VI

des Esseintes pensa à un de ses anciens camarades, d’Aigurande qu’il avait aidé, par ses bons conseils, à se marier mais le mariage n’avait pas duré. Un soir, il y a des années, des Esseintes avait rencontré un garçon dans la rue. Il s’appelait Auguste Langlois. Il l’avait emmené au bordel. Des Esseintes voulait habituer Auguste au luxe du bordel pour qu’il en prenne l’habitude et que cela lui devienne nécessaire. Des Esseintes voulait pousser le garçon à voler pour qu’il séjourne au bordel. Il espérait que le garçon irait jusqu’à tuer. Il voulait créer un ennemi de plus pour cette hideuse société qui nous rançonne. Mais des Esseintes n’eut pas de nouvelles d’Auguste et se senti floué.

VII

Des Esseintes revécut son existence et était maintenant incapable de comprendre un mot aux volumes qu’il consultait. Il vivait sur lui-même, se nourrissait de sa propre substance. La solitude avait agi sur son cerveau. Après l’avoir tout d’abord énervé et tendu, elle amenait une torpeur hantée de songeries vagues. Cette période fut de courte durée ; il eut une sieste de mémoire, se replongea dans ses études latines afin d’effacer jusqu’à l’empreinte même de ces retours. Mais une seconde phase succéda à la première. Il se remémora son enfance et les jésuites. Ceux-ci avaient pris un réel ascendant sur lui et avaient dirigé ses pensées. Des Esseintes avait simplement  gardé, contrairement à tous les gens élevés dans les lycées ou les pensions laïques, un excellent souvenir de son collège et de ses maîtres. Par moment il en venait à croire et allait d’instinct à la religion puis au moindre raisonnement son attirance vers la foi s’évaporait. Il n’éprouvait pas ce besoin de mortification et de prière sans lequel, si l’on écoute la majeure partie des prêtres, aucune conversion n’est possible. Il ne voulait pas croire que son penchant pour les objets religieux lui venait des jésuites mais pensait que l’Eglise avait, seule, recueilli l’art. En se résumant, il persistait à considérer la religion ainsi qu’une superbe légende, qu’une magnifique imposture mais son septicisme commençait à s’entamer. Il en vint à se persuader que ses agissements, pendant sa vie mondaine, dérivaient de l’éducation qu’il avait reçue. Ainsi ses tendance vers l’artifice, ses besoins d’excentricité étaient des élans vers un idéal, vers un univers inconnu, vers une béatitude lointaine, désirable comme celle que nous promettent les Ecritures. Il se posait à lui-même des questions sur la religion et se donnait les réponses. Il en venait à se demander s’il ne commettait pas un sacrilège, en possédant des objets autrefois consacrés et cette pensée d’un état peccamineux lui apportait une sorte d’orgueil et d’allégement ; il y démaillait des plaisirs de sacrilèges, mais de sacrilèges contestables. Des Esseintes préférait la philosophie de Schopenhauer. Sa doctrine et celle de l’Eglise partaient d’un point de vue commun : lui aussi se basait sur l’iniquité et sur la turpitude du monde, lui aussi jetait avec l’Imitation de Notre Seigneur, cette clameur douloureuse : « C’est vraiment une misère que de vivre sur la terre ! ». Lui aussi prêchait le néant de l’existence, les avantages de la solitude avisait l’humanité que quoi qu’elle fit, de quelque côté qu’elle se tournât, elle demeurerait malheureuse. Schopenhauer s’écriait, dans sa miséricorde indignée : « Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas à être ce Dieu ; la misère du monde me déchirerait le cœur ». Sa théorie du Pessimisme était, en somme, la grande consolatrice des intelligences choisies : elle révélait la société telle qu’elle était. Cette théorie aboutissait à la résignation, au laisser-faire. Les retours de la croyance, les appréhensions de la foi tourmentaient  des Esseintes surtout depuis que des altérations se produisaient dans sa santé ; ils coïncidaient avec des désordres nerveux nouvellement venus. Les excès de sa vie de garçon, les tensions exagérés de son cerveau, avaient singulièrement aggravé sa névrose originelle, il avait dû suivre des traitements d’hydrothérapie, pour des névralgies. Les névralgies s’imposaient à nouveau. Des Esseintes gonflait, échauffait. Il supprima les alcools, le café, le thé et se bourra de valériane et de quinine. Il voulut même sortir de sa maison pour se promener dans la campagne. Il se résolut à parachever l’ameublement du logis, à se procurer des fleurs, précieuses de serre, à se concéder ainsi une occupation matérielle qui le distrairait.

