compagnonnage

Les compagnons ou l'amour de la belle ouvrage.

François Icher.

Chapitre premier le temps des légendes.

Théâtre initial qui aurait abrité la mise en place d'un ordre des compagnons, le temple de Jérusalem apparaît dès lors comme un site accueillant, à tel point qu'au côté du roi Salomon se positionnent d'autres personnages supposés, eux aussi, avoir joué un rôle essentiel dans la création de l'ordre compagnonnique. Me Jacques et le Père Soubise forment ainsi avec le roi de Palestine le triptyque légendaire et traditionnel du Beau compagnonnage.

Maître Hiram et un père indien complètent la légende. Les compagnons du tour de France se répartissent en trois rites.

Le roi Salomon et maître Hiram.

La Bible et les récits légendaires du compagnonnage insistent sur le nombre d'ouvriers présents sur le chantier du temple de Jérusalem : 70 000 manoeuvres, 80 000 tailleurs de pierre, 33 000 intendants. Afin de payer chacun selon ses mérites, Salomon (ou son architecte Hiram) auraient introduit une hiérarchie : apprenti, compagnon et maître. Par un travail bien réalisé, par obéissance stricte aux ordres des maîtres, l'apprenti ou le compagnon peuvent entretenir l'espoir de s'élever dans la classe supérieure. Dans un souci d'ordre et d'efficacité, chaque corps d'État se voit attribuer une couleur distinctive. Des signes de reconnaissance et des mots de passe sont rapidement institués afin d'éviter toute tricherie. Salomon est parfois assimilé au maître d'oeuvre et Hiram est bien plus que son architecte en chef. C'est le dépositaire du savoir et il inspecte régulièrement le chantier afin de remarquer les meilleurs ouvriers. Il dirige ensuite des assemblées qui se tiennent dans un souterrain du temple afin de recevoir dans l'ordre de ceux qui, par leur comportement et leur travail, s'en montrés dignes. Ouvrière, la communauté se transforme en ordre initiatique et fraternel. L'ordre des compagnons et ses règles sont attribués par les légendes à Hiram et Salomon.

Dans la légende l'architecte Hiram a été assassiné par trois ouvriers, lors d'une tournée d'inspection, désireux d'arracher à Hiram les mots de passe et les secrets permettant d'accéder à l'ordre. Malgré les coûts de levier, de règles et de Maillet Hiram refuse de révéler les secrets. Les ouvriers le tuent et cachent  son corps dans un lieu retiré. Mais soucieux de la transmission de son savoir, Hiram avait mis en place une chaîne d’oeuvriers capable d'assurer la continuité du chantier et la transmission du savoir. Tout chantier doit survivre à la disparition de son architecte. La transmission est donc plus forte que la mort.

Le devoir de liberté.

Apparu durant la Révolution française, il demeure le dépositaire privilégié des légendes autour d'Hiram et de Salomon. D'autres ordres compagnonniques, plus proches du sentiment religieux, vont se référer à d'autres pères fondateurs avec une symbolique chrétienne. Maître Jacques et le père Soubise sont architectes sur le chantier du temple de Jérusalem.

Selon les légendes, Maître Jacques serait né en Gaule. Tailleur de Pierre talentueux, il aurait voyagé en Grèce, l'Égypte et serait allé à Jérusalem pour construire le temple de Salomon. Il réalisa deux colonnes dodécagones sur lesquelles il grava diverses scènes de l'Ancien Testament.

Il fut nommé maître des tailleurs de pierre, des menuisiers et des maçons. Le chantier terminé, il retourna en Gaule avec l'architecte Soubise. Il se fâcha avec lui. Soubise se rendit à Bordeaux et Jacques à Marseille. Maître Jacques subit plusieurs tentatives d'assassinat imputées à maître Soubise. Les 2 maîtres avaient leurs disciples dévoués. Les rixes furent fréquentes entre compagnons du rite Soubise et ceux de maître Jacques. Jacques se retira du monde sur le massif de la Sainte Baume en Provence pour méditer. Il fut assassiné. Trahi par l'un des siens à qui il avait donné le baiser de la paix. Père fondateur du saint devoir de Dieu, Jacques aurait donc instauré en Occident les premières règles et statuts d'un compagnonnage différent de l'ordre initial de Palestine.

