Chaplin sa vie, son art (David Robinson)

 

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Ce livre constitue la biographie de référence sur Chaplin et est complémentaire de son autobiographie. Il a été publié 20 ans après l'autobiographie de Chaplin. Le récit de Chaplin est précis et fidèle, mais pas toujours complet.

Des pans entiers de son autobiographie sont délibérément omis. Donc David Robinson couvre ces manques grâce aux archives de Chaplin auxquelles il a eu accès.

Chapitre 1: une enfance londonienne.

Le nom des Chaplin laisse supposer qu'ils descendaient des huguenots installés dans l'est de l'Angleterre.

Les parents de Charles Chaplin s'appelaient Charles Chaplin senior et Hannah Hill. Hannah donna le jour à un garçon et l'appela Sydney John, le 16 mars 1885. C'était le demi-frère de Charlie. Ses parents se marièrent moins de 14 semaines après la naissance de Sydney. Ses parents étaient chanteurs de music-hall. La carrière d'Hannah fut brève et peu glorieuse. Elle ne se produit jamais que dans des petits music-halls de province. Son nom de scène était de Lily Harley. La carrière du père de Charlie avait commencé plus lentement que celle d'Hannah, mais ses progrès étaient plus prometteurs. Il commença comme mime puis chanteur dramatique de composition. Charlie Chaplin naquit le 16 avril 1889 mais il n'existe pas de documents officiels sur cette naissance, ce qui a plongé les biographes dans les pires tourments.

Les parents de Charlie, artistes de music-hall constamment en tournée avaient dû oublier cette formalité. Au début de sa gloire cinématographique, Chaplin raconta qu'il était né à Fontainebleau, en France-sans doute l'un de ces contes merveilleux que Hannah s'ingéniait à raconter à ses fils pour égayer leur existence. Plus tard, Chaplin affirma être né dans East Lane, à Walworth, à l'angle de Brandon Street, où était né Sydney. Le père de Chaplin était alcoolique. L'alcool constituait le mal endémique des music-halls.

Quand ils n'étaient pas en scène, les artistes avaient obligation de se mêler au public du bar pour les pousser à la consommation en donnant eux-mêmes l'exemple. En 1890, le père de Chaplin allait pourtant de succès en succès. Il se produisit à New York. Le voyage en Amérique amena, semble-t-il, la rupture définitive entre les époux Chaplin. Hannah avait un nouveau compagnon à l'automne 1891.

C'était un chanteur, Leo Dryden, de son vrai nom George Dryden Wheeler.

Le 28 novembre 1891, Hannah mettait au monde George Dryden Wheeler, le fils de Leo Dryden et le demi-frère de Charlie. À cette époque, Hannah et ses fils vivaient encore dans une certaine aisance grâce aux engagements d'Hannah (selon Charlie) mais plus probablement grâce à Leo. Durant un an ou deux Hannah et Leo auraient vécu comme mari et femme mais Charlie et Sydney n'ont conservé le moindre souvenir de Leo.

Au printemps 1893, Dryden entra chez Hannah et emporta le petit George. L'enfant allait disparaître de la vie des Chaplin pendant près de 30 ans. Hannah se mit à boire, subsistant grâce à de vieux vêtements qu'elle vendait.

En février 1893, elle fut envoyée au centre d'accueil de Newington et de là transférée au dispensaire. Elle tenait des discours décousus et contradictoires. On la déclara folle et elle fut internée à l'asile municipal de Banstead. Sa folie était due à l'alcool et aux soucis.

Mary Ann, la grand-mère maternelle de Charlie vécut elle aussi à l'asile de Banstead. Hannah n'avait aucun moyen de subsistance car Leo était sorti de sa vie et Charles ne lui versait aucune pension.

Elle réussit à se faire engager au Canteen à Aldershot pour chanter.

Mais sa voix s'était détériorée et un soir de 1894 Charlie la remplaça et chanta une chanson qui décrivait la consternation des anciens partenaires d'un marchand ambulant qui venait d'hériter et qui les traitait avec des grands airs. Son interprétation lui valut un franc succès et le public jeta des pièces sur la scène. Charlie annonça qu'il reprendrait la chanson quand il aurait ramassé l'argent ce qui lui valut de nouveaux applaudissements et de nouvelles pièces. La situation financière d'Hannah était désespérée mais elle donnait de la gaieté et des menus plaisirs à ses fils : le spectacle de comédie hebdomadaire et les harengs fumés au petit déjeuner. C'est Hannah qui enseigna la pantomime à Charlie. Elle observait les gens et illustrait ce qu'elle voyait avec ses yeux et l'expression de son visage.

En 1895, Hannah tomba malade. Elle souffrait de maux de tête. Elle fut admise, le 29 juin, au dispensaire de Lambeth où elle resta un mois. Le 1er juillet, Sydney entra à l'hôpital puis fut transféré à l'école de Norwood West où l'on s'occupait des enfants pauvres.

Charlie fut installé chez les Hodges (une branche de sa famille). Il fut inscrit à l'école d'Addington road mais n'y resta qu'une semaine ou deux et ne bénéficia jamais d'une période de scolarité prolongée.

Charlie et Sydney furent ensuite admis dans un centre pour enfants pauvres. Charles Chaplin senior dut comparaître devant le comité de secours du district. Il accepta de prendre Charlie mais pas Sydney qui n'était pas son fils. Hannah intervint car elle ne voulait pas que ses fils puissent habiter avec Charles senior alors qu'il vivait avec une autre femme. Charles s'engagea à payer une personne pour les enfants mais ne le fit pas. Les enfants furent placés à l'école de Hanwell. C'est là qu' en 1896, Charlie attrapa la teigne.

Mais la vie l'école était saine. Les garçons se souvenaient surtout avec horreur des châtiments hebdomadaires infligés à la canne par le « capitaine » Hindam, le maître d'exercice de l'école.

Charlie et Sydney avait tissé, à cette époque, des liens très étroits qui ne se rompirent point de toute leur vie. Charlie allait être momentanément privé de la protection de son frère qui, en novembre 1896, fut transféré sur le navire école Exmouth.

Les deux garçons restèrent dans leurs institutions respectives durant toute l'année 1897. L'Assistance Publique recherchait le père de Charlie, qui refusait de payer toute pension, pour l'arrêter. C'est le frère de Charles senior, Spencer, qui assuma les arriérés de paiement. Mais l'Assistance Publique décréta que les deux garçons devaient vivre chez leur père. Un avis de recherche fut lancé et cette fois Charles senior dut payer sa dette mais se déchargea de toute responsabilité future sur Hannah et demanda que les enfants lui soient confiés. En janvier 1898, Charlie rentra chez sa mère et Sydney les rejoignit le même mois. Mais leur mère fut transférée à nouveau au dispensaire.

Une semaine après l'enterrement de leur mère, Sydney et Charlie furent renvoyés à Norwood et confiés à leur père. Charlie avait un autre demi-frère, fils de Charles et de sa nouvelle compagne Louise. Louise était maussade et rancunière. Les garçons durent rester deux mois chez leur père avec cette ambiance lourde. La maladie de Hannah connaissait des périodes de rémission. Elle récupéra ses enfants fin 1898. Charles senior payait la pension. Hannah était retournée à la couture. Le 25 novembre 1898 fut le dernier jour que Charlie passa  à l'école de Kennington. Il était sur le point de devenir un acteur professionnel. Il fut découvert par William Jackson, le fondateur de la troupe des Eight Lancashire Lads.

En réalité, c'est le père de Charlie qui avait incité Jackson à engager Charlie. Charlie continua sa scolarité mais de façon épisodique. Charlie faisait des claquettes. Ses débuts eurent lieu au théâtre royal de Manchester. Il imitait un artiste anglais célèbre, Bransby Williams dans « The Old comedy shop ». Mais sa perruque de vieillard lui allait mal et son murmure inaudible exaspérait le public. Charlie continua de tourner avec les huit gars du Lancashire en 1899 et 1900. Charlie joua les chats et les chiens dans un spectacle intitulé Cinderella joué dans une énorme salle, l'Hippodrome.

Il y rencontra Marcelin, un clown français qui fut l'attraction de l'Hippodrome pendant plusieurs années sous le titre « Continental August ». Charlie ne l'oublia jamais. Charlie quitta les gars du Lancashire parce que William Jackson en avait assez de la présence de sa mère en coulisses et de ses reproches continuels sur les pâleurs de son fils.

À cette époque, Hannah dut recueillir son père malade avant qu'il ne soit admis à l'hospice. Sydney décida de partir en mer en 1900 comme-steward à bord du Norman.

Il envoya de l'argent à sa mère pour qu'elle s'installe avec Charlie dans deux chambres sur Chester street.

Le père de Charlie mourut le 9 mai 1900 à cause d'une cirrhose du foie.

Peu avant, Charlie avait vu son père qu'il embrassa pour la première fois de sa vie. Le 31 mai, Sydney débarqua et donna sa paye qui assura un bon été à sa mère et à Charlie. Charlie abandonna l'école et vendit des fleurs pour gagner un peu d'argent. Il fut assistant chez un banquier, garçon de course chez un droguiste, réceptionniste dans un cabinet de médecins puis groom dans un hôtel particulier. Il fut renvoyé car trouvé par la maîtresse de maison dans la cave en train de jouer du cor avec un tuyau d'écoulement. Il fut chargé de nourrir l'énorme presse Wharfedale chez l'imprimeur Stakers. Il fut fripier.

Charlie fabriqua des jouets à partir de vieilles boîtes de chaussures avec deux Écossais puis se mit à son compte en réalisant des petits bateaux.

En 1903, Hannah devint folle. Charlie du l'amené au dispensaire.

Puis elle fut internée à l'asile de Cane Hill. Charlie se lia avec des garçons qui gagnaient leur vie en coupant du bois. L'un d’eux l'invita au poulailler du South London Music-Hall de Lambeth où l'on jouait Early Birds, un grand succès de Fred Karno. Tel fut le premier contact de Charlie avec la compagnie qui allait le voir accéder à la gloire.

Sydney rentra et décida qu'il ne partirait plus.

Chapitre 2 : le jeune professionnel.

À 14 ans, la chance tourna presque brutalement pour Charlie. Il se présente à l'agence théâtrale Blackmore. Il fut envoyé dans les bureaux de Charles Frohman. Le régisseur de Frohman, C. E. Hamilton engagea Charlie pour jouer le rôle de Billy le groom dans Sherlock Holtmes de William Gilette.

M. Hamilton apprit à Charlie qu'il pourrait décrocher un autre rôle dans « Jim, a romance of Cockaysse ». Son auteur H. H. Saintsbury jouait Sherlock Holtmes et écrivait des pièces. Il se prit de sympathie pour Charlie et lui confia le rôle immédiatement. Mais la pièce ne marcha pas, elle ne fut jouée que du 6 juillet au 18 juillet 1903.

Avec l'argent gagné pour son rôle dans Sherlock Holmes, Charlie s'acheta un appareil photo et en tira profit en devenant photographe de rue à temps partiel. « Sherlock Holmes » rencontra le succès et Charlie voyage dans tout le Royaume-Uni. Pendant ce temps, Sydney était devenu barman. Mais Charlie lui trouva un rôle et ils jouèrent ensemble. Hannah eut une nouvelle période de rémission et sortit de l'asile le 2 janvier 1904. Quand ils s'installèrent avec leur mère pendant l'été 1904, les frères regrettèrent les avantages de leur vie de tournée.

Puis Charlie reprit son rôle de Billy et Sydney s'embarqua à nouveau. Ce fut durant ce voyage que Sydney découvrit ses dons de comédien en solo. En mars 1904, Hannah replongea dans la folie.

Elle retourna dans l'asile de Cane Hill. Elle ne devait jamais recouvrer la raison.

Charlie resta sans travail pendant 15 semaines puis repris la tournée Sherlock Holmes avec une nouvelle troupe. Puis Gilette revint à Londres et proposa le rôle de Billy à Charlie pour une nouvelle pièce «The Painful Predicament of Sherlock Holmes » mais la pièce ne connut pas le succès et s'acheva le 14 octobre 1904.

Charlie reprit son rôle dans la pièce inusable « Sherlock Holmes » et tomba amoureux de Marie Dora, jeune actrice de 23 ans qui jouaient le rôle de Mrs Faulkner.

Deux jours après la première de « Sherlock Holmes », Charlie reçut une place pour assister aux funérailles du grand acteur Sir Henry Irving à l'abbaye de Westminster.

Tous les grands d'Angleterre étaient présents.

Chaplin réussit à faire publier son nom dans la première édition du Green Room Book ou Who's Who on the stage. Cet ouvrage présentait l'aristocratie de la scène Édouardienne. Sans doute, Charlie aurait-il pu continuer une carrière dans le théâtre traditionnel si un mouvement d'orgueil ne l'en avait éloigné. M. et Mrs Kendel cherchaient un jeune acteur pour une tournée mais Charlie répondit qu'il ne pouvait rien accepter hors de Londres. Après quoi il n'obtint pas de rôle. Sydney lui en trouva un pour un sketch « Repairs » écrit par Wal Pink écrivain et dramaturge populaire. C'était l'histoire d'une équipe de peintres, de poseurs de papier et de plombiers aussi maladroits les uns que les autres. Charlie jouait l'assistant du plombier.

Le 9 mai 1906, Charlie quitta la troupe et son rôle fut repris. Il joua dans le «Casey’s cours circus » présenté comme « les idées d'un gamin des rues pour monter un cirque ». Le sketch incluait de nombreuses imitations burlesques de célébrités du music-hall.

Charlie imita le « Dr » Badie, escroc, illusionniste qui prétendit avoir guéri 900 cas de paralysie. À la fin de la tournée du Casey’s cours circus le 20 juillet 1907, Chaplin quitta la troupe. Sydney avait trouvé un emploi régulier chez Fred Karno et aida Charlie qui était sans emploi.

Charlie décida de travailler un numéro en solo de comédien juif. Il joua ce rôle un soir mais il réalisa que son texte était pauvre et antisémite. Son maquillage et son accent étaient mal calculés pour le public majoritairement juif du voisinage. La première et unique représentation fut un désastre. Charlie dut fuir le théâtre sous les huées. Cette expérience cauchemardesque contribua très certainement par le dégoûter définitivement du théâtre et du music-hall. Ce fiasco ne l'avait pas complètement abattue puisqu'il écrivit un sketch comique, « The Twelve Just Men », inspiré d'une adaptation pour la scène de son ami Saintsbury, «The Four Just Men ». Ces 12 hommes composaient un jury délibérant sur une affaire de manquement à une promesse. Les débats étaient compliqués par la présence d'un sourd-muet, d'un ivrogne et d'autres personnages invraisemblables.

Chaplin vendit son sketch et fut engagé pour le mettre en scène mais le commanditaire se retira de l'affaire. C'est Sydney qui annonça la mauvaise nouvelle aux comédiens. Quand il dirigea son propre studio, Chaplin, incapable d'annoncer lui-même une mauvaise nouvelle, renvois ou réprimandes, s'en déchargea toujours sur des intermédiaires.

Chapitre 3 : avec le gouverneur.

Au début du XXe siècle, les sketches comiques constituaient la base des spectacles de music-hall. La troupe des Silent comedians de Karno surclassait toutes les autres. La pantomime, considérée au sens le plus large, avait été stimulée par les lois du XVIIIe siècle qui interdisaient les dialogues sur toute scène à l'exception des deux théâtres royaux, les établissements qui n'avaient pas de patente développèrent un style de spectacle sans parole, avec de la musique et du mime pour expliquer l'intrigue. Les principales stars de la compagnie Karno se nommaient Fred Kitchen ou encore Billy Reeves, créateur du rôle de l'ivrogne dans Mummy Birds, que Chaplin allait reprendre avec un succès incomparable, le premier contrat de Sydney avec Karno date du 6 juillet 1906, il fut engagé comme « pantomime ». Il fut sélectionné pour partir avec l'une des deux troupes envoyées en Amérique pour la seconde saison de Karno outre-Atlantique.

Sydney jouait l'ivrogne dans Mummy Birds. En février 1908, enfin, Karno consenti à ce que Charlie fasse un essai de deux semaines. L'essai eut lieu dans le gigantesque Colisée de Londres. Charlie jouait le rôle du méchant de comédie, qui tente de corrompre le gardien de but pour qu'il perde le match. Charlie entra en tournant le dos au public ; il portait un chapeau de soie, un manteau de soie et tenait une canne avec élégance.

Les premières salves de rires éclatèrent quand, se tournant brusquement vers le public, il dévoila une svelte silhouette affublée d'un monstrueux nez cramoisi.

Il fit un drôle de faux pas, s'empêtra dans sa canne et s'écrasa contre le punching ball. Charlie fut engagé le 21 février 1908.

