lâche la viande aux acheteurs. Il a d'autres soucis. Il ne prend pas autant de plaisir qu'il aurait pu le croire à serrer le cou de ses acheteurs. Il demanda son deuxième détective s'il a trouvé Jeanne. Mais il ne l'a pas vue. Par contre, il a vu la police faire évacuer les abattoirs et commencer à tirer.

Alors Mauler demande à son deuxième détective de prévenir Jim (le premier détective) pour qu'il n'appelle pas la police. Mauler ne veut pas qu'on croit qu'il a exigé que l'on tire.

Mauler ordonne à Slift de vendre le bétail mais Slift refuse. Slift veut encore que les prix montent. En sortant, Mauler rencontre des journalistes et leur dit qu'il faut faire savoir aux ouvriers des abattoirs qu'il vient de céder du bétail aux usines.

Aux abattoirs, Jeanne est interviewée par un groupe de journalistes. Ils ont écrit un article sur elle et la surnomment la Madone des abattoirs parce qu'elle dit que Dieu est solidaire des ouvriers des conserveries. Elle nie avoir dit une chose pareille. Les journalistes lui apprennent que tout Chicago partage ses sentiments à part quelques spéculateurs sans scrupules. Elle dit aux journalistes qu'elle ne fait plus partie des Chapeaux noirs. Ils ne la croient pas.

Elle leur demande de partir. Les ouvriers pensent que les usines ne rouvriront pas et qu'ils ne pourront compter que sur eux-mêmes. Mme Luckerniddle dit à Jeanne qu'il existe un système dans lequel quelques-uns sont placés tout en haut et un grand nombre en bas. À y regarder de plus près, on devine entre les gens d'en haut et ceux qui sont en bas quelque chose d'obscure qui semble être un chemin mais qui est en réalité une balançoire. Tout le système est un jeu de bascule dont les deux bouts dépendent l'un de l'autre. Ceux qui siègent en haut ne peuvent le faire que grâce à ceux qui se tiennent tout en bas. Si ceux d'en bas quittaient leur place et venaient à monter, ceux d'en haut aussitôt devraient vider leurs sièges.

Il est fatal que ceux d'en haut veuillent que pour l'éternité les autres demeurent tout en bas sans pouvoir s'élever. Il faut aussi que ceux d'en bas soient plus nombreux ou la planche basculerait, puisque c'est une balançoire.

Un ouvrier demande à Jeanne pourquoi elle a parlé aux journalistes. Elle prétend qu'ils l'ont prise pour une autre. Jeanne arracha sa voisine le sac qu'elle porte parce qu'elle pense qu'on lui a volé son fichu. Alors quelqu'un jette à Jeanne un bout d'étoffe. Jeanne commence à réaliser ce qu'elle a perdu avec les Chapeaux noirs. Elle a perdu le confort et la soupe. Elle vient de quitter une vocation et un métier dont elle avait l'habitude. Rester avec les ouvriers lui apparaît comme un jeu indigne, presque une comédie. Elle pense ne pas avoir le droit de s'en aller mais la peur lui noue la gorge. Des ouvriers exhortent la foule à ne plus croire les syndicats, à rester ensemble et à croire que rien ne se fait sans violence.

Les journalistes reviennent. Ils annoncent à Jeanne que Pierpont Mauler vient de céder du bétail aux conserveries et que le travail reprendra le lendemain aux abattoirs. Mais des mitrailleuses crépitent. La police a été chargée de faire évacuer les abattoirs et de faire taire les agitateurs. Jeanne pense que Mauler va vraiment faire rouvrir les usines mais Mme Luckerniddle pense que ce sont des sottises. Jeanne veut convaincre les ouvriers que ce n'est pas par la violence que l'on combat désordre et confusion. Jeanne pense que si dès l'enfance le poids de la misère et de la faim lui avait enseigné la violence alors elle serait du côté des ouvriers sans poser de questions. Les journalistes lui conseillent de quitter les abattoirs.

Deux dirigeants ouvriers sont arrêtés par des policiers. Ce sont ceux qui ont remis la lettre à Jeanne. Ne voulant pas céder à la violence, Jeanne s'en va.

C'est alors que trois ouvriers arrivent, cherchent quelqu'un et ne le trouvant pas repartent.

Mauler franchit les frontières de la pauvreté à la recherche de Jeanne. Il est accompagné de ses détectives. Il achète le journal et découvre que le prix du bétail est encore tombé et que rien ne se vend. Tous les fabricants ont fait faillite. Alors, Mauler congédie les détectives. Il veut franchir les limites de la pauvreté et pense que plus personne ne voudra le tuer désormais. Mauler pense que si le malheur abat l'homme sans caractère, lui, il va l'élever jusqu'aux plus hautes sphères, jusqu'au royaume de l'esprit.

Mme Luckerniddle demande à Jeanne si elle a remis la lettre. Elle ne l'a pas remise mais ne veut pas la donner à Mme Luckerniddle. Alors Mme Luckerniddle traite Jeanne de faux jeton.

Jeanne court vers le centre de la ville et croise deux ouvriers dont elle entend la conversation. Le premier ouvriers racontent à l'autre que les ouvriers ont quitté les abattoirs pour pouvoir se présenter le lendemain de bonheur au travail. Il sait à présent que Mauler a ruiné les usines. Le deuxième ouvrier regrette que les masses se soient dispersées. Chicago devait déclencher la grève générale. Jeanne portait une lettre annonçant cette nouvelle. Jeanne entend des voix lui reprochant de ne pas avoir accompli sa mission. Alors elle revient sur ses pas en courant.

10

Humiliation et assomption de Pierpont Mauler.

Mulberry est venu réclamer le loyer aux Chapeaux noirs. Snyder attend d'un instant à l'autre Mauler qui a promis de les aider. Mais Mulberry ordonne à ses hommes d'emporter les meubles. C'est à ce moment-là que Mauler arrive avec deux pauvres. Mauler s'adresse aux chapeaux noirs en disant du mal de l'ancien Mauler car il se range du côté des pauvres à présent. Il s'accuse d'avoir exploité son prochain, abusé de la force pour spolier tout le monde au nom de la propriété. Durant une semaine, il a serré à la gorge cette ville jusqu'à ce qu'elle en crève. Un Chapeau noir reconnaît Mauler. Alors Mauler se présente aux Chapeaux noirs coupable mais repentant.

Snyder réclame de l'argent à Mauler. Mauler lui répond qu'il n'est plus celui qu'il fallait à Snyder. Des fabricants veulent parler à Mauler parce qu'ils sont perdus. Les éleveurs arrivent à leur tour pour réclamer de l'argent à Mauler. Graham veut relater le combat mémorable qui durant 7 heures a fait rage.

Graham lui répond que Slift a serré plus fort le nœud coulant en montant les prix et la Banque Nationale a crié halte. Du bétail canadien a été jeté sur le marché mais Slift l’a acheté à 95. La banque s’est lancée à corps perdu dans ce dernier assaut. Slift a fait monter les prix à 96.  Les banques s’effondrèrent quand Slift fit monter à 100. Les fabricants cédèrent leurs usines et le prix de la viande retomba à 30.

Mauler reproche à Slift ce qu’il a fait et Slift lui demande de lui couper la tête. Mauler ne veut pas sa tête mais le chapeau de Slift qui, lui, a une valeur.

On porte à Mauler une lettre de New York dans laquelle il lui est demandé de passer un accord avec les éleveurs et de réduire le cheptel pour que les prix montent. Mauler montre la lettre aux éleveurs et leur dit qu’il refuse ce qu’on lui demande. Il dit que la pauvreté, c’est d’avoir perdu le sens des valeurs les plus hautes.

Les fabricants et les éleveurs demandent à Mauler de remettre le joug sur ses épaules. Mauler eut fusionner les usines en un seul trust et prendre la moitié des actions. Il dit que la misère et la violence venait du fait qu’il y avait trop de viande. Il veut brûler un tiers du bétail et lock-outer un tiers des ouvriers.  Il veut réduire les salaires. Par ces mesures, il veut ramener le calme et l’ordre.  Il veut utiliser les Chapeaux noirs pour le maintien de l’ordre.

La grève générale qui menaçait a été étouffée.  Mauler veut accueillir che les Chapeaux noirs les ouvriers qu’il a plongés dans la misère.

11

Deux dirigeants ouvriers sont arrêtés par les soldats. Un dirigeant ouvrier explique aux soldats qu’ils ne possèdent rien eux-mêmes mais ils aident les possédants parce qu’ils ne voient aucune possibilité d’aider ceux qui ne possèdent rien.  Il leur dit que pour eux aussi l’heure viendra bientôt car ceux qui ont du travail aident ceux qui n’en ont pas.

Les journalistes révèlent à Jeanne qu’un tiers des ouvriers va reprendre le travail mais avec un salaire réduit. Les ouvriers sont d’accord car seuls une partie d’entre eux a su su qu’une grève générale se préparait. Jeanne s’évanouit.

 

12

 

Devant les entrepôts des usines Graham.

 

Des ouvriers une des leurs qui a crié que les entreprises municipales allaient se mettre en grève et a été assommée par un soldat. Ils trouvent Jeanne mais la laissent évanouie ne la reconnaissant pas comme une des leurs.

 

13

 

Mort et canonisation de sainte Jeanne des abattoirs.

 

Maintenant, l’immeuble des Chapeaux noirs est richement meublé. On y trouve les bouchers, les éleveurs et les acheteurs.

Jeanne entre avec deux policiers. Elle a encore la lettre qu’elle devait remettre aux ouvriers. Slift reconnaît Jeanne et veut la mettre en vedette car elle a fait preuve d’humanité aux abattoirs en intercédant pour les pauvres. Il veut en faire une sainte.  Snyder et Mauler accueillent Jeanne come consolatrice des bas-fonds. Mais Jeanne regrette de n’avoir pas remis la lettre pour mener la vie tranquille d’une bête. On la revête de l’uniforme des Chapeaux noirs.

De nouveau, on entend la rumeur des usines et de nouveau le monde parcourt le cycle ancien.

Jeanne continue de regretter de n’avoir pas aidé les ouvriers.

Elle a fait tort aux persécutés et regrette d’avoir servi les persécuteurs. Elle sait que les bons sentiments des Chapeaux noirs ne valent rien car rien n’en paraît au dehors. Elle dit aux Chapeaux noirs de se soucier, en quittant ce monde, non d’avoir été bons, cela ne suffit pas, mais de quitter un monde bon.

Jeanne sait que ce qui se passe en haut, on ne le sait jamais en bas et inversement. Les hommes ont même visage et ne se reconnaissent plus.

Les bouchers et les éleveurs veulent que chacun reste à sa place pour que jusqu’au ciel s’élève l’édifice.

Jeanne dit que le système de ceux d’en haut n’est qu’exploitation et que désordre.

Les Chapeaux noirs lui ordonnent de se taire et d’être bonne.

Jeanne dit que si quelqu’un dit qu’il existe un dieu, qui bien qu’invisible, peut vous secourir. Celui-là, il faut lui cogner le crâne sur le pavé jusqu’à ce qu’il en crève.

De même pour ceux qui vous disent que vous pouvez moralement vous élever en gardant vos pieds dans la boue. Pour Jeanne, l’homme est le seul recours, là où vivent des hommes.

Les Chapeaux noirs chantent pour étouffer le discours de Jeanne.

Des hauts-parleurs annoncent l’effondrement de la livre, huit millions de chômeurs aux Etats-Unis, six millions de chômeurs en Allemagne.

Jeanne s’affaisse dans les bras des jeunes filles car les policiers l’ont frappée à mort.

Snyder la déclare morte aux abattoirs, d’une pneumonie, au service de dieu, combattante et martyre.

Mauler est tiraillé par un double désir, il veut l’abnégation et il veut l’altruisme et se sent aussi tiré vers le profit.

En chaque homme habitent deux âmes opposées. Il lui faut à jamais les garder toutes deux, rester en lutte avec lui-même, garder son âme noble et son âme vulgaire.

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29 décembre 2019

Le Moine

Le Moine (Matthew Gregory Lewis).

 

lemoine

Lewis a écrit Le Moine à 19 ans en 1796 alors que le roman gothique brillait de ses derniers feux. Fils de haut fonctionnaire au ministère de la guerre, Lewis fit ses études supérieures à Oxford se destinant à une carrière diplomatique. Au cours d'un séjour en Allemagne, Lewis se familiarisa avec le romantisme allemand et notamment avec Le Visionnaire de Schiller.

Le personnage de la « femme fatale », créature fascinante et dangereuse est une invention de la littérature allemande que Lewis introduisit en Angleterre en créant dans Le Moine le personnage de la tentatrice Matilda. Étudiant, Lewis écrivit plusieurs pièces ainsi qu'un opéra. Il travailla comme attaché à l'ambassade britannique à La Haye. Il ne lui fallut que 10 semaines pour rédiger Le Moine. En 1796, la parution de ce roman connut un succès immédiat même si la critique se montra plus réservée.

Le roman devint indissociable de son moteur à tel point que celui-ci fut bientôt surnommé «Monk Lewis ».

À 21 ans, Lewis obtint un siège au Parlement. Il fut l'ami de Walter Scott et de Byron.

Entre 1797 et 1812, Lewis écrivit des tragédies, des bouffonneries et des mélodrames. Pourtant, aux yeux de la postérité, il reste l'homme d'un seul livre, Le Moine étant son seul texte à avoir réellement survécu.

Après la mort de son père en 1812, Lewis hérita de la propriété paternelle en Jamaïque. C'est là-bas qu'il contracta la fièvre jaune. Il en mourut en 1818. Son Journal d'un propriétaire des Indes occidentales, rédigé en 1815, fut publié à titre posthume.

Quand la critique apprit que Le Moine avait été rédigé par un membre du Parlement, des voix indignées s'élevèrent pour en dénoncer l'immoralité. Le satiriste Thomas James Mathias publia un virulent poème satirique déclarant que Le Moine était l'oeuvre putride d'un être monstrueux, un texte obscène, véritable éloge de la luxure. Alors, au cours de la quatrième édition de son roman, Lewis traqua tous les termes jugés indécents comme : luxure, jouir, jouissant, incontinence, etc. Il supprima presque toutes références à l'amour physique et les scènes blasphématoires furent effacées. Les poursuites juridiques contre Lewis furent alors abandonnées. Mais le scandale valut pourtant au roman une publicité des plus appréciables…

Le succès du Moine s'explique par la vogue du roman gothique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Alors que le siècle des Lumières célèbre le triomphe de la raison, on assiste en même temps à une véritable fascination pour son exact contraire : les ténèbres de la folie. Horace Walpole invente ce qu'on appelle le roman gothique, caractérisé notamment par un retour au moyen âge. Il ne s'agit plus de se borner à dépeindre la réalité mais à donner libre cours à l'imagination et d'explorer les zones les moins rassurantes de l'esprit humain. Le Moyen Âge de Walpole est purement fantasmatique et celui de ses successeurs également. En 1764, il publie un court récit de fiction, Le Château d'Otrante. Il y raconte des incidents qui seraient survenus à l'époque des croisades mais son récit relève entièrement du surnaturel. Ann Radcliffe hissa le roman gothique à de nouveaux sommets en publiant notamment Les Mystères du château d’Udolphe en 1794. Lewis voulait écrire dans le style du château d'Otrante et entreprit la rédaction du Moine après avoir lu Les Mystères du Château d‘Udolphe. Mais Anne Radcliffe ne fut pas satisfaite d'avoir inspiré Lewis. Elle voyait en Lewis un adepte de l'horreur, tandis que, pour sa part, elle ne cherchait qu'à susciter la terreur, en laissant à l'imagination le soin de compléter ce que l'école de l'horreur décrivait à grand renfort de détails atroces. Il semble bien que ce soit en réaction au succès du Moine qu'elle écrivit son dernier grand roman, l'Italien, dont le héros est également un religieux malfaisant.

Le Marquis de Sade mentionna le Moine dans la préface qu'il donna à son recueil de nouvelles Les Crimes de l'amour. Pour Sade, le contexte historique suffisait à expliquer l'engouement pour le roman gothique. En effet, le roman gothique bien qu'antérieur à la Révolution française ne s'en prenait pas moins à la monarchie et à la religion.

Le décor du Moine est un sombre manoir aux salles obscures et aux passages secrets propices aux apparitions de toutes sortes. Le château est par excellence le lieu initiatique, propice au mystère, au rêve et au déchaînement des passions selon André Breton. La cathédrale sévillane joue également un rôle dans le roman de Lewis dans le premier chapitre, l'église apparaît dévastée, réduite à l'état de ruines et consumée par les flammes de l'enfer. D'un côté, le manoir symbolise le pouvoir et de l'autre la cathédrale représente la religion. Aux yeux des protestants britanniques, le catholicisme est alors synonyme d'obscurantisme. L'institution monastique abritant des individus qui se sentent libres de s'adonner à tous les vices, loin des regards indiscrets.

D'ailleurs Lewis se serait peut-être inspiré de La Religieuse de Diderot ainsi que de la terrible inquisition espagnole.

La grande majorité des romans gothiques sont situés dans les pays du pourtour méditerranéen peuplé de contrées « papistes » où règne un soleil plus ardent échauffant les tempéraments et rendant les passions plus violentes.

Le Moine se distingue de ses prédécesseurs gothiques en s'ouvrant sur un tableau satirique et une comédie galante, le jeune don Lorenzo de Medina s'éprend de la belle Antonia.

Quand Lewis entreprit la rédaction de son roman, il n'avait à peu près aucune expérience littéraire, et peut-être n'avait-il pas en tête un plan très précis de l'ouvrage qu'il voulait écrire. Il a pourtant su jouer avec les conventions du gothique, et semble se moquer des horreurs dont il émaille son roman.

Dans Le Moine, tous les rêves semblent révélateurs et prémonitoires, comme celui d'Elvira qui voit sa fille au bord d'un gouffre alors qu'elle est menacée par Ambrosio. Dans un miroir magique, Matilda fait voir au moine l'objet de ses désirs, à la manière dont Méphistophélès montre Marguerite à Faust, pour le convaincre de sceller son union avec le diable.

Une des raisons du succès du Moine est la présence d'une bonne dizaine de poèmes insérés à l'intérieur d'un texte en prose. À cette époque, un roman se devait d'être entremêlé de quelques morceaux de poésie. Dans le sillage des poètes allemands, Lewis redonna vie au genre populaire de la ballade et cette tentative grandement appréciée par ses contemporains. Lewis s'attendait sans doute à ce succès car la présence de ses poèmes étaie toujours soulignée dans les annonces publicitaires. Dès 1797, Le Moine fut traduit en français bien que légèrement expurgé de certains détails particulièrement macabres. La traduction connut une large diffusion au point que dans Les Misérables de Victor Hugo Mme Thénardier chante la première strophe du poème Alonso et Imogène.

Si en Allemagne, Le Moine reçu un accueil mitigé, le roman exerça néanmoins une influence certaine sur une nouvelle génération d'écrivains allemands comme  Heinrich von Kleist et E. T. A. Hoffmann.

En 1849, le manuscrit du Moine fut vendu aux enchères, Charles Dickens en fit l'acquisition et l'offrit à son ami le révérend C, H. Townsend, grand collectionneur de textes autographes.

Mais c'est en France que le roman gothique connut un engouement bien plus profond et bien plus durable. Chateaubriand rencontra Lewis à Londres. Toute la génération des romantiques français fut influencée par Le Moine. C'est dans le roman de Lewis que Victor Hugo trouva en partie l'inspiration de Notre-Dame de Paris avec le personnage de l'austère archidiacre Claude Frollo. La plupart des auteurs français de contes fantastiques semblent avoir lu Lewis et Le Moine serait à l'origine de nombre de personnages de prêtre malfaisant et de femme fatale dans la littérature française du XIXe siècle.

Au début du XXe siècle, le roman de Lewis allait faire l'objet d'une véritable redécouverte. André Breton publia en 1924 le premier Manifeste du surréalisme dans lequel il citait Le Moine parmi ses livres fétiches.

En Lewis, les surréalistes trouvent un précurseur de leurs recherches sur le rêve. En 1930, l'éditeur Denoël commanda à Antonin Artaud une nouvelle version du chef-d'oeuvre de Lewis. Antonin Artaud reprit la traduction initiale de Léon de Wailly en enrichissant de détails horribles. Artaud voyait sa version du Moine comme une sorte de « copie » en français du texte anglais original. À ses yeux, le roman de Lewis était une oeuvre essentielle qui relevait de la sorcellerie verbale et favorisait le jaillissement d'images.

Dans Le Moine, les surréalistes trouvèrent une apologie de la transgression, un récit bafouant les normes sociales et morales. Comme le Marquis de Sade, André Breton voyait dans Le Moine un lien entre le roman gothique et l'époque révolutionnaire : la littérature de l'horreur semble renverser l'Ancien Régime sur son passage.

Ainsi Lorenzo et de Médina se déclare exempt de préjugés sociaux puisqu'il est prêt à s'unir à Antonia, dénuée de toute fortune. Ambrosio propose de mépriser les préjugés du monde lorsqu'il rêve de concilier les impératifs monastiques et son affection fraternelle pour Rosario.

Ce sont surtout les lois de l'éthique chrétienne qui sont rangées dans la catégorie des préjugés. La dangereuse Matilda affirme avoir été affranchie des son enfance des entraves du préjugé vulgaire et parviendra peu à peu à saper toutes les bases morales chez Ambrosio.

Lewis utilise le mot « superstition » comme synonyme de « religion ». Les diverses manifestations spécifiques à la foi catholique sont dépeintes comme autant de marques de la plus grossière superstition dans le livre de Lewis.

Dans la société décadente que dépeint Lewis, le sacré n'est plus présent que sous une de ses formes les plus primitives : le tabou, l'interdit.

Lewis n'ignorait probablement pas le drame des pulsions charnelles longtemps refoulées. Il était homosexuel. Pourtant, à y regarder de plus près, le frisson homoérotique paraît bien limité dans Le Moine. Ambrosio est un personnage tourmenté se découvrant une identité sexuelle impossible à affirmer à cause de son état de moine. Les genres sexuels du roman de Lewis ne correspondent guère aux stéréotypes en vigueur, et au très féminin Rosario succède une très virile Matilda.

L'originalité du roman de Lewis résidait dans la dimension transgressive. Le moine fait apparaître le roman gothique comme un genre impossible à codifier étroitement. Lewis semble avoir mis un terme à sa carrière de romancier en même temps qu'il l'inaugurait avec ce roman qui refuse de se laisser enfermer dans les limites.

Lewis commence son roman en indiquant que la première idée du Moine lui a été suggérée par l'histoire de Santon Barsisa relatée dans le Guardian. La « nonne sanglante » est une tradition à laquelle on continue d'ajouter foi dans plusieurs parties de l'Allemagne selon Lewis.

Préface imitée d'Horace.

Dans cette préface Lewis prophétise l'avenir de son roman « va-t'en donc et franchi la borne dangereuse d'où nul livre jamais ne pourra revenir ». Il devine que son roman sera méprisé, condamné, négligé, blâmé et critiqué. Il se présente enfin à son lecteur comme un homme au début de sa 20e année vivant sous le règne de George III en Angleterre. Il espère que son livre poursuivra sa course aventureuse.

Chapitre Ier.

À Madrid, l'auditoire rassemblé dans l'église des capucins y était attiré par des raisons diverses. Les femmes venaient pour se montrer, les hommes pour voir les femmes, certains par curiosité d'entendre un fameux prédicateur et d'autres faute de meilleure distraction avant l'heure de la comédie. Il n'y avait que quelques dévots venus pour écouter le sermon ainsi que quelques prédicateurs rivaux déterminés à tourner le prédicateur en ridicule.

Quoi qu'il en soit, l'église des capucins n'avait jamais reçu une plus nombreuse assemblée. Un DEA s'ouvrit un passage au travers de la foule et parvint à se pousser au beau milieu de l'église avec une autre femme. Deux cavaliers cédèrent leurs places aux deux femmes. L'un des deux cavaliers s'appelait Lorenzo. Il avait cédé sa place à l'une des deux femmes parce qu'elle était jeune et il voulait la séduire. Comme à la jeune femme portait un voile pour couvrir son visage, Lorenzo tenta de l'enlever. Mais la jeune femme l'en empêcha. Alors la vieille femme, Leonela ordonna à la jeune femme, Antonia de retirer son voile. Alors Lorenzo découvrit que la jeune femme était plus séduisante que belle. Antonia semblait âgée d'à peine 15 ans. Lorenzo la contemple avec un mélange de surprise et d'admiration. Sa tante Leonela affirma qu’Antonia n'était qu'une enfant qui n'avait rien vu du monde. Elle avait été élevée dans un vieux château en Murcie. Leonela raconta aux deux cavaliers l'histoire d'Antonia. Elle avait recueilli sa nièce après que sa soeur était revenue des Indes où elle avait passé 13 ans avec son mari. La mère d'Antonia avait hérité d'un château en Murcie par son beau-père mais ce dernier venait de mourir et l'intendant du domaine avait refusé de lui payer plus longtemps sa pension. Alors la mère d'Antonia espérait que le nouvel héritier du château allait lui continuer sa pension. Antonia était donc à Madrid dans l'espoir de convaincre le marquis de Las Cisternas de continuer la pension. Don Cristobal connaissait justement le marquis et proposa d'être l'avocat d'Antonia auprès de lui. Leonela demanda à Don Cristobal pourquoi il y avait tant de monde aujourd'hui dans la cathédrale. Don Cristobal lui répondit qu'Ambrosio, le prieur de ce monastère prononçait ici un sermon tous les jeudis. Madrid entier retentissait de ses louanges. Ce moine semblait avoir fasciné tous les habitants. C'était une adoration générale et sans exemple. Il était connu par toute la ville sous le nom de l'Homme de Dieu. Le dernier prieur des capucins avait trouvé, encore enfant, à la porte du monastère. Il avait été élevé dans le couvent et il y était resté depuis. Personne ne s'était jamais présenté pour le réclamer ou pour éclaircir le mystère qui couvrait sa naissance. Il était âgé de 30 ans et avait passé chacune de ses heures dans l'étude, dans un isolement absolu du monde, et dans la mortification de la chair. Avant d'être nommé supérieur de sa communauté, il n'était jamais sorti des murs du couvent. Sa science était des plus profondes et son éloquence des plus persuasives. Dans le cours entier de sa vie, il n'avait transgressé aucune règle de son ordre. Il passait pour observer si strictement son voeu de chasteté qu'il ne savait pas en quoi consistait la différence qu'il y avait entre l'homme et la femme. Aussi les gens du peuple le regardaient-ils comme un saint.

Leon la regarda le moine qui venait d'arriver. C'était un homme d'un port noble et d'un aspect imposant. Sa taille était haute et se figure remarquablement belle. L'étude et les veilles avaient entièrement décoloré ses joues. Le contentement exprimé dans chacun de ses traits annonçait une âme exempte de soucis comme de crimes. Il salua humblement l'assemblée. Il y avait dans sa physionomie et dans sa contenance une certaine célérité qui imposait généralement et peu de regards étaient capables de soutenir le feu pénétrant des siens.

Antonia sentit son coeur troublé d'un plaisir inconnu. Le son de la voix du moine sembla la pénétrer jusqu'au fond de l'âme. Lorenzo lui-même ne put résister au charme et il n'eut plus d'oreilles que pour le prédicateur. Le moine développa les beautés de la religion. Il donna de certains passages obscurs des saintes écritures une explication qui entraîna la conviction générale.

Le sermon dura longtemps ; cependant, lorsqu'il fut terminé, les auditeurs regrettèrent qu'il n'eût pas duré plus longtemps. Un silence d'admiration régnait encore dans l'église. Ambrosio fut comblé de bénédiction. On tombait à ses pieds, on baisait le bord de sa robe. Le prieur sourit de leur empressement, il leur donna sa bénédiction et quitta l'église. Quand la porte se referma derrière le moine, Antonia eut l'impression qu'elle venait de perdre un être essentiel à son bonheur et elle pleura.

Ambrosio discuta du moine avec Antonia. Il lui dit qu'à présent que les devoirs de sa position allait l'obliger d'entrer de temps à autre dans le monde, le moine allait subir la voie de la tentation et c'était maintenant qu'il aurait à montrer sa vertu dans tout son éclat. La réputation du moine le désignerait aux séductions comme une victime illustre et les talents mêmes dont la nature l'avait doué contribueraient à sa ruine en lui facilitant les moyens de satisfaire ses désirs. Mais Leonela n'appréciait pas le moine. Elle lui trouvait une mine sévère et rigide. Elle refusa qu'Antonia le prenne comme confesseur. Don Cristobal était d'accord avec Leonela. Pour lui, le seul défaut d'Ambrosio était la sévérité.

Leonela demanda le nom des deux cavaliers. C'était le comte d'Ossorio et Lorenzo de Médina. Elle demanda à Lorenzo son adresse. Lorenzo confia à son ami être tombé amoureux d'Antonia. Depuis la mort de son père, l'oncle de Lorenzo, le duc de Médina, avait témoigné son désir de le voir marier. Jusqu'ici Lorenzo avait toujours refusé mais Antonia allait peut-être le faire changer d'avis. Lorenzo trouvait Antonia jeune, aimable, tous et intelligente. Lorenzo devait aller voir sa soeur Inès qui était dans un couvent. Elle avait pris le voile de son propre gré. Lorenzo avait essayé de la détourner de cette résolution en vain. Cristobal pensait que son ami ne devait pas sans en être trouvé plus mal car il avait hérité de la moitié de la part de sa soeur quand celle-ci s'était retirée au couvent. Lorenzo fut choqué par cette remarque. Lorenzo trouvait que son ami avait un excellent coeur mais que son jugement avait peu de solidité.

Lorenzo toujours dans l'église se jeta sur un siège et s'abandonna au prestige de son imagination. Il pensa à son union avec Antonia et le sommeil s'empara de lui. Il rêve à de son mariage avec Antonia et d'Ambrosio s'approchait de sa fiancée. Un inconnu s'élança entre Antonio et Lorenzo. Sa taille était gigantesque, son teint basané et ses yeux féroces et terribles. Sa bouche soufflait des masses de feu et sur son front était écrit en caractères lisibles : « Orgueil ! Luxure ! Inhumanité ! ». Le monstre s'empara d'Antonia et l'entraîna sur l'autel où il la tortura de ses odieuses caresses. Lorenzo voulut la sauver mais un grand coup de tonnerre se fit entendre et la cathédrale parut s'écrouler en débris. À la place de l'autel parut un gouffre qui vomissait des torrents de flammes. Le monstre plongea dans le gouffre. Antonia réussie à se dégager de l'emprise du monstre. Lorenzo vit sa fiancée découvrir ses ailes et s'envoler. Tout en s'élevant elle cria à Lorenzo qu'ils se reverraient là-haut.

Au même instant, la voûte de la cathédrale s'ouvrit et des voies harmonieuses montaient aux cieux. Antonia fut reçue dans la gloire. Lorenzo s'évanouit. Quand Lorenzo se réveilla il voulut se persuader que ce qu'il venait de voir n'était qu'un rêve mais un peu de réflexion le convainquit de son erreur. Lorenzo vit un inconnu qui semblait fort désireux de cacher ce qu'il venait faire dans la cathédrale. L'inconnu tira une lettre de son manteau et la plaça vite au-dessus d'une statue colossale de Saint-François puis se retira précipitamment. En sortant de l'église, Lorenzo fut bousculé par Cristobal. Cristobal lui demanda de retourner dans l'église. Ils se cachèrent derrière la statue de Saint-François. Cristobal voulait montrer à Lorenzo l'abbesse de Saint-Claire et toute sa suite de nonnes. Elles venaient en confession. Cristobal assura son ami qu'ils allaient voir quelques-uns des plus jolis minois de Madrid.

Les deux amis vire entrer les nonnes qui retirèrent leur voile. La supérieure croisa ses mains sur sa poitrine et fit une profonde révérence lorsqu'elle passa devant la statue de Saint-François. Une des nonnes, en saluant Saint-François, laissa tomber son rosaire. Elle se baissa pour le ramasser et retira adroitement la lettre qui était au-dessous de la statue, elle la mit dans son sein et s'empressa de reprendre son rang dans la file. Lorenzo reconnu sa soeur Inès. L'inconnu quitta aussitôt sa cachette et se hâta de sortir de l'église mais Lorenzo l'en empêcha. Alors l'inconnu tira sa rapière et Lorenzo fondit sur lui. Cristobal les sépara. Alors Lorenzo reconnut en son adversaire Raimundo de Las Cisternas. Raimundo leur demanda de l'accompagner à son hôtel pour tout leur expliquer. Cristobal refusa ne voulant pas connaître les secrets de Raimundo. Il demanda à Raimundo où il pourrait le retrouver. Raimundo lui demanda de le retrouver à l'hôtel de Las Cisternas ou il logeait incognito sous le nom d’Alfonso d'Alvarada. Lorenzo fut surpris de cette confidence. Lorenzo et Raimundo se rendirent en toute hâte au palais de Las Cisternas.

Leonela parla à sa nièce. Elle était persuadée d'avoir séduit Cristobal. Mais Antonia avait observé de quel air Don Cristobal avait baisé la main de sa tante. Elle eut l'imprudence de se taire. Quand elles arrivèrent devant le logement qu'elles occupaient, Elles virent une foule assemblée. La foule regardait une femme d'une taille extraordinaire qui tournait sur elle-même en faisant toutes sortes de gestes extravagants. La femme portait une longue baguette noire avec laquelle elle traçait sur la terre quantité de figures singulières autour desquelles elle dansait. La femme chanta une balade intitulée chansons de la bohémienne. Dans sa chanson, la femme prétendait avoir le pouvoir de deviner l'avenir. La bohémienne s'adressa à Antonia. Elle lui dit qu'elle pouvait lui montrer son avenir. Antonia voulait savoir ce que la bohémienne pouvait lui prédire et demanda à sa tante l'autorisation d'entendre la prophétie. Leonela accepta. Elle donna de l'argent à la bohémienne qui prit la main de la vieille dame, la regarda et lui révéla que tous ses amis la prenaient pour une folle. Elle lui conseilla d'abandonner ses désirs de séduction et de donner aux pauvres l'argent qu'elle dépensait en toilettes vaines. Elle lui conseilla de songer à Dieu et non aux amants.

L'auditoire éclata de rire en entendant la bohémienne se moquer de l'âge de Leonela, de ses yeux gris qui louchaient et de ses trois cheveux roux qui lui restaient. Leonela faillit étouffer de colère et accabla la bohémienne des plus amers reproches. Puis la bohémienne se tourna vers Antonia pour prendre sa main et lui donner son oracle. Elle lui révéla que la destruction planait sur son avenir à cause d'un libertin et démon rusé. Elle lui conseilla de se méfier d'un être qu'elle rencontrerait semblant plein d’une vertu surhumaine, elle lui conseilla d'espérer l'éternel bonheur dans un monde cent fois meilleur.

Puis la bohémienne s'enfuit en courant. Antonia et sa tante avaient été affectées par les prédictions de la bohémienne. Mais l'impression s'effaça bientôt et l'aventure fut entièrement oubliée.

Chapitre II.

Le moine ne fut pas plus tôt seul dans sa cellule qui se livra sans contrainte aux enivrements de sa vanité en se rappelant l'enthousiasme que son sermon avait excité, son coeur s'enfla de joie et il s'imagina de splendides visions de gloire. L'orgueil lui dit hautement qu'il était supérieur à tout le reste de ses semblables.

Il pensait ne pas avoir une seule tâche sur la conscience et avoir su dompter de violentes passions. Il se décida à abandonner la solitude de sa retraite pour habituer ses yeux à des objets de tentations. Il voulait s'exposer aux séductions du luxe et du désir. Il regarda un portrait de la vierge Marie qui était suspendue en face de lui. La vierge était l'objet d'un culte de plus en plus fervent pour le moine. Il aurait voulu qu'existe une telle créature et qu'elle n'existe que pour lui. En regardant le tableau, il se surprit à avoir des idées impures. Il voulut se convaincre que ce n'était pas la beauté féminine qui lui causait cet enthousiasme mais la divinité qu'il adorait. On frappa à sa porte. C'était Rosario, un jeune novice qui devait prononcer ses voeux dans trois mois. Rosario avait une aversion pour la société et une profonde mélancolie. Personne n'avait jamais vu son visage. Sa tête était toujours enfermée dans son capuchon. Nul ne savait d'où il venait et un étranger au rang distingué avait engagé les moines à recevoir le novice et avait déposé la somme nécessaire.

On n'avait plus jamais entendu parler de l'étranger. Rosario avait soigneusement évité la compagnie des moines. Ambrosio était seul excepté de cette règle générale. Rosario avait pour Ambrosio un respect qui approchait de l'idolâtrie. Ambrosio se sentait attiré vers ce jeune homme et pour lui il mettait de côté sa sévérité habituelle. Ambrosio était charmé de la vivacité de son esprit et de la simplicité de ses manières. Il l'aimait avec toute l'affection d'un père. Rosario avait appris qu'un de ses chers amis étaie dangereusement malade et il voulait qu'Ambrosio prie pour son rétablissement. Cet ami s'appelait Vicente et de la Ronda. Rosario avait apporté quelques fleurs de celles qu'Ambrosio préférait. Il lui dit que plus rien à présent n'avait plus pour lui de charme que l'amitié d'Ambrosio et son affection. Cependant Rosario souffrait mais ne voulait pas révéler les causes de sa souffrance de peur qu'Ambrosio le haisse et le chasse.

Après les vêpres, les moines se retirèrent dans leurs cellules respectives et Ambrosio resta seul dans la chapelle pour recevoir les nonnes de Sainte-Clair. Chacune des nonnes fut entendue à son tour. Ambrosio écouta attentivement les confessions et enjoignit des pénitences proportionnées aux péchés. Cependant un des religieuses remarquable par la noblesse de son air et par l'élégance de sa démarche laissa par mégarde tomber une lettre de son sein. Ambrosio la ramassa dans l'intention de la lui rendre. Mais le papier étant déjà ouvert, Ambrosio lut involontairement les premiers mots de la lettre. Il recula de surprise et la nonne poussant un cri de terreur s'élança pour reprendre la lettre. La lettre avait été écrite par quelqu'un qui voulait aider Inès, la nonne, à fuir du couvent. De plus, Ambrosio apprit qu'Inès était enceinte. Il voulut remettre la lettre à l'abbesse. Inès se jeta aux pieds du moine pour essayer de récupérer la lettre. Elle lui promit d'employer sa vie à expier ce seul péché. Elle avoua que Raimundo était maître de son coeur avant qu'elle prenne le voile. Elle devait se marier avec lui mais la traîtrise d'une de ses parentes l’avait séparée de Raimundo. Alors, de désespoir, elle s'était jetée dans un couvent. Mais le hasard avait approché Inès de Raimundo. Inès pensait être perdue si Ambrosio révélait son imprudence à la supérieure. Les lois de Sainte-Claire étaient des plus sévères. Elle implora Ambrosio de lui rendre la lettre et de ne pas la condamner à une mort inévitable. Mais Ambrosio lui répondit que la sévérité de la punition la ramènerait de force dans les voies de la sainteté. Et quand l'abbesse apparut, Inès se jeta par terre et se frappa le sein en déchirant son voile dans tout le désir du désespoir.

Ambrosio présenta le fatal papier à la supérieure et l'informa de la manière dont il l'avait trouvé en ajoutant que c'était à elle de décider quel châtiment la coupable méritait.

À la lecture de cette lettre, les traits de l’abbesse s'enflammèrent de courroux. Elle ordonna qu'on emporte Inès au couvent. Alors, Inès s'adressa à Ambrosio elle l'accusa d'être orgueilleux, impitoyable et cruel. Elle l'accusa d'être son assassin et jeta sur lui la malédiction de sa mort et de celle de son enfant à naître. Elle affirma qu'il avait fui la séduction mais qu'il ne l'avait pas combattue. Elle lui annonça que le jour de l'épreuve arriverait et alors il céderait à la violence des passions. Il solliciterait la miséricorde de Dieu. Inès espérait que dans ce moment terrible, Ambrosio penserait à elle et à la cruauté qu'il avait eue envers elle.