Soubise, selon la légende, était un architecte présent dans la construction du temple de Salomon. Il aurait eu la responsabilité des charpentiers. Il aurait rédigé quantité de notes et tracé nombre d'épures cachées en un lieu secret et découvertes longtemps après par un moine bénédictin lui aussi nommé Soubise.

Jacques et Soubise, dans une autre légende, aurait été présents sur le chantier de la cathédrale Sainte-Croix au XVe siècle.

À Orléans, il y avait donc Jacques Moler dit la flèche d'Orléans, responsable des tailleurs de pierre, menuisiers, serruriers et forgerons et Soubise de Nogent dit Parisien le soutien du devoir, maître des charpentiers. Profitant d'une grève des ouvriers, Jacques et Soubise imposèrent à tous les maîtres de l'ordre compagnonnique la pratique de la religion catholique. Cela provoqua une scission. Il y eu les compagnons catholiques de Soubise et Jacques et les compagnons qui fuirent le chantier pour se ranger sous la bannière du roi Salomon. D'abord appelés « non du Devoir », ces compagnons auraient créé plus tard le Devoir de liberté. Ordre de bâtisseurs ne recrutant que des hommes, le compagnonnage véhicule fort logiquement un légendaire masculin. Aujourd'hui encore, les femmes ne sont pas acceptées par les diverses familles compagnonniques. À l'exception de la Mère des compagnons, aucune initiation n'est conférée au sexe féminin.

Pourtant Marie-Madeleine est élevée au rang de patronne du compagnonnage du devoir. Les compagnons se rendent en pèlerinage à la Sainte baume en Provence et vont honorer Maître Jacques et Marie-Madeleine, la pécheresse repentie qui, après avoir évangélisé la Provence, se retira en ce lieu pour y finir sa vie. Dans les rituels compagnonniques, il est dit que Marie-Madeleine a su aller du visible vers l'invisible. Le Christ apparut à Marie-Madeleine après sa résurrection et il lui dit : Noli me tangere ! (Ne me touchez pas !). Ces trois mots rappellent le sigle des compagnons L. D. P. (Liberté de passer). Les compagnons affranchis ne pouvaient être arrêtés dans leur voyage en raison de leur protections seigneuriales, ou ecclésiastiques. Le compagnon initié ne pouvait être touché par le simple profane. Les mères des compagnons vont également en pèlerinage à la Sainte baume.

Chapitre deux : le temps de l'émergence.

Les premiers métiers acceptés en compagnonnage furent, entre le commencement du XIIIe siècle et la fin du XIVe siècle, les tailleurs de pierre et les charpentiers. Ensuite il y eut les menuisiers et les serruriers. Les divers compagnonnages honorent cette préséance dans les trois matériaux : Pierre, bois et fer.

Le compagnonnage accompagne le triptyque corporations-cathédrales-croisades.

Les compagnons affranchis peuvent voyager de chantier en chantier. Les sociétés compagnonniques sont hiérarchisées et organisées et regroupent initialement les métiers des cathédrales et possèdent leurs propres rites, leurs traditions et leurs coutumes liées à la transmission des savoirs professionnels. La supériorité, chez les compagnons, est attribué aux maçons, tailleurs de pierre, charpentiers et, à un autre degré, aux métiers du fer et du feu (serruriers et verriers).

Ils jouissent de privilèges que ne connaissent pas les autres corps et participent à la construction des cathédrales. Les communautés ouvrières s'organisent, définissent des règlements, pratiquent des cérémonies pour recevoir leurs nouveaux membres, commencent à porter des couleurs distinctives sur le chantier (rubans autour de la tête), instituant des signes ou des mots particuliers pour se faire reconnaître en qualité de membres d'une fraternité du bois, de la Pierre ou du fer : le devoir s'organise.

