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Histoire des Rose-Croix et des origines de la franc-maçonnerie (Paul Arnold)

 

Introduction

histoire et légende.

Un matin d'août 1623, rapporte Gabriel Naudé, les Parisiens eurent la surprise de lire, à certains carrefours, un billet de six lignes manuscrites, hâtivement placardé : « Nous, députés du collège principal des frères de la Rose-Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville par la grâce du Très Haut, vers lequel se tourne le coeur des Justes. Nous montrons et enseignons sans livres ni masques à parler toutes sortes de langues des pays où voulons être, pour tirer les hommes nos semblables d'erreur de mort ».

Parfois, les termes du manifeste étaient plus explicites et plus surprenants encore : « Nous, députés du collège de Roze-Croix, donnons avis à tous ceux qui désireront entrer en notre Société et Congrégation, de les enseigner en la parfaite connaissance du Très Haut, de la part duquel feront ce jour d’hui assemblée, et les rendrons comme nous de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et seront transportés par tous les pays étranges ou leur désir les portera. Mais pour parvenir à la connaissance de ces merveilles, nous avertissons le lecteur que nous connaissons ses pensées, que si volonté le prend de nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous, mais si la volonté le porte réellement de s'inscrire sur le registre de notre confraternité, nous qui jugeons des pensées, nous lui ferons voir la vérité de nos promesses, tellement que nous ne mettons point le lieu de notre demeure puisque les pensées jointes à la volonté réelle du lecteur seront capables de nous faire connaître à lui et lui à nous ».

Badauds et docteurs s'esclaffèrent. Quelques-uns s'interrogèrent. Les uns pensaient que c'était une secte réformiste, d'autres opinaient que c'était effectivement des envoyés du Saint Esprit.

La plupart croyaient avoir affaire à des illusionnistes ou à des aigrefins. Un auteur anonyme décrit la vie des invisibles. Ils sont au nombre de 36, dispersés à travers le monde par groupes de six. Le 23 juin 1623, ils avaient tenu à Lyon une assemblée générale où l'on avait décidé l'installation de « députés » dans la capitale. Cette réunion s'était fait à six heures du soir, deux heures avant le grand sabbat où par l'entremise d'un anthropophage négromancien qui avait été leur précepteur, Astarot, l'un des princes des cohortes infernales, parut splendide. Le Négromancien leur avait laissé entendre que c'était un messager du Très Haut. Tous les adeptes se prosternèrent devant ce « démon ». Ils signèrent un pacte d'allégeance au démon et renoncèrent au christianisme.

Astarot s'engagea à faire voyager les Rose-Croix instantanément d'un bout à l'autre de la terre, à leur faire parler toutes les langues, à les couvrir d'argent et à les rendre invisibles en particulier ou en public.

Astarot leur promit d'attirer à eux les doctes et leur donna un anneau d'or avec un saphir sous lequel se trouvait un démon leur servant de guide.

Ils furent transportés au lieu de l'assemblée des sorciers et reçurent la marque des magiciens et l'affectation particulière à l'un des pays catholiques pour y prêcher la nouvelle religion. Les six députés désignés pour la France arrivèrent à Paris le 14 juillet mais ne virent paraître nul disciple. Alors ils placardèrent leur manifeste. Un avocat criblé de dettes, espérant faire fortune, unit sa pensée à sa volonté et un Rose-Croix se présenta à lui. Il fut conduit les yeux bandés à la demeure des frères. Les frères le saoulèrent et l'envoyèrent à la rivière où il se noya. Gabriel Naudé avait pris connaissance du manifeste Rose-Croix publié en 1615 à Francfort et il fait paraître en 1623 une « Instructions à la France sur la vérité de l'histoire des frères de la Roze-Croix ». Gabriel Naudé ignorait l'allemand et ne comprit pas tout au manifeste. La conclusion s'imposa : « toute leur croyance n'est qu'épicurienne et suspecte d'hérésie. Les jésuites P. Gaultier et P. Goelessins estimèrent que ces Rose-Croix n'étaient qu'une nouvelle secte d'anabaptistes.

Richelieu qu'on vint déranger avec cette ennuyeuse affaire des affichettes se rangea à l'avis de Gaultier. Pourtant, Jacques Dupuy, l'administrateur de la bibliothèque du président de Thou, curieux d'ésotérisme exalta la mystérieuse fraternité.

