7 octobre.

Breton avait mal à la tête à cause de l'effort d'attention, d'accommodation qu'il dut fournir lors de cette soirée. Il se demandait comment Nadja le jugeait. Il lui était impardonnable de continuer à la voir s'il ne l'aimait pas. Il se sentait près d'elle est des choses qui étaient près d'elle.

Il la croyait pur et libre de tout bien terrestre tant elle tenait peu mais merveilleusement à la vie. Breton devait attendre un jour avant de la revoir et il ne savait que faire. Il vit Nadja rue Saint-Georges discutant avec un homme. Elle rejoignit. Il l'emmena au café, sa situation matérielle était désespérée et il aurait fallu qu'elle ne connaisse pas Breton pour la rétablir. Elle était couverte de dettes et subissait les menaces et suggestions du tenancier de son hôtel. Elle avoua trafiquer de la drogue. Un jour elle fut arrêtée par la police. Elle avait de la drogue dans son sac mais elle fut libérée sur l'intervention d'un ami avocat ou juge. Elle jura à Breton qu'elle ne trafiquait plus. Elle froissait une lettre. Celle d'un homme rencontré à la sortie du théâtre français. Elle était certaine que l'argent la fuyait. Il lui fallait 500 fr. et Breton promit de les lui donner. Il l'embrassa. Ce baiser avait quelque chose de sacré pour Nadja.

8 octobre.

Breton reçut une lettre d'Aragon venant d'Italie accompagnant une photo de « la profanation de l'hostie » d'Ucello.

Le soir il alla à la Nouvelle-France mais Nadja n'était pas au rendez-vous. Il savait qu'elle logeait à l'hôtel du théâtre et y alla. Mais elle ne s'y trouvait pas alors il laissa une lettre.

9 octobre.

Nadja envoya un pneumatique à Breton pour lui donner rendez-vous au bar à 17:30. Nadja était présente au rendez-vous du 8 mai Breton avait oublié que c'était à la Régence. Breton lui offrit 1500 fr. Elle pleura. Un quémandeur présentait des images d'histoire (règnes de Louis VI et Louis VII). Breton lui acheta des images et lui donna encore 2 francs pour le faire partir. Nadja montra les lettres de son ami G… Celui qui l’avait faite libérer.

C'était un président d'assises qui s'était permis un mot ignoble au procès de la femme Sierri accusée d'avoir empoisonné son amant. Il l'avait accusée de n'avoir même pas « la reconnaissance du ventre ».

10 octobre.

Breton dîna avec Nadja quai Malaquais au restaurant Delalande. Le serveur semblait fasciné par Nadja et se montrait maladroit. Nadja n'était pas surprise. Elle savait qu'elle avait ce pouvoir sur les hommes surtout les Noirs qui, où qu'elle soit, étaient contraints de lui parler. Elle parlait encore de son grand ami à qui elle devait d'être celle qu'elle était. Il l'endormait chaque soir sans qu'elle s'en aperçoive. Il lui faisait raconter chacune de ses journées en détail, approuvait ce qu'il jugeait bon et blâmait le reste. Nadja éprouvait une grande gêne dans la tête quand elle essayait de faire quelque chose qu'il lui avait interdit de faire. Cet ami semblait laisser sur son passage un mouvement d'attention très respectueux mais Nadja l'avait revu négligé et vieilli dans le métro.

Nadja et Breton prirent le métro. Nadja montra une main sur une affiche. La main de feu. C'était Breton selon Nadja. Elle savait qu'il écrivait un roman sur elle. La main de feu serait sur la couverture. Breton l'écrirait sous un pseudonyme latin ou arabe.

Nadja avait vu une vieille dame la veille au Palais-Royal.

La vieille dame lui demanda un crayon et Nadja lui avait prêté le sien. La vieille dame griffonna quelques mots sur une carte de visite avant de la glisser sous la porte. Elle remit à Nadja une carte semblable tout en lui expliquant qu'elle était venue pour voir « Mme Camée » mais qu'elle n'était pas là. Elles étaient devant un magasin au fronton duquel étaient écrit « camées durs ».

