La grâce de solitude

Entre misère et royauté : la libre solitude

Le « solitaire heureux » reste un mystère tant la solitude est synonyme de panique dans la société actuelle. Partagé entre besoin d’amour et désir d’indépendance nous ne sommes pas préparés à la solitude quand nous y sommes confrontés. Autrefois rare, la solitude touche aujourd’hui des millions de personnes et pourtant elle est occultée par les penseurs actuels (le mot « solitude » est absent des dictionnaires de sciences humaines !).

L’irradiance du dénuement. Dialogue avec Christian Bobin.

Christian Bobin est un poète français contemporain. Ses livres tiennent à la fois ou séparément du roman, du journal et de la poésie en prose. Il s’est rendu célèbre grâce à un ouvrage consacré à Saint François d’Assise : Le Très-bas publié en 1992. Pour lui, la solitude est une matière peuplée par les livres et les cigarettes qu’il ne peut s’empêcher de fumer. C’est plus une grâce qu’une malédiction. La solitude peut se comparer à la folie car elle peut être subie. Elle est alors noire et pesante. On se sent abandonné. L’autre solitude est celle dont il parle dans ses livres dont il parle presque en amoureux. Il estime que pour vivre, il faut avoir été aimé ou porté au moins une fois. Après, on peut être seul car ce qui a été donné une fois l’est pour toujours. Solitude et isolement sont confondus dans l’espoir de beaucoup et les dictionnaires ne les distinguent guère plus. Pour Christian Bobin, la solitude n’est pas choisie. Néanmoins, ses heures de solitude sont pour lui des heures de plénitude. Paradoxalement la solitude lui permet d’être relié à tout pour écrire.

Autrefois, on appelait le solitaire reclus, aujourd’hui c’est un exclu. Ce qui confirme une perte de sens dans la solitude et conditionne le malaise qu’elle engendre. Pour Bobin, l’amour, la solitude, l’écriture, le chant, le jeu sont difficiles à isoler et sont des éléments qui aident à respirer. Toutefois Bobin reconnaît avoir tendance à aller trop vite vers le sublime. Il admet s’éprouver retiré. L’amour et la solitude ne sont pas si éloignés. Pour preuve c’est le titre d’un poème d’Eluard : « L’amour la solitude ». Pour Bobin, l’amour la solitude sont comme les deux yeux d’un même visage. Ce n’est pas séparable. Curieusement, ce sont les rencontres de l’écrivain qui lui ont donné la solitude. Il estime que si on a été aimé pleinement, après on peut se perdre ou s’ennuyer, ça n’a plus d’importance. Il suffit d’avoir reçu l’amour une fois et de ne pas en douter pour se donner la solitude et à la liberté. Bobin écrit dans « une petite robe de fête » : « La comète de l’amour ne frôle notre coeur qu’une fois par éternité ». Ce qui est plutôt pessimiste. En effet si on a été touché une fois par la comète de l’amour et que ce dernier nous a quittés alors on est condamnés à la solitude pour « l’éternité ». Selon Bobin, pour qu’il y ait rencontre, il faut que cela n’entame pas la solitude de l’un et de l’autre et que cette solitude en soit développée. On entend souvent dire qu’on est seul même quand on est en couple comme si l’autre ne pouvait combler nos angoisses, notre vide intérieur. C’est ce que semble confirmer Bobin mais l’écrivain trouve cela positif. Il considère que vivre dans la solitude est un luxe. Vivre sans télé, dans le silence est un luxe. Pour supporter la solitude, il faut attendre qu’elle devienne bonne. Elle peut être pesante et ennuyeuse. La télévision permet de remplir le creux qui est en soi dans les moments de solitude. On le remplit très vite alors que ce creux a peut-être quelque chose à nous dire. On essaie de tuer les questions que nous pose la solitude par ingestion d’images. Bobin estime que parfois on fuit la pesanteur de la solitude avec des divertissements de bruits et de paroles qui sont bien plus tristes que l’ennui (à la télé ou à la radio). Il pense qu’il y a une rudesse, une brutalité de la solitude. Pour lui, même les paroles les plus vraies peuvent être utilisées par nous comme un divertissement. Une des remarques les plus justes de Bobin sur la solitude est celle-ci : « il y a quelque chose de la solitude, quelque chose du passage du temps dans la vie, qui n’est pas complètement accepté ». Il y aurait donc dans la solitude une angoisse de la vieillesse ou une peur de la mort. Pour l’écrivain, le plus sain dans cette vie est de regarder la solitude en face et d’abord dans ce qui en elle ne nous convient pas. Il peut y avoir dans la solitude un besoin animal de se retirer, d’éviter la rencontre, de se préserver. Il existe aussi une culpabilité pour celui qui est seul. Bobin a l’impression qu’on demande aux gens seuls de s’excuser de l’être. De vivre une vie qui n’est pas complètement ordinaire ou qui peut apparaître comme un luxe. Ce luxe c’est la surabondance de temps. Dans les sociétés antiques, la solitude était indissociablement liée à la sagesse, alors qu’aujourd’hui le solitaire est perçu comme un marginal. Pourtant, Bobin estime que la grande solitude souffrante, subie, passive se trouve dans les couples, au milieu du couple. Parce que la solitude a un lien avec la parole. Parler c’est être surexposé, vulnérable. Seul devant l’autre seul. Mais la pure parole peut manquer à des gens qui vivent tout le temps ensemble. Pour Bobin l’image de la solitude la plus fascinante est celle d’une mère avec un enfant, c’est lié à l’état d’abandon, de nonchalance. Bobin pense qu’on n’est jamais abandonné. Pour lui c’est une croyance plus qu’une sensation. Ce n’est que de l’humain et n’a donc rien à voir avec Dieu. On est contagieux de soi-même, de la joie ou de l’amour qu’on ressent. Les livres transmettent la personne qui les a écrits. Ils transmettent un souffle malade ou un souffle sain. On transmet cette partie vitale de soi : joie ou tristesse et on peut très bien cacher la haine de la vie sous des mots contraire, ça ne fait rien, ça se sent. Winnicott notait que la capacité d’un individu à être seul repose sur son expérience antérieure d’enfant « seul en présence de la mère ». Cette notion d’apprentissage de la solitude en présence de la mère  permet à l’enfant de découvrir qu’on peut être seul sans être abandonné, de découvrir que la mère peut être à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Bobin conclut en affirmant qu’il n’est pas suffisant pour se tenir debout de se construire seul. Dans la solitude on rejoint quelqu’un d’autre que soi.

