L’antimaçonnisme

Origines de l’antimaçonnisme

   L'antimaçonnisme est né avec la franc-maçonnerie. La peur du secret et du mystère pousse certaines personnes à l'hostilité, concernant les loges maçonniques. Dans la plupart des cas, la méfiance du grand public à l'égard des francs-maçons alterne avec l'indifférence. Mais il existe un antimaçonnisme organisé en doctrine, il est propagé par les mouvements religieux intégristes, l'extrême-droite et tout régime totalitaire.

Le XVIIIè siècle

   Les références incontournables de tout “bon catholique” à la fin du XVIIIè siècle sont le pamphlet de l’abbé Barruel Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797), l’encyclique Scite perfecto de Léon XIII et celle de Pie IX intitulée Humanum Genus (1884).
L’analyse de ces diverses références prouvent que la condamnation de la franc-maçonnerie par le clergé catholique et son assimilation au peuple juif va crescendo. Dans Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, la haine de Barruel envers les francs-maçons est beaucoup plus marquée que celle qu’il voue aux Juifs . Néanmoins l’amalgame est déjà présent dans son pamphlet :

“Vous (les Francs-maçons) êtes, dites-vous aussi, ce que furent ces juifs, et ce que sont encore ceux des juifs qui s’en tiennent à l’unité de Dieu pour toute religion; (si cependant il fut jamais de juif qui ne crût pas aux prophètes, et à l’Emmanuel, ou Dieu libérateur). Vous avez donc aussi pour tout chrétien les sentiments des juifs eux-mêmes. Vous n’insistez comme eux sur Jéhovah, que pour maudire le Christ et ses mystères. “1

Barruel prête aux Juifs et aux francs-maçons une même haine vouée au Christ et aux chrétiens. Cette accusation sera reprise avec la rhétorique que l’on sait par Drumont. Mais l’amalgame entre peuple juif et franc-maçonnerie n’est pas le seul point commun existant entre Drumont et Barruel, l’abbé semble lui aussi fasciné par le mythe du secret. Il essaye d’avancer sa propre théorie quant au fameux secret maçonnique :

“Jusqu’au douze août mil sept cent quatre-vingt-douze, les jacobins français n’avaient doté les fastes de leur révolution que pour les années de leur prétendue liberté. En ce jour, Louis XVI, depuis quarante-huit heures, déclaré par les rebelles déchu de tous les droits au trône, fut emmené captif aux tours du Temple. En ce même jour, l’assemblée des rebelles prononça, qu’à la date de la liberté, on ajouterait désormais dans les actes publics la date de l’égalité; et ce décret lui-même fut daté la quatrième année de la liberté, la première année, le premier jour de l’égalité.

   En ce même jour, pour la première fois, éclate enfin publiquement ce secret si cher aux francs-maçons, et prescrit dans leur loges avec toute la religion du serment le plus inviolable. A la lecture de ce fameux décret, ils s’écrièrent : enfin nous y voilà; la France entière n’est plus grande loge; les Français sont tous francs-maçons, et l’univers entier le sera bientôt comme nous.”2

Les thèmes développés par Barruel tout au long de son volumineux pamphlet (plus de mille pages) sont résumés dans les deux extraits précités : il existerait une “France maçonnique” vindicative à l’égard des chrétiens. L’isotopie de Barruel pour dénigrer les francs-maçons évoque curieusement le chant lexical de Drumont à l’égard des Juifs : les Français sont tous francs-maçons, et l’univers entier le sera bientôt comme nous, il suffirait de remplacer le mot “francs-maçons” par le mot “juifs” pour retrouver La France Juive de Drumont.

