La liquidation des sociétés secrètes (1940-1944)

 

A peine l’Etat français est-il institué qu’il se met à la recherche des « responsables ». Responsables de la guerre, de la défaite. Parmi eux se trouvent essentiellement les participants du Front populaire, les francs-maçons, les Juifs, les Anglo-Saxons et, plus tard, les bolcheviques. La lutte contre les francs-maçons et les « sociétés secrètes » connaît trois phases qu’incarnent trois lois, qui donnent trois images de la lutte contre les francs-maçons. En 1940, un général français, membre de la Cour suprême de Riom, demande au Service des sociétés secrètes un rapport pour démontrer la responsabilité de la franc-maçonnerie dans la guerre de 1939. La rédaction de ce rapport fut confiée à un ancien membre de la Grande Loge de France, travaillant au Service des sociétés secrètes sous le pseudonyme de Gaillaud ou Caillaud, et celui-ci conclut à la collusion de la franc-maçonnerie et du communisme, en vue de déclencher les hostilités. Il est certain que la lutte contre les sociétés secrètes aboutissait à diviser les citoyens et à rompre l’unité de la nation, ce que cherchent l’occupant, car cela favorisait ses desseins. La persécution anti-maçonnique commença dès avant la promulgation des lois de Vichy. Les Allemands étaient partis de cette idée que la Maçonnerie française et anglaise étaient liées contre eux. A leur arrivée à Paris, les Allemands apposent les scellés sur les portes du Grand Orient. De nombreux documents témoignent de l’attrait que les « trésors » maçonniques exercent sur les Allemands. L’intervention d’Otto Abetz est prépondérante dans la mise en place de la répression anti-maçonnique en France. Il examine l’opportunité de fournir le fichier complet des francs-maçons français à la presse en vue de leur publication. Le 10 juillet 1940 avec les pleins pouvoirs donnés à Pétain, la législation invalide la reconnaissance des « Droits de l’Homme ». Le délit d’opinion, le délit d’appartenance et l’effet rétroactif des lois sont réintroduits dans le droit français. L’action anti-maçonnique et anti sociétés secrètes suit trois phases : la loi du 13 août 1940 interdit les associations secrètes et oblige les fonctionnaires et agents de l’Etat à souscrire une déclaration. La loi du 11 août 1941 décide de la publication dans le Journal officiel des noms des dignitaires francs-maçons. La troisième phase débute avec le retour de Pierre Laval auprès de Pétain. La loi du 21 juin 1942, complétée de celle du 19 août 1942 légalise un transfert des pouvoirs : toutes les questions relatives aux sociétés secrètes sont désormais placées dans les attributions des chefs du gouvernement.

 

I l’ère de l’information

 

1 Loi du 13 août 1940 interdisant les associations secrètes

 

La loi du 13 août 1940 ne mentionne pas nommément les obédiences maçonniques. C’est le décret du 19 août 1940 qui met les choses au point en citant le GODF et la GLDF puis le décret du 27 février 1941 mentionne le Droit Humain et la Grande Loge Nationale Indépendante. La genèse de cette loi s’explique par la volonté de Laval de rencontrer Goering en ayant quelque chose à lui offrir avec une politique intérieure antisémite et antimaçonnique. Pourtant, dans ses mémoires, Laval a réfuté la thèse selon laquelle il aurait été l’instigateur et le rédacteur de cette loi du 13 août 1940. Pour Pétain, un Juif n’est jamais responsable de ses origines, un franc-maçon n’est toujours de son choix. Pourtant Otto Abetz avait écrit : « Un projet de loi soumis à Pétain, visant à interdire la franc-maçonnerie, n’a pas été approuvée par celui-ci, étant donné qu’il ne voulait éliminer aucun groupe de Français de la communauté nationale ». D. Rossignol révèle un document prouvant un complot de Pétain pour prendre le pouvoir avant la guerre appuyé sur Déat, Darlan et la Cagoule. D. Rossignol trouve cette hypothèse peu vraisemblable. Aucun discours n’élucide explicitement pourquoi le nom « franc-maçonnerie » est absent de tous les textes de loi. Il est remplacé par « société secrète » et ce vocable finit par s’imposer dans le langage courant. Les législateurs ont voulu cette confusion pour permettre à la répression de s’étendre à toutes les formes de groupements.

