La synarchie ou le vieux rêve d’une nouvelle société (Jean Saunier)

- Une réalité insaisissable

Le 24 janvier 1937, Dimitri Navachine fut assassiné par le Comité Secret d’Action Révolutionnaire, la Cagoule. Un collaborateur de l’Action Française avait ordonné le crime. La victime était un banquier réputé agent soviétique par les milieux nationalistes. Il était soupçonné d’appartenance à la franc-maçonnerie et au Martinisle. Plus tard, ce crime fut imputé à la synarchie. Navachine aurait découvert son existence et ses soutiens financiers. Cette thèse circule sous l’Occupation. Jean Coutrot, polytechnicien ne se serait pas suicidé mais aurait lui aussi été éliminé par la synarchie. De même, l’assassinat mystérieuse de Constant Chevillon, grand-maître du Martinisme au courant des implications occultistes de la synarchie. Il existerait un «Pacte synarchique révolutionnaire pour l’Empire français » qui menacerait tout opposant à la synarchie. La synarchie aurait été capable de s’emparer des plus importants leviers de l’Etat, aurait saboté l’oeuvre du Front Populaire, serait responsable de l’effondrement militaire et politique de la IIIè République, assez habile pour prendre le pouvoir sous Pétain et le conserver sous de Gaulle. Les synarques seraient des technocrates, adhérents d’une sorte d’Opus Dei, ministres de Vichy, ultras de la Collaboration, cinquième colonne, jésuites réactionnaires, membres du MRP, adhérents du Grand Prieuré des Gaules, du Groupe Bilderberg, gaullistes de gauche, bref n’importe quoi. La synarchie se rencontre dans l’occultisme et la politique.

