Chapitre 4 : les mondes à venir

Le 19 mai 1945, Bergier fut abordé par des Parisiens curieux qui voyaient bien qu’il revenait des camps. Il acheta des journaux et des revues scientifiques à la librairie états-unienne de Brentano’s. Les libraires ne voulurent pas le faire payer tant ils étaient émus. Il apprit la mort des tyrans nazis, la découverte de la pénicilline par Fleming, l’invention de l’hélicoptère par les Allemands sur le front de l’est, le droit de vote des femmes et l’entrée des communistes au gouvernement. Il rentra chez ses parents rue d’Assas. La nouvelle armée l’avait nommé capitaine et des gouvernements étrangers lui avaient accordé de très hautes distinctions. Une amie du réseau Marco Polo, Françoise Toledano voulut le revoir. Elle le soigna et le remit sur pied. Il la laissa tomber pour une petite catholique qui ne lui rappelait ni la Résistance ni sa religion. Sur proposition de de Gaulle, Bergier réorganisa les services de la DGER, les services d’espionnages extérieurs. Bergier proposa à de Gaulle de créer un Commissariat à l’Energie Atomique et de nommer un communiste à sa tête, Joliot-Curie. Cela permit à la France d’obtenir l’aide des Russes et la France put construire ensuite la pile atomique Zoé. Après Hiroshima et Nagazaki, Bergier se distingua en disant qu’il regrettait de n’avoir pas été désigné pour lancer les bombes car pour lui les Japonais méritaient ce châtiment car chez eux nul n’avait résister et que le comportement des Japonais dans les camps avaient été pire que celui des Allemands. Il aurait voulu que les Etats-uniens fassent la même chose sur Berlin mais le général Spaatz lui répondit : Voyons, on ne pouvait utiliser ça sur des blancs !

Depuis le 1er août 1945, Bergier se déplaçait avec une bouteille d’uranium enrichi qu’il avait récupérée au bord du lac de Constance dans le coffre-fort d’une société allemande, la Degussa et déclarait que si un seul neutron entrait dans la bouteille, Paris serait rayé de la carte. Après Hiroshima, de Gaulle appela Bergier pour qu’il donne la bouteille aux autorités scientifiques. Elle fut placée dans la pile Zoé. Le 8 août 1945, les médecins lui donnaient quelques jours à vivre mais en mars 1946, il était toujours vivant. Bergier se vit confier plusieurs missions au procès de Nuremberg. Il devait rassembler les documents réunis par les résistants sur le camp de Mauthausen et présenter les films réalisés par les SS. Enfin, il devait recueillir des renseignements et des témoignages pouvant permettre la rédaction des actes d’accusation. La discrétion de Bergier provoqua son absence dans l’énorme index sur la relation du procès de Nuremberg. Pour Bergier, « l’hitlérisme n’avait pas seulement été un mouvement politique, mais d’abord et surtout une religion (...) un nouveau type de gouvernement, la cryptocratie, destinée dans l’avenir à remplacer aussi bien le capitalisme que le communisme ». Fin 1946, Bergier retrouva des dépôts d’armes allemandes convoités par les communistes et les gaullistes. Un coup d’Etat communiste aurait amené les Etats-uniens à intervenir directement. Bergier remit les armes trouvées ou gouvernement et éviter une guerre civile. Il travailla sur les agglomérés pour la société Carbonne-Lorraine puis, en 1947, il fonda une société Recherche et Industrie pour la fabrication d’essence synthétique à partir des méthodes allemandes. Il partit aux Etats-Unis pour retrouver des savants allemands qui avaient travaillé sur le sujet. C’est là que lui vint l’idée de lancer la science-fiction états-unienne en France. Il avait déposé un projet de collection chez Gallimard. Inquiété par le FBI car né à Odessa, on l’accusa d’être rouge mais il fit usage de ses prérogatives d’agent OSS. La SF progressait aux Etats-Unis grâce à John W Campbell, rédacteur de la revue Astounding. Mais si de nouveaux écrivains comme Sturgeon ou van Vogt étaient apparus, Abraham Merritt était mort et il était le favori de Bergier, il fit traduire et publier ses romans. Bergier rencontra Campbell et visita les Etats-Unis. Il en garda un excellent souvenir. En 1948, il se remit à l’alchimie et voulut retrouver Fulcanelli mai sans succès. Il affirma avoir pu fabriquer de l’or à partir du Thallium. Selon lui, ce n’est qu’en 1975 qu’il a été possible de décrire toute l’alchimie en termes scientifiques modernes. Après avoir rompu avec Françoise Toledano, Bergier se maria le 19 mars 1949 avec Jacqueline Bernardeau, native de Bordeaux et âgée de 28 ans avec qui il resta marié jusqu’à sa mort. Dans l’intervalle, il vécut séparé d’elle car elle le trompait avec un jeune écrivain. En 1950, il quitta la DGER.