L’effrayante conquête.

Dialogue avec Jean-Michel Besnier

Né en 1950, Besnier est agrégé de philosophie et docteur en science-po. Il est professeur de philosophie à la Sorbonne. Il a travaillé pour les revue L’Express et Esprit. Parmi ses ouvrages on trouve notamment une Histoire de la philosophie moderne et contemporaine (1993). Besnier estime que la solitude est le résultat d’une conquête de haute lutte et de manière incessante. En effet, il faut s’arracher à soi, à l’inertie première pour être solitaire. Mais elle n’est pas un point d’aboutissement, elle est plutôt une disposition, une ouverture. Pour Besnier, le fait d’aimer et d’être aimé n’est pas antinomique avec la solitude. Mais l’idée d’avoir pour seule quête se fondre dans l’autre le terrifie. Il fait allusion au Banquet dans lequel Platon raconte que les dieux avaient coupé l’espèce des androgynes en deux et que ces deux moitiés passaient leur vie à se retrouver. Pour Besnier, la solitude est donc positive car elle exclut l’appariemment obligé. Toutefois, il ne nie pas que la solitude peut être douloureuse. Il pense qu’en étant seul, on passe continuellement de la béatitude au désespoir. On peut paniquer si on pense ne plus être capable de s’accrocher à quelque chose. Dans l’Antiquité, la solitude était le propre des sages. Pour les stoïciens et les épicuriens mieux valait ne se donner comme marge d’action que ce qui peut nous éviter d’être dans la dépendance des autres. Besnier explique que la solitude est mal vue aujourd’hui. Il rappelle que les travaux de Tocqueville ont prouvé que sous l’Ancien Régime, les hommes avaient des repères fixes : la famille, la sociabilité rurale. Mais la Révolution a dispersé les maillons de cette chaîne. Nous sommes devenus des individualistes mais nous le vivons comme une faiblesse. Dans notre société, est donc considéré comme suspect tout individu qui s’abstient des autres. Besnier distingue solitude et isolement. La première est de l’ordre du consentement mais pas le second. Selon le philosophe Alain « L’homme isolé est un homme vaincu ». Besnier pense que l’homme isolé n’a pas su s’imposer aux autres et forcer leur désir. Il peut être responsable de son isolement, s’il s’abandonne à l’impuissance à séduire l’autre. Le solitaire, au contraire, désire la sociabilité et cherche à séduire grâce à son autonomie qui le rend original. L’étape de la désintégration absolue intervient quand personne ne sait que vous êtes seul.
Dans les couples, s’il y a des pathologies c’est parce que chacune des identités a renoncé à s’auto-affirmer et a accepté les compromis. On choisit d’intégrer le fantasme de l’autre. Pour Besnier, on rencontre plus vite la solitude lorsqu’on est deux que lorsqu’on est seul.