- D’une synarchie à l’autre

La criminelle entreprise des synarques apparaît dans les journaux à partir de 1941. Elle est le fruit de l’imagination de Pierre Costantini, héros de la 1ère guerre mondiale, anticommuniste, membre de la Cagoule, fondateur d’une Ligue française d’épuration, d’entraide sociale, et de collaboration européenne, signataire de la Ligue des Volontaires Français contre le bolchevisme. Son journal, l’Appel fut l’un des plus orduriers de la presse collaborationniste. A la Libération, il fut reconnu irresponsable pour « insuffisance mentale ». C’est dans L’Appel, le 6 juin 1941 qu’apparaît la première allusion à la synarchie.
Paul Riche, alias Jean Mamy, auteur du film antimaçonnique « Forces occultes » fit paraître, lui aussi, des révélations sur la synarchie. La synarchie est présentée comme un nouvel avatar des Sages de Sion et de l’antisémitisme le plus vulgaire. Paul Riche fut exécuté à la Libération. Le collaborateur Henry Coston a affirmé que les tribunaux de l’épuration n’ont pas manqué les antisynarchistes. Paul Riche a été condamné pour son antisémitisme virulent et non pour ses révélations sur la synarchie. Pour Geoffroy de Charnay, l’auteur de référence sur la synarchie, les autorités d’Occupation n’ont jamais cessé d’accorder une protection soutenue à la synarchie et avaient laissé passer des articles de divulgation en vue d’observer les réactions. Un autre auteur, Roger Mennevée affirme que les première dénonciations de la synarchie furent inspirées par les plus hautes influences de la synarchie pour épurer les cadres du mouvement et dévier le ressentiment populaire vers d’autres entités responsables. Le 13 décembre 1940, Laval est renvoyé par des amis de l’Action Française. Henri Martin, comploteur patenté réalise en février 41 avait tiré pour d’autres les marrons du feu. Les nationaux désireux de se débarrasser de Laval trop pro-allemand avaient agi mais c’est Darlan qui prenait la pouvoir avec l’aide de la synarchie. Les amis de Laval accusèrent également la synarchie d’avoir comploté contre eux. Les dénonciateurs de la synarchie étaient liés au Rassemblement national populaire fondé par Déat. Le RNP accusait le gouvernement d’être dirigé occultement par les Juifs et les francs-maçons. Déat accusait Darlan d’avoir été l’artisan de l’arrivée au pouvoir de la synarchie. Pour Déat, la synarchie est poussée au pouvoir par la banque Worms. L’attentat contre Laval et Déat le 27 août 1941 était pour certains une vengeance de la synarchie. Une deuxième image de la synarchie apparaît. Elle n’est plus une société secrète qui sabote la Révolution nationale mais l’explication de cette dernière. Elle est Vichy dans son ensemble. Pierre Nicolle qui était sous l’Occupation l’informateur du patronat français publia plusieurs notes sur la synarchie. Il pensait que Bouthillier et Barthelot, ministres de Vichy, en étaient les chefs. Le commissaire Henri Chavin avait été nommé directeur de la Sûreté nationale en septembre 40. Il avait eu à connaître l’affaire du ministre Peyrouton, avait désigné le commissaire Mandanel pour procéder à l’arrestation de Laval. Chavin conserva son poste à l’arrivée de Pucheu à l’Intérieur. Son nom est attaché à un rapport confidentiel sur la société polytechnicienne dite Mouvement Synarchique d’Empire ou Convention Synarchique Révolutionnaire. Le document est diffusé à des milliers d’exemplaires. Chavin n’est pas l’auteur du rapport qui porte son nom, il l’a seulement transmis. Dans la liste des prétendus synarques figure Pucheu. Chavin entre au Conseil d’Etat en septembre 41 et cela ressemble à une disgrâce. Les auteurs qui traitent de la synarchie disent que c’est une société secrète fondée en 1922 dont l’un des membres dirigeants fut, entre les deux guerres, Jean Coutrot, animateur du Groupe X Crise, du Centre polytechnicien d’études économiques, du Comité national de l’organisation française, du Centre d’étude des problèmes humains qui auraient constitué des cercles exotériques de la synarchie. La synarchie, anticommuniste aurait eu pour objectif de créer une nouvelle idéologie révolutionnaire. Après son accès au pouvoir en juillet 40, elle aurait vidé la Révolution nationale de toute mesure socialisante, sapé à la base toute tentative d’affaiblissement de la domination économique de certains groupes capitalistes internationaux, sauvegardé par tous les moyens les intérêts états-uniens, fait échec à toute tentative d’organisation économique européenne de nature à rendre ce continent indépendant de l’Amérique. Le mouvement synarchique d’empire représente donc essentiellement un épisode de la lutte du capitalisme international contre le socialisme et une tentative puissante d’impérialisme financier. Avec l’Etat français, les grandes administrations du pays sont devenues les services extérieurs de la Banque Worms et le Journal officiel sert de véhicule aux décisions de son conseil d’administration. La drôle de guerre de 1939-40 est donc une révolution camouflée et dissimulée sous un désastre militaire obtenue par une bataille truquée en vue de concentrer l’économie du pays entre les mains de la synarchie. Dans la presse résistante, Pierre Hervé dénonce la synarchie dans « Action » en affirmant qu’il s’agit d’une bourgeoisie intellectuelle et financière.
Dès le procès de Pierre Pucheu, exécuté à Alger le 20 mars 1944, l’ombre de la synarchie était apparue. Mais la défense en nia l’existence. Il en ira ainsi pour tous les procès de Collaboration. Les autres enquêtes officielles ouvertes après la guerre n’aboutirent à aucun résultat et furent classés en 1947. L’échec des enquêtes officielles pour manque de preuves est devenu aussi la démonstration de la permanence et de l’invincibilité du complot synarchique. La synarchie est passée d’une dimension historique à une autre. D’abord une organisation occulte soutenant l’équipe vichyssoise ensuite l’explication de toute l’histoire de la France au XXè siècle.

- Une interprétation de l’histoire contemporaine

Quelques historiens ont étudié la synarchie en reprenant le Rapport Chavin comme Raoul Husson (1901-1967) qui participa à l’élaboration de certains des documents anonymes qui circulèrent sous l’Occupation. Il rédigea une série d’articles sous le pseudonyme de D.J. David dans la revue La France intérieure. Peu après, il fit paraître sous le pseudo de Geoffroy de Charnay (nom d’une adjoint de Jacques de Molay, grand-maître des templiers) un ouvrage intitulé « Synarchie, panorama de vingt-cinq années d’activité occulte ». Le second spécialiste de la synarchie était Roger Mennevée, journaliste bien informé en ce qui concerne les questions relatives à l’espionnage. Après la guerre, il se mit à voir la synarchie partout dans ses « Documents politiques, diplomatiques et financiers ».