Le XIXè siècle

   La thèse du “complot judéo-maçonnique” va crescendo pour culminer à l’avènement de la IIIè République. L’esprit de vengeance qui anime les royalistes convaincus et les fervents catholiques a besoin de trouver un coupable. Dès lors, les Juifs, considérés comme les ennemis de l’Eglise catholique, et les francs-maçons, tenus pour responsables de la fin de la monarchie absolue vont être les cibles idéales de nombreux pamphlétaires. L’antimaçonnisme de Drumont procède du même principe que son antisémitisme. En effet, Drumont n’innove pas, il synthétise toutes les thèses pour les rendre accessibles au plus large public. Le meilleur exemple de cette synthétisation des préjugés antimaçonniques se trouve dans La France Juive, volume I, livre 2. Drumont reprend l’historique présumé de la maçonnerie, en s’inspirant largement de Barruel et du Père Deschamps. Ce dernier avait écrit un ouvrage intitulé Les Sociétés secrètes et la société ou philosophie de l’histoire contemporaine, publié en 1882, neuf ans après la mort de son auteur (on remarque, au passage, que Drumont a sous-titré La France Juive : essai d’histoire contemporaine, la ressemblance n’est sans doute pas le fruit du hasard). On y trouvait les accusations déjà lancées par Barruel quant au rôle de la franc-maçonnerie dans la Révolution française mais actualisées. Deschamps voulait croire que la maçonnerie était également à l’origine du communisme et du socialisme :

“Les revendications communistes paraissaient d’abord quelque chose de monstrueux, mais la diffusion par les loges des principes faux a précisément pour effet d’y alimenter peu à peu les esprits.”3

La haine de toute politique de gauche n’est pas non plus absente dans La France Juive puisque Drumont rend la maçonnerie et les Juifs responsables des réformes de la IIIè République de couleur radicale. Drumont qui avait su savamment mélanger l’antisémitisme d’extrême-gauche de Toussenel, l’antisémitisme religieux des assomptionnistes (La Croix ) et l’antisémitisme racial de Renan a réalisé le même brassage avec l’antimaçonnisme catholique du Vatican et l’antimaçonnisme contre-révolutionnaire de Barruel. Comme Barruel et Deschamps, Drumont veut voir, en la maçonnerie, l’héritière des templiers :

“Une tradition constante dans la Franc-Maçonnerie prétend que le 18 mars 1314, date toujours célébrée dans les loges, quelques initiés déguisés en maçons vinrent recueillir les cendres du grand maître dans cette île aux Vaches qui est maintenant la place Dauphine, et firent là le serment d’exterminer les Capétiens et de venger leurs victimes.”4

On retrouve donc la fascination du pamphlétaire pour le secret. En effet, si la maçonnerie était l’héritière de l’Ordre du Temple, ses secrets auraient plus de cinq cents ans et n’auraient pas tous été percés depuis, ce qui laisse beaucoup de place à l’imagination du Drumont et par
extension à ses lecteurs.

« L'affaire Léo Taxil »

 
   L'oeuvre de Taxil est vaste, sa période antimaçonnique s'étend de 1885 à 1897. Elle suit un certain nombre de bouleversements historiques : l'avènement de la deuxième République en 1848, le coup d'Etat de 1852 qui sonne le début du Second Empire puis la défaite des Français contre les Allemands provocant la perte de l'Alsace/Lorraine. Sur le plan littéraire, cette période qui va de 1848 à 1870 voit la création de nombreux mouvements comme le romantisme mené par Hugo et George Sand, puis le naturalisme inspiré par les frères Goncourt et développé par Zola. Les années 1870 sont animées par un soucis de rationalisme sur le plan politique, littéraire, religieux et scientifique avec des auteurs comme Littré, Comte et sur le plan politique c'est l'avènement de la IIIè République, la lutte entre l'Eglise et l'Etat, la guerre entre les libres-penseurs et les cléricaux. L'excès de rationalisme provoque une réaction d'un certain nombre d'auteurs et d'artistes. Ainsi, le symbolisme et la décadence viennent bousculer la République libre-penseuse. Moreau, Huysmans et Villiers de l'Isle Adam s'inspirent de la mythologie des sciences occultes pour créer une atmosphère fantastique à leurs oeuvres.