A Ratisbonne, le compagnonnage germanique rédige ses statuts en 1459. En 1563, les ordonnances impériales de Strasbourg complètent ces statuts.

Les raisons historiques de l'émergence compagnonnique se trouvent également dans l'histoire des corporations médiévales, lesquelles n'ont jamais souhaité ou permis l'épanouissement de l'ouvrier appelé alors compagnon.

La liberté de voyager est pratiquement interdite à tout ouvrier comme cela est stipulé dans le Livre des métiers d'Étienne Boileau (1268). Louis IX a commandé le Livre des métiers pour en maîtriser l'organisation. S'il n'est pas fils ou gendre de maître, le compagnon n'aura jamais la possibilité d'accéder à ce grade car il faut payer de coûteuses cérémonies et acheter les matériaux nécessaires à la réalisation d'un chef-d'oeuvre, imposé et jugé par les maîtres pour délivrer le grade à tout candidat à la maîtrise.

À partir du XIIIe siècle les compagnons sont nombreux à braver la loi et voyagent librement.

Les compagnons du devoir troublent le pouvoir royal.

Les ordonnances royales et arrêts du Parlement concernent rapidement les compagnons qui se sentent libérés des corporations. En 1420, une ordonnance de Charles VI reconnaît les cordonniers comme nouveau corps du compagnonnage. Les franchises accordées au temps des cathédrales n'existent plus. Un réseau officieux d'accueil et de placement des compagnons se met en place. Les maîtres des corporations essayent de lutter contre les sociétés compagnonniques qui revendiquent des droits. En 1540,un procès-verbal à Dijon fait mention pour la première fois d'une « Mère ». La mère, chez les compagnons, et la femme qui tient une auberge relais pour le tour de France des compagnons. La mère accueille les compagnons comme des frères. La communauté trouve au compagnon un emploi et lui délivre des cours du soir pour assurer sa formation.

La plus ancienne image connue représentant des compagnons se trouve dans le Siège de Rhodes un manuscrit de 1480. On y voit le grand maître de l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem recevoir un groupe de compagnons charpentiers et tailleurs de pierre. À cette époque, les liens entre sociétés compagnonniques et ordres chevaleresques sont solidement établis. L'image du siège de Rhodes révèle que l'équerre et le compas sont les outils symbolique des compagnons, le ruban de couleur autour de la tête est un signe de reconnaissance, les compagnons ont voyagé jusqu'à l'étranger en suivant les croisades.

Les cérémonies et rituels des compagnons sont suspectés par l'Eglise de parodier les sacrements. En 1645, la confrérie du très Saint-Sacrement de l'autel critique les compagnons. Des monitoires sont écrits pour inviter les fidèles à se méfier du danger des cérémonies compagnonniques. L'Eglise était irritée par les baptêmes symboliques des nouveaux compagnons et par la spiritualité ouvrière qui lui échappaient. En 1614, les docteurs de la Sorbonne publièrent « Résolution de docteurs de la faculté de Paris » contre les pratiques des compagnons jugées impies. Entrer en compagnonnage est désormais un péché grave. La révocation de l'édit de Nantes en 1685 provoque un profond bouleversement dans le compagnonnage. Les compagnons protestants fuient la France. À partir du XVIIe siècle, il existe deux catégories de compagnons : les compagnons du devoir (rites de Jacques et Soubise) essentiellement catholiques et les compagnons «Non du devoir » protestants.

Les « non du devoir » deviendront les compagnons du Devoir de liberté à la Révolution.

Chapitre trois le temps des revendications.