En France, on ne reparla de la Rose-Croix que vers la fin du XVIIe siècle, à propos de la Brinvilliers, la célèbre empoisonneuse. Il faut arriver jusqu'au dernier quart du XVIIIe siècle et à l'époque de la grande prospérité des loges maçonniques pour que le terme de Rose-Croix acquiert droit de cité et couvre autre chose que d'absurdes légendes.

Mais, dès lors, s'ouvre, pour l'histoire de la Rose-Croix, une aire de falsification qui atteindra son point culminant à la fin du 19e siècle : autant de Papus, de prétendus historiens inventent ou défigurent impudemment toute la documentation.

Le terme de Rose-Croix devient alors synonyme de société secrète.

Première partie : les origines de la Rose-Croix.

Chapitre 1 : premiers manifeste de la Fraternité de Rose-Croix.

Le mouvement Rose-Croix se manifeste pour la première fois publiquement en 1614. Cette année-là, parut à Cassel un petit livre anonyme en langue allemande intitulée « Commune et générale réformation de tout le vaste monde, suivi de la Fama fraternitatis de l'ordre louable de la croix de Rose, adressée à tous les savants et chefs de l'Europe. Ainsi qu'une courte réponse faite par Adam Haselmayer qui, à cause de cela, a été arrêté et emprisonné par les jésuites et mis aux fers sur les galères. Présentement publié et imprimé et communiqué à tous les coeurs fidèles ».

Le titre était précédé d'une vignette représentant l'ancre de l'espérance qu'enlace le serpent de Mercure.

Suit une préface mystérieuse dénigrant les jésuites puis un morceau satirique « commune réformation du monde entier tel que sur l'ordre du dieu Apollon elle fut publiée et développée par les sept sages de Grèce et d'autres hommes très savants ».

C'est en fait la traduction de l'avis LXXVII des Ragguagli di Parnasso ou nouvelles du Parnasse de Boccalini parues à Venise en 1612.

Dans ce texte, on apprend que l'empereur Justinien décida de rassembler les sept sages de la Grèce auxquels se joignirent Caton et Sénèque et il leur ordonna d'étudier la grande réformation du monde capable par des moyens législatifs-extérieurs-de rendre l'humanité sa pureté primitive. On proposa de lutter contre l'insécurité, de redistribuer les richesses, de supprimer lors l'argent, la lutte contre l'hypocrisie. On chercha à fonder la société sur le mérite, la vertu, la fidélité. Caton demanda à Dieu un nouveau déluge pour exterminer tous les méchants et en premier lieu le sexe féminin mais l'assemblée se révolta à cette idée. La seule décision adoptée fut la réglementation des prix. C'est une satire sur l'inefficacité des philosophes. L'idée principale de la réformation et de la Fama c'est que la voie du bien est intérieure et non par des réformes extérieures. La Fama est une sorte de lettre ouverte aux sages et aux « coeurs fidèles ». L'intention chrétienne. La Fama résume la vie de Christian Rosencreutz, né de parents pauvres mais nobles, placé dès l'âge de six ans dans un monastère où il apprend le grec et le latin puis on l'initie aux rudiments de la magie. À 16 ans, il entreprend le voyage en Terre Sainte avec le frère P. A. L. lequel meurt à Chypre.

Christian s'arrête à Damas car il est malade. Il rencontre les sages de Damcar. Ils lui enseignent les secrets de la nature et l'emmènent dans leur ville où il demeure trois ans.

Ensuite, il traverse le golfe arabique, l'Égypte, la Libye et atteint Fez. Il y reste deux ans et communique avec les habitants appelés élémentaires. Il est initié à un meilleur fondement de sa croyance accordée à l'harmonie du monde entier et inscrit dans toutes les périodes de l'histoire. Il reçoit ainsi la révélation de l'unité universelle qui remet l'homme à l'unisson avec Dieu, le ciel et la terre. Il vient rapporter en Europe cette sagesse traditionnelle mais il se heurte en Espagne à l'incompréhension des savants espagnols alors il rentre dans sa patrie allemande et veut créer une fraternité pour que les hommes de bonne volonté se livrent leurs secrets.

Il vit en solitaire dans sa maison confortable. Au bout de cinq ans de solitude, il se souvient de son projet de réformation universelle qu'il veut poursuivre avec trois confrères de son premier Ermitage, fr G. V., fr I. A. et fr lettre I. O.

