Tout juif or not tout juif de Lionel Chouchon

   Lionel Chouchon ne se veut ni philosophe ni sociologue et annonce la couleur d’entrée de jeu : un pied de nez à l’une des formes les plus retorses de négritude blanche. Cela donne une histoire à la fois vraie et fausse, provocante et tendre, hilarante et satirique qui concerne 600 000 Juifs d’un côté et 59 400 000 non-Juifs de l’autre. Ce livre est drôle mais dérangeant. Il mélange roman, pamphlet et document, façon poil à gratter.

   Homme de communication et de cinéma, Lionel Chouchon est aussi pamphlétaire (Lettre ouverte aux fatigués, Mytho et Megalo sont sur un bateau) et romancier (L’addition, La tête enflée).

   Le narrateur commence par faire tomber les clichés sur les Juifs, il ne s’appelle pas Lévy, n’a pas le nez qui tombe sur la bouche, n’a pas le cheveu crépu, n’est pas chétif... bref ça ne se voit pas qu’il est juif ! Il s’appelle Varal. Sa matière forte à l’école est le français et pas le calcul. Claude Varal a 10 ans et déjà il subit les quolibets antisémites. Nul en calcul, il entend dire « Pour un youpin, t’es pas fortiche, mon pote ! ». C’est Marais qui lui balance ça à la figure et il est heureusement mis à la porte pendant que Claude est retourné s’asseoir. Mais à la sortie, les comptes vont être réglés. Varal et Marais se battent. Varal casse le nez de Marais en trois minutes. Claude a dû se batte trois fois en un mois pour défendre l’honneur d’être juif. L’histoire commence dans les années 50. Si la France panse ses plaies, le racisme reprend son souffle. Après les Juifs, c’est au tour des Arabes de souffrir de la bêtise des Français. Claude ne se sentait pas juif étant enfant. Dès qu’il eut l’âge de comprendre ce cela signifiait, il ne comprit rien. Il se sentait français comme son père négociant et sa mère femme au foyer. Ses camarades catholiques ne parlaient pas de religion. Donc Claude ne se posait pas de question. 35 ans ont passé. Claude est marié. Il est passé de l’adolescence à l’âge adulte sans que sa judéité lui cause de soucis. Claude est cadre dans les années 80 du genre supérieur mais supérieurement coincé et médiocrement heureux. Il est dans l’informatique, directeur de marketing et de la communication depuis quatre ans. Avant, il était dans la pub. Claude supporte de moins en moins son travail et la politique qui pollue les relation entre les gens. Son patron est allergique aux conseils et champion de l’immobilisme. Il s’appelle Goldenberg. Alors forcément, dans les couloirs on reproche ceci ou cela. Mais Claude ne s’est jamais intéressé au « problème juif ». Cette notion lui est étrangère. Athée, marié à une catholique, père d’un fils non circoncis donc Goldenberg il s’en fout. Jusqu’au jour où son patron décide d’abandonner un projet auquel il ne croyait plus. Lors d’une réunion des cadres, les clichés antisémites furent libérés : étrangers à la tête d’entreprises nationales, indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis... Ce n’était pas la première fois qu’une telle situation prenait Claude au dépourvu lui causant la nausée. Pour lui, tout non-juif peut tenir brusquement des propos antisémites même s’il ne l’est pas. Cela n’empêchait pas Claude de dormi même s’il avait perdu un ami à cause de ce genre de propos. L’ami, magnat de l’immobilier et fils de famille avec ses comptes en Suisse et son yacht à Cannes. Il avait proposé une affaire à Claude et vu que ses concurrents s’appelaient Lévy et Samuel, il avait toutes ses chances car les commanditaires étaient Arabes et n’auraient pas compris si... Claude lui révèle qu’il faisait partie du « parti des crochus » et qu’il voulait en rester là avec son « ami ». donc en ce jour où Goldenberg était visé comme Juif, Claude en eut assez de faire le dos rond et décocha à ses collègues : « Je vous emmerde. En tant que juif, d’abord. En tant qu’homme, ensuite ». Ses confrères se sentirent morveux, surpris en flagrant délit de stupidité et de racisme. Il eut droit à des excuses... sur le moment. Puis à la gueule les jours qui suivirent. Goldenberg fut débarqué et Claude aussi. Claude, au chômage, se sentit héros sans l’avoir fait exprès. Claude ne dit rien à sa femme pour ne pas la faire souffrir et partait le matin à l’heure habituelle pour faire comme si... Mais Claire, en appelant la société de son mari a appris qu’il n’en faisait plus partie. De là, rancoeur et méfiance et impression pour Claire d’appartenir à une caste maudite. Heureusement, elle avait un travail, attachée de presse. Claude, tourne en rond alors pour tromper son ennui, il commence un journal intime. A ce moment, sa mère l’appelle et lui apprend que son livre vert, trésor de famille a disparu. Alors Claude accoure. Le livre vert est celui de son arrière-grand-père Jules Isaac Sofer, né en Roumanie, était devenu historien à la cour de Nicolas II mais avait dû son succès et sa notoriété à la découverte et la maîtrise de la micrographie, art qui consiste à utiliser de très petites lettres pour réaliser des portraits. Le livre vert contenait donc des micrographies. La mère de Claude l’avait prêté à un oncle qui l’avait donné à quelqu’un d’autre lequel l’avait soumis à un expert pour savoir ce que « ça valait ». Claude subit cette disparition comme une atteinte à son honneur, il lui fallait donc se bouger le train pour retrouver le livre. Sur son journal intime, il écrit « Des Juifs, des Juifs, oui mais des Juifs... » Il va donc écrire sur ses congéné-frères. Il explique les techniques d’identification des Juifs : critères juridiques, critère institutionnel, onomastique, linguistique, résidentiel. Avec ironie, Claude distingue le Juif mou et le Juif dur. Le Juif-mou est un doux avec les traits légèrement avachis, les paupières tombantes, petit, préférant l’ombre à la lumière. Il est mou parce qu’il est conscient des dangers qui l’entourent. Il n’a pas de réelles convictions religieuses ou politiques. En vérité, il encaisse tout en bloc ce qui explique pourquoi il marche voûté. Le Juif-dur a le regard noir et le nez provocant. Il est sûr de lui et arrogant. Il veut convaincre à tout prix persuadé d’appartenir à la race des élus. Offensif,en moins de trois secondes il a précisé qu’il était juif ce qui est inutile puisqu’il s’appelle Bronstein plutôt que Lemarchand. Il est pratiquant. Ce portrait du Juif ressemble à celui dressé par Drumont.
Le Juif honteux a décidé de prendre la couleur des murailles. L’assimilir enfin est converti au christianisme ou marié à un non-juif. Les assimilés partiels restent juifs mais convertissent leurs enfants.

