Neuf Planète au microscope. Planète est une imposture par rapport à la science qu’elle exploite

Planète est « la première revue de bibliothèque ». Elle est parfaitement adaptée aux nécessités pratiques de conservation et de lecture aisée. Le lecteur, dès le début, est conditionné, noblement, car Planète est justiciable d’un directeur artistique au goût plus que parfait. L’entreprise apparaît comme parfaitement planifiée. Dans le numéro 9 de Planète, figurent 14 articles. Sur ces 14, sept sont terminés par un point d’interrogation et trois par des points de suspension... Au total, 10 sur 14, par leur physique même, troublent profondément... Attente, curiosité, perplexité, mettent en émoi votre « sentiment » du réel.

Les auteurs de Planète sont tous qualifiés de « grands esprits ». Quel publiciste ignore le pouvoir de la biographie de l’auteur sur le lecteur ? Dans le même numéro voisinent Max Ernst, Aldous Huxley, Arthur Koestler, Bacon, Einstein, descartes, Newton et Saint François. Le lecteur ne peut éprouver que les effets d’une euphorie culturelle qui le gagne : que d’illustres connaissances !

Incontestablement, la présentation de Planète est attirante. Si elle n’avait eu pour intention que de proposer du bizarre à ses lecteurs, nous aurions eu peu de chose à dire, sinon que le bizarre est probablement le substitut moderne du magique. Mais pour Pauwels le fantastique est la manifestation des lois naturelles. Planète use du vocabulaire de l’enflure dans ses titres (La grande Révolution, Silence et mort des primitifs, les grands secret de l’humanité). Il est lié à un messianisme latent. Il existe aussi un vocabulaire de l’induction au mystère (les portes d’une future civilisation, d’autres mondes, Matière vivante et transmutation). Le vocabulaire manifeste le thème du passage à l’Autre ou au caché. Les ambitions du réalisme fantastique sont floues. A Vrai dire, sauf le goût très prononcé du pathos, les auteurs ne savent pas très bien eux-mêmes ce qu’ils veulent. Ils réclament tantôt « le droit à la connaissance », tantôt la « liberté du rêve ». Chez Pauwels, il y a un besoin effectif très stimulé par ce qu’on pourrait appeler avec tout le monde « l’occultisme » des sciences. Dans Planète, c’est le thème de l’Autre, obsession du secret, de l’envers, de l’anti, de la différence et le thème apparemment optimiste du progrès final qui reviennent à presque toutes les pages. Planète est moins un symptôme de « réenchantement du monde », qu’un symptôme d’agitation et de malaise social. L’aboutissement de Planète c’est de projeter autour des choses, même les plus simples, une nébulosité. Planète veut tout confondre. Planète est mégalomane : elle voudrait que nous soyons « transrationnels », « sur-conscients ». En tant que « magicien rationnel », c’est-à-dire technicien maître de ses outils et mystérieux seulement dans la mesure du métier, Planète a réussi. Mais en tant que « gnostique » qui espérerait de « resacraliser » le monde par quelque religion que ce soit, Planète est une imposture par rapport à la science qu’elle exploite.

Du zen aux fils du soleil

Une nouvelle panacée, le zen

Le zen ne prône nullement un mal abandon ni même la tiédeur, il nécessite préparation et discipline, obligation de la recherche personnelle, et de surprenants rapports entre maître et élève pouvant aller jusqu’au remplacement des explications par des coups de bâton destinés à réveiller le disciple de son sommeil dogmatique. Planète suggère d’adopter le zen contre la difficulté de vivre mais aussi contre « la crise de l’esprit scientifique ». Zen signifie « méditation » et se définit comme « une méthode de libération ». Ce qu’il y a de plus constant dans le zen c’est son anti-intellectualisme. Méfiance à l’égard des systèmes et des idées toutes faites des dogmes, mais pour aboutir au rejet de tout jugement logique.

Vive le zen ! Zut au zaine !

