- La synarchie comme volonté

En tant que programme politique, la synarchie se présente comme une analyse de la réalité sociale aux termes de laquelle la vie de chaque communauté humaine considérée comme un organisme clos doit réaliser une harmonie complète entre trois fonctions principales comparables à celles qui existent dans chaque être humain. La première fonction, qui est à la base, correspond au corps de l’homme; elle se définit en terme de « nutrition » : c’est l’économie. La deuxième fonction sociale correspond à l’activité, à la volonté comme à l’âme, elle assure les relations entre les hommes, par la voie de la législation et de la politique au sens large du terme et la troisième est l’Esprit et concerne la science, la religion et l’enseignement qui doivent guider toute l’activité humaine puisque seuls ils visent les fins dernières de l’homme. A chacune de ces fonctions doivent correspondre des institutions spécifiques, organisées de telle manière que les trois pouvoirs sociaux coexistent harmonieusement sans que l’un domine les autres. Synarchie signifie donc : « Gouvernement d’un Etat, autorité exercée par plusieurs personnes ou plusieurs groupements à la fois ». Saint-Yves condamne donc le centralisme étatique et le parlementarisme « non spécialisé ». Il accusait le parlementarisme de la IIIè République de nombreux défauts : oligarchie, incompétence. Pour remédier à cet état des choses, Saint-Yves propose une réforme complète des relations entre gouvernants et gouvernés par la création, au niveau de chaque fonction sociale, d’un législatif, d’un exécutif et d’un judiciaire avec une meilleure utilisation du suffrage universel. Pour lui, la méthode de groupement de l’électorat ne peut être théorique ni arbitraire sous peine d’être vaine. Elle ne peut résulter que des faits qui répondent par l’affirmation suivante de leurs besoins : représentation élective et professionnelle de tous les intérêts populaires par le suffrage universel lui-même, dans l’électorat, préalablement à tout vote politique, rédaction des cahiers; élections politiques sur cette base ad référendum. Le Peuple électoral offre trois grands genres de produits issus de son activité et de son contrôle professionnels. A la base c’est l’ordre économique : son produit est la richesse matérielle de la Nation. Ensuite c’est l’ordre juridique que tendent à former tous les jurys professionnels de toute espèce : son produit est la conscience publique, la richesse morale de la Nation. Enfin vient l’ordre composé par les corps enseignants et enseignés, son produit est l’Instruction et l’Education publiques, la richesse intellectuelle de la Nation.

A - Pour l’ordre économique : 1) les syndicats agricoles, 2) les chambres et compagnies de commerce, 3) les syndicats industriels et les compagnies; 4) les syndicats des agents de change, le notariat représentant la fortune privée, les syndicats financiers, les banques; 5) les syndicats ouvriers, les conseils des prud’hommes, les bourses du travail.

B - Pour l’ordre juridique : tous les jurys professionnels, civils, militaires et religieux de tous les cultes.

C - Pour l’ordre enseignant : les conseils professionnels, provinciaux et supérieurs de l’instruction publique et des cultes.

Tels seraient, pour Saint-Yves, par ordres régionaux, les pouvoirs sociaux du suffrage universel. Il tenait tout particulièrement aux trois règles suivantes : réconciliation de la science et de la religion judéo-chrétienne, distinction de l’autorité et du pouvoir, limitation de la politique par trois pouvoirs sociaux et spécialisés chacun dans son domaine ce qui est technocratique. Enfin il voulait que sa synarchie soit européenne avec un conseil européen des communes nationales, destiné à se prononcer sur les intérêts économiques européens, et représentant tous les économistes, industriels, financiers, etc.

- Un conseil européen des Etats, composé de conseillers élus par tous les corps des magistratures nationales.

- Un Conseil international des Eglises nationales représentant la totalité des divers corps enseignants de chaque nation.

Chez Saint-Yves, l’autorité dispose de l’instruction et des cultes tandis que le pouvoir règle la Justice, la police et la guerre. Le système de Saint-Yves correspond aux conditions de survie du système capitaliste car bouleversé par la Commune de Paris, il ne sut jamais voir, plus tard, que l’espoir avait changé de sens, passant du socialisme utopique au socialisme scientifique. Il n’a pas perçu la montée des auteurs comme Lassalle, Engels et Marx. Saint-Yves, avec sa synarchie, prétendait remédier à la crise économique, politique et spirituelle du début de la IIIè République. Ces théories étaient caractéristiques de certaines rêveries de la haute et moyenne bourgeoisie. Avec sa politique, Saint-Yves critiquait les politiciens professionnels chez qui il voyait plus les passions que l’intelligence. Dans le système de Saint-Yves, on trouve la volonté d’unir hommes de droite et hommes de gauche, de conjurer la lutte des classes au nom des intérêts communs. Il fut donc, un des premiers théoriciens de la collaboration de classes en régime capitaliste. Saint-Yves voulait sauver le capitalisme en atténuant les effets de la séparation du capital et du travail. Pour lui, le capital et le travail devaient s’associer dans la liberté et la fraternité sans ingérence de l’Etat. Pour cela, une autorité spirituelle devait être capable de s’imposer aux pouvoirs économique et politique. Sa politique devait donc engendrer une théocratie semi-laïque.