Nadja pensait que cette femme ne pouvait être qu'une sorcière. Breton lut la carte de visite sur laquelle est écrit : « Mme Aubry-Abrivard, femme de lettres, 20 rue de Varenne, sixième étage, porte à droite ». Breton vit que Nadja tremblait comme une feuille.

11 octobre.

Paul Éluard s'était présenté à l'adresse de la carte : personne. La vieille dame avait laissé un mot sur sa porte expliquant qu'elle rentrerait tard. Nadja était en retard au rendez-vous. Ils se promenèrent très séparément. Nadja répétait que le temps était taquin. Breton s'ennuyait. Nadja montra l'hôtel où elle logeait « sphinx hôtel ». Elle l'avait choisi à cause de son enseigne lumineuse. Elle n'y recevait que son grand ami qui passait pour son oncle.

Nous octobre.

Breton se demandait si Marx Ernst dessinerait le portrait de Nadja mais cela aurait provoqué un mal physique à la femme qu'il aimait alors Breton renonça. Breton vit à Nadja dans un café du boulevard des Batignolles. Elle lui montra des lettres de G… pleines de supplications et de poèmes stupides.

Puis elle lui montra un dessin qu'elle avait fait. Il y avait un masque rectangulaire et une étoile noire qui figurait l'idée. Elle avait calligraphié des « L» sans expliquer pourquoi. Ils dînèrent au jardin du Palais-Royal. Nadja jouait le personnage de Mélusine et évoquait la gorgone. Breton n'arrivait plus à la comprendre. Pour faire diversion il l'emmena Gare Saint-Lazare pour aller à Saint-Germain. Les gens se retournaient sur eux comme s'ils ne se remettaient pas de voir Breton et Nadja ensemble. Dans le train Breton embrassa Nadja qui cria croyant avoir vu quelqu'un caché. Breton chercha et vit un homme couché sur le toit du wagon portant une casquette d'uniforme. À la station suivante, Nadja se tenait à la portière et les hommes lui envoyèrent des baisers. Elle tenait à ces sortes d'hommages. En passant devant le château de Saint-Germain, Nadja s'était vue en Mme de Chevreuse Breton pensait vivre une poursuite avec Nadja mais poursuite de quoi, il ne savait pas. Breton prit Nadja pour un génie libre auquel il avait pu s'attacher momentanément mais qu'il n'aurait été question de soumettre. Breton pensait que Nadja le voyait comme un Dieu, le soleil noir lui était apparu aussi noir et froid comme un homme ou foudroyé aux pieds du sphinx.

Dans le château de Saint-Germain, dans la tour de drogue, il y avait une pièce qui d'après Nadja, et était tout ce qu'ils auraient besoin de connaître à Saint-Germain. Breton se demande qui est l'oeuvre Nadja, créature inspirée et inspirante qui n'aimait qu'être dans la rue, pour elle, seul champ d'expérience valable.

Breton avait réagi avec violence devant les récits de Nadja comme quand elle lui avait raconté qu'un homme lui avait lancé un coup de poing en plein visage parce qu'elle n'avait pas voulu coucher avec lui. Breton pleura à l'idée de ne plus revoir Nadja mais il ne put s'empêcher de la quitter et même Nadja l'y encouragea.

Breton revit Nadja bien des fois et remarqua que son expression avait gagné en légèreté, en originalité, en profondeur. Il était émerveillé par sa manière de vivre reposant sur l'intuition mais alarmé de sentir que sans lui, elle était reprise par le tourbillon de cette vie se poursuivant en dehors d'elle. Il l'aida financièrement mais il n'eut aucune influence pour l'aider à résoudre ses problèmes. Il garda quelques phrases de Nadja en mémoire : « avec la fin de mon souffle, qui est le commencement du vôtre », « si vous vouliez, pour vous je ne serais rien, qu'une trace ». « Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses souliers ».

