Jean-Jacques Rousseau, l’homme qui croyait en l’homme. (Vincent Howlett)

Ce livre est une biographie de Rousseau tout public, très agréable à lire et néanmoins détaillée. Il peut servir d’introduction à l’oeuvre de Rousseau et peut donner envie d’aller plus loin en se tournant vers les publications universitaires.

Chapitre I : Les initiations

J. J. Rousseau née le 28 juin 1712. Son père Isaac était horloger, violoniste et maître de danse, sa mère Suzanne, femme volontaire, Jean-Jacques ne la connut pas car elle mourut en lui donnant la vie. Son père ne se consola jamais de la perte de Suzanne. Jean-Jacques, lui aussi, cherchera toujours la présence de sa mère que le destin lui ôta. Il fut élevé par une autre Suzanne, la soeur de son père. Il compensa l’absence de sa mère, par la lecture des romans qu’elle avait écrits. Il lut également Ovide, Bossuet, Urfé et Plutarque.

Le père de Rousseau est obligé de quitter Genève suite à une querelle avec un membre du Conseil. Il laisse la garde de Jean-Jacques et de son frère à son beau-frère Gabriel Bernard. Jean-Jacques est envoyé à Bossey, près de Genève, pour y parfaire son éducation. Une fessée administrée par le pasteur Lambercier, chargé de son éducation, pour une faute qu’il n’avait pas commise marque l’avènement d’une distance qu’il se pousse à creuser entre la vérité et le mensonge. En septembre 1724, Jean-Jacques quitte Bossey et retrouve Genève, il est placé chez M. Massereau, homme de loi. Il s’entiche des demoiselles Vulson et Goton et du magasin de m. La Tribu qui lui permet de dévorer des livres. En avril 1725, on l’envoie chez M. Ducommun que sa charge de lui apprendre le métier de graveur. Rousseau, humilié par son maître, fuit en décembre 1727. Jean-Jacques rencontre le curé de Pontverre à Confignan qui le convertit au catholicisme puis il est confié à Mme de Warens à Annecy en mars 1728. La même année, il habite à l’hospice des catéchumènes de Spirito Santon à Turin et se fait baptiser le 23 (il choisit Jean-Joseph comme nom de baptême). Il devient secrétaire de maîtresses de maison et cherche à séduire celles-ci mais sans succès. Les « riches et heureux du monde » le conduisent à une « orgueilleuse misanthropie ». Il quitte Turin pour partir à l’aventure avec Bâcle, inventeur de la fontaine de Héron puis entre dans un séminaire lazariste, une expérience infructueuse, hormis la découverte d’un recueil de cantates de Clérambault. Mme de Warens (que Rousseau appelle maman) pousse Jean-Jacques à chanter dans la maîtrise de la cathédrale d’Annecy. Mais là encore, il ne trouve pas sa place et fuit avec le maître de choeur en froid avec la cathédrale. La maîtrise lui a donné un ami, Venture de Villeneuve, musicien. Il parcourt encore les routes, cette fois avec Anne-Marie Merceret, servante de Mme de Warens. Ils vont à Fribourg, Genève et Nyon où Rousseau retrouve son père qui s’est remarié. Abandonnant Anne-Marie Merceret à Fribourg, Jean-Jacques part pour Lausanne et Neuchâtel où il passe l’hiver 1730-1731. Rousseau prend un pseudo, Vaussure de Villeneuve pour devenir musicien et fait jouer ses oeuvres qui ne rencontrent aucun succès. Déçu, il part pour Paris où il devient simple valet. Fin 1731, il regagne Chambéry où il découvre que Mme de Warens a un nouvel amant, Claude Anet mais cela ne le blesse pas. Il croit encore en son destin de musicien et joint l’abbé Blanchard, maître de musique de la cathédrale de Besançon, lequel doit, d’après les rumeurs, devenir « 1er maître de quartier de la musique de chambre du roi de France ».