Après ces paroles, Inès s'évanouit.

Ambrosio avait écouté les paroles d'Inès avec émotion. Une secrète angoisse l'avertissait qu'il avait traité cette infortunée avec trop de dureté. Il retint donc la supérieure et se hasarda à prononcer quelques paroles en faveur de la coupable. Mais l'abbesse refusa que l'on n’applique pas les lois de son ordre. Ambrosio se réfugia dans le jardin à l'extérieur de la chapelle. Il s'approcha d'une grotte rustique faite à l'imitation d'un ermitage. Un homme était étendu sur un des bancs de l'Hermitage. C'était Rosario. Rosario était en train de se parler à lui-même. Il espérait pouvoir devenir misanthrope. Alors Ambrosio lui dit que c'était une étrange pensée. Pour Ambrosio, la misanthropie était de tous les sentiments, le plus odieux. Rosario lui montra les vers qui avaient été inscrits sur une plaque de marbre fixée dans le mur opposé. C'était une poésie qui vantait les mérites de l'isolement absolu. Ambrosio expliqua à Rosario que l'homme était né pour la société. L'homme ne pouvait oublier entièrement cette société ni supporter d'en être oublié.

Ambrosio avoua le plaisir qu'il avait à retrouver ses frères le soir. Il voulut convaincre Rosario qu'en entrant au couvent il était resté en possession des avantages de la société, d'une société composée des hommes les plus estimables. Mais Rosario pensait que son excessive sensibilité pour le beau et le bon l'accablait de honte et l'entraînait à sa perdition. Il regrettait d'avoir intégré le couvent. Il s'en alla quelques instants pour pleurer. Il revint et évoqua sa soeur Matilda qui était morte. Elle avait succombé à ses chagrins. Mais l'homme n'ont-elles été amoureuse, Juliano, avait déjà engagé sa foi à une fiancée toute belle. Alors elle se présenta comme domestique à l'épouse de son bien-aimé et elle fut acceptée. Elle confessa son affection à Juliano qu'il la chassa. Alors Matilda retourna chez son père et mourut peu de temps après. Ambrosio pensait que Juliano avait été trop cruel. Il plaignait Matilda. Rosario lui demanda s'il pouvait le plaindre lui aussi car ces souffrances étaient encore plus grandes. Il confessa n'avoir pas d'ami, quelqu'un qui veuille participer aux souffrances de son coeur.

Alors Ambrosio lui demanda de le considérer comme son ami. Il lui avoua qu'au moment où il l'avait vu, il avait éprouvé des sentiments jusqu'alors inconnus à son coeur. Mais Rosario avait peur de confier le secret qui l'écrasait de son poids. Ambrosio jura solennellement qu'il ne le détesterait pas quel que soit le secret que Rosario lui confesserait.

Rosario lui demanda de jurer que quel que soit le secret qu'il allait confesser, Ambrosio ne l'obligerait pas de quitter le monastère avant que son noviciat soit expiré. Ambrosio promis. Alors Rosario se jeta aux pieds du moine et il lui avoua qu'il était une femme. Le moine tressaillit. Il quitta la grotte et s'enfuit précipitamment vers le couvent. Rosario le suivit et lui avoua qu'elle était Matilda. Et qu'il était celui qu'elle aimait. Ambrosio fut incapable de répondre. Matilda ne convoitait pas la jouissance d'Ambrosio. Elle lui raconta son histoire. Son père était chef de la noble maison de Villanegas mais mourut quand elle était encore qu'une enfant. Jeanne et Éric, elle fut recherchée en mariage par les plus nobles jeunes gens de Madrid. Elle avait été élevée sous la surveillance d'un oncle érudit qui l'initia à une partie de son savoir. Elle refusa avec dédain chaque offre qu'elle recevait jusqu'à ce que le hasard la conduise dans la cathédrale des capucins. Ce fut alors qu'elle vit Ambrosio pour la première fois. Le moine devint l'idole de son coeur est l'objet incessant de ses méditations. Alors Matilda se décida à prendre le déguisement sous lequel elle avait pu être reçue dans le couvent pour parvenir à gagner l'estime d'Ambrosio.

Matilda avait été troublée par la crainte d'être découverte. Elle avait peur de perdre l'amitié d'Ambrosio. Alors elle ne voulait pas que le hasard découvre son véritable sexe et elle résolut de se confesser en espérant la miséricorde du moine. Mille sentiments opposés se combattaient dans le sein d'Ambrosio. Il était dans la confusion d'une déclaration si brusque. Il lui en voulait de son audace mais il était flatté des éloges donnés à son éloquence et à sa vertu. Il éprouvait un secret plaisir à penser qu'une femme jeune et jolie avait abandonné le monde pour lui. Mais il ne remarqua pas que son coeur battait de désir. Il rassembla ses idées et bien Matilda qu'elle ne pouvait pas sérieusement espérer l'autorisation de rester dans le couvent. Elle ne demandait que la liberté d'être auprès de lui quelques heures par jour. Pour Ambrosio, cela était inconvenant car il y avait trop de risques que Matilda soit découverte. Il ne voulait pas s'exposer à une si dangereuse tentation.

Matilda lui demanda d'oublier qu'elle était une femme. Elle s'engageait à ne pas le détourner de la voie de la rectitude. Elle ne l'aimait que pour ses vertus et des qu'il les perdrait, il perdrait son affection. Elle l'aimait comme un saint et s'il prouvait qu'il n'était rien de plus qu'un homme, Matilda le quitterait avec dégoût.

Mais Ambrosio tremblait pour Matilda car s'il avait vaincu l'effervescence impétueuse de la jeunesse, après avoir passé 30 ans dans la mortification et la pénitence mais Matilda produirait de funestes conséquences en restant dans le couvent. Elle espérerait un retour d'affection et ses passions deviendraient plus fortes. Le devoir obligeait Ambrosio de traiter Matilda avec rigueur et il lui ordonna de partir le lendemain.

Ambrosio voulut s'en aller mais Matilda l'en empêcha. Elle tira un poignard et déchira sa robe. Elle plaça la pointe du poignard sur sa poitrine. Elle menaça de se tuer. Ambrosio voulut la convaincre que si elle se suicidait elle perdrait son âme. Ambrosio admira la blancheur de la poitrine de Matilda. Une sensation jusqu'alors inconnue remplit son coeur d'un mélange d'anxiété et de volupté. Mille désirs emportaient son imagination. Ambrosio lui ordonna d'arrêter son geste. Il autorisa à rester au couvent. Puis il s'en alla vers le monastère et regagna sa cellule. Il se rappela toutes les heures si heureuses qu'il avait passées dans la société de Rosario et il craignait pour son coeur le vide que cette séparation y laisserait. De plus, la bienveillance de Matilda pouvait être extrêmement avantageuse au couvent de par les richesses qu'elle possédait. Il voulut se convaincre que l'amour de Matilda était aussi pur qu'elle le dépeignait.

Alarmé des sentiments auxquels il s'abandonnait en repensant à la poitrine de Matilda, il eut recours à la prière. Il pria la madone de l'aider à étouffer ses coupables émotions puis il s'endormit.

Il rêva de Matilda, sa gorge nue. Elle le couvait de ses baisers. Il les rendait et il la serrait passionnément sur sa poitrine. Il se jeta à bas de son lit, plein de confusion au souvenir de ses songes. Il reconnut avoir été l'esclave de la flatterie, de la convoitise et de l'amour-propre. Frappé du danger qu'il courait, il résolut d'insister sur le départ immédiat de Matilda. Il sentait qu'il était hors d'état de lutter contre les passions dont il s'était cru exempt. Il éprouvait déjà l'effet de la malédiction d'Inès. Il quitta sa cellule décidée à renvoyer le faux Rosario. Il pria mais sans dévotion. Matilda l'attendait au jardin. Il craignait la mélodieuse séduction de la voix de Matilda. Il prit un air de fermeté pour lui annoncer sa décision. Elle lui reprocha sa trahison. Il lui demanda de le délier de son serment. Si elle était découverte, Ambrosio serait plongé dans l'opprobre et la paix de son âme dépendait du consentement de Matilda. Il lui annonça que si elle décidait de rester, peu de semaines suffiraient pour sacrifier son honneur à ses charmes. Il lui avoua qu'il la trouvait attrayante et séduisante. Il l’implora de l'empêcher de perdre le prix de 30 années de souffrance. Alors elle accepta. Elle partirait le jour même chez une parente qui était supérieure d'un couvent dans l'Estrémadure. Mais elle voulut savoir si ses pensées la suivraient dans sa solitude. Ambrosio lui répondit qu'il avait peur de ne penser que trop souvent à elle. Elle lui demanda à un gage de son affection. Alors Ambrosio voulut cueillir une rose pour lui offrir mais un serpent le piqua et il s'évanouit. Matilda appela à l'aide. Les frères accoururent et le supérieur fut reporté au couvent. Le moine qui faisait office de chirurgien se mit en devoir d'examiner la blessure. Il prodigua des remèdes de qui rendirent la vie à Ambrosio mais le moine était encore dans le délire. En examinant la blessure, le père Pablos pensait qu'Ambrosio ne pourrait pas vivre plus de trois jours. Le venin du serpent finirait par tuer Ambrosio. Rosario resta seule dans la cellule. Ambrosio tomba dans un profond sommeil. Plus tard, Pablos défie le pansement par curiosité. Il fut étonné de trouver que l'inflammation avait totalement cessé. Le venin avait disparu. Les frères furent parfaitement convaincus que leurs supérieurs étaient un saint et ils pensèrent qu'il était tout naturel que Saint-François eût opéré un miracle en sa faveur. Pablos conseilla à Ambrosio de garder le lit encore deux jours puis il se retira avec les autres moines. Ambrosio resta seul avec Rosario.

Rosario/Matilda alla chercher sa harpe pour distraire Ambrosio. Elle chantait une balade rendant hommage au chevalier Durandart mort pendant la bataille de Roncevaux. Ambrosio put découvrir le bas du visage de Matilda et son bras qu'elle avait découvert pour mieux jouer. Ce regard suffit pour lui démontrer tout le danger de la présence de ce séduisant objet.

Ambrosio fit semblant de dormir redoutant l'influence de charme de Matilda. Alors elle se pencha sur lui en lui disant la tendresse qu'elle avait pour lui et la pureté de sa passion. Elle se mit à pleurer et une de ses larmes tomba sur la joue du moine. La chaleur brûlante de la larme de Matilda s'était communiquée au coeur d'Ambrosio. Elle regarda le portrait de la vierge Marie et reprocha à la madone d'avoir aggravé ses peines car Ambrosio adressait ses prières à cette image insensible. Elle espérait être mourante pour qu’Ambrosio n'ayant plus à craindre d'enfreindre ses voeux confesse la tendresse qu'il avait pour elle. À ces mots, Ambrosio prononça son prénom d'une voix troublée et elle se tourna vers lui en découvrant son visage. Il fut stupéfait de voir l'exacte ressemblance de sa madone adorée. Il poussa une exclamation de surprise et retomba sur son oreiller. Matilda avoua qu'elle s'était fait peindre par un peintre vénitien célèbre qui résidait à Madrid. Elle avait fait envoyer son portrait au couvent des capucins comme s'il était à vendre. Ambrosio acheta le portrait. Matilda faisait cette confession pour convaincre Ambrosio de la pureté de son affection. Elle avait été témoin des transports que la beauté de la madone excitait en Ambrosio. Matilda supplia Ambrosio de la laisser rester près de lui. Mais il lui répondit qu'il avait besoin d'être seul. Il lui laissait simplement un délai suffisant pour préparer un peu les frères à son départ. Elle devrait s'en aller au bout de trois jours. Le moine réfléchit qu'il y avait infiniment plus de mérite à vaincre la tentation qu'à l'éviter. La nuit suivante, Ambrosio fit encore des songes voluptueux encore plus intenses que ceux de la nuit précédente.

Le lendemain matin, Ambrosio se dispensa de se rendre à matines, épuisé par ses songes provocants. C'était la première fois de sa vie qu'il y avait manqué. De tout le jour, et il n'eut aucune occasion de parler à Matilda sans témoin. Le soir, Ambrosio dirigea ses pas vers l'ermitage. Il avait fait signe à Matilda de l'accompagner et elle obéit. Mais ni l'un ni l'autre n'osait faire allusion au sujet qui leur tenait le plus à coeur. Matilda paraissait impatiente de mettre fin à une conversation qu'il a gênée alors elle demanda à Ambrosio la permission de retourner au couvent. Alors il lui dit qu'il consentait à ce qu'elle continuât de partager sa solitude, aussi longtemps qu'elle le trouverait agréable.

Elle ne donna aucune marque de plaisir en recevant cette nouvelle. Elle lui dit pourtant qu'ils devaient se séparer à jamais. Elle était très malade. Elle entra dans sa cellule. Ambrosio lui envoya le médecin. Matilda avait refusé d'être soignée. Durant la nuit, Ambrosio pensa à la beauté et à la tendresse de Matilda et aux plaisirs qu'il aurait partagés avec elle, s'il n'avait pas été retenu dans les chaînes monastiques. Il espérait qu'elle parviendrait à éteindre sa passion et à trouver le bonheur dans les bras d'un homme plus heureux. Mais un moine frappa à sa porte pour lui annoncer que Rosario demandait instamment à le voir car il était à l'article de la mort. Pablos pensait que Rosario s'était empoisonné. Les moines étaient autour de Matilda et découvraient pour la première fois son visage. Ils se retirèrent immédiatement quand Ambrosio arriva. Elle avoua s'être empoisonnée. Elle avait défait le pansement d'Ambrosio et baisé la plaie pour sucer le poison. Elle s'était sacrifiée pour sauver Ambrosio. Elle avait encore une ressource cadeaux et employés car elle était dangereuse. Alors Ambrosio lui ordonna d'utiliser cette ressource. Mais Matilda avoua éprouver tes désirs charnels pour Ambrosio. Si elle acceptait de vivre, tout ce qui était précieux à Ambrosio serait perdu irrévocablement. Soit elle possédait Ambrosio soit elle mourrait. Matilda voulait expirer tandis qu'elle méritait encore les larmes des hommes vertueux livre de désir, Ambrosio pressa ses lèvres sur celles de Matilda. Il oublia ses voeux, sa sainteté et sa réputation. Il ne pensa qu’à jouir du plaisir et de l'occasion. Il se laissa tomber sur son sein.

Chapitre III.

 

Le marquis et Lorenzo se rendaient en silence à l'hôtel de Las Cisternas. Lorenzo se sentait embarrassé de la présence de marquis en raison de l'aventure dont il venait d'être témoin. Il attendait avec impatience l'explication de don Raimundo.

Lorenzo voulait être fixé sur le but de la correspondance que le marquis avait échangée avec Inès. Il espérait que le marquis serait toujours digne de son estime. Le marquis pensait que Lorenzo n'avait fait aucun effort pour dissuader Inès de prendre le voile. Lorenzo lui apprit qu'il avait essayé de dissuader Inès et que celle-ci avait refusé de le rencontrer. En insistant, il réussit à rencontrer sa soeur mais elle ne céda pas. Il voulut savoir quelle était la raison qui la poussait à prendre le voile mais elle refusa de lui répondre. Il vit souvent sa soeur à la grille du couvent puis il fut obligé de quitter Madrid. Il n'était revenu que la veille. Lorenzo expliqua au marquis qu'il ne savait pas qu'Alfonso d’Alvarada et le marquis de Las Cisternas était une seule et même personne. Le marquis déplorait la perfidie de la tante de Lorenzo car celle-ci avait noirci son image. Le marquis raconta alors son récit: histoire de don Raimundo, marquis de Las Cisternas.

Le marquis savait qu'on avait caché la vérité à Lorenzo. Le marquis apprit à Lorenzo qu'il avait fait connaissance avec sa soeur quand Lorenzo était en voyage. Quand Lorenzo était à Salamanque pour étudier à l'université, le marquis commençait le cours de ses voyages. Le père du marquis avait conseillé à son fils de voyager incognito. Ainsi les personnes qui auraient recherché l'amitié de Las Cisternas n'auraient aucun intérêt à découvrir le mérite ou à supporter patiemment les défauts d'Alfonso d'Alvarada. Le marquis pouvait ainsi sans crainte attribuer à ses propres qualités et non à son rang la distinction dont il serait l'objet. Il pouvait de plus désormais fréquenter les classes inférieures de la société. De cette manière, le marquis pourrait découvrir par ses yeux les souffrances du peuple. Le marquis s'était rendu à Paris pour son premier séjour. Il découvrit que les Parisiens étaient frivoles, insensibles et peu sincères. Ensuite, il partit pour l'Allemagne. Il s'arrêta à Lunéville pour prendre quelques rafraîchissements et vit une dame d'un extérieur plein de noblesse. Il se renseigna sur cette dame et en lui appris qu'elle se rendait à Strasbourg. Le marquis partit le soir même pour Strasbourg. Mais sa voiture se brisa. Le postillon lui proposa de se rendre dans la cabane de bûcheron de son vieil ami Baptiste. Le marquis accepta et il fut accueilli chaleureusement par Baptiste. La femme de Baptiste, quant à elle, fut plus froide envers le marquis. Elle se mit à exécuter les ordres de son mari mais avec une mauvaise humeur visible. Marguerite, la femme de Baptiste, était jaune et maigre. Chacun de ses gestes exprimait le mécontentement et l'impatience. Néanmoins, Marguerite se mit à préparer le souper. Le postillon était prêt à partir pour Strasbourg mais Baptiste insista pour qu'il reste manger avant son départ. Baptiste était inquiet pour ses fils Jacques et Robert qui étaient restés dehors. Le marquis ne put s'empêcher de témoigner au bûcheron combien est le pionnier des tranchées de pour la vie à une campagne d'un caractère si difficile. Il répondit qu'il laissait Marguerite faire à sa tête sauf en ce qui concernait ses fils avec lesquels elle se comportait en marâtre. Tout à coup, ils entendirent un grand cri qui venait de la forêt. Une voiture arriva. Un des domestiques sortis de la voiture et demanda au bûcheron s'il pouvait les loger cette nuit. Baptiste fut obligé de répondre non. Mais le marquis ne voulait pas laisser la maîtresse des domestiques dehors et il lui laissa volontiers sa place. Le marquis reconnut la femme immédiatement. C'était celle qu'il avait vue à l'auberge de Lunéville. Il demanda à l'un de ses domestiques quel était le nom de la dame. C'était la baronne Lindenberg. Baptiste ne put cacher la répugnance à recevoir ces nouveaux venus. Les domestiques de la baronne pourraient dormir dans une grange non loin de la maison du bûcheron. Marguerite céderait sa chambre aux deux femmes de chambre de la baronne. À ce moment-là, Robert et Jacques arrivèrent. Baptiste les présenta à la baronne et au marquis. Le marquis remarqua qu'ils étaient bien armés. Ils répondirent qu'il était nécessaire de prendre des précautions quand on passait la nuit dans cette forêt. Claude annonça à la baronne qu'il était obligé d'aller de nuit à Strasbourg il lui proposa de donner de ses nouvelles au mari de la baronne. La baronne accepta car elle était aveuglée sur le danger de l'entreprise et elle était accoutumée à sacrifier l'intérêt des autres au sien. La baronne écrivit une lettre à son mari et le marquis envoya quelques lignes à son banquier pour le prévenir qu'il ne serait que le lendemain à Strasbourg. Claude prit les lettres et quitta la cabane. La baronne se retira pour se reposer. Le marquis se retrouva avec Marguerite qui ne se priva pas de lui dire qu'il la gênait. Alors le marquis se retira dans la chambre où il devait coucher.

Marguerite accompagna le marquis pour lui montrer sa chambre. Dans l'escalier elle lui serra fortement la main. Il en fut pétrifié. Une fois seule dans sa chambre, le marquis retira la couverture du lit et découvrit avec stupéfaction que les draps étaient rouges de sang.

Le marquis regarda dehors et il vit un homme qui marchait vite puis s'arrêtait pour écouter. C'était Baptiste qui regardait autour de lui avec anxiété. Le marquis remarqua que Claude n'était pas en route vers Strasbourg quand celui-ci s'approcha de Baptiste. Le marquis écouta leurs discussions. Claude discutait avec Baptiste du butin qu'ils escomptaient extorquer à leurs invités. Le marquis apprit que Baptiste et Claude comptaient sur l'arrivée de leurs associés pour réussir ce coup. Baptiste parlait de sa femme en disant qu'il avait confiance car elle avait peur de lui et elle aimait trop ses enfants pour oser le trahir. De plus, Baptiste était prêt à poignarder ceux qui tenteraient de se rebeller.

Baptiste envoya Claude chercher la bande à la caverne. Le marquis résolut de défendre sa vie aussi chère que possible. En descendant pour dîner, le marquis eut le temps d'adresser un coup d'oeil à Marguerite pour la prévenir que son avis n'avait pas été perdu. Il venait de comprendre que ce qu'il avait pris pour une humeur sombre n'était en réalité que du dégoût envers ses compagnons malhonnêtes et de la compassion pour le marquis. Le marquis discuta avec la baronne qui l'assura du plaisir qu'elle avait à faire sa connaissance. Elle le pria de venir la voir au chapeau de Lindenberg. Tout en discutant, le marquis calculait les moyens de quitter la cabane est arrivé jusqu'à la grange. Former les domestiques des projets de Baptiste. Mais comme Jacques et Robert le surveillaient, son projet était impossible. Il ne restait plus au marquis qu'à espérer que Claude ne trouve pas les bandits dans la caverne. Quand Baptiste arriva, le marquis le maudit pour son hypocrisie. Le marquis voyait son avenir compromis et pourtant il était forcé de dissimuler et de recevoir avec un semblant de reconnaissance les fausses civilités de Baptiste.

Baptiste remarqua que le marquis n'était pas très gai alors il lui proposa un verre de vieux vin.

 

Il ordonna à Marguerite d'aller chercher la bouteille. Elle revint avec une bouteille cachetée de cire jaune. Le marquis soupçonnait que cette boisson n'était pas offertes sans dessein alors il regarda Marguerite qui lui fit signe de la tête de ne pas goûter de cette liqueur. La baronne essaya de refuser d'en boire mais Baptiste insista. Le marquis remarqua que c'était du champagne mais constata qu'il y avait quelques grains de poudre flottant à la surface. Alors il fit semblant de l'avaler et courut en toute hâte à un vase plein d'eau pour feindre de cracher le vin avec dégoût mais il profita de l'occasion pour vider son verre dans le vase sans être aperçu. Les brigands parurent alarmés de son action et Jacques se leva à demi de sa chaise. Le marquis remarqua le poignard qu'il avait caché sous sa chemise. Le marquis revint tranquillement à son siège et annonça qu'il avait bu le champagne mais qu'il en avait été incommodé violemment. Il attendit avec anxiété les effets du breuvage sur la dame Lindenberg. Au bout de quelques minutes celle-ci tomba dans un profond sommeil. Le marquis ne savait pas ce qu'il devait faire alors Marguerite, d'un signe de tête, lui conseilla de faire semblant de s'assoupir. Après quoi, Baptiste et ses fils discutèrent de leur projet. Baptiste reprocha à ses fils d'être arrivés en retard car alors ils auraient pu s'emparer du butin du marquis avant que la baronne n'arrive avec ses domestiques.

Le marquis entendit des pas de chevaux. Marguerite s'écria : « Dieu tout-puissant ! Ils sont perdus ! ». C'étaient les bandits qui étaient arrivés. Baptiste ordonna à Jacques et à Robert de partir vers la grange. Le marquis sentit une main le remuer doucement. Marguerite lui conseilla d'agir. Il ouvrit les yeux et se rendit compte que Baptiste lui tournait le dos alors il sauta sur lui et lui serra la gorge tandis qu'à Marguerite s'empara du poignard de son mari pour le tuer. Après quoi Marguerite ordonna au marquis de la suivre. Le marquis prit la baronne dans ses bras et suivit Marguerite. Ils sortirent pour s'enfuir avec les chevaux que les bandits avaient laissés. Ils passèrent devant la grange et entendirent les cris des domestiques assassinés par les bandits.

Jacques entendit les chevaux et tenta de poursuivre le marquis, la baronne et Marguerite avec les autres bandits. Ils étaient sur le point d'être rattrapé à Strasbourg quand des cavaliers arrivèrent pour les secourir. C'était le baron Lindenberg et le fils de Marguerite. Les bandits s'enfuirent en voyant arriver des soldats. Après quoi, le marquis se rendit à l'auberge de lAaigle d'Autriche ou il accueillit le baron Lindenberg avec la baronne qui fut mise au lit. Le marquis apprit la mort de son domestique Esteban quand les soldats rendirent compte de leur poursuite. Tous les bandits avaient été arrêtés et conduits à Strasbourg.

Les soldats avaient réussi à trouver deux domestiques survivants et un enfant de quatre ans qui étaient le fils de Marguerite. Le marquis lui demanda comment il avait pu vivre avec un bandit. Elle avoua être tombée amoureuse d'un homme et elle avait dû quitter la maison de son père pour se marier avec lui. Cet homme était de noble naissance mais il avait dissipé son patrimoine. Il fut obligé de fuir Strasbourg et pour échapper à la mendicité il citait associer à des bandits qui infestaient la forêt. Elle ne connaissait pas tous les excès de son mari. Il lui cachait les détails de ses crimes. Une fatale lui, le mari de Marguerite avait été tué par un voyageur anglais. Avant de mourir, il avait eu le temps de demander pardon à Marguerite. Marguerite pensait pouvoir retourner dans sa famille mais les bandits l'en empêchèrent et il est l'obligèrent de se marier à l'un d'entre. Baptiste fut tiré au sort pour être le mari de Marguerite elle ne pouvait pas s'échapper car ses enfants étaient au pouvoir de Baptiste. Le chagrin et la tristesse altère Marguerite. Alors quand il vit Alfonso, elle mit tout en oeuvre pour le sauver. Elle avait décidé d'envoyer son fils Théodore vers Strasbourg pour chercher du secours. Il trouva alors le mari de la baronne Lindenberg. Le marquis voulut prouver à Marguerite sa reconnaissance. Son seul désir était de se retirer dans un couvent. Elle demanda au marquis d’intercéder auprès de son père pour qu'il prenne en charge ses enfants. Le marquis promis de s'en occuper avec le baron Lindenberg. Ils réussirent leur mission. Le bon vieillard avait perdu sa femme et n'avait pas d'autres enfants que Marguerite. Il la reçut avec ses enfants à bras ouverts et il ne voulait pas que Marguerite se retire au couvent. Théodore supplia le marquis de l'accompagner dans ses voyages et le marquis accepta. Ils partirent pour la Bavière chez les Lindenberg. Le marquis promit à Marguerite de lui rendre son fils au bout d'une année.

Chapitre IV.

Don Raimundo continua son récit. Il avait trouvé le baron cordial et affectueux même si ses manières étaient loin d'être des plus raffinées. Ensemble, ils allaient à la chasse. Le baron lui voua une éternelle amitié. C'est au château de Lindenberg qu’Alfonso vit pour la première fois la soeur de Lorenzo. Elle avait alors à peine 16 ans. Il en tomba amoureux. La baronne lui apprit qu’Inès était destinée au couvent. Lorenzo en fut surpris. Les parents de Lorenzo étaient superstitieux. Quand la mère de Lorenzo était enceinte d'Inès, elle fut prise d'une dangereuse maladie alors elle fit voeu, au cas où elle retrouverait la santé, que l'enfant qui vivait dans son sein serait consacré à Sainte Claire si c'était une fille ou à Saint-Benoît si c'était un garçon. Ses prières furent exaucées. Inès vint au monde vivante et fut destinée aussitôt au service de Sainte-Claire. Don Gaston s'associa sans difficulté aux voeux de sa femme mais, connaissant les opinions du duc son frère, au sujet de la vie monastique, il fut convenu qu'on lui cacherait avec soin l'avenir que l'on réservait à Inès. Il fut décidé qu'Inès accompagnerait sa tante, Rodolfa, en Allemagne, où cette dame était sur le point de suivre le baron Lindenberg qu'elle venait d'épouser. La jeune Inès fut mise dans un couvent. Les nonnes s'efforcèrent de lui inspirer du goût pour la retraite et pour les plaisirs tranquilles du cloître. Mais Inès sentait qu'elle n'était pas née pour la solitude. L'envisager avec des coûts l'avenir qu'on lui réservait. Mais elle se résignait à la volonté de ses parents. Inès n'était pas assez rusée pour cacher longtemps sa répugnance envers le couvent et donc Gaston en fut instruit. Alors il cacha à Lorenzo toute l'affaire craignant que Lorenzo fasse obstacle au malheur de sa soeur. La prise de voile fut fixée à l'époque où Lorenzo était en voyage. Inès ne fut pas autorisée à obtenir l'adresse de Lorenzo et toutes les lettres qu'elle recevait étaient lues avant de lui être remises. On n'en effaçait les passages qui paraissaient de nature à entretenir son goût pour le monde. Alfonso était déterminé à arracher Inès d’un sort si contraire à ses inclinations. Il se vanta de son amitié envers Alfonso et Inès l'écoutait avec avidité. Sa cour assidue gagne enfin le coeur d'Inès mais elle refusa de quitter le château de Lindenberg. Elle engagea Alfonso à user de son influence pour convaincre ses tuteurs de la sortir du couvent.

Alors Alfonso tenta de convaincre la baronne qui faisait la loi dans le château. La baronne avait des passions violentes et rien ne lui coûtait pour les satisfaire. Elle poursuivait d'une vengeance éternelle ceux qui s'opposaient à ses désirs. Alors Edmundo travailla sans relâche à lui plaire.

Elle fut flattée de ces prévenances. Alfonso lui faisait la lecture pendant des heures. Il devait lire d’impitoyables volumes de vieux romans espagnols. Cependant, le plaisir croissant que la baronne semblait prendre en compagnie de Alfonso l'encourage à persévérer. Alors qu'il venait de finir la lecture des amours de Tristan pays the, Raimondo parla d'amour à la baronne. Il voulut avouer à la baronne le nom de celle qu'il aimait. Mais la baronne croyait que c'était elle-même qu’Alfonso aimait. Alfonso ne savait que répondre à la déclaration de la baronne. Il fut obligé de lui annoncer que ce qu'elle avait pris pour les sollicitudes de l'amour n'étaient que les prévenances de l'amitié. Avec délicatesse. Il lui fit comprendre que même si ces attraits ne lui étaient pas indifférents, son coeur appartenait à une autre. Et de plus il ne pouvait violer les lois de l'hospitalité. Malgré cela, la baronne se mit en colère. Elle voulut savoir qui était l'élue de son coeur. Des qu'il saurait, elle ferait souffrir sa rivale. Elle menaça Alfonso de l'entourer d'espions pour savoir qui était la femme qu'il aimait. Puis la baronne s'évanouit et Alfonso en profita pour s'échapper. Comme il passait près d'une salle basse, il vit, par la porte qui était entrouverte, Inès assise à une table. Il alla lui parler. Inès avait laissé sur la table de dessin qu'elle venait d'achever. Alfonso en prit un qui représentait la grande salle du château de Lindenberg et un groupe de figures placées dans les attitudes les plus grotesques. La terreur était peinte sur toutes les physionomies. L'origine de ce désordre, était une femme d'une taille surnaturelle portant l'habit d'un ordre religieux. Son visage était voilé et à son bras pendait un chapelet. Sur sa robe on voyait des taches de sang. D'une main elle tenait une lampe, de l'autre un grand couteau. Alfonso demanda à Inès quel était ce dessin. Elle lui expliqua que c'était une représentation de la nonne sanglante. C'était une vieille tradition de sa famille. Cette nonne avait habité dans la plus belle pièce du château et s'était amusée à faire danser les tables et chaises au beau milieu de la nuit. Suivant la tradition, cette histoire avait commencé sentant plutôt. De temps en temps, la nonne s'aventurait dans les vieilles galeries du château, s'arrêtant aux portes des chambres, elle y pleurait et se lamentait au grand effroi de leurs habitants. Elle avait été vue par différentes personnes. Il arrivait à la nonne de répéter un Pater noster et tantôt elle hurlait les plus horribles blasphèmes. Soit qu'elle jurât, soit qu'elle fût dévote, toujours elle tâchait d'épouvanter ses auditeurs. Le propriétaire du château fut si effrayé par la nonne qu'un beau matin on le trouva mort dans son lit. Le baron suivant se montra trop fin pour la nonne car il fit son entrée escorté d'un célèbre exorciseur qui ne craignit pas de s'enfermer toute une nuit dans la chambre où elle revenait. Mais au bout de cinq ans, l'exorciseur mourut et la nonne se hasarda à reparaître. Mais elle ne faisait plus d'apparition qu'une fois tous les cinq ans. Le baron était pleinement persuadé que le 5 mai de chaque cinquième année, aussitôt que l'horloge sonnait 1:00, la porte de la pièce adoptée par la nonne s'ouvrait. La nonne sortait alors avec son couteau à la main et descendait l'escalier de la tour de l'est pour traverser la grande salle. Puis elle revenait dans sa chambre ou d'une heure. Inès ne croyait pas à cette légende. Alfonso trouva qu’avait le don de la caricature. Alors elle lui montra un autoportrait et lui offrit. Mais tout à coup, Inès s'enfuit car la baronne venait d'apparaître. La fureur de Rodolfa provoqua l'embarras et le silence de Alfonso. Puis elle annonça à Alfonso que finalement elle était heureuse car à présent il savait ce que c'était que d'aimer sans espoir. Le voile d'Inès mettrait entre elle et  lui une barrière insurmontable. Elle ordonna à Alfonso de partir dès le lendemain.

Lendemain, Alfonso annonça son départ au baron. Il lui raconta ce qui s'était passé mais le baron lui répondit qu'il ne lui était pas possible d'intervenir dans cette affaire. La baronne exerçait sur son mari une autorité despotique. Il salua la baronne qui lui conseilla de prendre garde car son amour pour lui était devenu de la haine et sa vanité blessée exigeait réparation. Au moment où Alfonso regagna son véhicule, Théodore, son page, lui conseilla de prendre courage. Tandis qu’Alfonso était avec le baron, Théodore avait épié le moment où Cunegonda était en bas et il était monté dans la chambre qui était au-dessus de celle d'Inès. Il avait chanté aussi au qu'il avait pu dans l'espoir qu'Inès se rappellerait de sa voix. Aussitôt la croisée s'ouvrit et Théodore se Hata de laisser tomber une corde dont il s'était pourvue. Inès avait attaché un bout de papier à la corde. C'était un billet destiné à Alfonso. Elle lui conseillait de se cacher pendant 15 jours dans un village des environs. Alors Inès recouvrerait sa liberté, sa tante croyant qu’Alfonso était loin de Lindenberg. Inès l'attendrait dans le pavillon de l'Ouest, le 30, à minuit.

Alfonso félicita Théodore. Son page avait deviné sa passion pour Inès en observant en silence ce qui se passait et il n'avait pas essayé de s'immiscer dans l'affaire avant que les intérêts d’Alfonso ne réclament son intervention. Alfonso admira son jugement, sa pénétration, son adresse et sa fidélité. Théodore était étranger mais il avait appris à parler espagnol couramment. Il passait la plus grande partie de son temps à lire. Alfonso suivi les instructions d'Inès. Il se réfugia dans un petit village situé environ 4 milles  du château de Lindenberg. Il logea dans une auberge avec Théodore. Ils y restèrent 15 jours. Inès avait été en effet libérée. Alfonso la vue traversait le village. Bien que déguisé, Inès reconnue Alfonso devant l'auberge. Il la salua profondément et elle lui rendit son compliment. La nuit si longtemps attendue arriva. Il se rendit au rendez-vous avec Théodore. Inès lui apprit que son père lui avait donné l'ordre de partir immédiatement pour Madrid. Elle avait réussi à obtenir un délai d'une semaine. La fuite était sa seule ressource contre les horreurs d'un couvent. Le 5 mai, on s'attendait à avoir l'apparition de la nonne sanglante. Aussi, Inès, lors de sa dernière visite au couvent, s'était pourvue d'un costume propre à ce rôle. Inès voulait que Raimundo l'attente à peu de distance de la grande porte du château, le 5 mai. Dès que l'horloge sonnerait 1:00, elle quitterait sa chambre dans les habits que l'on supposait être ceux du fantôme. Ainsi à gagner est facilement la porte et se mettre sous la protection d’Alfonso. Elle comptait sur son amour et sur son honneur. S’il l'abandonnait ou si il trahissait sa confiance elle n'aurait pas un ami pour punir son insulte et pour défendre sa cause. En lui seul était tout son espoir est ici son coeur ne plaidait pas pour elle, elle serait perdue à jamais. Alfonso lui répondit que sa vertu de son innocence serait en sûreté sous sa garde. Mais alors Cunegonda sortit de sa chambre car elle avait entendu Inès et l'avait suivi dans le jardin. Elle avait entendu toute la conversation. Elle irait tout raconter à la baronne. Alors Théodore est Alfonso s'emparèrent de la duègne. Ils la bâillonnèrent et la ligotèrent. Ils engagèrent Inès à regagner sa chambre. Ils promirent de ne faire aucun mal à Cunegonda. Il lui dit qu’il l'attendrait le 5 mai comme convenu. Avant d'être arrivé à destination, Alfonso avait déjà décidé de ce qu'il ferait de l'embarrassante Cunegonda. Théodore détourna l'attention de l'aubergiste pendant qu’Alfonso emmena Cunegonda dans sa chambre. Il l'engagea à se soumettre patiemment à sa réclusion momentanée. Elle exprimait sa fureur par ses regards car elle était hors d'état de parler ou de remuer. Théodore n'avait aucun scrupule pour garder captive Cunegonda. Au château, ils avaient toujours été en guerre, et à présent qu'il se voyait maître absolu de son ennemie, il triomphait sans pitié. Au château, excepté Inès, personne ne pouvait imaginer ce qu'était devenue dame Cunegonda. On la chercha dans tous les coins, on vida les étangs, les bois furent soumis au plus exact de perquisition sans succès. La baronne croyait à un suicide. Alfonso dépêcha à Munich un paysan avec une lettre pour Lucas dans laquelle il lui ordonnait d'avoir soin qu'une voiture attelée de quatre chevaux arriva à 10 heures  du soir, le 5 mai, au village de Rosenwad. À mesure qu'approchait l'heure de l'enlèvement d'Inès, la rage de Cunegonda augmentait. Mais Alfonso avait découvert que Cunegonda avait un faible pour la liqueur de cerises et il lui enfile donner en abondance. Le 5 mai arriva. Alfonso arriva avant minuit. Théodore le suivit à cheval. La voiture fut cachée dans une vaste caverne de la montagne au sommet de laquelle était situé le château. Alfonso soupira en songeant à l'influence de la superstition et à la faiblesse de la raison humaine quand l'histoire de la nonne sanglante lui revint à la mémoire. Soudain il entendit des champs affaiblis. Théodore lui apprit qu'un étranger de distinction s'était rendu au château. C'était disait-on le père d'Inès. Sans doute le baron donnait une fête pour célébrer son arrivée. À minuit, la compagnie du château se sépara pour aller se coucher. Alfonso entendit tirer les verrous des portes massives et le vieux château fut tout entier enveloppé de ténèbres. Les portes avaient été ouvertes en l'honneur de l'hôte surnaturel. Cela pénétra Alfonso d'une triste et respectueuse horreur. L'horloge du château frappa 1 heure. Alfonso regarda la fenêtre de la chambre hantée. Une lumière apparue. Alfonso et vie Inès passait la porte principale. Elle était habillée exactement comme l'avait décrit le spectre. Un chapelet pendait à son bras, sa tête était enveloppée d'un long voile blanc, sa robe de nonne était tachée de sang, elle avait eu soin de se munir d'une lampe et un poignard. Elle s'avança vers Alfonso qui la prit dans ses bras. Alfonso l'emmena dans sa voiture. Théodore était chargé de relâcher dame Cunegonda. Il était aussi chargé de porter une lettre dans laquelle Alfonso expliquait à la baronne toute l'affaire. Dans cette lettre, il suppliait la baronne d'obtenir le consentement de don Gaston à son mariage avec sa fille. Il lui découvrait son véritable nom. Les chevaux furent affolés par un orage. Les postillons ne réussirent pas à les freiner. Un horrible craquement annonça la fin de la course. La voiture était en pièces. À cause de la violence du choc, Alfonso perdit connaissance. Quand il ouvrit les yeux, il faisait grand jour. Des paysans l'entouraient. Il demanda des nouvelles d'Inès. Les paysans l'assurèrent qu'il n'avait vu personne. Alfonso leur demanda de partir à la recherche d'Inès. Il est la décrivit dans son costume et leur promit d'immenses récompenses. Alfonso fut porté à la ville voisine. C'était Ratisbonne. On le mit au lit. On fit venir un chirurgien qui lui remit le bras avec succès. Alfonso lui dit qu'il narrait l'esprit tranquille que lorsqu'il aurait retrouvé sa compagne. Mais le médecin cru qu’Alfonso n'était pas tout à fait dans son bon sens. Après avoir cherché, les paysans revinrent à l'auberge pour annoncer à Alfonso qu'ils n'avaient trouvé aucune trace de son infortunée maîtresse.