VIII

Des Esseintes avait toujours raffolé des fleurs mais ses goûts s’étaient affinés. Il réservait pour l’entière joie de ses yeux, les plantes distinguées, rares, venues de loin. Il possédait ainsi une merveilleuse collection de plantes des tropiques. Sa maison était située au beau milieu du pays des grands horticulteurs. Il visita les serres de l’avenue de Chatillon et de la vallée d’Auney. Les jardiniers lui apportèrent des fleurs qui affectaient une apparence de peu factice sillonnée de fausses veines ; et, la plupart, comme rangées par des syphilis et des lèpres. Réunies entre elles, ces fleurs éclatèrent devant des Esseintes, plus monstrueuses que lorsqu’il les avait surprises, confondues avec  d’autres, ainsi que dans un hôpital, parmi les salles vitrées des serres. On descendait des voitures une nouvelle fournée de monstres ; des Echinopsis, sortant de compresses en ouate des fleurs d’un rose de moignon ignoble. Des Esseintes s’approcha du Latteleya de la Nouvelle-Grenade et mit son nez dessus. Il recula brusquement, elle exhalait une odeur de sapin verni, de boîte à jouets, évoquait les horreurs d’un jour de l’an. Cette orchidée fleurait la plus désagréable des souvenirs. Le but de des Esseintes était atteint, aucune des plantes qu’il avait choisies, ne semblait réelle ; l’étoffe, le papier, la porcelaine, le métal, paraissaient avoir été prêtés par l’homme à la nature pour lui permettre de créer ses monstres. Pour des Esseintes, les horticulteurs étaient les seuls vrais artistes. La nuit, des Esseintes fit un cauchemar. Il rêva d’une femme à la tête de bouledogue qui se serrait contre lui et hurlait à la mort. Des Esseintes comprit qu’il avait devant les yeux l’image de la Grande vérole. Il vit une femme nue qui lui faisait penser à l Fleur. Il se réveilla en sursaut.

IX

Les cauchemars se renouvelèrent. La névrose se révélait plus véhémente et plus têtue. Son ennui devint sans borne ; la joie de posséder de mirobolantes floraisons était tarie. Pour se distraire il rangea ses Goya. Il était épris de ses scènes vertigineuses, des sorcières chevauchant des chats, des femmes s’efforçant d’arracher les dents d’un pendu, des succubes, des démons, des nains. Il examina également ses Rembrandt à la dérobée. Pour lui, l’œuvre d’art qui ne demeurait pas indifférente aux faux artistes, qui était point contestée par les sots, qui ne se contentait pas de susciter l’enthousiasme de quelques uns, devenait, elle aussi, par cela même, pour les initiés, polluée, banale, presque repoussante. D’incompréhensibles succès lui avaient à jamais gâté des tableaux et des livres jadis chers ; devant  l’approbation des suffrages, il finissait par leur découvrir d’imperceptibles tares. Il lut les romans de Dickens mais une commotion le frappa et il pataugea dans le souvenir de ses vieux cloaques. Il prit un bonbon inventé par Siraudin désigné sous la ridicule appellation de « Perles des Pyrénées ». C’était une goutte de parfum de Sarcanthus, une goutte d’essence féminine, cristallisée dans un morceau de sucre. Ces bonbons ranimaient dans la mémoire de des Esseintes le goût naguère adoré de certaines femmes. Il se remémora miss Urania, une Etats-unienne, acrobate de cirque. Elle se masculinisait pendant son numéro tandis que des Esseintes croyait se féminiser en la regardant. Comme il était riche et qu’elle le savait, il n’eut pas de mal à la posséder mais aussitôt que ses vœux furent exaucés, son désappointement dépasse le possible. Il l’avait imaginée stupide et bestiale comme un lutteur de foire et sa bêtise était malheureusement toute féminine.  La transmutation des idées masculines dans son corps de femme n’existait pas. Avec cela, elle avait une retenue puritaine au lit et aucune de ces brutalités d’athlète qu’il souhaitait tout en les craignant. Il précipita la rupture car sa précoce impuissance s’augmentait encore devant les prudes laisser-aller de cette femme. Il se souvint d’une petite brune qu’il avait connue dans un café-concert, où elle donnait des représentations de ventriloque. Il l’invita chez lui et avait placé dans sa chambre des bêtes en marbre. Elle anima de sa voix les deux sphinx et la chimère. Des Esseintes écoutait et des frissons le parcouraient. Leur liaison continua, mais bientôt les défaillances de des Esseintes s’aggravèrent. Malgré les prix exagérés qu’il lui paya, la ventriloque le congédia. Celle-là, il l’avait regrettée. Un jour qu’il se promenait sur l’avenue de Latour-Maubourg des Esseintes fut abordé par un jeune homme qui demandait son chemin. Du hasard de cette rencontre, était née une défiante amitié qui se prolongea durant des mois.