Dans une société féodale, à codes rigoureux, l’anarchie des moines du zen, leur non-conformisme insolent avaient leur prix. S’il est entre toutes une religion et dans cette religion une secte qui répugne à l’au-delà, c’est le bouddhisme zen. Pour Etiemble le zaine (zen made in USA) est la dernière machine de guerre des impérialistes états-uniens, alliés, comme toujours, aux pires de nos fascistes. Etiemble se méfie donc de Pauwels qui prône ce genre de zen dans Planète.

Quand Messieurs Pauwels et Bergier font de l’archéologie... les fumistes ne sont pas loin

Si les spécialistes sont, presque malgré eux, sensibles à la plus grande ancienneté d’une découverte, à plus forte raison le grand public est-il particulièrement impressionné, lorsqu’il apprend qu’on a trouvé « le site, le plus vieux du monde », « l’origine de la civilisation maya ». C’est ce qu’on très bien compris Pauwels et Bergier qui, d’abord dans leur livre Le Matin des magiciens, ensuite, dans la revue Planète n03, affirment qu’on a trouvé des sculptures et des ruines dues à la plus vieille des civilisations de l’Amérique du sud, celle-ci étant, selon eux, de race blanche. Dans Planète on trouve des propositions, pour le moins troublantes, sur l’origine de certaines civilisations américaines. Le but des auteurs est de montrer qu’il y a eu sur la terre, bien avant les grandes civilisations humaines, des visites d’habitants extraterrestres, « Les Fils du Soleil », venus de l’extérieur, munis, naturellement, de connaissances atomiques. Il n’en subsisterait que quelques vestiges, soit dans les monuments, soit dans les mythes. On a découvert à Nazca des lignes géométriques immenses, formant des sortes de grilles, qui ne sont bien visibles que d’avion. Ces figures doivent être l’oeuvre des Fils du Soleil et constituer « les balisages de leurs terrains d’atterrissage » d’après Pauwels et Bergier. Les arguments sont tous faux.

Une foi qui rapporte (à propos de Le cosmos et la vie, de l’Encyclopédie Planète)

C’est peut-être dans le domaine de l’astronomie (ce que bien entendu ils appellent le « cosmos ») que l’équipe de Planète a le plus savamment utilisé les techniques subtiles, quasiment messianiques, d’un bourrage de crâne dont le seul mobile évident, presque avoué, est un immense succès commercial. La situation du public est aujourd’hui très voisine vis-à-vis des savants de ce qu’elle fut autrefois vis-à-vis des astrologues et des alchimistes. Le mystère dont ils s’entouraient était évidemment intentionnel, élément essentiel de leur pouvoir. Le sens critique de la plupart des gens en face de l’information scientifique ne peut donc plus exister... On est prêt, évidemment, à avaler n’importe quoi. « Le cosmos et la vie » de Aimé Michel et de Charles-Noël Martin est un mélange intime de vérité et de fiction, de science authentique et d’alchimisme obscur, d’impossible, de probable et de vrai rendu plus attractif par un vocabulaire d’un pédagogisme raffiné. La méthode, les idées de Bergeir, Pauwels et leurs amis relèvent d’une religion, d’une mystique nouvelle, riche en dogmes. Les savants ont besoin de preuves alors que Pauwels et consorts pensent que rien ne vaut la foi. Leur métaphysique confuse se cherche des justifications et pour eux, la Science et la Vérité scientifique ne sont que le véhicule d’affirmations gratuites et passionnées.

Planétaire ou lunaire ?

La mémoire de Jacques Bergier tient du prodige pourtant dans un article publié dans « La Tribune des nations » il se trompe et oublie jusqu’aux éléments de la chimie ! Bergier a le souci du détail et son objectif est d’emporter la conviction du lecteur. Mais ses allégations ne sont que divagations. Il est devenu aigri et hargneux. Les épreuves subies en déportation en sont peut-être la cause. Bergier se sert des alchimistes et d’anachronismes dans ses textes pseudo-scientifiques. Il joue les prophètes avec autorité et désigne à la science les chemins qu’elle doit emprunter. Pour Bergier, il ne s’agit pas d’instruire le lecteur, mais de le dérouter, il ne s’agit pas de lui faire entendre en quoi consiste l’esprit de la recherche biochimique orientée vers les origines de la vie, mais au contraire de lui inculquer celui du réalisme fantastique, forme prétendument moderne de  la magie.