 

2 L’ordre maçonnique en 1940

 

Les obédiences maçonniques comptent environ 50 000 frères actifs dont 5 000 de hauts grades. En fait, la presse et les services de répression avanceront et propageront le chiffre de 100 000 maçons. Le Grand Orient compte 29 000 membres, le Suprême Conseil et la Grande Loge 16 000 membres, le Droit humain 3 000 membres, la Grande Loge Nationale Indépendante et régulière 1 500 membre, le Rite de Memphis Misraïm 1 500 membres et la Grande Loge de la Fraternité universelle 200 membres. Il existe plus de 400 fraternelles. Le groupement fraternel parlementaire comptait 200 membres à la Chambre des députés et 100 au Sénat. La franc-maçonnerie avait, selon la presse, des cercles d’influence comme le B’Nai Brith, le Congrès juif mondial, l’Alliance israélite universelle, la Ligue internationale contre l’antisémitisme mais aussi les spirites, les rose-croix, les martinistes, les naturistes, la Ligue des Droits de l’Homme, la Ligue de l’enseignement, la Libre pensée, l’Union rationaliste, la Société théosophique. Pour D. Rossignol, ces listes sont fantaisistes car l’empreinte maçonnique avancée comme certaine s’avère contestable. Le 7 août 1940, Arthur Groussier, grand-maître du GODF, avait écrit à *pétain : « Devant les malheurs de la patrie, nous croyons accomplir notre devoir présent en nous soumettant à la décision du gouvernement français concernant la franc-maçonnerie ». Cette attitude lui fut reprochée à la Libération.

 

3 La convention du 22 novembre 1940 signée entre B. Faÿ et les services du S.D.

 

Les Allemands ont apposé les scellés sur les principaux immeubles où se réunissaient les franc-maçons et disposent de collections maçonniques complètes et ont déjà perquisitionné chez la plupart des dirigeants de l’Ordre. Les démarches des Allemands à l’égard de la franc-maçonnerie soulèvent une interrogation. Leurs premières actions consistent, non à pourchasser les francs-maçons mais à collectionner avec soin tout le matériel des loges. Les Allemands recherchaient-ils réellement l’introuvable trésor maçonnique ? Légendaire patrimoine des templiers ou héritage fabuleux des cathares de Montségur ? En compensation des facilités accordées aux Allemands pour récupérer les fonds maçonniques, le 22 novembre 1940, B. Faÿ recevait de S. Schilling, délégué du chef de la Sûreté et du S.D. Pour la France et la Belgique, une lettre où étaient stipulées les conventions très strictes auxquelles il s’engageait. Il prenait la pleine responsabilité de l’immeuble du GODF rue Cadet et des personnes qui l’occupaient.

L’exposition sur la franc-maçonnerie au Petit palais en octobre 1940 inaugure la première manifestation d’information d’envergure sur les sociétés secrètes. La presse parisienne prépare l’événement. L’Illustration du 12 octobre est presque exclusivement consacré à l’Exposition. L’entrée est gratuite, un catalogue et un Petit Bottin des membres de la confrérie sont vendus. Jean Marquès-Rivière est l’auteur du catalogue. Il rédigera également le catalogue de l’exposition « Le Juif et la France » en 1941. Le spectateur découvre au cours de sa visite l’ambiance des lieux où se réunissent les frères. Les objets et les meubles enlevés dans les différentes obédiences de France ont servi à la reconstitution des temples. Le cabinet de réflexion, par son aspect lugubre et la présence d’un squelette, impressionne le néophyte. Il y aura plus d’un million de visiteurs. Elle circule à travers la France puis à Berlin en 1942. En 1943, une exposition de même caractère sera montrée au public japonais.

 

5 Otto Abetz et la presse française

 

Diriger politiquement la presse, la radio et la propagande dans la zone occupée et influencer par les moyens voulus l’opinion publique en zone occupée deviennent la mission d’Otto Abetz.

 

6 La Bibliothèque nationale

 

La BN se voit confier son administration à l’antimaçon B. Faÿ. Ensuite c’est elle qui recevra la charge de classer et recenser le matériel maçonnique réquisitionné par les polices françaises. Un département spécial, le « Centre d’histoire contemporaine », sera créé à cet effet. Les Allemands auraient souhaité voir disparaître des collections du département des Imprimés un certain nombre d’ouvrages qu’ils estimaient préjudiciables à la doctrine nazie ou hostiles à l’Allemagne et à l’Italie fasciste. La « Listte Otto » recense les livres mis à l’index par les Allemands. Elle comprend 11 000 titres. Les livres ne sont pas détruits mais « bloqués » par la BN.