- La synarchie comme représentation

La synarchie de Saint-Yves est, pour Jean Saunier, une paraphrase de l’histoire de l’humanité. La synarchie est donc, pour Saint-Yves, une tradition primordiale et centrale, révélée à l’homme dès ses origines. L’organisation décrite par Saint-Yves est « sans temps », n’appartient à aucune époque et peut se retrouver dans chacune d’elles. La synarchie n’est donc que l’expression dans le domaine social d’une harmonie universelle qui rassemble spiritualisme et matérialisme. S’agissant de l’organisation générale du monde, que Saint-Yves décrit dans Mission de l’Inde, il existe une Centre initiatique mondial, il le nomme la « Paradesa » ou l’Agartha. Cette cité sainte est invisible à ceux qui marchent sur la terre, elle est souterraine et abrite 20 millions d’âmes. Elle possède une langue sacrée « primordiale », le « Vattan ». Ce centre initiatique occulte serait la plus haute autorité spirituelle existant en ce monde et donc, en dernière analyse, la seule capable de le sauver par le truchement de ses envoyés. Pour Saint-Yves, tout au long de l’histoire de l’Europe, l’idéal synarchique n’a pu prendre forme en dépit des instruments admirables qui la servaient comme par exemple l’ordre du Temple. Dans la « France vraie », Saint-Yves reconnaît que toute la théorie synarchiste est issue d’une réflexion sur les états généraux qu’il compare aux castes orientales. Dans les états généraux, l’enseignement était représenté par l’épiscopat, la juridiction par la noblesse et l’économie par les délégués municipaux. Comme pour le socialisme d’Engels, la synarchie de Saint-Yves avait pour rêve de supprimer le poids de la division de la société en classes.

- Destins de l’oeuvre synarchique

En 1882, lorsque Saint-Yves fait paraître « Mission des souverains », il va employer son temps et sa fortune pendant huit ans pour changer le cours de la politique française et même européenne. D’abord par une action diplomatique puis par une campagne plus modeste qui ne visera que la politique intérieure française. Il veut créer un conseil national économique représentatif de tous les producteurs, le capital et le travail enfin réunis. Il tentera, avec l’aide de son épouse, d’influencer le Tsar. Son disciple, le docteur Encausse fut reçu par la famille impériale russe avant d’être supplanté par Raspoutine. Saint-Yves voulait faire de la propagande à l’aide de journaux présents dans toute l’Europe qui auraient eu pour titre la « Synarchie nationale ». Il entreprit alors une tournée de conférences à travers toute l’Europe, afin d’amener les petites puissances à se constituer en Sénat européen, sorte de Société des Nations avant la lettre. Il eut du succès avec une conférence à Bruxelles mais un échec à Amsterdam. Avec la loi du droit syndical instituée en 1884, Saint-Yves pense préparer l’avènement de la synarchie par l’institut d’un « suffrage qualifié ». Une organisation de l’électorat sur une base professionnelle et syndicale entraînant pour lui l’unité de l’opinion publique et de la presse. Le 24 janvier 1886, il organise une grande réunion avec deux cents délégués sous la présidence de Jean Miltret-Fontarabie, sénateur de la Réunion. Il y présente son projet de Grand Collège économique avec ses cinq facultés : finances, agriculture, industrie, commerce et main-d’oeuvre. Un « syndicat de presse économique et professionnelle de France » fut créé. Chevreul, de l’Institut en fut président d’honneur mais le comité de patronage ne comptait guère de noms connus. Ce grand collège accomplit des démarches auprès du gouvernement en faveur de la représentation délibérante et consultative des intérêts économiques. Le président Sadi Carnot aurait fait l’éloge des voeux qui lui furent soumis au cours d’une audience en mai 1888. Une pétition avait même circulé au Parlement mais on n’en entendit plus jamais parler. La crise boulangiste empêcha Saint-Yves de réussir à se faire entendre. Après 1890, Saint-Yves se réfugie alors dans un silence hautain. Toutefois, il fut fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1893. N’ayant pu convaincre la République, il ne désespéra pourtant jamais de faire prévaloir ses vues auprès des monarchies. D’ailleurs, s’il a pu être entendu par certaines cours c’est par le truchement d’occultistes et d’organisations initiatiques. Pourtant, Saint-Yves leur témoignait toujours de la condescendance bienveillante en marquant la différence entre eux et lui. Il renvoya à Papus toutes les distinctions martinistes qu’il lui fut offertes. Malgré cela, Saint-Yves faisait l’objet d’une étrange vénération chez les occultistes et certains d’entre eux le considéraient comme « un être presque surhumain, un thaumaturge dont on recueillait avec dévotion les avis ». Saint-Yves, lui, se laissa aller à rêver de la création d’un « ordre de prêtres synarchiques » dans « Mission de l’Inde ». il aurait été reconnu par Rome afin de travailler « au salut social de la chrétienté tout entière ». Rome parla mais pour lui demander de se rétracter. L’ordre de l’étoile animé par Albert Jhouney vit quand même le jour. Il proférait une sorte de socialisme chrétien. Si Papus et les martinistes vénéraient Saint-Yves, ce n’était pas le cas de Helena Blavatsky. Saint-Yves, en rédigeant « Mission de l’Inde » en 1886, n’avait pas craint de conseiller la reine d’Angleterre et le Tsar de Russie sur leur politique en Asie dans les lettres solennelles et messianiques. En 1889, dans des poèmes pompeux, il renouvelait ses enseignements destinés à modifier tout l’équilibre européen. Papus le suivit en écrivant au Sultan de Turquie, en 1893, une longue lettre pour lui exposer que seule la création, en mode synarchiste, des Etats-Unis d’Europe avant cinquante ans pourrait garantir à son empire une sécurité absolue. Il fit de même en 1896 avec le Tsar Nicolas II.