Pendant mes années de recherches universitaires, je me suis longuement intéressé à la rhétorique de la haine antisémite et antimaçonnique. J'en ai conclu que les mots pouvaient tuer. Victor Klemperer est le philologue qui m'a le plus impressionné (avec Jean-Pierre Faye) dans sa façon brillantissime de décortiquer le langage nazi. Voici un extrait de ma thèse de doctorat dans lequel je parle de Klemperer :

Klemperer, Victor.- LTI, la langue du IIIè Reich ; Paris : Albin Michel, Pocket, 1996

Philologue et spécialiste de la littérature française du XVIIIème siècle, Klemperer a enseigné en Allemagne, à l’université de Dresde jusqu’en 1935, année où les nazis le destituent. Marié à une non-juive, il échappe à la déportation mais doit quitter son logis pour habiter dans une « Judenhaus ». De 1933 à 1945, Klemperer rédige son journal (qui ne sera publié qu’en 1995) dont est extrait LTI. LTI signifie Lingua Tertii Imperii, langue du IIIè Reich en latin. Cet essai de philologie est publié en 1947. Le philologue analyse le discours nazi à partir des livres qu’il se procure par sa femme (lui n’ayant plus le droit d’emprunter dans les bibliothèques) mais également à partir des conversations entendues au fil des jours, qu’elles émanent d’ouvriers, de collègues ou des dignitaires nazis. Klemperer démontre qu’Hitler et les siens ont voulu déshumaniser tous ceux qui n’étaient pas considérés comme « Aryens » mais qu’ils ont voulu également transformer les hommes en machine en pervertissant des termes préexistants comme « mettre au pas », « flux magnétiques » ou « monter ». Il estime que le nazisme tire sa source du romantisme allemand dans lequel il voit le détrônement de la raison, la bestialisation de l’homme, la glorification de l’idée de puissance, du prédateur, de la tête blonde. Il pense que la spécificité du nazisme repose sur l’idée de race, réduite à l’antisémitisme. Le philologue perçoit le nazisme comme un culte dans lequel Hitler serait le « Sauveur ». En effet, les expressions de vénération envers le führer étaient courantes comme « il est mort pour son cher führer ou « il est tombé pour son führer » dans lesquelles la patrie n’était pas citée parce qu’elle était représentée et contenue en Hitler. Bien que les nazis aient tenté de démontrer les origines allemandes du nazisme, Klemperer affirme qu’elles proviennent du livre de Gobineau Essai sur l’inégalité des races humaines. Selon lui, Gobineau était persuadé de descendre en droite ligne de la haute noblesse franque et donc se sentait Germain plus que Français. De plus l’écrivain raciste avait entrepris des études allemandes et orientales. Le romantisme allemand lui suggéra de remédier spéculativement à l’absence de faits scientifiques pour appuyer sa théorie.
Klemperer a su analyser avec précision la rhétorique nazie. Même s’il ne cite pas Drumont, qu’il n’a peut-être pas lu, il confirme l’importance du lexique de la maladie et de l’animal dans le but de déshumaniser les Juifs :

« Petit Juif » et « peste noire », expression de l’ironie méprisante et expression de l’épouvante, de la peur panique : ce sont les deux formes stylistiques qu’on rencontrera toujours chez Hitler chaque fois qu’il parle des Juifs et, par conséquent, dans chacun de ses discours et chacune de ses allocution. Il n’a jamais dépassé son attitude du début, à la fois enfantine et infantile, à l’égard des Juifs. En elle réside une part essentielle de sa force, car elle le relie à la masse populaire la plus abrutie qui, à l’ère des machines, est constituée non pas du prolétariat industriel, mais en partie d’une population paysanne et surtout de la masse de la petite bourgeoisie entassée dans les villes. Selon elle, celui qui est vêtu autrement, celui qui parle autrement, n’est pas l’autre être humain mais l’autre animal venant de l’autre étable, avec lequel il ne peut y avoir d’entente, qu’on doit haïr et chasser à coup de vent »

Qu’elle provienne des pamphlets de Drumont ou des discours d’Hitler, la rhétorique antisémite ne varie pas. Elle tourne toujours autour des mêmes notions avilissantes : maladie, animal, saleté. Il n’existe donc pas de créativité dans le langage de la haine d’où qu’il vienne. L’intertextualité fonctionne à plein régime et se transmet de génération en génération, de Drumont à Hitler en passant par Céline.