Quand monsieur Bergier veut séduire l’extrême-gauche

Bergier tente de réveiller de vieux réflexes de l’ère stalinienne en faisant croire à la télépathie parce qu’en URSS on y croit. Il n’y a pour Bergier qu’un malheur, c’est que nous ne sommes plus à l’ère stalinienne.

Un soviétique peut-il croire à la télépathie ?

Le professeur Vassiliev, physiologiste, membre correspondant de l’Académie des sciences médicales de l’URSS a écrit un livre sur la télépathie, « La suggestion à distance ». Il rapporte pêle-mêle des histoires troublantes la plupart invérifiées et invérifiables. Les rêves prémonitoires qu’il relève peuvent s’expliquer par la coïncidence de faits avec une probabilité élevée. Comment se peut-il qu’un homme de science se laisse aller à de tels raisonnements ? Parce que le fait d’être scientifique ne préserve nullement de l’erreur. Les amateurs d’occultisme cherchent toujours à se dédouaner en s’appuyant sur des noms de savants véritables. Cette caution est encore bien plus précieuse si elle peut venir d’URSS parce qu’on sait que le climat intellectuel de ce pays ne favorise guère les fausses sciences et parce que la science soviétique jouit d’un prestige universel.

Qui sont nos censeurs ?

La main dans le sac

S’installer confortablement dans la contradiction, produire cyniquement de grossiers mensonges et en tirer des déductions injurieuses, semblent être des caractères de cet illustre réalisme fantastique dont se réclame Planète. Planète se soucie peu de cohérence et méprise son public, le considérant – à raison peut-être – comme totalement dépourvu d’esprit critique. Planète a l’intention de continuer à « défendre » la science en montrant tantôt qu’elle n’a jamais servi à rien, qu’elle ne sert à rien et que vraisemblablement elle ne servira jamais à rien, tantôt le contraire à quelques pages d’intervalle.

Et ils prétendent nous donner des leçons !

« Et que sommes-nous, sinon les nouveaux Encyclopédistes ? » écrit en toute simplicité Jacques Bergier dans le n° 16 de Planète. Mais il est seulement l’habile fabricant d’un produit qui se vend bien. Bergier a voulu défendre le professeur Rocard qui a essayé de prouver la véracité de la radiesthésie et l’Union rationaliste l’a contredit lors d’une conférence que Bergier a jugée comme une manifestation de protestation et non d’un débat. Planète utilise des procédés de falsification et une mauvaise foi érigée en méthode de travail. Planète ne donne pas les références des articles qui lui déplaisent et ne fait pas de citations des textes critiqués de peur que ses lecteurs ne s’y reportent et s’aperçoivent qu’il les berne.

Planète fait aussi du racisme

En 1942, Léone Bourdel inventa une théorie selon laquelle les hommes ne sont psychologiquement différenciés que par le groupe sanguin auquel ils appartiennent. L’infini diversité des hommes est ramenée à quatre types, son infinie variabilité est ramenée à l’impératif génétique. Du fait bien connu que la répartition des quatre types sanguins est différente dans les différentes ethnies, Léone Bourdel s’appuyant sur les caractères psychologiques individuels qu’entraîne d’après elle l’appartenance à chacun d’eux, fait une psychologie ethnique de caractère statique. Un peuple est déterminé par la prépondérance de l’un ou l’autre groupes sanguins. Ses institutions, son organisation sociale, n’y sont pour rien, les jeux sont faits.