Chapitre 5 : De la Science-Fiction au Matin des magiciens

Bergier était ingénieur conseil mais cette profession battait de l’aile quand en 1951 la science-fiction arriva en France. Mais Gallimard l’évinça au profit de Michel Pilotin alias Stephen Spriel. Gallimard s’associa avec Hachette et engagea Georges H. Gallet. La collection s’appela « Le rayon fantastique ». Fleuve noir publia sa propre collection purement française « Anticipation » et Denoël créa « Présence du futur » en 1954. En 1953, Maurice Renault confia la revue « Fiction » à Jacques Bergier, c’était l’édition française de the Magazine of fantasy and SF. Bergier se servit d’articles de la revue mère et intégra également des articles français. Il s’occupa de Fiction pendant les trois premières années de la revue. Valérie Schmidt ouvrit une librairie, La Balance, spécialisée dans la SF. Bergier en fit partie ainsi que Gérard Klein et Boris Vian. En 1954, Jean Birgé créa la revue « Métal » qui s’appelait ainsi à cause de sa couverture métallisées. Birgé était l’agent de Jeanne Moreau et Frédéric Dard. Bergier proposa la création du Grand Prix du roman d’anticipation scientifique, le prix Rosny aîné, en 1953. Il plaça ses amis dans le jury et y collabora lui-même. Le prix fut attribué à Charles d’Henneberg pour La Naissance des dieux, Jeanne Moreau lui remit son titre. En fait, le livre fut écrit par la femme d’Henneberg car à l’époque les femmes ne représentaient presque rien dans le domaine de l’édition, elle avait dû se servir du nom de son mari. Birgé abandonna Métal en 1956 et créa avec Bergier la revue Satellite. Bergier écrivit Visa pour demain avec Pierre de Latil. Il s’agissait d’un livre en faveur du progrès technique. Bergier travailla ensuite pour la revue constellation qui se voulait concurrente de Selection du Reader’s digest. En 1953, l’éditeur-libraire, Victor Michon avait lancé la « Bibliothèque mondiale » qui se voulait populaire. Il y avait avec chaque livre un appareil critique. En 1954, fut créé un comité de rédaction dont fit partie Louis Pauwels qui avait été rédacteur en chef du journal « Combat ». Pauwels avait rencontré Bergier grâce à son ami alchimiste René Alleau et il décida de confier à Bergier la rubrique « civilisation ». Pauwels et Bergier se découvrirent et se fascinèrent mutuellement. Bergier joua le jeu de la manipulation auquel il était passé maître et Pauwels se laissa faire. Pauwels émergeait à peine de l’influence de Gurdjieff et du guénonisme auquel il croyait. Bergier lui parla alors des sociétés secrètes et Pauwels nota avec soin tout ce qu’ils lui disait. Ces notes serviront à la rédaction du Matin des Magiciens. Cela durera cinq ans. Bergier obtint de Pauwels la réimpression de Démons et merveilles de Lovecraft que Bergier avait déjà préfacé en 1955. En 1955, Bergier publia Agents secrets contre armes secrètes » où il apparaissait sous l’un de ses pseudonymes de guerre : Verne. Il parlait de la Résistance, des V2, de la torture et des camps. Le succès fut immédiat et le livre fut traduit en seize langues. En 1956, il sortit quinze hommes, un secret avec Pierre de Latil. Le livre évoquait les grands noms de la science qui avaient étudié les secrets de la matière. En octobre 1956, Pierre Versins, rescapé d’Auschwitz, créa la revue de SF « Ailleurs » dans laquelle Bergier écrivit ce qui allait être les chapitres du Matin des magiciens.