Pour la première fois de leur vie, les frères Chaplin ne connaissaient plus de problème d'argent. Chaplin avait 19 ans. Karno a reconnu qu'il n'était pas très agréable : « je l'ai vu passer des semaines sans dire un mot à quiconque. Il pouvait se montrer causant à l'occasion, mais il n'était guère sociable ou démonstratif. Il vivait comme un moine, avait la boisson en horreur, et mettait la majeure partie de ses gains à la banque dès qu'il les recevait. »

Stanley Jefferson, le futur Stan Laurel, se souvenait que : « pour certains, il avait l'air inabordable et hautain. Mais il ne l'était pas, pas du tout. Il y a une chose que beaucoup de gens ignorent ou refusent de croire à propos de Charlie : c'est un homme très, très timide, on pourrait presque dire désespérément timide. Il n'arrivait pas à se mêler aux autres, sauf si on venait à lui et qu'on lui offrait son amitié ou s'il se trouvait parmi des gens qui ne le connaissaient pas. Alors, il oubliait sa timidité. »

Vers la fin de l'été 1908, Chaplin tomba amoureux. Elle s'appelait Henriette Florence Kelly, née en octobre 1893, à Bristol. Hetty (Henriette) dansait avec les Yankee doodle Girls au Streatham Empire, où se produisait la troupe Karno. En sortant de scène, elle le pria de lui tenir son miroir.

Il obtint un rendez-vous mais elle avait 15 ans et pensait qu'elle était trop jeune et que Charlie lui demandait trop. Chaplin ne devait jamais oublier Hetty, dans sa vie comme dans son art. À l'automne 1909, Charlie joua à Paris aux Folies bergère avec la troupe Karno. Il joua l'ivrogne de Mummy Birds. À cette époque, Sydney pourvoyait la troupe en idées et en sujets, tout en jouant les grands rôles des sketches.

En avril 1910, Karno offrit à Chaplin la vedette d'un sketch inédit : Jimmy the fearless, or the Bay Ero. Le sketch débutait dans un petit salon d'une famille prolétaire ou le père et la mère attendait leur fils Jimmy ; il arrivait en retard en expliquant effrontément qu'il était resté dehors « avec un p’tit bout d’femme ».

Chaplin refusa le rôle mais après l'avoir vu jouer par un autre il l'accepta. « Jimmy » fut un succès immédiat pour Karno et pour Chaplin. La façon dont Karno traitait ses vedettes était parfois brutale. Pour négocier un nouveau contrat avec Chaplin, il avait monté un coup : un soi-disant directeur d'un théâtre de province devait l'appeler au téléphone pendant la négociation et lui affirmer que Chaplin était mauvais et ne méritait aucune augmentation. Reeves l'assistant de Karno choisit Chaplin pour la tournée de la troupe Karno aux États-Unis. Karno était soulagé car il ne voulait pas que ce soit Sydney qui parte aux États-Unis au risque de le perdre.

Charlie dut jurer devant le « gouverneur » (Karno) qu'il reviendrait. Son contrat fut renouvelé jusqu'en 1914. Pour la tournée aux États-Unis, Karno avait imaginé un nouveau sketch «The Wow-Wows  on a night in London secret society». La première scène se passait dans un camping, l'été. Ses occupants décidaient de se venger d'Archie le grippe-sou en créant une fausse société secrète. La seconde scène se voulait une satire des invraisemblables cérémonies d'initiation de ces mystérieuses sociétés.

Les acteurs trouvèrent ce sketch stupide et faible. Chaplin sauva le spectacle. La troupe présenta alors un autre sketch. A night in a London club avec Chaplin comme acteur principal. En supplément la troupe offrit un curieux divertissement A Harlequinade in black and whithe : an old style christmas pantomime, qui était joué derrière un large écran blanc, comme un spectacle d'ombres chinoises.

Chaplin avait trouvé New York intimidant puis il avait été stimulé par l'énergie de la vie états-Unienne et par l'apparente absence de classes dans ce pays.

La tournée aux États-Unis dura 21 mois.

Au retour, son frère Sydney lui apprit qu'il s'était marié avec une actrice de la troupe Karno et donc quitté leur appartement. Ce fut la première fois de leur vie que les deux frères prirent des distances. Charlie installa sa mère dans une maison de repos.

Puis Charlie rembarqua en 1912 pour les États-Unis. À Winnipeg, au Canada, Charlie croisa le frère de Hetty Kelly qui lui donna des nouvelles du premier grand amour de Charlie et Tommy Bristol qu'il avait côtoyé dans la troupe des huit gars du Lancashire.

En 1913, Charlie reçut une proposition de Keystone, une société de cinéma. Il accepte de travailler pour elle après la fin de sa tournée avec Karno.

Chapitre 4 : à l'écran.

C'est Mack Sennett qui revendiqua la découverte de Chaplin pour le cinéma. Elle date de fin 1912. Il l'avait vu jouer «A Night in an english music-hall » à New York.

Une autre version plus convaincante permet de penser que c'est Harry Aitken, actionnaire de la Keystone qui subtilisa Chaplin à Karno. Au printemps 1913, Kessel et Bauman de Keystone renvoyèrent un télégramme à Reeves pour engager Chaplin. Charlie devait remplacer Fred Mace, une vedette qui venait de partir. Il gagna 150 $ par semaine. Sennett de son vrai nom Michael Sinnott, s'était lancé dans le cinéma en 1908.

Il avait travaillé avec D. W. Griffith comme acteur. Il devint réalisateur en 1910. La Keystone fut montée en 1912 et Sennett la rejoignit aussitôt. Comme Karno, Sennett était coriace, brutal, intelligent, autodidacte. Au début, Chaplin fut intimidé par la méthode de Sennett. Il n'y avait aucun scénario. Charlie était habitué aux mois de polissage des sketches de Karno.

Chaplin doutait de la compétence de metteur en scène de Henru Lerhman, le réalisateur du premier film de Charlie « mais pour gagner sa vie ».

Dans ce film, le costume, le maquillage et le personnage de Chaplin évoquaient l'Archibald Binks des sketches de Karno, Wow-Wows et A Night in a London club. Ce n'était pas encore l'image de Charlot. Son allure lui donnait l'air d'un méchant minable. Chaplin détestait le film.

Il se sentit outragé en découvrant qu'au montage, Lehrman avait supprimé et défiguré les gags qu'il avait introduits. Plus tard, Chaplin adopta son costume de Charlot et prit plus d'influence dans le film. Le point de vue historique traditionnel sur les innovations apportées par Chaplin à la Keystone est qu'il a réussi, malgré la résistance et les doutes de Sennett et de ses comédiens, à ralentir le rythme frénétique et à introduire des gags d'une subtilité nouvelle.

Chaplin créa le costume et le maquillage qui allaient devenir universels dès son deuxième film, « L'Etrange aventure de Mabel ». Le costume du vagabond, créé semble-t-il instantanément et sans aucune modification, n'allait que très légèrement évoluer au cours des 22 ans de sa carrière. Selon la légende, il fut composé par un après-midi pluvieux, dans la loge commune des acteurs de la Keystone : Chaplin emprunta un pantalon énorme de Fatty Arbuckle, la petite veste de Charles Avery, les chaussures taille 46 de Ford Sterling, un chapeau melon trop petit appartenant au beau-père d'Arbukle et une moustache destinée à Mack Swain.

Cette version précise et colorée de la genèse du vagabond paraît être née au studio et Chaplin ne l'a jamais endossée.

Dans son autobiographie, il raconte qu'il composa son costume en allant à la garde-robe. Son idée était de créer un ensemble de contrastes. L'un de ses collègues, chez Karno, Fred Kitchen, se plaignait courtoisement qu'il était l'inventeur du costume et de la démarche. Chaplin raconta à un journaliste qu'il avait conçu ce pas traînant à partir de celui d'un vieil homme appelé «Rummy » Binks, dont l'activité consistait à héler des fiacres à la sortie du Queen’s Head, le pub de son oncle Spencer Chaplin. Un autre acteur, Will Murray, revendiquait la paternité de la façon particulière qu’avait Chaplin de tourner un coin en pivotant sur une jambe l'autre restant tendue horizontalement, puis de se précipiter dans une nouvelle direction. Selon Billy Danvers, un acteur de Karno, cette figure était communément utilisée dans la troupe comme un moyen efficace et drôle de mettre à profit l'espace limité des petites scènes hors des villes… Mabel Normand était née en 1892. Elle avait un père français. Elle avait été modèle et commença le cinéma en 1910. Elle devint la « Chaplin féminine » ou le faire-valoir de Chaplin pendant la période Keystone.

Il n'y eut rien entre elle et Chaplin car elle réservait ses charmes à Sennett. Comme Chaplin et Lehrman ne s'entendaient pas, Sennett assigna à Charlie nouveau metteur en scène, George Nichols. Mais Chaplin ne s'entendit pas mieux avec lui alors Sennett prit le relais. À cette époque, Reggy Pearce était son premier amour à Hollywood. Elle avait 18 ans, et vivait avec ses parents et était invinciblement vertueuse. Chaplin n'était pas prêt pour le mariage et l'aventure ne dura guère.

Sennett eut la mauvaise idée de confier la mise en scène de « Mabel au volant » à Mabel Normand. Charlie ne pouvait que se cabrer, devant les ordres d'une fille plus jeune que lui. Chaplin accepta de finir « Mabel au volant » sous le contrôle de Sennett mais, tirant parti de la situation, il annonça qu'il désirait mettre en scène ses propres films.

À partir de ce moment, et jusqu'à la fin de son contrat avec la Keystone, Chaplin mit en scène tous les films qu'il interpréta sauf le « Roman comique de Charlot et Lolotte » réalisé par Sennett. Sennett était dubitatif quant au succès de Chaplin comme réalisateur et demanda une garantie de 1500 $ à Chaplin pour le cas où son premier film comme metteur en scène fut un échec mais ce fut un succès. Le film s'intitulait « Charlot est encombrant » (Caught in the rain). En six mois, Chaplin ne réalisera pas moins de 16 films, dont quatre d'une durée d'une demi-heure chacun. Ils étaient inégaux, certains étaient tout bonnement ratés, d'autres esquissaient des idées qui seraient reprises et raffinées plus tard.

Le dernier film de Charlie pour la Keystone fut « Charlot roi » sorti en salles le 7 décembre 1914.

Dans « le Roman comique de Charlot et Lolottte », Charlie jouait sous une autre direction que la sienne. C'est aussi la seule et unique fois de sa carrière où il servit de faire-valoir à une autre star.

Entre le moment où Charlie se lança dans la mise en scène et son départ de la Keystone, la vie privée de Chaplin n'avait laissé pratiquement aucune trace : tout simplement parce que sa vie se limitait presque entièrement à son travail. Charlie embrassa Mabel Normand lors d'un gala de bienfaisance mais il ne s'ensuivit rien.

Tous deux se voulaient loyaux envers Sennett. Chaplin et Sennett s'était lié d'affection, et ce dernier avait pratiquement adopté sa star : les deux hommes dînaient ensemble tous les soirs. Sennett comme Chaplin était conscient de la valeur marchande de Charlot. Charlie avait raconté qu'il avait discuté avec Sennett le renouvellement de son contrat à peu près au moment de la déclaration de guerre : il voulait 1000 $ par semaine pour la prochaine année. Sennett répliqua que lui-même n'en gagnait pas autant.

Chapitre 5 : la compagnie Essanay.

Au début du mois de novembre 1914, Sydney arriva en Californie et se mit au travail à la Keystone. Il s'était inventé un personnage nommé «Gussle ». Charlie envisageait de monter sa propre maison de production mais Sydney l'en dissuada. Il reçut la visite d'un émissaire de la Essanay Film Manufacturing Company. Cette compagnie était dirigée par Spoor et Anderson.

Anderson était à la fois producteur et acteur de la série des Broncho Billy.

Anderson conclut un arrangement avec Charlie mais sans en parler à Spoor. Charlie gagnerait 1250 $ par semaine plus une prime de 10 000 $.

Dans son premier film pour Essanay, intitulé opportunément Charlot débute, comme dans Charlot fait du cinéma, plante la scène à l'intérieur d'un studio. Ce choix lui offre l'avantage d'avoir un décor et des accessoires sous la main et par conséquent de moins dépendre de l'équipe Essanay. Chaplin commença d'organiser une petite troupe à sa mesure. De Chicago, il fit venir Ben Turpin, Leo White et Bud Jamison. Il recruta un ancien de Karno, Billy Armstrong. Restait à trouver l'actrice principale. Ce fut Edna Purviance. Chaplin fut tellement séduit qu'il se posa la question de savoir si elle avait ou non un don de comédienne après l'avoir engagée. Les huit années suivantes, elle jouerait avec Chaplin dans 35 de ses films et se révélerait une actrice captivante. Cette association, tant professionnelle que privée, fut l'une des périodes les plus heureuses de la vie de Chaplin. Chaplin ne voulait plus se conformer à la pratique Essanay de montage des négatifs et il exigea de pouvoir travailler les rushes sur des positifs. Mais Charlie ne se fâcha pas avec le monteur et cadreur Totheroh puisqu'il lui demanda d'entrer dans son équipe un an plus tard lorsque Chaplin prit la direction de son propre studio. Charlot ne fut jamais satisfait du studio de Essanay à Niles ; en revanche, la nature alentour allait offrir d'admirables extérieurs.

Dans « Le vagabond » Charlot fait sa sortie classique pour la première fois. La caméra le suit tandis qu'il se dandine tristement sur la route, les épaules voûtées, image de la défaite. À cette époque, et dans ses comédies, Chaplin créa une image magistrale et inoubliable de l'exploitation et de l'humiliation du travailleur de l'envers de la croyance victorienne dans les valeurs salutaires du labeur.

Ce sont ces aspects de la vision chaplinesque qui toucheront au coeur les grandes masses des spectateurs du début du XXe siècle. Ses comédies sans «Happy end » étaient une nouveauté.

Les critiques commencèrent à pressentir que Chaplin était différent de tous ceux qui le précédaient. Une bonne idée ne s'épuise jamais, disait Chaplin : c'est ainsi qu'il décida d'adapter à l'écran le succès de Karno Mumming birds, sous le titre de Charlot au music-hall (A Night in the show).

Durant ces derniers jours à la Essanay, Chaplin s'essaya une section intitulée Life, qui devait marquer une nouvelle étape dans la comédie réaliste. Ce projet fut abandonné. Quelques scènes prévues pour Life, notamment une séquence dans un asile de nuit, seront incorporés à Charlot cambrioleur (Police).

Le dernier film de Chaplin pour la Essanay, Charlot joue Carmen (Charlie Chaplin’s Burlesque on Carmen), et son seul essai dans le genre de la parodie, couramment pratiqué à cette période. En décembre 1915, le film avait deux bobines, mais Chaplin n'était plus sous contrat et la Essanay décida de tenter un coup financier en en faisant un long-métrage.

On appela Leo White pour diriger quelques séquences complémentaires avec un nouveau personnage, Don Remendado (Ben Turpin) ; on récupérera aussi les chutes pour allonger les scènes avec Chaplin. À sa sortie, le 22 avril 1916, le film ne comportait quatre bobines.

L'horreur de ce qu'il vit cloua Chaplin au lit pendant deux jours. Chaplin saisit les tribunaux pour empêcher la distribution de Charlot joue Carmen, arguant du fait qu'il n'avait pas donné son accord pour l'histoire ; que ses droits d'auteur avaient été bafoués ; qu'il s'agissait d'une imposture envers le public ; que son rôle avait été dénaturé. La demande de Chaplin fut rejetée. Essanay argua d'un accord avec Chaplin. Celui-ci devait livrer 10 comédies en deux bobines avant le 1er janvier 1916 mais il n'en livra que cinq. La production et le financement de Charlot joue Carmen eurent lieu dans le cadre de cet arrangement. Essanay réclamait donc 500 000 $ pour les films non livrés par Chaplin.

Trois ans après la fin du contrat de Chaplin, Essanay récupéra de séquences de Life et sortit « Triple trouble » (Les avatars de Charlot).

L'année 1915 et celle de l'explosion Chaplin. Tous les journaux publiaient des dessins et des poèmes de lui, il était un héros de bandes dessinées, de dessins animés, on faisait des poupées Chaplin, des jouets Chaplin, des livres Chaplin, des chansons, des danses…

Durant l'automne 1915, Sydney se trouva libéré de son contrat avec la Keystone et il proposa à son frère de se consacrer à temps complet à la gestion de ses affaires. Dans cet esprit furent créés la Chaplin Music Company et la Chaplin Advertising Service Company.

Mais elles ne durèrent pas.