 

   Léo Taxil entre dans le monde littéraire à la suite de tous ces bouleversements, il est tour à tour anticlérical, libre-penseur, franc-maçon puis antimaçon, religieux patriote chantant la gloire de Jeanne d'Arc, la bonne lorraine. Il est une véritable éponge qui boit toutes les humeurs de son époque.

 
   Les mystères de la franc-maçonnerie dévoilés publié en 1886 et Le diable au XIXè siècle édité en 1895 s'inspire de la vogue de l'occultisme et de son roman phare Là-bas dont l'auteur est Huysmans. Les Français fuient le rationalisme trop terre à terre, ils recherchent l'évasion dans le fantastique, ce qui explique le succès des sociétés rose-croix de la franc-maçonnerie alchimiste qui avait été créée un siècle plus tôt par le comte Cagliostro et de tout ce qui peut provoquer le frisson. C'est l'époque du spiritisme et du magnétisme auquel Victor Hugo lui même s'adonnait. L'occasion était trop belle pour manquer de construire une gigantesque mystification littéraire qui utiliserait les ingrédients de l'occultisme : le spiritisme, les messes noires, la franc-maçonnerie; afin de séduire les français et surtout les catholiques. Léo Taxil a su arriver au bon moment, doté d'un argumentaire d'autant plus efficace qu'il pouvait plaire à une majorité qui ne demandait qu'à être bernée. Le Diable au XIXè siècle et Les mystères de la franc-maçonnerie dévoilés sont bien des mystifications littéraires car ces oeuvres ont pour but d'exciter la raillerie générale contre la franc-maçonnerie.

De plus, leur auteur dirige implicitement ses écrits contre l'Eglise catholique dans le but de se jouer de la crédulité des ecclésiastiques. Léo Taxil en donnant à croire que le diable existe et qu'il évolue dans les loges maçonniques, fustige l'encyclique pontificale Humanum Genus . Léon XIII voulait voir dans la franc-maçonnerie le royaume de Satan. Par conséquent, Léo Taxil composa sa mystification dans le sens agréable aux catholiques.

 
   Néanmoins, il ne faut pas mettre sur le même plan la mystification littéraire de Léo Taxil et celles des auteurs auto-proclamés Fumistes, Hirsutes, et Hydropathes. Ces auteurs composaient des canulars basés sur le pastiche qu'on pouvait ressentir comme une forme d'hommage aux écrivains parodiés. En revanche Taxil ne fit pas l'éloge du pape le 19 avril 1897, quand il révéla sa mystification. De plus, les plaisanteries de Taxil n'étaient pas toujours bienveillantes. L'auteur du Diable au XIXè siècle n'a pas hésité à verser dans l'antisémitisme le plus ordurier pour satisfaire les fantasmes de ses lecteurs.

   En France, l'antimaçonnisme n’a laissé des traces que dans les pamphlets mais aussi dans la littérature classique. Maupassant avait été pressenti par l'écrivain Catulle Mendes pour devenir franc-maçon en 1876. L'auteur de Bel ami refusa car il méprisait les idéaux quels qu'ils fussent. Il n'est donc pas étonnant de voir la franc-maçonnerie mise à mal par Maupassant dans la nouvelle « Mon oncle Sosthène ».

Découverte du cadavre de Stavisky le 9 janvier 1934

   Alexandre Stavisky (48 ans) est retrouvé mort par balle dans un chalet de Chamonix. Recherché suite à un détournement de fonds au Crédit municipal de Bayonne, l'homme se serait, selon les inspecteurs, suicidé. L'opinion publique réfute cette thèse et voit dans ce meurtre l'assassinat d'un individu gênant pour certains complices issus de la classe politique. Le retentissement de l'Affaire est énorme.

   Stavisky était un escroc qui avait su utiliser le milieu maçonnique, les journalistes, quelques avocats véreux et des policiers douteux en y mettant le prix. Il avait réussi à rafler huit cents millions à l'épargne française et les avait dépensés avec prodigalité. Stavisky était un aventurier qui avait distribué cent millions pour acheter le silence public. Il subventionnait les campagnes électorales des partis politiques et les fonds occultes des personnages influents. Parmi ces personnes se trouvaient des francs-maçons. La Maçonnerie comme la République s'étaient compromises. Les antimaçons se réjouirent, il en résulta une manifestation qui failli faire renverser la IIIème République. Le 6 février 1934, de nombreux fascistes réclament la fin du parlementarisme et l'interdiction de la franc-maçonnerie. Dès cette époque, le mythe de l'emprise judéo-maçonnique sur la vie politique reprend du service.