On eut pour Alfonso toutes les prévenances possibles. Alfonso était découragé. Une nuit, un visiteur entra dans sa chambre. C'était la nonne sanglante. Elle considéra Alfonso quelques minutes en silence. Elle connaissait le véritable nom d'Alfonso et lui dit : « Raimundo ! Tu es à moi !

Le fantôme resta dans sa chambre durant 1 heure. Une fois encore le fantôme lui dit : « Raimundo ! Tu es à moi ! » Et s'en alla.

Alfonso se mit à gémir et l'aubergiste l'entendit alors il entra avoir ce qui se passait. Il envoyait aussitôt chercher le chirurgien qui arriva en diligence. Il donna à Alfonso quelques remèdes pour le calmer. Le chirurgien resta auprès d'Alfonso. Alfonso n'osa pas évoquer ce qu'il avait vu au cours de la nuit. Il était extrêmement inquiet d'Inès. Il ne savait pas ce qu'elle avait pensé en le trouvant pas au rendez-vous. Le chirurgien lui administra un puissant narcotique. Néanmoins, la nuit suivante, il fut réveillé à 1:00 du matin par la nonne sanglante. Le domestique qui dormait près de lui ne se réveilla pas. L'ananas répéta toujours la même phrase. Le spectre pressa encore ses lèvres sur celles d'Alonzo. La nonne quitta la chambre à 2:00 du matin.

Cela se répéta chaque nuit. Alfonso devint la proie d'une continuelle mélancolie. Plusieurs mois s'écoulèrent avant qu’Alfonso soit en état de quitter le lit. Le chirurgien le considéra comme un hypocondriaque. Il ne parle à personne de la raison de sa douleur. Théodore avait découvert la demeure d'Alfonso. Il avait convaincu son maître que toute tentative pour tirer Inès de sa captivité serait inutile tant qu'il ne serait pas en état de retourner en Espagne. La nuit fatale où son enlèvement devait avoir lieu, un contretemps ne lui avait pas permis de quitter sa chambre à l'instant convenu. Quand elle réussit enfin sortir, elle trouva les portes ouvertes ainsi qu’elle s'y attendait et put quitter le château sans avoir été vue. Elle fut étonnée de ne pas trouver Alfonso prêt à la recevoir. Elle passa 2 heures entières à le chercher. Quand elle voulut rentrer au château, les portes étaient fermées alors elle frappa et un domestique lui ouvrit. Il crut voir la nonne sanglante. Conrad, le domestique jeta un grand cri et tomba sur ses genoux. Inès en profita pour regagner sa chambre. Le lendemain, Théodore libéra Cunegonda et l'accompagna au château. Il entendit le baron, sa femme et don Gaston qui discutaient le récit de Conrad : ils s'accordaient tous trois à admettre l'existence des spectres. Alors Théodore donna sa version. Tout le monde tomba d'accord que l'Inès que Théodore avait vu monter dans sa voiture devait être la nonne sanglante et que le fantôme qui avait épouvanté Conrad n'était autre que la fille de don Gaston. La baronne résolue d'en profiter pour décider sa nièce à prendre le voile. Elle détruisit la lettre qu’ Alfonso avait laissée à Théodore pour que don Gaston accepte leur mariage. Comme il avait signé cette lettre de son vrai nom Raimundo, la conséquence fut que son rang en resta ignoré de tous au château, excepté de la baronne et elle eut bien soin de garder le secret pour elle seule. Inès fut accusée d'avoir médité une évasion et on l'obligea de tout avouer. Cunegonda mentit en racontant à Inès qu'en la relâchant, Alfonso l'avait chargée d'informer Inès que leur liaison en resterait là et qu'il ne lui convenait en aucune manière dans sa position, d'épouser une femme sans fortune ni espérances.

Sa disparition subite ne donnait que trop de vraisemblance à cette version. Alors Inès consentie à recevoir le voile. Elle partit en Espagne. Théodore fut remis en liberté et s'empressa d'aller à Munich à la recherche de son maître. Ne l'y trouvant pas, il continua ses recherches et trouva à Alfonso à Ratisbonne. Vous vous un soir, alors que Alfonso était couché sur son sofa, Théodore regardant par la fenêtre dit qu'il voyait le grand Mogol. Intrigué, Alfonso lui demanda de s'expliquer. Théodore expliqua que c'était un homme qui lui avait tenu un étrange propos à Munich.

C'était une espèce de message pour Alfonso mais Théodore ne l'avait pas rapporté car il pensait que le messager était fou. Selon les uns, c'était un astrologue arabe, selon d'autres, c'était un charlatan en voyage, et plusieurs déclaraient que c'était le docteur Faust, que le diable avait renvoyé en Allemagne. Pourtant, l'aubergiste avait dit à Théodore qu’il avait les meilleures raisons de croire que c'était le grand Mogol gardant l'incognito.

L'étrange messager dit à Théodore que celui qu'il cherchait avait trouvé ce qu'il voudrait bien perdre. Il conseilla à Théodore de dire à son maître de penser à lui quand l'horloge sonnerait 1:00. Il prétendit que seule sa main pouvait tarir le sang.

Alors, Alfonso pria Théodore d'aller chercher l'étrange messager. Peu de temps après, le grand Mogol fut ramené par Théodore. C'était un homme d'un extérieur majestueux. Il y avait dans son regard quelque chose qui inspira une crainte à Alonzo. L'étranger fit signe à Théodore de quitter la chambre.

L'étranger dit à Alfonso qu'il connaissait son affaire et qu'il avait le pouvoir de le délivrer de son visiteur nocturne. Cela se ferait le dimanche à l'heure où commençait le jour du repos car les esprits des ténèbres avaient moins d'influence sur les mortels. Alfonso lui demanda par quels moyens il était en possession d'un secret qu'il avait soigneusement caché à tout le monde. L'étranger lui répondit qu'il envoyait la cause à côté de lui. Alfonso tressaillit. En effet, bien qu'il ne pouvait la voir qu'une heure sur 24, la nonne sanglante était près de lui jour et nuit. L'étranger appris à Alfonso que la nonne de le quitter et que lorsqu'il aurait fait droit à sa requête. Il en serait plus au cours de la nuit de samedi. Puis l'étranger changea de conversation et cita des gens qu'il avait connus personnellement alors que ces personnes avaient cessé d'exister depuis plusieurs siècles. Il prétendait avoir visité le monde et pourtant il affirma que personne n'était à même de connaître la misère de son lot. Le destin l'obligeait d'être constamment en mouvement. Il ne lui était pas permis de passer plus de deux semaines dans le même endroit. Il enviait ceux qui jouissaient du repos de la tombe mais la mort lui échappait et fuyait ses embrassements. Dieu l'avait scellé de son sceau et il ne pouvait rien tenter pour se tuer. Il était condamné à inspirer la terreur et l’aversion à tous ceux qui le voyaient.

Dès que l'étranger fut parti, Théodore revint. Il fut surpris de voir à son maître meilleur mine. Théodore a pris Alfonso que le grand Moghol avait déjà passé huit jours à Ratisbonne. Il ne lui restait donc plus que six jours à y rester. Dans l'intervalle, la nonne sanglante continua ses visites nocturnes mais l'effet qu'elle produisait sur Alfonso était moins violent qu'auparavant. Vous vous dans la nuit de samedi, à minuit, l'étranger arriva. Il avait dans sa main un petit coffre qu'il posa près du poêle. Il en sortit un petit crucifix de bois. Il se mit à genoux, le contempla avec tristesse, puis leva les yeux vers le ciel. Il avait l'air de prier avec ferveur. Ensuite, il tira du coffre un gobelet couvert, contenant une liqueur qui avait l'air d'être du sang. Il en aspergea le plancher, y trempant un des bouts du crucifix, il traça un cercle au milieu de la chambre. Tout autour, il plaça diverses reliques, des crânes, des ossements, etc. Il les disposa tous en forme de croix. Enfin, il prit une grande bible et fit signe à Alfonso de le suivre dans le cercle. L'étranger ordonna à Alfonso de ne pas proférer une syllabe et de ne pas sortir du cercle. De plus, Alfonso ne devait pas regarder le visage du grand Mogol. Quand l'horloge sonna 1:00, la nonne sanglante arriva. Elle s'arrêta près du cercle. L'étranger marmotta quelques mots inintelligibles et étendit le crucifix vers le fantôme en l'appelant Beatriz. Le fantôme demanda à l'étranger ce qu'il voulait. L'étranger lui demanda quel était la cause qui troublait son sommeil et pourquoi il persécutait Alfonso. Que fallait-il pour rendre le repos à son esprit inquiet. Le fantôme répondit que des ordres sévères le forfait de prolonger sa pénitence. Alors l'étranger lui somma de répondre. Elle ne voulait toujours pas répondre. Alors l'étranger ôta son bandeau noir et Alfonso regarda. Il vit sur le front de l'étranger une croix de feu et un sentiment d'horreur aurait pu le faire sortir du cercle si l'exerciseur ne l'avait pas rattrapé. En voyant la Croix de feu, le fantôme exprima la vénération et l'horreur. Elle obéit en disant quelle était la cause de son tourment. Ses os étaient encore sans sépulture et pourrissaient dans l'obscurité du trou de Lindenberg. Nul autre que Raimundo/Alfonso n’avait le droit de les déposer au tombeau. Alfonso devait s'engager à recueillir les os du fantôme et à les déposer dans le caveau de famille de son château d'Andalousie. Alors le fantôme cesserait de le tourmenter.

L'étranger engagea Raimundo à remplir à la lettre les conditions fixées par le fantôme. Le grand Moghol expliqua à Alfonso que le fantôme s'appelait Beatriz de Las Cisternas. C'était la grand-tante de son grand-père. Raimundo lui devait du respect quoi que l'énormité de ses crimes soit faite pour exciter l’aversion de Raimundo. Beatriz avait pris le voile de fort bonheur sur l'ordre exprès de ses parents. Mais elle parvint à s'évader du couvent et s'enfuit en Allemagne avec le baron de Lindenberg. Elle vécut plusieurs mois dans le château de son amant en concubinage avoué. Toute la Bavière fut scandalisée de sa conduite. Ses fêtes rivalisaient de luxe avec celle de Cléopâtre et Lindenberg devint le théâtre de la débauche la plus effrénée. De plus, Beatriz fit profession d'athéisme et tourna en ridicule les cérémonies les plus sacrés de la religion. Beatriz jeta son dévolu sur le frère cadet du baron qui répondit à ses avances. Elle trouva en Otto Von Lindenberg son égal en dépravation. Mais il exigea pour prix de son amour l'assassinat de son frère. La malheureuse Beatriz acquiesça à cette horrible convention Otto attendit Beatriz au trou de Lindenberg. Beatriz accepta car il avait promis de l'épouser ce que le baron n'avait jamais voulu faire.

La nuit fatale arriva. Quand l'horloge du château sonna 1:00, Beatriz tira un poignard de dessous son oreiller et le plongea dans le coeur de son amant. La meurtrière quitta son lit, prit une lampe d'une main et de l'autre le sanglant poignard, et se dirigea vers la caverne. Vous vous vous vous le portier n'osa pas refuser d'ouvrir la porte à une personne qu'on redoutait plus au château que le seigneur lui-même. Comme il l'avait promis, Otto attendait Beatriz dans la caverne. Il la convainquit qu'il ne voulait aucun témoin de leur entrevue. Il avait résolu de briser son coupable instrument alors il lui arracha le poignard de la main et le plongea dans la poitrine de Beatriz.

Otto succéda à la baronnie de Lindenberg. Le meurtre du baron fut attribué à la nonne qui avait disparu. Mais la justice de Dieu ne le laissa pas jouir en peine de ses honneurs tachés de sang. Les eaux de Beatriz étant resté sans sépulture dans la caverne, son âme errante continua d'habiter le château. Revêtue de ses habits religieux, en mémoire de ses voeux enfreints, armée du poignard qui avait bu le sang de son amant, et dans la lampe qui avait guidé ses pas fugitifs, chaque nuit elle était debout devant le lit d'Otto. Il n'est pas la force de soutenir le choc de cette vision épouvantable et son coeur se brisa. Mais l'âme de Beatriz continua de hanter le château. Le nouveau baron appela un célèbre exerciseur. Le symptôme réussi à forcer la nonne à un repos temporaire. Quoiqu'elle lui eût révélé son histoire, il n'avait pas la permission de la répéter, ni de faire transporter le squelette en terre sainte. Toutefois, l'exerciseur la contraignit au silence tout le temps qu'il vécut. Quand l'exerciseur mourut, cinq ans plus tard, la nonne sanglante reparut mais seulement une fois tous les cinq ans, le même jour et à la même heure où elle avait plongé son couteau dans le coeur de son amant endormi.

Elle visitait alors la caverne qui contenait son squelette puis rentrait au château dès que l'horloge sonnait 2:00 et on ne la voyait plus avant l'expiration des cinq années suivantes.

Elle était condamnée à souffrir pendant un siècle. L'étranger fut consolé à l'idée qu'il avait été de quelque utilité à Alfonso. Mais Alfonso voulut savoir à qui il était redevable de si réelles obligations. L'étranger consentit à l'éclaircir à condition de pouvoir remettre cette explication au jour suivant. Alfonso accepta. Mais le lendemain, Alfonso découvrit que l'étranger était parti. Alfonso raconta cette aventure à son oncle qui lui apprit que l'étranger était connu universellement sous le nom du Juif errant. Après la visite de l'étranger, Alfonso recouvra la santé. La nonne sanglante de reparu plus et Alfonso put revenir à Lindenberg. Le baron fut ravi d'apprendre que sa demeure ne serait plus troublée par les visites de la nonne sanglante. Le squelette de Beatriz fut trouvé à l'endroit qu'elle avait désigné. Alfonso était pressé d'accomplir les obsèques de la nonne assassinée et d’échapper aux importunités de Rodolfa qui lui prédit que son dédain ne serait pas longtemps impuni. Alfonso partit vers l'Espagne. Il se rendit au château de son père en Andalousie. Les restes de Beatriz furent déposés dans le caveau de sa famille et Alfonso fit célébrer toutes les cérémonies requises et dire le nombre de messes qu'elle avait réclamées. Puis Alfonso partit à la recherche d'Inès. Mais personne ne pouvait ou ne voulait l'instruire de ce qu'elle était devenue. Théodore se mit en quatre pour seconder les recherches d'Alfonso mais tous les deux n'obtinrent pas de succès. Un soir, après avoir assisté à un spectacle, Alfonso s'aperçut que trois hommes l'avaient suivi depuis le théâtre jusqu'à son hôtel. Ils l'attaquèrent et Alfonso se défendit avec son épée. Les cliquetis des épées attiraient un cavalier qui accouru à l'aide d'Alfonso avec ses valets. Les spadassins s'enfuirent. Blessé, Alfonso demanda à être emmené par le cavalier à l'hôtel de Las Cisternas. À ce nom, le cavalier se présenta comme une connaissance du père d'Alfonso et déclara qu'il ne permettrait pas qu'Alfonso soit transporté à une telle distance avant qu'on ait examiné ses blessures. Il emmena Alfonso dans sa maison et fit venir son chirurgien qui soigna le blessé.

Son sauveur lui expliqua qu'il avait toujours eu une haute estime pour le marquis de Las Cisternas. Alfonso découvrit avec surprise que son hôte était Gaston de Medina, le père d'Inès. Il lui apprit qu'Inès habitait le couvent de Sainte-Claire. Alfonso pensait pouvoir profiter du crédit de son oncle à la cour de Rome pour obtenir sans difficulté pour sa maîtresse la révocation de ses voeux. Un domestique apprit Alfonso qu'un de ses agresseurs qu'il avait blessés donnait quelques signes de vie alors Alfonso demanda qu'on le conduise à l'hôtel de son père. Alfonso voulait l'interroger. Le blessé était déjà en état de parler et don Gaston pressa Alfonso de précipiter l'entretien. Alfonso avait deviné que les agresseurs avaient été envoyés par Rodolfa et il ne voulait pas que Gaston l'apprenne. Il ne voulait pas non plus que Gaston reconnaisse Raimundo sous le pseudonyme d'Alfonso d'Alvarada. Alors il prétendit que cette affaire concernait une dame dont le nom pourrait bien échapper à l'assassin et il était nécessaire qu'il interroge lui-même cet homme en particulier. Le spadassin blessé eu le temps de confesser qu'il avait été poussé à l'assassiner par la vindicative Rodolfa. Il expira peu de temps après. Alfonso envoya Théodore au couvent de Sainte-Claire. Théodore assiégea le jardinier du couvent de tant de cadeaux et de promesses que le vieillard se mit tout de suite au service d'Alfonso. Il fut convenu qu'Alfonso pourrait entrer au couvent en se faisant passer pour l'aide du jardinier. La dame abbesse approuva le choix du jardinier et Alfonso put rentrer immédiatement en fonction au couvent. Un jour, Alfonso entendit Inès discuter avec la baisse. L’abbesse reprochait à Inès sa continuelle mélancolie car à Inès pleurait continuellement la perte de son amant. Alfonso vit Inès converser avec une autre nonne et lui confier des lettres. Alfonso attendit qu'Inès soit seule pour aller lui parler. Elle reconnut du premier coup d'oeil en dépit de son déguisement. Elle voulut s'enfuir mais Alfonso la retint et la supplia de l'entendre. Inès était persuadée de sa fausseté et lui ordonna de quitter le jardin. Mais il voulut la convaincre qu'elle avait été abusée par les artifices de ses parents. Elle s'engagea à être dans le même lieu à 11:00 du soir pour avoir un dernier entretien avec lui. Le vieux jardinier indiqua une cachette ou Alfonso pourrait rester jusqu'à la nuit sans crainte d'être découvert. À l'heure dite, Inès se présenta au lieu de rendez-vous et Alfonso lui raconta la cause véritable de sa disparition lors de ce fatal 5 mai. Inès fut évidemment très affectée de son récit. Et elle avoua l'injustice de ses soupçons et se blâma d'avoir pris le voile par désespoir de son ingratitude.

Malgré tout, une barrière insurmontable se dressait entre eux elle ne voulait pas que Raimundo vienne la revoir. Mais Raimundo lui parla de l'influence du cardinal-duc de Lerma à la cour de Rome. Il assura Inès de pouvoir obtenir aisément la révocation de ses voeux. Mais Inès savait que son père était sous l'influence de la superstition et il ne l'autoriserait jamais à enfreindre le voeu qu'elle avait fait au ciel. Raimundo pensait que dans le pire des cas ses parents s'efforceraient de faire oublier à Inès la perte de son père si celui-ci refusait le mariage. Inès refusait de renoncer à son père. Elle se pensait vouée à la religion et elle ne voulait pas encourager Raimundo dans son projet qui la rendrait coupables.

Raimundo réussi à convaincre Inès de poursuivre les entrevues durant plusieurs semaines. Raimundo avoua à Lorenzo que dans un moment d'oubli, l'honneur d'Inès fut sacrifié à la passion de Raimundo. Lorenzo essaya de tirer son épée mais Raimundo l'en empêcha et voulut continuer son récit. Lorenzo se laissa apaiser par les prières de son ami. Il écouta le reste du récit d'un air sombre et impatient. Après les premiers transports de la passion, Inès, revenue à elle, s'arracha des bras de Raimundo et l’accabla des plus amers reproches. Il implora son pardon. Elle refusa et lui annonça qu'il ne la reverrait plus.

Raimundo ne revit plus Inès durant plusieurs jours. Puis il la revit accompagnée de la jeune pensionnaire avec qui il avait déjà vue. Elle jeta un regard sur lui et aussitôt détourna la tête. Le jardinier apprit à Raimundo qu'Inès avait menacé de tout révéler à la mer supérieure si Raimundo essayait de revenir. Deux semaines plus tard, Raimundo fut obligé de revenir en Espagne car son père était atteint de maladies violentes. Son père mourut au bout de plusieurs mois. Ce n'est qu'après que Raimundo put revenir à Madrid et à son hôtel, il avait trouvé une lettre qui l'attendait. C'était une lettre d'Inès. Elle lui apprenait qu'un être pour qui elle avait déjà une tendresse de mère la sollicitait de pardonner à son séducteur et de réclamer de son amour un moyen de salut. Inès était enceinte et elle avait peur à l'idée de la vengeance de l'abbesse. Elle lui demandait des conseils. Cependant il ne devait pas venir la voir au couvent. Le jardinier avait été renvoyé. Le seul moyen de faire parvenir une réponse était de cacher celle-ci sous une grande statue de Saint-François qui était dans la cathédrale des capucins.

Inès y allait tous les jeudis à confesse et elle trouva facilement l'occasion de prendre sa lettre. La mort de son père avait écarté un obstacle est Inès ne craignait plus sa colère. Elle ne craignait plus que la colère de Dieu mais elle suppliait Raimundo d'obtenir la révocation de ses voeux. Elle était prête à fuir avec lui. Il devait soustraire à la mort l'enfant qui allait naître et sa mère infortunée.

Raimundo avait confié l'affaire à son oncle qui s'était immédiatement occupé d'obtenir la bulle nécessaire. Le cardinal conseilla à Raimundo de trouver quelque moyen de retirer Inès du couvent à l'insu de la supérieure. La supérieure pourrait considérer la renonciation d'Inès comme une insulte pour sa maison. De plus, la supérieure avait la réputation d'une femme d'un caractère violent et vindicatif capable de pousser les choses aux dernières extrémités. Raimundo conçu le projet d'enlever sa maîtresse et de la cacher dans les terres du cardinal jusqu'à l'arrivée de la bulle. Le cardinal était prêt à recevoir la fugitive. Raimundo fit arrêter secrètement le nouveau jardinier du couvent il enferma dans son hôtel. Il prit la clef du jardinier et prépara l'évasion d'Inès. Il venait de laisser une lettre à Inès dans la cathédrale. Il l'attendrait le lendemain à minuit dans le jardin du couvent. Raimundo acheva son récit en disant à Lorenzo qu'il avait toujours l'intention de faire de d'Inès sa femme. Il espérait que Lorenzo excuserait un instant d'erreur et qu'il l'aiderait à réparer ses torts envers Inès.

Chapitre V.

Lorenzo resta quelque temps à réfléchir. Puis comprenant que c'était la superstition de ses parents qui avaient causé les malheurs de Raimundo, il savait que son ami pouvait encore réparer son erreur en épousant sa soeur. Il l'encouragea à poursuivre son projet. De plus, Lorenzo accompagnerait Raimundo et il mènerait lui-même sa soeur à la maison du cardinal. La présence de Lorenzo empêcherait que sa soeur n'encourt le blâme pour s'être enfuie du couvent. Raimundo remercia son ami. Lorenzo apprit à Raimundo qu'il ne n'avait plus à craindre de l'inimitié de Rodolfa car elle avait expiré cinq mois plus tôt dans un accès de colère, elle s'était rompu un vaisseau.

Lorenzo devait s'occuper des intérêts d'Elvira, la veuve de son frère aîné. Les préparatifs de l'enlèvement d'Inès ne lui permettaient pas de rendre visite à Elvira mais en attendant il chargea Raimundo d'assurer Elvira et sa fille de son amitié. Raimundo promit de le faire et retourna au palais de Medina.

Il trouva Théodore en train d'écrire un poème. Il demanda à le lire et cela lui plut. Cependant il expliqua à Théodore qu'entrer dans la lice des littérateurs, c'était s'exposer volontairement aux traits de la négligence, du ridicule, de l'envie et du désappointement. Il conseilla à Théodore d'avoir la précaution de ne communiquer ses vers qu'aux gens dont la partialité lui garantirait l'approbation.

Bien que critique envers la poésie de son page, Raimundo demanda une copie du poème de Théodore. Le lendemain, en arrivant à l'hôtel de Medina, Lorenzo demanda ses lettres. Léonela n'avait pas pu lui écrire. À son retour de l'église des capucins, elle avait raconté à sa soeur toutes les attentions qu'un beau cavalier avait eues pour elle et qu'il s'était chargé de plaider la cause d'Antonia auprès du marquis de Las Cisternas. Elvira blâma sa soeur d'avoir eu l'imprudence de conter son histoire à un inconnu. Elvirra avait remarqué les émotions d'Antonia envers Lorenzo. Mais Leonela, sans en rien dire à personne, fit en sorte d'envoyer à Lorenzo une lettre dans laquelle elle le remerciait pour ces obligeantes offres de services et pour lui annoncer l'endroit où elle logeait avec sa soeur et sa nièce.

Lorenzo après avoir lu cette lettre se mit en quête de don Cristobal. Il ne le trouva pas alors il se rendit seul chez Elvira. Elvira ne consentit qu'avec beaucoup de répugnance à le recevoir car il n'était pas venu avec Cristobal. Cette répugnance augmenta quand Elvira remarqua l'émotion d'Antonia. Elle résolut de le traiter avec une froide politesse et de refuser ses services. Antonia le reçut avec une simple révérence et continua sa broderie. Elle avait les joues rouges et essayait de cacher son émotion.

Elvira demanda à Lorenzo ou se trouvait Raimundo. Comme il jugeait nécessaire de conserver ses bonnes grâces, il tacha de la consoler de sa déception en prétendant que Raimundo avait été retenu par la maladie d'un de ses parents. Ce mensonge contraria Leonela qui se retira furieuse dans son appartement. Alors pour se faire pardonner Lorenzo dit à Elvira que Raimundo était disposé à la reconnaître pour la veuve de son frère et qu’il viendrait pour lui rendre ses devoirs en personne. Cette nouvelle soulagea Elvira d'un grand poids. Elle avait trouvé ainsi un protecteur qui tiendrait lieu de père à sa fille.

Elle remercia Lorenzo mais elle ne l'invita pas à renouveler sa visite. Lorenzo sollicita la permission de s'informer quelquefois de leurs nouvelles avec un empressement poli ce qui interdisait le refus. Il promit toutefois de ne pas abuser de leur bonté et quitta la maison.

Elvira parla avec sa mère de Lorenzo. Elvira voulait savoir quel sentiment Antonia éprouvait pour le jeune homme. Elle reconnut les bontés que Lorenzo avait eues pour elle. Elle n'avait jamais vu tant de perfections réunies sur une seule personne. Ainsi Elvira eut confirmation de ce qu'elle redoutait. Alors elle expliqua à sa fille que Lorenzo était dangereux pour son repos car Antonia était pauvre et sans amis alors que Lorenzo était l'héritier du duc de Medina.

Jamais l'oncle de Lorenzo ne consentirait à unir son neveu à Antonia. Elvira avait connu une expérience qui lui avait appris à quel chagrin se condamne celle qui entre dans une famille qui la repousse.

Elle recommanda à sa fille de lutter contre son affection. Elle annonça que la prochaine fois que Lorenzo se présenterait, elle lui expliquerait sans détour l'embarras que sa présence lui causait. Antonia souscrivit à tout sans hésitation mais pas sans regret. À minuit, Lorenzo et Raimundo était prêt pour le second enlèvement d'Inès. Raimundo (du jardin du couvent. Tout était sombre et paisible. La supérieure eut soin de ne donner à l'amant d'Inès aucun motif de supposer que son dessin eut été découvert et que sa maîtresse fût sur le point d'être punie. La supérieure s'était contentée d'enfermer Inès est étroitement. Alors Raimundo et Lorenzo attendirent vainement jusqu'au jour puis ils se retirèrent sans bruit. Ils ne devinèrent pas la cause de leur échec. Le lendemain matin, Lorenzo alla au couvent et demanda à voir sa soeur. La supérieure se présenta à la grille la tristesse sur le visage. Elle prétendit qu'Inès était tombée malade et qu'elle était retenue au lit. Lorenzo n'en crut pas une syllabe. Il insista pour voir sa soeur et était prêt à s'introduire dans la cellule d’Inès. L’abesse fut choquée. Alors elle lui proposa de revenir le lendemain et Lorenzo fut obligé de se retirer tremblant pour la sûreté de sa soeur.

Il revint de très bonne heure le lendemain. La supérieure prétendit qu'Inès était toujours malade et que le médecin avait déclaré qu'elle était en danger. Lorenzo supplia et menaça. Il essaya de tous les moyens pour obtenir de voir Inès.

Ces efforts furent infructueux. Alors il retourna désespéré vers le marquis.

Raimundo n'avait rien épargné pour découvrir ce qui avait fait manquer leur complot et confia l'affaire à don Cristobal. Cristobal entreprit de tirer les vers du nez de la vieille portière de Sainte-Claire mais en vain. Lorenzo et Raimundo étaient convaincus que l'évasion projetée devait avoir été découverte. Lorenzo se rendait chaque jour au couvent et chaque jour il apprenait que la santé de sa soeur empirait. Lorenzo était encore incertain sur le parti qu'il devait prendre lorsque le marquis reçut une lettre du cardinal-du cul de Lerma. Elle renfermait la bulle du pape qui relevait Inès de ses voeux et la rendait à ses parents. Il fut résolu que Lorenzo porterait ce papier sans délai à la supérieure et demanderait que sa soeur lui fut remise à l'instant même. Il résolut d'user de ce droit pour le jour suivant. Soulagé de l'inquiétude que lui avait causée sa soeur, Lorenzo se rendit chez Elvira mais il ne put voir Antonia qui s'était retirée avec sa tante. Lorenzo ne trouva que la maîtresse de la maison. Elvira alla directement au fait. Elle expliqua à Lorenzo qu'elle tremblait pour l'avenir de sa fille et elle voulait l'éloigner de toute société qui pourrait éveiller les passions qui dormaient encore dans son sein. Elle supplia Lorenzo d'épargner le coeur inquiet d'une mère qui ne vivait que pour sa fille. Lorenzo. dit qu'il aimait Antonia sincèrement et il espérait recevoir sa main à l'autel. Il reconnaissait ne pas être riche car son père lui avait laissé peu de choses mais il avait des espérances qui justifiaient sa prétention à obtenir la fille du comte Las Cisternas. Elvira l'interrompit. Elle ne voulait pas que Lorenzo crût à la hauteur de son origine. Elle avait été désavouée par la famille de son mari et vivait d'une pension à peine suffisante pour l'entretien et l'éducation de sa fille. Sans l'aide de sa soeur, Elvira aurait été réduite à l'indigence. Elvira pensait qu'il n'y avait pas d'espoir que l'oncle de Lorenzo approuve cette union. Lorenzo voulut la convaincre que le duc de Medina avait des sentiments généreux et désintéressés. Il n'avait aucune raison de craindre que son oncle s'oppose à ce mariage. De plus, ses parents n'étant plus, il était maître de sa petite fortune. Elle suffirait pour soutenir Antonia et il était prêt à renoncer au duché de Medina sans aucun regret.

Elvira répondit qu'il était jeune et qu'il ne savait pas que le malheur accompagne les alliances inégales. Elle avait épousé le compte de Las Cisternas contre le gré de ses parents. Elle avait été accablée par la pauvreté avec son mari. Son mari supporta mal l'indigence et la détresse. Il avait fini par appeler Elvira son fléau, la cause de sa perte. Elvira voulait donc préserver sa fille des maux dont elle avait souffert. Lorenzo ne voulait pas capituler il prétendit qu'il pourrait facilement faire fortune à Saint-Domingue. Mais Elvira lui apprit que son mari et deux petits-enfants avaient été enterrés à Cuba. Elle avait pu sauver Antonia en rentrant en Espagne. Elle montra à Lorenzo un poème que son mari avait écrit en partant pour Cuba. Ainsi, elle voulait donner à Lorenzo une idée des souffrances d'un banni.

Elvira pria Lorenzo de ne pas renouveler ses visites. Lorenzo lui demanda si le duc de Medina approuvait son amour, s'il pouvait espérer que ses voeux ne seraient plus rejetés par Elvira et par la belle Antonia. Elvira répondit qu'Antonia avait des sentiments pour lui et que pour empêcher cette impression de s'accroître, Elvira était obligée de refuser toute relation à Antonia avec Lorenzo. Mais elle se réjouirait d'établir sa fille avantageusement.

Si le duc donnait son consentement, Elvira accepterait le mariage. En attendant elle demanda à Lorenzo de ne pas revenir temps que le duc n'aurait pas donné sa réponse. Lorenzo promit à contrecoeur de se soumettre à ce décret. Après quoi, Lorenzo expliqua pourquoi le marquis n'était pas venu en personne et ne se fit aucun scrupule de lui confier l'histoire de sa soeur. Il termina en disant qu'il avait l'espoir de mettre Inès en liberté le lendemain et que Raimundo viendrait sans perdre de temps assurer Elvira de son amitié et de son appui.

Elvira tremblait pour Lorenzo et Raimundo car elle savait la supérieure de Sainte-Claire hautaine et inflexible. Une fois irritée, elle était implacable et ne reculait de pas devant les mesures les plus rigoureuses. Elvira pensait que la supérieure userait de tous les artifices pour éviter d'obéir au mandat du pape. Lorenzo se présenta au couvent avec le mandat nécessaire. Il demanda Inès. La supérieure répondit d'un air triste que l'état de la chère enfant devenait d'heure en heure plus dangereux. Lorenzo n'en croyait pas un mot et il mit la bulle du pape aux mains de la supérieure et insista pour que sa soeur lui soit remise sans délai. Alors, la supérieure se mit en colère et lança sur Lorenzo un regard de rage et de menace. Elle prétendit qu'il n'était plus dans son pouvoir d'obéir à la bulle du pape. Elle annonça à Lorenzo qu'Inès était morte. Lorenzo recula d'horreur. Elle était tombée malade après avoir été à confesse dans la chapelle des capucins. Elle avait accouché d'un enfant mort-né qu'elle avait immédiatement suivi dans la tombe. Elle avait été enterrée trois jours plus tôt. Lorenzo se retira, pénétré d'affliction et celle de Raimundo alla jusqu'à la folie. Raimundo croyait Inès encore vivante et s'obstinait à soutenir qu'on la retenait dans les murs de Sainte-Claire.. Lorenzo renonça à l'idée de ne jamais revoir sa soeur mais il la croyait victime de quelque procédé déloyal et il encouragea les recherches de Raimundo. Il envisageait de se venger contre l'insensible à abbesse. De longs mois se passèrent ainsi. Le marquis était le seul qui ne croyait pas Inès morte. Lorenzo résolut de faire sa confidence à son oncle. Il n'eut aucun doute du succès de sa démarche.

Chapitre VI

Les premiers transports étaient passés, les désirs d'Ambrosio étaient assouvis. Le plaisir avait fui, remplacé par la honte. Après s'être arraché des bras de Matilda, il envisageait l'avenir avec horreur. Il avait peur que l'on découvre le véritable sexe de Matilda car il risquait de perdre son honneur pour quelques instants de plaisir. Il accusa Matilda d'avoir à jamais détruit son repos. Matilda lui répondit qu'elle aussi avait renoncé aux plaisirs du monde et à sa réputation. Pour elle, ce qu'ils venaient de faire n'était pas un crime sinon dans l'opinion d'un monde sans jugement. Elle dit à Ambrosio que ses voeux de célibat étaient contre nature car pour elle, l'homme n'avait pas été créé pour un tel état. Et si l'amour était un crime, Dieu ne l'aurait pas fait si doux et si irrésistible. Elle l'encouragea à sentir un transport égal au sien. Elle entrelace autour de lui ses bras voluptueux et colla ses lèvres sur celles de son amant. Alors il céda à la tentation. Dégagé de tout sentiment de honte, il lâcha la bride à ses appétits immodérés. Le lendemain, Ambrosio se réveilla ivre de plaisir. Il n'était plus honteux de son incontinence et ne redoutait plus la vengeance du ciel offensé. Il avait simplement peur de perdre Matilda qui était toujours sous l'influence du poison. Il ne lui serait pas facile de trouver une autre maîtresse avec qui il pût se livrer si pleinement et si sûrement à ses passions. Il la pressa donc instamment d'user des moyens de salut qu'elle avait déclaré être en sa possession. Elle promit d'employer tout pour sauver sa vie. Elle lui demanda de prêter le serment solennel de ne jamais chercher à connaître les moyens auxquels elle aurait recours pour se sauver. Il accepta. Elle lui demanda la clé de la petite porte du jardin qui donnait sur le lieu de sépulture en commun avec les soeurs de Sainte-Claire. Il ne l'avait pas mais il lui était facile de se la procurer. Elle voulait qu'Ambrosio l'introduise dans le cimetière à minuit et de veiller tandis qu'elle descendrait dans les caveaux de Sainte-Claire. Elle y resterait seule une heure. Après avoir laissé Matilda dans sa cellule, Ambrosio discuta avec Pablos qui voulait avoir des nouvelles de son jeune malade. Ambrosio menti en disant que le malade était tombé dans un profond sommeil et qu'il ne fallait pas le déranger. Le père Pablos obéit.

Ambrosio dû se rendre à matines et il avait peur que tous les yeux puissent lire sur son visage ses méfaits de la nuit. Il essaya d'prier mais la piété n'échauffait plus son sein. Il ne pensait plus qu'aux charmes secrets de Matilda. Il remplaça sa pureté de coeur par sa sainteté extérieure. Il redoubla de semblants de vertu. Il ajouta l'hypocrisie au parjure et à l'incontinence. Mais sa conscience lui peignit sous des douleurs repoussantes son parjure et sa faiblesse. La crainte grossit à ses yeux les horreurs du châtiment et il se vit déjà dans les cachots de l'Inquisition.

Mais il se réconciliait en pensant à la beauté de Matilda et aux leçons délicieuses qu'elle lui avait appris. Il résolut de continuer son commerce avec Matilda et appela à son aide tous les arguments qui pouvaient le confirmer dans sa détermination. Il se crut sûr de conserver l'estime des hommes et même la protection du ciel en observant strictement chacune des règles de son ordre. Soumis aux ordres de Matilda, il n'alla pas la voir de tout le jour dans sa cellule. Le père Pablos annonça au réfectoire que Rosario avait enfin consenti à suivre son ordonnance mais que le remède n'avait pas produit le moindre effet et que vraisemblablement aucune puissance humaine ne parviendrait à le sauver. Ambrosio se rangea à cet avis et affecta de déplorer la fin prématurée d'un jeune homme qui donnait de si belles espérances. La nuit arriva. Ambrosio s'était procuré par le portier la clé de la petite porte qui donnait sur le cimetière. Il courut à la cellule de Matilda qui s'était habillée avant qu'il n'arrive. Ils allèrent au jardin. Matilda se dirigea dans la partie du cimetière qui était la propriété des soeurs de Sainte-Claire. Elle chercha la porte qui conduisait aux caveaux souterrains où reposaient les os blanchissants des religieuses de Sainte-Claire. Elle annonça à Ambrosio qu'il y avait quelqu'un dans les caveaux et lui demanda de se cacher. Deux femmes vêtues d'habits religieux arrivèrent. C'était l'abbesse et une des nonnes les plus âgées. Toutes les deux parlaient d’Inès. Inès n'était pas morte. Elle avait été cachée par l'abbesse dans le cimetière. La nonne demandait à l'abbesse de mitiger la rigueur de sa sentence. Elle voulait même s'offrir pour caution de sa conduite future. L'abbesse refusait de pardonner à Inès. Elle avait décidé qu'Inès serait un terrible exemple de sa justice et de son ressentiment.