 

7 Le centre d’histoire contemporaine

 

Le Centre d’histoire contemporaine a été créé en 1942. Il se compose de la bibliothèque d’histoire de la France contemporaine et des services cargés de classer les collections saisies aux sièges des sociétés secrètes. A l’audience de son procès en 1946; B. Faÿ apprécie que l’on retrace ses efforts de classement à la BN. Il aime moins qu’on lui fasse observer qu’il y vivait fort confortablement en compagnie de 42 officiers allemands qui avaient droit de regard dans tous les locaux. La Bibliothèque d’histoire de la France contemporaine naît donc en 1941 et se donne pour tâche de fournir une documentation originale et pratique aux personnes qui étudient l’histoire du XIXè et du Xxè siècle. Le Centre d’histoire contemporaine met aussi à la disposition d’un des bibliothécaires une camionnette qui entreprend une série de tournées de récupérations à travers la France, afin de prendre possession, dans les loges dissoutes, des archives et des objets dévolus à la BN. Les pouvoirs de B. Faÿ se révèlent étendus quand le général Huntziger le charge dès fin 1940 d’assurer la conservation des archives historiques dépendant du département de la guerre. C’est ainsi que le personnel en fonction dans les principales bibliothèques de Paris passe sous l’autorité de Faÿ.

 

III L’ère de la répression (mai 1941-juin 1942)

 

1 Loi du 11 août 1941 : 18 000 noms au Journal officiel

 

Cette loi impose la publication au JO des noms des anciens dignitaires des sociétés secrètes. L’accès et l’exercice des fonctions publiques leur est interdit. Dans un premier temps, seuls les dignitaires sont mis en cause, c’est-à-dire les francs-maçons initiés au grade de maître ou à un grade supérieur.

 

2 réactions de la presse

 

En trois mois, les noms d’environ 18 000 dignitaires francs-maçons ont été livrés au public. Plus de 1000 fonctionnaires hauts gradés ou officiers de loge ont été démissionnés, près de 150 fonctionnaires faux-déclarants révoqués et déférés aux tribunaux. Le Petit Journal voit un premier acte nécessaire à la salubrité publique tandis que l’Indépendant juge de première importance de faire connaître aux Français les hommes qui portent la lourde responsabilité de la défaite.. De source allemande, de nombreux journaux sont désireux de publier du matériel anti-maçonnique et la presse provinciale se fait l’écho de la presse parisienne. Les noms des dignitaires reproduits dans le JO sont, à la surprise de beaucoup, inconnus du grand public. D’où l’immédiate volte-face des anti-maçons confirmant en quelques mots l’évidente puissance occulte de la franc-maçonnerie. En réalité, ce que beaucoup refusèrent d’admettre c’est que les francs-maçons étaient, à quelques exceptions près, de modestes citoyens, souvent appréciés par leur entourage et dans leur travail. Les populations des villes et des villages de France, à la fois attentives et étonnées que l’on parle d’un des leurs, restèrent magré tout solidaires de leurs maire, instituteur, voire postier. Les publications au JO eurent des conséquences imprévues : le maréchal Pétain en vint à s’inquiéter de l’ampleur des démissions et de la soudaine désorganisation de son administration.

 

3 Le compte rendu allemand du 16/10/1941

 

Le 16 octobre 1941, le délégué du chef de la Police de Sûreté et du SD en France et en Belgique envoie au QG de Hitler un compte rendu détaillé de la situation politique française. Il y est écrit qu’il est possible de constater que les mesures visant à l’exclusion des francs-mçons des services de l’Etat prises conformément à la loi ont provoqué, même en zone occupée, un resserrement plus fort des liens entre anciens membres des loges. Le bruit selon lequel le voyage à Rome de Taylor, l’envoyé spécial du franc-maçon de haut grade Roosevel, aurait donné lieu à un accord secret ayant pour but la création d’un front de défense uni catholico-maçonnico-démocratique contre le nazisme.