   Néanmoins les forces réactionnaires se font battre aux élections de 1936. Le Front Populaire arrive au pouvoir et transforme la société française par ses lois généreuses : les congés payés et la semaine des quarante heures. Au défilé du 14 juillet 36, le Grand Orient de France se fait représenter. Ainsi, il soutient implicitement la politique du Front Populaire mené par les frères Ramadier, Salengro, Viollette, Chautemps et Zay.

FORCES OCCULTES (1943)

   Le film antimaçonnique "Forces occultes" fut créé par Jean Marquès-Rivière, un ex-frère tombé dans l'antimaçonnisme dans les années trente. Le film est habilement réalisé grâce à des moyens importants. L'Allemagne nazie a largement contribué à la production de "Forces occultes". Les scènes principales ont été tournées au palais Bourbon et dans une loge reconstituée avec le matériel confisqué aux francs-maçons par la police de Vichy.

   Le scénario est fondé sur l'antiparlementarisme, une scène du film montre la manifestation partiellement fasciste du 6 février 1934 au cours de laquelle la police républicaine avait dû intervenir violemment. Les fascistes des années trente sont donc considérés comme les martyrs du régime parlementariste de la IIIè République.

L'antisémitisme et l'antimaçonnisme sont, évidemment, les ingrédients principaux de la trame filmique. L'idéal vichyste est incarné par le député nationaliste Avenel. "Naïf", il accepte de se faire initier au Grand-Orient. Le réalisateur tente de montrer aux spectateurs que le député se rend vite compte de son erreur et que les francs-maçons sont des infames comploteurs et des affairistes.

   La dernière scène est d'un pathétisme risible, si on l'analyse au second degré. En effet, on voit la Terre exploser sous l'emprise du complot judéo-maçonnique. Manifèstement, les pétainistes ne reculaient devant aucune image d'Epinal et prenaient les Français pour des imbéciles aisément manipulables. Les auteurs du film tentent de faire croire au Français que la franc-maçonnerie est un Ordre international uni alors que depuis la fin du XIXè siècle la maçonnerie s'est scindée en de multiples branches philosophiques et métaphysiques. Le pire tient au soupçon de "doctrine supérieur". On sent derrière cette phrase une rémanence de la mystification taxilienne, laquelle avait laissé croire aux Français que le diable était le grand-maître de la franc-maçonnerie internationale !

La loge P2

   En mai 1981, le gouvernement italien démissionne suite à la divulgation d'une liste : celle des membres de la loge P2 dans laquelle figurent de nombreuses personnalités politiques issues du parti au pouvoir (les démocrates chrétiens).

   Les activités de la loge P2 étaient donc d'ordre délictueux pour provoquer la destitution d'un gouvernement mais était-elle réellement une loge maçonnique ?

   La loge P2 tire son nom d'une loge maçonnique créée en 1877 : la Loge Propaganda Massonica . Cette loge n'avait rien de secret car des personnages éminents en faisaient partie comme Zanardelli, ministre de la Justice ou le poète Carducci.

La "propagande" de cette loge consistait à diffuser les valeurs maçonniques (progrès, laïcité et liberté) à travers les institutions politiques et citoyennes.

   Quand Mussolini interdit la franc-maçonnerie en 1925, les francs-maçons s'exilèrent en France. La loge Propaganda Massonica fut le pilier de la principale obédience italienne : le Grand Orient d'Italie. La loge "PM" fut donc un des symboles de la République italienne en exil. A la Libération, la loge "PM" initia des hommes qui, officiellement, représentaient l'opposition à la franc-maçonnerie : des communistes, des catholiques et des démocrates chrétiens. Ces hommes étaient attirés par le prestige historique de la franc-maçonnerie mais devaient entrer secrètement dans une loge pour ne pas risquer d'être rejetés par leur hierarchie.