De 1957 à 1959, Bergier publia quatre livre scientifiques. Les mystères de la vie, L’énergie H, Les dompteurs de force et Les murailles invisibles. En 190, il écrivit Les merveilles de la chimie et en 1961 Le plasma, quatrième état de la matière.

La collaboration avec Pauwels évolua. Il n’était plus question d’une histoire d’ensemble des sociétés secrètes car Bergier avait renoncé à parler de ce qu’il ne pouvait explorer. Bergier écrivit à propos du Matin des magiciens « A mesure que les chapitres s’accumulaient, nous nous sommes aperçus que la structure de notre livre était pour le moins bizarre et certainement unique. Bergier proposa un titre « Les Renseignements généraux » mais y renonça car cela prêtait à confusion. Idem lorsqu’il proposa « Le Graal et la galaxie ». C’est Pauwels qui trouva le titre le Matin des magiciens. Chez Gallimard, diverses personnalités évitaient le sujet comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse. Jean Paulhan et Raymond Quenau avouaient que « s’ils avaient eu le manuscrit, il n’aurait été publié que sur leur cadavre. » Bergier avait fait une étude sur le Matin des magiciens qui avait avéré 92% des faits exposés. Le livre parut en 1960 et devint le livre de chevet de toute une génération éprise d’inconnu et d’insolite. Bergier ne parvint pas à s’expliquer le succès du livre mais estima dans son autobiographie qu’il devait être dû à l’absence des escroqueries classiques sur l’astrologie et les soucoupes volantes. De plus son édition chez Gallimard donna bonne conscience aux lecteurs. Ce livre avait pour les lecteurs un côté religieux ou para-religieux. Le sous-titre du Matin des magiciens était « introduction au réalisme fantastique ». Ce terme était dû à un écrivain belge, Franz Hellens. Pour Pauwels et Bergier, ce terme tenait plus d’une attitude que d’une philosophie. Il ne s’agissait pas pour eux de faire des adeptes. Le réalisme fantastique se voulait comme un mouvement de remise en cause de la société de l’époque. Tous les anciens amis scientifiques abandonnèrent Bergier et l’Union Rationaliste publia une dénonciation du Matin des magiciens intitulée Le Crépuscule des magiciens. La soeur de Bergier n’apprécia pas le livre et lui, désapprouva l’engagement d’Isabelle aux côtés des Algériens au point de signer un appel pour l’Algérie française ce qui lui aliéna bon nombre de ses amis de la SF.

Le succès du Matin des magiciens amena Pauwels à créer la Revue Planète en 1961 dont les premiers numéros atteignirent 200 000 exemplaires. Bergier y participa mais bien des réticences. Dans son autobiographie il avait consacré le chapitre XV à la revue Planète mais l’avait retiré au dernier moment. Ce chapitre est consultable aux archives Bergier de la bibliothèque de Saint-Germain en Laye. Il y disait : « Je n’ai jamais aimé cette revue. J’ai donné ma démission trois fois, la troisième et la bonne en août 1968. Pour lui les publics du Matin des magiciens et de Planète n’étaient les mêmes. Le public de la revue feuilletait mais ne lisait pas vraiment. Pour perpétuer l’oeuvre entreprise dans le Matin des magiciens, Bergier écrivit des livres dans la collection « L’Aventure mystérieuse dirigée par Jacques Sadoul qui lui rendit hommage dans son livre « Histoire de la science-fiction moderne ». En 1963, Bergier sortit un dernier ouvrage de vulgarisation scientifique, A l’écoute des planètes. En 1964, il publia le désopilant Rire avec les savants. Puis il s’intéressa à l’espionnage avec les livres L’actuel guerre secrète (1967) et La guerre secrète du pétrole (1968). En 1966, Hergé découvrit l’existence de Bergier et le transposa dans la bande dessinée Vol 714 pour Sidney (1967). Il l’appela Mik Ezdanitoff.