L'abbesse et la nonne entrèrent dans la chapelle où avait été cachée Inès. Matilda demanda à Ambrosio qui était cette Inès contre qui l'abbesse était si courroucé. Ambrosio lui raconta l'aventure et ajouta que comme il venait de subir une complète révolution, il ressentait beaucoup de pitié pour cette infortunée.

Il envisageait de rencontrer la supérieure pour qu'elle adoucisse sa sentence. Mais Matilda lui conseilla de faire attention car un tel changement pouvait susciter des soupçons de la part de l'abbesse. Matilda pensait qu'Inès n'était pas digne de goûter les plaisirs de l'amour puisqu'elle n'avait pas eu l'esprit de les cacher. Ambrosio donna à sa lampe à Matilda pour qu'elle descende seul dans les souterrains. Elle lui conseilla de ne pas s'aviser de la suivre car il tomberait victime de son imprudente curiosité. Ambrosio se retrouva seul dans l'obscurité. Il songea au changement subit qui s'était opéré dans le caractère et les sentiments de Matilda. Peu de jours plus tôt, elle paraissait la plus douce personne de son sexe, soumise à tout ce qu'il voulait et le regardant comme un être supérieur. Maintenant elle avait pris dans les manières et le langage une sorte de courage et de virilité bien peu propres à plaire.

Elle avait un ton impérieux. Il ne se trouvait pas en état de lutter d'arguments avec elle. Elle gagnait dans l'opinion d'Ambrosio mais elle perdait dans la section de son amant. Il regrettait Rosario, le tendre, le doux, le docile Rosario. Il trouvait Matilda cruelle et indigne d'une femme. Pour Ambrosio être dépourvu de pitié était un crime énorme pour une femme.

Néanmoins, il renonça à l'idée d'intervenir en faveur d'Inès. Ambrosio était seul depuis 1:00. Sa curiosité était vivement excitée. Il s'approcha de l'escalier et entendit le son de la voix de Matilda roulant dans ce labyrinthe de passage et répété par l'écho des voûtes sépulcrales. Il résolut de désobéir à ses ordres et de la suivre dans le souterrain.

Mais il manque de courage en se rappelant les menaces de Matilda. Il remonta les degrés de l'escalier et reprit sa première position pour attendre la fin de cette aventure. Tout à coup, Ambrosio ressenti un choc violent. La terre trembla et il entendit un épouvantable coup de tonnerre. Il vit une brillante colonne de lumière courir le long des souterrains puis tout redevint calme et obscur. Au bout d'une autre heure, la même lumière apparut et se perdit de nouveaux subitement. Elle était accompagnée d'une musique douce mais solennelle qui pénétra Ambrosio de bonheur et d'effroi. Puis il entendit les pas de Matilda qui revenait du souterrain. La joie la plus vive animait ses beaux traits.

Ils rentrèrent au couvent. Elle annonça à Ambrosio qu'elle avait réussi. Elle vivrait. La démarche qu'elle frémissait de faire serait pour elle une source de joies inexprimables. Ambrosio lui demanda pourquoi elle gardait le secret sur cette démarche. Il douterait de ses sentiments tant qu'elle garderait le secret. Elle lui expliqua qu'il était encore esclave des préjugés et de l'éducation et la superstition pouvait le faire trembler l'idée de ce que l'expérience avait appris à Matilda à apprécier. L’heure n'était pas venue de lui révéler un secret de cette importance. Elle lui dit qu'un jour il mériterait sa confiance mais lui demanda d'être encore patient. Ils passèrent le reste de la nuit dans les mêmes excès luxurieux de la nuit précédente. Les mêmes plaisirs se répétèrent souvent.

Les moines se réjouirent de la guérison inespérée du faux Rosario et aucun d’eux ne soupçonnait son véritable sexe. Ambrosio pouvait s'abandonner à ses passions en pleine sécurité et les remords ne le tourmentaient plus.

Mais avec l'habitude, les charmes de Matilda cessèrent d'inspirer les mêmes désirs qu'auparavant. Le délire de la passion calmé, Ambrosio eut le loisir de remarquer les moindres imperfections et se lassa de sa maîtresse. Dès que son emportement était apaisé, il quittait Matilda avec dégoût. La possession, qui blase l'homme, ne fait qu'accroître l'affection des femmes. Depuis que Matilda avait accordé ses faveurs à Ambrosio, il lui était plus cher que jamais. Malheureusement, à mesure que sa passion devenait plus ardente, celle d'Ambrosio devenait plus froide.

La tendresse qu'elle lui témoignait excitait son dégoût. Il ne la regardait plus avec tendresse et n'applaudissait plus à ses paroles avec la partialité d'un amant. Matilda le remarqua et redoubla d'efforts pour réveiller en lui les sentiments d'autrefois.

Mais il se sentait repoussé par les moyens mêmes qu'elle employait pour le ramener. Chaque femme qu'il voyait lui inspirait plus de désir mais, craignant de dévoiler son hypocrisie, il renfermait sa convoitise dans son sein.

Il n'était nullement dans sa nature d'être timide mais l'influence de son éducation avait été si forte que la crainte avait fini par faire partie de son caractère. Malheureusement, il perdit ses parents tout jeunes encore. Il tomba au pouvoir d'un parent qui le donna en garde à son ami, le dernier supérieur des capucins. Ses directeurs réprimèrent soigneusement en lui les vertus dont la grandeur et le désintéressement convenaient mal au cloître. Au lieu d'une bienveillance universelle, il adopta une égoïste partialité pour son propre établissement. On lui enseigna à considérer la compassion pour les erreurs d'autrui comme le plus noir des crimes. Pourtant, en dépit de la peine qu'on avait prise pour le pervertir, les bonnes qualités naturelles d'Ambrosio perçaient parfois les ténèbres dont on les avait si soigneusement enveloppées. Ainsi, il prononçait contre les coupables les plus sévères sentences, que l'instant d'après la compassion l'engageait à mitiger. Ses frères, qui le regardaient comme un être supérieur, ne remarquaient pas ces contradictions dans la conduite de leur idole. Jusqu'ici ses passions dormaient encore mais elles n'avaient besoin que d'être une fois éveillées pour se développer avec une violence aussi grande, aussi irrésistible.

Il continuait d'être l'admiration de Madrid. Il avait est choisi pour confesseur par les principales familles de Madrid. Les femmes surtout chantaient à haute voix ses louanges car elles étaient captivées par sa noble figure et son air majestueux. Les yeux du moine luxurieux dévoraient leurs charmes. Mais elles étaient persuadées de sa continence. Le moine n'était guère au fait de la dépravation du monde. Il ne se doutait pas que bien peu de ces pénitentes auraient repoussé ses voeux. Mais il sentait qu'un secret aussi étrange et aussi important que celui de sa fragilité ne serait pas aisément gardé par une femme et il tremblait même que Matilda ne le trahit. Sa réputation lui était beaucoup trop chère pour qu'il ne vît pas le danger de se mettre à la merci de quelque étourdie vaniteuse. Alors il étouffait ses désirs pour les autres femmes et il se forçait à s'en tenir à Matilda.

Un matin, de femmes rentrèrent s'approcha de lui et avec humilité. La mélodie de la voix de la plus jeune fixa sur le champ l'attention d'Ambrosio. Elle semblait accablée de douleur. La jeune femme avait peur de perdre sa mère malade. Elle suppliait de se souvenir de sa mère dans ses prières. Si Ambrosio réussissait, elle s'engagerait pendant les trois mois suivant à illuminer tous les jeudis la châsse de Saint-François en son honneur. Il accepta la demande de la jeune femme. Celle-ci demanda une autre faveur. Sa mère avait besoin d'un confesseur et ne savait à qui s'adresser. Ambrosio promis de lui envoyer un confesseur le soir même et lui demanda son adresse. L'autre dame présenta une carte et se retira avec le belle solliciteuse. Ambrosio examina la carte qui venait d’Elvira Dalfa.

La suppliante n'était autre qu'Antonia et Leonela et s'accompagne. Le moine rentra dans sa cellule. Il sentit 1000 émotions nouvelles s'élever dans son coeur qui différaient totalement de celles que lui avait inspirées Matilda. Antonia n'avait pas excité en lui d'idées sensuelles. Au contraire, il éprouvait pour Antonia un mélange de tendresse, d'admiration et de respect.

Il s'imagina l'époux de cet ange et pleura à la pensée que cette vision de bonheur ne se réaliserait jamais pour lui. Il ne pouvait l'épouser et séduire tant d'innocence, profiter de sa confiance pour accomplir sa ruine.

En regardant le portrait de la madone, naguère si admiré, il est l'arracha du mur avec indignation, le jeta à terre le repoussa du pied. Il traita Matilda de prostituée la méprisant pour avoir été trop aimé d'elle.

Il résolut d'être lui-même le confesseur qu'il avait promis d'envoyer. Il sortit du couvent enveloppé de son capuchon en espérant ne pas être reconnu en passant dans les rues. Il crut pouvoir endormir la jalousie de Matilda en la prévenant qu'une affaire le retiendrait toute la journée dans sa cellule. Il arriva sans accident chez Elvira. Heureusement pour lui, Leonela était absente sinon elle aurait prévenu tout Madrid qu'Ambrosio était sorti du monastère pour venir voir sa soeur. Elle était partie pour Cordoue après avoir reçu une lettre qui l'informait de la mort d'un cousin. Elle rencontra un jeune homme de Cordoue qui se déclarea son adorateur. Elle consentit à le rendre le plus heureux des hommes. Elle écrivit à sa soeur pour l'informer de son mariage mais Elvira ne répondit pas à cette lettre.

Ambrosio avait été conduit dans la pièce qui précédait celle où reposait Elvira. La domestique le laissa seul pour aller l'annoncer à sa maîtresse. Antonia s'avança vers lui. Elle le reconnut et poussa un cri de joie. Elle le laissa seul avec sa mère.

Elvira fut extrêmement heureuse de cette visite. Ambrosio, doué pas la nature des moyens de plaire, n'en négligea aucun en causant avec la mère d'Antonia. Plein d'une éloquence persuasive, il calma chaque crainte et dissipa chaque scrupule. Il enseigna à la mourante à envisager sans effroi l'abîme de l'éternité. Elle s'ouvrit à lui sans hésiter. Elle tremblait pour Antonia car elle n'avait personne aux soins de qui la recommander, excepté le marquis de Las Cisternas et sa soeur Leonela. Ambrosio l'engagea à se tranquilliser en lui disant qu'il trouverait un refuge pour Antonia dans la maison d'une de ses pénitentes, la marquise de Villa-Franca. Cette preuve d'intérêt gagna complètement le coeur d'Elvira. Ambrosio promit de revenir le lendemain à condition que ses visites fussent tenues secrètes.

Elvira promit de cacher soigneusement l'honneur de ses visites. Ambrosio passa ensuite quelques instants avec Antonia. Il demanda quel était le médecin qui soignait Elvira et promit de lui envoyer celui du couvent qui était un des plus habiles de Madrid. Antonia répondit avec timidité mais ne craignit pas de lui raconter tous ses petits chagrins. Elle le remercia de sa bonté avec toute la chaleur ingénue que la bienveillance allume dans les coeurs jeunes et innocents. Antonia croyait le monde entier semblable à elle et l'existence du vice était encore pour elle un secret.

Elle était reconnaissante de la bienveillance du moine. Ambrosio fut obligé de s'arracher à cet entretien qui n'avait que trop d'attrait pour lui. Antonia lui promit le secret. Après son départ, Antonia et Elvira continuèrent de louer le moine. Elles évoquèrent les rumeurs qui circulaient sur le compte d'Ambrosio. On disait que les parents du moine étaient pauvres et hors d'état de le nourrir et qu'ils l'avaient laissé à la porte du couvent. Le dernier supérieur l'yavait fait élever par pure charité et était devenu un modèle de vertu, de piété et d'instruction. On disait aussi qu'il était tombé directement du ciel envoyé par la vierge Marie. Il n'était jamais sorti du couvent et pourtant Elvira pensait avoir déjà entendu sa voix avant son entrée au monastère. Antonia se retira dans sa chambre pour y faire ses dévotions devant une statue de Sainte Rosalie.

Chapitre VII

Ambrosio revint au couvent sans avoir été découvert. Il ne songeait qu'au plaisir qu'il avait eu à se trouver avec Antonia. Il profita de l'indisposition d'Elvira pour voir Antonia. D'abord, il borna ses voeux à inspirer de l'amitié à Antonia puis ses intentions prirent une couleur plus vive. Il admirait toujours sa modestie mais n'en était que plus impatient de la priver de cette qualité qui formait son principal charme. Il saisit avidement tous les moyens de verser la corruption dans le coeur d'Antonia. Une extrême ingénuité empêchait Antonia d'apercevoir le but auquel tendaient les insinuations du moine. Mais un sentiment inné du devoir lui faisait comprendre que les maximes du prieur n'étaient pas irréprochables. Ambrosio l'écrasait d'un torrent de paradoxes philosophiques. Il remarqua qu'elle avait de jour en jour plus de déférence pour son jugement et il pensait pouvoir l'amener au point désiré. Il voyait la bassesse qu'il y avait à séduire cette fille innocente mais sa passion était trop violente pour lui permettre d'abandonner son dessein.

Il espérait surprendre Antonia dans un moment d'oubli et pendant ce temps, chaque jour augmentait sa froideur pour Matilda.

Il était convaincu qu'il n'avait rien à craindre de Matilda qui ne le taxait pas d'ingratitude. Il continua de la négliger et d'éviter sa société. Celle-ci voyait bien qu'elle essayait vainement de le ramener mais elle comprimait les élans du ressentiment et continuait à traiter son infidèle amant avec la même tendresse qu'autrefois.

Elvira reprenait des forces. Ambrosio vit cette guérison avec déplaisir. Il savait qu'Elvira ne serait pas la dupe de sa sainteté apparente et qu'elle pénétrerait aisément les vues que le moine avait sur sa fille.

Il résolut donc d'essayer l'étendue de son influence sur l'innocente Antonia avant que la mère ne quitte la chambre. Un soir, Ambrosio osa chercher Antonia dans sa chambre. Elle était assise sur un sofa en train de lire. Elle tressaillit quand elle remarqua son approche. Elle voulut l'emmener au salon mais Ambrosio lui prit la main il obligea de se remettre à sa place. Il remarqua qu'elle lisait la Bible. Il se demanda comment elle pouvait être toujours si innocente après avoir lu la Bible. Elvira avait donc pris deux résolutions au sujet de la Bible.

Antonia ne l'elle irait que lorsqu'elle serait d'âge à en sentir la beauté et à en apprécier la morale. La Bible qu'Antonia aurait le droit de lire serait une version censurée par Elvira. Ambrosio lui demanda si elle savait ce que c'était que d'aimer. Elle ne comprit pas le sens de cette question alors Ambrosio lui demanda si elle n'avait jamais vu d'homme qu'elle aurait pu désirer pour mari. Elle mentit en répondant non. Elle mentait sans le savoir car elle ne connaissait pas la nature de ses sentiments pour Lorenzo. Elle ne pensait à un mari qu'avec l'effroi d'une vierge. Mais Ambrosio ne la croyait pas car il avait perçu cette ravissante mélancolie voluptueuse qui se répandait parfois sur ses traits. Il lui demanda si elle n'avait jamais rencontré d'homme dont la voix la calmait et lui plaisait jusqu'au fond de l'âme. Elle lui répondit qu'il était cet homme. Ambrosio osait à peine en croire ses oreilles. Alors il la pressa contre son sein. Elle lui dit qu’excepté sa mère personne au monde ne lui était plus cher que lui. Il la serra dans ses bras et l'embrassa sur la bouche. La stupeur ôta à Antonia toute possibilité de résistance. Puis elle essaya d'échapper aux embrassements du moine. Elle lui supplia d'arrêter mais il ne tint pas compte de ses prières. Elle était sur le point de crier au secours lorsque soudain la porte s'ouvrit. Le moine quitta à regret sa proie et se releva précipitamment du sofa. Antonia se précipita dans les bras de sa mère. Elvira avait résolu de vérifier les soupçons qu'elle avait sur le moine. Elle avait vu assez le monde pour ne pas se laisser imposer par la réputation de vertu du moine. Elle avait perçu l'émotion du moine que celui-ci laissait paraître dès qu'elle parlait d'Antonia. Le moine avait déjà abandonné sa proie mais le désordre d'Antonia et la honte empreinte sur le visage du moine suffisaient pour prouver à Elvira que ses soupçons n'étaient que trop fondés. Mais elle crut dangereux de se faire un ennemi si puissant. Elle feignit de ne pas remarquer combien le moine était agité. Elle s'assit tranquillement sur le sofa et causa de divers sujets avec un air d'aisance et de sécurité.

Rassuré par cette conduite, le moine commença à se remettre. Quand il se leva pour partir, Elvira lui dit en termes polis qu’étant à présent tout à fait guérie, elle croirait commettre une injustice si elle privait de le voir d'autres personnes qui pourraient en avoir plus besoin qu'elle. L'avis était trop clair pour qu'on pût s'y méprendre. Le moine n'osa pas insister pour être reçu car le regard expressif d'Elvira lui démontrait qu'il était découvert. Il se Hata de prendre congé et se retira au couvent. Il avait le coeur rempli de rage et de honte. Antonia était à la fois soulagée par le départ du moine et affligée de ce qu'elle ne devait plus le revoir. Elvira essaya de faire comprendre à sa fille le danger qu'elle avait couru en lui préconisant de ne jamais recevoir le moine seule à l'avenir.

Ambrosio craignait d'être publiquement démasqué et songeait que son secret était au pouvoir d'une femme. Il avait de la colère car sans Elvira il aurait possédé l'objet de ses désirs. Il fit voeu de se venger d'elle. Il se jura d'avoir Antonia quoiqu'il en dût coûter. Matilda frappa à sa porte et le moine dut cacher sa colère.

Il refusa de l'accueillir mais elle resta. Ayant compris qu'elle ne pourrait plus avoir son amour, elle voulait être l'ami et la confidente du moine. Ambrosio accepta son offre. Il avait besoin d'une confidente. Mais il ne croyait pas qu'elle pourrait seconder ses desseins. Matilda lui apprit qu'elle connaissait son secret. Elle savait qu'il était tombé amoureux d'Antonia. Elle affirma ne pas être jalouse. Elle savait qu'il avait fait une tentative sur Antonia. Elle prétendait pouvoir lui indiquer le chemin du succès. Le moment était venu où l'intérêt du bonheur du moine et de sa tranquillité forçait Matilda à lui révéler une partie de son histoire qu'il ignorait encore. Alors, Matilda évoqua son tuteur qui était d'un savoir peu commun. Elle avait été initiée à ce savoir dès l'enfance. Son tuteur dictait la loi aux éléments et pouvait renverser l'ordre de la nature. Il lisait les décrets de l'avenir et les esprits infernaux étaient dociles à sa voix. Matilda avait eu recours aux moyens qu'elle tremblait d'employer. Dans les caveaux de Sainte-Claire, elle avait osé accomplir ces rites mystérieux qui appelèrent à son aide un ange déchu. Elle avait vu le démon obéir à ses ordres et trembler devant elle. Ambrosio lui dit qu'elle s'était condamnée à la perdition éternelle. Il voulait renoncer à l'aide qu’elle lui proposait. Il adorait Antonia mais n'était pas assez aveuglé par ses sens pour sacrifier à sa possession son existence dans ce monde et dans l'autre. Il refusait de faire alliance avec l'ennemi de Dieu. Matilda savait qu'Ambrosio redoutait le châtiment de Dieu. Il voulait bien l'offenser en secret mais il tremblait de se déclarer son ennemi. Il lui restait suffisamment de grâce pour frémir à l'idée de la sorcellerie. Matilda l'engagea à en finir avec ses scrupules d'enfants. Alors, Matilda apprit à Ambrosio qu'Antonia en aimait un autre. Dans peu de jours elle serait son épouse. Matilda tenait cette nouvelle de ces invisibles serviteurs. Matilda montra à Ambrosio un miroir d'acier poli dont les bords étaient couverts de différents caractères étrangers inconnus. Grâce à ce miroir, Matilda avait pu voir les agissements d'Ambrosio auprès de Matilda. Après avoir prononcé certaines paroles, elle pouvait voir dans ce miroir la personne à qui elle pensait. Ambrosio voulut essayer. Matilda prononça les paroles magiques. Aussitôt, une épaisse fumée s'éleva des caractères tracés sur les bords et un mélange confus de couleur et d'images se rangèrent enfin d'elle-même et à leur place Ambrosio vit en miniature les traits charmants d'Antonia. Elle se déshabillait pour se mettre au bain. Lamoureux moine U pleine liberté de contempler les voluptueux contours et les admirables proportions de ces membres. Ambrosio n'en put supporter davantage, ses désirs s'étaient tournés en frénésie. Alors il céda à Matilda. Matilda emmena Ambrosio au cimetière. Ils entrèrent dans les caveaux. Matilda s'empara de la lampe qui éclairait en permanence la statue de Sainte Claire. Le sort d'Ambrosio était décidé. Il n'y avait plus moyen de s'échapper. Ambrosio combattit donc ses appréhensions en songeant qu'Antonia serait le prix de son audace. Ambrosio entendit un sourd murmure. Quelqu'un implorait Dieu sans en attendre l'espoir ni le secours. Matilda avait abandonné quelques instants Ambrosio et revint habillée tout en noir. Sur sa robe étaient brodés d'or des caractères inconnus. Cette robe était attachée par une ceinture de pierres précieuses dans laquelle était passé un poignard. Matilda tenait à la main une baguette d'or. Elle invita Ambrosio à la suivre. Elle le guida à travers divers étroits passages. Ils parvinrent à un vaste souterrain. Matilda posa sa lampe à terre et ordonna à Ambrosio de garder le silence. Elle commença des rites mystérieux. Elle traça un cercle autour de lui et un autre autour d'elle puis prenant une petite fiole dans le panier, elle en répondit quelques gouttes sur la terre devant elle.

Elle se courba et prononça quelques phrases inintelligibles. Immédiatement, il s'éleva du sol une flamme sulfureuse qui changea le souterrain en une immense salle toute couverte d'un feu bleuâtre et tremblant. Mais ce feu ne donnait aucune chaleur, au contraire. Matilda continua ses incantations. Elle sortit de son panier des objets. Ambrosio remarqua trois doigts humains et un Agnus dei que Matilda mit en pièces. Elle jeta tous ces objets dans les flammes. Matilda poussa un cri long et perçant.

Elle s'arracha les cheveux et se frappa le sein. Elle se plongea le poignard dans le bras gauche. Matilda prenait soin que son sang tombe en dehors du cercle. Les flammes se retiraient de l'endroit où le sang coulait.

Des nuages s'élevèrent lentement de la terre ensanglantée et montèrent graduellement jusqu'à atteindre la voûte de la caverne. Un coup de tonnerre se fit entendre et la terre trembla sous les pieds de Matilda. Ambrosio se repentit de sa témérité. Il tomba sur un genou. Une musique mélodieuse se répandit dans l'air et Ambrosio vit un être plus beau que n'en créa jamais le pinceau de l'imagination. C'était un jeune homme entièrement nu. Une étoile étincelait à son front, ses épaules déployaient deux ailes rouges et sa chevelure soyeuse était retenue par un bandeau de feu. Il portait des bracelets de diamants aux poignets et aux chevilles. Il tenait dans sa main droite une branche de myrte en argent. Il était environné de nuages, couleur de rose et une brise rafraîchissante répandit des parfums dans la caverne. Ambrosio contempla l'esprit avec délice et étonnement. Il remarqua une expression farouche dans les yeux du démon et une mélancolie mystérieuse qui trahissaient l'ange déchu et inspir sur ce aient une terreur secrète.

Quand la musique cessa, Matilda s'adressa à l'esprit. Elle lui parlait une langue inintelligible paraissant insister sur un point que le démon ne voulait pas accorder. Il y alors Matilda parla d'un ton impérieux et l'esprit tomba à genoux. Il tendit à Matilda sa branche de myrte. L'esprit disparu. Matilda expliqua à Ambrosio qu'elle avait évoqué Lucifer. Pour qu'il accepte de l'aider, elle avait dû prendre l'engagement de ne plus jamais réclamer son ministère en faveur d'Ambrosio. Désormais, Ambrosio ne pourrait espérer de secours surnaturels qu'en invoquant lui-même les démons et en acceptant les conditions de leurs services.

Matilda offrit à Ambrosio le myrte étincelant. Elle lui expliqua que tant qu'il porterait le myrte en main toutes les portes s'ouvriraient devant lui.

Il n'aurait qu'à souffler trois fois sur le myrte quand il appellerait Antonia et à le placer sur l'oreiller pour qu'un sommeil de mort s'empare d'Antonia et lui ôte le pouvoir de résister au moine.

Les idées d'Ambrosio étaient trop troublées par les aventures de la nuit pour lui permettre d'exprimer ses remerciements à Matilda. Une fois dans sa cellule, Ambrosio imagina les appâts secrets d'Antonia et il attendit avec impatience l'arrivée de la nuit.

Chapitre VIII

Toutes les recherches du marquis de Las Cisternas avaient été vaines. Inès était à jamais perdue pour lui.

Il tomba malade et ne put donc rendre visite à Elvira comme il en avait l'intention. Lorenzo avait été empêché par la mort de sa soeur de faire part à son oncle de ses desseins sur Antonia. Les ordres d'Elvira lui interdisaient de se présenter devant elle sans le consentement du duc.

Elvira pensait qu'il avait rencontré un meilleur parti au qu'il avait renoncé à ses vues. Elle était inquiète sur la destinée d'Antonia. Elle était convaincue que la ruine de sa fille avait été méditée par Ambrosio. Un événement se préparait qui l'aurait rassurée si elle l'avait su. Lorenzo n'attendait plus qu'une occasion favorable pour instruire le duc de son projet de mariage. Mais la maladie de Raimundo paraissait faire des progrès et Lorenzo était constamment à son chevet. Le marquis avait conçu une affection si profonde pour sa maîtresse défunte que personne ne croyait qu'il pût survivre à cette perte. Il aurait succombé à son chagrin sur la persuasion qu'elle vivait encore et qu'elle avait besoin de son assistance. Les gens qui l'entouraient l'encourageaient dans une croyance qui faisait sa seule consolation. Ils inventaient des histoires sur les diverses tentatives faites pour pénétrer dans le couvent. Théodore était le seul qui s'efforçait de réaliser les chimères de son maître. Il était réellement occupé à faire des combinaisons pour entrer dans le couvent et pour obtenir des nonnes quelques nouvelles d'Inès. Un jour il se fit passer pour mendiant et réussit à amadouer les nonnes qui le firent entrer au couvent pour lui donner de la soupe. En le voyant manger, les nonnes admiraient la délicatesse de ses traits. Elles envisagèrent de prier l'abbesse d'intercéder auprès d'Ambrosio pour qu'il admît le mendiant dans l'ordre des Capucins.

L'abbesse fut curieuse de voir Théodore. La portière du couvent confia à Théodore qu'Inès était tombée malade en revenant de confesse. Depuis, elle n'avait pas quitté le lit et la soeur avait assisté en personne à l'enterrement. Elle attestait même avoir vu le corps mort. Ce récit découragea Théodore mais, ayant poussé aussi loin l'aventure, il résolut d'en voir la fin.

Théodore fut présenté à l'abbesse qui lui posa plusieurs questions sur sa famille, sur sa religion et sur les causes qui l'avaient réduit à la mendicité. Théodore donna des réponses parfaitement satisfaisantes et parfaitement fausses. Il parla de la vie monastique en termes pleins d'estime. Elle lui ordonna de revenir le lendemain. Théodore s'amusait à débiter aux crédules nonnes toutes les histoires étranges que son imagination pouvait inventer. Il prétendit être né en Terra incognita et qu'il avait fait ses études dans une université hottentote. Il avait mis un emplâtre sur son mari pour faire croire qu'il était borgne. Il prétendit avoir perdu son oeil en regardant une statue de la vierge Marie au moment où les moines la changeaient de chemise. La gloire qui entourait la vierge avait trop de splendeur pour être supportée et il avait fermé soudain son oeil sacrilège et depuis il lui avait été impossible de le rouvrir. Les nonnes promirent d'intercéder auprès de la Sainte vierge pour qu'elle lui rendit l'usage de son oeil.

Les nonnes lui demandèrent de chanter une chanson et il s'exécuta en chantant l'aventure d'une demoiselle qui s'éprit subitement d'un chevalier inconnu. Il avait appris cette chanson par Inès et espérait qu'elle pourrait l'entendre.

Malheureusement, son artifice n'avait pas réussi car Inès ne lui avait pas répondu. Les nonnes lui firent des petits cadeaux et l'incitèrent à revenir dès le lendemain. C'est alors qu'arriva la mère Sainte-Ursule qui offrit à Théodore une corbeille. Elle dit à Théodore que cette corbeille avait maintes vertus cachées. Elle murmura le prénom d'Inès à Théodore. Le supérieur convoqua immédiatement Ursule. Théodore apporta la corbeille au marquis. Il lui raconta son aventure. Raimundo remarqua qu'un des coins de la doublure de satin bleu de la corbeille était décousu. Il l'arracha promptement et en tira un petit morceau de papier qui lui était adressé. Sainte Ursule recommandait au marquis de se procurer auprès du cardinal-duc l'ordre de l'arrêter ainsi que la supérieure le vendredi à minuit. Ce soir-là, ce serait la fête de Sainte-Claire et il y aurait une procession de nonnes à la lueur des torches, Ursule serait du nombre. Ce qu'elle avait à lui dire glacerait son sang d'horreur. Ces lignes prouvées au marquis trop clairement qu'Inès était morte. La lettre de Sainte Ursule excita en Lorenzo le désir de punir les meurtriers. Le marquis jura de se venger contre les assassins d'Inès. Lorenzo confia Raimundo aux soins des meilleurs médecins de Madrid et dirigea sa course vers le palais du cardinal-duc. Mais le cardinal était parti pour une province éloignée. Lorenzo voyagea jour et nuit pour voir le cardinal-duc et lui exposa le crime présumé de l'abbesse ainsi que les effets violents qu'il avait produits sur Raimundo. Aussi, le Cardinal-duc accorda sans difficulté le mandat d'arrêt. Il donna à Lorenzo une lettre pour le principal officier de l'inquisition par laquelle il lui recommandait de veiller à l'exécution du mandat. Lorenzo arriva le vendredi quelques heures avant la nuit. Lorenzo parla avec Raimundo toujours aussi faible. Puis il remit la lettre du cardinal à Don Ramirez de Mello. Lorenzo alla voir son oncle pour lui communiquer son projet ce dernier s'engagea à l'accompagner la nuit au couvent. Don Ramirez promit le plus ferme appui. Lorenzo ignorait qu'Ambrosio avait résolu la ruine de l'innocente Antonia. Antonia s'était retirée de chez sa mère avec regret lorsqu'elle entendit une douce musique qui se jouait sous sa fenêtre. Elle ouvrit la fenêtre pour mieux entendre. Elle vit en bas de chez elle plusieurs hommes qui jouaient de la guitare et parmi eux un autre homme enveloppé dans son manteau. C'était Lorenzo qui jouait la sérénade pour la convaincre que son attachement durait toujours. Antonia était loin de supposer que cette musique nocturne lui était destinée. Elle était trop modeste pour se croire digne de telles attentions. Lorenzo et ses musiciens se dispersèrent et Antonia quitta la fenêtre à regret.

Elle se recommanda à la Sainte Rosalie et se mit au lit. Il était près de 2:00 du matin lorsque le moine luxurieux se hasarda à diriger ses pas vers la demeure d'Antonia. Il toucha la porte avec le myrte d'argent et elle s'ouvrit. Il monta l'escalier avec lenteur et précaution. La conscience de l'attentat qu'il allait consommer épouvantait son coeur. Cependant il continua. Il éteignit la porte de la chambre d'Antonia. Le silence absolu le convainquit que sa victime reposait. La porte était verrouillée alors elle s'ouvrit aussitôt touchée par le talisman. Le moine entra et se trouva dans la chambre où l'innocente fille dormait sans se douter qu'un si dangereux visiteur fut près de sa couche. La porte se referma derrière lui. Ambrosio souffla trois fois sur le myrte d'argent en prononçant le nom d'Antonia et le mit sur l'oreiller. Un air d'innocence et de candeur enchanteresse enveloppait tout le corps d'Antonia. Ambrosio resta quelque temps à dévorer des yeux les charmes d'Antonia qui allaient être la proie de ses passions déréglées. Tout à coup, Elvira entra dans la chambre. Ambrosio tressaillit et se retourna. Elvira avait été réveillée par un songe effrayant lui représente Antonia auprès d'un précipice. Alors elle s'était levée pour s'assurer de la sûreté de sa fille. Elle était arrivée juste à temps pour sauver sa fille des embrassements de son ravisseur. Ambrosio était pétrifié de honte tandis qu’Elvira était pétrifiée de stupeur. Puis Elvira s'écria que tout Madrid serait au courant de l'incontinence du moine. Elle allait faire du moine un exemple pour tous les hypocrites à venir. Elle voulut réveiller sa fille qui resta endormie. Alors Elvira appela sa domestique. Ambrosio implora Elvira de le laisser regagner le couvent. Mais Elvira refusa et tandis qu'elle parlait, le souvenir d'Inès frappa l'esprit du moine. Elle avait imploré sa pitié et c'est ainsi qu'il avait rejeté sa prière. C'était maintenant son tour de souffrir et il ne put s'empêcher de reconnaître que sa punition était juste. Flora, le domestique, était enseveli dans un profond sommeil. Ambrosio commença à ramasser ses affaires mais Elvira l'empêcha de fuir. Alors le moine serra Elvira à la gorge pour arrêter ses cris et il étouffa avec l'oreiller. Après avoir tué Elvira, Ambrosio chancela et s'affaissa sur une chaise. Il n'avait plus de désir pour Antonia. Un froid mortel avait remplacé l'ardeur qui lui brûlait le sein. Agitée par le remords et la crainte, il se prépara à fuir. Il utilisa le myrte pour ouvrir la porte et il put regagner le monastère. Dans sa cellule, il s'abandonna aux tortures d'un impuissant remords et à la terreur d'être bientôt démasqué.

Chapitre IX

Ambrosio eut horreur de lui-même en songeant à ses rapides progrès dans le mal. Son crime était déjà puni par les angoisses de sa conscience. Mais le temps affaiblit considérablement ses impressions. Aucun soupçon ne tombait sur lui. L'impunité le réconciliait avec sa faute et il commença à reprendre courage jusqu'à ne plus être attentif aux reproches du remords. Matilda avait paru très affectée en apprenant la mort d'Elvira puis elle le persuade qu'il n'était pas aussi coupable qu'il paraissait le croire. Il lui fit croire qu'il avait visé du droit de légitime défense car Elvira, par son inflexible détermination de perdre Ambrosio avait prononcé sur elle-même un juste arrêt. Elle convainquit Ambrosio qu'il s'était débarrassé du plus grand obstacle à ses desseins sur Antonia. Elle encouragea le moine à ne pas abandonner ses desseins sur Antonia. Antonia, sans sa mère, devenait une conquête facile. Ambrosio brûlait plus que jamais de posséder Antonia. Ayant réussi à cacher un premier crime, il comptait sur le même succès pour le suivant. Dans les premiers transports du désespoir, il avait brisé en 1000 pièces le myrte enchanté. Mais Ambrosio refusa de former aucun engagement avec les démons. Alors Matilda appliqua son imagination à découvrir un moyen de mettre Antonia au pouvoir du prieur.

Antonia avait découvert le cadavre de sa mère en se réveillant. On fit venir un médecin qui déclara la mort d'Elvira. L'hôtesse d'Antonia, Jacinta, frissonna à l'idée de passer la nuit dans la même maison qu'un cadavre et insista pour que les funérailles eussent lieu le lendemain. On décida qu'Elvira sera enterrée au cimetière de Sainte-Claire. Jacinta s'occupa de tous les frais. Antonia surmonta la maladie que lui avait causée la mort de sa mère. On avait supposé qu'Elvira avait été prise d'une attaque soudaine et qu'elle avait expiré avant d'avoir eu le temps de prendre la médecine qui la soulageait généralement.

Antonia ne savait à qui s'adresser dans sa position difficile. Comme sa mère l'avait mise en garde contre Ambrosio et lui avait ordonné de cesser toutes relations avec lui, Antonia respectait trop sa mère pour ne pas lui obéir. Alors Antonia résolut de recourir aux avis et à la protection du marquis de Las Cisternas qui était son plus proche parent. Elle lui écrivit pour lui exposer sa déplorable situation. Antonia était née sous une malheureuse étoile. Si elle s'était adressée au marquis un jour plus tôt, elle aurait échappé à toutes les infortunes qui la menaçaient encore. La maladie avait obligé Raimundo à différer de jour en jour de donner asile dans sa maison à la veuve de son frère. Comme Elvira avait dit à Lorenzo qu'elle n'avait besoin pour le moment d'aucune assistance pécuniaire, le marquis ne s'était pas imaginé qu'un léger retard put mettre Elvira dans l'embarras. La veille du jour où Antonia avait envoyé sa lettre, Lorenzo était parti de Madrid. Le marquis, convaincu qu'Inès était morte, était dans les premiers paroxysmes du désespoir. Comme sa vie était en danger, on ne laissait personne l'approcher. Il ne put donc lire la lettre d'Antonia. Antonia reçut une lettre de Leonela adressée à Elvira dans laquelle elle racontait ses aventures à Cordoue. Elle informait sa soeur qu'elle avait recueilli son héritage et servaient à Madrid le mardi soir. Elle se proposait de présenter à Elvira son cher époux. Antonia fut ravie du prompt retour de sa tante. Elle attendit avec impatience le mardi soir.

Antonia essaya de s'occuper en jouant de la musique ou en brodant mais il était écrit que ce soir-là rien n’aurait le pouvoir de la distraire. Comme elle allait et venait nonchalamment dans la chambre, ses yeux tombèrent sur la porte qui conduisait à la chambre qu'avait occupée sa mère. C'était la première fois qu'Antonia entrait dans la chambre depuis la mort de sa mère. Elle s'abandonna à une tristesse que chaque instant rendait plus profonde. Elle chercha un livre et trouva un volume de vieilles ballades espagnoles. Elle lut la ballade « Alonzo le hardi et la belle Imogène ». Imogène avait promis à Alonzo que si elle est l'oubliait par luxure ou fortune appâtée que le spectre d'Alonzo, assis à son côté l'accuse de parjure en exigeant sa main et qu'il l'emporte dans la tombe. 12 mois après le départ d'Alonzo en Palestine, Imogène tomba amoureuse d'un baron tout couvert d'or. Elle l'épousa et il l'emmena. Alors, quand la cloche sonna une heure, la mariée aperçut un inconnu assis près d'elle qui la regardait. Les chiens en le voyant se sauvaient apeurés et les chandelles brûlaient bleues. Sa présence semblait stupéfier tous les coeurs. Imogène le pria d'ôter son casque et de partager son repas. L'inconnu s'exécuta et les convives effrayés se trouvèrent face a un crâne de squelette. Le spectre d'Alonzo accusa Imogène de parjure et exigea sa main. Il enlaça Imogène et l'entraîna dans un gouffre béant. Imogen subit la peine de son crime et pleura sur son triste sort. À minuit, quatre fois par an, quand les mortels sont enchaînés par le sommeil, l'esprit d' Imogène, dans son blanc costume de mariée se montre accompagné du chevalier squelette et danse avec lui en criant.

Ils boivent dans des crânes tous frais arrachés à la tombe et trinquent entourés de spectres en buvant du sang.