La loge "PM" trouvait un intérêt dans l'accueil des catholiques et des communistes car elle pouvait ainsi atténuer les rivalités sociales. En effet, elle réunissait autour de l'idéal maçonnique des hommes qui, sans la Maçonnerie, ne se seraient jamais entendus.

   La loge "PM" commença à dévier de l'idéal maçonnique avec l'arrivée d'un certain Licio Gelli, qui en devint le secrétaire. Gelli servit le régime fasciste pendant la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui encore, il est difficile d'expliquer ce qui a poussé la Maçonnerie italienne à accepter un tel homme. C'est donc en 1964 que Gelli fut initié, il entra à la loge "PM" quelques années plus tard. En 1975, Licio Gelli devint "vénérable" (c'est-à-dire président) de la loge "PM". A partir de cette période, la loge fut rebaptisée Propaganda Massonica n°2 ou "P2". De 1971 à 1979, le parti communiste italien fut à son apogée en participant à la majorité gouvernementale. Gelli ne pouvait supporter cette situation et milita pour un retour à l'autorité avec des mesures comme le rétablissement de la peine de mort et la limitation du droit de grêve dans la fonction publique. Il s'agissait du programme d'un seul homme et non celui du Grand Orient d'Italie. Les nombreux militaires, capitaines d'entreprises, politiciens et journalistes qui demandèrent à rejoindre la loge de Gelli comprirent que la "P2" ne proposait plus un programme maçonnique humaniste mais une philosophie ultra-conservatrice.

   Le 5 octobre 1980, le Corriere della Serra publia une interview dans laquelle Gelli exposa les idées de son programme et tenta de le présenter comme un projet de la franc-maçonnerie. Il venait de commettre une erreur car le Grand Orient d'Italie détenait, avec cette interview, la preuve que Gelli avait trahi l'idéal maçonnique. Gelli fut donc exclu du Grand Orient en 1981.

   Après enquête, il apparut que la loge P2 avait participé à une série d'affaires (exécutions de magistrats, attenta de la gare de Bologne en 1980, assassinat d'un journaliste). En réalité, la loge P2 n'était pas une loge maçonnique. En effet, pour qu'une loge puisse pratiquer les valeurs qui sont celles de la franc-maçonnerie depuis le 18è siècle (solidarité, tolérance, égalité), il est nécessaire qu'elle limite ses membres à une cinquantaine de frères ou de soeurs. Hors la P2 enregistra plus de deux mille membres. De plus, pour que la fraternité lie les membres d'une loge, il faut que ceux-ci se côtoient régulièrement. Ce n'était pas le cas à la loge P2 dont les affiliés ne se connaissaient même pas ! (voir cédérom du Monde qui regroupe plusieurs articles à ce sujet au moteur de recherche "titre = loge P2").

   Enfin, la franc-maçonnerie étant une société initiatique, il est essentiel que chaque frère puisse recevoir l'initiation et l'instruction maçonnique. Tel ne fut pas le cas à la "P2" puisque ses membres ne se réunissaient pas et qu'ils étaient "créés maçons" non dans un temple mais dans le bureau de Gelli. Licio Gelli en s'autoproclamant "Grand-Maître de la loge P2 s'était, de fait, détaché du Grand Orient d'Italie tandis que sa loge était déclarée clandestine par les hautes instances maçonniques. Malgré cela le grand public confondit loge P2 et franc-maçonnerie. Pertini, le Président de la République déclara qu'il licencierait tout employé du "Quirinal" s'il était maçon.

   Aujourd'hui encore, la Maçonnerie italienne est considérée comme une "mafia" par un grand nombre d'Italiens. La mégalomanie d'un seul homme aura suffi à porter préjudice sur toute une communauté.

