VI Le vent sombre

 

Bourseiller doit attendre un peu plus d’un an avant d’être compagnon. Si l’apprentissage s’apparente vaguement à l’enfance, le compagnonnage respire l’adolescence. Il acquiert la parole et le droit de voyager dans d’autres loges. Bourseiller abandonne avec regret le silence de l’apprenti. Il a peur de la réaction de Gilles, le second surveillant. Sa première intervention est approuvée par les grosses têtes de la loge. Il veut voyager mais découvre que la GLNF est sectaire puisqu’elle prohibe tout rapport avec les loges " irrégulières ". Il ne doit pas visiter les autres obédiences. Alors il se contente des loges de la GLNF et se fait accompagner par Gilles. Il visite une loge d’aristocrates. On y glose sur les vertus de la noblesse. Il fréquente une loge de musiciens. Il découvre le rite émulation, on y balance l’encensoir. En apparence, les frères ont déposé leurs métaux à la porte du temple mais pas à la GLNF puisque les aristocrates restent entre eux et un roi déchu reçoit les honneurs dus à son rang. Au rite émulation, les frères récitent le rituel par coeur. Bourseiller découvre également le Rite Ecossais rectifié. Les frères sont coiffés de chapeaux. Le rituel est christique. Dans sa loge mère, Bourseiller découvre une perpétuelle allégeance à la pureté. Les affairistes et les opportunistes y sont conchiés. Ils se moquent du Grand Orient qui médite sur la réforme de la sécurité sociale alors qu’à la GLNF on s’interroge sur le mythe de Prométhée. Ils pensent que leur méthode est la seule juste. A cet instant Bourseiller croit à la franc-maçonnerie de toutes ses forces. Pourtant, Bruno, le frère illuminé est passionné par Julius Evola et en parle à Bourseiller. Bourseiller sait que Evola est un écrivain d’extrême-droite qui a cru trouver dans les SS une réponse à ? l’embourgeoisement ? du nazisme. Bruno ne se laisse pas déboussoler par les remarques de Bourseiller. Bruno lui dit qu’il est conformiste car il est compagnon mais que quand il aura atteint le 33è grade il comprendra alors Bourseiller se demande si la franc-maçonnerie si la franc-maçonnerie mène insidieusement au fascisme. Il découvre que sa loge est fasciste et que ce n’est pas seulement Bruno qui admire Evola. Gilles admire René Guénon. Evola était mussolinien, Guénon était proche de l’Action française. Evola voulait éradiquer la franc-maçonnerie pour la remplacer par un nouvel ordre débarrassé des influences juives alors que Guénon réaffirmait le primat de la voie maçonnique. Mais l’un et l’autre étaient contre la démocratie. Toute la loge de Bourseiller hait la démocratie. Pour les frères le Rite Ecossais Ancien et Accepté constitue une réponse organisée à la subversion démocratique. La franc-maçonnerie est une sorte d’aristocratique. Le Suprême Conseil pour la France, qui régit les hauts-grades du rite écossais n’ a jamais été élu. Pour Bourseiller la franc-maçonnerie incarne une rupture avec l’idéologie des Lumières mais il se trompe car il pense pouvoir résumer la franc-maçonnerie à la GLNF, obédience très à droite, et comme il le dit, sectaire. Les obédiences adogmatiques sont dans la lignée de la philosophie des Lumières (Helvetius et Voltaire ont été initiés au GODF). Puisque Bourseiller à la parole, un soir en loge il critique les pensées nauséabondes de ses frères. Il se fait rabrouer par Bruno qui lui dit qu’un jour il finira par comprendre. Bourseiller visite une loge évolienne qui a chassé toute trace juive de son rituel. Bourseiller réalise que la Nouvelle Droite a influencé la GLNF. Il reste pourtant dans cette obédience sectaire et croit pouvoir lutter de l’intérieur. Mais on le renvoie à son faible degré. La GLNF prétend chasser la politique de ses temples. Bourseiller réalise que c’est la politique démocratique et de gauche qui sont interdites dans cette obédience. La politique d’extrême-droite ou de droite-extrême est l’apanage de la GLNF. Bourseiller ne sait pas que des fascistes comme Emmanuel Ratier en ont fait partie ou d’ex-fascistes comme Devedjian. Bourseiller se plaint de sa loge auprès d’une grosse tête. Il ne comprend pas qu’on parle de politique alors que la GLNF l’interdit en théorie. Le haut-gradé, hypocrite, répond qu’on parle de métapolitique. L’ésotérisme a souvent été d’extrême-droite, Bourseiller le découvre. Pourtant il ne démissionne pas. La franc-maçonnerie lui apparaît comme une auberge espagnole. On y croise des chanteurs sans talent, des hommes d’affaires qui s’occupent de marchandages, des fascistes, des racistes avoués... Il reste par amour pour sa mère car il pense qu’elle n’a pas pu se tromper à ce point sur la franc-maçonnerie. Il continue de voyager et découvre qu’il n’y a pas que des loges fascistes influencées par Evola et Guénon. Il lutte dans sa loge. Il parraine un Algérien homosexuel. Avec effronterie, il parraine un Arabe. Cela provoque la démission d’un frère outré.