Ce récit avait épouvanté Antonia qui appela Flora mais ses cris se perdirent en sourds murmure. Elle crut entendre pousser près d'elle un faible soupir. Elle entendit une voix qui venait de la porte et la porte fut ouverte. Antonia vit une grande figure maigre enveloppée dans un blanc linceul qui la couvrait de la tête aux pieds. Le spectre annonça à Antonia : « Encore trois jours, et nous nous reverrons ».

Antonia voulait savoir qui était le spectre. C'était celui de sa mère. Antonia poussa un cri et tomba sans vie sur le plancher.

Jacinta entendit le cri et se précipita dans la chambre. Elle trouva Antonia évanouit et l'emporta dans sa chambre. Elle réussit à la réveiller. Alors Antonia dit à Jacinta ce qui venait de lui arriver. Cela fit fuir Jacinta qui rencontra Flora dans l'escalier et lui raconta ce qu'elle venait d'entendre. Flora tenta de ranimer sa maîtresse et n'y arrivant pas elle envoya vite chercher un médecin. Jacinta demanda à parler à Ambrosio. Ambrosio avait essayé de revoir Antonia mais Flora avait promis d'obéir à Elvira qui lui avait confié ses soupçons sur le moine et lui avait donné l'ordre de ne jamais laisser Antonia seule avec lui. Quand Ambrosio a appris que Jacinta demandait à le voir, il refusa. Mais Matilda lui ordonna d'accepter de lui parler. Ambrosio obéit. Antonia expliqua au moine que Jacinta était l'hôtesse d'Antonia. Ambrosio et Mathilda allèrent ensemble au parloir. Jacinta supposait beaucoup d'influence à Ambrosio sur le diable. Elle lui raconta toute son aventure. Mais elle ajoutera son récit des faits imaginaires. Elle raconta avoir vu le fantôme d'Elvira crachant des nuages de feu et chargé de lourdes chaînes.

Ambrosio refusa de croire à cet étrange récit. C'était une occasion de s'introduire chez Antonia mais Ambrosio hésita car il se sentait qu'enfreindre publiquement la règle qu'il s'était faite de ne jamais quitter l'enceinte du couvent, ce serait déroger beaucoup à son austérité supposée. Dans ses visites à Elvira, il avait toujours pris soin de cacher ses traits aux domestiques. S'il accédait à la requête de Jacinta, il savait que la violation de cette règle ne resterait pas secrète. Mais le désir de voir Antonia l'emporta. Ambrosio promit de revenir le lendemain mais Jacinta ajouta qu'Antonia subissait de violentes convulsions. Alors, Ambrosio demanda à être conduit près d'elle immédiatement. Le médecin était passé pour soigner Antonia. Quand Antonia vit arriver Ambrosio, le trouble de son esprit s'apaisa. Elle avait besoin de tous les secours de l'amitié et de la religion. Elle le remercia vivement de sa visite. Elle lui raconta son aventure. Ambrosio voulut la rassurer en lui expliquant que tout ce qu'elle avait vu n'était qu'une illusion. Il ne réussit pas à convaincre Antonia. Elle persista à affirmer qu'elle avait vu réellement l'ombre de sa mère qu'elle s'était entendue prédire l'époque de sa mort. Ambrosio remarqua que Flora tenait attaché sur lui un oeil soupçonneux ce qui le déconcerta. Il désespéra de trouver le moyen d'assouvir sa passion. Ambrosio annonça à Jacinta qu'il veillerait sur la chambre hantée toute la nuit. Ambrosio retourna au monastère raconta toute la scène à Matilda. Il frémissait à l'idée de perdre un objet qui lui était si cher. Mais Matilda le rassura. Pour Matilda, Antonia avait été abusée par les illusions de la tristesse et de la superstition. Matilda avait conçu un plan pour que le moine puisse disposer d'Antonia pour toujours. Matilda parla d'une liqueur extraite de certaines herbes qui donnait à qui la buvait l'apparence exacte de la mort. Ambrosio devait en faire prendre à Antonia. Après quoi, Ambrosio n'aurait plus qu'à présider aux funérailles d'Antonia et à la faire enterrer dans les caveaux de Sainte-Claire. 48 heures plus tard, Antonia serait absolument soumise au moine. Mathilda expliqua à Ambrosio ou il pourrait trouver la liqueur dans le laboratoire de Sainte-Claire.

Ambrosio se rendit au couvent aussitôt après matines. L'abbesse fut sensible à l'honneur qu'il leur faisait de leur accorder sa première visite. On le promena dans le jardin et on lui montra toutes les reliques des saints et des martyrs. Il lui expliqua que parmi ses pénitents, il en était plusieurs que la maladie empêchait de sortir et qui avait besoin des consolations de la religion. C'était la raison pour laquelle il avait renoncé à sa résolution de rester cloisonnée. Puis il parvint enfin en laboratoire et trouva le cabinet, la bouteille était à la place indiquée par Matilda et il profita d'un instant favorable pour remplir sans être vu sa fiole de la liqueur soporifique. Puis après avoir pris une collation dans le réfectoire, il quitta le couvent. Il attendit jusqu'au soir avant de prendre le chemin du logement d'Antonia. Jacinta le reçut avec transport et le supplia de ne pas oublier la promesse qui lui avait faite de passer la nuit dans la chambre du revenant. Il trouva Antonia toujours préoccupée de la prédiction de l'ombre. Flora témoigna son mécontentement de la présence du moine. Le médecin arriva. Flora fut forcée de descendre chercher des lumières. Ambrosio en profita pour verser quelques gouttes de sa fiole dans la médecine prévue pour Antonia. Le médecin ne remarqua rien. Le médecin annonça qu'Antonia pourrait quitter la chambre le lendemain en toute sûreté. Il lui recommanda de suivre l'ordonnance qu'il lui avait prescrite. Quand Antonia bue le médicament, Ambrosio se demanda si Matilda ne l'avait pas trompé en substituant un poison au narcotique. Mais il n'eut pas le temps d'empêcher Antonia d'avaler le médicament. Craignant d'exciter la méfiance en restant, Ambrosio prit congé de sa victime comme s'il n'avait pas l'intention de revenir. Flora fut si frappée de ne lui voir aucune instance, qu'elle commença à douter de la justesse de ses soupçons. Alors elle le remercia d'avoir fait des efforts pour déraciner de l'esprit d'Antonia les terreurs superstitieuses de la prédiction du spectre. Jacinta le supplia encore de passer la nuit dans la chambre du revenant et il céda. Flora soupçonna le moine de jouer un rôle fort opposé à son inclination et de ne pas demander mieux que de rester où il était. Elle soupçonna Jacinta d'être l'entremetteuse du moine. Alors elle annonça au moine qu'elle veillerait sur Antonia toute la nuit. Ambrosio l'engagea à persévérer dans son intention. Ambrosio pénétra dans la chambre du spectre avec une certaine horreur mystérieuse. Ambrosio prit un livre et s'assit à la table mais il n'arriva pas à éloigner son esprit de l'image d'Antonia et de celle d'Elvira assassinée. Tout à coup, il entendit des pas et se retourna mais il n'y avait personne. La porte du cabinet était à moitié ouverte. Il entra dans le cabinet mais il n'y avait personne. Il crut distinguer un gémissement dans la chambre contiguë. C'était celle d'Antonia et il supposa que les gouttes commençaient à faire effet mais il se rendit compte que le bruit venait de Jacinta qui s'était endormie auprès du lit de la malade. Il regarda le lit d'Elvira il se promena dans la chambre d'Elvira et il vit une figure vêtue de blanc sortir de l'alcôve se glisser à côté de lui et s'élancer vers le cabinet. Ambrosio poursuivit l'apparition et essaya de s'en emparer.

Le spectre n'était autre que Flora. Honteuse d'avoir était découverte et effrayée de l'air rigide d'Ambrosio elle promit de faire un aveu complet. Elle s'était cachée pour l'espionner. Il se contenta de fer à l'espion repentant un sermon sur le danger de la curiosité. Elle promit de ne plus recommencer et se retira vers la chambre d'Antonia. Jacinta entra pâle et hors d'haleine annonçant qu'Antonia a été prise des convulsions qui avaient tué sa mère.

Ambrosio et Flora trouvèrent Antonia torturée par d'affreuses convulsions. Le moine envoya Jacinta au couvent et la chargea de ramener le père Pablos sans perdre un moment. Elle transmit au père Pablos les ordres du prieur puis elle se rendit chez le vieux Simon Gonzalez ne voulant plus retourner dans cette maison maudite. Le père Pablos déclarera Antonia sans ressources. Ambrosio se maudit mille fois d'avoir adopté un projet si barbare en voyant Antonia convulser. Elle eut le temps de dire Ambrosio combien son coeur était reconnaissant de ses attentions et de ses bontés. Elle lui avoua qu'elle regrettait de le quitter plus qu'aucun autre mais elle lui promit qu'ils se retrouveraient. Elle demanda à Ambrosio une grand-messe pour le repos de son âme et une pour sa bien-aimée mère. Elle demanda à Ambrosio de prévenir le marquis de Las Cisternas. Ambrosio s'engagea à faire ce qu'elle désirait et lui donna l'absolution. Antonia expira sans un gémissement.

Flora s'abandonna à la flexion la plus immodérée. Ambrosio chercha le pouls d'Antonia et le trouva. Alors son coeur fut rempli d'ivresse. Il se retira après avoir promis de donner lui-même des ordres pour l'enterrement qui aurait lieu le plus tôt possible. Il obtint de l'abbesse la permission de faire déposer le cadavre dans les caveaux de Sainte-Claire.

Le vendredi matin, le corps d'Antonia fut mis dans la tombe. Le même jour, Leonela arrivait à Madrid dans l'intention de présenter à sa soeur son jeune mari. Elle apprit la mort d'Antonia avec douleur et surprise.

Chapitre X

Lorenzo ne revint à Madrid que le soir du jour ou Antonia avait été enterrée. Il n'eut pas le temps de prendre des nouvelles de sa bien-aimée et il ignorait complètement la mort de la mère et de la fille. Il avait été fort occupé à signifier au grand inquisiteur l'ordre du cardinal-duc et à communiquer son projet à son oncle et assembler une troupe suffisante pour prévenir toute résistance. Le marquis n'était nullement hors de danger. Lorenzo se présenta à la porte de Sainte-Claire accompagné de son oncle, de don Ramirez et d'une troupe d'archers choisis.

Les nonnes étaient occupées à accomplir les cérémonies instituées en l'honneur de Sainte-Claire et auxquelles jamais aucun profane n'étaient admis.

Du dehors on entendait l'orgue accompagné d'un choeur de femmes. Puis le son de la voix d'une chanteuse seule qui avait été choisie pour remplir dans la procession le rôle de Sainte-Claire. Lorenzo ne supportait pas toute cette hypocrisie et n'avait que mépris pour la superstition qui dominait les habitants de Madrid. Il ne souhaitait qu'une occasion de les affranchir des entraves où les tenaient les moines.

Cette occasion s'offrait enfin à lui et il lui tardait de démasquer les hypocrites et de prouver à ses compatriotes qu'un saint extérieur ne cache pas toujours un coeur vertueux.

Le service dura jusqu'à minuit. La musique cessa et bientôt les lumières disparurent des fenêtres de la chapelle. Lorenzo sentit son coeur battre bien fort au moment d'exécuter son plan à cause de la superstition naturelle du peuple et il s'était préparé à quelques résistances. Sa seule crainte était que la supérieure, soupçonnant son projet, n'eût découragé la nonne, de la déposition de qui tout dépendait. Il attendait avec anxiété le moment où la présence de son alliée allait le délivrer de son incertitude. Les moines avaient été invités au pèlerinage. Ils arrivèrent, des torches allumées à la main et chantant des hymnes en l'honneur de Sainte-Claire. Mais Ambrosio était absent. Il s'était fait remplacer par le père Pablos. Le peuple fit place au sein cortège. La procession était en ordre et les portes du couvent s'ouvrirent. Le choeur des femmes retentit à pleine voix. Une charmante jeune fille représentait Sainte-Lucie. Elle avait les yeux bandés et était conduite par une autre nonne dans le costume d'un ange. Elle était suivie de Sainte-Catherine, une palme dans une main et une épée flamboyante dans l'autre. Sainte-Geneviève était entourée de quantité de diablotins. Chacune des saintes était séparée de l'autre par une troupe de chanteuses. Puis vinrent les reliques de Sainte-Claire. Lorenzo était entièrement occupé par la nonne qui portait le coeur. D'après la description de Théodore, il ne doutait pas que ce ne fut la mère Sainte Ursule. Lorenzo l'entendit dire tout bas à sa compagne qu'elles étaient sauvées. La jeune fille qui représentait Sainte-Claire apparue sur un trône. Elle portait une couronne de diamants formant une auréole artificielle. C'était une beauté. Mais Lorenzo la regarda avec une froide admiration.

L'abbesse et suivez le trône. Elle fermait la procession. Tout à coup, don Ramirez sortit de la foule et réclama l'abbesse comme sa prisonnière. Celle-ci cria au sacrilège et invita le peuple à sauver une fille de l'Eglise. Les spectateurs s'empressèrent d'obéir. Ramirez leur commanda de s'arrêter les menaçant des plus rigoureuses vengeances de l'Inquisition. Toutes les épées rentrèrent dans le fourreau. L'abbesse devint pâle et trembla. Elle pria Ramirez de lui apprendre le crime dont elle était accusée. Ramirez lui répondit que d'abord il devait s'assurer de la mère Sainte Ursule. L'abbesse compris qu'elle avait été trahie. Sainte Ursule arriva avec des archers et sa compagne. Sainte Ursule accusa l'abbesse d'assassinat.

Un cri de surprise fut poussé par toute l'assistance. Les nonnes épouvantées s'étaient dispersées par divers chemins. Sainte Ursule monta sur le char splendide et s'adressa à la multitude. Sainte Ursule et évoqua Inès. Elle disait qu'elle l'aimait d'une affection sincère. Elle révéla la peine attachée au crime d'Inès que la vindicative abbesse avait résolu de faire revivre. Cette loi ordonnait que la coupable serait plongée dans un cachot particulier, destiné expressément à cacher pour toujours au monde la victime de la cruauté et de la tyrannie superstitieuses. L'assistance fut indignée. Quand le désordre qui sévissait eut cessé, Sainte Ursule continua son discours. L'abbesse était terrifiée. Sainte Ursule raconta que le conseil des 12 nonnes les plus âgées avait été convoqué et qu'elle en faisait partie. L'abbesse avait peint de couleurs exagérées la faute d'Inès. La proposition de l'abbesse fut approuvée par neuf voix sur 12. Sainte Ursule avait voté contre. L'abbesse craignit de rompre ouvertement avec les trois opposants. Elle savait que sa perte serait certaine si Inès, après avoir été emprisonnée et supposée morte, venait à être découverte. Elle renonça donc à son dessein avec répugnance. Elle demanda quelques jours pour songer un autre genre de punition susceptible d'être approuvé de toute la communauté. Inès devait être interrogée trois jours plus tard. Sainte Ursule parla à Inès pour lui conseiller de répondre affirmativement ou négativement aux questions de la supérieure à partir de certains signes par lesquels elle pour l'avertir.

Sainte Ursule eut tout juste le temps de se cacher en entendant l'abbesse s'entrer dans la chambre d'Inès. L'abbesse était accompagnée de quatre autres nonnes. L'abbesse fit boire à Inès le contenu du gobelet que lui présentait une des nonnes. Inès implora l'abbesse de la laisser en vie. L'abbesse lui dit qu'elle avait eu l'intention de lui faire grâce de la vie, et que si elle avait changé d'idée, c'était l'opposition de ses amis qui en était cause. Elle força Inès à boire le poison en le menaçant d'un poignard. L'agonie d'Inès dut amplement assouvir la haine et la vengeance de ses ennemies. Aussitôt que leur victime eut cessé de respirer, l'abbesse se retira et fut suivie de ses complices.

Ce fut alors que Sainte Ursule sortit de sa cachette. Elle dit une prière pour le repos de l'âme d'Inès et elle fit voeu de venger sa mort par la honte et le châtiment de ses assassins. Lors de l'enterrement d'Inès, Sainte Ursule laissa échapper des paroles imprudentes qui alarmèrent la conscience coupable de l'abbesse. Toutes les actions de Sainte Ursule furent observées. Elle dut attendre longtemps avant de trouver le moyen de donner avis de son secret aux parents de la malheureuse Inès. On a répandu le bruit qu'Inès était morte subitement et cette version fut crue par tous ses amis. Personne ne soupçonnait la véritable cause de la mort d'Inès. Sainte Ursule accusa l'abbesse d'avoir agi en barbare et en hypocrite et accusa également ses quatre complices. Son récit excita de tous côtés l'horreur et la surprise et la foule manifesta son indignation. La foule réclama l'abbesse mais don Ramirez refusa d'y consentir. Ramirez ordonna aux archers de s'ouvrir un chemin. Le peuple continuait de pousser en avant et s'empara de l'abbesse la traînant par les rues et la frappant. Quelqu'un envoya un caillou qui frappa la tempe de l'abbesse. Elle tomba par terre et en peu de temps termina sa misérable existence. Puis le couvent de Sainte-Claire fut attaqué. La populace avait résolu de sacrifier à sa rage toutes les religieuses de cet ordre. La plupart des nonnes avaient pris la fuite mais quelques-unes étaient restées. Lorenzo ne put approcher des portes. Les mutins se répandirent dans l'intérieur du couvent. Ils incendièrent le couvent. Choqué d'avoir été la cause, quoique innocente, de cet effrayant désordre, Lorenzo entreprit de réparer sa faute en protégeant les malheureuses habitantes du couvent.

Beaucoup d'assaillants périrent dans l'incendie. La bonne fortune de Lorenzo le conduisit à une petite porte dans une galerie retirée de la chapelle. Il se retrouva au pied des caveaux de Sainte-Claire.

Il se trouvait en sûreté avec le duc et quelques hommes de sa suite. Lorenzo décida de se rendre au jardin des capucins et traversa le cimetière avec sa troupe. Quelqu'un ouvrit la porte des caveaux et regarda au-dehors, mais en apercevant des étrangers, poussa un cri perçant et descendit précipitamment l'escalier de marbre. Lorenzo s'élança dans le caveau et poursuivit la personne qui continuait de fuir devant lui. Toute la troupe Areva bientôt en bas de l'escalier. Lorenzo aperçut une lumière devant la statue de Sainte Claire. Devant se tenaient plusieurs femmes. Lorenzo fut découvert et les femmes poussaient un cri d'effroi. Lorenzo avait saisi le bras de la fugitive. Elle tomba à genoux devant lui. Lorenzo reconnut la belle Virginia qui avait joué le rôle de Sainte-Claire lors de la procession. Il lui promit de la protéger contre les assaillants. Les autres nonnes lui prodiguaient aller bénédiction par douzaines. Elles le supplièrent de ne pas les abandonner à la rage de la populace. Il lui recommanda de ne pas quitter encore les caveaux de quelque temps et d'attendre que la fureur populaire fut un peu calmée. Les nonnes furent effrayées à l'idée de devoir passer encore plusieurs heures dans le caveau. Elles prétendirent avoir été assaillies par les ombres de leurs compagnes défuntes. Lorenzo leur indique croire aux revenants était ridicule et chimérique. Mais les nonnes étaient persuadées de ce qu'elles avaient entendu. Lorenzo lui-même entendit un gémissement et chercha d'où il provenait. Lorenzo suivit la direction du gémissement qui continuait. Il provenait de la châsse de Sainte-Claire. Elena expliqua à Lorenzo que la statue d'où venait le gémissement avait la réputation d'opérer des miracles. Elle pensait que la Sainte était affligé de l'incendie du couvent qu'elle protégeait qu'elle exprimait sa douleur par des lamentations distinctes. N'ayant pas la même foi dans les miracles de la Sainte, Lorenzo ne trouva pas la solution du problème aussi satisfaisante qu'elle parut aux nonnes. Cependant Elena lui expliqua qu'un jour, un misérable avait tenté de voler le rugby qui se trouvait sur le bras de la statue. L'abbesse leur avait raconté que le malheureux avait été maudit par la Sainte et que depuis il continuait de hanter ce caveau et d'implorer le pardon de Sainte-Claire par ses gémissements. Elena conseilla à Lorenzo de ne pas toucher la statue. Les nonnes montrèrent à Lorenzo la main du voleur qui était resté attaché à la statue. Malgré cela, Lorenzo approcha de la statue. Il la secoua et essaya de la remuer mais elle avait l'air de faire partie de sa base. Il pensait que la défense si particulière de toucher le bras de la statue n'avait pas été faite sans motif. Il découvrit un petit bouton de fer caché entre l'épaule de la Sainte et ce que l'on supposait avoir été la main du voleur. Il poussa le bouton avec force et aussitôt un bruit sourd se fit entendre dans la statue comme une chaîne tendue qui se détachait. Lorenzo comprit qu'il avait lâché une chaîne qui attachait la statue au piédestal. Le piédestal était creux et l'entrée en était fermée par une lourde grille de fer. Il souleva la grille avec l'aide de toutes les nonnes. Ils découvrirent un escalier qui menait dans un gouffre béant. Lorenzo voulut descendre malgré ce que disaient les nonnes. Il descendit quand même en laissant la lampe aux nonnes. Il parvint sans accident au bas de l'escalier et chercha à la lueur qui avait attiré son attention. Il entendit des sons plaintifs et se dirigea dans la direction d'où ils provenaient. Il revit la lueur que lui avait cachée jusqu'alors l'angle d'un mur peu élevé. La lueur venait d'une petite lampe posée sur un tas de pierres. Lorenzo vit une créature étendue sur un lit de paille. Elle était à moitié nue attendant qu'on vienne lui apporter à manger depuis deux jours. C'était Inès et son bébé. Le bébé était mort. Inès avait été enfermée dans un cachot par l'abbesse. Lorenzo s'avança vers la captive. Il se rendit compte qu'elle avait été enchaînée. Inès entendit Lorenzo pensant que c'était Camille, une des nonnes. Alors Lorenzo lui dit que ce n'était pas Camille à. Elle lui demanda de prendre pitié de ces souffrances. Lorenzo lui dit qu'il n'était pas un émissaire de la cruelle abbesse. Il venait pour la secourir. Il lui apprit que la cruelle abbesse avait déjà subi la peine de ses crimes. Elle montra à Lorenzo le petit paquet qu'elle tenait toujours serré contre sa poitrine. Inès reconnut Lorenzo et s'évanouit. Lorenzo libéra Inès en forçant l'anneau qui retenait un des bouts de la chaîne et l'emporta la captive dans ses bras. Les nonnes fut surprise et ravi de le voir subitement sortir du souterrain. Elles éprouvèrent de la compassion pour la malheureuse qu'il portait dans ses bras. Lorenzo sortit le premier pour examiner s'il n'y avait plus de danger. Des étrangers s'étaient approchés. C'était le duc et les archers. Ils apprirent à Lorenzo que la foule avait été dispersée et elle aimait entièrement fini. Lorenzo raconta brièvement son aventure dans le souterrain et pria le duc de se charger d’Inès ainsi que des nonnes. Lorenzo demanda à Ramirez de lui laisser la moitié des archers pour examiner les recoins les plus secrets du sépulcre. Il voulait s'assurer qu'il n'y avait pas une autre victime. Ramirez aida Lorenzo dans cette perquisition. Les nonnes remercièrent Lorenzo et furent emmenés hors des caveaux. Virginia demanda à garder Inès et promit à Lorenzo de lui faire savoir quand Inès serait suffisamment rétablie pour recevoir sa visite. Lorenzo contempla avec admiration et bonheur Virginia et il la considéra comme un ange descendu du ciel au secours de l'innocence affligée. Le duc mena les nonnes saines et sauves chez leurs parents respectifs.

Lorenzo et Ramirez examinèrent le souterrain. Ils entendirent des gens qui accouraient de l'intérieur du sépulcre.

Chapitre XI

Ambrosio ne se doutait pas des scènes effrayantes qui se passaient si près de lui. L'exécution de ses desseins sur Antonia absorbait toutes ses pensées. Antonia avait bu le narcotique, elle était enterrée dans les caveaux de Sainte-Claire, et entièrement à sa disposition. Matilda qui connaissait bien la nature et les effets du breuvage soporifique, avait calculé qu'il ne cesserait d'opérer qu'à 1:00 du matin. Il attendait ce moment avec impatience. La fête de Sainte-Claire lui fournissait une occasion favorable de consommer son crime car les moines et les nonnes seraient à la procession. Sûr de ne pas être découvert, il ne reculait pas devant l'idée d'employer la violence. Les moines quittèrent le couvent à minuit. Matilda était parmi les chantres. Ambrosio fut libre de suivre ses inclinations. Il se rendit au cimetière et fut rapidement devant les caveaux. Guidé par sa lampe, il s'enfonça dans les longs passages dont Matilda lui avait enseigné les détours et parvint au caveau particulier qui contenait Antonia. Il descendit dans le souterrain et s'approcha de la tombe d'Antonia. La belle endormie était à côté de trois cadavres décomposés. Il songea à Elvira et au crime horrible dont il était coupable mais cela ne servit qu'à le raffermir dans sa résolution de détruire l'honneur d'Antonia. Il parla à Antonia et lui dit qu'avant le point du jour, elle serait à lui. Il l'emporta. L'ardeur naturelle de ses désirs s'était accrue par une longue abstinence car depuis qu'il avait abdiqué tout droit à son amour, Matilda l'avait exilé pour toujours de ses bras. Sa concupiscence allait jusqu'à la folie. De son amour pour Antonia, il ne restait que des éléments grossiers. Antonia se réveilla. Ambrosio la serra avec transport contre lui et imprima un long baiser sur ses lèvres. Alors, Antonia se leva précipitamment et jeta autour d'elle un regard éperdu. Elle demanda au prieur où elle était. Elle voulait savoir comment elle était arrivée dans ce lieu. Ambrosio la calma et lui commanda de se fier à sa protection. Elle lui demanda de l'épargner. Il couvrit Antonia de baiser. Malgré toute son ignorance, Antonia comprit le danger. Elle s'arracha aux bras du prieur et s'enferma dans son linceul. Elle voulait revenir chez elle. Ambrosio la força à s'asseoir près de lui et lui expliqua que toute résistance était inutile. Il lui dit que tout le monde la croyait morte. Il la possédait et elle était entièrement son pouvoir. Mais elle essaya d'échapper à son étreinte. Elle appelait au secours à grands cris. Ambrosio étouffa ses cris sous les baisers et se rendit peu à peu maître d'Antonia. Il ne quitta sa proie que lorsqu'il eut consommé son forfait et le déshonneur d'Antonia. À peine eût-il accompli son dessein qu'il eut horreur de lui-même et des moyens qu'il avait employés. Une voix secrète lui disait combien était bas et inhumain le crime qu'il venait de commettre. L'infortuné s'était évanoui avant que son déshonneur fut consommé et ne revint à la vie que pour sentir son malheur. Accablée de chagrin, elle se leva avec difficulté et se disposa à quitter le caveau. Ambrosio la rattrapa et la repoussa violemment dans le caveau.

Elle lui demanda à rentrer chez elle pour pleurer en liberté sans honte et sa misère. Il refusa car il avait peur qu'elle raconte à Madrid et qu'il était un scélérat. Il l'accusa d'être responsable des crimes qu'il avait commis à cause de sa beauté. Antonia implora sa grâce. Mais il la jeta à terre. Ambrosio aurait bien voulu effacer de sa mémoire la scène qui venait de se passer. Sa compassion pour Antonia augmentait. Mais il sentait que si elle reparaissait dans le monde, le forfait qu'il avait commis serait révélé et sa punition inévitable. Quant à Antonia, elle ne pouvait présumer de s'établir avantageusement car elle serait marquée d'infamie et condamnée au chagrin et à la solitude pour le reste de son existence. Ambrosio se décida à laisser Antonia passer pour morte et à la retenir captive dans cette sombre prison. C'était le seul moyen d'empêcher Antonia de le perdre en publiant sa propre honte.

Ambrosio releva Antonia de terre et essaya de la consoler d'un malheur qui ne pouvait plus se réparer. Mais lorsqu'il lui annonça qu'elle serait retenue dans le caveau, elle se réveilla soudain de son insensibilité. Cette idée était trop terrible pour la supporter et triompha même de l'horreur d'Antonia pour le moine. Elle promit de cacher au monde les outrages qu'elle avait subis si Ambrosio la libérait. Ambrosio hésita. À ce moment-là, Matilda accourut pleine de trouble et d'effroi. Antonia poussa un cri de joie espérant être secourue. Mais le novice supposé n'exprima pas la moindre surprise de trouver une femme seule avec le prieur. Matilda révéla Ambrosio que le couvent était en feu et que la populace se révoltait contre les religieux. Les moines recherchaient Ambrosio et son absence excitait partout de l'étonnement et le désespoir. Ambrosio pensait qu'il suffisait de retourner dans sa cellule mais Matilda lui expliqua que Lorenzo et plusieurs officiers de l'Inquisition parcouraient le caveau et occupaient chaque passage. Matilda conseilla à Ambrosio de rester caché dans le caveau. Elle voulut assassiner Antonia pour que ces cris n'attirent pas Lorenzo. Ambrosio l'en empêcha. Alors Matilda répudia son alliance avec le moine. Elle lui dit que celui qui tremblait de commettre un crime si insignifiant ne méritait pas sa protection. Pendant ce temps, Antonia se précipita vers la sortie en direction des voix qu'elle entendait. Ambrosio se lance à sa poursuite. Elle appela au secours. Ambrosio plongea deux fois dans le sein d'Antonia le poignard que Matilda lui avait donné. Craignant d'être découvert, Ambrosio abandonna sa victime et s'enfuit au caveau où il avait laissé Matilda.

Don Ramirez arriva le premier est perçu partir une femme gagnée 200 et un homme qui s'enfuyait. Il le poursuivit avec les archers. Lorenzo et les autres archers soulevèrent Antonia qui s'était évanouie mais donna des signes de vie. Lorenzo la prit dans ses bras. Antonio sentait que ses blessures étaient mortelles et le peu d'instants qui lui restaient furent des instants de bonheur. Elle comprit qu'il l'aimait. Elle lui dit que si elle n'avait pas été souillée, elle aurait pu déplorer la perte de sa vie mais, déshonorée et vouée à l'opprobre, la mort pour elle était un bonheur. Elle n'aurait pu épouser Lorenzo et elle se serait résignée à mourir sans un soupir de regret. Elle lui déclara qu'il était le seul au monde qu'elle fût affligée de quitter. L'horloge du couvent sonna l'heure. Elle joignit les mains et tomba morte. Lorenzo était désespéré. Il se laissa emmener hors du caveau et transporter au palais de Medina. Beaucoup de temps s'écoula avant que la retraite d'Ambrosio fut découverte. Mais les archers découvrirent la porte du caveau qui avait été artistement dissimulée. Ils la forcèrent et entrèrent dans le caveau au grand effroi d'Ambrosio et de Matilda. Quand les archers comprirent qu'Ambrosio avait tué Antonia, ils purent à peine se persuader que ce qu'ils voyaient n'était pas une vision. Les deux coupables furent conduits dans les prisons de l'Inquisition. Don Ramirez pris soin que la populace restât dans l'ignorance des forfaits et de la profession des prisonniers. L'ordre et la tranquillité se rétablirent dans Madrid.

Virginia continua de s'occuper d'Inès. Inès réussie à triompher de la maladie. Quand elle raconta son histoire Virginia, cette dernière fut ravie d'apprendre qu’elle était la soeur de Lorenzo. Inès tenta tout pour convaincre Virginia de quitter le voile. Elle réussit en aiguisant les sentiments que Virginia avait pour Lorenzo. Inès ne pouvait pas souhaiter pour son frère un parti plus avantageux car Virginia était héritière de la famille Villa-Franca.

Le duc accepta que Virginia soit l'épouse de son neveu. Il fut donc convenu entre l'oncle et la nièce qu'Inès insinuerait cette idée à Lorenzo. Mais les malheureux événements qui eurent lieu dans l'intervalle l'empêchèrent d'exécuter son dessein. Le duc apprit que son neveu avait été affligé par la mort d’Antonia. Il tâcha de le consoler mais l'exhorta à résister à l'envahissement du désespoir.

Inès avait appris que Raimundo était malade. Mais elle triompha secrètement en songeant que sa maladie prouvait la sincérité de l'amour. Le duc se charge lui-même d'annoncer au malade le bonheur qui l'attendait. Dès qu'elle fut guérie, Inès accourut soigner son amant et il put surmonter les effets de sa maladie. Lorenzo n'était plus qu'une ombre après la mort d'Antonia. Rien ne pouvait le distraire. La société d'Inès était sa seule consolation. Le duc avait déclaré au marquis ses désirs au sujet de Virginia. Lorenzo accepta d'épouser Virginia. Peu à peu, Lorenzo recouvra ses forces. Il demanda à Inès comment elle avait pu survivre au poison que Sainte Ursule lui avait vu boire. Inès lui raconta que quand elle était revenue à la vie, son âme était encore sous l'impression des terribles idées que lui avait insufflées l'abbesse. Quand elle se réveilla elle se trouvait prisonnière dans le tombeau. Elle était couverte d'un drap et on lui avait laissé un petit crucifix et un rosaire. Près d’elle se trouvait le cadavre d'une nonne qu'Inès avait reconnue. Elle puisse échapper du tombeau il se retrouva dans un caveau assez spacieux. Il se retrouva près de la statue de Sainte clair. Inès réalisa que l'abbesse s'était trompée sur la nature de la liqueur qu'elle elle l’avait forcée à boire. Au lieu de poison elle lui avait administré un puissant narcotique. Alors elle comprit que sa destinée était de périr de faim. Elle en fut terrifiée car elle était enceinte. Elle ne réussit pas à s'échapper. Alors qu'elle pensait mourir de faim, Inès vit un panier sur une tombe voisine. Le panier contenait du pain et une bouteille d'eau. Elle se demanda pourquoi on la retenait dans ce lugubre caveau et de qui elle était redevable des provisions placées à sa portée. Inès pensait qu'une des religieuses avait pris parti pour elle et avait réussi à substituer un narcotique au poison et qu'elle lui avait apporté de la nourriture en attendant de pouvoir effectuer sa délivrance. Mais un jour, l'abbesse et ses quatre complices arrivèrent. L'abbesse lui dit qu'elle ne désirait pas sa mort mais son repentir. Elle avait délibérément décidé de lui faire boire un narcotique. Son intention était de lui faire ressentir les tortures d'une conscience coupable, qui se voit surprise par la mort avant l'expiration de ses crimes. L'abbesse espérait que les angoisses d'Inès deviendraient pour elle un bien éternel. Tout Madrid croyait Inès morte. L'abbesse avait organisé une cérémonie de funérailles. L'abbesse annonça à Inès quelle serait prisonnière pour toujours. On lui apporterait des aliments mais non suffisamment pour satisfaire son appétit. Elle serait enchaînée dans un des cachots secrets sans autre consolation que la religion pour tout le reste de ses jours.

Inès demanda à l'abbesse d'épargner son enfant à naître. L'abbesse refusa car il considérait l'enfant comme une créature conçue dans un péché monstrueux. Elle voulait le sacrifier car elle le considérait comme un être engendré dans le parjure qui ne pouvait manquer d'être un prodige de vice. Elle espérait même que le bébé meurt rapidement pour qu'Inès ne tire pas de consolation du prix de son iniquité.

Ce discours inhumain fut plus que le corps d'Inès ne put supporter et elle s'évanouit.

Chaque matin, Inès espérait quelque allégement à ses souffrances et chaque matin ses espérances étaient déçues. Elle finit par se résigner à sa destinée et n'attendit la liberté que comme compagne de la mort.

Cette torture avança le terme de sa grossesse. Elle fut délivrée de son déplorable fardeau dans la solitude et la misère. Inès ne pouvait que le baigner de ses larmes, le réchauffer dans son sein et prier pour son salut. Mais le manque de soins convenables, l'ignorance de ses devoirs de mer, le froid perçant du cachot et l'air malsain que respiraient ses poumons terminèrent la courte et pénible existence de son pauvre petit.

Il mourut peu d'heures après sa naissance. Inès assista à sa mort dans des angoisses impossibles à décrire.

Camilla venait régulièrement dans la prison d'Inès toutes les 24 heures lui apporter de la nourriture. Elle fut émue en voyant le bébé mort. Elle voulut enterrer le bébé mais Inès refusa. Inès continua de bercer son enfant en putréfaction. Tout le temps de son emprisonnement fut occupé à retrouver les traits de son enfant sous la corruption livide qui les cachait.

Quand Inès fut délivrée, elle emporta son enfant dans ses bras. Elle n'accepta de l'enterrer qu'avec les représentations de ces tendres amis la marquise et Virginia. Tous les jours Camilla avaient tenté de la consoler en l’encourageant à supporter avec patience son infortune temporaire et à s'engager à tirer sa consolation de la religion. Les nonnes obéirent aveuglement à l'abbesse car trop souvent la parole de la supérieure était un oracle pour les habitantes d'un couvent. Et elles suivirent ses injonctions à la lettre et furent pleinement convaincues que traiter Inès avec douceur ou montrer la moindre pitié pour ses maux serait le vrai moyen de lui ôter toute chance de salut.

Camilla fut chargée par l'abbesse de traités Inès avec dureté. Elle tâchait fréquemment de lui prouver la justice de son châtiment et l'énormité de son forfait. Parfois, elle la menaçait de la damnation éternelle.

Une seule fois, l'abbesse vint voir Inès dans son cachot. C'était pour l'accabler de reproches. Elle contempla même sans émotion le bébé mort. Camilla tomba malade. L'abbesse et les autres nonnes avaient complètement abandonné Inès. Inès pensait que les nonnes l'avaient oubliée ou que l'abbesse leur avait ordonné de la laisser périr. Inès était résignée à son sort et attendait l'instant de sa mort quand Lorenzo vint la sauver.

La bulle du pape avait pleinement relevé Inès de ses engagements religieux et le mariage fut donc célébré avec le marquis. Inès partit avec Raimundo pour le château qu'il avait en Andalousie. Inès récompensa Sainte Ursule en la faisant nommer surintendante des dames de charité. Flora fut récompensée de sa fidélité en recevant les moyens de s'embarquer pour Cuba où elle arriva en sûreté, comblée des présents de Raimundo et de Lorenzo.

Lorenzo visait toujours dans le souvenir d'Antonia. Mais quand le duc proposa une alliance avec Virginia, son neveu n'en rejeta pas l'offre. Virginia devint sa femme et ne lui donna jamais sujet de regretter son choix. L'image d'Antonia s'effaça peu à peu et Virginia devint seule maîtresse de ce coeur qu'elle méritait bien de posséder sans partage.

Le reste de leur jour, Raimondo et Inès, Lorenzo et Virginia furent aussi heureux qu'il est donné de l'être aux mortelles nés pour être la proie des malheurs et le jouet des mécomptes.

Chapitre XII

Le lendemain de la mort d'Antonia, tout Madrid fut dans l'étonnement et la consternation. Un archer, témoin de l'aventure, avait indiscrètement raconté les détails du meurtre. Le crime d'Ambrosio fut donc ainsi révélé. Les partisans du prieur l'abandonnèrent. Plus personne ne doutait de sa culpabilité. Ambrosio était en proie aux tortures d'une conscience criminelle et aux terreurs du châtiment suspendu sur sa tête.

Peu de semaines auparavant, il était pur et vertueux, recherché par les gens les plus sages et les plus distingués de Madrid ; il se voyait désormais souillé des forfaits les plus élaborés, les plus monstrueux et l'objet de l'exécration générale. Ambrosio fut jugé par le grand inquisiteur. Le procès d'Ambrosio avait été accéléré à cause d'un solennel autodafé qui devait avoir lieu à quelques jours de là et dans lequel les inquisiteurs avaient l'intention de faire jouer un rôle à ce prévenu remarquable.

Ambrosio fut accusé de viol, de meurtre et de sorcellerie. Matilda fut également accusée de sorcellerie. Elle avait été arrêtée comme complice de l'assassinat d'Antonia. Ramirez avait trouvé dans la cellule du moine le miroir étincelant que Matilda avait laissé chez lui et qui comportait d'étranges figures. Le grand inquisiteur avait pris une petite croix d'or et la déposa sur le miroir qui se brisa en 1000 morceaux. L'inquisition supposa que l'ancienne influence du moine sur l'esprit du peuple était due entièrement à des sortilèges.