 
L’antimaçonnisme aujourd’hui

   La première pensée qui vient à propos de l’antimaçonnisme actuel est probablement la presse hebdomadaire quelque peu racoleuse. On se souvient surtout des affaires à conotation mafieuses de la région PACA et de l’inénarable procureur Eric de Montgolfier. A posteriori, la médiatisation des affaires liées à la Maçonnerie en général et à la GLNF en particulier a été bénéfique puisque bon nombre de brebis galeuses ont été radiées et le caractère peu maçonnique de la GLNF a été souligné.

   L’antimaçonnisme aujourd’hui est comme le négationnisme : il opère essentiellement sur internet à partir de sites rédigés par des anonymes. Il ressasse l’idée du complot international et reprend les idées de Barruel. D’ailleurs le site antimaçonnique le plus visité s’appelle justement barruel.com Le milieu éditorial s’infiltre dans la brèche également avec une série de livres intitulées livre jaune n° 5, 6 et 7 qui sont en fait une variation des Protocoles des Sages de Sion. Le mythe des Illuminés de Bavière est repris, mélangé au pouvoir des Rotschild et à l’invasion cachée des extra-terrestre.

   L’événement le plus marquant de l’antimaçonnisme contemporain reste la publication du livre de Ghislaine Ottenheimer : Les Frères invisibles. Cet ouvrage est un manifeste écrit au vitriol. Le quatrième de couverture annonce la couleur : Au terme de deux années d'enquête, à partir de très nombreux exemples concrets et grâce aux révélations de hauts responsables révoltés par ce qu'ils avaient, Ghislaine Ottenheimer, directrice de la rédaction de BFM, et Renaud Lecadre, journaliste à Libération, décortiquent les codes et les coutumes de cette société "Philosophique" et lèvent un coin du voile sur l'un des secrets les mieux gardés de la société française : l'existence de pouvoirs invisibles, souvent au-dessus des lois.

Bigre ! Quel programme ! D'autant plus que celui-ci est relayé par un numéro spécial de L'Express intitulé : "La vérité sur les francs-maçons", rien de moins. Socrate et Platon se retourneraient dans leurs tombes s'ils apprenaient qu'au XXIè siècle des journalistes pensent connaître et détenir La Vérité et prétendent surtout pouvoir la diffuser au bon peuple.

Mais il faut être juste, la franc-maçonnerie, comme toutes les sociétés humaines, est loin d'être parfaite. Quand les dévoiements existent, il est normal de les souligner pour mieux les contrecarrer. Encore faut-il faire preuve de réserve et de recul pour éviter la caricature. Plongeons donc dans l'enquête de nos deux Sherlock Holmes.

 

   De prime abord, le lecteur est quelque peu surpris par l'utilisation répétée de la Rumeur au fil des pages de cet ouvrage qui est présenté comme une enquête sérieuse : De nombreuses photos d'Edouard Balladur le portraiturent la main sur le front pour se protéger du soleil, regard au loin, ce ne serait pas par hasard. Ce geste aurait une signification très précise : le frère se protège du soleil et du regard du créateur ! Fantasme ou réalité ? On dit que l'ancien Premier ministre a été initié dans sa jeunesse (page 17). Les "On dit" se mêlent aux verbes employés au conditionnel ce qui laisse le lecteur fort dubitatif quand au sérieux de l'investigation journalistique.

Il apparaît nettement que le recul nécessaire à une enquête est absent dans "Les frères invisibles. La subjectivité est omniprésente, au point que le qualificatif de "franc-maçon" devient injurieux sous la plume des deux journalistes : Parmi les multiples protagonistes mis en cause dans l'affaire Elf (...) André Gulefi, dit Dédé la Sardine, l'intermédiaire chargé de faire transiter les commissions sur des comptes en Suisse... Maçon, bien sûr (page 178). "Franc-maçon" prend nettement la signification "d'escroc", comme les multiples synonymes employés pour désigner les membres de la franc-maçonnerie : Le maire de l'Alpe d'Huez, Jean-Guy Cupillard, vice-président du Conseil général de l'Isère et trésorier du RPR local, contraint de s'expliquer devant la justice sur le détournement de près de 10 millions de FF ? Un frère évidemment (page 194). Quand les auteurs ne sont pas capables d'amener les preuves de l'appartenance maçonnique d'un homme politique, ils le taxent de "maçon sans tablier", ce qui est tout de même bien commode pour le dénigrement gratuit. Il en va ainsi pour Bernard Pons : Bernard Pons, président du club des Amis de Jacques Chirac, s'il n'a pas passé le "tablier de cochon", est à tout le moins un "maçon sans tablier" (page 157).