Il leur réclame fidélité, zèle et silence et leur ordonne d'écrire tout ce qui leur indiquera pour que la postérité soit désormais initiée par révélation spéciale.

Ils soignent des malades et achèvent le « nouvel édifice du Sanctus spiritus ». Rosencreutz décide de faire appel à de nouveaux frères qui seraient ainsi accueillis par « la société et fraternité ». Ils observent la chasteté. Le collège rédige le livre des désirs de l'homme et les frères partent en mission à travers le monde pour étudier et étendre leurs connaissances qu'ils se communiquent, comme les Arabes, au cours de réunions annuelles.

Rosencreutz institue la règle de l'ordre :

1- ne pas exercer publiquement d'autre activité que de soigner les malades à titre bénévole, 2 -s'adapter partout aux moeurs, coutumes et vêtements du pays, 3-comparaître annuellement au jour C au lieu fixé par le Saint Esprit, 4-chaque frère devra se choisir un successeur pour le jour de sa mort, 5-la Rose-Croix est le signe et le symbole de la fraternité, 6-la fraternité restera clandestine durant son temps. Mais les frères ne sont pas immortels. Le frère N. N. révèle que la fraternité allait vivre au grand jour et voler au secours de la nation allemande car il venait de découvrir la tombe où était enseveli depuis 120 ans Rosencreutz.

Il était mort en 1378 à 106 ans.

Sa tombe aurait donc été découverte en 1604. La tombe contenait des hommages à Jésus et à la gloire de Dieu. Elle contenait des livres d'occultisme (notamment de Paracelse), la « vie » de Rosencreutz, des miroirs, des clochettes, des lampes, un autel circulaire recouvert d'une feuille de cuivre portant l'inscription : Hoc Universi Compendium Nisus Mihi Sepulcrum Fui (je me suis réservé pour sépulcre ce résumé de l'univers). Le corps de Rosencreutz était intact et tenait à la main un petit livre en parchemin écrit en lettres d'or et intitulé T. Sur la table funéraire se trouvait un long éloge de Rosencreutz. À la fin figure cette formule qui, résume toute la doctrine mystique telle que l'enseignaient à Maître Eckart et Jean Ruysbroeck : « nous naissons en Dieu, nous mourons en Jésus, nous redevenons vivants par le Saint Esprit ».

Les frères retirèrent certains des livres qu'ils destinaient à la publication puis se séparèrent et livrèrent leurs joyaux à leurs héritiers naturels, afin que les futurs disciples puissent redécouvrir et rouvrir la tombe qui fut rescellée. La Fama assure que cette tombe s'ouvrira aux hommes qui sont dignes et son ouverture ne servira pas aux indignes.

Chaque disciple devait garder secret l'endroit de la sépulture de Rosencreutz. La Fama invita les lecteurs à rechercher les tombes des frères I.O. et D. Pour obtenir de certaines vieilles gens le secret de la médecine encore connue parmi elle, ce qui augmenterait le nombre des frères ou du moins améliorerait leur savoir (on remarque l'équivalence suggérée entre la « tombe » des « frères » et l'élixir de vie). Chrétienne évangélique et luthérienne, la Fama recommande les deux sacrements (baptême et eucharistie) de la liturgie d’Augsbourg.

En politique, les frères reconnaissent l'Empire romain et quartam monarchiam. La Fama a été envoyée au loin en cinq langues Adam Haselmayer répond à la Fama et demande aux frères de ne pas se cacher plus longtemps.

Il pense qu'ils enseignent au monde égaré le vrai chemin de la philosophie éternelle, c'est-à-dire de la connaissance du Messie et de la Lumière de la Nature aux Temps de l'empire du Saint Esprit » : entendez le quatrième empire mentionné dans la Fama.

Haselmayer pensait que Dieu précipiterait la chute du pape, ennemi du Christ et celle de sa « chevalerie babylonienne » (les prélats et les jésuites).

Il prévoyait l'apocalypse et le règne du Saint Esprit après la mort de l'empereur d'Autriche Rodolphe II. Ce message de terreur et d'espoir, la confession de 1615 la confirmera en des termes encore plus explicites. Visiblement calquée sur la confession d'Augsourg rédigée près de 100 ans plus tôt par Mélanchton, la Confession de la fraternité était divisée en un certain nombre de points soigneusement numérotés.

Tout le monde devait être appelé au salut et Dieu avait résolu d'augmenter le nombre de « frères ».