À partir du XVIIe siècle, le compagnonnage parvient à établir de véritables conventions d'embauche, imposant même le montant des tarifs des journées de travail. Les sociétés compagnonniques ont obtenu le quasi-monopole de l'embauche dans certaines régions. Malgré les poursuites judiciaires, le compagnonnage est devenu une institution qui a les moyens de se faire respecter. « L'interdit de boutiques » est l'arme des compagnons. Il s'agit d'interdire à tout ouvrier (compagnons ou non) de se mettre au service d'un maître qui refuse d'accorder les revendications formulées par les compagnons. À une plus grande échelle, les compagnons pratiquent « l'interdit de ville » contre les maîtres qui tentent d'imposer des tarifs non conformes aux revendications des compagnons.

Le compagnonnage est l'ancêtre du syndicalisme. Les compagnons se mettent en grève. Ils nomment « cabales » les grèves. Ils se battent pour leurs conditions de travail, les horaires, les repas, le salaire minimum garanti. Le compagnonnage accueille des dizaines de milliers d'ouvriers dans une vingtaine de milliers de villes. Les jugements se multiplient. Le parlement d'Angers condamne des compagnons au pilori avec une inscription significative : « compagnons du devoir et perturbateurs du repos public ». Les divisions entre compagnons sont utilisées. Les rixes entre compagnons catholiques et protestants sont parfois meurtrières. La police entretenait les rancoeurs et les oppositions entre rites. Hormis les querelles religieuses, les compagnons s'opposaient pour obtenir l'implantation exclusive dans une ville. Pour placer sans problème les membres de son Devoir. Il y avait aussi des susceptibilités entre métiers. Certains métiers furent exclus du compagnonnage. Les boulangers n'y furent admis qu'en 1860.

En 1776, les éditions de Turgot dénoncent les maîtrises qui poursuivent la recherche de leurs intérêts au détriment de la société générale. La liberté du travail semble proclamée.

Le 14 juillet 1789, les compagnons participent à la prise de la Bastille. Le 2 mars 1792, la Révolution abolit les corporations de l'Ancien régime.

Mais en juin 1791, la loi Le Chapelier interdit toute association entre ouvriers. Le compagnonnage est visé par cette loi. Mais le compagnonnage survit à cette joie car son rôle sur le marché du travail est incontournable.

Après les métiers des cathédrales, le compagnonnage intègre les tonneurs, Cordiers, teinturiers, vanniers, chapeliers, fondeurs, épingliers et forgerons.

À partir du XVIIIe siècle furent intégrés les tendeurs de draps, vitriers, selliers, poêliers, tonneliers, couteliers, ferblantiers, couvreurs, bourreliers, charrons, Cloutiers, toiliers, maréchaux-ferrants et plâtriers. Les compagnons sont désormais 200 000 et défilent en ville. De nombreuses auberges se transforment en relais compagnonniques.

Chaque métier possède son propre tour de France et son propre réseau d'auberges. Les Mères n’acceptent dans leurs auberges qu'un seul métier et un seul rite.

À l'exception des menuisiers et serruriers non du Devoir qui sont hébergés chez les mêmes mères. Le rouleur est chargé de l'accueil et du placement de tout nouvel arrivant. Un premier compagnon et un secrétaire assurent la direction et la gestion des chambres ou des Cayennes, lieux de réunion des compagnons.

Les sociétés compagnonniques avancent de l'argent aux compagnons, garantissent l'embauche, s'occupent de leur formation, versent une pension aux compagnons ne pouvant plus travailler. Elles sont des coopératives, mutuelles et associations avant l'heure. À la Révolution, les compagnons protestants créent le Devoir de liberté qui n'impose aucune religion à ses membres. Le 16 floréal 1804, le Devoir de liberté crée sa première Cayenne à Paris.