Sorti de ses recherches par sa femme, Claude se fait tancer car il ne cherche pas de travail mais il explique que la recherche du livre vert est plus importante et qu’elle va lui permettre de renouer avec sa famille. Le lendemain, Claude se rend chez son oncle Charles, marchand de meubles. Charles confirme qu’il a bien emprunté le livre à la mère de Claude pour le confier ensuite à Samuel, le cousin de Claude qui est un rat de bibliothèque. Samuel l’avait laissé à un expert puis plus rien. En rentrant chez lui, Claude trouve une note de sa femme. Ils ne communiquent que par écrit, l’ambiance a dégénéré. Il apprend qu’ils sont invités chez des amis de sa femme qui ont besoin de relations publiques, l’utile et l’agréable ! De plus, sa femme a trouvé une offre de directeur de la communication dans le Figaro. Le contact à prendre est un certain Lapatinière. Mais Claude trouve plus urgent de poursuivre son livre sur les Juifs. Cette fois il s’attaque aux Français d’origine étrangère, ils sont 18 millions. Il y a les « Loukoums » originaires des pays méditerranéens. Il pales des Sépharades. A une époque où on déteste les Arabes presque autant que les Juifs, avoir l’aspect des premiers tout en faisant partie néanmoins partie des seconds est une sacrée tuile selon Claude. Ils sont considérés comme « exubérant et mal élevés, faiseurs d’histoire et chaleureux, bons vivants et caricaturaux. A l’opposé sont les caviar-vodka. Ils se considèrent comme l’aristocratie de la tribu. Ce sont les Ashkénazes. On trouve parmi eux des « fil à fil » tailleurs en tout genre, fourreurs à tout crin de père en fils. Claude évoque aussi ce qu’il appelle le « Grand bazar » qui sont les banquiers, docteurs, artistes, intellectuels de gauche et avocats. Bref, les Juifs sont partout ! Claude élabore une catégorie nouvelle : les Juifs du 3è type. Il s’agit des fils d’Israël et de Tsahal. Bien que natifs de Villetaneuse, ils ont l’âme du kibboutz chevillée au corps.