 

VII Les épreuves nécessaires

 

Il règne dans la loge de Bourseiller une ambiance plus que détestable. La maçonnerie sert de palliatif à la psychanalyse. Le schisme se profile. Un soir de haine et de langueur, Bourseiller qui vient de gagner un peu d’argent avec le film " Profs " dispose dans le tronc de la Veuve un billet de 500 francs. Par ce geste il veut provoquer un choc salutaire car les frères en plus d’être fascistes sont avares, ils ne donnent au Tronc que des pièces jaunes. Il veut redonner sens à l’engagement. Mais la haine culmine lors de l’élection du vénérable. Ce soir-là, Bourseiller voit surgir des frères en sommeil, qui paient leur capitation mais ne pariticipent plus aux travaux depuis belle lurette. Des conciliabules se sont déroulés en amont. Gilles et Bruno s’affrontent. Gilles a pratiqué un discret lobbying, il est élu à une courte majorité sous les quolibets des adorateurs d’Evola. Bourseiller n’a pas eu le droit de vote car il est compagnon mais il s’en réjouit car cela le protège.  Là encore on voit que la GLNF est contre la démocratie car au Grand-Orient un apprenti et un compagnon ont le droit de vote au moment des élections. Bourseiller accompagne Gilles à un congrès maçonnique européen à Strasbourg. Il y rencontre des grands-maîtres de Provinces de la GLNF. La GLNF est christique officiellement mais Gilles est athée et Bourseiller agnostique, dans le secret des ateliers on est semble-t-il moins regardant sur les croyances de chacun. A Strasbourg, Bourseiller apprend que la guerre d’influence fait rage entre les obédiences liées au GODF et celles liées à la Grande Loge d’Angeleterre. Un frère lui avoue que tous les soirs il visite une loge car il n’a pas de vie privée. Bourseiller découvre la misère ordinaire de certains francs-maçons. Bourseiller évoque le légendaire secret maçonnique. Pour lui, c’est la route qui doucement mène à l’horizon. C’est l’ouverture du coeur. La connaissance de soi.

 

VII La chambre du milieu.

 

Pour Bourseiller la loge se présente comme un explosif concentré d’humanité. Travers et qualités s’y trouvent exacerbés. Bourseiller garde une trace indélébile de ses rencontres en maçonnerie : n avocat bisexuel fasciné par l’opéra et qui a bien connu Jean-Paul II, Judicaël anime un florissant cabinet de voyance, Roger est un acteur qui incarne à la télévision la doublure française d’un inspecteur états-unien (on devine qu’il s’agit du regretté Serge Sauvion la doublure de Columbo), il a un jeune apprenti fragile et perdu qui se suicide en se jetant sous un train. Toujours dans la crainte de perdre sa mère, Bourseiller se laisse aller à fréquenter une call-girl recommandé par un frère. Elle le fascine car elle est également peintre. Elle est aussi pianiste. Au bout de trois ans, Bourseiller devient maître. Tandis que sa mère agonise, lui expérimente la mort initiatique et la résurrection. Il révèle que les hauts-grades ne font que commenter en détail ce voyage primordial du grade de maître.

 

IX La lumière dans les ténèbres

 

Bourseiller évoque les hauts-grades du REAA qui fait fantasmer les journalistes et les anti-maçons. Pour lui ces grades sont tapageurs. Ils sont inféodés au Suprême Conseil et non à la GLNF. Il a été parrainé par des frères non rancuniers qu’il n’a cessé de critiquer. Il devient maître secret et fréquente une nouvelle loge en complément de celle de la GLNF. L’ambiance y est différente. Il n’y a pas de familiarités, on se croirait dans un club londonien. Il est bon d’étaler sa science et d’exhiber les diplômes. Etre riche et célèbre est un atout. Bourseiller rencontre Pierre Marion lors de son initiation, dignitaire des services secrets qui a fini par être écoeuré par la GLNF et a réglé ses comptes dans un pamphlet. L’atelier de perfection est composé de cinquante frères dont Gilles et Bruno. Il y a aussi les fascistes qui s’expriment sans crainte d’être contredits. L’un d’eux mène la bande. Il est gynécologue. Il paie les agapes avec des chèques sans ordre libellés lors des consultations. Il balance des blagues racistes. Le torchon brûle entre les hauts-grades du REAA et les dignitaires de la GLNF. La croyance en un dieu révélé hérissent certains frères. Chaque loge gère ses adhésions et son argent mais le grand secrétaire de la GLNF a intimé l’ordre d’ouvrir les comptes à la Lloyd’ s Bank. Bourseiller fréquente toujours sa loge malgré les idées  nauséabondes qui y sont véhiculées. Il se raccroche aux têtes nouvelles.  Il rencontre un colosse qui séduit les femmes par l’hypnose, c’est un scénariste de BD féru d’ésotérisme. Peu de temps avant son hospitalisation, la mère de Bourseiller a été initiée à la Grande Loge féminine de France mais elle est déçue et ne comprend rien aux symboles. Les soeurs lui semblent vulgaires et sans intérêt. Le décor est médiocre. Elle meurt en juillet 1988.