Le devoir s'attribue des nouveaux noms pour chaque corps : les étrangers, les loups (tailleurs de pierre), les gavots (menuisiers et serruriers) et les Indiens (charpentiers) qui ont pour bannière le roi Salomon. Afin d'éviter de véritables batailles rangées toujours préjudiciables à l'image de marque du compagnonnage, les rites adverses s'entendent quelquefois pour organiser un concours placé sous l'autorité de personnalités extérieures au compagnonnage. Chaque société désigne son champion pour effectuer un travail précis dans un temps limité. À l'issue du délai imparti, le jury délibère et proclame qui des deux rites a gagné le concours et donc la ville enjeu de la joute.

La division entre rites donne naissance à de nombreux chefs-d'oeuvre de prestige.

En 1848, pour fêter la république, plus de 10 000 compagnons et Mères, tous Devoirs confondus, oubliant leurs différences ce jour-là, défilèrent à Paris, place des Vosges devant un autel dédié aux trois fondateurs du compagnonnage.

Chapitre IV le temps du doute.

Agricol Perdiguier, dit Avignonnais la Vertu (1805-1875) était un compagnon menuisier du Devoir de Liberté. Il réalisa son tour de France de 1822 à 1828. Il fut choqué par les rixes entre compagnons. Il décida de quitter son village natal pour prêcher la paix entre compagnons à Paris. Il publia des chansons et des poèmes à la gloire de la fraternité entre les compagnons.

En 1839, il écrivit : « le livre du compagnonnage ». Cela fit scandale car il dévoilait le contenu des cérémonies. Mais des écrivains et des politiciens découvrirent son combat et le soutinrent comme George Sand qui écrivit un roman sur le compagnonnage. « Le compagnon du tour de France ».

Grâce à George Sand, Perdiguier réalisa un deuxième tour de France pour promouvoir ses idées. Perdiguier devient l'ami de Victor Hugo, Michelet, Lamartine, Arago. En 1848, Perdiguier fut élu représentant du peuple dans le Vaucluse mais le coup d'état du 2 décembre 1851 le poussa à l'exil en Belgique et en Suisse où il écrivit : « mémoires d'un compagnon ». Il revint en 1875 en ayant échoué dans sa tentative de rénovation du compagnonnage. Franc-maçon, il était maire-adjoint du 12e arrondissement de Paris où il avait refusé de soutenir la Commune en 1871. Il avait refusé de s'associer à la démarche de conciliation des francs-maçons sous la Commune. Son oeuvre permise après sa mort de mettre un terme aux rixes entre rites adverses. Il fut surnommé Saint-Vincent-de-Paul du compagnonnage.

Pierre Moreau, Marc l'histoire du compagnonnage. Aspirant serrurier du Devoir, il dénonçait, en 1841, les sociétés compagnonniques qui, selon lui, s'opposaient aux intérêts du monde ouvrier. En réponse à Perdiguier, Moreau écrivit en 1143 : « de la réforme et des abus du compagnonnage ».

En 1854, Toussaint Guillaumau, compagnon cordonnier du Devoir diffusa un projet de Constitution fraternelle, compagnonnique et sociale. Le voyage est le fondement même de l'identité compagnonnique. Le tour de France permet la lente transformation de l'adolescent en un homme de métier. Il découvre de nouveaux employeurs, de nouveaux chantiers, de nouveaux outils. La transmission des anciens envers les plus jeunes complète une formation hors du commun qui confère dès lors au compagnon un savoir-faire et un savoir et un savoir être synonymes d'une bonne insertion sociale et professionnelle. Le départ pour le tour de France est appelé la conduite. Le compagnon porte les gants blancs, une canne et un chapeau haut de forme. Il est encouragé par les chants de ses compagnons menés par le rouleur. Le rouleur est chargé des arrivants. Il les inscrit sur le « rôle », livre tenu par chaque société. Il s'occupe du placement et de l'embauche. Il fournit un viatique au compagnon. À la fin de la période de travail, le rouleur procède au levage d'acquit, cérémonie qui met fin au contrat moral qui lie l'employeur à l'employé. Un autre levage d'acquit se fait en présence de la Mère afin de s'assurer que le partant ne laisse aucune dette. Tout compagnon contrevenant est déclaré « brûleur » et est signalé sur tout le tour de France.