En 1733, Rousseau devient l’amant de Mme de Warens qu’il appelle Maman et a l’impression d’avoir « commis l’inceste ». Il écrit des textes (dont une chronologie universelle) et découvre Rameau, Bernier et Clérambault. En 1733, Rousseau est majeur. Il devient aveugle et croyant mourir, rédige un testament. Heureusement, il recouvre la vue et perçoit l’héritage de sa mère. Mme de Warens le délaisse pour M. Wintzenried, ce qui le rend malade. Sous le pseudonyme de M. Dodding il va à Montpellier pour se faire soigner. A cours d’argent, il se plaint auprès de Mme de Warens qui lui laisse sa propriété de Chambéry. Il lit Platon, Montaigne, Descartes, Malebranche, Locke... Il commence à s’intéresser à la botanique. Le 1er mai 1740, Rousseau devient précepteur de deux enfants, MM de Condillac et de Sainte Marie à Lyon au service de M. de Mably. Il tombe amoureux de la femme de son patron. Rousseau se lance dans la pédagogie en écrivant un Mémoire sur l’éducation de Monsieur de Sainte Marie. Sa pédagogie repose alors sur trois principes : former le coeur, former le jugement, former l’esprit. Ce Mémoire préfigure L’Emile. Mais M. de Mably le renvoie et Rousseau retourne aux Charmettes de 1741 à 1742 puis il gagne Lyon où il compose L’Epître à Parisot et un opéra La Découverte d Nouveau monde. Il entreprend un nouveau système de notation musicale qu’il veut proposer à l’Académie de Paris. A Paris, il s’est installé à l’hôtel St Quentin. Il rencontre Diderot et fréquente les Salons. Son projet musical est lu par l’Académie le 22 août 1742 mais jugé « ni neuf, ni utile ». Rameau critique également le système musical de Rousseau et même si ses remarques sont négatives, le jeune homme est touché par l’attention prodiguée par le maître. Par la suite, il rencontre Marivaux et lui demande de corriger son Narcisse. En janvier 1743, il publie sa Dissertation sur la musique moderne. Il écrit également « Le Nouveau Dédale » un projet pour « planer dans les airs » mais ne le publie pas. Il entre chez M. Dupin, fermier et conseiller du roi qui vit entre Paris et le château de Chenonceau mais séduit par la belle Mme Dupin, il se voit obligé de partir. A trente ans, il tombe malade, victime d’une fluxion de poitrine. Cela ne l’empêche pas de projeter un nouvel opéra, Les Muses Galantes. Il devient secrétaire auprès de M. de Montaigu, ambassadeur de France à Venise où mille livres lui sont attribuées pour salaire, il sort de la pauvreté. Il se dépense sans compter pour décoder des courriers diplomatiques et rédiger les missives de l’ambassadeur. Il fréquente les Vénitiennes et se croit touché par la vérole. Il est tout de même séduit par le bel canto au point « de se croire en paradis ». Les tensions avec M. de Montaigu poussent Rousseau à quitter Venise le 22 août 1743. A Paris, Jean-Jacques loge à l’hôtel Saint Quantin et achève ses uses Galantes qui plaisent à M. de Richelieu. Ce dernier lui commande les arrangements d’une comédie-ballet de Rameau et Voltaire, La Princesse de Navarre. Rousseau correspond alors avec Voltaire. Son travail de musicien est finalement repris par Rameau et il ne sera même pas cité lors des représentations de la comédie ballet. Il jette son dévolu sur Thérèse Levasseur, une servante que chacun s’entend à mépriser. Il lui rend hommage dans les Confessions : « Je trouvais dans Thérèse le supplément dont j’avais besoin; par elle je vécu heureux autant que je pouvais l’être selon le cours des événements. »

Chapitre II : l’engagement

   Rousseau est intimidé par les philosophes de son temps : Condillac, d’Alembert et Diderot mais ce dernier l’encourage à prendre la parole. Le 16 octobre 1747, la librairie Le Breton charge D’Alembert et Diderot de diriger une encyclopédie. Dès lors, Rousseau, Diderot et Condillac se réunissent une fois par semaine au Panier fleuri près du Palais Royal. Les trois philosophes développent leurs idées dans un journal, Le Persifleur. Il est proposé à Rousseau de discourir sur les ouvrages de son temps. Rousseau revient travailler chez Mme Dupin comme secrétaire et de son beau-fils Dupin de Francueil. Elle ne lui tient aucune rancune et le paye jusqu’à 900 livres. Avec elle, il veut rédiger une défense des femmes et s’adonne à la chimie avec le jeune Dupin de Francueil. Leurs travaux seront répertoriés dans un recueil inachevé Les Institutions chimiques. Il renoue avec la comédie lors de fêtes données à Chenonceaux en écrivant L’Allée de Sylvie. Thérèse lui donne son premier enfant mais Rousseau l’abandonne aux Enfants trouvés et n’en éprouve aucun remords car son esprit est obnubilé par l’Encyclopédie où il a pour tâche de rédiger tous les articles concernant la musique. Dupin de Francueil lui sa maîtresse, Mme d’Epinay, épouse de Denis Lalive d’Epinay mais son ressentiment croît devant les hauts personnages des Salons qui se moquent de lui et ne lui proposent que les besognes dont tout le monde se décharge.