Dès l'arrivée de Chaplin aux États-Unis s'était manifestée une étrange fascination pour ses origines. On lui chercha des origines juives. En 1915, quand on lui demanda s'il était juif, Chaplin répondit : « je n'ai pas eu cette heureuse fortune ».

Tout au long de sa vie, Chaplin continua de témoigner aux juifs une profonde admiration. Il fut la cible de l'antisémitisme nazi. Il déclara avoir réalisé « Le dictateur » pour les juifs du monde. À cette époque, il refusait énergiquement de contredire toute information le désignant comme juif. Comme il expliqua à Ivor Montagu : « quiconque nie la chose pour se protéger joue le jeu des antisémites ».

Chapitre 6 : Mutual film corporation.

En 1916, Chaplin connaissait sa valeur et avait refusé une offre de 350 000 $ pour 12 films proposés par Spoor avec qui il entretenait des relations encore supportables. Personne ne put dépasser l'offre de Joseph R. Freuler de la Mutual film corporation. Il proposa à Chaplin 10 000 $ par semaine avec un bonus de 150 000 $ à la signature. Personne au monde, sinon en roi ou un empereur, n'avait gagné seulement la moitié de ce salaire. Le mythe de la pingrerie de Chaplin est né à cette époque car il considérait avec philosophie que le public pourrait se lasser de lui et ne voulait pas jeter l'argent par les fenêtres.

Il n'avait pas oublié Hetty Kelly. La croyant à New York, il avait tourné autour de sa maison dans l'espoir de la rencontrer mais elle était en Angleterre où, six mois plus tôt, elle avait épousé le lieutenant Alan Horne. Pour la première fois depuis un an, Chaplin et Edna se trouvèrent séparés. Charlie était allé voir Caruso à l'opéra de New York. Caruso n'était pas intéressé par Chaplin. La tante de Charlie, Kate, mourut d'un cancer et il ne reste plus personne dans la famille pour surveiller Hannah, la mère de Charlie. Le nouveau studio, le Lone Star, où travaillerant Charlie ouvrit le 27 mars 1916. Roland Totheroh, qui travaillait pour Essanay, fut engagé par Charlie comme chef opérateur pour son premier film à la Mutual, Chaplin voulut s'entourer de sa propre troupe d'acteurs. Edna Purviance restait sa vedette féminine. Leo White quitta Essanay pour le rejoindre. Vinrent les rejoindre Albert Austin (un ancien de la troupe Karno) et Eric Stuart Campbell, un Goliath idéal pour le David que Chaplin était. Nous possédons sur les méthodes de travail de Chaplin des traces beaucoup plus précises que pour d'autres metteurs en scène du muet. Sydney, toujours prévoyant, conserva soigneusement dans un coffre les prises non utilisées et les chutes de films et de la Mutual. Lorsqu'en 1952 Chaplin ferma son studio, Totheroh reçut l'ordre de détruire cette masse de pellicule.

Mais plusieurs centaines de bobines furent récupérées par le distributeur à Raymond Rohauer ; elles ont fourni la base de le « Chaplin inconnu » (1982) de Kevin Brownlow et David Gill.

Chez Chaplin, les sentiments sont toujours sauvés de la mièvrerie par la comédie et par la combativité que garde le personnage dans son désespoir. Chaplin a un moyen favori pour désamorcer le pathos, c'est la farce.

Une nouvelle recrue, Henry Bergman, qui tenait le rôle de l'usurier, dans « Charlot et usurier », allait devenir un membre indispensable de l'entourage de Chaplin durant les 30 années à venir. Bergman était un célibataire qui allait vouer à Chaplin une passion adoratrice et obsessionnelle. Il jouait auprès de lui les assistants, les confidents, et Chaplin était trop heureux de pouvoir se reposer sur un secrétaire et faire valoir. Chaplin l'utilisa comme acteur jusqu'aux « Temps modernes ».

L'orgueil de Bergman d'être dans les confidences du patron et de pouvoir jouer n'importe quel rôle lui valait néanmoins les jalousies du reste de l'équipe. L'année 1916 se termina sur quelques sujets d'irritation dont le moindre ne fut pas la publication d'un livre intitulé « Charlie Chaplin’s own story ».

Malgré les efforts incessants de Chaplin pour en interdire la publication, cette biographie apocryphe à continuer jusqu'à aujourd'hui à semer la confusion et erreur sur sa vie. Chaplin reçut un exemplaire fin septembre 1916 et fut scandalisé par les contrevérités manifestes de la page de garde : « la narration fidèle d'une carrière romantique commençant par les souvenirs d'une enfance londonienne et s'achèvant avec la signature de son dernier combat pour le cinéma (…) ».

Le sujet de cette biographie a le grand plaisir d'exprimer sa reconnaissance et ses remerciements à Mrs Rose Lane, pour son « aide éditoriale inestimable ». Le « sujet » était en fait tout sauf reconnaissant. Le livre débutait par le récit de sa naissance dans une petite ville française (à ses débuts, Chaplin avait fait croire à une naissance en France pour complaire aux reporters). La mère de Chaplin avait droit à un traitement aimable mais son père était dépeint comme une brute alcoolique et les premiers employeurs de l'acteur n'étaient pas mieux lotis. Malgré ces non-sens mélodramatiques et fallacieux, ce livre a inspiré ou dérouté pendant des décennies de nombreux historiens de Chaplin.

L'éditeur donna l'engagement que le livre ne serait pas vendu sans le consentement de Chaplin. Ce livre de si peu de valeur par son contenu est devenu la plus grande rareté de la bibliographie de Chaplin. Le stock fut détruit à l'exception de deux exemplaires qui ont répandu leur poison chez les historiens du cinéma.

Stan Laurel en possédait un qu'il annota de ses corrections et offrit à l'un des biographes de Chaplin, John McCabe. Une autre campagne se développait dans la presse visant à discréditer Chaplin pour ne pas s'être engagé dans l'armée britannique. Chaplin répondit par un communiqué à la presse : « je me tiens prêt à répondre à l'appel de mon pays, pour servir dans n'importe quel corps et à n'importe quel poste que les autorités nationales considéreront comme le meilleur (…). J'ai versé entre-temps un quart de millions de dollars pour les activités de guerre de l'Amérique et de l'Angleterre ». Je me suis inscrit sur la liste d'enrôlement et n'ai demandé ni exemption ni faveur ».

L'ambassade britannique confirma.

La campagne ne diminuera d'intensité que lorsque Chaplin se présenta en personne à un bureau de recrutement et fut réformé pour son poids insuffisant. Mais pendant encore plusieurs années il allait recevoir des insultes anonymes.

S'il avait fait ce qu'on attendait de lui, et répondu à l'appel de son pays en 1914, ses chances de survie à la guerre auraient été minces. Il n'aurait représenté qu'une note en bas de page dans l'histoire du cinéma.

Vers la fin de 1916, Chaplin modifia son train de vie en engageant un valet-secrétaire, Tom Harrington, qui allait devenir, selon ses propres mots, « le sine qua non de mon existence ».

À cette époque, Charlie rencontra la comédienne Constance Collier. Elle avait été son héroïne pendant la jeunesse de Charlie à Londres. Ils restèrent amis jusqu'à la mort de Constance en 1955. Elle lui fit changer sa diction et rencontrer Douglas Fairbanks qui fut un grand ami de Charlie. Vers la fin de sa vie, Chaplin avoua que Fairbanks avait sans doute été son seul ami vraiment proche.

Les derniers films de Chaplin à la Mutual restent parmi ses meilleures créations. Lors du tournage de Charlot policeman Chaplin fut blessé au nez lorsque Eric Campbell tordit le réverbère. Les pluies californiennes furent torrentielles et le bébé que Chaplin berçait dans le film lui vola sa moustache. À cette époque, Chaplin avait une vieille ambition : réaliser une comédie dramatique dont l'action se situerait à Paris, au Quartier latin. Chaque jour, dans le studio Lone Star, se déroulait une cérémonie.

L'arrivée de Chaplin au studio était ponctuée par un « le voilà ! ». Chacun s'arrêtait instantanément : acteurs, machinistes, électriciens, tous se mettaient en ligne, attentifs. Alors Chaplin passait les portes du studio. Il arrivait dans une grosse voiture de sport. Deux hommes occupaient le siège avant. Là grand et mince sautait à terre, l'autre était un japonais (Toraichi Kono son chauffeur). Le premier courait ouvrir la porte et Chaplin descendait. Il portait un long manteau noir avec un col d'Astrakhan.

Il traversait lentement la cour du studio. Toute la bande faisait ça pour rire et Chaplin n'était pas dupe.

Après « l'Emigrant », Chaplin tourna « Charlot s'évade ». La presse rapporta que Chaplin avait plongé dans les flots du canyon Topango et sauvé de la noyade petite fille de sept ans. Elle avait été entraînée par une vague alors qu'elle regardait du haut d'un rocher le travail de l'équipe.

« Charlot s'évade » fut le dernier film d'Eric Campbell qui mourut le 20 décembre 1917 d'un accident de voiture.

En 1917, la vogue Chaplin était telle que dans les bals costumés 9 hommes sur 10 se déguisaient en Charlot. En février 1917, un voleur utilisa le costume de Charlot pour faire un hold-up à Cincinnati.

Cela fit naître des imitateurs dont Stan Laurel. Il faisait des circuits de vaudeville avec un numéro intitulé « le trio Keystone » dans lequel il imitait Chaplin. En novembre 1917, Chaplin se vit contraint d'engager contre ses imitateurs des poursuites que l'on a jugées comme « les plus radicales dans le milieu du cinéma ».

À l'automne 1917, le demi-frère dont Charlie avait perdu trace depuis plus de 20 ans refit surface en écrivant à Edna Purviance. Il avait écrit à Charlie et à Sydney mais n'avait reçu aucune réponse. Charlie et Sydney finirent par reconnaître Wheeler Dryden comme leur demi-frère au milieu des années 20.

Il visita Hollywood et Hannah put enfin revoir ce fils qui lui avait été enlevé. En 1939, Wheeler devint membre permanent de l'équipe du studio de Chaplin jusqu'au départ de Charlie des États-Unis.

Edna commença à tromper Charlie, elle était jalouse devant la passion dominante de Chaplin pour le travail.

Charlie s'en était voulu de l'avoir négligée. Il eut de la peine après leur rupture et espéra une réconciliation. La liaison d’Edna avec son amant, l'acteur Thomas Meighan fut brève. Après quoi, elle n'essaya jamais de s'imposer dans la vie privée de Charlie. Elle ne se maria jamais et continua de collecter des articles sur C.

Chapitre 7 : l'indépendance : désagréments et satisfactions.

Charlot s'évade concluait le contrat avec la Mutual.

Compagnie offrit 1 million de dollars pour huit le nouveau film mais il refusa signer avec la compagnie First national. Chaplin devenait son propre producteur et il s'engageait à réaliser dans l'année huit films en deux bobines. Le First national avançait 125 000 $ par négatif, le salaire de Chaplin était inclus. Sydney se battit pour les intérêts de son frère alors qu'il avait ses propres soucis. Sa femme Minnie avait dû subir une dangereuse intervention au deuxième mois de sa grossesse et il avait fallu sacrifier l'enfant. Le couple n'en aurait jamais.

En 1917, Rob Wagner entra dans la vie de Chaplin. Ce professeur de grec et d'art était à ce point fasciné par Chaplin qu'il envisagea de commencer la biographie de Charlie. En fait, il allait plutôt travailler comme attaché de presse et écrire des articles nombreux et perspicaces sur son art. Le nouveau studio de Chaplin était en construction entre Sunset Boulevard et l'avenue La Brea à Hollywood. Totheroh filma la construction du studio (le film le fut monté de manière à donner l'illusion amusante et magique d'un champignon en train de grandir). Il voulut en faire un film à deux bobines mais la First national refusa. Il utilisa donc plus tard ce matériel comme introduction à une compilation de films de la First national : The Chaplin Revue. Le studio achevé fut ouvert au public en janvier 1918 mais deux individus qui s'étaient présentés comme journalistes passèrent trois jours dans le studio avant d'être découverts en train d'espionner une séance de travail de la production. Ils avaient dérobé une série de huit esquisses des décors d'Une vie de chien ainsi que les notes dactylographiées relatant les discussions sur l'intrigue et les descriptions des costumes et des personnages.

En janvier 1918, Chaplin tournait dans le court-métrage « Une vie de chien » qui avait un autre titre provisoire (I should worry). Ce film plonge dans la réalité de la pauvreté encore plus que les précédents de Charlie. Le chien du film s'appelait Mub. C'était un bâtard qui resta toute sa vie dans le studio de Chaplin. Chaplin était lunatique et voulut abandonner « Une vie de chien » au bout de deux semaines de tournage pour faire un autre film qu'il aurait appelé «Wiggle and son ». Le titre final de « Une vie de chien » aurait été suggéré par une remarque de Harry Louder à Chaplin : « quelle vie de chien vous menez en ce moment, Charlie ! ».

Mub s'était tellement attaché à Charlie que quand celui-ci dut partir vendre les bons de la liberté pour achever la première guerre mondiale, le chien refusa de se nourrir et mourut.

Charlie partit avec Mary Pickford et Douglas Fairbanks vendre des bons. Ils furent reçus à Washington par le président Wilson. La tournée de Chaplin dans le sud des États-Unis pour vendre les bons de la liberté l’épuisa. Après quoi il tourna « Charlot soldat » pour encourager les troupes alliées en Europe. Après le tournage de « Charlot soldat », Charlie était déprimé à cause de problèmes personnels et songea à détruire le film. Il y renonça quand Douglas rit aux larmes à la vue du film.

En 1918, Charlie rencontra Mildred Harris, elle avait 16 ans. C'était au cours d'une partie donnée par Samuel Goldwyn. Elle correspondait à l'idéal féminin de Charlie fixé depuis la rencontre avec Hetty Kelly.

Mildred tomba enceinte. Pris au piège, Chaplin fut obligé de l'épouser car il ne pouvait risquer un scandale avec une mineure. La cérémonie eut lieu le 23 septembre 1918. Edna Purviance le félicita. Charlie s'ennuyait avec Mildred qui ne brillait pas intellectuellement. Il traversa une crise. Il travaillait sur « Une idylle aux champs » mais était en panne d'inspiration. Il abandonna le film pour un autre intitulé «Putting it over » projet qui fut abandonné.

Le film fini, Charlie considéra « Une idylle aux champs » comme l'une de ses oeuvres les moins réussies et ses contemporains aussi.

La fin d'une idylle aux champs est une énigme pour les cinéphiles depuis 1919. Le suicide est-il rêvé ou le happy end est-il le rêve du suicidé ?

En 1919, Charlie voulut faire venir sa mère aux États-Unis mais l'administration britannique fit des difficultés quand la situation s'éclaircit c'est Charlie qui était abattu à cause de son mariage raté. Charlie était en pleine crise. « Charlie’s pic-nic » n'avançait pas. Après une fausse couche, Mildred accoucha le 7 juillet 1919 mai le garçon malformé mourut le 10 juillet, il s'appelait Norman Spencer. 10 jours plus tard, Charlie auditionna des bébés au studio. Il rencontra Jackie Coogan. Il fut fasciné par l'enfant de quatre ans mais n'avait pas encore de projet de film avec lui. « Charlie’s pic-nic » fut abandonné et Chaplin se mit au travail sur « The waik » qui deviendrait « Le Kid ».

Il y avait entre Charlie et Jackie Coogan une très réelle et très intime amitié. Chaplin, en compagnie de Jackie, redevenait un enfant. Or, une grande part de ses dons et du personnage du vagabond provenait de sa capacité à regarder la vie avec des ions enfantins : sa relation avec Jackie lui permettait d'exprimer et de développer cet aspect de son comportement. Au studio, tout le monde pensait que Jackie était un substitut à l'enfant que Charlie venait de perdre. La First national réclamait un film et « Le Kid » n'était pas terminé.

Chaplin revisionna les rushes de « Charlie’s pic-nic » et change le titre pour «The Ford Story » puis « une journée de plaisir ». Le père de Jackie joua dans «Le Kid » le rôle du diable dans la scène du rêve. Durant le tournage du Kid, Chaplin avait réussi à oublier Mildred et son mariage mais cela n'était guère du goût de la jeune femme et la brouille devenait inévitable.

Les époux se séparèrent et la presse poussa Mildred à attaquer Charlie. Le 27 avril 1920, Charlie gifla Louis B. Mayer car celui-ci avait écrit un message désobligeant contre lui. Durant ce temps, Edna s'était mise à boire et la production du « Kid » fut arrêtée provisoirement. Quand le film redémarra, Charlie rencontra Lillita Mac Murray qui joua la nymphette dans la scène du rêve. Quatre ans plus tard, sous le nom de Lita Gray, elle deviendrait la deuxième Mme Chaplin.