La fraternité préconise une méthode pour procurer aux sages ses trésors uniques : méditations, informations et recherches.

L'homme qui comprend la Bible et qui vivra la vraie vie chrétienne prêchée par la fraternité, ira, dans la joie, au-devant du soleil levant. Quoi qu'il existe un élixir universel qui guérisse toutes les maladies, la Fraternité ne pourra être révélée à aucun sans un décret spécial de Dieu. À première lecture, le but des manifestes rosicruciens est l'annonce d'événements apocalyptiques précédant l'avènement de la quatrième monarchie ou règne de Dieu, du Saint Esprit-avenir terrible et imminent auquel il convient de se préparer non par de vaines simagrées et par des réformes extérieures, mais par cette régénération intérieure, cette lente ascension, par-delà le renoncement et l'athlétisme, vers les élans mystiques et l'union avec Dieu. La Fraternité appelle tous les hommes assez sages pour comprendre, à préparer sans retard leur salut spirituel, à redécouvrir le tombeau de Rosencreutz, à voir le ciel ouvert où montent et descendent les anges, comme dans la Nouvelle Jérusalem, à se réserver dès cette vie le sépulcre céleste, à l'instar de Rosencreutz.

Chapitre II : le cénacle de Tübingen.

Jean-Valentin Andreae était le petit fils de Jacob Andreae qu'on avait appelé à l'époque le Luther wurtembergeois. Il assura au luthérianisme allemand l'hégémonie politique. Il fut professeur de théologie puis recteur de l'université de Tübingen. Il forma la plupart des champions du luthérianisme à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, particulièrement ceux qui devaient jouer un rôle prédominant dans l'aventure rosicrucienne.

Jean-Valentin naquit le 17 août 1586. Son père, Joann, était un modeste pasteur de Herrenberg. Dédaignant la discipline luthérienne, il s'adonnait à l'étude de l'art alchimique et généralement occultiste. Il gagna ainsi la sympathie de Frédéric Ier, duc de Wurtemberg.

Jean-Valentin devra à son père ses goûts précoces pour l'astrologie, l'alchimie et l'ésotérisme. Joann Joann mourut en 1601 laissant sa femme et ses sept enfants dans la gêne. La veuve s'installa à Tübingen pour faciliter les études de ses fils.

Lors du voyage, Jean Valentin tomba et devint infirme pour la vie.

Il lisait beaucoup et eut pour précepteur Baltasar Pliessinger dont il épousera la soeur. Il aimait les lettres plus que la théologie. À 16 ans, il écrivit une « Esther » et un « Hyacinthe » puis une Malédiction de Vénus et un triple dialogue, Larmes.

Vers 1604, il écrivit les Noces chimiques de Christian Rosencreutz. Il étudia la philosophie, l'astronomie, l'optique, les mathématiques. Il obtint ses diplômes de magister en 1605. Il fut impliqué dans une affaire de débauche avec ses camarades d'université et Enzlin, le recteur, éloigna Jean-Valentin de la cléricature et même de la faculté. Alors Andreae voyagea.

Il se rendit à Strasbourg où il rencontra le futur polygraphe Bernegger. Il revint à Tübingen où il se lia avec Polycarpe Leyser. Il apprit à manier la guitare et le luth. Il fit connaissance de Tobias Hess et d'Abraham Hölzel qui étaient intéressé à un mouvement d'illuminisme et faisaient circuler sous le manteau des ouvrages mystiques. C'était une manière de lutter contre la sécheresse du luthérianisme. Mais l'affaire vint aux oreilles du recteur de l'université de Tübingen. Frédéric de Wurtemberg intervint pour protéger Jean-Valentin mais celui-ci ne put rentrer à l'université. Il renonça à la théologie et devint précepteur en Bavière.

Il voyagea en France, en Italie, en Espagne et voulut connaître le calvinisme à Lausanne et Genève. Il en fut ravi et c'est là que lui apparut pour la première fois sa mission, aider la cause du christianisme.

Puis il résida quelque temps à Paris. Il alla à Rome et fut édifié par la vie mondaine et désordonnée des prélats ce qui stimula son zèle de luthérien. Il découvrit sa vocation : « servir l'Eglise (évangélique) et le monde au lieu de suivre en épicurien ses proches penchants ».