Le 24 juillet 1749, Diderot est emprisonné à Vincennes à cause de son essai intitulé Lettres sur les aveugles. Rousseau vient le soutenir moralement. Au cours d’une visite à son ami, rousseau lit dans le Mercure de France une question proposée par l’académie de Dijon pour le prix de 1750 : « si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les moeurs ». Cette question pousse Rousseau à rédiger son discours sur les sciences et les arts. Il livre là un réquisitoire contre l’inégalité des hommes. Voltaire apparaît dans cet essai sous son vrai nom Arouet contre lequel Rousseau s’oppose. Il rappelle que le pseudonyme Monsieur de Voltaire n’est que le masque d’un nom bourgeois.
Le 9 juillet 1750, le Discours sur les sciences et les arts est primé. Il paraît chez Parisot et contesté par les correspondants de Rousseau dont le nombre s’est accru. Parmi les nouvelles connaissance du philosophe se trouve Frédéric-Melchior Grimm. Ils jouent de la musique ensemble. Le succès vient enfin couronner Rousseau et M. de Francueil lui propose un poste de caissier dans ses bureaux de receveur général des finances. Mais son corps le trahit de nouveau, Rousseau est victime d’une infection liée à une rétention urinaire et abandonne son poste de caissier et son travail chez Mme Dupin pour devenir copiste de musique. Dans les années 1750, deux musiques s’opposent. Les grands, le roi, les riches et les femmes défendent la musique française et les autres, la reine, les gens de talents, le hommes de génie selon Rousseau soutiennent la musique italienne. Pour fuir ces querelles, Jean-Jacques se réfugie à Passy chez son cousin Mussard. Il compose un nouvel opéra : Le devin du village, oeuvre pour laquelle il écrira : « C’est ce que j’aime le mieux avoir fait ». L’oeuvre est présentée à Louis XV et à Mme de Pompadour. Il se présente à eux avec les attributs de la plèbe (grande barbe et perruque mal peignée) pour marquer son originalité. Dans le Devin du village, Colette chante son amour pour son amant infidèle Colin. Pour conjurer son malheur elle consulte le devin qui la rassure en prédisant que Colin l’aime toujours. Les amants de nouveaux réunis célèbrent les pouvoirs du devin et les vertus de l’amour. Rousseau adulé méprise pourtant la gloire et la reconnaissance royale et retourne à son métier de copiste. Rousseau tient tout de même à faire représenter son Narcisse mais que son nom soit cité. L’oeuvre est jouée le 18 décembre 1752 à la comédie française et c’est un échec. Jean-Jacques est rassuré car cela confirme ce qu’il écrivait dans son discours sur les sciences et les arts. Rousseau prend part dans la querelle sur la musique et répond favorablement à ses amis partisans de la musique italienne en rédigeant en novembre 1753 la Lettre sur la musique française. Il affirme : « Les Français n’ont point de musique et n’en peuvent avoir, ou si jamais ils en ont une ce sera tant pis pour eux. »

En novembre 1753, l’Académie de Dijon met au concours la question suivante : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisé par la loi naturelle ? » Pour Rousseau cette inégalité présente dans la nature ne doit pas être présente dans la loi du devenir social. Selon lui, la différence naturelle des hommes ne doit pas jouer pour comprendre l’inégalité de leur condition sociale. Il répond donc ainsi à la question de l’Académie de Dijon en rédigeant son discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il dédie cet essai à la République de Genève et confirme son titre de citoyen de Genève en revenant habiter près de cette ville à Eaux-Vives. Il renie le catholicisme et est réintégré dans l’Eglise de Genève. Au cours de l’été 1754, Rousseau planche sur un article concernant l’économie politique pour l’Encyclopédie. Il y évoque la souveraineté, le gouvernement et la notion de volonté générale, idées que l’on retrouvera dans Le contrat Social. Son modèle d’économie rejette l’industrie et le commerce pour se reposer sur l’agriculture. Il revient à Paris en octobre 1754. Rey, libraire à Amsterdam, publie son discours. Voltaire qui s’est installé ridiculise le Discours en écrivant à Rousseau : « On n’a jamais tant employé d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Voltaire considère Rousseau comme quelqu’un de cynique et misanthrope. Les amis de Jean-Jacques s’impatientent à le voir quitter Thérèse et il le prend mal. Grimm s’éloigne de lui. Les idées développées dans le Discours sont jugées trop radicales, Rousseau est de plus en plus seul. Pour fuir les médisances, Rousseau vient habiter chez Mme d’Epinay à Montmorency.