Déjà, en 1928, il consacra une étude à « l’organisation antimaçonnique ». Il y dénonçait une « Internationale de la réaction ». Pour lui la synarchie était une véritable organisation hiérarchisée recrutant dans certaines couches élevées de la bourgeoisie plaçant ses affiliés dans les hautes sphères de l’administration, la franc-maçonnerie, certains milieux militaires et la technocratie. Charnay précise qu’il n’y avait que mille synarques en 1939. Aucun auteur pourtant ne résout à l’analyse de la synarchie comme réalité politico-économique aussi cherche-t-on à la rapprocher d’une société secrète politique réputée celle des Illuminés de Bavière. Selon Charnay, les recruteurs de Mouvement synarchique attiraient les sujets à recruter, les observaient à leur insu et leur remettaient un exemplaire du Pacte synarchique pour leur demander leur adhésion immédiate. Cette méthode correspond à celle d’un parti de cadres, soucieux de s’assurer que ses membres professent des idées compatibles avec les siennes propres. Selon les auteurs spécialistes de la synarchie, le mouvement élaboraient trois pièges. Sur le plan philosophique, la plupart des associations qui, entre les deux guerres, diffusèrent un nouvel humanisme. Sur le plan économique et social, les associations patronales ou syndicales qui se préoccupaient d’organisation scientifique du travail ou étudiant le crise économique du monde capitaliste. Sur le plan politique, les organisations nationalistes qui se consacrèrent à la lutte anticommuniste. Ce mouvement n’est donc ni plus ni moins qu’un nouveau masque de l’Internationale réactionnaire. Cette thèse marquée à gauche rejoint en fait celle des collaborationnistes qui dénonçaient dans la synarchie les influences « réactionnaires et cléricales » de certains ministres de Pétain. La croyance en l’action de la synarchie s’apparente à celle des Jésuites. Après l’assassinat de Henri IV, déjà de très nombreux ouvrages dénoncèrent le rôle des jésuites. Aujourd’hui c’est l’Opus Déi qui est accusé de complot. On doit recevoir avec circonspection la thèse selon laquelle le Mouvement synarchique aurait été un instrument de l’Eglise et des jésuites car il faudrait admettre que l’Eglise, considérée comme un centre de décision unique, aurait pu utiliser délibérément des organisations d’extrême-droite et des association libérales. Mennevée pensait que la synarchie était un centre de décision unique et mondial, une des « forces occultes qui mènent le monde ». Selon lui, il y aurait le pôle P (protestant) dirigé par des anglo-saxons et des nordiques, le pôle c/s (catholico-synarchiste) réunissant les intérêts financiers concentrées autour de l’Eglise, le pôle C (communiste) tendant à déposséder les deux premiers de leur prédominance. L’histoire secrète du monde s’expliquerait donc par les conflits acharnés que se livrent les trois centre de décisions. La synarchie aurait vu le pôle C et le pôle C/S s’affronter en France, le pôle P n’interviendrait pas. Le pôle C/S aurait mis en place un système idéologique appelé à faire apparaître l’inutilité de la révolution considérée par les tenants du pôle C comme l’unique moyen de rendre la société plus juste. D’où l’importance des mouvements planistes, humanistes et réformistes dans le système de recrutement synarchiste. La théorie du complot explique l’histoire avec une signification précise et accessible : ses désordres ne sont qu’apparents puisqu’ils sont, en fait, le résultat visible de combats invisibles que se livrent de puissantes sociétés secrètes.

Emmanuel Beau de Loménie, auteur d’ouvrages sur les dynasties bourgeoises, écrivait en 1953 que « la société secrète dénommée Mouvement synarchique d’Empire n’a probablement jamais existé ou n’a été qu’une minuscule chapelle dont l’origine ne semble pas remonter beaucoup haut que l’année 1940. » Beau de Loménie ne niait pourtant pas l’esprit synarchique qui régnait, selon lui, chez les technocrates. Pour lui, cet esprit synarchique s’est développé dans notre parlementarisme plus que sous Pétain. Seulement, il se garde de se laisser entrevoir du public. Cette thèse a été reprise par Philippe Bauchard qui ne parle pas de complot mais de « communauté de pensée ». Tandis que l’universitaire Roland Mousnier, analysait dans le projet synarchique le prototype d’une société d’ordre technocratique. Ainsi, et René Gillouin le confirme dans « J’étais l’ami de Pétain », les synarchistes, ou réputés tels n’étaient que les mandataires de puissants intérêts économiques. Les technocrates seraient donc considérés comme une nouvelle force occulte.