X

Des Esseintes se réveilla guéri. Cela dura quelques jours. Puis les hallucinations de l’odorat se montrèrent. La névrose revenait, une fois de plus, sous l’apparence d’une nouvelle illusion des sens. Des Esseintes s’était initié au plaisir et à la découverte des parfums. Il avait appris l’histoire des parfums. Les odeurs appréciées étaient différentes selon les époques. Le premier Empire abusa des eaux de Cologne et des préparations au romarin puis la parfumerie se jeta, derrière Victor Hugo et Gautier, vers les pays du soleil. L’odorat de des Esseintes, à force d’exercice, était parvenu à la sûreté d’une touche presque impeccable. Pour effacer son hallucination d’odeur de frangipane, des Esseintes voulut composer un parfum. Avec ses vaporisateurs, il injecta dans la pièce une essence formée d’ambroisie, de lavande de Mitcham, de pois de senteur, de bouquet. Il dispersa précipitamment des parfums exotiques, épuisa ses vaporisateurs, accéléra ses esprits concentrés, lâcha bride à tous ses baumes. Tout à coup une douleur aiguë le perça ; il lui sembla qu’un vilebrequin lui forait les tempes. Il s’appuya sur la rampe de la fenêtre. Puis il sortit ses maquillages. Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d’une maîtresse qui se pâmait sous l’influence de certaines aromates et de certains baumes.

XI

Des Esseintes s’évanouit et les domestiques effrayés s’empressèrent d’aller chercher le médecin de Fontenay qui ne comprit absolument rien à l’état de se des Esseintes. Le médecin s’en fut raconter, par tout le village, les excentricités de cette maison dont l’ameublement l’avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place. Des Esseintes se rétablit en quelques jours. Une après-midi, les timbres sonnèrent et des Esseintes prescrivit qu’on lui apprêtât ses malles, pour un long voyage. Mais il plut. Des Esseintes gagna quand même la gare. Sa solitude dans le train aboutit à une détresse affreuse A Sceaux, il héla un cocher.

A Paris, des Esseintes songea à Londres et à ce qu’il y verrait. Il se rendit au Galignan’s Messenger. Il regarda des livres et des guides. Il songea qu’il reverrait peut-être à Londres des tableaux de Millais, de Watts ou de Raphaël. Des Esseintes se rendit à la Bodega. Un fumet d’alcool le saisit lorsqu’il prit place dans cette salle où sommeillaient de puissants vins. Il commanda un Porto. En regardant les gens qui se trouvaient à la Bodega, des Esseintes pensa à des personnages de Dickens. Puis il se rappela les douloureux rubéfiants d’Edgar Poe. Il dîna dans une taverne rue d’Amsterdam. Il commanda un potage Oxstail, un haddock et un rosbif aux pommes. Il but de la bière et mangea du bleu et prit une tarte à la rhubarbe en dessert. Dans sa vie sédentaire, deux pays l’avaient seulement attiré, la Hollande et l’Angleterre. Il avait visité les villes des Pays-Bas, une à une. Il était résulté de cruelles désillusions de ce voyage. Il s’était figuré une Hollande d’après les œuvres de Teniers et de Steen, de Rembrandt et d’Ostade. Des Esseintes n’avait plus que le temps de courir à la gare mais une immense aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille s’imposaient avec une volonté de plus en plus accusée. Alors il retourna à Fontenay avec ses malles.