La First national pris parti pour Mildred et contre Chaplin. Lorsque Mildred renia brusquement un accord antérieur selon lequel elle acceptait de divorcer moyennant 100 000 $, Chaplin compris que la First national était à l'origine de ce revirement. La compagnie utilisait la procédure de divorce pour attaquer ses actifs commerciaux et notamment les négatifs du Kid.

Charlie et son équipe emmenèrent le négatif à Salt Lake City où ils improvisèrent une salle de montage.

Le montage terminé, Charlie organisa une avant-première qui enthousiasma le public. Le montage fut achevé à New York. Chaplin resta caché par crainte des huissiers.

La procédure de divorce débuta en août 1920. L'avocat de Chaplin avait annoncé que son client ne s'y opposait pas, à la condition que les avocats de Mildred retirent une disposition qui l'empêchait de vendre le Kid.

Le divorce fut prononcé le 19 novembre : Mildred obtenait 100 000 $ et le partage des biens du ménage. Le kid fut projeté à New York, le 6 janvier 1921 et obtint un énorme succès dans le monde. Jackie Coogan ne joua plus avec Chaplin mais tourna dans une vingtaine de films pour la First national et la Metro Goldwyn Mayer.

Il rencontra des personnalités comme le pape et même Mussolini. Mais à la mort du père de Jackie, celui-ci avait 21 ans et réalisa que sa mère lui avait volé tout son argent soit 4 millions de dollars.

Il fit un procès contre sa mère en 1938 mais l'argent avait été dilapidé. Finalement, Jackie se réconcilia avec sa mère dont l'influence et la domination se poursuivirent jusqu'à sa mort.

Lorsque Jackie eut des ennuis d'argent, Chaplin lui donna 1000 $ mais il ne garda pas le contact avec lui.

Chaplin voulait en finir avec la First national qui l'avait trahi. Il avait créé United Artist avec Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D. W. Briffith en janvier 1919. À présent, les stars devenaient leurs propres employeurs.

Début 1921, Chaplin devait trois films à la First national. Il réalisa « Charlot et le masque de fer » en cinq mois. À cette époque, sa mère arriva aux États-Unis mais elle resta indifférente à la prospérité et la célébrité de son fils. Elle put enfin retrouver son plus jeune fils, Wheeler Dryden qui travaillait avec Charlie. Elle le reconnut malgré les 30 ans qui avaient passé.

Chapitre 8 : la fuite.

Charlie s'attaqua à un nouveau film intitulé provisoirement « Come seven ». Puis, brusquement, Charlie décida de partir pour l'Europe. Carlyle son, son attaché de presse, s'occupa du voyage et Sydney lui dit : « pour l'amour de Dieu, ne le laissez pas se marier ! ».

Cela effraya Chaplin. Chaplin partait car il était dépressif, grippé, épuisé après sept années de travail et 71 films. Il avait la nostalgie de l'Angleterre. Il avait commencé une correspondance avec H.G. Wells. L'Angleterre, c'était Hetty Kelly même s'il l’avait revue et trouvée sotte et que son charme s'était évanoui, il voulait la revoir. Elle lui avait écrit en juillet 1918 et il en avait été vivement troublé. Chaplin n'avait guère de goût pour la correspondance mais il avait répondu à Hetty. Mais elle mourut avant de recevoir la lettre de Charlie. Elle avait eu le temps de donner la vie à une fille puis avait attrapé la grippe qui faisait rage en Europe. Chaplin ne le savait pas, il l'apprit seulement en 1921.

Chaplin arriva à Cherbourg le 9 septembre 1921 et une foule de journalistes l'attendait. Il déclara qu'il voulait retourner à Londres puis à Paris, en Espagne et en Russie. On lui demanda s'il était bolchevik. Il répondit qu'il était un artiste et pas un politicien.

À Southampton, Chaplin découvrit une foule peu importante et en fut déçu. C'était à cause du retard. Le frère de Hetty était là. Il apprit à Chaplin la mauvaise nouvelle. À Londres, les rues étaient noires de monde pour voir Chaplin. Il retourna sur les lieux de son enfance. Il réveilla des dormeurs pour leur donner de l'argent.

Il étudiait en permanence les comportements. Les gens le reconnaissaient et étaient respectueux. Les prostituées l'appelaient « Monsieur ». Il devait rencontrer Bernard Shaw mais il recula. Il rencontra H.G. Wells et Thomas Burke qu'il appréciait. Comme Charlie, Burke avait connu la pauvreté dans le même quartier de Londres et à la même époque. À Paris, Chaplin alla aux Folies bergères et trouva le spectacle douteux. Il emmagasina des impressions qu'il utilisa pour « l'Opinion publique ». Arrivé à Berlin, Chaplin fut tranquille car ses films n'étaient pas encore sortis en Allemagne.

Mais il fut irrité de ne pas être traité comme une célébrité. Il rencontra l'actrice polonaise Pola Negri. Il repartit pour Londres et visita des blessés de guerre. Cela le déprima profondément.

De retour à Paris pour la première du Kid, il fut nommé officier de l'instruction publique. De retour aux États-Unis, il rencontra le poète noir Claude Mc Kay. Il visita la prison de Sing Sing, la chambre à gaz l'épouvanta.

Chaplin écrivit les souvenirs de son périple durant le voyage en train vers la Californie. Ses souvenirs parurent en feuilleton dans Photoplay avant de sortir dans un livre intitulé «My trip abroad » (en français Mes voyages).

Puis avant de reprendre le travail, il rencontra Clare Sheridan, la nièce de Churchill. Elle était écrivaine et avait été contactée par le gouvernement soviétique pour faire les portraits de Lénine, Trotski et autres leaders bolcheviques. Tout ce qu'elle avait à apprendre à Chaplin sur l'Union soviétique le fascinait.

Mrs Sheridan était aussi sculptrice et elle fit le buste de Chaplin. Leur relation était plus spirituelle que physique. L'amitié avec Mrs Sheridan se termina brutalement. Les journaux flairaient une aventure amoureuse et Carlyle Robinson, pour mieux insister sur son démenti, ajouta avec un manque de tact certain que Mrs Sheridan était assez âgée pour être la mère de Chaplin.

En conséquence, Mrs Sheridan rentra immédiatement à New York.

Depuis son divorce avec Mildred, le nom de Chaplin fut associé à plusieurs femmes. Thelma Morgan, Cil Lee et Anna Q. Nilsson, May Collins, Claire Windsor.

Chaplin termina les deux films qu'il devait à la First national : Jour de paye et le Pèlerin. Le Pèlerin est le premier film qui a laissé derrière lui plusieurs scénarios écrits et de nombreuses notes pour les gags. À l'origine, le film devait être un western comique, quelque chose dans le genre de la Ruée vers l'or et on l'intitula « western ». Dans le premier scénario, il y avait déjà là une ébauche de M. Verdoux.

Chaplin proposa deux films pour conclure son contrat avec la First national «The Professor » et « le Pèlerin ». «The professor » est un mystère, le film doit avoir existé puisque Kevin Brownlow et David Gill en ont retrouvé cinq minutes qu'ils ont montrées dans « Chaplin inconnu ».

Personne ne sait en quoi consistait l'histoire mises à part les cinq minutes retrouvées.

Chapitre 9 : l'opinion publique.

Chaplin libre, décida de faire un film dramatique pour United Artists. Work, un film inachevé pour la Essanay avait ouvert la voie dans ce sens. En 1917, Charlie avait fait un pas de plus vers le drame en essayant d'acheter les droits d'une pièce de Hall Caine, The Prodigal son, où il avait trouvé un rôle sérieux pour lui-même. Il voulait monter "les Troyennes » avec Edna Purviance puis il voulut incarner Napoléon et Edna serait Joséphine.

L'idée de l'Opinion publique lui vint après une rencontre avec la célèbre Peggy Hopkins Joyce. C'était une croqueuse de milliardaire. Il la fréquenta quelques semaines et Peggy lui avait fourni l'idée de son nouveau film. Elle parla de Paris où elle avait vécu avec un éditeur. Le premier scénario de son nouveau film s'intitulait «Destiny ». Les héros s'appelaient d'abord Marie Arnette et Poiret puis Marie Saint-Clair et Pierre Revel.

L'Opinion publique n'allait pas faire d'Edna une grande star : ce film a même virtuellement marqué la fin de sa carrière. Son rôle de mondaine sophistiquée allait détruire son aura auprès du public. Lors du tournage du film il y eut peu de gaspillage puisque seules trois scènes mineures ne seront pas utilisées.

Chaplin apparaît dans une seule scène du film où il joua un portier maladroit mais public le trouva si drôle que, selon Menjou l'acteur principal, on dut l'abréger pour ne pas altérer l'esprit de l'histoire. Jusqu'au début du mois de juin 1923, Chaplin hésita sur la manière de terminer l'Opinion publique : un mariage entre Marie et Revel ou, autre solution, le retour de Marie au village pour y soigner sa mère veuve et affaiblie.

Durant le tournage, le titre Destiny avait été abandonné pour «Public Opinion » avant de devenir finalement «A Woman of Paris ». Lors de la première à Hollywood, Chaplin offrit en prologue un numéro spécial de mime intitulé Nocturne.

Dans la presse, on compare à Chaplin à Thomas Hardy, Maupassant, Ibsen.

L'opinion publique fut un échec commercial. C'était la première fois pour Chaplin. Il n'apparaissait presque pas dans le film et le public l'aimait pour sa drôlerie. La déception de Chaplin fut profonde et durable et il retira le film de la circulation aussi vite que possible, pour les mettre sous coffre pendant plus d'un demi-siècle.

Chaplin revit Pola Negri qui arriva à Los Angeles en septembre 1922.

Ils eurent une liaison pendant neuf mois. Un mariage fut même annoncé.

À cette époque, une mexicaine, Marina Varga, harcela Chaplin pour faire du cinéma avec lui. Pola et Marina eurent une altercation. L'incident déplut à Pola et peu après sa liaison avec Charlie s'arrêta. Chaplin suivi les conseils de Douglas Fairbanks et de Mary Pickford. Après huit années de vie à l'hôtel ou dans des maisons louées, il fit construire sa maison sur Summit drive.

Charlie avait lui-même dessiné les plans dans un style qu'il nommait « gothique californien » en plaisantant.

Chapitre 10 : la Ruée vers l'or.

Chaplin allait s'embarquer à la fois dans un film dont il a souvent dit ensuite qu'il lui survivrait et dans un mariage que, pendant le reste de sa vie, il essayerait vainement d'oublier.

C'est chez Douglas Fairbanks et Mary Pickford que l'idée de la Ruée vers l'or lui vint en regardant un stéréogramme montrant une interminable file de prospecteurs dans le Klondike.

Il lut également un livre consacré aux désastres qui avaient accablé un groupe d'émigrants en 1846. Ils avaient dû manger les cadavres de leurs ex-compagnons pour survivre.

Le premier scénario s'intitulait «The Lucky strike ». Edna avait grossi, elle ne pouvait plus être la jeune héroïne du prochain film de Chaplin. De plus, Edna fut impliquée dans un scandale. Elle était présente lors d'une soirée de Courtland Dines, le mania du pétrole qui faillit mourir d'un coup de feu tiré par le chauffeur de Mabel Normand. Alors, Lilita Mc Murray, l'ange du Kid, se présenta pour le rôle féminin de la Ruée vers l'or. Chaplin l'engagea malgré les réticences de Rollie Totheroh. La scène du repas avec la chaussure est devenue une scène d'anthologie. La botte que Charlie et Big Jim mangent était en réglisse et les deux acteurs firent la désagréable expérience de ses effets laxatifs.

Avant la scène du poulet, Chaplin avait imaginé une scène moins crédible avec une oie. Un autre acteur devait jouer le poulet mais cela ne marchait pas. Seul Chaplin était convaincant en poulet et dut jouer la scène lui-même. Une seule scène fut tournée avec Lita Grey.

Charlot dort dans la cabane : il rêve qu'une jolie fille (Lita) le réveil et lui apporte sur un plat de l’oie rôtie. Puis Chaplin remplace l’oie pas un gâteau aux fraises. Lita met le gâteau sur la figure de Charlot. Cette scène un apparaîtra jamais dans le film, mais elle allait se révéler une métaphore saisissante de la triste liaison qu'allaient connaître Charlie et Lita. La scène inaugurale du film qui montre une longue file de prospecteurs gravissant une montagne fut tournée avec des vagabonds. Ils étaient le rebut de la nation occidentale. À cette troupe s'ajoutèrent tous les membres de l'équipe qui n'étaient pas occupés à autre chose.

On tourna en extérieur, quelques scènes qui n'ont pas été utilisées dans le film définitif. Durant l'été californien, l'atelier des décors s'ingéniait à recréer l'Alaska en studio. Le tournage repris le 1er juillet. Un gag amusant, qui n'a pas été utilisé dans le film, montrait Charlot et Big Jim jouant aux cartes. Jim s'endort sur le jeu, mais son coude est trop lourdement appuyé sur ses cartes pour permettre à Charlot de tricher. Celui-ci en profite pour construire un moulin-à-vent miniature que le ronflement sonore de son partenaire met en mouvement. En septembre, Lita était enceinte. La nouvelle avait fait pour Chaplin l'effet d'une bombe. Elle était mineure. Dans le cas de mineures, les lois californiennes admettaient quasiment les mariages sous la menace d'une arme. Pour un homme, avoir eu des relations sexuelles avec une mineure constituait de fait, un viol passible de 30 ans de prison. Chaplin se retrouvait à nouveau pris au piège, avec une compagnie désespérément incompatible. À l'époque, la presse suspectait une liaison entre Charlie et la maîtresse du milliardaire William Randolph Hearst, Marion Davies. Selon la légende hollywoodienne, Chaplin se trouvait sur le yacht de Hearst le 18 novembre 1924 quand, Thomas Harper Ince, également invité sur le yacht, fut débarqué inconscient et mourut quelques heures plus tard. Officiellement, il était mort d'une crise cardiaque due à une intoxication alimentaire. La rumeur veut que Hearst aurait tué Ince après l’avoir découvert avec Marion et l'ayant confondu avec Chaplin. Chaplin a constamment raconté à ses intimes qu'il ne se trouvait pas sur le yacht. Mais dans son autobiographie, il raconte que Ince survécut trois semaines et reçut une visite de Hearst, de Marion et de lui-même. Or, il existe une photo de Chaplin à la crémation de la victime qui eut lieu deux jours après la croisière. Le chauffeur de Chaplin, Kono, aurait vu Ince transporté avec une balle dans la tête. D'autres ont avancé que les traces de sang provenaient d'un ulcère perforé. Il n'y eut aucune enquête pour clarifier l'affaire. Charlie se maria discrètement à Guaymas, au Mexique avec Lita Grey. Il fit croire aux journalistes qu'il devait partir là-bas pour tourner une scène de son film. La grossesse de Lita fourni une excuse pour changer d'actrice pour la Ruée vers l'or. Ce fut Georgia Hale. Elle avait 18 ans et avait déjà tourné avec Von Stenberg. Chaplin dut donc retravailler l'histoire pour y insérer le rôle de Georgia.

La scène du film ou Charlot passe le réveillon du nouvel an seul car ses invités ont oublié de venir s'inspire d'un incident survenu durant une tournée du jeune Chaplin : il avait convié les membres d'une autre équipe de jeunes acteurs à venir prendre le thé, l'administrateur n'avait rien voulu entendre, et comme personne ne l'en avait informé, Charlie avait attendu en vain ses invités. La célèbre « danse des petits pas », qui constitue le moment fort de la séquence, fut visiblement filmé en musique et chacune des 11 prises que Chaplin a tournées pour ce passage est d'une longueur identique. Mais Charlie n'était pas l'inventeur de cette danse. Elle apparut dans « Fatty cuisinier » en 1918. Roscoe Arbuckle lui aussi piquait des petits pains avec des fourchettes et faisait accomplir à ces jambes bottées miniature un petit numéro de danse. Il n'est pas impossible qu'Arbuckle ait « emprunté » cette idée à Chaplin du temps où tous deux travaillaient chez Sennett. Le 5 mai 1925, Lita Grey donnait naissance à Charlie junior. Cela rapprocha momentanément le couple. Cette naissance fut gardée secrète.

Le film a recueilli un public déçu dans son attente d'une franche rigolade mais ce fut quand même un succès commercial.

Chapitre 11 : le Cirque.

Le 13 octobre 1925, Chaplin se mit au travail sur « le Cirque », une production qui allait connaître tant d'infortunes que son achèvement tint du miracle.