Le moine protesta de son innocence et Matilda suivie son exemple. Le moine fut torturé. Il eut assez d'énergie pour persister dans son désaveu.

L'inquisition redoubla ses angoisses et en ne le laissa que lorsque, s'étant trouvée mal de douleur, l'insensibilité l'eut soustrait aux mains de ses bourreaux.

Matilda ne résista pas à la torture, tomba à genoux et avoua son commerce avec les esprits infernaux. Elle témoigna avoir vu l'assassinat d'Antonia par le moine.

Elle s'accusa du crime de sorcellerie et déclara qu'Ambrosio en était parfaitement innocent.

Matilda fut condamnée à expier son crime dans le feu au prochain autodafé.

Ambrosio, perdu dans un labyrinthe de terreurs, aurait bien voulu se réfugier dans les ténèbres de l'athéisme pour pouvoir nier l'immortalité de l'âme et se persuader que ses yeux une fois fermée ne se rouvriraient plus. Il s'affligea de la punition et non du crime. Dans son sommeil, il se trouva dans des royaumes sulfureux et dans des cavernes brûlantes, entouré de démons chargés d'être ses bourreaux. Il vit les fantômes d'Elvira et de sa fille qui lui reprochaient leur mort. Elles demandaient aux démons de lui infliger des tourments d'une cruauté encore plus raffinée.

Il vit Matilda qui avait quitté son costume religieux et portait un habit de femme à la fois élégant et splendide. Il lui demanda comment elle avait fait pour entrer dans sa cellule et elle lui répondit qu'elle avait vendu son âme pour être libre et échapper à toutes les mortifications de la honte et de l'infamie. Elle lui dit qu'il était condamné à la perdition éternelle et qu'il n'y aurait pour lui qu'un gouffre de flammes dévorantes. Elle lui proposa de fuir la vengeance divine. Il pourrait jouir du présent et oublier l'avenir qui se cachait derrière. Mais il refusa. Alors annuler sa un livre qui lui recommanda de lire à rebours les quatre premières lignes de la septième page. Alors, l'esprit qu'il avait déjà vu apparaîtrait à l'instant. Puis il fut sommé de paraître devant le grand inquisiteur. On lui demanda de nouveau s'il voulait avouer. Il répondit qu'il n'avait pas commis de crimes. Mais quand il fut menacé de torture, il fit une ample confession. Interrogé sur la fuite de Matilda, il révéla qu'elle s'était vendue à Satan et qu'elle était redevable de son évasion à la sorcellerie. La menace de la torture le força de se déclarer sorcier et hérétique et tout ce qu'il plût aux inquisiteurs de lui attribuer. Sa sentence fut immédiatement prononcée. Il fut condamné à l'autodafé qui devait se célébrer à minuit le soir même. Ainsi, l'exécution ferait un plus grand effet sur l'esprit du peuple.

Dans son cachot, Ambrosio envisagea le lendemain avec désespoir et ses terreurs redoublèrent à l'approche de minuit. Il brûla d'essayer le charme que Matilda lui avait proposé même s'il en craignait les suites. Il finit par céder à la tentation. Il tourna la septième page et commença à la lire à haute voix. Elles étaient écrites dans une langue dont la signification lui était totalement inconnue. On entendit un grand coup de tonnerre et la prison fut ébranlée jusque dans ses fondements, un éclair brilla dans le cachot. Lucifer reparut devant lui. Il se montra dans toute sa laideur. Ses mains et ses pieds étaient armés de longues griffes. Ses yeux étincelaient d'une fureur qui aurait frappé d'épouvante le coeur le plus brave. Il tenait un rouleau de parchemin et une plume de fer. Épouvanté, Ambrosio resta à contempler le démon. Lucifer demanda pourquoi il avait été appelé. Ambrosio lui demanda de l'emporter loin de son cachot. Alors Lucifer lui demanda s'il était prêt à vendre son âme. Ambrosio essaya de négocier la vente de son âme pour mille ans  au lieu de l'éternité. Lucifer refusa. Il lui répondit que son sort était déjà fixé et qu'il était déjà marqué comme appartenant au diable dans le livre du destin. Ambrosio refusa de le croire car il ne voulait pas désespérer du pardon. Lucifer excita si puissamment les craintes et le désespoir d'Ambrosio qu'il le décida à recevoir le parchemin. Alors, Lucifer prit la plume de fer et piqua une veine de la main gauche d'Ambrosio. Mais Ambrosio refusa de signer. Le démon s'enfuit en proférant des blasphèmes. Le moine se réjouit d'avoir résisté aux artifices du séducteur et d'avoir triomphé de l'ennemi du genre humain. Mais quand l'heure du supplice approcha, son effroi se réveilla dans son coeur. Alors il fit appel à nouveau au démon et il signa le parchemin. Aussitôt le démon saisit un des bras d'Ambrosio et l'emporta dans les airs.

Les geôliers en découvrant le cachot évidé comprirent, par l'odeur du soufre, comment Ambrosio avait réussi à se libérer. Le bruit qu'un sorcier avait été emporté par le diable courut bientôt dans Madrid.  Ambrosio fut bientôt aussi oublié que s'il n'avait jamais existé. Quoi que soustrait à l'inquisition, Ambrosio était insensible aux douceurs de la liberté. Le pacte qui le tenait pesait cruellement sur son esprit. Lucifer avait emporté Ambrosio au bord du précipice le plus escarpé de la Sierra Morena. Le moine demanda à être près de Matilda. Alors Lucifer lui révéla ses crimes : Ambrosio avait versé le sang de deux innocentes : Elvira qui était sa mère et Antonia qui était sa soeur. Ambrosio était donc à la fois parricide et incestueux. C'est Lucifer qui avait mis Matilda sur le chemin du moine et c'est lui encore qui lui avait procuré un accès dans la chambre d'Antonia. C'est Lucifer qui lui avait donné le poignard ayant servi à assassiner Antonia. C'est le diable qui avait averti Elvira des desseins d'Ambrosio. Enfin, Lucifer apprit à Ambrosio que s'il avait résisté une minute de plus, il aurait sauvé son corps et son âme car les geôliers étaient venus lui signifier sa grâce. Voyant Ambrosio tomber à genoux et lever les mains au ciel, le démon s'enleva avec lui de dessus le rocher. Alors il lâcha sa victime et le moine tomba. Il fut broyé et déchiré. Les aigles du rocher mirent sa chair en lambeaux. Malgré cela, le criminel languit six misérables jours.

 

 

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28 août 2019

22/11/63 II

22/11/63 (Stephen King)

 

Jake Epping n'avait jamais eu « la larme facile ». Son ex-épouse pensait que son « gradient d'émotion était inexistant ». C'est la raison principale pour laquelle elle l’avait quitté. Il n'avait pas versé de larmes à l'enterrement de ses deux parents, tous les deux morts à deux ans d'intervalle. Son ex-épouse ne l'avait jamais vu pleurer. C'est ce qu'elle lui avait reproché avant de le quitter. Il n'avait pas pleuré pour lui dire au revoir. Il avait pleuré seulement une fois seul. En fait, il avait pleuré sans larmes. Il n'avait pas de blocage émotionnel. Il avait pleuré quand sa mère lui avait annoncé la mort de son petit colley. Il avait aussi pleuré quand le médecin de sa mère l'avait appelé pour lui expliquer ce qui s'était passé sur la plage quand sa mère avait eu une crise cardiaque. Il ne croyait pas que la capacité de se répandre en sanglots pratiquement sur commande soit un prérequis pour un mariage réussi.

Il n'avait jamais vu son père verser une larme et la plupart du temps sa mère était comme son père. Alors peut-être que cette histoire de ne pas avoir la larme facile était un truc génétique. Pourtant, il ne croyait pas avoir de blocage émotionnel.

Il se souvenait avoir pleuré une autre fois. C'était en lisant l'histoire du concierge du lycée de Lisbon Falls. Professeur, il avait donné comme sujet à ses élèves adultes « le jour qui a changé ma vie ». À cette époque-là, Christy, sa femme, était sortie depuis peu de sa cure de désintoxication. Quand il prit le devoir du concierge sur le dessus de la pile, il n'avait aucun pressentiment que sa petite vie allait en être changée. L'histoire était tellement horrible que Jake avait pleuré une fois arrivé au passage où le concierge avait rampé sous le lit avec le sang qui lui ruisselait dans les yeux.

Le concierge était peut-être un cran au-dessus de ce qu'on appelait autrefois les « attardés éducables ». Mais il avait une bonne raison de l'être. Une raison qui expliquait aussi sa boiterie. C'était déjà un miracle qu'il soit en vie. Le concierge était un homme vraiment gentil qui avait toujours le sourire aux lèvres et n'élevait jamais la voix avec les gamins. C'était un homme bon qui avec vécu l'enfer et travaillait maintenant avec humilité pour obtenir un diplôme d'études secondaires. Jake traça un grand A rouge en haut de la première page. Il avait tellement ému qu'il avait rajouté un + à côté du A.

Jake aurait préféré faire un blocage émotionnel, en fin de compte. Parce que tout ce qui avait suivi-toutes les choses terribles qui avaient suivi-avaient découlé de ces larmes.

 

Première partie : ligne de partage des eaux.

Chapitre 1.

1

Harry Dunnin avait été reçu avec mention. Il était vraiment seul alors Jake était heureux d'assister à la remise des diplômes dans le gymnase du lycée de Lisbon. Jake alla lui serrer la main. Harry lui sourit.

Harry n'avait jamais compté avoir un A+ de toute sa vie mais Jake lui dit qu'il avait mérité. Jake lui demanda ce qu'il comptait faire en tant que diplômés du second degré. Harry lui répondit qu'il comptait encadrer son diplôme et l'accrocher au mur de sa maison. Puis il se verserait un verre de vin en admirant son diplôme jusqu'à l'heure d'aller se coucher.

Jake lui proposa de manger un hamburger et des frites. Harry en fut enchanté et accepta. Ils allèrent chez Al qui leur offrit le repas en voyant la toge de diplômé repliée d'Harry. Al avait également pris une photo de Jake avec Harry. Il accrocha cette photo à ce qu'il appelait son mur des célébrités. C'étaient des célébrités locales.

2

Deux ans plus tard, le dernier jour de l'année scolaire, Jake lisait les dissertations de fin d'année de ses élèves du cours de poésie américaine. Harry était venu lui serrer la main. Harry prenait sa retraite et il voulait remercier encore une fois Jake. Harry espérait que Jake allait prendre soin de lui. Il lui avoua avoir encadré le A+ pour l'accrocher juste à côté de son diplôme. Jake pensait que la prose d'Harry était de l'art primitif mais supérieure à celle de ses élèves dont l'écriture était anémique. Jake pensait qu'Harry avait écrit en héros au moins une fois dans sa vie.

Jake reçut un appel d'Al. Al voulait le voir, c'était important. Jake avait envie d'embrasser Gloria, la secrétaire avant de partir. S'il avait su ce que l'avenir lui réservait, il serait certainement monté la voir. Mais évidemment, il l'ignorait. La vie prend des virages à 180°.

3

 

Sur sa caravane de fast-food, Al avait laissé une pancarte sur laquelle était écrit « fermé définitivement pour cause de maladie. Merci pour votre fidélité au fil des années et que Dieu vous bénisse ». Jake sentait les premières volutes de l'irréalité qui n'allait pas tarder à l’avaler.. Jake vit dès le premier coup d'oeil qu'Al était mortellement malade. Ses cheveux avaient blanchi en une nuit. Il avait perdu au moins 15 kg en une journée. Personne ne perd 15 ou 20 kg en moins d'une journée. C'est à ce moment-là que le brouillard d'irréalité avait avalé Jake tout entier.

Al ferma sa caravane après avoir fait entrer Jake.

4

Al avait un cancer du poumon. Même s'il avait fumé pendant 50 ans, personne n'attrape un cancer du poumon en une nuit. En réalité, Al avait commencé à tousser sept mois plus tôt. Mais on était en juin et Al prétendait qu'il avait commencé à tousser en mai. Al prétendit avoir été obligé de rentrer de vacances alors que Jake l'avait encore vu  la veille. Al lui demanda de regarder ce qui avait changé en lui. Jake remarqua qu'Al avait des rides qui n'étaient pas présentes la veille. Jake se souvenait avoir été présent au 57e anniversaire d'Al. Pourtant Al prétendait avoir maintenant 62 ans. De plus, Jake remarqua que les mains d'Al étaient constellées de taches brunes. Al prétendit avoir pris pas mal au cours des quatre dernières années mais Jake l'avait vu passer la majeure partie de ces quatre dernières années envoyer des hamburgers sous un éclairage fluorescent. Alors, Al emmena Jake dans sa réserve. Il voulait lui montrer quelque chose.

5

Dans la réserve d'Al, ça sentait le soufre. Al prétendit que cela venait de l'usine Worumbo mais elle était fermée depuis les années 80. Al demanda à Jake de lui donner son téléphone portable, son porte-monnaie et l'argent qu'il avait dans ses poches. Al ne voulut pas des clés car selon lui elles ne comptaient pas. Al ajouta une liasse de billets. Jake remarqua que dans la liasse il y avait un billet de cinq dollars qui avait l'air ancien. Puis, Al donna une pièce de 50 cents à Jake. Jake n'en avait pas vu depuis son enfance. Al annonça à Jake qu'il allait voir des gens : Carton Jaune, un poivrot inoffensif, le Front-Vert à qui il devrait parler. Il devrait donner la pièce de 50 cents à Front-Vert. Al conseilla à Jake de ne pas répondre aux questions de Front-Vert. Alors, Jake n'aurait plus qu'à traverser la voie ferrée il se retrouverait au carrefour de Main et Lisbon street. Après ça, le monde appartiendrait à Jake.

Al demanda à Jake de faire un pas en avant en baissant la tête et il obéit.

Chapitre 2.

1

Jake se retrouve immédiatement en haut d'un escalier. Il en fut très surpris mais le descendit. Derrière lui, Al lui conseilla de fermer les yeux. Jake obéit. Il sentit de la chaleur sur sa peau. Il sentit également le soufre. Il ouvrit les yeux. Il n'était plus dans la réserve d'Al. Il se retrouva dans une cour. Il se retourna mais le resto d'Al avait disparu.

2

Jake vit l'usine Worumbo à la place de la caravane d'Al. Il paniqua mais Al lui dit qu'il pourrait retourner sur ses pas grâce à l'escalier. L'escalier était devenu invisible mais on pouvait encore le toucher. Jake se demanda à quelle époque qu'il était.

3

Jake prit un papier dans sa poche évolue le poser sur la dernière marche de l'escalier mais le papier tomba. Il servirait toutefois à marquer l'emplacement de l'escalier. Jake ramassa un petit fragment de béton pour s'en servir de presse-papiers. Jake avança. Il rencontra un homme vêtu d'un vieux manteau noir. L'homme était d'une maigreur squelettique. C'était un ivrogne de la plus belle espèce. L'ivrogne portait un chapeau de feutre avec un ruban d'où dépassait une carton jaune. L'ivrogne demanda à Jake qui il était et ce qu'il faisait là. Jake l'envoya promener. Jake prit la direction du portail qui ouvrait sur une voie de chemin de fer. Il y avait un parking rempli de voitures cabossées et anciennes. L'ivrogne dit qu'il avait un carton jaune pour le Front-Vert et demanda un dollar à Jake. Jake lui donna la pièce de 50 cents. Jake franchit le portail.

4

La voiture la plus récente sur le parking datait de la fin des années 50. Jake se trouva devant la Kennebec Fruit Company qui semblait être une entreprise florissante et à la boîte jaune et vert décolorée avec une vitrine sale que Jake connaissait. Il fut surpris de découvrir que cette entreprise avait un jour vendu de vrais fruits. Jakevit un bus passer et les passagers fumaient à l'intérieur. Il entra et vit des journaux qui étaient datés du 9 septembre 1958.

5

Jake acheta le Globe et une bière. La bière était savoureuse. Ce monde révolu des années 50 dégageait une odeur pire que ce que Jake aurait imaginé mais il avait une saveur incomparable. Celui qui lui servit la bière était le père de Frank Anicetti, futur gérant de la boutique. Jake lutta contre l'envie de dire au patron que grâce au soda Moxie, son enseigne allait rester ouverte à l'angle de Main Street et de l'ancienne route de Lewiston longtemps après lui. Jake demanda à Anicetti ce qu'était un Front-Vert. Le fils d’Anicetti lui répondit que c'était le magasin d'alcool et spiritueux juste en face.

6

Jake était paniqué à cause de tout ce qu'il voyait. Les femmes portaient des robes à mi-mollet et des chapeaux à voilette, le goût de la bière était très différent de ce qu'il connaissait. Jake vit que le poivrot était dans le Front-Vert probablement pour dépenser la pièce de 50 cents qu'il lui avait donnée.

Jake retourna à l'escalier et Al saisit son bras.

7

Al demanda à Jake ce qu'il avait retiré de son expérience. Jake était ébranlé jusqu'au tréfonds de lui-même. Al avait découvert ce passage totalement par hasard moins d'un mois après s'être installé avec sa caravane. La première fois, il était carrément tombé dans l'escalier, comme Alice dans le terrier. Jake voulut savoir combien de temps son expérience avait duré. Al lui répondit que ça n'avait duré que deux minutes, c'était toujours deux minutes. Et quand on arrivait en bas de l'escalier, il était toujours 11:58 le matin du 9 septembre 1958. Al demanda à Jake où il était allé. Jake lui répondit qu'il avait bu une bière à la Kennebec. Al avait vécu la même chose, à chaque fois. C'était comme retourner voir sans arrêt le même film. Chaque fois, c'était la première fois. Et chaque personne rencontrée, vous rencontrait pour la première fois quel que soit le nombre de fois où vous étiez rencontrés avant.

Le seul qui semblait soupçonner qu'un truc était décalé, c'était Carton Jaune. Mais il était trop démoli par l'alcool pour comprendre ce qu'il ressentait. Al pensait pouvoir fixer Jake complètement cet après-midi mais il ne pouvait pas à cause de la maladie. Alors lui proposa de passer chez lui le soir. Jake compris pourquoi les remparts gardent Albert n'étaient pas chers. Il y avait une rumeur sur la provenance de sa viande. Les gens disaient que c'était de la viande de chat. En réalité, Al se fournissait en 1958 avec les tarifs de cette époque. Al achetait la même viande, à la même heure, au même boucher qui lui disait toujours la même chose. Al trouvait que la plupart des gens qu'il avait rencontrés à cette époque étaient vraiment gentils et il avait eu l'air un peu nostalgique.

8

Jake rentra chez lui. Il pensait faire une sieste mais il ne réussit pas à dormir. Il voulut corriger des copies mais en fut incapable. Alors il regarde à la télé et tomba sur un vieux film mais cela lui donna mal à la tête et il éteignit. Il ne réussit pas à manger non plus. Il repensa à Al servant année après année des hamburgers faits avec la même douzaine de livres de viande hachée. Ça ressemblait vraiment au miracle des pains et des poissons. Il prit sa voiture pour aller en face de la Kennebec et contempla la relique à la peinture écaillée qui avait été autrefois un commerce florissant. Là où se trouvait le magasin d'alcools en 1958, il y avait à présent un joli bâtiment en briques qui abritait une succursale de la Key Bank. Pourtant le passé lui semblait très proche en cet instant. C'était comme si 1958 était encore là, à peine dissimulé sous une mince pellicule d'années intermédiaires. Il devinait qu’Al voulait lui faire faire quelque chose que lui-même ne pouvait plus faire empêché par sa maladie. Albert avait dit qu'il y était resté pendant quatre ans mais que quatre ans, c'était pas suffisant.

Jake se demanda s'il était prêt à passer quatre ans là-bas pour revenir deux minutes plus tard… Quatre ans de sa vie, c'était trop lui demander.

Il rentra chez lui et écouta une radio spécialisée dans les musiques des années 60. Il trouva que ça avait un son neuf. Il n'avait pas envie de vivre plusieurs années dans le passé mais il avait envie d'y retourner. Et il avait envie d'une autre bière racinette.

Chapitre 3

1

Jake alla chez Al. Le sommeil et les médicaments lui avaient fait du bien. Les médecins ne lui avaient laissé aucun espoir. Il apprit à Jake que son restaurant disparaîtrait car il ne faisait que louer l'emplacement et son bail arrivait à échéance.

2

Jake demanda à Albert ce qui arriverait à la brèche vers le passé si sa caravane était enlevée et qu'on construisait un magasin la place. Al pensait que la brèche disparaîtrait. Jake pensait qu'Albert avait probablement raison. Il pensa au gouvernement fédéral découvrant qu'il pouvait envoyer des troupes d'opérations spéciales dans le passé pour y changer ce que bon lui semblerait. Les allumés qui nous procuraient tous ces gadgets amusants tels qu'armes biologiques et bombes téléguidées étaient les derniers que Jake voulait voir exporter leurs programmes variés dans l'histoire vivante, sans défense.

À cet instant, Jake comprit ce qu'Al attendait de lui. Et il refusa. Alors Al lui confia la seule raison qu'il avait de ne pas prendre tout son stock de petites pilules roses en une seule fois.

3

Al employait une métaphore pour convaincre Jake de son projet. Il parla de ligne de partage des eaux. La ligne de partage des eaux, c'est une zone, généralement en montagne ou en forêt, à partir de laquelle les eaux de source se déversent dans différents fleuves qui coulent sur des versants différents. Pour Al, l'histoire aussi était un fleuve. Parfois, les événements qui changent l'histoire s'étendent sur une longue période-comme de longues pluies soutenues sur un bassin hydrographique qui peuvent faire sortir un fleuve de son lit. Dans l'histoire aussi, il y a des crues soudaines. Comme le 11 septembre 2001 ou la victoire de George Bush sur Al Gore en 2000. Jake pensait qu’Al ne pouvait pas comparer une élection nationale avec une crue soudaine. Al répondit que c'était l'élection était un phénomène unique et qu'en retournant à l'automne 2000 pour dépenser 200 000 $ en faveur d'Al Gore, on pouvait changer l'ordre des choses. Avoir une connaissance anticipée de l'issue des événements était un atout pour se dépatouiller de n'importe quelle difficulté. L'argent n'était donc pas un problème.

L'écart des votes avait été de 600 voix en Floride. Avec 200 000 $, on pouvait acheter les gens pour faire pencher la balance. Quand il s'agit du fleuve de l'histoire, les lignes de partage des eaux les plus susceptibles d'entraîner des changements sont les assassinats. Al évoqua l'exemple de l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche assassiné par Gavrilo Princip. Il parla également de Claus von Stauffenberg qui échoua dans son projet d'assassinat d'Hitler en 1944. Alors, Al dit que pour l'archiduc ou Adolf Hitler, on ne pouvait rien faire. Ils étaient hors de notre portée. Car la brèche s'ouvrait en 1958. Pour le 11 septembre 2001, si Jake voulait empêcher cette ligne de partage des eaux, il devrait attendre 43 ans. Il aurait alors pas loin de 80 ans. Jake devina qu'Al projetait d'aller à Dallas en 1963. Al le lui confirma. Alors, Al dit à Jake qu'il n'était pas malade, lui, et qu'il pouvait empêcher l'assassinat de Kennedy.

Ainsi, Jake pouvait changer le cours de l'histoire et John Kennedy pourrait vivre.

4

Jake en divorçant était devenu un homme libre. Il n'avait pas d'enfant. Il ne trouvait pas son boulot excitant. Faire le tour du Canada en stop avec un copain après sa dernière année d'université était ce qui avait le plus ressembler à une aventure pour lui. Et là, tout d'un coup, on lui offrait la chance de devenir un acteur majeur non seulement de l'histoire américaine mais de l'histoire du monde. Il voulait être convaincu mais il avait peur aussi.

Al lui dit que s'il échouait il pourrait toujours revenir au 9 septembre 1958 pour tout annuler. Puisque chaque voyage était le premier voyage. Jake voulut savoir ce qui se passerait si les changements étaient si radicaux que son petit resto ne serait même plus là pour l'accueillir. Al répondit qu'alors Jake serait coincé dans le passé. Mais en tant que professeur d'anglais, il disposerait toujours d'une compétence monnayable. De plus, en connaissant l'avenir il pourrait gagner de l'argent avec les paris sportifs. C'est ce qu'avait fait Al tout en restant prudent pour ne pas attirer l'attention des bookmakers. De plus, Al ne pensait pas que le resto disparaîtrait car il avait toujours été là pour lui alors qu'il avait changé beaucoup de choses. Al mentionna l'effet papillon. L'idée que de petits événements pouvaient avoir de grandes ramifications. Si Jake sauvait la vie de John Kennedy, il y avait peu de chances que Robert Kennedy se présente à la présidence en 1968. Le pays n'était pas prêt à remplacer un Kennedy par un autre. De plus, si Jake sauvait la vie de John Kennedy, il y avait peu de chances que Robert Kennedy soit toujours à l'hôtel Ambassador le 5 juin 1968. De même, Martin Luther King serait-il toujours à Memphis en avril 1968 ? Dès lors les émeutes raciales qui avaient suivi sa mort n'auraient pas lieu.

Al savait que Jake savait peu de choses sur la guerre civile qui avait déchiré les États-Unis après l'assassinat de Kennedy à Dallas. Il se doutait que son ami ne saurait pas répondre à la question qui Lee Oswald avait tenté d'assassiner quelques mois seulement avant de prendre Kennedy pour cible. Parce que d'une façon ou d'une autre, tout ça était tombé dans l'oubli.

La guerre du Vietnam avait Lyndon Johnson pour origine. Kennedy aurait peut-être changé d'avis sur le Vietnam. Johnson et Nixon en avaient été incapables. Mais Jake avait peur de ne pas pouvoir revenir s'il partait. Et dans ce cas il ne saurait jamais ce qui avait été changé. Al le rassura en lui disant qu'il était jeune et que du moment qu'il ne se faisait pas écraser par un taxi ou terrasser par une crise cardiaque, Jake devrait vivre assez longtemps pour savoir quelle tournure aurait pris les choses. Jake demanda à Al s'il avait beaucoup lu sur l'assassinat de Kennedy et sur Oswald. Al le lui confirma.

Pourtant, Jake lui demanda comment il pouvait être aussi sûr que c'était bien Oswald qui avait assassiné Kennedy. Mais Al était catégorique. Pour lui tout était l'oeuvre d'Oswald. Al avoua à Jake qu'il avait déjà rencontré Oswald. Il l’avait vu à Fort Worth. Il savait qu'Oswald détestait son frère Bobby.

Al avait vu Oswald de près et il suffisait de regarder son visage pour savoir qu'il se prenait pour un champion. Al s'était retenu de l'étrangler. Mais il n'aurait pas pu faire ça devant sa femme et son enfant. De plus, c'était en pleine rue et Al avec une aversion pour la prison d'État et pour la chaise électrique. Oswald l'avait dévisagé et lui avait demandé ce qu'il regardait. Quand Al lui avait répondu qu'il ne regardait rien du tout, Oswald lui avait demandé de s'occuper de ses fesses. Pour Al, Oswald n'était rien qu'un petit avorton qui brutalisait son épouse et attendait de se faire une place dans l'histoire.

Al n'avait jamais cru aux théories du complot sur l'assassinat de Kennedy. Elles avaient été inventées pour trouver du sens à cet assassinat. Jake lui demanda pourquoi il n'avait pas assassiné Oswald quand il avait su qu'il était malade. Al lui répondit que pour cela il aurait dû être sûr à 100 % de le tuer. Et à ce moment-là, comme Oswald avait dit qu'il était un bouc émissaire, Al voulait être sûr que c'était un mensonge. Al avait pris des notes et les donna à Jake. Il voulait qu'il les bûche comme une bête. Ses notes se trouvaient sur un gros carnet bleu. Dedans, il y avait l'emploi du temps d'Oswald ainsi que toutes les preuves accumulées contre lui. Al voulait que Jake arrête ce petit salaud en avril 1963, plus de six mois avant la venue de Kennedy à Dallas. Parce que c'est en avril que quelqu'un avait tenté d'assassiner le général Edwin Walker. Général qui avait été déposé en 1961 par Kennedy en personne. Ce général distribuait de la littérature ségrégationniste à ses troupes et leur ordonnait de lire ces saloperies. Al pensait qu’Oswald avait essayé de tuer Walker. Al aurait volontiers échangé Walker contre Kennedy. Jake lui demanda si en confirmant la responsabilité d'Oswald dans la tentative d'assassinat contre le général Walker, il aurait éliminé les doutes qui lui restaient. Al le lui confirma.

5

Jake demanda à Al combien de temps il avait pour se décider. Il devait donner sa réponse avant le 1er juillet car après cette date le bail serait terminé. Al donna une clé à Jake. C'était celle de la caravane. Au cas où il aurait passé l'arme à gauche. Il dit à Jake que si un jour il avait désiré changer le monde, c'était sa chance. De sauver Kennedy. Son frère. Martin Luther King. D'empêcher les émeutes raciales. Empêcher le Vietnam, peut-être.

Albert avait encore choses à dire à Jake. Il devait lui parler de Carolyn Poulin et d’Andy Cullum.

6

Albert raconta à Jake qu'après avoir découvert l'entrée du terrier, il s'était contenté dans un premier temps de l'utiliser pour aller acheter des provisions, faire quelques paris chez un bookmaker et se constituer sa cagnotte de billets de 50 d'époque. Il prenait aussi les mardis et mercredis pour s'échapper vers le lac Sebago qui regorgeait de poissons savoureux. Le plus hallucinant dans tout ça, c'était de descendre cet escalier en pleine tempête de nord-est au mois de janvier et d'émerger en plein soleil de septembre. Quand le choc avait commencé à s'atténuer, Al s'était mis à réfléchir. Alors elle s'était demandée si on pouvait changer le passé. Il avait gravé avec son canif «Al T. 2007 » sur un arbre près de la cabane où il logeait. En revenant dans le présent, l'arbre était toujours là et les mots qu'il avait sculptés aussi.

À ce moment-là, il avait commencé à penser à l'effet papillon.

Le 15 novembre 1958, une fillette de 12 ans, Carolyn Poulin était allée à la chasse avec son père. Un chasseur, la confondant avec un cerf, lui tira dessus.

Carolyn avait pu terminer ses études. Elle était devenue expert-comptable. Malgré son handicap, elle était complètement autonome et en bonne forme physique. Alors, Al avait décidé de la sauver. En guise de test. Il était resté deux mois dans sa cabine du lac Sebago en disant au propriétaire qu'il venait de toucher un peu d'argent suite à la mort de son oncle. Le 15 novembre 1958, il s'occupa de  Cullum, le chasseur qui avait tiré sur Carolyn. Il était parti de sa cabane avec beaucoup d'avance mais malgré cela il eut affaire à une suite de malchances. Sa Chevrolet de location avait un pneu à plat et la roue de secours creva elle aussi. De plus, il fut obligé de donner un pourboire de 20 $ au mécano de service pour qu'il accepte de le dépanner. Après cela le pont qu'il devait traverser s'était effondré. Il dut emprunter un détour. Mais à ce moment-là, un arbre barrait la route et il dut s'arrêter pour le déplacer. Un homme s'arrêta et lui donna un coup de main. C'était Andy Cullum. Compte tenu de tous les ennuis qu’Al avait eus pour arriver à Durham, il pouvait à peine le croire. Après avoir déplacé l'arbre, Al fit semblant d'avoir une crise cardiaque et Cullum l'emmena à l'hôpital plutôt que d'aller chasser. Voilà pourquoi Carolyn n'avait jamais été blessée. Al avait donc réussi. Dès qu'il fut revenu de ce voyage, Al alla vérifier à la bibliothèque municipale pour rechercher l'article sur la remise des diplômes de l'année 1965. Avant, il y avait une photo de Carolyn  pour l'illustrer. Après, il y avait toujours un article sur la remise des diplômes mais cette fois la photo qui l'illustrait était celle d'un garçon car Carolyn avait eu son diplôme en 1964, l'année où elle aurait dû l'obtenir si elle n'avait pas été occupée à se remettre d'une blessure à la colonne vertébrale. Après quoi, Carolyn avait obtenu un doctorat. Il était donc possible de changer le passé mais ce n'était pas aussi facile qu'on pouvait le penser.

Al pensait que quelque chose ne voulait pas que le passé soit changé. Il fallait donc prendre en compte la résistance. Il demanda à Jake de regarder dans le carnet bleu. Dedans, il y avait l'article de 1965 avec le passé inchangé de Carolyn. Jake ne comprenait pas pourquoi. Albert lui expliqua que chaque nouveau passage dans la brèche était une remise à zéro. Tout ce qu'Albert avait fait pour sauver Carolyn avait effacé quand il était retourné voir Oswald. Alors Albert était revenu sauver Carolyn. Mais quand Jake était allé dans le passé, tout avait été effacé. Quand Jake était allé s'offrir une bière racinette, il avait aussi remis Carolyn Poulin en fauteuil roulant.

Chapitre 4.

Jake laissa Al se coucher. Al lui conseilla de lire le carnet bleu et de revenir le lendemain pour en parler. En regardant le drapeau du Texas qu'Al arborait devant sa maison, Jake pensait que c'est le Texas qui allait lui chercher des crosses, vu les difficultés qu'Al avait connues en voulant sauver la vie de Carolyn.

2

En rentrant chez lui, Jake pensa à nouveau à Carolyn. Il avait paralysé cette fille. Il l'avait remise dans un fauteuil roulant. Il se demanda si sauver la vie de Kennedy pouvait vraiment améliorer les choses. Il n'y avait aucune garantie.

3

Jake était en vacances mais il se sentait triste. Et pas seulement parce qu'il avait une décision difficile à prendre. Il avait révélé qu'il était dans la salle des profs en train de lire les devoirs de sa classe d'adultes. Sa femme venait juste de sortir de cure de désintoxication. Il espérait quelle serait la maison quand il se rentrerait. Dans son rêve, il avait placé le devoir d’Harry au sommet de la pile et commencée à le lire.

Jake avait pris l'habitude de photocopier les meilleurs devoirs de ses élèves. Alors il chercha le devoir d’Harry. Il commença à le lire.

4

Jake relut le devoir d'Harry. Il racontait une histoire horrible qui était arrivée à sa famille. Son père alcoolique avait tué sa mère, sa soeur et son frère, le soir d'Halloween 1958. Harry avait survécu parce que pendant que son père commettait ses crimes, Harry était aux toilettes.

5

Jake appela Al à 6:00 du matin. Al était déjà réveillé. Jake voulait lui montrer le devoir d'Harry. Al lui demanda s'il avait pris sa décision. Jake répondit qu'il devait encore une fois faire un voyage dans le passé avant de se décider.

6

Al lut devoir d'Harry deux fois. Il en fut estomaqué. Jake lui avoua qu'il avait pleuré quand il l'avait lu la première fois. Quand Harry était sorti des toilettes, il avait menacé son père avec une carabine à air comprimé, une carabine qui ne pouvait pas-de balles. Mais son père continua d'avancer vers lui avec son marteau. Alors Harry se réfugia dans sa chambre. Son père le rattrapa et lui donna un coup de marteau sur la tête. Harry fut grièvement blessé mais survécut. Un voisin arriva et découvrit le carnage. Il eut la présence d'esprit de se saisir de la pelle à cendres à côté de la cuisinière et assomma le père d'Harry. Al remarqua la date de ce drame. Il ne pouvait pas croire que c'était une coïncidence. Pour Jake ils avaient affaire à une autre ligne de partage des eaux.

Harry n'avait pas pu réussir ses études car il avait mis du temps à se remettre du drame. Pour Al c'était vraiment un gâchis.

Jake savait maintenant qu'il pouvait améliorer la vie d'Harry. Mais pour lui ce n'était pas vraiment la question. Carolyn n'avait jamais été un très bon sujet de test car Al lui avait seulement sauvé les jambes. Ce qu'Al avait fait avec Carolyn c'était un peu comme si un chirurgien guérissait un appendice infecté au lieu de le retirer. Super pour l'appendice, mais même sain, il n'aurait jamais aucune fonction vitale. Pour Jake la famille d'Harry semblait faire un meilleur sujet de test parce qu'au lieu d'une seule fillette paralysée, ils avaient ici quatre personnes assassinées et une cinquième mutilée à vie. Quelqu'un qu'ils connaissaient en plus.

Jake voulait se procurer un meilleur exemple de ce qui peut arriver quand on intervient sur une ligne de partage des eaux. Il avait besoin de vérifier ça avant d'aller interférer avec un événement aussi important que l'assassinat de Kennedy.

Al comprenait.

7

Albert de fer-blanc

Jake. Il l’ouvrit avec une clé qu'il portait autour du cou. Dedans, il y avait une grosse enveloppe en papier kraft. Elle contenait un gros tas de billets. Jake remarqua un billet de 20 $ avec le visage de Grover Cleveland. C'était l'argent qu’Al avait gagné avec ses paris. Il y avait aussi une partie de ses économies. Il avait travaillé comme cuisinier entre les années 1958 et 1962 exactement comme au temps présent. Dans la boîte, il y avait 9000 $. Ça équivalait à 60 000 $ d'aujourd'hui. Dans la boîte, il y avait une carte de sécurité sociale au nom de Georges T. Amberson. Al demanda à Jake de signer cette carte. Dans la boîte il y avait aussi un permis de conduire de l'État du Maine toujours au nom d'Amberson. Ce serait donc l'identité de Jake dans le passé. Il serait né le 22 avril 1923. Albert donna à Jake une carte de fidélité de chez Hertz, une carte d'abonné au gaz de ville, une carte du Diners club et une carte American Express. Al suggéra à Jake d'ouvrir un compte mais de ne pas y déposer plus que 1000 $. Il fallait qu'il garde le plus possible d'argent en espèces et à portée de main. Au cas où il devrait revenir en toute hâte. Les cartes de crédit, c'était seulement des preuves d'identité supplémentaire. En effet, lors du voyage de Jake en 1958, les comptes réels liés à ces cartes avaient été effacés. Al offrit à Jake une feuille de papier sur laquelle se trouvait les résultats sportifs 1958-1963 il fallait que Jake fasse très attention à cette feuille pour qu'elle ne tombe pas en de mauvaises mains. Enfin, Albert offrit à Jake une sacoche car en 1963, les sacs à dos n'étaient utilisés que par les boy-scouts.

Jake demanda ce qu'il devrait faire si on lui demandait comment il gagnait sa vie. Albert lui conseilla de répondre qu'il avait hérité de son vieil oncle, le temps pour lui d'écrire un livre. Mais Jake avait peur et il demanda à Al de l'accompagner jusqu'à la caravane pour son deuxième voyage.

8

Al accompagna Jake jusqu'à la caravane. Il lui promit de lui offrir un café à son retour si ça avait marché. Jake descendit l'escalier.

Deuxième partie : le père du concierge.

Jake emprunta le même chemin que lors de son premier voyage. Carton Jaune le renversa presque en hurlant. Jake le repoussa. Il regretta son geste il lui dit qu'il ne voulait pas le pousser mais qu'il avait eu peur. Alors Carton Jaune lui demanda qui il était. Jake répondit qu'il n'était personne d'important mais que son prénom était George. Carton Jaune le traita d'enculé et lui dit qu'il n'était pas censé être ici. Jake s'apprêtait à aller prendre une bière à la Kennebec quand Carton Jaune lui demanda un dollar. Alors Jake lui donna la pièce de 50 cents. Carton Jaune lui demanda ce qu'il venait faire ici. Jake répondit qu'il avait un travail et lui conseilla d'aller voir les alcooliques anonymes. Mais Carton Jaune lui dit de se casser. Jake remarqua que le carton dans le chapeau de l'ivrogne n'était plus jaune mais orange.

2

Jake traversa la voie ferrée et le même autobus interurbain que la première fois passa en grondant. Le James Dean rockabilly était à son poste devant la porte de la Kennebec et lui balança encore un : «Hé-ho, Daddy-O ! ».