Il retourna à Tübingen, malade et misérable. Hafenreffer, le vieux professeur de théologie dirigea ses études. Jean-Valentin présenta sa thèse en 1614. Il fut nommé diacre de Vaihingen et se maria la même année avec la soeur de Pliessinger. C'est la même année que parut la Fama.

Dès 1616 et jusqu'en 1619, Andreae dénonça la fraternité Rose-Croix comme une farce. Il multiplia pamphlets et satires en latin et en allemand. Il chercha à lancer un mouvement différent, une sorte de « cité chrétienne » qu'on opposerait à l'indigne farce de la Fama. En 1617 et 1618, il publia les deux parties d'une « invitation de la fraternité du Christ aux candidats à l'amour sacré ». Il recommandait le retour de la simplicité, à la méditation, au renoncement, à la fraternité. C'était un objectif fort analogue à celui de la Fama. Il y intéressa ses amis et construisit en imagination sa « République christiano-politaine » sorte de Nouvelle Jérusalem terrestre.

Un plan social en fut rédigé. L'opuscule fut imprimé en 1620 et envoyé aux quatre coins de l'Europe. Mais la guerre s'étendit en Allemagne, les amis se dispersèrent la plupart des exemplaires du plan furent perdus. Nous n'en possédons que le titre « La Main droite tendue de l'amour chrétien ».

En 1620, Andreae est nommé surintendant de l'abbaye de Calw. La ville fut livrée aux flammes. Andreae y perdit des manuscrits précieux, notamment un Théophilus qu'il achevait alors. Andreae fonda une société de secours d'ordre local pour l'aide aux ouvriers, étudiants, malades et pauvres. En 1622, Andreae fut inquiété lors du procès de son maître Joann Wied qui faisait paraître clandestinement de nombreux ouvrages mystiques mais l'affaire tourna court. En 1624 ou 1625, il resserra l'union chrétienne à un groupe de quatre compagnons.

En 1628, il publia « L'Exemple de la vraie union chrétienne ». Andreae mourut le 24 juin 1654, quelques mois après son installation comme chef de l'abbaye d'Adelberg. Dans sa biographie, il n'évoqua pas la Rose-Croix.

Son meilleur ami était Christophe Besold. Né a Tübingen en 1577, il ne quitta jamais sa ville natale où il fit ses études de droit et d'histoire. Il enseigna le droit à la faculté. Il maniait neuf langues et laissa pas moins de 92 écrits. C'était un helléniste distingué. Comme les rédacteurs de la Fama, il était convaincu que les Grecs avaient emprunté l'essentiel de leur sagesse aux traditions hébraïques et égyptiennes. Il estimait que les premiers philosophes, parmi lesquels il rangeait Orphée, avaient possédé et diffusé un enseignement au culte qu'ils avaient reçu par l'entremise des symboles ésotériques à ceux dont est faite l'écriture de l'Ancien Testament. On retrouve ici l'un des aspects de cette écriture occulte et de ces symboles dont nous entretient la Fama.

Pour lui, la tradition juive, la langue hébraïque étaient les vestiges de richesses paradisiaques, et c'est dans l'étude des livres de la kabbale qu'il voulait trouver le véritable puits de sagesse.

Besold plaçait la mystique loin au-dessus de l'érudition et de la philosophie spéculative. Il était influencé par les maîtres de l'occultisme : Paracelse, Ramus, Lulle, Pic de la Mirandole et leur consacra des études : pour lui, il existait une unité de doctrine entre le judaïsme occulte, Platon, Hermès et Zoroastre, tout ce sur quoi insiste à la fin la Fama.

La révélation du sens ultime des choses ne pourrait être atteint que par le renoncement. Il fallait se mortifier, se persuader que le pouvoir est vanité, que les sciences exactes mènent à une impasse.

Besold défendait l'idée essentielle de toutes les traditions occultes : divinité de l'âme humaine. En 1630, Besold se convertir au catholicisme. Ce sera pour Andreae une grande douleur personnelle. Ce sera la cause de la rupture.

En 1612, Andreae rencontra Wilhelm Wense. C'était un jeune noble de Saxe. Comme Andreae, il était disciple de Joannes Arndt qui était le père spirituel de tout le groupe qui patronna la Rose-Croix. Valentin Wiegel inventa une doctrine qui exerça une influence sur les grands esprits notamment Jacob Böhme. Weigel avait mis lui aussi tout l'accent sur la religion du coeur et sur la connaissance à la lumière intérieure qui nous viendrait de la présence de Dieu dans notre âme et l'onction du Saint Esprit, une imagerie que nous retrouvons dans la confession de 1615. Il réclamait la mort spirituelle de l'homme, sa renaissance en Jésus, en qui et avec qui il doit vivre.