Le rival de Charlot dans le film, Rex, était joué par Harry Crocker. Il avait été lancé par Hearst et Marion Davies qui lui avaient fait rencontrer Charlie. Charlie hésitait entre deux titres pour son nouveau film : le Cirque ou le Voyageur. Henry Bergman apprit à Chaplin à marcher sur une corde raide. Il ne lui fallut qu'une semaine et Charlie ne tomba jamais.

Le 6 décembre 1925, une première catastrophe atteignit la production, lorsqu'un orage d'une violence exceptionnelle endommagea la tente du cirque. Georgia Hale devait être l'actrice principale du cirque mais son contrat qui s'achève le 31 décembre 1925 ne fut pas renouvelé sans qu'on sache pourquoi. Elle avait fait un 11 films jusqu'à ce que l'arrivée du parlant ruine sa carrière à cause de sa voix et de sa diction qui n'étaient pas à la hauteur de son image. La vedette féminine de Chaplin s'appelait Merna Kennedy, l'amie d'enfance de Lita. Lita suggéra son nom et le regretta car Merna devint une rivale. Henry Bergman devait jouer le méchant beau-père de Merna mais il refusa, préférant le rôle du vieux clown.

Le tournage commença le 11 janvier 1926 avec les scènes de corde raide. Mais survint une deuxième catastrophe, on s'aperçut que les rushes était rayés. L'équipe fut renvoyée st remplacée. Il fallait reprendre un mois entier de tournage. Durant l'automne 1925, Lita apprit qu'elle était de nouveaux enceinte.

Les relations de couple se dégradèrent un peu plus. Chaplin souffrait d'insomnies aiguës et se mit à roder la nuit dans la maison armé d'un pistolet à la recherche de maraudeurs. Il prenait des bains et des douches 20 fois par jour. Les tentatives de réconciliation occasionnaient des drames. Sydney, le deuxième enfant de Charlie et Lita naquit le 30 mars 1926. Même le choix du prénom fut l'objet d'une dispute. Après le divorce, elle appela son fils « Tommy ». Charlie était contre le baptême, il pensait que les enfants devaient choisir leur religion quand ils étaient en âge de le faire.

Le tournage continua avec deux interruptions. L'une pour la visite de Raquel Meller, actrice espagnole que Chaplin voulait pour jouer Joséphine pour son projet de film sur Napoléon. L'autre, pour honorer la mort de Rudolph Valentino. Chaplin l'admirait et porta son cercueil. Charlie prit beaucoup de risques en faisant 200 prises avec les lions. Troisième catastrophe, le 28 septembre, le feu se déclara sur le plateau. Totheroh filma neuf mètres sur la catastrophe et sur l'hébétude de son patron qui servirait de pré-publicité au Cirque.

Chaplin renonça à une scène tournée dans un décor de café alors que c'était un bon numéro comique. Fin novembre, Lita quitta la maison avec ses deux fils.

La vie était devenue impossible entre la femme-enfant et son mari exaspéré.

Lita était terriblement jalouse des femmes plus sophistiquées, plus belles et plus intelligentes, qui lui paraissaient avoir un pouvoir bien plus grand que le sien sur son mari.

Chaplin entreprit de mettre le film en sûreté au cas où… Comme si cela ne suffisait pas le gouvernement choisit ce moment pour en réclamer à Chaplin un arriéré d'impôts de 1 113 000 $.

Le 10 janvier 1927, les avocats de Lita déposé une demande de divorce. La demande faisait cinq pages au lieu des trois ordinaires. Elle était remplie de ragots, des insinuations d'infidélité. Les avocats avaient découvert dans un recoin obscur du code des lois californiennes une interdiction de la fellation. Le but de Lita et de ses avocats était de s'assurer d'une part importante des avoirs de Charlie et de nuire à la réputation de Chaplin aux yeux du public.

Les avocats étaient sûrs que leurs insinuations provoqueraient la chute de Chaplin. La demande de divorce de Lita fut publiée sous le titre « Les plaintes de Lita ». Chaplin le déprima. Le 12 janvier, les administrateurs séquestres plaçaient le studio sous surveillance.

La pension de Lita était de 3000 $ par mois mais le fisc avait un privilège sur les avoirs de Chaplin et la pension n'arrivait pas. Mais Chaplin était très aimé et les avocats ne réussirent pas à entacher sa réputation. En France, Louis Aragon, René Clair et Man Ray signèrent une pétition en sa faveur. Le divorce fut jugé le 22 août 1927. Le juge refusa de prendre connaissance du contenu délirant de la plainte. Lita la retira donc et demanda un jugement sur la seule accusation de cruauté. Chaplin dut payer 600 000 $ mais conservait le droit de voir ses fils.

La popularité de Chaplin resta intacte.

À la fin du procès, le Cirque était presque achevé.

Pendant quatre jours, Chaplin et Crocker tournèrent à nouveau les scènes avec la corde raide mais les gros plans posèrent des problèmes quand il fallut les intercaler car entre-temps les cheveux de Charlie avaient blanchi à cause des angoisses du divorce.

Henry Bergman se rappela son choc lorsqu'il vit arriver Charlie avec les cheveux blanchis en une nuit.

La première mondiale du Cirque eut lieu le 6 janvier 1928 à New York.

L'affaire Lita Grey semblait oubliée. À cette époque, Chaplin produisit la Mouette de von Stenberg avec Edna Purviance. Il s'agissait d'un mélodrame banal opposant les deux filles d'un marin-pêcheur. Le film le fut tourné en 1926. Chaplin prit la décision de brûler le film car il ne le jugeait pas assez bon pour être exploité.

La mouette devait s'appeler finalement « A Woman of the sea ». D'après Georgia Hale, il était beau à voir mais incompréhensible.

Chapitre 12 : les Lumières de la ville.

Avant même la première du cirque à Los Angeles, Chaplin s'était déjà mis au travail sans doute à cause du coût de son procès et de l'insistance du fisc. Durant les deux années de production des Lumières de la ville, le parlant avait fait son apparition.

Or, en 1918, un inventeur, Eugène Augustin Lauste lui avait proposé une révolution, le son enregistré directement sur pellicule. Chaplin était intéressé mais Lauste ne répondit jamais.

En 1931, Chaplin déclarait « je donne trois ans au parlant ». Il savait ce qu'il avait à perdre s'il était entraîné de force dans le parlant. La pantomime du vagabond était universelle et le parlant saperait cette universalité et puis quelle voit donner au vagabond ? Ainsi, l'intrigue des Lumières de la ville était autre que celle connue : un clown a perdu la vue au cours d'un accident mais cache son infirmité à sa frêle et nerveuse petite-fille. L'émotion et la comédie devaient provenir des tentatives du clown pour déguiser ses erreurs et ses faux pas en plaisanteries. Chaplin pensait aussi à l'histoire de deux hommes riches s'amusant à offrir un misérable clochard une nuit de luxe et du plaisir avant de l'abandonner, à l'aube, sur le quai d'embarquement où ils l'ont rencontré. Au mois de mai 1928, Chaplin était assez sûr de son affaire pour mettre son équipe au travail sur les costumes, les décors et les accessoires.

Chaplin s'était entiché d'un artiste peintre australien, Henry Clive, auquel il demanda de faire des croquis des décors et des costumes mais en fin de compte c'est Danny Hall qui allait avoir la responsabilité de l'affaire. Clive fut gardé mais pour jouer le rôle du millionnaire. Hannah Chaplin mourut le 28 août 1928. La dernière semaine de vie d'Hannah fut passée en compagnie de son fils et la veille de la mort d'Hannah, les infirmières l'avaient entendue rire avec son fils. Elle fut enterrée au cimetière d'Hollywood en présence de ses trois fils, Charlie, Sydney et Wheeler Dryden. Plusieurs semaines passèrent avant que Charlie ne surmonte son chagrin.

Le tournage des Lumières de la ville commença le 27 décembre 1928. Il avait trouvé son actrice principale ; Virginia Cherill, on ne sait comment. Elle n'avait aucune expérience d'actrice ce qui était un avantage pour Chaplin. La famille de Virginia faisait partie de la haute société de Chicago et désapprouva d'abord son entrée dans le cinéma. La mère de Virginia vint chaperonner sa fille de 20 ans, déjà divorcée. Dès le commencement, Chaplin éprouva des doutes sur Virginia Cherill. De plus, pour la première fois, Chaplin travaillait avec une actrice envers laquelle il n'éprouvait aucune attirance personnelle, ni affection, ni sympathie. Il ne la rencontrait pas à l'extérieur ni ne l'invitait chez lui. Dans son autobiographie, il reconnaît que c'était en partie de sa faute si elle ne l'aimait pas car il s'était mis dans un état névrotique afin de lui demander la perfection. En mars 1929, Chaplin contracta la grippe espagnole et ne put tourner. Il revint en avril et tourna la scène initiale du film, cela ne prit qu'une semaine. Un nouvel incident intervint quand Clive refusa de se jeter à l'eau pour la scène de suicide du millionnaire. Cela mit Chaplin en rage et Clive fut renvoyé. Harry Myers le remplaça. Des travaux de la municipalité sur l'avenue où se trouvait le studio de Chaplin obligea l'équipe à arrêter le tournage pendant l'été 1929. Puis Chaplin tourna une scène de sept minutes qui ne se trouve pas dans le film, il essaye de faire tomber un bout de bois coincé dans une grille d’égoût. On voit cette scène dans le documentaire « Chaplin inconnu ».

En septembre 1929, Chaplin se brouilla avec son assistant Crocker (avec qui il était pourtant ami depuis le tournage du « Cirque »). Crocker dut démissionner. Bergman et Robinson, l'attaché de presse de Charlie, revinrent dans les confidences de Chaplin.

Le 4 novembre 1929, Chaplin reprit les scènes avec Virginia Cerill mais elle ne partageait pas son enthousiasme et cela le bloquait. La jeune femme eut même le culot de demander à Chaplin si elle pouvait partir plus tôt pour aller chez le coiffeur. Chaplin ordonna à Robinson d'avertir Virginia qu'on aurait plus besoin d'elle à l'avenir.

Le jour même, le studio appela Georgia Hale pour remplacer Cherill. Chaplin fit faire des essais à Georgia avec la scène finale du film. Les essais de Georgia sont visibles dans « Chaplin inconnu ». Tout le monde en studio approuva ses essais saufs Carlyle Robinson. D'après lui, elle ne pouvait pas être plus la fleuriste que Virginia ne pouvait être l'entraîneuse dans la Ruée vers l'or. Charlie se laissa convaincre et fut glacial avec Georgia car il croyait qu'elle voulait l'attaquer en justice s'il ne lui donnait pas le rôle. Puis Charlie essaya le rôle de la fleuriste avec une troisième actrice, Marylin Morgan mais au dernier moment, il changea d'avis et congédia la jeune Marylin.

Virginia reprit son rôle mais sous les conseils de Marion Davies, elle marchanda son retour. Elle demanda à Chaplin 150 $ par semaine au lieu de 75 et Charlie céda. À partir de là, Chaplin n'eut plus de problème avec elle. Charlie tourna alors la scène de la party chez le millionnaire et la scène de boxe.

À la fin de juillet 1930, le tournage était quasiment terminé mais Chaplin continua pendant six semaines à faire d'innombrables reprises. Il restait à tourner des reprises de la scène finale. Le 22 septembre, la scène finale était enfin achevée après 17 prises. Chaplin composa ensuite sa propre partition pour la musique du film. Cela dura six semaines.

L'avant-première à Los Angeles fut un désastre. La salle était à moitié plein et le public se montra apathique.

Mais les critiques furent réconfortantes. La première à Los Angeles eut lieu le 30 janvier 1931 dans une toute nouvelle salle de cinéma avec des invités prestigieux parmi lesquels Albert Einstein.

Ce fut un triomphe pour Chaplin. Les ovations à la fin du spectacle effacèrent des mois de labeur et d'angoisse.

À cette époque, le silence de la presse à scandale nous fait mesurer la tranquillité de la vie mondaine de Chaplin. En 1931, sa compagne la plus présente était Georgia Hale. À la fin des années 30, Georgia avait fait découvrir le tennis à Charlie et ce jeu était devenu sa passion. Il le pratiqua jusqu'à tard dans sa vie (en 1953, quand il s'installa en Suisse, il fait construire un court de tennis).

Il jouait au tennis tous les dimanches. Chaplin rencontra Bunuel et Einstein.

Chapitre 13 : loin de tout.

Après les Lumières de la ville, Chaplin quitta Hollywood pendant un an et quatre mois. Les désillusions de l'amour, de la gloire et de la fortune le laissaient quelque peu apathique. Il était obsédé par le sentiment déprimant d'être passé de mode. Il refusa une offre de 670 000 $ pour 26 émissions hebdomadaires à la radio. Carlyle Robinson avait reçu des informations sur des projets d'enlèvement et Charlie se déplaçait accompagné de deux détectives-gardes du corps. Kono et Robinson qui l'accompagnèrent en Europe. Mais Chaplin avait conçu une aversion croissante envers Robinson qui aboutirait à la démission de son collaborateur. Ce fut donc en partie pour éviter la compagnie de Robinson que Chaplin invita pour le voyage son ami Ralph Barton, un caricaturiste et illustrateur célèbre aux États-Unis. Il prit le Mauretania pour aller en Europe. Le paquebot accosta à Porthsmouth. Il rencontra Bernard Shaw à Londres et H.G. Wells avec lequel il était intime. Winston Churchill, qu'il continuerait d'admirer profondément en dépit de leur opposition politique, l'invita à passer le week-end à Chartwell. Lors d'une soirée devant Lloyd George, un des hommes politiques britanniques les plus brillants, Chaplin fit un discours contre le recours croissant à la machine, c'était une genèse des Temps modernes. Chaplin visita l'école de Hanwell où il avait passé les mois les plus solitaires de son enfance. Ce fut l'expérience la plus éprouvante de sa vie. Il devait y retourner pour manger avec les enfants mais renonça. Cela lui valut pour la première fois des réactions défavorables. Puis Chaplin joua les playboys en se lançant dans une série de flirts et d'aventures. Il laissa les photographes le prendre en compagnie d'une succession de jolies jeunes femmes, laissant la presse du monde entier s'interroger sur ses futurs mariages.

Il y eut Sasi Maritsa tout d'abord. Chaplin devait être anobli mais la reine Mary mis son veto à cette cérémonie sous prétexte que la famille royale se trouverait impliquée dans une vulgaire campagne publicitaire en distinguant un comédien de cinéma. En fait le veto fut lié à la mauvaise presse que reçut Chaplin pour son non-engagement lors de la première guerre mondiale. Barton avait connu une rechute dans la dépression et rentra aux États-Unis. D'autres semaines après son retour, il se tira une balle dans la tête. Chaplin parti pour l'Allemagne où il était devenu, 10 ans après sa première visite, aussi célèbre que partout ailleurs dans le monde. Marlene Dietrich l'accueillit. Il rendit visite aux époux Einstein. Albert Einstein rendit hommage à la culture de Chaplin en lui disant : « vous n'êtes pas un comédien, Charlie, vous êtes un économiste ».

L'atmosphère politique était déjà menaçante. La presse nazie se répandit en insultes contre la populace berlinoise, qui perdait la tête pour un comédien « juif » d'Amérique. À Vienne, Chaplin fut transporté au-dessus de la foule. C'est à cette occasion qu'il prononça ses premiers mots devant une caméra sonore disant «Gutten tag ! ».

Il se découvrit des affinités artistiques avec la pianiste Jennie Rothenstein.

Il se rendit à Venise puis à Paris où il rencontra Aristide Briand et reçut la Légion d'honneur. Il fut reçu par le roi Albert de Belgique, homme imposant, qui occupait en face de lui un siège beaucoup plus élevé.

Il se rendit à Nice où son frère Sydney vivait depuis six mois. Sydney s'était décidé à prendre sa retraite et à mener une vie oisive. Sa rencontre la plus importante resterait May Reeves, alias Mizzi Muller, qui allait être durant 11 mois sa compagne exclusive et inspirer largement le personnage de Natacha dans le script Stowaway, d'où naîtrait finalement la comtesse de Hong Kong. Elle fut engagée par Robinson comme secrétaire car elle parlait six langues.

Chaplin fut frappé par sa beauté. Le soir même, elle dînait avec Chaplin qu'elle ne quitta plus.

Aux États-Unis, on parlait de la nouvelle liaison de Charlie. On annonça qu'il allait s'installer en Algérie pour y faire un nouveau film. C'était faux.

Sydney, qui ne supportait plus son inactivité, décida de s'occuper à nouveau des affaires de son frère et réussit à le convaincre de reconsidérer plus sérieusement les accords de distribution en Amérique et en France. Ceci fournit une excuse à Charlie pour se débarrasser momentanément de Robinson. Au retour de celui-ci, Charlie et Sydney repartirent à Paris pour négocier les droits de distribution des Lumières de la ville.