Chapitre 6 : L’éternité du magicien

Mai 1968 prit une place très importante dans l’autobiographie de Bergier. Il y voyait un complot international de l’organisation qu’il appelait « Interterror ». L’action aurait été de détruire la France de l’intérieur. Pour lui, c’était la révolte des imbéciles contre les intelligent, des incapables contre les capables. L’argent qui aurait financé cette révolte, soit un milliard de fracs par jour, serait venu de Bruxelles expédié par un comité maoïste. Toutes ses conclusions ne devaient pas être avérées. Durant les années 60, Pauwels et Bergier voulurent rédiger une suite du Matin des magiciens avec un premier volume, le Manuel d’embellissement de la vie : l’Homme éternel. Les autres volumes de virent pas le jour. L’Homme éternel fut la dernière tentative pour prolonger le succès du Matin des magiciens mais cela échoua. Jacques Bergier intéressait aussi les éditions Albin Michel. En 1969, il créa avec Georges Gallet « Les chemins de l’impossible » qui commença avec un livre sur « l’énigmatique comte de Saint-Germain ». Elle fut en concurrence avec la collection Les Enigmes de l’univers fondée par Francis Mazières chez Robert Laffont. A l’inverse des Enigmes de l’univers, Les Chemins de l’impossible favorisaient les livres sur les sociétés secrètes et évidemment au minimum les ovnis. Dans la foulée, Bergier et Gallet préparèrent « La science parlante » et « Les sciences parallèles » qui ne connurent qu’une brève existence.

Fin 1969, Bergier avait remis à Christian Bourgois un recueil d’essais, Admirations, portant sur neuf écrivains « magiques ». Il dirigea ensuite une collection de douze volumes « Les chefs-d’oeuvre de la science-fiction » qu’il avait préfacés. Il devint membre fondateur du prix Appollo. En juillet 1971, les Editions Opta, sur les conseils de Bergier, lancèrent la Revue Espionnage. Fin 1971, il rédigea une Lettre ouverte aux résistants mais elle ne fut pas publiée. Il répondait à ceux qui recommandaient d’oublier la Résistance. En 1968, Albin-Michel chargea Bergier et Gallet de préparer une collection de science-fiction. Les premiers titres parurent sous couverture métallisée argent. En octobre 1972, chez Albin-Michel, Bergier sortit avec le groupe INFO le Livre de l’inexplicable inspiré de Charles Fort. Avec le Livre du mystère (1975), Bergier retravailla avec Gallet. Le 25 octobre 1975, Bergier qui était myope fit une chute à la porte de Saint-Cloud. Il se cassa le nez, les lunettes et perdit beaucoup de sang ce qui l’empêcha de se lancer dans la rédaction d’un second volume d’Admirations. En 1976, Pauwels, rendit hommage à son ami Bergier en publiant Blumroch l’admirable. C’est un livre constitué d’une conversation entre Pauwels et Bergier au cours d’un repas. Bergier n’était qu’à demi content du résultat. Fin 1977, son autobiographie parut aux Editions Retz, Je ne suis pas une légende. Le 7 août 1978, le prix Europ-Littérature lui fut remis à Cannes. Le 22 novembre 1978, Bergier mourut d’une hémorragie cérébrale ou d’une crise cardiaque. Jacques Bergier fut enterré à Pantin.