Dans leur livre, G. Ottenheimer et R. Lecadre n'en finissent pas de dénigrer la franc-maçonnerie sous couvert de dénoncer les dérives d'une institution respectable. En réalité, les deux journalistes font preuve d'antimaçonnisme primaire comme le démontre leur façon d'abuser de l'accumulation des procès d'intention. Ces derniers déservent l'intention d'origine qui était de dénoncer l'utilisation de la franc-maçonnerie par des hommes d'affaires ou des politiques sans scrupules. A force d'employer des termes injurieux ou ironiques, les "enquêteurs" perdent en crédibilité. La franc-maçonnerie est une école où l'on creuse des tombes pour y enterrer les vices et où l'on élève des temples pour honorer les vertus.

 
   Il est rare de voir des maçons sincères utiliser la philosophie maçonnique pour "hypnotiser" leur entourage dans le seul but de l'escroquer. Soyons clairs, les escrocs, les barbouzes et les affairistes, dénoncés comme maçons par la presse, étaient déjà malhonnêtes avant d'entrer en loge mais ils étaient suffisamment habiles pour le cacher lors du passage sous le bandeau. Ce constat est trop souvent passé sous silence par l'ensemble des journalistes qui ont trouvé dans le dénigrement de la franc-maçonnerie un excellent maronnier suceptible de multiplier par deux le tirage de leurs feuilles de chou. Toutefois le livre Les frères invisibles n'est pas complètement dépourvu de lucidité puisqu'on peut lire en page 207 : La maçonnerie n'explique pas tout : avant d'être initié, un corrompu est d'abord une fripouille. Qui corrompt à son tour la maçonnerie. Ou encore page 246 : La multiplication des affaires, la façon dont elles ont été étouffées voire parrainées démontrent, non pas que la maçonnerie est une bande organisée de malfaiteurs, mais que les prévaricateurs ou escrocs se sont servis d'elle pour constituer leurs réseaux.

Ces derniers éclairs de clairvoyance sont malheureusement noyés dans un océan de propos diffamatoires et erronnés.

 
   Les articles de presse et les livres antimaçonniques lesquels sont, hélas, de plus en plus nombreux tendent à donner de la maçonneriel'image d'une institution où l'on entre honnête, naïf et idéaliste pour en ressortir macchiavéliques, opportunistes et magouilleurs au moyen d'une alchimie secrète. En réalité, les francs-maçons intègres (qui sont majoritaires, rappelons-le) sont les premiers à s'inquiéter des dérives. Leur idéalisme est qualifié d'angélisme par les cyniques. Ce sont ces mêmes cyniques qui profitent de la structure multi-séculaire de la maçonnerie et de la mentalité (trop bienveillante) des frères et des soeurs pour se constituer un réseau, un carnet d'adresses. Cette manipulation des maçons honnêtes par la minorité barbouze est reconnue par les auteurs des Frères invisibles mais du bout des lèvres à la page 190 : La même mécanique (sous-entendue, celle des magouilles), perdure car le système franc-maçon est devenu tributaire de l'économie et des groupes de pression.

Le géopolitologue François Thual avait très bien su analyser le renouveau de l'antimaçonnisme dans un numéro de L'Express de 1995, il déclarait : L'affairisme renforce les courants antimaçonniques. Mais attention ! l'antimaçonnisme est comme l'antisémitisme. Une partie de la société a toujours besoin de diaboliser l'autre et de lui accorder une importance démesurée. Les auteurs des Frères invisibles citent cette réflexion de François Thual mais pour mieux en rejeter l'avertissement, ils affirment en page 250 de leur livre : De nombreux frères continuent encore aujourd'hui à penser ainsi.