Charlie se rendit à Alger avec May et Robinson réussit à convaincre le couple de se séparer avant de quitter le navire qui les conduisit à Marseille pour éviter toute photo compromettante.

Alors la rupture entre Chaplin et Robinson allait être définitive et amère. Robinson publia un témoignage teinté d'amertume mais authentique sur ses 15 ans au service de Chaplin qu'il intitula « la vérité sur Charlie Chaplin ».

Chaplin alla voir Churchill à Biarritz. Il rencontra le prince de Galles. Charlie se rendit en Espagne pour y voir une corrida. Lorsqu'on lui demanda s'il avait aimé le spectacle, il ne répondit : « je préfère ne rien dire ». Plus tard, il refusa de mettre les pieds dans l'Espagne franquiste, même lorsque sa fille Géraldine s'y établit. Chaplin parti pour l'Angleterre ou la presse était remontée contre lui car il avait oublié d'assister à la Royal Variety Performance.

Pour les Britanniques, c'était une insulte envers le roi. Il s’épencha auprès d'un journaliste et avoua son dégoût du patriotisme qui allait, selon lui, déclencher une nouvelle guerre.

Son opinion était prophétique mais elle n'était pas à la mode en Angleterre en 1931. En septembre 1931, Chaplin rencontra Gandhi qui ne connaissait ni Charlie ni ses films.

Gandhi l'invita à partager ses prières. Chaplin conserverait l'impression d'un « visionnaire réaliste à l'esprit viril et à la volonté d'acier ».

Douglas Fairbanks invita Charlie à Saint-Moritz. Il avait une aversion pour la Suisse mais y reste deux mois. Puis Charlie décida de retrouver son frère à Naples en passant par Milan et Rome où une audience prévue avec Mussolini ne put avoir lieu. Chaplin quitta May à Naples. May publia ses souvenirs en 1935 dans un livre intitulé « Charlie Chaplin intime ». Son livre était une déclaration touchante mais fastidieuse d'affection.

Sydney et Chaplin se rendirent au Japon où ils furent accueillis par la foule. Mais un groupe d'extrêmes-droite, le Dragon noir, projetait un assassinat politique contre Chaplin. Kono, en tant qu'interprète, eut à subir des menaces plus ou moins vagues, jusqu'au soir ou, alors que les frères Chaplin se trouvaient avec le fils du premier ministre celui-ci fut assassiné par six terroristes. Chaplin rentra aux États-Unis en juin 1932 avec une solution pour les problèmes du monde qu'il comptait soumettre à la SDN.

Mais la crise de 1929 avait poussé la majeure partie des employés du studio au chômage.                

Edna Purviance envoya une lettre à Chaplin lui implorant son secours. Il était tombé gravement malade et son père était mort la nuit même où on le transportait d'urgence à l'hôpital.

Chapitre 14 : les Temps modernes.

De retour à Hollywood, Charlie appela Giorgia Hale mais elle lui reprocha d'être restée 17 mois sans lui donner de nouvelles. Elle refusa ses cadeaux et partit en lui demandant de ne pas la rappeler. Leur brouille dura 10 ans.

Durant son absence, Douglas Fairbanks et Mary Pickford s'étaient séparés. Charlie n'était plus en état de lutter contre le parlant. Dans ses passages à vide, il envisageait de tout vendre, de prendre sa retraite et d'aller vivre en Chine. Il avait bercé l'espoir de rencontrer en Europe quelqu'un qui orienterait sa vie mais sans succès.

En juillet 1932, Joseph Schenck l'invita pour un week-end sur son yacht. C'est là qu'il rencontra Paulette Goddard. Elle était née en 1911. De son vrai nom Paulette Lévy, à 16 ans à elle avait épousé un riche playboy, Edgar James, dont elle s'était séparée l'année même. Elle avait joué de petits rôles. Elle était blonde et Charlie l'avait convaincue de revenir à ses cheveux naturellement noirs.

À présent, les fils de Charlie avait sept et six ans et Lita les avait confiés à leur grand-mère. Ils avaient séjourné en France et avaient tiré parti de la célébrité de leur père pour obtenir l'attention. Lita obtint un contrat pour ses fils pour jouer dans «The Little teacher ». Charlie fit un procès pour s'y opposer et reaganiens. Il écrivit à ses fils pour expliquer que la célébrité à leur âge serait néfaste. Dès lors, Sydney et Charlie juniors se rapprochèrent de leur père. Lita Grey entama une carrière de chanteuse de vaudeville qui fut brève et Charlie voulant protéger ses enfants exigea l'ouverture d'un compte d'épargne hebdomadaire. Le fisc réclamait encore de l'argent à Chaplin, une partie du matériel du studio fut vendue à bas prix. Le studio demanda un redressement sur les pertes intervenues en 1926 avec la production par Chaplin du film de Stenberg Sea Gulls. Le fisc accepta à la condition que le film soit détruit. Willa Roberts, la rédactrice en chef du Woman’s home companion réussi à convaincre Chaplin d'écrire ses souvenirs de voyage. Cela devint «A comedian sees the world » paru sous forme d'articles dans le journal de Roberts puis en livre.

À cette époque, Paulette Goddard illuminait la vie de Charlie et fit le bonheur des fils de Chaplin. Malgré le fisc, Chaplin s'acheta un yacht en 1933, le Panacea. C'est à son bord que Chaplin commença de travailler au scénario de ce qui deviendrait les Temps modernes. Chaplin s'intéressait à l'économie. Après avoir lu «Social credit » de Major H. Douglas qui avait une théorie sur la relation directe entre le chômage et la faillite du profit et du capital. Ce livre l'avait convaincu de convertir ses bons du trésor et ses actions en liquidités et ainsi, il ne fut pas touché par la crise de 1929.

Chaplin pensait que l'humanité devrait profiter de la machine et que celle-ci ne devrait pas signifier la tragédie et la mise au chômage. Il espérait des heures plus courtes pour le travailleur est un salaire minimum pour tout travail qualifié et non qualifié.

Il avait cherché la Solution économique pour sauver le monde et avait écrit pendant son séjour au Japon. Il voulait faciliter la circulation de la monnaie en Europe et maintenir le pouvoir d'achat parallèlement au potentiel de production. Ceci impliquait la création d'une nouvelle monnaie internationale. En termes politiques, la solution économique de Chaplin incarna davantage l'utopie capitaliste que le socialisme dont on l’avait accusé. Dans les temps modernes, le vagabond est un anarchiste qui s'avoue comme tel. Le premier scénario des Temps modernes était intitulé « Commonwealth». En septembre 1933, Carter de Haven devint l'assistant général de Chaplin.

Kono, le chauffeur et majordome japonais de Chaplin s'était senti évincé par Paulette Goddard à Summit drive et avait voulu partir. Charlie lui trouva une place chez United Artists à Tokyo. Le tournage des Temps modernes commença le 11 octobre 1934 par la scène dans le bureau du patron de l'usine. Officiellement, Chaplin était encore contre le parlant mais en privé il avait fait des essais de son fin novembre 1934 avec Paulette.

Leurs voix passaient bien à l'enregistrement et Chaplin en fut satisfait. À cette date, il semblait résolu à faire un film parlant. Un script de dialogues fut préparé pour tenter les scènes. Ce script existe toujours. Aucune scène avec dialogue ne fut tournée dans les Temps modernes.

Chester Conklin, qui avait travaillé si souvent avec Chaplin depuis « Pour gagner sa vie » fut engagé dans le rôle du vieux travailleur à la moustache tombante qui se fait prendre dans les roues dentées d'une machine.

Une fin différente avait été tournée, Paulette Goddard était devenue une nonne. La décision de changer la fin fut prise en juillet/août 1935.

Charlie montra le film à ses deux fils. Paulette découvrit à son tour que le travail de Chaplin ne laissait aucune ouverture pour une vie personnelle mais contrairement à celles qui l'avait précédée, elle accepta cette situation. La musique du film fut enregistrée avec Alfred Newman qui avait déjà travaillé dans « les lumières de la ville » mais Charlie se fâcha avec lui et la musique des Temps modernes fut achevée tristement. Pour ajouter à sa nervosité, Chaplin avait HG Wells pour hôte depuis le 27 novembre 1935. Le film le fut présenté en avant-première à San Francisco, la chanson finale fut glissée.

La presse était partagée entre ceux qui désapprouvaient cette tentative de satire socio-politique et ceux qui regrettaient que le film n'eût pas tenu les promesses du sous-titre : « l'histoire de l'industrie, de l'entreprise individuelle, la croisade de l'humanité à la poursuite du bonheur ».

Charlie avait des soucis personnels. Il y avait des menaces de kidnapping contre ses enfants. Minnie, sa belle-soeur, mourut en 1935. Pendant la maladie de Minnie, Charlie avait écrit à son frère pour lui conseiller d'être « philosophe » et de « reprendre courage ». Après les Temps modernes, Charlie envisageait de travailler sur Napoléon. Ce personnage le fascinait depuis son enfance depuis que sa mère lui avait parlé de la ressemblance frappante entre son père et Napoléon.

Lors d'une fête, Charlie s'était déguisé en Napoléon et Lita Grey en Joséphine.

C'était le Napoléon d‘Abel Gance qui le découragea momentanément de faire quoi que ce soit sur ce sujet. L'idée était revenue durant son tour du monde en 1931. Charlie s'était vu conseiller par Jean de Limur d'acheter les droits du roman de Jean Weber « la vie secrète de Napoléon Ier » mais Weber avait imposé trop de conditions.

En 1933, un jeune Anglais, Alistair Cooke faisait un reportage sur le studio de Chaplin pour le « Manchester guardian ». Il devait aider Charlie à écrire un script sur Napoléon.

Puis Charlie déclara que l'idée était belle mais qu'elle était pour quelqu'un d'autre.

En 1934, les négociations reprirent pour les droits de « La vie secrète de Napoléon » et cette fois Weber céda.

Chaplin acquis les droits pour huit ans. En de Sainte-Hélène ». Il offrait un rôle sur mesure à Paulette. Le scénario relatait la fuite de Napoléon, grâce au sacrifice d'un double qui prenait sa place, à travers Napoléon, Chaplin se proposait de présenter certaines opinions personnelles sur la paix et la politique.

Il écrivit un monologue de l'empereur sur la communauté économique européenne qui anticipait le discours final du « Dictateur ». Le projet Napoléon avait occupé Chaplin pendant près de 14 ans.

En février 1936, Charlie et Paulette partirent en vacances à bord du Coolidge pour Honolulu. La destination finale était Hong Kong. Parmi les passagers se trouvait Jean Cocteau mais la barrière de la langue refroidit le Français et Charlie. Ils arrivèrent cependant à communiquer. Charlie parla de ses projets. Il annonça que son prochain rôle serait celui d'un clown déchiré entre la vie réelle et le théâtre, un présage des Feux de la rampe.

Cocteau évoqua la Ruée vers l'or puis Charlie mima la scène supprimée des Lumières de la ville (celle avec le morceau de bois et la grille). La séparation de Cocteau et Chaplin fut douloureuse à San Francisco. Sur le bateau, Chaplin avait élaboré un script. Un groupe de passagers dont Cocteau, Charlie Paulette, était descendu s'encanailler dans une salle de bal, le Vénus, ou des marins états-uniens dansait avec des « taxis girls ». De cet épisode nocturne et de certains souvenirs de May Reeves allait naître l'idée de « Stowaway » (le passager clandestin). Le script de 10 000 mots d'une histoire située dans un cadre extrême oriental et destiné à Paulette mettait en scène une comtesse russe blanche gagnant sa vie comme taxi girl à Shanghai qui s'introduisait clandestinement dans la cabine un richissime diplomate états-unien.

Ce script sera repris pour « la comtesse d'Hong Kong ». Charlie et Paulette se marièrent à cette époque. Paulette ambitionnait le rôle de Scarlett O'Hara dans Autant en emporte le vent mais ne l'obtint pas.

Chapitre 15 : le Dictateur.

Le plus grand clown, la personnalité la plus aimée de son époque, jetait un défi direct à l'homme qui avait provoqué les plus grands crimes et les plus grandes misères humaines de l'histoire moderne. Certains croyaient que Hitler avait adopté la moustache dans l'intention délibérée d'établir une ressemblance avec l'homme que le monde entier adorait.

Konrad Bercovici intenta contre Chaplin un procès en plagiat, affirmant avoir été le premier, au milieu des années 30, à lui proposer de jouer Hitler. Beaucoup plus tard, Chaplin a admis : « si j'avais su l'horreur réelle des camps de concentration allemands, je n'aurais pu réaliser le Dictateur ; je n'aurais pu faire un jeu de la folie homicide des nazis ». La politique mondiale des années 30 effrayait Charlie.

En 1938, Chaplin écrivit une nouvelle intitulée « Rythme » dans laquelle il décrivait l'exécution d'un loyaliste espagnol, un écrivain humaniste populaire. Toujours à propos de l'Espagne franquiste, Chaplin a écrit un poème non destiné à la publication : Pour le soldat loyaliste mort/sur les champs de bataille d'Espagne/forme à terre mutilée/ton silence dit la cause immortelle/la marche intrépide de la liberté/bien que la trahison soit sur toi aujourd'hui/et érige sa barricade de peur et de haine/la mort triomphante a ouvert le chemin/au-delà de la lutte de la vie humaine/au-delà du pal des lances qui emprisonnent/pour te laisser passer.

Chaplin travailla sur le script du Dictateur avec Don James, un jeune marxiste que Chaplin avait rencontré par l'intermédiaire du père de Dan, D. L. James, hôte de la société de Pebble Beach que Chaplin fréquentait.

Charlie se disait anarchiste. Les gens de gauche le fascinaient. Sa compassion vis-à-vis des déshérités était réelle. C'était certainement un libertaire. Le dictateur était le premier film dialogué de Chaplin avec un script complet. Le point de départ du script était la ressemblance physique entre le dictateur et le petit juif. Toutes les premières ébauches commencent avec le retour des soldats juifs au ghetto. En décembre 1938, Chaplin était assuré d'avoir trouvé une grande partie de l'histoire. Le titre «The Dictator » » appartenait à la Paramount et Chaplin du appelé son film « The Great Dictator » ce dont il n'était pas entièrement convaincu. Il déposa alors d'autres titres : « The two dictators », « Dictamania » et « Dictator of Ptomania ».

Sydney revint travailler avec son frère pour la première fois depuis 20 ans car il avait dû quitter la France avec sa nouvelle femme Gypsy. Charlie fit projeter toutes les actualités concernant Hitler. Il disait d'Hitler : « ce type est l'un des plus grands acteurs que je connaisse ». Le script fut achevé le 1er septembre 1939.

Il faisait 300 pages. Charlie nomma Henry Bergman « coordonnateur » et son demi-frère Wheeler Dryden assistant metteur en scène. L'autre assistant, Robert Meltzer, était un communiste convaincu.

Chaplin avait trahi Rollie Totheroh en engageant Karl Struss comme directeur de la photo. Après 25 années de collaboration le coût était cruel. De fait, les raisons de l'insatisfaction de Chaplin n'ont jamais été très claires.

Le rôle de Hannah était destiné à Paulette. Elle négocia un salaire plus important que celui que son mari avait prévu. Chaplin était furieux. Malgré cela, Charlie Paulette continuèrent livre ensemble à Summit Drive durant toute la production du film. Mais lorsqu'ils travaillaient ensemble, la tension était parfois évidente.

Le 9 septembre 1939, le tournage démarrait avec la première séquence dans le ghetto. Le tournage s'arrêta en mars 1940. Chaplin joua ses deux personnages séparément. Il travailla d'abord les scènes du ghetto dans le rôle du barbier. En novembre 1939, Chaplin dut comparaître pour un procès en plagiat contre Michael Kustoff et concernant les Temps modernes mais il gagna. Le 12 décembre 1939, Charlie perdit son meilleur ami, Douglas Fairbanks. Le studio ferma ses portes le jour de l'enterrement.

En décembre 1939, Chaplin commença à tourner les scènes de Hynkel. Chaplin était manifestement plus froid et cassant en dictateur que quand il jouait le rôle du barbier. Le discours d'Hynkel fut improvisé en une langue imitée de l'allemand. En revanche, la scène du globe était élaborée avec précision dans le script. Carter de Haven essaiera plus tard d'entamer un procès en plagiat pour revendiquer la paternité de la « danse du ballon ». En janvier 1940, Jack Oakie entrait dans la distribution pour jouer le dictateur Napaloni. Il fut en bons termes avec Charlie. La fin du Dictateur devait être différente. Le discours du barbier devait être accompagné de scènes se déroulant en Espagne, en Chine et en Allemagne dans un ghetto juif.