 

4 Les dérogations

 

Marcel Peyrouton, ministre de l’Intérieur du 5 septebre 1940 au 25 février 1941 qui avait quitté la franc-maçonnerie en 1934 a obtenu une dérogation contre la loi du 12 août 1941. Marquès-Rivière également car il avait quitté la franc-maçonnerie dès 1930 et était un collaborateur zélé. De même pour paul Riche (alias Jean Mamy) auteur du film « Forces Occultes ». Des francs-maçons « non défroqués » travaillèrent pour Vichy comme Camille Chautemps, François Chasseigne et Ludovic Oscar Frossard.

 

5 Le service des sociétés secrètes

 

Le cabinet civil de Vichy crée le Service des sociétés secrètes en mai 1941. Il se divise en six secteurs dont le plus important est le « service de recherche » qui décèle les francs-maçons non encore connus, vérifie l’activité de ceux déjà fichés et signale les personnes qui n’appartiennent pas à la franc-maçonnerie mais qui sont suscpetibles d’en partager la doctrine.

 

6 Le service des associations dissoutes

 

Un « service spécial des associations dissoutes » en liaison permanente avec le « service des sociétés secrètes » dirigé sous contrôle allemand se charge des perquisitions, des enquêtes et des surveillances. Il se trouve dans l’ancien immeuble de la Société théosophique. Pendant l’année 1943, 322 personnes répondant aux convocations et 133 procès verbaux de perquisition avec inventaires des objets saisis seront effectués.

 

7 Le service des recherches, rue Greffulhe, à Paris

 

Le commandant Labat et J. Marquès-Rivière s’occupent de ce service

 

8 But et activités du service des sociétés secrètes

 

Ce service travaillait à éliminer les membres des sociétés secrètes des cadres de l’activité nationale, à renseigner le pays sur les agissements des sociétés secrètes. De nombreux directeurs, adjoints, délégués, se retrouveront dans les rangs de la Milice pour lutter contre la Résistance. Le service se conduisit avec une remarquable efficacité. Plus de 170 000 noms de suspects furent recensés. Les fiches sont de type policier. Même l’Armée du Salut et le Rotary club étaient surveillés. Le service recevait des lettres de délation. B. Faÿ a créé la revue « Les Documents maçonniques » avec J. Marquès-Rivière et Robert Valléry-Radot. Cette revue mensuelle est cautionnée par Vichy et Pétain lui-même. Le gouvernement en assure le financement. La censure est opérée par les Allemands. Ministres et personnalités du régime se succèdent à la tribune du journal. Le tirage de la revue, prévu à 80 000 exemplaires, baisse régulièrement et atteint moins de 15 000 exemplaires en juin 1944. Hitler, rapporte-t-on, se faisait lire les Documents maçonniques et y prenait un extrême plaisir.

 

9 Le Centre d’action et de documentation

 

Ce centre édite également une revue. Elle est dirigée par Henry Coston. Fervent nationaliste et journaliste antisémite et antimaçon. En 1930, il reprend la Libre Parole, le journal de Drumont. Le décret du franc-maçon Marchandeau interdit La Libre parole en 1939. Il cré, en 1941, le Centre d’Action et de Documentation antimaçonnique, installé dans l’ancien immeuble de la Grande Loge de France. Sa revue s’appelle le Bulletin d’information antimaçonnique. Il était proche des nazis dès 1935. Craignant que le Centre de Coston ne concurrence l’Institut pour l’étude de la question juive, le SD en ordonne la fermeture. Le CAD se transforme en officine de propagande.

 

10 Un tract de Vichy : « Pourquoi a-t-on condamné la franc-maçonnerie ? »

 

Le tract répond que la franc-maçonnerie est un club secret, politique, international, composé d’idéologues et de profiteurs. C’est Jacques Ploncard qui l’a écrit.

 

III L’ère de la confusion (juin 1942-Libération)

 

1 Le retour de Laval au pouvoir

 

Le 19 avril 1942, le maréchal Pétain s’adresse aux Français pour leur annoncer les modifications de son gouvernement. Il se retrouve avec Laval pour reprendre « l’oeuvre nationale et d’organisation européenne ».

 

2 Une « enquête mentalité »

 

En décembre 1942, une enquête mentalité est dirigée à l’intention de Laval. Cette enquête révèle une défiance croissante des Français envers Vichy et les nazis et une recrudescence de l’anglophilie.