Le poujadisme intellectuel contre la culture

Le vrai danger de Planète c’est que des esprits curieux et critiques puissent lire cette revue sans être choqués, laisse à penser combien la jeunesse peut, sans y prendre garde, savourer ce venin. Le procédé qui consiste à donner des informations scientifiques et des hypothèses extravagantes, en les mettant sur le même pied, en les liant intimement les unes aux autres, de façon que faits scientifiques et élucubrations de l’esprit, difficiles à dissocier pour un non-spécialiste, aboutit au résultat recherché : faire douter de la science.

Caricature d’humanisme

Parmi tant d’ivraie, on retire quelques bons grains dans Planète : la reconnaissance des transformations actuelles, rapides et profondes, des conditions de vie et de pensée de l’espèce humaine. Il faut reconnaître aussi que la technique et la découverte nous apportent chaque jour des révélations d’un fantastique croissant, qui semble un défi aux lois naturelles et aux possibilités de réalisation. Il faut également accorder la part de rêve et de poésie que recherchent les hommes. Il faut saluer l’effort d’imagination de Planète et cette chaleur romanesque exalte la science. Il faut également reconnaître avec Planète la nécessité de se maintenir « en disponibilité d’éveil ». Pourtant tous les jugements qui, dans les textes de Planète, paraissent acceptables pour un esprit scientifiques sont noyés dans la masse hétéroclite de concepts magiques. La raison ne peut s’exercer dans le corps d’un conglomérat démentiel. Planète s’efforce de rassurer ses lecteurs, qu’un déferlement de fantastique sans digues pourrait inquiéter, par des déclarations d’humanisme exprimées en formules satisfaisantes d’apparence. Les auteurs de Planète ne font que la promotion de l’occultisme et de la magie qui n’ont pas fait accomplir un seul progrès à la civilisation et n’ont démontré que leur impuissance et leur malfaisance.

Vulgarisation et anti-vulgarisation

La vulgarisation scientifique n’est plus un luxe intellectuel, elle s’affirme comme une exigence de la culture contemporaine, un besoin social. Les nouvelles relatives aux recherches de laboratoire et aux progrès de la technique, les articles, enquêtes et rubriques scientifiques tiennent une place toujours plus grande dans la presse. Planète a pris le large profitant aussi de ce grand vent, mais pour tirer des bordées vers un cap un peu différent. Le développement des moyens d’information de masse soumet l’individu à un véritable bombardement de nouvelles à contenu scientifique ou technique dont il est généralement incapable de comprendre le sens et la portée. Le lecteur/spectateur réagit parfois par une agressivité névrotique à l’égard de la source de ces stimuli intolérables, c’est-à-dire à l’égard de la science et des scientifiques. Une vulgarisation scientifique bien faite peut empêcher cela. Planète encourage pour l’exploiter, le complexe : fascination de la science, agressivité envers la science, irrationalisme. Dans la technique Planète, l’effet de sidération pour le sensationnel est recherché. La technique Planète consiste à partir de la science, du vocabulaire scientifique pour glorifier finalement l’irrationnel et l’inintelligible. La culture du fantastique et des états de conscience oniriques n’a rien de nouveau ni de condamnable en soi. L’originalité de Planète consiste à parer cette activité du nom de réalisme, à chercher dans la science un fondement à l’irrationnel. Planète dénonce le monde scientifique comme peuple d’ânes bâtés, conservateurs, ignares, ennemis de la nouveauté, barrant le chemin au progrès. Pour Planète, si la France ne remporte plus de prix Nobel, c’est parce que les jeunes chercheurs sont brimés par les grands patrons, les « savants officiels » qui ne veulent pas qu’on touche à leurs marottes alors que c’est à cause des moyens dérisoires et les crédits chichement mesurés. Le propre de la science est de ne pas formuler d’hypothèses gratuites, mais suggérées par des faits. Tout autre est la démarche de Planète : dans toute fissure de la connaissance, dans tout problème non tranché, les auteurs insèrent « l’explication » la plus détachée des faits, puisée dans le bric-à-brac du fantastique. L’accès à la connaissance n’est pas l’émerveillement passif, il est une conquête active. La lecture de textes de vulgarisation scientifique exige un effort.