À mesure que ce discours touche les personnages, un peloton d'exécution espagnol jette les armes, le pilote d'un bombardier japonais, touché par la grâce, parachute des jouets aux enfants chinois, une parade de soldats allemands marchant au pas de l’oie se transforme en valse, et un membre des sections d'assaut nazies risque sa vie pour empêcher une petite juive d'être écrasée par une voiture.

D'avril à juin 1940, Chaplin travailla sur le texte de son grand discours tout en poursuivant le montage du film. Lorsqu'il tourna la scène du discours, il fit sortir ses assistants communistes car il savait que son idéalisme utopique et son sentimentalisme offenseraient leur orthodoxie marxiste. Le 24 juin 1940, il enregistrait son discours. Il s'agit de l'un des passages les plus controversées de toute son oeuvre mais son jugement nous paraît aujourd'hui fondé. Qu'ils soient de droite ou de gauche, les critiques de Chaplin l'ont accusé de clichés et de vérités d'évidence. Chaplin organisa une série de projections informelles.

Cela lui permit de reprendre le montage pour l'accélérer. Il fit remonter le décor du ghetto pour de nouvelles prises. À la fin septembre seulement, Chaplin s'estima assez satisfait. Il restait très anxieux quant à l'accueil qui serait réservé à son film. 96 % des États-Uniens s'opposaient à l'entrée de leur pays dans la guerre.

Charlie avait reçu des lettres de menace, ce qui l'avait convaincu de l'ampleur des sentiments pro-nazi aux États-Unis.

La première mondiale eut lieu à New York, le 15 octobre 1940. Les critiques états-uniens furent réservés.

En Angleterre, l'accueil en plein Blitz fut plus favorable. Le parti communiste anglais publia le discours final du Dictateur sur une plaquette spéciale.

Chapitre 16 : M. Verdoux.

Au cours de la première du Dictateur, Chaplin fit frémir le public en présentant Paulette comme sa femme. L'aveu tardif de ce mariage excita la presse du monde entier mais le couple savait que l'union touchait à son terme.

Paulette obtiendrait le divorce au Mexique, en 1942, pour incompatibilité d'humeur et du fait d'une séparation qui remontait à un an. Paulette obtenait le Panacea et 300 000 $. Le jugement se fit en l'absence de Chaplin. Il confirma que le mariage avait eu lieu à Canton en 1936.

Chaplin participa à la cérémonie d'investiture de Roosevelt en janvier 1941. Il lut le discours final du Dictateur à la radio pour 60 millions d'auditeurs.

1941 fut une année difficile. Le Dictateur reçut un accueil mitigé aux États-Unis, Charlie était en froid avec le fisc mais la justice lui donna raison.

Il apprécia la compagnie de ses fils qu'il emmena comme chaperons lorsqu'il dînait avec des actrices. Il se montra sédentaire, joua au tennis tous les dimanches. Ces matchs devenaient les rendez-vous de l'élite hollywoodienne. Une des invitées se nommait Joan Barry. Elle avait 22 ans. Elle travaillait comme serveuse lorsque J. Paul Getty, le milliardaire du pétrole, l'avait remarquée et choisie pour faire partie de la cour de jolies femmes qui devaient l'accompagner au Mexique.

À Mexico, elle avait attiré l'attention d'un vétéran du cinéma qui lui avait donné un mot d'introduction pour Tim Durant et ce dernier l'avait invité à dîner avec Chaplin et lui. Elle séduisit Charlie. Il lui fit faire des essais pour l'écran. La pièce «Shadow and Substance » de Paul Vincent Carrol lui sembla un bon sujet pour un film. Il prit Joan sous contrat pour un an et acheta les droits de la pièce.

Il expédia Joan à l'école d'art dramatique de Max Reinhart et lui paya des soins dentaires. Ses amis remarquèrent des signes d'instabilité mentale chez Joan mais Chaplin ne remarqua rien. Au printemps 42 elle rentra ivre et démolit la Cadillac de Charlie. Le contrat fut rompu par consentement mutuel les 22 mai 1942. Il donna de l'argent à Joan en espérant en être débarrassé. Chaplin retourna travailler au studio pour un nouveau montage sonore de la Ruée vers l'or avec une nouvelle musique et avec des commentaires dits par Chaplin lui-même. Le baiser final fut supprimé.

Malgré le départ de Joan Barry, il continua à travailler sur « Shadow and Substance ». La pièce raconte l'histoire de Brigid, une jeune Irlandaise modiste qui a des visions de son homonyme, Sainte Brigid, et travaille dans la maison du révérend chanoine Thomas Skerritt. Les deux assistants du révérend représentaient les deux pôles de la foi : raison et superstition. Une émeute locale, née d'un conflit entre ces deux croyances entraînait la mort de Brigid et conduisait le chanoine à s'interroger sur sa propre foi et sur son orgueil coupable.

Après Pearl Harbor, le personnel japonais de Chaplin fut interné. La guerre affecta d'autant plus Chaplin que ses fils allaient bientôt être appelés sous les drapeaux. Il souhaitait contribuer personnellement à l'effort de guerre.

En mai 1942, il fit un discours pour le comité états-unien pour le secours sur le front russe. Il commença son discours par « camarades » ma affirma être humaniste et non communiste.

En juillet 1942, Chaplin fit un discours par téléphone à un meeting à Madison Square Garden devant 60 000 syndicalistes. À nouveau il réclamait l'ouverture d'un second front pour aider les Russes. Puis il prit la parole à Carnegie Hall, au cours d'un rassemblement organisé par le Front des artistes pour gagner la guerre.

Cet organisme était considéré comme une organisation dangereusement à gauche.

Il obtint son succès habituel. De retour à son hôtel, il apprit que Joan Barry l'avait appelé plusieurs fois. Il la rencontra un mais accompagné par Durant. Après ces discours, il n'était plus le bienvenu chez certains de ses amis. Il accepta encore un discours pour les alliés russes le 25 novembre 1942. Son dernier discours fut enregistré en février 1945 dans les bureaux du consulat soviétique pour être diffusé en URSS.

Le 23 décembre 1942, Joan Barry s'introduit chez Chaplin. Elle sortit un pistolet et menaça de se tuer. Les fils de Chaplin apparurent et il réussit à leur faire regagner leur chambre. Joan affirma plus tard qu'ils eurent des relations intimes.

Elle partit le lendemain après que Charlie lui eut donné de l'argent. Une semaine plus tard, elle revint et Chaplin du appelé la police. Elle fut condamnée à 90 jours avec sursis et reçut l'ordre de quitter la ville. En mai 1943, enceinte, elle revint. Elle fut condamnée à 31 jours de prison. Elle les passa à l'hôpital compte tenu de son état. À cette époque, Chaplin rencontra Ooona O'Neil. Elle était la fille d'Eugène O'Neill. En 1942, à 17 ans, elle fut nommée « débutante numéro un » de l'année.

Elle arriva à Hollywood pour devenir actrice. Elle s'installa chez sa mère. Elle ait des essais pour un rôle dans The girl from Leningrad. Son agent, Mina Wallace, avait entendu dire que Chaplin cherchait quelqu'un pour jouer Brigid mais faire jouer la fille du plus célèbre auteur dramatique états-unien ne l'enchantait guère. Mina Wallace avait inquiété Chaplin en lui annonçant que la Fox s'intéressait à sa cliente et il proposa donc un contrat à Oona.

L'extraordinaire et parfaite aventure amoureuse qui s'ensuivit apporterait à Chaplin un bonheur compenserait tout ce qui lui était déjà arrivé. Ils projetèrent de se marier juste après le tournage de Shadow and Substance. Le projet de film fut abandonné le 29 décembre 1942, deux mois après la rencontre entre Charlie et Oona.

En novembre 1942, Chaplin s'était mis au travail sur ce qui deviendrait M. Verdoux.

L'idée venait d'Orson Wells qui voulait faire un film sur Landru joué par Chaplin. Charlie proposa de lui racheter l'idée pour 5000 $ et Wells accepta à condition que son nom figure sur le générique.

En mars 1943, le projet portait encore le titre Landru.

Puis il deviendrait « production numéro sept Barbe-Bleue » puis Verdoux et enfin « M. Verdoux » en juin 1946.

Début 1943, Oona et sa mère habitaient Summit Drive.

Joan Barry appela pour dire qu'elle était enceinte. Le 4 juin 1943, elle donna l'information à la presse en affirmant que Chaplin était le père. Gertrude Barry la mère de Joan Barry, déposa une requête en paternité contre Chaplin et réclama 10 000 $ à Charlie pour les soins prénataux et 2500 $ par mois pour l'entretien de l'enfant.

Chaplin ne céda pas. Il savait qu'il y aurait procès et que cela lui coûterait cher mais il était d'une intégrité opiniâtre.

Chaplin ne voulut pas reconnaître l'enfant mais accepta de donner 2500 $ en espèces et 400 $ par mois. Oona allait avoir 18 ans et elle pourrait se marier avec Charlie sans l'accord de son père qui était opposé à ce mariage. Harry Crocker se vit confier l'organisation du mariage.

Ils se marièrent le 16 juin 1943. L'armée lui demanda une copie de « Charlot soldat », Chaplin fut flatté que ce film ait encore du succès 25 ans après sa sortie. Il entreprit de restaurer tous ses films. La fille de Joan Barry naquit le 21 octobre 1943. La cour fédérale entreprit un procès contre Chaplin et enregistra les dépositions de dizaines de témoins dont toute l'équipe de Chaplin, ces fils et même Oona. Chaplin fut inculpé le 10 février 1944 de violation du Mann act (destiné à combattre le commerce de la prostitution). Cette joie décrétait qu'il était illégal de faire traverser à une femme les limites de l'État à des fins immorales or Chaplin avait fait venir Joan Barry de Los Angeles à New York. Le jury déclara Chaplin non coupable. Des tests sanguins démontrèrent que l'enfant de Joan Barry n'était pas celui de Chaplin. Cependant un nouveau procès eut lieu en décembre 1944. Oona était enceinte et donna naissance à Géraldine le 1er août 1944.

Édith McKenzie, allait entrer dans la famille Chaplin pour devenir nurse et confidente des enfants de Charlie pendant plus de 40 ans.

Mildred Harris mourut en 1944, Charlie envoya une gerbe d'orchidées de roses et de glaïeuls pour l'enterrement.

Le procès en paternité s'ouvrit le 13 décembre 1943. L'avocat de la partie adverse Joseph Scott était conservateur, avait une foi ardente en Dieu, le pays et le parti républicain ce qui lui rendait Chaplin détestable. Joan Barry affirma que l'enfant avait été conçu le soir où elle était venue armée chez Chaplin. Durant le procès, Scott injuria Chaplin à plusieurs reprises pour le manoeuvrer et l'obliger à se mettre en colère devant le public. Le jury vota par sept voix contre cinq en faveur de l'acquittement. Le juge offrit son arbitrage mais Chaplin refusa et un autre procès eut lieu du 4 au 17 avril 1944. Cette fois le jury était composé de 11 femmes pour un homme.

11 jurés jugèrent Chaplin coupable. Le test sanguin avait donc été totalement négligé. Chaplin dut payer l'éducation de Carol Ann, la fille de Joan Barry, jusqu'à ses 21 ans. Les préparatifs de production de M. Verdoux commencer en 1945.

La censure désapprouva d'entrée de jeu le scénario. La manière de vivre de Verdoux, estime l'Office de censure, exhale un parfum déplaisant de sexe illicite, qui, à notre avis, est condamnable. La séquence d'ouverture initialement prévue ne fut jamais tournée. Elle commençait par un montage de scènes montrant le boum des affaires en Amérique : courtiers affairés, un homme d'affaires dans son bureau prêt à partir pour le golf, un milliardaire sur un yacht luxueux. Une voix devait commenter l'action : « en ces jours glorieux de 1938, tout le monde faisait de l'argent, sauf ceux qui travaillaient pour cela ».

En de voir M. Verdoux qui s'activait comment employer d'une grande banque parisienne. Dans une séquence parallèle, la bourse paniquait, l'homme d'affaires se suicidait, le milliardaire tombait raide mort sur son yacht, M. Verdoux recevait un avis de renvoi avec sa paye. Rollie Totheroh était revenu pour ce film. Wheeler Dryden était là comme metteur en scène associé.

Henry Bergman, la mascotte de Chaplin depuis 1918, était désormais trop malade pour travailler. Il mourut peu après le début du tournage. Sydney devait jouer le rôle du détective Morrow qui arrête Verdoux mais la belle-soeur de Chaplin s'y opposa car elle ne voulait pas voir Sydney tomber malade d'inquiétude comme ça avait été le cas dans le Dictateur. Charlie songea à Edna Purviance pour jouer Mme Grosnay. Elle avait grossi et il ne restait plus de trace de sa beauté. Elle fit des essais et répéta mais cela ne marcha pas et elle ne devait plus revoir Charlie. Elle mourut d'un cancer en 1958. Marylin Nash qui jouait la jeune prostituée était sans grand talent et Charlie finit par l'engager malgré ses doutes. Alfred Reeves qui avait engagé Chaplin chez Karno en 1910 avant de devenir son employé et de protéger la vie privée de Chaplin mourut en 1946.

Le tournage de M. Verdoux s'acheva en septembre 1946. La première mondiale eut lieu le 11 avril 1947 à New York.

La mauvaise publicité du procès Barry et la propagande politique avait joué contre Chaplin. Il y eu des sifflements dans la salle. Les journalistes montrèrent une égale détermination à traquer les opinions politiques de Chaplin plutôt qu'à le faire s'exprimer sur son film.

Chapitre 17 : les Feux de la rampe.

Chaplin se souciait peu de la commission sur les activités antiaméricaines. Il avait toujours pensé qu'il était chez lui aux États-Unis. Il ne cachait point son appui au libéral Henry A. Wallace et au « Doyen rouge » de Canterbury, le révérend Johnson. Il rencontra également Berthold Brecht.

En décembre 1946, Ernie Adamson, le principal avocat de la commission des activités antiaméricaines avait annoncé que Chaplin serait cité à comparaître. Cela fut sans suite.

En mai 1947, cependant, la presse allait encore monter en épingle le refus de Chaplin de prendre la nationalité états-unienne est à nouveau il affirma : « je suis un internationaliste, pas un nationaliste, et je ne changerai pas de nationalité. »

Le 12 juin 1947, Chaplin faisait l'objet d'un débat passionné au Congrès. Le représentant John T. Rankin demanda l'expulsion de Chaplin. Charlie intenta un procès contre Hy Gardner, animateur qui l'avait traité de communiste et de menteur sur la NBC. Chaplin n'attendit pas la convocation de la commission des activités antiaméricaines. Le 21 juillet 1947, les journaux reprenaient le texte d'un message dans lequel Charlie déclarait : « je ne suis pas communiste, je suis un agitateur de la paix ».

Finalement, Chaplin reçut une réponse étonnamment courtoise lui annonçant que sa présence n'était pas jugée nécessaire devant la commission et qu'il devait considérer l'affaire comme close.

En 1948, Chaplin voulut retourner à Londres pour montrer à Oona les lieux de son enfance. Le gouvernement bloqua la demande de visa. Il fut interrogé chez lui par le FBI et par un officier de l'immigration. Cela dura 4 heures. On l'interrogea sur ses origines raciales et sur sa vie sexuelle, ses opinions politiques. On lui accorda son visa. Mais Charlie renonça à partir car le fisc lui avait réclamé 1 million de dollars d'impôt et avait exigé qu'il laisse 1 500 000 de dollars en dépôt.

À cette époque, United Artists, dont Chaplin était propriétaire était endetté et il ne put vendre la compagnie à cause d'une mésentente avec l'autre propriétaire Mary Pickford.

Le 7 mars 1946, Oona donna naissance à Michael, le 28 mars 1948 à Joséphine et le 19 mai 1951 à Victoria.

L'écriture du script de Limelight (encore intitulé Footlights) prit trois ans à Chaplin. L'histoire elle-même était précédée de deux longs flash-back relatant la vie des deux principaux personnages, le clown Calvero et la jeune danseuse Terry. Chaplin a révélé que le sujet lui avait été suggéré par le souvenir d'un célèbre comédien états-unien, Frank Tinney, qu'il avait vu sur scène lors de sa première tournée à New York et qu'il avait revu des années plus tard quand Tinney avait perdu la gloire. Chaplin annonça à ses fils que les Feux de la rampe serait son plus grand et son dernier film. Déçu par les États-Unis et satisfait par sa famille, il voulait prendre sa retraite. Son fils Sydney junior allait jouer le rôle du compositeur et Charles junior héritait quant à lui d'un petit rôle de clown dans le ballet. Géraldine, Michael et Joséphine devaient jouer trois gamins qui regardaient avec curiosité Calvero rentrer chez lui éméché. Wheeler Dryden jouait le rôle du médecin qui soigne Terry après sa tentative de suicide. C'est seulement à cette époque que le lien entre Wheeler et Charlie furent rendus publics. Pour trouver l'actrice principale, Charlie passa cette annonce dans la presse : « cherche jeune fille pour jouer le principal rôle féminin face à comédien considéré de notoriété publique comme le plus grand du monde ».