La première fois, Jake avait pris un journal et Frank Anicetti lui avait demandé s'il voulait un soldat à la fontaine. Cette fois, Jake n'avait pas pris de journal et Anicetti lui demanda simplement ce qu'il pouvait faire pour lui. Alors Jake réalisa que si chaque voyage remettait tous les compteurs à zéro, dès qu'on modifiait quelque chose, alors tout devenait possible.

L'idée était à la fois libératrice et effrayante.

Jake commanda une bière et à nouveau Anicetti junior arriva. Mais cette fois Jake se présenta sous le nom de George Amberson en provenance du Wisconsin et Anicetti lui demanda s'il voyageait pour affaires ou pour son plaisir.

Jake était surpris car cette scène ne cessait de s'éloigner du script original et d'y revenir.

Cette fois, Jake eut envie d'aller aux toilettes après avoir bu sa bière. Mais il dut aller chez Titus pour cela. Anicetti ne lui parla pas de la nouvelle « les gens de l'été » cette fois-ci. Jake pensa avec un certain malaise à ce fameux effet papillon. Jake demanda s'il y avait un bon motel dans le coin et Anicetti senior le reprit en disant qu'il y avait un relais automobile à 10 km, le Tamarack. Au loin, il vit Carton Jaune en train de discuter avec le vendeur du Front- Vert., Il était revenu au script d'origine. Jake prit ça pour un bon signe.

3

Jake passa devant le Jolly White Elephant, un magasin de meubles d'occasion et salua son propriétaire, probablement le beatnik du coin, en levant deux doigts. Le beatnik lui répondit en hochant la tête.

Jake alla chez le garagiste Titus pour soulager son ventre. Il fut surpris par le prix peu élevé des Cadillacs. Après quoi, il sache à une valise dans l'entrepôt de meubles d'occasion.

4

Jake se promena dans la rue commerçante et alla chez le barbier pour se faire couper les cheveux. Devant la boutique du coiffeur, il y avait une affiche électorale pour le démocrate Edmund Muskie. Jake entra en disant qu'il avait toujours voté pour les démocrates ce qui fit rire le propriétaire du magasin Harold qui se présenta comme républicain.

Harold lui coupa les cheveux pour 40 cents.

5

Jake déposa 1000 $ à la Hometown Trust. Le directeur adjoint lui proposa d'ouvrir un compte d'épargne. Jake refusa poliment. La caissière lui fournit une cinquantaine de chèques avec un porte-chèques. Jake vit que les employés enregistraient les transactions à la plume et l'huile de coude. Il se dit que vivre dans le passé, c'était un peu comme vivre sous l'eau et respirer avec un tuba.

6

Jake fit l'acquisition des vêtements recommandés par Al chez Mason’s Menswear. Jake retourna au Jolly White Elephant pour récupérer sa valise. Le vendeur lui dit qu'il avait une drôle de façon de faire ses courses. Et Jake lui répondit que c'était un drôle de vieux monde. Cela fit sourire le vendeur qui lui proposa de glisser sa paume sur la sienne.

7

Jake entra dans une cabine téléphonique pour appeler un taxi. Au moment de chercher de la monnaie dans sa poche, il se rendit compte qu'il y avait laissé son téléphone portable. Si quelqu'un le voyait, on lui poserait une centaine de questions auxquelles il ne pourrait pas prendre. Alors il rangea son téléphone dans la sacoche.

La pièce qu'il glissa dans la fente de l'appareil retomba car c'était une pièce de 2002. Alors il fouilla sa monnaie et trouva une pièce de 1953. Une pensée lui fit froid dans le dos. Si sa pièce de 2002 était restée coincée dans la gorge du téléphone au lieu de tomber directement dans le retour de pièces, un employé d'AT & T. aurait pu le trouver. Il l'aurait montrée autour de lui et il y aurait peut-être même eu un entrefilet dans le journal à ce sujet.

Jake se promit d'être prudent.

8

en attendant son taxi, Jake regarda les voitures d'occasion de Titus. Il était particulièrement séduit par une Ford décapotable de 1954. Titus lui fit l'article. Alors Jake se présenta sous le nom de George Amberson du Wisconsin. Titus en demandait 350 $. Jake répondit qu'il allait réfléchir. Titus lui conseilla de ne pas traîner car la Ford ne resterait pas longtemps sans bouger. Cette réponse rassura Jake qui se dit que certaines choses ne changeaient pas.

9

Le chauffeur de taxi étaient un gros type coiffé d'une casquette usée assortie d'un badge chauffeur assermenté. Il fumait des Lucky Strike et écoutait la radio.

Jake regarda le paysage défiler. La zone urbaine tentaculaire entre Lisbon Falls et Lewinston n'existait pas encore. Jake vit plus de vaches que d'habitants. Jake arriva au relais automobile qui était bordé d’ormes immenses et majestueux.

10

Jake paya sa chambre en liquide. Il y avait une télé dans sa chambre avec seulement trois chaînes mais seule ABC avait une image claire. Il alluma son portable et bien sûr l'écran afficha « pas de réseau ».

Il se dit que si on le surprenait avec ce téléphone, il pourrait être arrêté par les flics locaux et gardé à vue le temps que quelques-uns des gars de J Edgar Hoover rappliquent de Washington pour le cuisiner.

Jake glissa toutes ses pièces du futur dans une enveloppe. Il sortit pour se promener dans le champ. C'était calme et silencieux. Jake alla jusqu'à l'étang pour y plonger son téléphone portable ainsi que l'enveloppe contenant les pièces du futur.

Chapitre 6

1

Le lendemain, Jake prit un taxi pour retourner chez Titus pour acheter la Ford. Titus prétendit ne pas pouvoir vendre la Ford à moins de 350 $. Alors Jake lui proposa de choisir entre un chèque de 350 $ ou 300 $ en liquide. Titus choisit les billets. Avec 15 $ de plus, il rajouta une vignette autocollante et une plaque valable 14 jours.

Jake partit pour Derry avec sa Ford. Il se sentait bien jusqu'à ce qu'il voit Derry.

2

Quelque chose allait mal dans cette ville et Jake le sut dès le début. Ou vous il trouvait que les habitants de Derry ressemblaient plus aux péquenauds consanguins de Délivrance qu'à des agriculteurs du Maine. C'était la ville où Harry avait grandi et Jake la détesta au premier regard.

L'écriteau du drugstore résumait l'impression que Derry causa à Jake. L'écriteau disait : « le vol à l'étalage n'est ni « extra » ni «bath » ni « chouette » ! Voler à l'étalage est un crime passible de poursuites ! Et je poursuivrai en justice ! Norbert Keene. Propriétaire ».

Malgré cela, Jake entra et salua Norbert Keene qui ne répondit pas à son salut. Un employé avec 1 m ruban autour du cou s'approcha. Jake acheta un chapeau en paille. L'employé lui demanda d'où il venait. Alors Jake répondit qu'il s'appelait Amberson et qu'il travaillait dans l'immobilier, de passage à Derry pour retrouver un ancien copain d'armée. Le copain en question s'appelait Dunning (le père d'Harry). L'employé ne lui donna aucune information et paru distant. Alors Jake lui demanda quel était le meilleur hôtel de la ville. L'employé répondit que c'était le Derry Town House. À Derry, le soir semblait toujours tomber de bonne heure.

Jake entra dans un bar et demanda aux ouvriers ce qu'il y avait comme bière à la pression. Pendant un moment, aucun d’eux ne lui répondit. Puis, un des ouvriers qui ne portaient pas de bretelles lui conseilla une Bud et Mick. Jake prétendit encore venir du Wisconsin de passage à Derry pour chercher un ancien copain de l'armée. L'ouvrier sans bretelles lui dit que Derry était remplie de Dunning. Il lui conseilla de prendre sa Ford pour monter en haut de la côte pour trouver des bons troquets car le bar où il était été réservé aux prolos.

Jake était dégoûté par la froideur des habitants de Derry et il avait envie de renoncer mais il était la dernière cartouche de trappeurs pour Al.

Jake prit une chambre d'hôtel. Son séjour à Derry avait commencé.

3

Jake consulta l'annuaire du téléphone. Il y avait en effet beaucoup de Dunning à Derry. Après avoir mangé, Jake prit une bière au comptoir de l'hôtel. Il discuta avec le barman dans l'espoir d'avoir des informations. Le jeune homme n'avait pas la froideur des habitants de Derry. Le barman lui demanda d'où il venait et Jake sortit le refrain habituel. Le barman comptait se tirer de Derry à la fin du mois dans un endroit un peu plus ouvert. Jake offrit une bière au barman pour lui prouver que les gens du Wisconsin étaient plus chaleureux que ceux de Derry. Mais le barman ne buvait jamais d'alcools en travaillant alors il accepta volontiers un coca. Le barman venait de Fork Kent, une petite ville sympathique. Il était descendu vers le sud pour chercher fortune. Mais il trouvait que ça puait à Derry. Il n'y avait pas grand monde dans cet hôtel. Les gens huppés se sifflaient leur alcool à la maison. Il baissa la voix pour dire à Jake qu'il y avait eu des meurtres, une dizaine. Des enfants. Jake pensa que la présence d'un tueur d'enfants pouvait expliquer en grande partie l'ombre qu'il sentait planer depuis son arrivée à Derry. Un petit garçon nommé George avait été tué près d'une bouche d'égout par un type déguisé en clown. Il y avait un client dans le bar qui paya sa consommation et s'en alla. Le barman pensait que si ça continuait, ce bled allait devenir une ville fantôme.

Le barman évoqua l'assassinat du petit Dorsey Corcoran par son père à coups de masse. Jake voulut savoir si Corcoran n'avait pas tué d'autres gosses. Il y avait un frère aîné dans cette famille de tordus, Eddie. Il avait disparu en juin dernier. Le barman s'appelait Fred Toomey. Il conseilla à Jake d'éviter de parler aux enfants.

4

Jake entra dans sa chambre en supposant qu'il pourrait changer juste assez les choses, au cours de ces sept prochaines semaines, pour que le père d'Harry tue son fils au lieu de le laisser boîteux et un peu demeuré. Il se dit que ça n'arriverait pas et qu'il ferait en sorte que ça n'arrive pas.

5

Le lendemain matin, Jake prit le petit déjeuner au restaurant. Un client avait abandonné sur la table un quotidien local. Jake y chercha des informations sur les enfants Dunning. Il n’en trouva pas.

Il compta 96 Dunning dans l'annuaire. Il se rendit compte qu'il avait été conditionné par une société où l'Internet était omniprésent. Il en était devenu dépendant. Alors il repensa à un de ses professeurs de sociologie qui disait : « quand tout le reste a échoué, laissez tomber et aller à la bibliothèque ». C'est ce que fit Jake.

6

Dans l'après-midi, Jake alla regarder la bouche d'égout où George Denbrough avait perdu son bras et sa vie. Jake était désespéré et commençait à ressentir ce qu'Al avait senti : quelque chose s'acharnait contre lui.

Il alla à la bibliothèque dans l'espoir de consulter le registre de recensement. Le dernier recensement remontait à huit ans et trois des quatre aux enfants Dunning devait y figurer. Mais il ne trouva pas le registre de recensement. Mirs Starrett, la sympathique bibliothécaire, lui avait dit que ces documents avaient leur place à la bibliothèque mais que le conseil municipal avait décidé de les garder à l'hôtel de ville.

Jake se rendit à la mairie. Il demanda à Marcia Gay, la secrétaire, lui annonça que le registre avait disparu à cause des pluies diluviennes. Alors Jake ressentit ce qu'Albert avait dû ressentir en essayant de sauver Carolyn : il était dans une sorte de prison aux parois flexibles. Pour ne pas se faire remarquer, Jake quitta l'hôtel et décida de louer une chambre. Il entendit un air de Glenn Miller «In the mood ».

7

La musique provenait d'une aire de pique-nique. Un couple dansait près d'un tourne-disques. Jake les regarda, à la fois impressionné émerveillé. Il avait l'impression d'avoir brièvement aperçu la véritable mécanique de l'univers.

Il avait rencontré son excellent femme Christy dans un cours de swing à Lewiston et « In the mood » était un des airs sur lesquels ils avaient appris à danser. Ils avaient obtenu le quatrième prix du concours de danse de Nouvelle-Angleterre. Pour lui, ce qu'il était en train de voir n'était pas une coïncidence. Quand le couple d'adolescents remarqua la présence de Jake, il ne s'était pas refermé. Au contraire, leurs visages avaient gardé une expression avenante, pleines de curiosité et d'intérêt. Le garçon s'appelait Richie et la fille Beverly. Jake se présenta sous le nom de George Amberson. Ils remarquèrent que Jake n'était pas de Derry. Ils lui dirent que les gens d'ici étaient inquiets pour les gosses. Mais quand les meurtres s'enchaînaient, il n'y en avait pas un qui avait moufté. Beverly demanda à Jake s'ils le connaissaient. Richie lui demanda s'il cherchait quelque chose. Jake acquiesça et leur demanda comment ils savaient qu'il n'était pas dangereux. Ils ne semblaient pas effrayés par l'étrangeté de Jake. Au contraire, ça les fascinait. Richie lui répondit que ça se voyait qu'il n'était pas dangereux. Alors Jake évoqua la mort de Dorsey et ils grimacèrent. Beverly chuchota à l'oreille de Richie. Alors Jake se jeta à lots. C'étaient eux qu'il attendait. Il le savait.

Il leur demanda s'ils connaissaient des enfants du nom de Dunning. Beverly lui répondit qu'ils les connaissaient puisqu'ils allaient au lycée avec eux. Ils s'entraînaient à danser avec eux.

Ils savaient où ils habitaient mais ils ne voulurent pas le dire à Jake. Alors Jake leur dit qu'il y avait de fortes chances que Tugga ne monte jamais sur scène sauf si quelqu'un veillait sur lui. Et sur ses frères et sa soeur aussi. Alors ils lui dirent ou habitaient les Dunning. Jake se demanda ce que ces enfants allaient colporter de leur curieuse conversation.

Beverly connaissait le père d'Harry et elle prétendait qu'il était gentil et faisait des blagues. Mais Jake lui dit que les clowns aussi faisaient des blagues. Cela fit sursauter les enfants. Beverly lui demanda s'il connaissait la tortue. Et comme il ne savait pas elle lui dit que M. Duning était un homme vraiment gentil. Jake leur dit qu'il serait à Derry pendant quelque temps et qu'il valait mieux qu'il n'attire pas trop l'attention. Il leur demanda de rester discret sur ce qui venait de se passer. Ils savaient garder un secret. Richie lui dit que ça avait été chouette de lui parler. Il lui conseilla de faire attention à Derry. Même si c'était mieux que ça avait été, pour Richie ce ne serait jamais vraiment impec.

Avant de partir, Jake leur montra comment ils pouvaient améliorer leur danse. Le platine 78 tours pouvait être ralenti à 45-tours, ce qui permettait de ralentir la musique et d'avoir plus de temps pour apprendre les pas. En les regardant danser, Jake se sentit heureux pour la première fois depuis son arrivée à Derry.

8

Jake se rendit à Kossuth Street, l'adresse de la famille Duning. Il se rendit dans une station-service pour trouver une carte et s'acheter le Daily News. Kossuth Street ressemblait à une scène extérieure dans une vieille sitcom un peu floue. Jake regarda une femme qui lavait sa voiture tandis que ses filles jouaient à la corde à sauter. Jake évita les filles soigneusement des qu'il vit la femme interrompre sa tâche en le regardant. Plus loin, il y avait un centre aéré à vendre. À côté, se trouvait la maison des Dunning. La petite Ellen remontait l'allée goudronnée de sa maison sur un petit vélo à roulettes. Elle chantait. Sa mère l'appela pour lui proposer de manger un cookie. Harry suivi sa soeur. Maintenant que Jake les avait vus, des gens réels vivant leur vie réelle, il semblait n'y avoir aucun autre choix possible que de changer le cours des choses.

Chapitre 7

1

Jake passa sept semaines à Derry. Il en était venu à haïr et à craindre cette ville. Il en était venu à croire que l'ombre ne quittait jamais complètement cette ville avec ses étranges bas-fonds en guise de centre.

C'était un sentiment d'échec imminent qui lui faisait le détester. Malgré l'oppression qu'il ressentait, il ne voulait pas partir maintenant qu'il avait vu le Harry d'avant la patte folle avec son sourire d'innocent.

Si Jake laissait le drame se produire, il ne voyait pas comment il pourrait se supporter ensuite. Il resta donc même si ce ne fut pas facile. Et chaque fois qu'il pensait qu'il lui faudrait en repasser par là, à Dallas, son esprit menaçait de se figer.

2

Pour son deuxième jour à Derry, Jake descendit au marché central. Cela lui permit de passer inaperçu parmi la foule. Il alla dans un magasin pour s'acheter des chemises et des pantalons ainsi que des bottes de chantier. Il acheta aussi des fruits et des légumes. Il se demanda quel métier pouvait bien faire le père d'Harry. Il vit que le père d'Harry était boucher. Parfois, la vie nous sert des coïncidences qu'aucun écrivain de fiction n'oserait copier.

Frank Duning faisait rire les clientes. La ressemblance avec Harry était frappante au point d'en être troublante. Il avait un charme ravageur. Rien d'étonnant à ce que ces dames soient tout émoustillées.

Rien d'étonnant à ce que Beverly trouve que ce type était le mec le plus ultra. Frank Dunning était un charmeur et il le savait.

Il y avait un magasin légèrement moins cher que celui de Frank Dunning mais la gent féminine de Derry préférait dépenser la paye du mari au marché central, maintenant Jake savait pourquoi. Dunning était beau.

Jake le vice faire son numéro de charme devant les clientes. Malgré cela, Jake trouva qu'il avait un regard froid. Lorsque Dunning s'était entretenu avec son harem fasciné, ses yeux avaient été bleus. Mais quand il avait tourné son regard sur un Jake, ce dernier aurait juré qu'ils étaient devenus gris.

3

Jake sortit du marché à 17:20 et se rendit dans un café restaurant pour déjeuner. Après quoi, il s'assit sur un banc en attendant la fermeture du marché central. Il vit sortir Dunning qui marcha jusqu'à l'arrêt de bus. Dunning monta dans le bus. Jake se rendit à la station suivante pour monter dans le bus. Jake vit que Frank Dunning avait troqué son uniforme de boucher contre un pantalon gris sur mesure, une chemise blanche et une cravate bleue. Il était ultra chic. Jake vit Dunning descendre du bus. Il remarqua sa démarche souple et sa musculature. Il comprit que la femme de Dunning et ses enfants n'avaient aucune chance de se défendre contre lui.

Jake vit que Dunning habitait dans une pension de famille. L'homme gentil n'habite plus à la maison avait dit Richie. Jake se demanda ce que Dunning avait pu raconter aux habitants de la pension pour justifier sa séparation d'avec sa famille. Mais en Amérique, où l'apparence passe toujours pour la substance, les gens croient toujours des types comme Frank Dunning.

4

Le mardi suivant, Jake loua un appartement et emménagea dès le lendemain. Il était à Derry depuis une semaine. Jake trouva le loyer un peu cher car l'appartement était situé juste en dessous de la trajectoire de vol des avions atterrissant à l'aéroport de Derry mais sa logeuse Mrs Joplin était disposée à fermer les yeux sur le manque de référence de George Amberson. Il avait payé trois mois de loyer en liquide par avance. Jake était reconnaissant à Al de lui avoir remis beaucoup d'argent liquide car le liquide rassurait les inconnus.

Il compléta son mobilier et acheta une télé. Il s'était acheté un carnet. Il prit quelques notes pour préparer ce qu'il comptait faire contre le Dunning. Comme ses notes se terminaient par la volonté d'assassiner Dunning, il arracha la feuille du carnet pour la brûler.

5

Jake se disait qu'il serait inutile d'appeler la police pour dénoncer la violence de Dunning. Dunning était une figure appréciée et respectée dans son milieu. Jake pensait aussi qu'il pouvait donner un appel anonyme à Dunning mais cela risquait de précipiter le drame. Au lieu de prévenir les meurtres, peut-être que Jake ne ferait que les précipiter. En le renversant avec sa voiture, Jake risquait de se faire arrêter et incarcérer. De plus, si Dunning n'était que blessé il pourrait tenter de recommencer. Le seul moyen sûr était de le suivre, d'attendre qu'il soit seul puis de le tuer. Mais si Jake se faisait prendre il serait envoyé en prison ou il croupirait le jour où Kennedy serait assassiné à Dallas.

De plus, Jake devait sur à 100 % que Dunning était bien l'assassin. Même si Harry n'était pas le genre de personnes a essayé de faire passer des fantasmes, comme le meurtre d'une famille entière, pour la réalité, Jake devait vérifier l'histoire d'Harry. Harry avait peut-être oublié de mentionner des détails cruciaux, autant d'éléments qui pouvaient conduire Jake à l'erreur. Il pensa qu'il pouvait observer la situation, le soir d'Halloween mais s'il laissait le drame s'accomplir il serait obligé de retourner à Derry une deuxième fois et ce serait pire.

Le lendemain, au réveil, Jake pensait savoir ce qu'il avait à faire. Faire simple.

6

Il alla au magasin chasse et pêche Macken pour s'acheter un revolver en prétendant qu'il était dans l'immobilier et qu'il lui arrivait de transporter de grosses sommes d'argent en liquide.

Jake put acheter cette arme sans montrer ses papiers ni même donner son adresse courante, on était en 1958.

En sortant du magasin, Jake remarqua qu'un ouvrier semblait le surveiller, c'était celui qui n'avait pas de bretelles.

7

Ce soir-là, Jake se remit en faction pour surveiller la sortie de Dunning. Mais cette fois-là, il ne le suivit pas jusqu'à chez lui. Pas-de-bretelles n'était pas dans les parages à le surveiller. C'était peut-être une coïncidence.

Le lendemain soir, Jake retourna au Strand (le cinéma local) qui affichait Thunder Road avec Robert Mitchum. Halloween était encore à six semaines de là et Jake essayait de tuer le temps. Cette fois, Frank Dunning ne prit pas le bus. Il s'éloignait en direction de Canal Street en sifflotant. Jake le suivit. Il vit entrer au Lamplighter, un bistrot moins populo que ceux de Canal Street. Dans toutes les petites villes, il y avait un ou deux bistrots-frontières ou cols bleus et cols blancs pouvaient frayer en égaux.

Dunning traversa la salle en saluant les uns et les autres. Jake entra dans le bistrot.

8

Jake commanda deux bières et une portion de miettes de homard frit. Charles Frati se présenta à lui. Jake accepta sa poignée de main en se présentant sous le nom de George Amberson. Charles lui dit qu'il n'avait personne comme Frank Dunning pour mettre de l'ambiance. C'était le gars qui racontait les blagues. Tout le monde l'adorait. Charles essaya de faire parler Jake qui avait encore sorti son couplet sur l'immobilier. Charles prétendit avoir une assez bonne idée de ce que Jake manigançait. Charles croyait savoir que Jake préparait l'implantation d'un centre commercial. Alors Charles lui donna sa carte car il possédait un terrain à vendre. Charles possédait la moitié des relais automobiles de cette ville ainsi que le ciné-parc et deux salles de cinéma, une banque et tous les monts-de-piété de l'Est et du centre du Maine. Jake voulut savoir pourquoi personne ne lui proposait à boire. Charles répondit que c'était parce qu'il était juif. Jake répondit qu'il ne voyait pas la différence. Cela fit rire Charles.

Charles parla de Frank Dunning. Il dit qu'autrefois Dunning buvait avec les autres jusqu'à la fermeture du bistrot et après ils allaient jouer au poker jusqu'à l'aube. Mais ces jours-ci, Dunning ne s'accordait qu'une bière ou deux.

Charles pensait que les comiques avaient un côté diabolique. Charles avait connu Dunning au lycée. À cette époque, Dunning piquait des colères et recevait des avertissements. C'était déjà un bagarreur. Il aurait dû aller à l'université du Maine mais il avait mis une fille enceinte et avait obligé de se marier. Mais au bout d'un an ou deux, la fille avait pris son bébé sous le bras et elle était partie.

Jake était tombé sur une mine d'or. Charles lui fournit d'autres informations sur Dunning. Après le départ de sa femme, Dunning étudia pour obtenir un diplôme de Boucher. Mais à cause de l'alcool, il commença à avoir des problèmes. M. Vollander, le propriétaire du marché central, lui fit un bon serment. Jake offrit une bière à Charles. Vollander disait que Frank était le meilleur apprenti boucher qui l'ait jamais eu mais menaça de le virer s'il continuait à déclencher la bagarre et à s'attirer les ennuis avec les flics.

Dunning avait divorcé de sa première femme pour abandon du foyer conjugal et il se remaria vite fait.

Vous vous vous vous Doris, sa deuxième femme, l'avait quitté parce que Dunning la frappait.

Dunning quitta ses amis et dits à Charles avant de sortir de ne pas se salir le blair car il était trop long pour ça.

9

Jake passa la majeure partie du week-end à prendre des notes sur ce qu'il avait vu et prévu de faire à Derry. Le lundi, il s'acheta une machine à écrire portative chez Charles.

Le monts-de-piété de Charles arboraient le même sirène de Charles avaient tatoué sur l'épaule. Jake demanda au vendeur de faire savoir à Charles qu'il était passé.

Jake put étoffer ses notes grâce à la machine à écrire.

10

Jake prit ses dispositions pour se faire livrer le journal et le lait. Il lut les notes d'Al sur Oswald. Il finit par en connaître de long passage par coeur. Il se rendit à la bibliothèque pour s'informer sur les meurtres et les disparitions qui avaient empoisonné Derry dans les années 1957 et 1958. Il trouva aucun article sur les sautes du beurre de Dunning. En revanche, il trouva un article sur lui daté de 1955. Dunning avait offert 10 % des bénéfices de son magasin à la Croix-Rouge pour l'aide aux populations sinistrées après le passage sur la côte est des ouragans Connie et Diane qui avaient tué 200 personnes et causé de vastes inondations en Nouvelle-Angleterre.

L'article était illustré d'une photo où l'on voyait Harry remettant un chèque géant au responsable régional de la Croix-Rouge.

Jake continuera de suivre Dunning. Il loua une Chevrolet pour ce faire.

Le premier samedi après-midi, Dunning s'était rendu à un marché aux puces à bord d'une Pontiac. Le dimanche suivant, il était passé dans son ancienne maison pour emmener ses enfants à une double séance Disney. Le samedi suivant, Dunning emmena ses enfants assister au match de football à l'université du Maine. Après quoi, il emmena ses enfants manger dans un restaurant et les raccompagna chez eux au crépuscule.

Dunning semblait vouloir reconquérir sa femme, en vain. Tout ça était intéressant et révélateur de leurs relations mais sans grande utilité pour Jake.

Pour ne pas se faire repérer, Jake avait décidé de se limiter à deux passages de reconnaissance le dimanche. Lors du second passage, il vit Dunning qui se dirigeait à pied vers le centre-ville.

Jake vit que Dunning se rendait au cimetière de Longview. Dunning acheta des fleurs. Jake vit que Dunning déposait les fleurs sur deux tombes contiguës. Jake supposa que c'était les tombes de ses parents. Jake avait ce qu'il voulait.

Chapitre 8

1

Dans les semaines précédant Halloween, Georges Amberson inspecta pratiquement tous les terrains situés en zone commerciale de Derry et des environs. Jake voulait habituer les habitants à la vue de sa voiture. Quand les gens lui demandaient ce qu'il cherchait, il leur répondait d'un clin d'oeil et d'un sourire. Il commença à s'habituer à la géographie verbale de 1958. « La guerre » signifiait la seconde guerre mondiale et « le conflit » signifiait la guerre de Corée. Les gens s'inquiétaient de la Russie mais pas trop. Ils s'inquiétaient de la délinquance juvénile, mais pas trop.

À cette époque, lorsqu'on marchandait avec quelqu'un, ça ne pose absolument qu'un problème de lui dire qu'il « faisait le juif » (s'il essayait de vous entuber). Les confiseries pour enfants comprenaient des roudoudous, des biberons de bonbons et des bébés noirs en gélatine. Dans le sud, le régime ségrégationniste sévissait. Jake visita la défunte aciérie peu de temps après avoir parlé avec Charles. À force de sillonner Derry, Jake prit l'habitude que les gens se montraient aimables mais jamais amicaux à l'exception de Charles. Il pensait que c'était une coïncidence de rencontrer un type sympathique. Assurément, il n'avait pas la moindre idée qu'un certain Bill Turcotte avait mis Charles dans le coup. Bill, alias Pas-de-bretelles.

2

Jake pensait que Derry avait quelque chose d'anormal. Il avait même commencé à mettre en doute la certitude de Beverly selon laquelle les mauvais jours et étaient révolus pour Derry. Un jour, il vit un Jésus grossièrement sculpté descendre le canal au fil de l'eau et disparaître dans le tunnel passant sous Canal Street. Il mesurait 1 m de long. On distinguait ses dents entre ses lèvres écartées en un rictus hargneux. Une couronne d'épines, posé de traviole de façon désinvolte, lui ceignait le front ; des larmes de sang avaient été peintes sous les yeux blancs bizarres de cette chose.

Un après-midi, il vit un homme frapper avec un bâton sur un chien jusqu'à le tuer. Jake était persuadé qu'il y avait quelque chose à l'intérieur de la cheminée d'usine effondrée. Quelque chose qui bougeait et s'affairait.

En voyant cette cheminée, Jacques s'enfuit en toute hâte et ne revint jamais plus dans cette partie de Derry.

3

 

Au cours de la deuxième semaine d'octobre, Jake retourna au centre aéré désaffecté et questionna plusieurs personnes dans la rue pour savoir à quoi ça ressemblait à l'intérieur. L'une de ces personnes était Doris Dunning qui était jolie comme un coeur. Elle se montra polie mais distante. Doris prétendait que le centre avait été fermé pour des raisons budgétaire mais Jake pensait que c'était en rapport avec la série de disparitions d'enfants. Jake la remercia et lui remit une de ses cartes commerciales toutes neuves. Jake envisageait de se cacher dans le centre aéré pour surveiller l'arrivée de Frank Dunning le soir d'Halloween.

4

Jake se rendit dans la rue Wyemore Lane situé immédiatement au sud de Kossuth Street. Jake vit une maison qui permettait de surveiller l'arrière-cour des Dunning.

5

Jake pensait que sa préparation pour Halloween ressemblait aux répétitions d'une pièce de théâtre. Au début, il y avait de l'improvisation, des plaisanteries, du chahut et à la fin quand le grand soir arrivait un des acteurs se précipitait aux toilettes pour vomir ou chier sa trouille. Ça ne ratait jamais.

6

A l'aube du matin d'Halloween, Jake se retrouva sur l'océan. Jake venait de rêver, les mains toujours crispées dans leur effort pour se cramponner au bastingage qu'il avait imaginé.

Il vomit son dîner, son déjeuner et son petit déjeuner de la veille. Cela continua comme ça pendant toute la matinée. Jake pensait que le passé était tenace et qu'il ne voulait pas être changé.

Mais quand Frank Dunning débarquerait ce soir-là, Jake serait présent même si ça devait le tuer.

7

Jake alla au drugstore pour acheter des médicaments contre ces vomissements et des protections contre l'incontinence. Le pharmacien souriait et cela agaça le Jake. Il lui demanda pourquoi il souriait alors qu'il voyait qu'il avait quelqu'un de malade en face de lui. Le pharmacien prétendit ne pas avoir souri mais il sourit encore quand Jake demanda à utiliser les toilettes du drugstore. Le pharmacien refusa. Jake lui dit qu’il l'était le parfait salaud. Le foutu citoyen type de Derry.

Jake se rendit dans un bar pour soulager son ventre. Dans le bar il y avait Pas-de-bretelles. Mais il avait disparu qu'en Jake sortit des toilettes Jake demanda au barman quel était le nom de son client. Mais le barman prétendit qu'il n'y avait personne. Alors Jake donna cinq dollars au barman. Le barman dit que le client s'appelait Bill Turcotte.

Jake donna encore cinq dollars pour savoir si Bill l'espionnait mais le barman repoussa le billet en prétextant que Bill venait en général pour boire copieusement. En sortant du bar, Jake vit le pharmacien derrière sa vitrine de drugstore, son sourire avait disparu.

8

à 17:20, Jake gara sa voiture sur le terrain de stationnement jouxtant l'église baptiste de Witcham Street. L'estomac et les intestins de Jake semblaient s'être calmés et ses mains ne tremblaient plus. Il emporta son revolver, ses médicaments, ses garnitures pour l'incontinence, des barres chocolatées et un programme télé. Il partit pour Wyemore Lane. Il se posta en faction dans le coin droit du jardin. Son estomac se contracta parce que la prise de conscience brutale venait de débarquer dans toute sa majestueuse gloire. La représentation avait commencé.

Bill Turcotte arriva et menaça Jake d'une baïonnette. Il avait probablement tout de suite sut de quelle Dunning Jake parlait la première fois qu'il l'avait vu au bistrot. Bill prit le sac de Jake. Il en retira le revolver. Jake lui demanda depuis quand il le suivait et pour qu'elle raison. Bill répondit qu'il avait deviné ce que Jake comptait faire. Il n'avait jamais cru que Jake était un agent immobilier. Jake lui répondit que Dunning avait dû le rendre un fameux service pour que Bill devienne son ange gardien. Alors Bill lui dit que Dunning avait tué sa petite soeur et que si quelqu'un devait lui coller une balle ce serait lui.

9

Jake en resta bouche bée. Jake se rappela ce que Charles lui avait dit. Dunning avait mis une fille enceinte. Au bout d'un an, la fille avait pris son bébé sous le bras et était partie. La première femme de Dunning était la soeur de Bill. Mais c'est ce que croyaient la plupart des gens en vie. Mais Bill ne croyait pas que sa soeur était partie parce qu'il était très proche d'elle et elle ne lui avait jamais écrit depuis son soi-disant départ de chez son ex-mari. Jake vit que Bill avait lui aussi attrapé le virus local. Bill grimaçait. Il savait que Dunning frappait sa soeur et son neveu. Jake pensait que le dîner était servi dans la maison Dunning. Il demanda à Bill s'il pensait que Dunning avait tué sa soeur et son neveu. Bill acquiesça. Alors Jake lui dit que Dunning avait probablement tué sa femme et son enfant et les avait enterrés dans un bois. Après quoi il avait dû aller à la police pour dire que sa femme et son fils avait disparu. Jake compatissait à la perte de Bill. Mais Bill a parlé d'un crime ancien alors que Jake voulait empêcher de se produire un crime dans moins de 2 heures.

Bill lui raconta qu'un jour il avait vu Charles Frati se faire courser par Dunning avec d'autres types. Ils avaient mis le pauvre Charles dans un ravin. Ils l'avaient frappé. Alors Bill avait prévenu l'équipe de football du lycée pour laquelle il travaillait. L'équipe de football avait joliment rossé quelques-uns de ces types mais pas Frank Dunning, lequel s'était sauvé dans les bois. Mais alors l'équipe de football réalisa qu'elle venait de sauver la vie d'un juif. Un membre de l'équipe balança une blague antisémite et les autres s'esclaffèrent. Charles avait remercié Bill. Charles n'oublia jamais la dette qu'il avait envers lui. Voilà pourquoi Bill avait demandé à Charles ce qu'il savait sur Jake. Mais Bill ne voulait pas que quelqu'un d'autre que lui se frotte à Frank Dunning.

Bill demanda à Jake ce qu'il voulait faire avec Dunning. Alors Jake lui répondit qu'il savait que Dunning allait recommencer. Il expliqua que Dunning comptait tuer toute sa famille. Bill lui demanda comment il pouvait savoir ça. Jake lui répondit qu'il n'avait pas le temps de lui expliquer et qu'il était là pour arrêter Dunning. Il demanda à Bill son revolver. Mais Bill refusa. Il voulait que Dunning aille en prison et pour cela il devait empêcher Jake de l'arrêter.

10

Jake regarda avec horreur les aiguilles de sa montre avancer. Il essaya de raisonner Bill mais en vain. Il était 19:50. Alors, Jake dit à Bill qu'il était un lâche. Il lui dit que si pour lui la meilleure des vengeances était de voir Dunning en prison alors c'est qu'il n'avait pas de couilles. Il ajouta que si sa soeur était la, elle lui cracherait à la gueule. Alors Bill se jeta en avant pour amener le canon du revolver contre la poitrine de Jake mais il trébucha sur sa baïonnette. Jake eut le temps d'écarter le revolver mais le coût parti. La balle s'enfonça dans le sol. Jake put récupérer le revolver et il le retourna contre Bill. Quelqu'un dans la rue cria que si les gosses continuaient de faire éclater des pétards il appellerait les flics. Il s'effondra et demanda à Jake d'appeler une ambulance. Mais Jake n'avait plus le temps de s'occuper de lui et il s'en alla.

11

Jake se précipita dans le jardin des Dunning mais il s'étala de tout son long. Il perdit son revolver. C'était le dernier tour joué par le passé tenace. C'était petit, comparé à une grippe intestinale carabinée et à un Bill Turcotte déterminé. Il entendit une voiture approcher. Il savait que c'était celle de Dunning. À ce moment-là, Jake retrouva son revolver et s'en empara. Le revolver glissa car Jake avait les mains moites. Pendant ce temps, Dunning descendait de sa voiture. Jake referma la main sur la crosse et courut vers la porte de derrière. Il entra dans la maison. Il se trouvait dans la cuisine. Il entendit Doris crier.

12

Jake tomba nez à nez avec Harry qui sortait des cabinets. Doris hurla encore. Alors Jake se précipita dans le salon et il vit Frank Dunning qui tenait un énorme marteau servant à abattre les boeufs de boucherie. Il venait de casser le bras de Doris. Ellen tournait autour de son père en tentant de le repousser. Dunning l'empoigna par les cheveux et la jeta loin de lui. Jake hurla à Dunning de s'arrêter. Dunning pleurait. Il se rua sur Jake. Jake S et la balle atteignit l'épaule de Dunning. Dunning se tordit sur lui-même sous l'impact mais il revint à la charge. Jake tira une deuxième fois mais quelqu'un le bouscula au même moment et il rata son coup. Harry venait de pousser Jake. Il tenait sa carabine jouet. L'enfant ordonna à son père d'arrêter ou il le tuerait.

Dunning a bâti sa masse sur la tête d'Arthur. Jake tira pour la troisième fois. La balle déchira la joue droite de Dunning. Dunning s'élança sur lui et Jake perdit son revolver. Jake hurla aux enfants de s'en aller. Dunning enfonça sa masse dans le mur. Harry frappa son père avec sa carabine jouet. Troy et Ellen voulurent sortirent de la maison mais leur père les en empêcha.

Jake ordonna Harry de s'en aller lui aussi. À ce moment-là, Bill entra et enfonça sa baïonnette dans la poitrine de Dunning.

13

Dunning s'effondra. Tout le monde criait. Jake promit à Doris de faire mieux la prochaine fois mais s'il devait y avoir une prochaine fois, il lui fallait filer d'ici au plus vite, incognito.

Jake serra la main de Bill qui lui dit : « qui c'est le lâche, maintenant, Anmberson ? ».

Jake lui répondit qu'il était devenu un héros et que sa soeur serait fiée de lui.

14

Jake attrapa une serviette dans les toilettes et nettoya son visage. Harry lui demanda qui il était. Jake répondit qu'il n'était personne. Puis il se ravisa et il dit à l'enfant qu'il était son ange gardien.

Jake s'en alla par la porte de derrière.

15

dans la rue, quelqu'un lui demanda ce qui se passait. Jake répondit qu'il avait entendu des enfants-des fusées et des pétards. Arrivé dans une rue tranquille, Jake s'arrêta pour s'asseoir et se reposer.

Il se murmura à lui-même : « je l'ai fait, Al ». Il se demanda ce qu'il venait de transformer et comment serait l'année 2011.