Claude trouve quand même le temps de voir LaPatinière. Il se rend compte que la société « micro pour tous » est installée dans des bureaux vétustes. Lapatinière demande à Claude s’il est l’homme de la situation. Mais comme ce dernier n’est pas du tout attiré par la boîte, il choisit la provocation en répondant : « le problème c’est que je suis juif ! ». Lapatinière ne voit pas le problème mais Claude insiste alors il est perçu comme un fou et vite éconduit. En rentrant, Claude fait un compte-rendu à sa femme qui elle aussi le prend pour un fou. Claude décide d’aller trouver son cousin Samuel pour lui parler de livre vert. Il le débusque dans la bibliothèque hébraïque où il travaille. Samuel a bien emprunté l livre vert mais non pour le faire expertiser. Il voulait juste travailler à une fresque historique. Il avoue tout de même l’avoir confié à quelqu’un mais pour authentifier certaines lettres et non pour l’expertiser. Ce quelqu’un est un antiquaire, ami de la tante Sarah. Le hic c’est que l’antiquaire a disparu avec le livre.

Claude revenant à ses écrits se demande si être juif donne du talent ? Si la réponse est oui, on comprend mieux la jalousie latente des antisémites mais si c’est non c’est l’angoisse pour bien des Juifs pour qui c’est la grande Affaire de leur vie ce qui irrite Claude. Pour lui c’est un peu sectaire que de tout voir, tout vivre et tout analyser au travers du prisme judéo-racial Cela lui inspire plus de méfiance que d’émotion. Même s’il ne condamne pas le souvenir, il déteste cette forme de merchandising du malheur qu’il trouve malhonnête et dangereux. On pense au livre très controversé de Finkelstein « L’industrie de l’Holocauste ». Mais Claude se rend-il compte qu’en pensant ainsi il donne du grain à moudre aux négationnistes ? Il reconnaît quand même que tout doit être fait pour rappeler aux vivants les millions de morts mais hélas il n’en croit rien. Simplement car si la connaissance de la guerre avait la moindre chance de faire baisser le taux d’ignominie, on le saurait. Claude se demande si tous les livres sur la Shoah n’animent pas leurs auteurs dans la recherche de la célébrité. Et quand bien même ? Si cela entretient le devoir de mémoire, il a tort de se poser autant de questions. Claude et sa femme partent à Deauville pour rejoindre leurs amis. Dans le train, il remarque la présence de nombreux Juifs avec Cartier et Hermès pour les filles et walkman dernier cri pour les garçons. Il en vient à se demander s’il était comme ça avant !

Un drame va se jouer chez les de Grandvallet, les amis de Claire parce que les problèmes de Claude ont été évoqués. Claude agresse son hôte en lui disant qu’il est allergique à ses tentatives de pseudo-sauvetage mondain ! De plus, il est désagréable avec la maîtresse des lieux qui se soucie de la disparition du livre vert. Claude se dispute avec sa femme parce qu’il trouve que les amis de Claire sont faux et cassent sûrement du Juif dès qu’ils le peuvent mais Claire le trouve dingue et parano. Pourtant Claude n’a pas eu tort sur les préjugés des de Grandvallet. En effet, M; de Grandvallet pense qu’il y aurait plus de travail pour les Français si on ne prenait pas leurs place abusivement. Et qu’il faut fermer les frontières à l’immigration sauvage. Claude demande carrément à son hôte s’il vote Le Pen. Il répond non mais pense finir par le faire. Enervé, Claude lui balance qu’il n’y a qu’à reconduire les Noirs, les bronzés et les Juifs à nos frontières et il quitte la maison. Claire est inquiète et s’excuse auprès de ses amis qui lui conseillent d’amener son mari chez un médecin et de divorcer !