Claire Bloom fut contactée par un ami de Chaplin pour jouer Terry. Arthur Laurents lui téléphona pour que l'envoi des photos au studio mais elle oublia si bien que c'est Chaplin lui-même qui lui réclama les photos.

Elle fit les essais mais Chaplin mis de temps à se décider pour lui donner le rôle. À cette époque, la vie mondaine de Chaplin était beaucoup plus calme que par le passé à cause des idées politiques de Charlie et du climat imposé par McCarthy.

Cette fois Karl Struss remplaça Roland Totheroh comme directeur de la photographie, Totheroh n'étant plus que consultant. Pour le décor du film, c'est un collaborateur de Jean Renoir, Eugène Lourié qui fut choisi.

L'aspect le plus émouvant des feux de la rampe reste l'apparition de Buster Keaton aux côtés de Chaplin dans un numéro musical farfelu. Keaton travailla sur le film pendant trois semaines. En l'employant, Chaplin faisait un geste généreux car Keaton n'avait plus joué dans une comédie depuis des années et il était complètement oublié. Mais certains des gags et de Keaton devaient être un peu trop étincelants car, au vu des rires qu'ils déclenchaient aux rushes, Chaplin ne jugea pas nécessaire de les introduire dans la version finale du film. Il réussit à caser le numéro de la puce savante, après 30 années de tentatives diverses, qu'il avait interprété pour la première fois sur le plateau du Kid. Après la première du film, Charlie partit pour New York avec le pressentiment qu'il ne reviendrait pas à Los Angeles. À New York, Chaplin assista à un récital d'Édith Piaf. Les critiques furent favorables aux Feux de la rampe.

Le 17 septembre 1952, la famille Chaplin embarqua à bord du Queen Elizabeth. C'est sur le paquebot que Charlie apprit l'annulation de son visa de retour par l'Attorney General des États-Unis. James McGranery. Chaplin n'avait le droit de retourner dans le lieu où il habitait depuis 40 ans.

Chapitre 18 : l'exil.

Arrivé à Southampton, en Angleterre, Chaplin affirma aux journalistes qu'il retournerait aux États-Unis et ferait face aux accusations. Il raconta qu'il avait l'idée d'un film sur un personnage déchu arrivant au nouveau monde. À la suite d'une blessure à la tête, cet homme se voyait infligé d'une maladie nommée chryptosthénie qui le faisait s'exprimer dans une langue ancienne. Comme personne ne pouvait le comprendre aux guichets de l'immigration, on lui permettait de passer tous les tests de langage possibles.

Le parlement britannique pressa le Foreign Office d'agir auprès du gouvernement des États-Unis pour qu'il autorise Chaplin à retourner sans entrave dans ce pays. McGranery fut obligé de reconnaître qu'il avait engagé son action sans consulter aucune autre instance gouvernementale. On savait en fait que le Département d'État et de nombreux officiels de Washington avaient été atterrés par les vives réactions que provoquait cette affaire partout dans le monde. Même Richard Nixon, alors sénateur, trouvait qu'on en faisait trop contre Chaplin. À Londres, les Chaplin dînèrent avec le fils de Douglas Fairbanks et avec Laurence Olivier puis ils rencontrèrent Toscanini.

La première mondiale des Feux de la rampe eue lieu le 23 octobre 1952 et fut retransmise à la télévision. À Paris, le film le fut encore plus généreusement fêté. Le président de la République invita les Chaplin à déjeuner.  Charlie fut fait officier de la Légion d'honneur. Ils dînèrent avec Aragon, Picasso et Sartre. Picasso reçut Chaplin dans son atelier pour lui montrer ses toile et Charlie en échange fit une pantomime et la danse des petits pains.

Aux États-Unis, les chaînes de distribution retirèrent les Feux de la rampe après quelques séances. La piplette numéro un aux États-Unis, Hedda Hopper publia contre Chaplin une diatribe fameuse. Chaplin récupéra sa fortune car il avait donné procuration à Oona juste avant de partir. Elle partit à Hollywood pour liquider les avoirs de Charlie. Elle découvrit que depuis leur départ, le FBI avait interrogé les domestiques pour tenter d'établir des preuves de turpitude morale dans leur maison. On avait passé au crible les circonstances du divorce avec Paulette Goddard.

Évidence, le FBI avait besoin de trouver quelque chose pour étayer les accusations de l'Attorney General. Même Lita Grey fut interrogée mais elle refusa de donner des informations. Wheeler Dryden allait être aussi victimes des agissements du FBI. Il mourut en 1957. Après avoir vécu dans un délire paranoïaque, il se croyait persécuté par le FBI.

Les Chaplin optèrent pour la Suisse pour des raisons financières. Ils s'installèrent à Lausanne et cherchèrent une résidence permanente. En janvier 1953, ils s'installèrent au manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey. L'une des caves avait été réservée aux archives de Charlie : scripts, carnets de bord du studio, livres de montage, films, négatifs. Les Chaplin étaient servis par 12 domestiques. Chaplin engagea Rachel Ford comme secrétaire. Elle avait atteint un grade élevé dans les FFL puis avait travaillé pour le Mouvement européen. Elle travailla pour les Chaplin pendant plus de 30 ans.

Les Chaplin se considérèrent comme partie intégrante de la communauté locale ce qui ne les empêcha pas de se battre pendant des années contre les autorités locales qui leur imposèrent le voisinage avec les militaires qui s'entraînaient au tir.

En 1955, Chaplin déposa une protestation en règle mais les entraînements continuèrent. En mars 1953, le studio et la maison de Beverly Hills furent mis en vente. En avril 1953, Chaplin renonça à son visa de retour aux États-Unis. Oona obtint un passeport britannique car elle avait renoncé à la citoyenneté états-unienne. Le dernier lien avec les États-Unis serait rompu en mars 1955, quand Chaplin vendit ses dernières actions de United Artists. En juillet 1955, Chaplin déjeuna avec Chou En-lai, le premier ministre chinois.

En 1957, il fit la connaissance de Khrouchtchev à Londres. En 1954, Chaplin reçut des attaques des États-Unis car il avait accepté le prix pour la paix mondiale remis par une organisation communiste.

Il remit l'argent du prix à l'Abbé Pierre. En 1954, Chaplin lança son nouveau projet «The Ex-King » qui allait devenir « Un roi à New York ». Il pensait alors que ce serait un genre de comédie musicale. Il travailla sur le script en 1954 et 1955.

Jerry Epstein, le producteur de Chaplin, fonda avec lui une nouvelle compagnie, Attica. Kay Kendall devait jouer le rôle féminin principal mais Chaplin détesta le rôle qu'elle avait dans « Geneviève ». Alors il choisit Dawn Adams qu'il avait rencontrée à Hollywood avant son départ. Michael Chaplin joua le rôle du garçon dont les parents sont victimes de la chasse aux sorcières. Avec « Un roi à New York » Chaplin, après avoir défié la tyrannie des dictateurs européens attaqua la paranoïa destructrice qui s'était emparée de l'Amérique. Le film ne fut pas projeté aux États-Unis avant 1976.

Les parents de Michael auraient souhaité qu'il prenne au générique le nom de John Bolton, pour ne pas exploiter celui de Chaplin, mais l'enfant avait insisté pour conserver son nom.

Le tournage eut lieu du 7 mai au 28 juillet 1956. Ce fut le plus court tournage de Chaplin. Après, il donna une conférence de presse dont furent exclus les journalistes états-uniens.

Le 23 août 1957, Oona donna naissance à Jane. Un roi à New York sortit le 12 septembre 1957. Les presses britanniques et françaises furent favorables au film. La campagne contre Chaplin continua aux États-Unis.

Chaplin n'avait pas son étoile sur Hollywood boulevard parce que les propriétaires du voisinage avaient protesté.

Le fils qui lui réclamait encore 1 100 000 $ d'arriérés. En décembre 1958, la réclamation fut abaissée à 452 000 $ et Chaplin dut s'exécuter.

Lors des interviews Chaplin déclara vouloir faire revenir le vagabond et en couleur.

En 1959, il déclara : « j'ai eu tort de le tuer. Le petit homme avait sa place à l'ère atomique ». Son intérêt pour le vagabond était revenu quand il monta « The Chaplin Revue » avec des scènes de « Comment on fait des films ».

Pour la première fois, le public allait voir des scènes où Chaplin jeune apparaissait sans son costume. La famille Chaplin voyagea en 1961 en Extrême-Orient.

En 1962, ce furent les dernières vacances à réunir toute la famille à Venise, Paris et Londres. En 1962, Chaplin fut nommé honoris causa de l'université d'Oxford puis de l'université de Durham.

Le 8 juillet 1962 Oona donnait le jour à Cristopher. Les enfants devaient apprendre à ne pas déranger les activités de papa ce qui provoqua une incompréhension occasionnelle avec les enfants. Tous les enfants se sont retrouvés isolés de leurs camarades. Leurs amis faisaient l'objet d'un examen rigoureux et se voyait rarement encouragés. Charlie avait des difficultés à faire des réprimandes et Oona aussi.

Ce travail incombait à la nurse ou à Miss Ford. Une certaine forme de réticence, voire de fuite, allait caractériser bientôt les relations entre les parents et les enfants.

Ce fut Géraldine qui fut la première rebelle car elle quitta le domicile familial pour aller étudier à la Royal Ballet School.

Michael la suivit de près. Il allait se droguer (brièvement), entré à l'Académie royale des arts dramatiques, jouer dans des films, enregistrer de la musique pop, se marier et avoir un enfant.

En 1965, Michael réclama l'aide publique. Mais il se réconcilia totalement avec sa famille avant la mort de son père.

Chaplin commença à rédiger ses mémoires après avoir terminé Un Roi à New York.

En 1964, Chaplin assiste à un gala de Maria Callas à l'Opéra de Paris. Il envisageait lui-même de composer un opéra sur Tess d’Urberville.

Il parlait aussi décrire une arlequinade pour son fils Sydney.

« Histoire de ma vie » paru en septembre 1964. Les critiques furent presque unanimement favorables. Il est difficile d'admettre que Chaplin n'ait pas mentionné Totheroh, Bergman, Eric Campbell et Georgia Hale, Wheeler Dryden.

Chapitre 19 : la Comtesse d'Hong Kong et les dernières années.

La comtesse d'Hong Kong est essentiellement une remise à neuf de Stowaway.

Durant la préparation de ce film, Chaplin perdit son dernier lien avec son enfance. Sydney mourut à Nice le 16 avril 1965, le jour même de l'anniversaire de Charlie. Durant l'été 1965, Chaplin fut co-lauréat avec Ingemar Bergman du prix Érasme.

Le tournage de la comtesse d'Hong Kong commença le 25 janvier 1966 et finit le 11 mai 1966.

Beaucoup plus tard, Marlon Brando allait tenir des propos désobligeants sur ce film. Pour sa part, Sophia Loren adorait Chaplin et se révéla merveilleusement sensible à sa direction. Pour le second rôle, Charlie avait engagé Tippi Hedren et son fils Sydney.

Un documentaire sur le tournage de la comtesse d'Hong Kong devait être tourné mais Chaplin refusa.

Une semaine avant la fin du tournage, Chaplin endossa le costume de son dernier rôle au cinéma. Il jouait un vieux steward victime d'un sévère mal de mer. C'était l'un de ses numéros favoris et il fit sa sortie sur le même numéro de mime que dans ses premières prestations à l'écran. Les critiques anglaises furent mauvaises. Sortir une gentille comédie romantique la même année que les 12 salopards et le Lauréat était un anachronisme presque incompréhensible.

Les critiques françaises et italiennes furent meilleures. La chanson du film « This is my song » fut un grand succès international.

Quand Chaplin lut les critiques anglaises, il fut d'abord surpris. Puis il s'en remit, et reprit confiance parce que le public l'aimait.

En 1965, Michael Chaplin écrivit un livre sur sa vie avec deux « nègres » mais le style qu'on lui donna ne lui plaisait pas et il fit un procès pour arrêter la publication du livre.

Pourtant le livre sorti quand même après révision du texte. Il était touchant avec des réflexions intelligentes. Michael exposa les difficultés qu'il avait à être le fils d'un homme de génie.

En octobre 1966, Charlie se cassa la cheville. C'était la première fois de sa vie qu'il se brisait un membre. Dès lors, Charlie allait connaître les assauts du grand âge.

Il se lança dans un nouveau projet, The Freak, une comédie dramatique sur une jeune fille qui se réveille un matin en découvrant que des ailes lui ont poussé.

Le rôle était destiné à Victoria, sa troisième fille.

En 1969, Victoria quitta la famille pour rejoindre son amoureux, l'acteur français Jean-Baptiste Thierrée. Tous deux se consacrèrent au cirque. Ce fut un coup pour Charlie qui voyait son projet de film vaciller. Oona et Jerry Epstein s'étaient rendu à l'évidence : les forces physiques de Chaplin ne pouvaient plus soutenir sa volonté créatrice.

Le 20 mars 1968, Charlie junior mourut d'une thrombose.

Au début des années 70, Chaplin consacra toute son énergie à remettre en exploitation ses vieux films.

En 1970, il composa une nouvelle partition pour le cirque et enregistra lui-même la chanson « Swing, little girl ». En 1971, le 21e festival de Cannes créa une récompense spéciale pour l'ensemble de son oeuvre, il fut également fait commandeur de la Légion d'honneur. Les États-Unis l'invitèrent mais Chaplin hésita à accepter.

S’il accepta, c'est parce qu'il avait l'intention d'examiner une nouvelle caméra qui pouvait faciliter le travail d'impression sur The Freak. Les Chaplin arrivèrent à New York le 2 janvier 1972 et furent accueillis par une centaine de journalistes. Chaplin retrouva Claire Bloom et Paulette Goddard et put leur parler lors d'un gala en son honneur.

Chaplin reçut la médaille Handel, la plus haute récompense de la ville de New York. À Hollywood, il reçut un Oscar spécial.

Là, il revit Georgia Hale et Jackie Coogan. Coogan était devenu gros et chauve mais Charlie le reconnut et éclata en sanglots. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Lors de la cérémonie des Oscars, Charlie fut trop ému pour dire autre chose que merci mais il s'arrangea pour improviser un petit numéro avec un chapeau melon qu'il fit sauter sur sa tête. En septembre 1972, Chaplin reçut une mention spéciale du Lion d'or du festival de Venise et « les Lumières de la ville » furent projetées sur la place Saint-Marc.

De retour en Suisse, il écrivit un nouveau livre « My life in pictures ».

En mars 1975, il retourna à Londres avec sa famille pour être nommé chevalier par la reine. Puis il composa une musique pour « l'Opinion publique » et effectua quelques coupures dans le film là où l'action lui semblait trop sentimentale. Dans les derniers moments de sa vie, Charlie lut Oliver Twist, bricola sur le script de « The Freak ». Il n'était pas religieux mais ne craignait pas la mort. Le 15 octobre 1977, Chaplin fit sa dernière sortie hors du manoir. Il assista à un spectacle du cirque Knie à Vevey.

Au cours de la nuit de Noël, Charlie Chaplin s'éteignit paisiblement dans son sommeil. L'enterrement eut lieu le 27 décembre 1977 à l'église anglicane de Vevey.

Ce fut selon les voeux de Charlie une cérémonie strictement familiale.

Le 2 mars 1978, le cercueil de Chaplin fut volé. C'était un enlèvement posthume. Un mystérieux M. Cohat (ou Rochat) téléphona pour réclamer 600 000 fr. suisses en échange du corps. Les deux coupables, étaient de pauvres maladroits, Roman Wardas, un mécanicien polonais de 24 ans et Gantcho Ganev, 38 ans, mécanicien de Lausanne exilé de Bulgarie. Ils espéraient monter un garage avec l'argent. Puis ne voyant pas venir l'argent, ils menacèrent de tirer dans les jambes de Christopher Chaplin. Cristopher fut protégé par la police. Les deux hommes furent appréhendés dans une cabine téléphonique tandis qu'ils appelaient Géraldine Chaplin.

En retrouva le cercueil enterré dans un champ de blé, près du village de Noville. Le propriétaire du terrain érigea une simple croix de bois ornée d'une canne en souvenir.

Wardas fut condamné à quatre ans et demi de prison et Ganev à 18 mois avec sursis pour « trouble du repos d'un mort et tentative d'extorsion ».