Pendant la conduite, le rouleur est en tête du cortège. Il porte la canne et le baluchon du partant jusqu'à la sortie de la ville. Là, il lance les chants et rituels de séparation entre le partant et l'assemblée. Pendant les réunions, il a le pouvoir d'imposer le silence en frappant trois fois le sol avec le bout ferré de sa canne.

Le premier compagnon est le président de la société. Il dirige et anime la vie communautaire. C'est le représentant des compagnons auprès des pouvoirs publics. Cette fonction dure de six mois à trois ans. Chez les compagnons menuisiers et serruriers du Devoir de Liberté, le premier compagnon reçoit une couleur spéciale, l'écharpe de dignitaire. Il préside les réunions et les cérémonies. Dans certains devoirs, il est nommé capitaine ou premier en ville.

Les relais compagnonniques ont longtemps été de simples auberges baptisées «Mères ». Aller chez la mère, c'était se rendre au siège. Le lieu de réunion est la Cayenne ou chambre. Au moment de son adoption, l'aspirant compagnon reçoit un passeport qu'il devra remettre à chaque étape de son tour de France pour recevoir des cachets attestant de ses passages dans les villes. Il est brûlé le jour de la mort du compagnon. Le tour de France, appelé trimard ou brillant est prétexte à tout folklore de route. Le topage est une série de questions et de réponses rituelles destinées à vérifier l'identité compagnonnique de l'ouvrier rencontré.

Si les compagnons sont du même devoir, ils se font l'accolade fraternelle. Si les rites sont adverses cela provoque une rixe.

Avant son adoption, l'aspirant doit fabriquer une maquette destinée à prouver son attachement au métier. La cérémonie d'adoption confère le titre d'aspirant. À la fin de son tour de France, l'aspirant doit réaliser son chef-d'oeuvre qui est critiqué avant une nouvelle cérémonie de réception qui transforme l'aspirant en compagnon du tour de France.

La finition et une autre étape proposée dans l'initiation du compagnon. Si la connaissance du compagnon est ouverte au métier, il devient compagnon fini. Il existe une fraternité et une solidarité entre les compagnons. Si un compagnon est emprisonné à la suite d'une rixe, la société dont il fait partie veillera à ses affaires et le visitera. S'il est malade, on le visitera l'hôpital et en s'occupera de sa famille. Il existe un tronc de solidarité appelé la boîte, le sabot ou la caisse de secours qui est alimenté par de nombreuses amendes prévues par les règlements. Tout compagnon volant le sabot est appelé saboteur. Après son initiation, le nouveau compagnon reçoit un nom symbolique. Ce qui ne sont pas compagnons sont appelés les profanes.

L'avènement de la révolution industrielle provoque le déclin rapide du compagnonnage. L'apparition du machinisme, du capitalisme et du chemin de fer entraîne la perte du monopole de l'embauche chez les compagnons. Le train menace l'identité du tour de France qui se fait à pied. Les machines menacent les secrets du métier. Le capitalisme multiplie les usines et détruit l'artisanat. Les compagnons sont jugés anachroniques et dépassés quand naissent les syndicats.

Néanmoins, les compagnons charpentiers accompagnent le progrès. 40 compagnons charpentiers élèvent la tour Eiffel. Leur chef est Eugène Milon dit Guépin le soutien de Salomon.

Chapitre V

En 1901, dans son livre : « le compagnonnage, son histoire, ses coutumes, ses règlements et ses rites », l'historien Étienne Martin Saint Léon annonce la disparition rapide du compagnonnage. Au début du XXe siècle, le monde compagnonnique est divisé et ses effectifs ont baissé. Il est décimé par la première guerre mondiale. En 1918, il ne reste plus que 2000 compagnons.