A la source de la solitude, il y a un problème aigu d’incommunicabilité des émotions. Besnier évoque également la solitude du philosophe. Pour le philosophe, la solitude est orgueil. Il pense : « je suis l’unique, je vais reconstruire le monde... Je vais édifier des systèmes de pensée et es système vont réduire le monde. Ils vont le réduire à ce que j’en pense... »

Accepter la solitude et la cultiver peut être perçu comme une pathologie, une anormalité. Mais celui qui cultive la solitude rejette un monde où les hommes ne sont jamais souverains mais toujours asservis. L’homme délibérément solitaire est donc plus libre que les autres prisonniers par la massification croissante de nos sociétés. Dans les dictionnaires on ne trouve pas le mot solitude parce que dans notre culture, la solitude est plutôt connotée de manière esthétique comme une situation de poète. La solitude fascine quand elle est celle du saint mais fait très peur s’il s’agit de celle de l’homme de la rue. Il y a donc une solitude qui rime avec plénitude et une autre qui rime avec vacuité. Besnier estime que certains hommes ont peur de la solitude parce qu’ils sont « fâchés » avec eux-mêmes. Ils culpabilisent d’être seuls, ils pensent que personne ne les aime parce qu’ils ne sont pas aimables. Ils sont insupportables à eux-mêmes et se croient insupportables aux autres. Besnier pense que c’est la religion judéo-chrétienne qui dévalue la solitude. Mais il évoque aussi Voltaire qui faisait de Rousseau un « méchant » parce que ce dernier aimait vivre en ermitte. La solitude pour les chrétiens est mauvaise car elle renvoie à celle de Caïn lequel est honnis dans notre tradition. Donc si l’on est solitaire c’est que, comme Caïn, on a commis la faute. Dans ainsi parlait Zarathoustra, l’homme est fâché avec lui-même parce qu’il a tué dieu et donc cette altérité qui pouvait lui donner le sens de lui-même. Seul, il se retrouve devant son propre vide. Nietzsche invite pourtant l’homme à s’améliorer en disant : « Deviens ce que tu es » mais l’inviter à devenir ce qu’il est au prix de la solitude c’est lui faire violence.

A l’ombre du désert

Dialogue avec Théodore Monod

Théodore Monod était professeur honoraire au Museum d’histoire naturelle, membre de l’Institut, zoologiste, passionné par le désert, botaniste et géologue.

Monod évoque ses expéditions dans le désert. Pour lui elles n’ont rien de mystique. Elles s’inscrivent dans une démarche scientifique. Il ne pense pas que le désert par lui-même, soit la source d’un grand approfondissement de la vie spirituelle. Il avoue qu’on s’y ennuie énormément. Pour Monod, la solitude donne beaucoup de temps. Eventuellement pour la méditation individuelle. Il faut, par exemple, beaucoup de temps pour lire. Pour que la solitude soit une alliée il faut avoir quelque chose de précis à faire. Là, on n’a pas le temps de s’ennuyer ni de songer qu’on est seul. Monod pense que si on veut, on peut trouver la solitude dans le métro un jour de pointe. Si elle est intérieure, ce n’est pas le décor, le paysage, qui ajoutent quelque chose. A moins qu’on n’y transporte ce qu’on a l’intention d’y trouver.

Le principe de fuite par Marie de Solemme

Dans notre monde, le solitaire heureux est incompris, considéré comme égoïste ou misanthrope. La solitude choisie est perçue comme une fuite. Dans certaines situations, il n’y a pas d’autre issue que la fuite, ce n’est pas de la lâcheté mais un sursaut de santé. On peut fuir dans la drogue, dans le travail, dans l’imaginaire, dans l’obéissance ou le fatalisme, l’important c’est de savoir ce que nous fuyons : sans doute la réalité de ce que nous sommes. Dans Eloge de la fuite, Henri Laborit précise que fuir le monde c’est également sortir des rapports de force « Maître-Esclave ».

L’indicible manque

Dans solitudes et sociétés, Michel Hannoun essaie de comprendre d’où vient le fait que le mot solitude soit passé d’une connotation positive ou neutre à une acception souvent négative. Durant tout le Moyen-Age, la solitude était synonyme de désert c’est-à-dire de lei inhabité propice à la méditation. C’est au 12è siècle que le mot solitude a pris son sens actuel l’état d’abandon des hommes vis-à-vis de la société. La solitude était autrefois un lieu puis un état d’abandon et aujourd’hui un sentiment. La solitude comme source de souffrance pourrait venir dès le début de la vie comme le note M. Hannoun : « On sait que naître au monde et naître à la solitude, c’est tout un. La naissance opère une séparation du corps matériel qui préfigure l’autonomie d’une existence sur laquelle se superpose la construction d’une identité personnelle. Cette séparation est nécessaire, mais elle est vécue sur le mode de la frustration. Un des traits les plus caractéristiques de la solitude existentielle est l’incommunicabilité. Cette incapacité que nous traînons de ne pouvoir exprimer nos sentiments profonds et qui engendre des frustrations, de tristesse ou de révolté même si nous sommes en couple, en famille ou entre amis.

Le clair regard des « fils de l’instant » par Jean-Yves Leloup

Que la solitude soit « une grâce », et qu’elle rende « heureux », n’est pas évident... Tout aujourd’hui semblerait nous dire le contraire : quand ce n’est pas un malheur, c’est une maladie. La qualité de la vie, c’est encre la qualité de notre solitude. D’elle dépend évidemment la qualité de nos relations, sinon « l’autre » n’est jamais qu’un moyen pour éviter cette solitude; il n’est pas aimé pour lui-même.
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