Claude rentre en stop et en profite pour écrire dans son cahier. Cette fois-ci, il distingue les antisémites. Il y a les « oxydes à sang bleu », les aristocrates et les oxydes à bretelles, les prolétaires. Il y a les durs et les mous, les actifs et les passifs. Côté artistos, c’est un sentiment qu’ils ont découvert très tôt. Ils sont « contre » mais n’en parlent que du bout des lèvres ou par litotes. Côté prolos, les vieux mythes ont la vie dure et le Juif cupide, avare, avide et mystique est toujours d’actualité. Même les plus tarés savent tout du Juif à cause de la tradition orale. Ils sont forts en gueule mais ne deviennent méchants que si on touche à leur porte-monnaie. Le problème, c’est qu’ils façonnent ainsi des milliers de gosses qui boufferont du Juif quand leur tour sera venu. Nostalgiques de la belle époque, celle des journaux perfides, leur messie s’appelle Le Pen et leur bête noire, Israël. Claude parle des anti « réversibles » qui se font apparaître comme prosémites alors qu’ils ne le sont pas. Il y a enfin ceux-qui-ne-le-sont-pas-vraiment-tout-en-l’étant-un-peu. Ils sont très répandus dans les milieux politiques. Claude remarque que c’est à Paris qu’on trouve le plus d’antisémites car plus y a des « uns » et plus il y a des « autres ». De retour à Paris, Claude est abordé par une prostituée. il la suit dans un hôtel. Elle s’appelle Monique. Culotte baissée, Claude es découvert et Monique lui dit : « T’es juif, toi ! C’est fou ce que je peux en faire en ce moment. A croire qu’il n’y a plus que vous autres comme clients ! » Agacé, Claude laisse tomber quand même ses principes à cause des charmes de Monique. Après l’amour, Monique aggrave son cas en affirmant : « En tout cas, vous êtes des bons, vous autres » et Claude de la gifler. Monique se met à hurler au fou. Claude s’excuse mais Monique continue à le traiter de dingue. Alors dépité, il n’a plus qu’à rentrer chez lui. Claire l’éconduit violemment, il n’ a plus qu’à chercher le réconfort dans le sommeil. Le lendemain, Claude poursuit son enquête en se rendant chez la tante Sarah. Elle reconnaît avoir laissé le livre vert à un antiquaire, M. Prisot. Mais elle refuse toute responsabilité dans la disparition. Claude apprend que Prisot avait des ennuis d’argent. Sarah confie l’adresse de l’antiquaire à son neveu. Claude a pu récupérer chez Sarah, un portrait du grand rabbin Zadoc Kahn et du président Carnot que la tante avait arrachés du livre. Il essaye de les lire à la loupe mais échoue. Il rend visite à sa mère pour lui faire le compte-rendu de son enquête.

Revenant à son cahier, Claude s’intéresse aux femmes juives. Elles sont plus souvent aux foyers que les non-juives et plus souvent célibataires. Il distingue l’Exotique, d’origine russe, roumaine ou serbe. Exubérante, prolixe, brouillonne. Elle est sublimement emmerdante. L’exo-folklo-collante est moins typée quant à ses origines est tout aussi envahissante mais gentille et bonne. Elle est croyante. La folklo-craintive est des bords de la Méditerranée. Elle ne s’intéresse qu’à elle. Elle est geignarde et peureuse. La Jewish-princesse est souvent brune, jolie et très typée. Fière de ce qu’elle est. Elle est cultivée et a un comportement de petite princesse. La Mère-Juive, enfin, est un personnage légendaire. Sa caractéristique marquante est qu’on reste toute sa vie pas seulement son enfant mais UN enfant !