Jake prit l'autoroute et s'arrêta sur l'aire de repos d'Augusta. Il s'acheta à manger et son mal de tête se calma un peu. Il arriva à Lisbon Falls à minuit passé. Puis il abandonna sa voiture et une partie de ses affaires pour rejoindre l'escalier invisible. Un camion passa sans s'arrêter. Le chauffeur se contenta de lever la main pour saluer Jake. Il n'arriva pas à trouver l'escalier invisible tout de suite. Il commença à se dire que sa vie en tant que Jake Epping ne pourrait être qu'une folle hallucination et qu'il avait toujours été George Amberson.

Mais il ne paniqua pas. Il pensait qu'il pourrait vivre ici assez facilement et peut-être même y être heureux. Sa période de sevrage informatique lui avait permis de prendre suffisamment de recul pour mesurer à quel point il était devenu accro à son foutu ordinateur. Le fait que son téléphone portable ne sonne plus lui avait procuré un grand soulagement.

Il savait qu'il pouvait encore arrêter Oswald même s'il devait en ignorer l'issue finale, il pensait pouvoir vivre avec ça. Alors il entendit la voix d'Al. Et tout d'un coup, Jake se souvint de l'importante part de sa vie qu'Al avait investie dans ce projet. Jake était maintenant tout ce qui lui restait d'espoir. Jake demanda à Al de continuer à lui parler et il se repéra à savoir pour retrouver l'escalier. Jake retrouva Al et l'année 2011.

Troisième partie : vivre dans le passé.

Chapitre 9

1

Jake vit qu’Al avait repris la cigarette. Il en fut stupéfait. Il lui demanda pourquoi il avait recommencé à fumer. Al lui répondit que c'est parce qu'il était nerveux et parce que ce n'avait plus d'importance pour lui maintenant. Al vit la blessure de Jake et lui demanda ce qui s'était passé. Jake le lui expliqua.

2

Al soigna la blessure de Jake. Jake se rendit compte que son voyage n'avait duré que deux minutes alors qu'il était resté 42 jours en 1958. Jake vit que la photo de lui avec Harry lors de la remise des diplômes avait disparu

 

3

A la place, il y avait maintenant une photo d'Al serrant la main de Mike Michaud, député de la deuxième circonscription du Maine. Al dit à Jake qu'il avait décroché la photo d'Harry mais qu'il ne se souvenait pas avoir vu cette photo du député qui n'avait jamais mis les pieds dans sa roulotte. Cette photo était la preuve que l'effet papillon existait. Jake demanda si Al se souvenait d'Harry. Al ne l'avait pas oublié et se souvenait de la raison du départ de Jake en 1958. Il lui demanda s'il avait réussi à sauver toute la famille Dunning. Et Jake répondit qu'il n'avait pas pu sauver Tugga. Jake lui raconterait toute l'histoire mais il avait besoin de se reposer. Il voulut quand même savoir comment Al pouvait se souvenir d'Harry. Al répondit que Jake n'avait pas la certitude qu'Harry n'habitait plus ici et qu'il n'était plus concierge du lycée. Pourtant Jake lui expliqua qu'il avait changé le passé avec l'aide d'un certain Bill Turcotte. Harry ne devait plus être forcé d'aller vivre chez son oncle et sa tante puisque sa mère n'était pas morte. Alors si Harry vivait encore à Lisbon après tout ça, Jake serait le mec le plus surpris de la terre.

Alors Al utilisa Internet pour vérifier. Il consulta le site Internet du lycée. Harry ne faisait pas partie du personnel d'entretien du lycée.

4

Albert expliqua à Jake qu'il y avait le souvenir d'Harry entend que son élève et en tant que concierge du lycée parce qu'il était descendu dans le terrier. Quant à lui, il se souvenait d'Harry soit parce qu'il était descendu dans le terrier lui-même, soit parce qu'il se trouvait à proximité du terrier. Un peu comme Carton Jaune. Jake lui expliqua que Carton Jaune était devenu Carton Orange. Al voulut savoir ce qui s'était passé mais Jake voulait se coucher.

5

Quand Jake démarra sa voiture, son premier réflexe avait été de chercher de la main le petit levier de vitesse coure de la Ford et d'enfoncer du pied son embrayage souple. Lorsque sa main s'était refermée sur le vide et que son pied avait rencontré le tapis de sol, il se mit à rire. Al ne comprenait pas pourquoi et Jake lui dit que ce n'était rien.

Jake était à l'affût du moindre changement dans Main Street mais chaque maison était à sa place. Jake demanda à Al s'il se souvenait de la pancarte signalant une panne d'égout près de l'usine en 1958. Al s’en souvenait. Jake lui demanda si après être revenu de son voyage à Dallas la pancarte y était toujours. Et c'était le cas. Alors Jake se demanda qui mettait quatre ans à réparer une canalisation pétée. Dans une cour d'usine ou des camions allaient et venaient jour et nuit ça semblait impossible. Tous deux se demandèrent qui avaient bien pu mettre la pancarte.

Jake savait que le passé était tenace et qu'il ne voulait pas être changé. Mais il pensait également que la résistance au changement était proportionnelle aux répercussions que tel ou tel acte risquait d'avoir sur le futur.

Al ne comprenait pas ce que Jake voulait dire. Alors il lui expliqua que changer l'avenir de la famille Dunning avait été plus dur que de changer l'avenir de Carolyn Poulin. Parce qu'il y avait plus de personnes impliquées mais surtout parce que dans un cas comme dans l'autre, la petite Poulin aurait vécu. Doris Dunning et ses enfants étaient morts. D'ailleurs, malgré tous ses efforts, Jake n'avait pas réussi à sauver Tugga.

Cela signifiait que Jake n'arriverait peut-être pas à arrêter Oswald. Du moins, pas la première fois. Albert lui expliqua que s’il merdait et qu'il devait tout recommencer, il aurait 45 ans au prochain tour de manège. Il pouvait arriver beaucoup de choses en dix ans, surtout si le passé était contre lui. Jake le savait parce qu'Al avait un cancer du poumon. Albert répondit que c'est parce qu'il avait beaucoup fumé. Jake raccompagna Albert chez lui. Une infirmière attendait Albert et sermonna Jake d'avoir trimbalé son ami comme ça en pleine nuit. L'infirmière s'appelait Doris. Comme Doris Dunning.

6

Jake rentra chez lui. Son chat l'attendait. Après s'être déshabillé, il trouva le sommeil rapidement.

7

Jake avait complètement oublié de mettre le réveil et c'est son chat qui le réveilla à 16 heures 15 pour réclamer à manger. Après avoir mangé, Jake alluma son ordinateur. Il consulta la bibliothèque numérique de Lisbon. Jake s'acquitta des 10 $ pour pouvoir consulter le Lisbon Weekly Enterprise. Il chercha le numéro du 7 novembre 1958. Il apprit que la police était à la recherche d'un mystérieux inconnu. En l'occurrence lui-même. Sa Ford décapotable avait été retrouvée avec les taches de sang. Titus avait identifié la Ford comme celle qu'il avait vendue à un certain George Amberson. Le ton de l'article ému Jake. Il s'agissait simplement d'inquiétude autour de la disparition d'un homme probablement blessé. Le banquier que Jake avait connu en 1958 le décrivait comme un type poli et bien éduqué. Le barbier disait globalement à la même chose. Albert avait gravé son nom dans un arbre. Jake avait gravé le sien dans les pages d'un vieux journal. Il trouva cela impressionnant.

Jake consulta les archives du Daily News de Derry. Cela lui coûta 34,50 $.

L'affaire était mentionnée avec une photo de Bill Turcotte. Turcotte était décrit comme le héros ayant sauvé la famille Dunning. Turcotte était mort peu de temps après d'une crise cardiaque. Jake se demanda comment les flics avaient-ils pu passer à côté de détails aussi flagrants que ceux laissés par Jake. Et aucune allusion à un mystérieux inconnu présent sur les lieux du crime. C'était du Derry tout craché. Jake décrocha son téléphone et composa le numéro des renseignements.

8

Il n'y avait pas de Doris ni de Troy ni de Harold Dunning parmi les abonnés au téléphone de Derry. Mais il y avait une Ellen Dunning et Jake appuya sur la touche 1 pour être mis en relation. Ellen répondit. Elle avait une voix de fumeuse. Jake pensait que c'était une femme dont la voix était l'outil de travail. Jake se présenta sous le nom de George Amberson il lui dit qu'il avait connu son frère Harry et qu'il voulait reprendre contact avec lui. Elle lui demanda s'il l'avait connu à l'armée. Mais Jake prétendit qu'il l’avait connu quand il était enfant. Ellen fut désolée de lui apprendre qu'Harry était mort. Il s'était fait tuer pendant la guerre du Vietnam. Jake s'assit. Il avait comme une envie de vomir. Il avait sauvé Harry d'une boiterie et d'un léger déficit mental pour mieux raccourcir sa vie d'une quarantaine d'années. Jake voulut savoir ce que la famille Dunning était devenue. Ellen répondit qu'elle était devenue animatrice d'une radio FM à Bangor. Troy avait la belle vie à Palm Springs. Il s'était fait un max. de fric dans l'informatique. Puis elle arrêta de parler de sa famille pour demander à Jake qui il était vraiment. Les voix n'avaient pas de secret pour elle. Elle avait donc deviné que si Jake avait vraiment été ami avec Harry à l'époque du centre aéré, il aurait aujourd'hui 60 ans et elle sentait que ce n'était pas le cas.

Mais Jake affirma que les gens lui disaient souvent qu'à la voix, il faisait bien plus jeune et il pariait que pour Ellen c'était la même chose. Il avait bien joué. Elle lui dit que ça lui avait pris des années pour mettre ce rayon de soleil dans sa voix. Mais elle savait que personne ne prenait son téléphone pour démanteler des nouvelles d'un vieux copain 50 ans après. Jake avait envie de raccrocher mais le téléphone était comme collé à son oreille. Tout à coup, Ellen devina à qui elle avait à faire. Elle comprit que c'était Georges, le monsieur. Qui lui avait sauvé la vie, qui l'appelait. Elle se mit à pleurer. Elle dit à Jake que c'était elle qui avait emmené son frère à l'aéroport quand il était parti pour le Vietnam. Elle lui avait demandé de faire gaffe à ses fesses et lui avait dit : « t’inquiète, sereine, j'ai mon ange gardien pour prendre soin de moi, tu te rappelles ? ». Alors, Ellen redemanda à Jake si c'était bien l’ Ange gardien d'Harry qu'il appelait et ou il se trouvait le 6 février 1968 quand son frère s'était fait descendre à Khe Sanh. À ce moment-là, Jake raccrocha. Il alla dans ses toilettes pour hurler. Il en venait à souhaiter la mort d'Al.

9

Jake se rendit chez Al. Il est un mauvais pressentiment en arrivant chez lui car la maison était plongée dans l'obscurité. La porte n'avait pas été verrouillée. Jake découvrit Al dans sa chambre, couché dans son lit. Il avait l'air relativement paisible. Il s'était suicidé en prenant tous les médicaments. Il avait laissé un amour à Jake. Il était désolé mais il ne pouvait plus attendre car la douleur était trop forte. Il lui laissait la clé de son restaurant. Il lui demandait de ne pas imaginer qu'il avait droit à un coup d'essai. Il lui demandait de faire bien du premier coup. Il se doutait que Jake lui en voulait à mort de l'avoir embarqué là-dedans. Il le priait de ne pas reculer. Il lui laissait encore 500 $ d'économie dans une boîte en métal. Doris le trouverait probablement le lendemain matin et dans les deux heures qui suivraient, le proprio poserait un cadenas sur la porte du restaurant, donc c'était ce soir ou jamais. Al demandait à Jake de sauver Kennedy pour que tout change. Il l'en priait.

Jake pensait qu’Al s'était suicidé express sentant que Jake hésitait. Pour le moment, c'était à la famille Dunning que Jake pensait. Il voulait encore sauver Tugga ainsi que Harry. Albert avait dit que Kennedy aurait peut-être changé d'avis par rapport au Vietnam. Et même si Kennedy n'avait pas changé d'avis, est-ce qu'Harry se trouverait exactement au même endroit au même moment le 6 février 1968 ? C'était peu probable. Alors, Jake posa un baiser d'adieu sur la joue d'Albert.

10

Jake rentra chez lui et fit l'inventaire de sa sacoche et de son portefeuille. Il emporta également les notes exhaustives d'Al sur les faits et gestes d'Oswald après sa démobilisation des Marines le 11 septembre 1959. Il avait 5000 $ d'économie. Il se demanda si son chat et sa maison seraient encore seulement là quand il reviendrait, s'il arrivait à réussir son coup. Même les gens capables de vivre dans le passé n'ont aucune idée de ce que l'avenir leur réserve.

11

C'était bizarre d'être dans le resto d'Al sans Al parce qu'on aurait dit qu'il était toujours présent. Jake s'engagea dans l'escalier invisible. Il se retrouva à nouveau le 9 septembre 1958. Avant de retrouver sa Ford chez Titus et la famille Dunning, il fallait en passer d'abord par ex-Carton Jaune. Cette fois il aurait droit à un dollar car Jake avait oublié de mettre une pièce de 50  cents dans sa poche. Jake découvrit que Carton Jaune gisait sur le sol en béton, les yeux ouverts, une mare de sang s'élargissant sous sa tête. Sa gorge avait été tranchée. Il s'était suicidé avec un tesson de bouteille. Le carton, qui naguère avait été jaune, puis Orange, était maintenant noir comme la mort.

Chapitre 10

 

1

Jake traversa le parking des employés pour la troisième fois en tapotant encore le coffre de la Plymouth Fury pour se porter chance. Parce que de la chance, il allait en avoir bien besoin durant les semaines, les mois et les années à venir.

Mais cette fois-ci, il ne passa pas par la Kennebec Fruit Company. Il ne voulait pas traîner dans les parages car incessamment sous peu, quelqu'un allait découvrir un cadavre dans la cour de l'usine et un étranger risquait d'être interrogé.

Il prit le bus des ouvriers. Il s'assit à côté de deux marins et regarda la route 196 défiler sans vraiment la voir. Il n'arrêtait pas de penser aux morts. Il avait touché le carton du poivrot. En fait ce n'était pas du carton comme il se l'était toujours imaginé. C'était peut-être du celluloïde. Al pensait que Carton Jaune devait sa folie à l'association malheureuse du pinard et de la proximité du terrier.

Jake continua sa route en marchant jusqu'au Tamarack. Il était content d'être de retour.

2

Il passa le reste de la journée dans sa chambre à éplucher les notes d'Al sur Oswald.

Il se concentra sur les deux dernières pages intitulées « conclusions sur la marche à suivre ». Après quoi, il alla au cinéma et regarda Les feux de l'été.

Le lendemain matin, Jake repris le bus pour Lisbon Falls. Il se rendit au Jolly White Elephant pour s'acheter une valise. Il traversa la rue pour aller s'achetait la même Ford Sunliner. Cette fois, il réussit à l'avoir pour 300 $.

Il entonna encore son couplet sur les affaires dans l'immobilier et sur son origine prétendue, le Wisconsin. La fille de Titus lui demanda s'il n'était pas dans le coin la veille car on avait retrouvé un vieil ivrogne zigouillé. Jake répondit que non.

Jake demanda si c'était quelqu'un d'ici. La fille répondit que non et qu'il n'avait pas de papier sur lui. Jake alla s'acheter des vêtements chez Mason’s wear mais il se fit l'impasse sur la banque sur le coiffeur.

3

Le jeudi après-midi, Jake prit l'autoroute. Il n'eut pas besoin de s'acheter un chapeau de paille à Derry car il en avait déjà acheté un la veille. Il prit une chambre d'hôtel au Town House et retourna prendre un verre chez Fred Toomey. Mais cette fois-ci, il ne fit aucun effort pour engager la conversation.

Le lendemain, il louait son ancien appartement de Harris Avenue. Le surlendemain, il poussait la porte de chez Macken pour s'acheter un revolver. Il aurait voulu revoir Beverly et son copain mais il s'aperçut qu'il les avait loupés.

Jake prit l'habitude de passer prendre une bière au Lamplighter en début de soirée avant que l'endroit ne commence à se remplir. Il n'y aperçut jamais Frank Dunning et ça tombait bien car il n'en avait aucune envie. Avant de partir pour le Texas, il comptait se renflouer un peu. Il sympathisa avec Jeff, le barman. Un jour, Jeff lança la discussion sur le base-ball. Jake paria cinq dollars sur les Yankees. Jake demanda à Jeff ou il pouvait parier gros dans cette ville. Jeff lui répondit qu'il fallait voir Charles Frati. Mais Jeff conseilla à Jake de ne pas chercher des noises à Charles car ce dernier connaissait des gens.

4

Le lendemain, Jake alla à La Sirène, le monts-de-piété de Charles Frattini. Une employée l'accueillit et alla chercher Charles pour lui. Jake se présenta sous le nom de George Amberson, du Wisconsin. Jake paria 500 $ sur les Yankees gagnants. Charles accepta son pari à quatre contre un. Jake essaya de marchander le Paris à huit contre un. Charles accepta de monter jusqu'à six contre un..

5

Les habitants de Derry regardaient les matchs de base-ball devant chez Benton électroménager, un magasin de télés.

Jake s'acheta un médicament contre la grippe intestinale au drugstore, par prévention. Keene, le pharmacien, et eut l'air déçu quand Jake lui dit qu'il n'était pas malade. Puis, il entra dans la station Texaco pour trouver un mécano du nom de Randy Baker à qui il donna à 20 $. Baker lui donna le numéro de la station et son numéro personnel. Jake repartit avec l'esprit léger. Jake alla prendre une bière au Lamplighter. Au bar, Charles lui recommanda de prier s'il voulait récupérer ses 500 $. Charles lui demanda ce qui l'amenait à Derry. Jake répondit que c'était l'immobilier. Alors Charles lui demanda si une galerie marchande allait bientôt s'implanter à Derry.

6

Jake savait où se trouverait Frank Dunning le 5 octobre 1958 et il ne voulait pas risquer de changer d'un iota le cours de sa journée. Ne serait-ce que croiser son regard au Lamplighter pouvait avoir cet effet. Le passé était aussi fragile qu'un château de cartes. Jake était revenu à Derry pour démolir le château de cartes de Frank Dunning mais jusque-là, il devait le protéger.

7

Jake cacha son revolver dans un coussin-souvenirs avec le château d'eau de Derry broder dessus qu'il y avait acheter au drugstore. Tout ce qui lui restait à faire maintenant, c'était de se reposer en espérant que tout irait pour le mieux.

8

Le lendemain, Jake ne se réveilla pas avec une grippe intestinale mais avec une migraine. Il avala cinq aspirines. En descendant l'escalier il faillit tomber car la rampe céda. Heureusement il réussit à s'agripper à l'une des vieilles appliques murales. Il eut envie de mourir, là, sur les escaliers, et d'en avoir fini avec tout ça.

Pour se motiver, il visualisa le visage de Tugga assassiné par Dunning. Quand il voulut prendre sa voiture, il s'aperçut que ses clefs avaient disparu de son pantalon à cause d'un trou dans sa poche. Ce trou n'y était pas à la veille. Il retrouva ses clefs sur le perron. Mais quand il voulut mettre le contact, sa fidèle Ford refusa de démarrer.

Malgré sa migraine, il fut obligé de remonter les escaliers pour téléphoner à la station-service mais il n'y avait personne. Alors il téléphona à Baker. Baker répondit. Jake lui promit un petit extra s'il arrivait à faire redémarrer sa voiture. Le mécano lui demanda comment il avait prévu que sa voiture allait tomber en panne, question logique.

9

Baker replaça le câble de la batterie qui s'était mystérieusement détachée pendant la nuit et vérifia les bougies. La Ford revint à la vie. Le mécano conseilla à Jake d'aller se coucher car il avait une mine de fantôme. Jake vérifia la roue de secours et constata qu'elle était à plat. Alors ils allèrent à la station-service pour en trouver une autre. Le mécano refusa l'argent que lui proposait Jake car il lui en avait déjà donné assez selon lui. Il lui conseilla encore de rentrer chez lui pour se reposer.

10

Jake sortit de la ville en ralentissant à chaque intersection pour bien vérifier des deux côtés si la voie était libre. Sage précaution : un camion chargé de gravats grilla un feu rouge au croisement de la 7 et de l'ancienne route de Derry. Jake aurait pu être ratatiné. Jake se dit que s'il n'était pas capable d'arrêter Frank Dunning, ce ne serait même pas la peine d'espérer arrêter Oswald :

pour s'encourager, il pensa aux 4 enfants de Dunning. S'il ne les sauvait pas une nouvelle fois, comment pourrait-il échapper à la certitude d'avoir été complice de leur meurtre simplement en déclenchement une nouvelle remise à zéro.

Au niveau du ciné-parc de Derry, Jake voulut sortir de sa voiture mais c'était impossible car la portière refusait de s'ouvrir. Le loquet avait été blessé mais pas par Jake. Alors Jake baissa sa vitre et en se penchant au-dehors, il réussit à introduire la clé dans le petit bouton-poussoir chromé de la poignée. Jake se dit que la résistance au changement était proportionnelle aux répercussions que tel ou tel acte risquait d'avoir sur le futur. Maintenant il savait le prix personnel qu'il aurait à payer pour réussir sa mission.

Jake se rendit au cimetière de Longview. C'est à ce moment-là que sa migraine reflua. Il pensa avoir forcé le barrage au point d'être passé de l'autre côté. Il entra dans un mausolée portant le nom de Tracker. Il s'endormit sur le banc de méditation. Il se leva pour aller attendre Dunning. Sa migraine avait disparu.

11

Dunning arriva au cimetière et descendit la pente vers la tombe de ses parents, un panier de fleurs dans chaque main. Maintenant que l'heure était venue, Jake se sentait plutôt bien.

Il avait réussi à surmonter tout ce qui s'était mis en travers de son chemin. Il appela Dunning qui se retourna. Dunning lui demanda qu'est-ce que c'était quand il vit le coussin-souvenir de Jake. Jake répondit en donnant son véritable nom et en disant qu'il était venu lui demander quelque chose. Il lui demanda ce qu'il y avait de plus précieux dans la vie. Dunning répondit que c'était la famille. C'est ce que Jake pensait aussi et il tira deux fois. Dunning s'effondra. Jake lui tira une balle dans la tempe au cas où.

12

Jake traîna le corps de Dunning à l'intérieur du mausolée et laissa le coussin brûlé posé sur son visage. Les quelques visiteurs qui étaient dans le cimetière ne prêtèrent pas attention à Jake.

Il enterra son arme sous 30 cm de terre. Après quoi, il retourna à son appartement en écoutant la fin du match. Il versa des larmes de soulagement. À présent, la famille Dunning était saine et sauve. Cette nuit-là, il dormit comme un bébé.

13

Le lundi, dans le Daily News de Derry, on parlait de la victoire des Yankees. Mais dès le mardi, Frank Dunning faisait là une du journal avec photo à l'appui. On relatait son assassinat. Doris Dunning se déclarait « sous le choc est effondrée ». Amis et collègues du Marché central faisaient également part de leur tristesse.

Tout le monde semblait s'accorder pour dire que Frank Dunning était un type formidable et absolument personne ne voyait qui aurait pu lui en vouloir.

Tony Tracker était scandalisé parce que le corps avait été retrouvé dans son caveau de famille.

Le mercredi 8 octobre, les Yankees l'emportaient face aux Braves et le jeudi suivant, ils gagnaient encore. Le vendredi, Jake retourna donc chez Frati pour empocher ses 3000 $. Charles n'avait pas l'air mécontent. La femme de Charles avait laissé le journal sur la vitrine remplie de bagues. Jake Montra le journal avec la photo de Dunning en couverture et demanda à Charles ce qu'il en pensait. Charles n'en pensait pas grand-chose sauf que Dunning n'était pas un saint.

14

 Jake voulut retourner à Kossuth Street pour voir la petite soeur d'Harry. Il voulait la consoler de la mort de son papa mais surtout lui dire qu'un jour son frère Harry allait vouloir prendre l'uniforme et partir à la guerre et qu'elle devrait faire tout son possible pour l'en dissuader.

Sauf que les enfants oublient. Tout enseignant savait ça. Et ils se croient immortels.

15

Jake attendit jusqu'au mardi suivant avant de partir. Il griffonna un petit mot qu'il glissa dans une enveloppe libellée au nom du destinataire. Il entra dans un pub dessert. Il discuta avec le barman, Pete. Il lui demanda un service. Pour cinq dollars, Jake lui demanda de donner l'enveloppe au type dont le nom était inscrit sur ces six quand le type se pointerait.

L'enveloppe était destinée à Bill Turcotte. Le barman était un peu inquiet. Il avait peur que ce soit un sale coup et il appréciait Bill. Mais Jake le rassura en disant que ça pourrait faire le plus grand bien à Bill.

Dans l'enveloppe, Jake avait laissé une lettre demandant habile d'aller consulter un médecin sans tarder car il avait un problème cardiaque. Il avait ajouté qu'au cas où Bill pensait qu'il n'avait aucun moyen de savoir ça, l'auteur de la lettre savait aussi que Frank Dunning avait assassiné la soeur de Bill et son neveu.

16

Avant de partir définitivement de Derry, Jake fit un doigt d'honneur à Keene.

Chapitre 11

En roulant vers le sud, Jake chercha à se convaincre qu'il n'avait pas à se mêler de l'affaire Carolyn Poulin. C'était le terrain d'expérimentation d'Al. Et ses expériences, tout comme sa vie, étaient finies. Il aurait fallu qu'il soit fou pour risquer sa véritable mission en allant narguer le passé tenace qui ne demandait qu'à ouvrir sa gueule pour ne faire de Jake qu'une bouchée.

Mais l'image de Dunning écroulé sur la tombe de ses parents obsédait Jake. Même si Dunning était un meurtrier, Jake avait l'impression d'avoir accompli un mauvais acte et il voulait le compenser par un acte qu'il estimait bon.

Alors il se rendit aux chalets où Al avait séjourné. Il y passa cinq semaines qui avaient peut-être été les meilleures de sa vie. Il ne vit presque personne à part le couple qui tenait le magasin ou il faisait des emplettes très simples deux fois par semaine et M. Winchell, le propriétaire des chalets. Winchell passait voir Jake tous les dimanches pour prendre de ses nouvelles. Jake prenait un canoë et allait pagayer pour admirer la nature. Il prit le temps de lire une trentaine de livres : des polars ; des mélodrames ; des westerns et un roman de science-fiction intitulé A la poursuite de Lincoln, sur des chercheurs temporels chargés d'aller enregistrer un discours « oublié » d'Abraham Lincoln.

Fin octobre, Jake résolut de se rendre à Durham pour s'imprégner de la configuration des lieux autour de Bowie Hill. Il s'attacha à localiser la maison de Cullum et reconnaître son trajet probable de chez lui jusqu'à Bowie Hill.

Son plan consistait à suivre la piste qu’Al avait tracée. Il se rendrait à Durham le matin et se rangerait près de l'arbre abattu et feindrait une crise cardiaque lorsque Cullum arriverait. Chez Brownie, Jake vit dans une vitrine une affiche qui lui donna une idée. L'affiche était intitulée Comté d'Androscoggin ; résultats du tournoi de Crib. Andy Cullum était arrivé troisième de ce tournoi. Le lendemain, Jake se présenta chez Andrew. Une femme au visage agréable lui ouvrit la porte. Jake comprit que Carolyn Poulin ne serait pas la seule victime de l'accident de chasse du 15 novembre, même si elle serait la seule à finir en fauteuil roulant. Il se présenta sous le nom de George Amberson. Il demanda à parler à son mari. Andrew lui serra la main. Jake lui montra sa planche de crib. Mais la femme de Cullum parut à l'armée car ils étaient méthodistes et son mari ne jouerait jamais pour de l'argent.

Jake les rassura en leur disant qu'il était venu pour apprendre à jouer. Andrew accepta alors Jake avoua qu'il était la pour davantage que ça. Il voulait acheter une journée entière du temps d'Andrew. Il voulait passer la journée du 15 novembre avec lui. La femme d'Andrew parut vraiment effrayée. Jake proposa de 100 $. Andrew demanda à quel il jouait. Jake n'essaya pas de leur faire croire qu'il n’avait pas de motif caché mais il ne voulut pas leur dire la vérité pour ne pas être pris pour un fou. Andrew lui demanda d'où il venait. Jake répondit qu'il venait du nord de l'État. Il prétendit qu'il travaillait dans l'immobilier commercial. Il affirmait qu'il pouvait donner des noms de personnes qui pourraient attester qu'il n'était pas fou.

Andrew demanda à Jake de le laisser un instant pour qu'il discute avec sa femme. Jake proposa d'aller leur acheter une boisson fraîche en attendant. Ils refusèrent poliment.

Il pensait que les Cullum allaient l'envoyer paître mais ils acceptèrent. Il est l'invitèrent même à rester pour dîner mais Jake refusa. Il offrit un billet de 50 $ pour acompte à Andrew.

Il était sur un petit nuage mais le matin du 15 novembre il avait peur que les Cullum aient appelé la police pour essayer de savoir quel genre de cinglés il pouvait être. Rien de cela n'arriva. Andrew l'accueillit gentiment. Il lui apprit les règles du crib et ils jouèrent. Après quoi, ils déjeunèrent et Mrs Cullum décida que Jake n'était pas dangereux. Jake pensait que les Cullum se situaient à une extrémité de la bascule et Oswald et sa femme, à l'autre. Ainsi le passé s'harmonisait.

Jake se voyait au centre de gravité, au point où la bascule s'articulait. À la fin de la journée, Jake avait gagné deux parties. Jake voulut donner 150 $ à Andrew mais il refusa car il s'était trop bien amusé avec lui pour accepter son argent.

Alors Jake lui donna à Mrs Cullum qui les accepta. Jake accepta de rester pour dîner avec eux. Ils regardèrent les actualités et Jake fut ravis d'apprendre qu'il n'y avait eu aucun accident de chasse dans le Maine. Au moment où il s'apprêtait à partir, Jake fut rattrapé par Mme Cullum qui lui demanda de quoi il avait sauvé son mari. Elle avait prié Dieu de lui envoyer une réponse pendant qu'ils étaient dehors à jouer. Alors Jake lui répondit que si Dieu avait voulu qu'elle le sache, il lui aurait dit.

Alors elle jeta ses bras autour de lui et l'étreignit.

Elle était persuadée que Dieu leur avait envoyé un ange gardien qu'elle conserverait précieusement dans son coeur.

C'était la deuxième fois que Jake entendait ces mots et lui aussi il les médita dans son coeur.

Jake s'en alla le 17 novembre. Il remit les clés de son chalet à M. Winchell en lui disant qu'il avait passé des merveilleuses vacances régénérant. Le soir, il descendit au Parker House à Boston. L'ambiance y était beaucoup moins pacifique. Il passa la nuit suivante à Washington et trois jours plus tard sur la côte ouest de la Floride.

Chapitre 12

1

A chacune de ses pauses déjeuner, Jake ne vit pas une seule franchise de fast-food sur sa route. Il vit des gens s'entraider et lui porter assistance quand le radiateur de sa voiture fut percé. L'un d'eux lui demanda même s'il avait besoin d'un endroit où dormir. Jake supposait que cette scène pourrait se produire en 2011 mais il en doutait.

En Caroline du Nord, dans une station-service, il vit qu'il avait trois écriteaux différents, une pour les femmes, une pour les hommes et un dernier pour les « gens de couleur ». Curieux, Jake voulut savoir à quoi ressemblaient les toilettes pour les gens de couleur et il vit qu'il fallait descendre un sentier entouré de sumac vénéneux et qu’il n'y avait pas de cabinets mais un tout petit ruisseau avec une planche posée en travers sur deux blocs de béton effrités.

2

Jake s'installa dans la ville de Sunset Point en Floride. Il loua un cabanon sur une plage. Il laissa tomber sa couverture d'agent immobilier car en 1959, une période de récession touchait les États-Unis. Tout le monde vendait et personne n'achetait. Alors Jake se fit passer pour un aspirant écrivain à qui un oncle suffisamment riche avait laissé de quoi vivre.

Il commença effectivement à travailler sur un roman intitulé La Ville assassine, la ville en question étant Derry. Et il fit le récit de ses aventures temporelles dans un deuxième livre.

Le matin il travailla sur son récit temporel et le soir sur son roman. Il passa de longues heures dans les bibliothèques et il lut encore les notes d'Albert sur Oswald.

Jake eut la conviction qu'Al avait coupé court à la pire des faiblesses pour un chercheur : qualifier son hésitation de recherche.

3 Jake se rendit chez un bookmaker du nom d’Eduardo Gutierrez. Il paria d'abord sur les Lakers parce qu'il savait que cette équipe perdrait et il voulait établir sa réputation de gogo. Puis il paria 400 $ sur les Canadians et il gagna. Son plus gros coup, il joua au printemps 1960 quand il paria sur la victoire de Venetan Way devant Bally Ache, le grand favori dans le derby du Kentucky. Il gagna 10 000 $. Gutierrez qui était cubain était également un expatrié de la mafia de la Nouvelle-Orléans. Jake devait se montrer prudent.

4

Au printemps 1959, Jake avait réservé un exemplaire de Désenchanté, le nouveau roman de Budd Schulberg. À cette époque, Oswald alait quitter les marines et ensuite il s'embarquerait pour la Russie. Il tenterait de renoncer à sa citoyenneté américaine mais il échouerait. Après une tentative de suicide tapageuse (et sans doute factice) dans un hôtel de Moscou, les Soviétiques l'autoriseraient à rester dans leur pays. Il y travaillerait deux ans et demis à Minsk dans usine. Il y rencontrerait une jeune fille nommée Marina Prusakova.

Jake écrivit au United College pour obtenir des informations. On pouvait obtenir une licence d'anglais en ne répondant qu'à une cinquantaine de questions à choix multiples. Il suffisait de payer 300 $. Jake posa sa candidature. Il répondit au questionnaire. Il réussit son examen. Mais il lui fallait encore débourser 50 $ de frais de dossier. Le diplôme arriva et il permit à Jake d'enseigner de nouveau un ou deux jours par semaine pendant l'année scolaire 1959-1960. Il adorait enseigner. Son plus beau jour de remplaçant, il le vécut au lycée de Ouest Sarasota, après avoir raconté à ses élèves de littérature l'argument de base de l'Attrape coeur de Salinger (livre qui, bien sûr, n'était pas autorisé à la bibliothèque de l'école et aurait été confisqué à tout élève qui l'aurait introduit dans ce sanctuaire). Un de ses élèves lui dit que c'était lui le professeur qu'il aimait le plus.

Plus tard, le proviseur le convoqua pour lui demander s'il était un élément subversif. Jake le rassura en lui disant qu'il avait voté pour Eisenhower. Le proviseur lui conseilla de s'en tenir à l'avenir à la liste de lecture généralement admise.

5

Un professeur de psychologie de l'université du Maine avait affirmé un jour que les humains possédaient effectivement un sixième sens. Le professeur appelait cela le « signal d'alarme ». D'après ce professeur, ce sixième sens était plus développé chez les mystiques et les hors-la-loi.

Jake se considérait comme un hors-la-loi puisqu'il avait tué Dunning.

Le professeur leur avait conseillé d'écouter leur signal d'alarme.

C'est ce que fit Jake en juillet 1960. Il fait exprès de perdre des paris pour passer pour un idiot auprès de Gutierrez. Le signal d'alarme de Jake l'avait averti que la comédie n'était pas très bien passée. Jake ne tenait pas à ce que ces manuscrits tombant aux mains de la pègre. Ils avaient placé dans un coffre-fort mais Gutierrez avaient les moyens d'envoyer ses hommes chez Jake. Donc, après une nuit de juillet Jake partit vers le nord.

6

Jake se rendit à la Nouvelle-Orléans. Il voulut voir la maison ou habiteraient Lee Oswald et sa femme Marina au cours du dernier printemps et du dernier était de la vie de John Kennedy. C'était une bicoque délabrée. Un jeune homme noir proposa à Jake de l'herbe. Jake refusa mais il lui demanda où il pourrait trouver un bon hôtel. Le jeune homme lui indiqua l'hôtel Monteleone. Le jeune homme voulut savoir pourquoi Jake regardait la maison délabrée. Jake lui demanda si c'était une bonne affaire et le jeune homme répondit que cette maison avait l'air hanté.

Jake lui dit qu'elle ne l'était pas encore et il s'en alla en laissant le jeune homme perplexe.

7

Jake remporta son coffre-fort dans sa chambre d'hôtel. Il se rendit compte qu'il avait oublié un livre qu'il avait emprunté à la bibliothèque de Nokomis alors il téléphona car il se sentait minable. Il prévint à la bibliothécaire qu'il avait oublié un livre et qu'il allait le renvoyer par la poste. La bibliothécaire lui apprit que la maison où il avait habité avait été incendiée. Quelqu'un avait lancé une bouteille d'essence enflammée par la fenêtre. Désormais, Jake serait doublement sur ses gardes avec le passé car celui-ci flairait les agents de changement et il mordait.

Il partit pour Dallas.

8

Trois jours plus tard, Jake regardait la Texas Book Depositary, endroit d'où serait posté Oswald pour tirer sur Kennedy.

L'immeuble lui rappelait l’aciérie Kitchener de Derry même s'il n'était pas en ruine. Il dégageait la même impression de menace vivante. Jake se sentit appelé par la fenêtre du cinquième étage du dépôt de livres. Jake ne voulait pas attendre qu'Oswald décroche son emploi de manutentionnaire dans ce dépôt. Il voulait suivre le plan qu'Al avait ébauché dans la dernière partie de ses notes, celle intitulée « conclusions sur la marche à suivre ».

Al n'avait pas négligé la possibilité, faible mais significative sur le plan statistique qu'Oswald ne soit pas l’assassin de Kennedy.

Il avait appelé cette possibilité la « fenêtre d'incertitude. Il s'était fixé pour but de fermer cette fenêtre pour de bon le 10 avril 1963, soit plus de six mois avant le voyage de Kennedy à Dallas.

9

Jake avait son propre plan pour les années 60 entre août 1960 et avril 1963.

Il garderait Oswald à l'oeil quand il rentrerait de Russie mais sans interférer. Il ne pouvait pas se le permettre à cause de l'effet papillon. En 1962, Kennedy se rendrait à Houston, à l'université Rice, ou il prononcerait un discours dans lequel il parlerait d'aller sur la lune. Jake imaginait que s'il poussait Oswald à fuir Dallas pour retourner à la Nouvelle-Orléans et que Kennedy mourait quand même, victime de quelque complot fou de la mafia ou de la CIA, alors il n'aurait pas le courage de repasser par le terrier pour tout recommencer de zéro.

Il avait déjà consacré près de deux ans à sauver Carolyn Poulin et la famille Dunning. Il valait mieux être sûr de son coup. Il avait donc décidé que la meilleure façon de surveiller Oswald sans se mettre dans ses jambes serait de s'installer à Dallas pendant qu'Oswald vivrait dans la ville de Fort Worth, puis d'emménager à Fort Worth quand Oswald déménagerait avec sa famille à Dallas. Mais en regardant le dépôt de livres, Jake avait changé d'avis. Il avait commencé à chercher un appartement à louer mais il avait compris au bout de huit semaines de recherche qu'il n'aimait pas cette ville. Il n'avait pas les journaux de Dallas qui ignoraient totalement les quartiers où la fracture raciale commençait tout juste à se réduire un peu. Il n'aimait pas le racisme des classes moyennes. Il ne supportait pas le quartier des affaires fréquentés par des gens habillés de manteau sport à carreaux, cravate étroite retenue par une pince tape-à-l'oeil, pantalon blanc et bottes m'as-tu-vu. Ils arboraient des armes de  poing glissés dans des étuis de cuir.

Jake avait même vu des croix gammées peintes sur des vitrines de commerces dont les noms suggéraient des propriétaires juifs.

Pourtant Jake pensait que c'était ici que sa mission l'appelait et que c'était à Dallas qu'il devait rester. C'est ce qu'il pensait alors.

10

Le 22 septembre 1960, Jake trouva enfin un appartement qui lui paraissait viable. Il était situé au nord de Dallas. Mais le propriét