Certes, l'intention initiale de Gishlaine Ottenheimer et de Renaud Lecadre était bonne et pour cette raison les journalistes avaient été aidés dans leur enquête par des maçons soucieux de faire le ménage dans leur obédience. Malheureusement, les journalistes n'ont pas su adopter une démarche scientifique dans la rédaction de leur ouvrage, c'est-à-dire appuyer chaque argument par un exemple avéré. Bien au contraire, quand les auteurs des Frères invisibles manquent de preuves, ils n'hésitent pas à affubler un homme politique mis en examen du qualificatif "maçon sans tablier". On est obligé de regretter un tel acte de malveillance qui jette une ombre sur la démarche des deux journalistes. D'autant plus que ceux-ci utilisent le lexique antimaçonnique de base. Le fameux sobriquet "frères trois points" est usé à l'envi au fil des trois cent cinquante pages. On sait que cette expression fut créée et popularisée par le tristement célèbre Léo Taxil. Auteur de pamphlets antimaçonniques et antisémites à la fin du XIXè siècle, ce dernier jubilerait s'il savait que son vocabulaire haineux était utilisé à l'aube du XXIè siècle. Mais Taxil n'est pas la seule source douteuse des deux journalistes. Parmi les références d'Ottenheimer et Lecadre on trouve la revue Faits et documents publiée par Emmanuel Ratier, un homme réputé d'extrême-droite. Une enquête rigoureuse pouvait-elle colporter les ragots des nostalgiques du fascisme ? Avec Les Frères invisibles, nous ne sommes pas très loin des propos lepenistes sur le prétendu complot judéo-maçonnique !

 
   Le plus grand reproche que l'on peut opposer aux auteurs du livre est la volonté manifeste de "grossir le trait". Leur paranoïa manifeste les pousse à voir des francs-maçons partout sans prendre la peine de vérifier auprès des intéressés. En outre Ottenheimer et Lecadre semblent fachés avec les chiffres ou les gonflent dans le sens qui sied à leur ouvrage. D'après eux les effectifs de la Grande Loge Unie d'Angleterre ont fondu de moitié, à 400000, depuis que le gouvernement de Tony Blair a mis sur la place publique la question de l'incompatibilité entre le serment maçonnique et les fonctions de magistrat ou de policier (page 292). En réalité, les effectifs de la GLUA sont passés de 450 000 à 400000 depuis l'obligation de transparence des maçons d'Albion quand ceux-ci sont fonctionnaires de police ou de la justice. On voit bien que 50 000 maçons de moins en quatre ans ne représentent pas du tout la moitié de 450 000 !

   Enfin comment peut-on accepter les thèses des deux enquêteurs quand on lit à la page 48 que le Grand-Orient de France a rendu facultative la croyance au GADLU en 1887. Cela pourrait paraître anodin mais dans l'histoire profane cela reviendrait à publier un livre sur la Révolution française dans lequel on pourrait découvrir avec surprise que la Bastille a été prise le 14 juillet 1799 ! Les deux journalistes ne se contentent pas de cette seule erreur grossière, dans leur livre on peut apprendre que les femmes sont initiées au GODF : Isabelle Thomas, l'ancienne leader lycéenne, Harlem Désir, l'ancien responsable de S.O.S. racisme (...) ne font pas mystère de leur appartenance au GO (page 131). Dès lors un livre dans lequel des coquilles aussi grosses apparaissent ne peut pas être crédible.

Les frères invisibles est donc bien une enquête au VITRIOL mais au sens profane du mot. Ghislaine Ottenheimer prétend que le langage maçonnique est à double sens. Il est fort regrettable qu'elle ne connaisse pas le sens initiatique du mot VITRIOL, à savoir, connais-toi toi même et tu pourras te remettre en cause. Avec cet outil Madame l'enquêtrice aurait pondu un tout autre livre.