 

3 Lois du 21 juin 1942 et du 19 août 1942

 

Le retour de Pierre Laval limite nettement l’étendue des exactions à l’encontre des francs-maçons. Le capitaine de Frégate Labat, chargé de constituer le « Service des sociétés secrètes » est révoqué le 27 mai 1942. La loi du 21 juin 1942 place dans les attributions du chef du gouvernement toutes les questions relatives aux sociétés secrètes. Le même jour, un arrêté donne délégation au vice-amiral Platon, secrétaire d’Etat, des pouvoirs du chef du gouvernement en matière de sociétés secrètes. La loi du 19 août 1942 modifie celle du 10 novembre 1941. Elle place sous l’autorité du chef du gouvernement la « commission spéciale » et prévoit par sa seule décision les suspensions éventuelles. Dans ses notes et mémoires, Laval avouait ne pas approuver les mesures prises contre les membres des sociétés secrètes qu’il voyait comme une manifestation de l’esprit réactionnaire et clérical. Il existait une police anti-maçonnique de même type que la police anti-juive. Elle dépendait

du SD. Dès fin avril 1942, Laval supprime cette police. Avec le retour de Laval, la commission spéciale des sociétés secrètes accorde 19 dérogation sur 20 demandes alors qu’elle n’en accordait qu’une sur 20 auparavant.

 

4 Les tracts

 

La démonstration de la connivence existant entre la franc-maçonnerie belliciste, gaulliste puis anglo-saxonne, juive, agent du bolchevisme, fournira les arguments essentiels contre l’institution dans les très nombreux tracts et brochures. Henry Coston déplore la funeste influence exercée par la franc-maçonnerie au moyen de la presse enfantine sur la jeunesse.

 

5 Le film « Forces occultes »

 

Dès juillet 1941, Jacques de Boistel, de retour d’Allemagne, est chargé par B. Faÿ de réunir les éléments d’un film de propagande anti-maçonnique. Jean Marquès-Rivière rédigera le scénarion. LE 9 septembre 1942, le premier tour de manivelle est donné dans les studios de Nova-film. Des séquences seront tournées au Palais Bourbon et dans les temples du GODF. Le film est présenté au public parisien le 9 mars 1943. Il dure 43 minutes. Marquès-Rivière présente le film. Il affirme que c’est un acte politique et révolutionnaire. L’utilisation méthodique d’un éclairage expressionniste rend compte du sens dramatique des scènes et met en évidence « l’atmosphère lourde et trouble des loges et les éléments mystérieux et angoissants du décor ». Le personnage principal est le député Avenel. On assiste à son initiation. Suit une liste détaillée des scandales de la IIIè République et des francs-maçons compromis. Quand Avenel se révolte contre la franc-maçonnerie, il est victime d’un attentat. Le mécanisme de la propagande a été expliqué par F. Chevessu (Image et son, novembre 1965). Il observe cinq étapes : 1. réaction affective, la défaite, 2 : fait vrai en soi : la France n’était pas préparée pour la guerre, 3 projection du spectateur sur un personnage : Pierre Avenel, honnête, ardent patriote et qui refusait cette guerre honteuse, 4 le personnage, donc le spectateur, victime des boucs émissaires, 5 condamnation instinctives des boucs émissaires.

Dans la production cinématographique sous l’Occupation, du sentiment de l’impréparation et de la défaite naît le double besoin de se décharger sur des responsables et de s’identifier à un personnage idéal (parlementaire patriote dans Forces Occultes) ou à une France épurée. Les responsabilités de l’Allemagne et du nazisme sont totalement escamotées de ces cérémonies incantatoires où la France se grandit en faisant savoir que les coupables n’étaient que des corps étrangers, au surcroît souvent reconnaissables par leurs caractéristiques physiques, et toujours par leurs particularismes sociaux. Forces occultes révèle des schémas classiques de la propagande totalitaire des « ultras » pro-nazis de Paris : à l’antimaçonnisme se superposent : l’anti-républicanisme et l’anti-parlementarisme, l’anti-bolchevisme. Assimilation des députés maçons aux députés socialistes et communistes qui siègent à leurs côtés, l’anglophobie et l’anti-américanisme (carte et portrait de Roosevelt). L’antisémtisme (les francs-maçons favorisent les intérêts judaïques), les deux triangles inversés du sceau de Salomon brillent à côté de l’équerre et du compas entrecroisés. L’anti-internationalisme (opposition entre les intérêts de la patrie, la France, et ceux du monde). Le film débute avec l’image du planisphère et s’achève sur celle du globe terrestre. La juxtaposition suggère l’internationalisme de l’emprise judéo-maçonnique, contraire aux intérêts nationaux. La franc-maçonnerie est aussi maîtresse des relations internationales puisqu’elle décide de la guerre. Cette diatribe reflète une certitude. Les francs-maçons pourchassés ont très tôt basculé dans la dissidence. Continuant à se réunir clandestinement, ils forment des foyers de résistance comme le groupe « Patriam Recuperare ». Forces occultes fut projeté au Grand Orient le 26 mai 1946. Le grand maître Francis Viaud déclara que de toute évidence, le profane Avenel cherchait tout de même quelque chose, il cherchait un idéal.