XII

A son retour, des Esseintes trouva que ses objets avaient l’air nouveau car il perçut en eux des beautés oubliées depuis l’époque où il les avait acquis. L’organisation méthodique de sa vie lui fit l’effet d’être plus enviable. Il disposa ses livres dans un nouvel ordre. L’admiration de des Esseintes pour Baudelaire était sans borne. Baudelaire était descendu jusqu’au fond de l’inépuisable mine, s’était engagé à travers des galeries abandonnées ou inconnues, avait abouti à ces districts de l’âme où se ramifiait les végétations monstrueuses de la pensée. En de magnifiques pages, il avait exposé ses amours hybrides exaspérées par l’impuissance où elles sont de se combler, ces dangereux mensonges des stupéfiants et des toxiques appelés à l’aide pour endormir la souffrance et mater l’ennui. Dans la littérature française, Molière et Rabelais ne faisaient pas rire des Esseintes. Il aimait d’Aubigné, Baudelaire et Bossuet. Il se souciait fort peu de Rousseau, de Voltaire et de Rousseau. Il avait lu les écrivains catholiques de son époque, Swetchine et Craven mais avait trouvé cela indigent. Il ne supportait que Lacordaire. Des Esseintes appréciait le style épiscopal de Falloux. Il détestait Paul Féval qu’il trouvait minable. Quant à Joseph de Maistre, il le trouvait ennuyeux et vide. Il aimait Ernest Hello qu’il trouvait tortillé et précieux. Il lui rappelait les études fouillées et pointues de quelques uns des psychologues incrédules du précédent et du présent siècle. Des Esseintes pensait que Barbey d’Aurevilly était compromettant pour le parti catholique car il était peu docile. Il aimait surtout le « prêtre marié » et « Les Diaboliques », « L’ensorcelée » ou « le chevalier des Touches » laissaient plus froid des Esseintes qui ne s’intéressait réellement qu’aux œuvres mal portantes, minées et irritées par la fièvre. Pour des Esseintes, Barbey d’Aurevilly avait constamment louvoyé entre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre : le mysticisme et le sadisme. Dans le « Prêtre marié », les louanges du christ dont les tentations avaient réussi, étaient chantées par Barbey d’Aurevilly, dans « Les diaboliques », l’auteur avait cédé au diable qu’il célébrait, et alors apparaissait le sadisme, ce bâtard du catholicisme, que cette religion a, sous toutes ses formes, poursuivi de ses exorcismes et de ses bûchers, pendant des siècles. Des Esseintes était attiré par l’occultisme et possédait le code de Jacob Sprenger, le « Malleus Maleficorum » qui permit à l’Eglise d’exterminer, par les flammes, des milliers de nécromans et de sorciers. Des Esseintes reconnaissait, dans le sabbat, toutes les pratiques obscènes et tous les blasphèmes du sadisme.

XIII

Des Esseintes était à moitié nu dans sa maison car il régnait une chaleur torride. Il avait essayé de manger des œufs à la coque mais se résolut de précipiter par un digestif ces œufs qui l’étouffaient. Il but de la Bénédictine mais il se raidit alors il se réfugia dans son jardin et s’abrita dans un arbre. Il vit un enfant sale mangeant une tartine de fromage et demanda à ses domestiques qu’on lui apportât une tartine absolument pareille. Les enfants se battaient et des Esseintes prit intérêt à ce combat en songeant à la cruelle et abominable loi de la lutte pour l’existence. Il pensa aux malheurs des pauvres et se dit qu’une sorte de justice rétablissait l’équilibre entre les classes en dispensant plus aisément les pauvres des souffrances physiques qui accablaient plus implacablement le corps plus débile et plus émacié des riches. Des Esseintes se disait que son époque était singulière car tout en invoquant les intérêts de l’humanité, elle cherchait à perfectionner les anesthésiques pour supprimer la souffrance physique et préparait, en même temps, des stimulants pour aggraver la douleur morale ! des Esseintes était malthusianiste et se moquait de la condamnation de l’avortement. Quand le domestique apporta la tartine, des Esseintes ordonna qu’elle soit donnée aux enfants pour qu’ils se battent encore. Il rentra chez lui et manipula un astrolabe qui était posé sur son bureau. Il voyagea par la pensée dans les rues de Paris et songea aux prostituées, aux maisons closes et aux caboulots. Il se moqua de ce sentimentalisme imbécile combiné avec une férocité pratique, qui représentait la pensée dominante de son siècle.