Chapitre III : La distance

A Montmorency, Rousseau parcourt la campagne pour méditer, les après-midi. Il écrit sur Dieu. Il pense que tout est « l’ouvrage d’un être puissant, directeur de toutes choses ». En 1753, il répond à voltaire qui ne veut plus croire en la Providence suite au tremblement de terre meurtrier de Lisbonne en 1755. Pour Jean-Jacques, on doit accepter jusque dans le mal la responsabilité et la liberté de l’homme et préférer notre existence plutôt que le néant. Diderot lui rend visite mais pas autant que Jean-Jacques le voudrait et il se sent seul même si cette solitude lui permet de réfléchir et d’écrire. Il se veut le « champion de Dieu », il souhaite que la pensée opère un renversement vers une rationalité où la lumière de l’esprit affirme ses limites. Rousseau écrit un roman « La Nouvelle Héloïse ». Il s’agit d’une correspondance entre deux amants, Julie et Saint Preux qui fait référence à la passion amoureuse d’Héloïse et Abelard écrite au XIIè siècle. Rousseau veut toucher ceux qui n’écoutent que leur coeur et refuse d’évoquer la haine dans son roman même si elle fait partie des passions amoureuses. Le roman paraît en 1761. C’est un succès. La Condamine écrit : « Tout Paris pour Saint Preux a les yeux de Julie ». En 1757, Rousseau et Diderot sont brouillés. Diderot a moqué la solitude de l’ermite dans le Fils naturel et Jean-Jacques l’a pris pour lui. Pressé par Rousseau de se rétracter, Diderot répond : « Vous n’êtes pas de mon avis sur les ermites. Dites-en tant de bien qu’il vous plaira, vous serez le seul au monde dont j’en penserai, encore y aurait-il à dire là-dessus si l’on pouvait vous parler sans vous fâcher <...> Adieu, le citoyen !

Au printemps 1757, lassé de sa relation routinière avec Thérèse, Rousseau tombe amoureux de Mme d’Houdetot. Il lui rend visite à Eaubonne et lui avoue son amour. La logeuse de Rousseau, Mme d’Epinay est en même temps la belle-soeur de Mme D’Houdetot, elle en devient jalouse. Mme d’Houdetot délaisse Rousseau quand Saint Lambert, son amant, revient. Rousseau écrit à ce dernier sans lui avouer son amour pour la belle. L’amant s’avère compréhensif. Touché, Rousseau s’efface et souhaite bonheur au couple. Mme d’Epinay feint de ne rien voir et redouble d’attention envers Rousseau et en même temps elle accable sa belle-soeur de marques de dédain. Grimm veut se rapprocher de Jean-Jacques mais il le traite comme un importun. Diderot, lui, est agacé par les histoires de coeur de son ami et complote pour qu’un différend sépare Rousseau de sa logeuse. Le 15 décembre, Jean-Jacques et Thérèse quittent l’Hermitage pour habiter à Montlouis dans une maison délabrée qu’il loue à M. Mathas. Il écrit des Lettres morales à Sophie d’Houdetot qu’elle ne lira jamais puisqu’il n’a pas le courage de lui envoyer. A Paris, les attaques se multiplient contre L’Encyclopédie et d’Alembert répond en écrivant un article sur Genève dans lequel il critique la monarchie française. A Montmorency, Rousseau est meurtri par la trahison de ses amis, il ne lui reste que Thérèse. Malade, il écrit un testament où il lègue tout à son maîtresse. Il décide de répliquer à l’article de d’Alembert et stigmatise son analyse de la religion des pasteurs de Genève et s’oppose à son désir d’installer des théâtres dans cette ville. Il écrit donc la Lettre sur les spectacles. Pour lui, le théâtre est une activité mondaine et pourvoyeuse de vices. Sa lettre est un énorme succès qui lui apporte un courrier gigantesque. A Montmorency, il s’est fait de nouveaux amis. M. le maréchal duc de Luxembourg qui habite non loin de chez lui veut le voir. Jean-Jacques a peur d’être traité en « domestique » et ne se presse pas pour répondre à l’invitation alors M. de Luxembourg vient chez lui ce qui flatte Rousseau. M. de Luxembourg propose au philosophe de faire réparer la maison et de le loger au petit château de Montmorency. Fin 1758, la maison de Montlouis est rénovée, Rousseau jouit de son travail et de ses promenades.

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