 

6 Les conférences

 

B. Faÿ a inauguré, le 29 novembre 1941, la série de dix sujets de conférences documentaires sur la franc-maçonnerie. L’auditoire était nombreux dans la salle des convents du GODF. Ces conférences sont éditées en un volume tiré à 5000 exemplaires. Après cela 250 conférences ont été données dans toute la France et relayées par la presse.

7 Le contexte d’après-guerre

 

Le 18 octobre 1944, le Conseil de l’ordre maçonnique en France, réuni pour réveiller ses loges, adresse au général de Gaulle, l’expression de sa profonde admiration pour son attitude courageuse et le remercier d’avoir abrogé les lois du pouvoir illégal de Vichy. L’ordre est profondément désorganisé. Le 25 novembre 1946, au Palais de Justice de Paris, s’ouvre le procès du Service des sociétés secrètes. Au cours de l’instruction de cette affaire, plus de 130 personnes sont mise en cause dont 115 pour intelligence avec l’ennemi. Les inculpés cherchent à éluder leurs responsabilités. B. Faÿ est condamné aux travaux forcés à perpétuité, à la confiscation de ses biens et à la dégradation antionale, Roger Labat, Jean de Verchère et Jacques de Boistel reçoivent la même peine allégée à 15 ans de travaux forcés. Les obsèques de B. Faÿ eurent lieu le 4 janvier 1979 en l’église de Saint Nicolas du Chardonnet, temple de l’intégrisme.

 

Conclusion

 

Les raisons d’une telle virulence anti-maçonnique durant cette période de l’histoire de la France tiennent à deux types de raisons

 

Des raisons de politique intérieure

 

Les partisans de l’Etat français veulent s’attaquer à ceux qui, selon eux, ont conduit la France à al défaite et se poser en régénérateurs du pays nouveau. Il s’en prennent à la IIIè République, au Parti radical et à la franc-maçonnerie qui apparaît pour eux comme un parti radical de l’ombre, société secrète toute puissante qui constitue le véritable gouvernement.

 

Des raisons de politique étrangère

 

Le retour constant des accusations qui relient la franc-maçonnerie aux Internationales « Bolchevique », « juive » et à l’ »impérialisme anglo-saxon » signifie : le véritable ennemi de la France n’est pas son actuel occupant allemand, qui, au contraire, lui a permis de se délivrer d’un régime politique « pourri » et dévastateur. Par conséquent, les francs-maçons sont des agents de l’étranger. On peut donc parler d’un phénomène d’attraction-répulsion des principaux persécuteurs de la franc-maçonnerie : horreur pour le contenu philosophique, démocratique, égalitaire, fraternel de l’association, mais admiration secrète pour son incontestable efficacité et sa réussite politique. Pour Vichy, l’institution est inquiétée pare que jugée anti-nationale. Pour les Allemands, le franc-maçon est avant tout un Juif, harcelé comme tel. Par ailleurs, les Allemands s’intéressent peu aux initiés et bien davantage aux éventuels trésors des sociétés secrètes. Dans les faits, les milliers de persécutions anti-maçonniques ont été sans commune mesure avec celles intentées contre les Juifs, qui elles, se chiffrèrent par dizaine de milliers. Les francs-maçons surveillés ne furent pas arrêtés et déportés en tant que tels, mais en raison généralement de leur appartenance à la Résistance.