Nadja avait inventé pour Breton la fleur des amants. Elle la dessina. Pour Breton c'est sous ce signe que doit être placé le temps qu'ils passèrent ensemble. Elle s'était dessinée en sirène et Breton en monstre surgissant d'un vase à tête d'aigle. Breton lui montra des tableaux de Braque et Ernst auxquels elle fut très sensible et des objets d'art premiers qu'il collectionnait. Avant de rencontrer Breton, Nadja n'avait jamais dessiné. Breton avait quitté Nadja car il ne supportait pas qu'elle lui narre sans lui faire grâce d'aucun détail les péripéties les plus lamentables de sa vie et elle réduisait à attendre qu'elle voulût bien passer à d'autres exercices.

Breton attendait d'elle le mystérieux et l'improbable amour c’aurait été ici l'accomplissement du miracle. Nadja était devenue folle et elle fut internée à l'asile de Vaucluse. Breton pensait que pour Nadja il ne pouvait y avoir une extrême différence entre l'intérieur d'un asile et l'extérieur. Breton pensait que l'asile fabriquait les fous tout comme les maisons de correction les bandits. Pour lui, l'atmosphère des asiles est telle qu'elle ne peut manquer d'exercer l'influence la plus débilitante, la plus pernicieuse, sur ceux qu'ils abritent.

Selon Breton, tous les internements étaient arbitraires. Il ne voyait pas pourquoi on privait un être humain de liberté et si on l'avait interné, il aurait profité d'une « rémission » pour assassiner avec froideur un médecin qui lui serait tombé sous la main. Le mépris que portait Breton pour la psychiatrie l'avait empêché de voir Nadja. Nadja était pauvre, ce qui au temps où nous vivons suffi à passer condamnation dès qu'elle n'était pas en règle avec le code imbécile du bon sens et des bonnes moeurs. Breton ne pouvait deviner que Nadja finirait dans un asile.

Breton enviait tout homme qui était venu à bout d'un livre trouvant le moyen de s'intéresser au sort de ce livre, au sort que ce livre lui faisait.

Breton ne voulait pas relire cette histoire. Il préférait penser que de la fin d'août, date de son interruption, à la fin décembre, où cette histoire plia son coeur plus que son esprit, il avait vécu des meilleurs espoirs que l'histoire préservait puis de la réalisation même de ces espoirs. C'est pourquoi il ne répudia pas quelques accents du livre Nadja.

Il parcourut les lieux traversés avec Nadja pour en tirer des photos pour le livre. Mais une partie illustrée de Nadja lui semblait insuffisante. Il regrettait la disparition de presque tout ce qui rapportait à « l'Etreinte de la veuve » et il n'eut pas l'autorisation de photographier la femme feignant de se dérober dans l'ombre du musée Grévin pour attacher sa jarretelle. Cette photo est tout de même dans Nadja mais incomplète elle illustre une anecdote. Nadja et Breton s'embrassaient un soir que Breton conduisait sur la route de Versailles à Paris. Nadja avait voulu appuyer sur l'accélérateur pour mourir avec Breton dans cette deuxième étreinte. On avait raconté une sombre et émouvante histoire à Breton. Un monsieur se présente un jour dans un hôtel et demande à louer une chambre. Ce sera le numéro 35 mais il n'a aucune mémoire et demande à chaque fois qu'il rentre qu'il dise son nom plutôt que le numéro de sa chambre. Il s'appelle Delouit. Et chaque fois le veilleur lui donnera son numéro de chambre. Mais un soir il se présente une fois et on lui répond : « c'est le numéro 35 » et une deuxième fois une minute plus tard, il revient ensanglanter et couverts de boue en disant son nom et le veilleur croit à une blague alors M. Delouit avoue être tombé par la fenêtre et redemande le numéro de la chambre.

Il avait raconté cette histoire à une femme à qui il rend hommage la fin de Nadja sans qu'on sache précisément qui est cette femme. Breton finit Nadja par une formule : « la beauté sera convulsive ou ne sera pas ».