Les Cayennes ont fermé et plusieurs métiers ne peuvent plus proposer de tour de France. Un compagnon lutte pour la survie de l'ordre : Auguste Bonvous, dit Angevin la Fidélité le soutien du devoir, compagnon passant couvreur du devoir. En 1902, il écrit : « études sociales sur les corporations compagnonniques ». Il désire la transformation du tour de France et la mise en valeur de l'apprentissage face au syndicalisme tout-puissant. Il souhaite que les auberges compagnonniques soient remplacées par des sièges ouverts à tous les métiers.

Les sociétés protectrices d'apprentis sont créées sous l'impulsion des municipalités. Les compagnons sont sollicités pour enseigner leur savoir. Tous les rites sont mélangés dans les SPA. Le compagnonnage est sauvé grâce aux SPA.

En 1889, l'union compagnonnique des compagnons du tour de France des devoirs unis est créée par Lucien Blanc, compagnon bourrelier. Il réussit à réunir les compagnons des trois rites. Le rituel de réception adoptée par l'union est le même pour tous les métiers. Une seule couleur est adoptée, le rouge. Les traditionnelles divisions sont abolies.

De nouveaux métiers sont inscrits au compagnonnage : bijoutiers, potiers, dinandiers, coiffeurs, confiseurs et charcutiers. Cette nouveauté déplaît aux devoirs de Soubise et de Jacques. On reproche à Lucien Blanc ses liens avec la franc-maçonnerie. Le fait que la même initiation soit donnée à tous les compagnons quel que soit leur métier provoque la rupture avec les compagnons traditionalistes.

Le Devoir de Liberté (rites de Salomon) s'écarte également de l'Union compagnonnique pour préserver son indépendance.

En 1910, Abel Boyer, compagnon Maréchal du devoir, crée la Fédération intercompagnonnique de la Seine mais sans relation avec l'Union compagnonnique des devoirs unis jugée trop novatrice.

La FIS organise des états généraux du compagnonnage le 14 décembre 1919 où est conviée l'Union compagnonnique des devoirs unis mais une fédération unique pour sauver le compagnonnage n'aboutit pas.

En janvier 1933 est créée la Confédération Salomon, Jacques, Soubise pour contrer l'influence de l'Union compagnonnique des devoirs unis.

Sous Vichy, le compagnonnage devait disparaître en raison des lois du 13 août 1940 interdisant les sociétés secrètes. Mais il fut sauvé par Jean Bernard compagnon tailleur de Pierre qui, grâce aux relations de son père, plaida la cause des compagnons devant Pétain. Il est créé une Association ouvrière des compagnons du devoir. Une commission de compagnons et de personnalités nommées par Pétain rédigent les statuts provisoires du compagnonnage français. La charte du compagnonnage est remise à Jean Bernard par Pétain le 1er mai 1941. Le 8 juillet 1941 l'Association ouvrière des compagnons du devoir du tour de France est créée.

À la Libération, Jean Bernard dut s'expliquer sur ses contacts avec Pétain mais la République lui fit confiance. Mais l'Union compagnonnique refusa d'intégrer l'Association ouvrière des compagnons du devoir en 1945.

En novembre 1945, les compagnons charpentiers Soubise et indiens fusionnèrent pour fonder la Société des compagnons charpentiers des devoirs. Après l'Union compagnonnique, l'Association ouvrière des compagnons, un troisième mouvement compagnonnique est créé en 1953 par les charpentiers du devoir, c'est la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment.

Depuis les années 1970, les trois mouvements compagnonniques s'exportent en Belgique, Suisse, Hollande, Allemagne et Canada.

Aujourd'hui, le temps du tour de France à pied n'est plus. Les jeunes sont accueillis dans des sièges modernes. Il reste les initiations, les légendes et le symbolisme ainsi que le vocabulaire et les rites. Le compagnonnage reste influent est réputé. Les États-Unis ont confié aux compagnons français la restauration de la Statue de la Liberté en 1986. Il existe des olympiades des métiers qui rassemblent une quarantaine de pays.