 

X Un train dans la nuit.

 

Bourseiller a fréquenté la GLNF de 1984 à 1991 jusqu’à l’écoeurement. D’année en année, il a vu se répéter le psychodrame collectif des rivalités humaines, sur fond d’élitisme puéril et sous-culture droitiste. La rage a enflé jusqu’à la rupture. Il a réfléchi pendant trois ans avant de démissionner. Sa lettre antifasciste, anti-païenne est lu en loge et les frères sont gênés. Un frère déclare quand même : Il n’a rien compris . C’est symptomatique, à la GLNF les antidémocrates jugent et refusent d’être jugés. Ceux qui les jugent n’ont forcément rien compris. Aujourd’hui, Bourseiller en frissonne encore. Mais comment a-t-il pu fréquenter des racistes et des fascistes pendant 7 ans ? Il explique qu’il a progressé à tâtons, dans le désordre et la confusion. Mais il rencontre un producteur de cinéma qui lui offre de rejoindre la GLDF. Bourseiller veut encore y croire. La loge est aimable sans discours doctrinaire et délirants. Elle est vouée aux arts du spectacle. Il y côtoie parfois un certain affairisme. Il y a beaucoup d’empathie et de respect de l’autre. Malgré tout la ferveur de Bourseiller a disparu et il quitte la franc-maçonnerie en 2000. Il n’a pourtant rien à reprocher à la Grande Loge de France. Il invoque quand même l’ennui, la lassitude, les tenues interminables ponctuées de planches soporifiques, l’enfilade des lieux communs, le conformisme généralisé... Il juge autant l’extrémisme de la GLNF que le politiquement correct de la GLDF. Il semble un éternel insatisfait. Il évoque encore Gilles, artiste raté qui a brillé en loge. Il investit l’essentiel de sa force dans la pyramide. Il a pratiqué plusieurs rites. Bourseiller le comprend car lui aussi s’est senti également investi d’une force inégalée, d’un surplus d’existence qui, en secret, le distinguait du lot. Il appartenait à un ordre universel. Il a sans doute réactivé inconsciemment le myhte des sociétés secrètes. Le complotisme puéril, qui depuis longtemps irrigue les sous-cultures, il l’a inversé. Il a cru éprouver une surpuissance aussi impalpable que vaine. Mais il a bel et bien expérimenté une réalisation spirituelle. En devenant maître, il a notamment pris conscience de la triade des initiés, le corps, l’âme, l’esprit. Il voulait croire en la force des rituels malgré les folies et les comportements irrationnels. Il parle de son intérêt pour l’extrémisme qu’il soupèse sans être un chercheur universitaire. Sa fascination/répulsion pour l’extrême-droite et l’extrême-gauche peut expliquer ses 7 ans dans une loge proche d’Evola. Il avoue avoir été proche de Debord et de l’ultra-gauche mais il était peu actif. Il reste passionné par les contre-cultures et les sectes (qu’il appelle nouveaux mouvements religieux). Sa démarche est ambiguë, et il sait que cela déconcerte. Le livre de Bourseiller, bien qu’il s’en défende, est une attaque en règle non de la franc-maçonnerie mais de la GLNF. Cette obédience sectaire et misogyne est un nid de droitistes et d’anti-démocrates et c’est courageux de sa part de la dénoncer. Il faudra qu’un jour la GLNF explose ou soit dissoute car elle est le contraire de la franc-maçonnerie. Pour Bourseiller, la franc-maçonnerie n’est pas l’asile de l’espérance. Elle n’a rien d’une Arche de Noé. Ce n’est qu’un agrégat humain de plus, avec ses affairistes, ses extrémistes, ses débiles et ses artistes. Bourseiller semble aigri. Il s’avoue anti-humaniste et pessimiste et c’est ce qui lui a fait lâcher prise. Il devait être philanthrope et semble être devenu misanthrope. C’est peut-être le sectarisme de la GLNF qui lui a fait perdre son idéalisme. Pour lui la franc-maçonnerie a été un échec mais l’échec de l’initiation mène à l’initiation.