Arndt publia son premier livre, Livre du vrai christianisme, en 1605 et n'échappa pas à la suspicion alors il dut quitter le Brunswig.

Il accepta l'invitation du prince de Mansfeld et se retira à Eisleben en Saxe. Arndt disait, comme la confession Rose-Croix, qu'il suffit de lire la Bible, de la comprendre et de vivre selon sa doctrine pour être sauvé. Si l'homme, par ce qu’Arndt appelle le « mariage (spirituel) avec le Christ » reconnaissait aujourd'hui l'image de Dieu en lui, il serait réuni à Dieu et dans cette union il trouverait la quiétude, le pain, la félicité la plus haute, la vie (éternelle).

Cette « reconnaissance » ou résurrection d'Adam doit être le but du vrai chrétien. Pour Arndt, on ne pouvait atteindre à cette beauté spirituelle. Il était nécessaire de faire pénitence, de cultiver l'amour du prochain et de renoncer aux biens de ce monde. Arndt eut la plus grande estime pour Andreae qui le considéra toujours comme son maître et son père spirituel et le consulta sur ses projets et ses difficultés. Un autre ami d'Andreae film Wilhelm Wense. C'était un fleuron de la noblesse. Il commença des études de droit à Tübingen en 1613. Il avait une inclination pour « les méditations sacrées » ce qui le rapprocha d'Andreae. Wense se jeta dans des études de théologie. C'est lui qui proposa de baptiser « Cité du soleil » l'union chrétienne projetée par Andreae, nom qu'il emprunte à Campanella, le philosophe italien dont il rapporta les idées en 1614. C'est Tobias Adami qui devint l'homme de confiance de Campanella et rapporta à Tübingen les manuscrits du maître. Tout le groupe d'amis de Tübingen eut la primeur des écrits de Campanella et surtout la Cité du soleil. Pour Campanella comme pour Arndt-comme aussi pour les rédacteurs du manifeste Rose-Croix-la société future doit être une incarnation du christianisme total participant de l’être infini autant qu'il est possible. Dans la Cité du soleil, Dieu est le grand métaphysicien élu par le peuple et le gouvernant par l'entremise de ses ministres Force, Sagesse et Amour. Un communisme total règne dans la cité et la propriété privée a été supprimée. Campanella était persuadé que seule l'organisation de l'Eglise de Rome faisait obstacle à la venue de Dieu sur la terre. C'est en 1633 qu'il changea d'avis pour prendre la défense du pape Urbain VIII.

Il condamnera le mouvement Rose-Croix. Néanmoins il faut soupçonner en Campanella un sympathisant et un inspirateur du cénacle de Tübingen. Un autre inspirateur fut le polémiste italien Boccolini auteur des Nouvelles du Parnasse parues en 1612 et un des livres les plus lus en Europe.

Chapitre III : le mythe de Christian Rosencreutz et les fausses traditions.

Durant les années qui suivirent la publication des manifeste rosicrucien, les docteurs discutèrent gravement les dates du « fondateur » de « l'ordre », Christian Rosencreutz. On admettait en général que la découverte de sa tombe remontait à 1604. Il serait né en 1378 et mort en 1484 (un an après la naissance de Martin Luther). Le zélé défenseur de la Rose-Croix, Michael Maier, médecin de Rodolph II assura que Rosencreutz avait été un contemporain des alchimistes Albertus Magnus et Raymond Lulle. Michael Maier, dans son canon de la Rose-Croix (Thémis Aurea, 1618) prétend expliquer l'origine du nom de « Rosencreutz ».

Les frères Rose-Croix se servent du signe des deux lettres R. C. et suivent les prescriptions de leur ordre comme un moyen de secours que chacun peut interpréter selon sa conception. Car à peine cette fraternité s'était-elle signalée par quelque écrit, il se trouva un zélé interprète qui explique R. C. Par Rosencreutz quoique les frères eux-mêmes témoignèrent qu'on les appelle à tort rosicruciens car les lettres R. C. ne désignent le nom de leur premier fondateur que symboliquement. Le premier manifeste ne parle jamais que de la fraternité R-C.

Seule la « réponse » d'Adam Haselmayer, dans son édition de 1612 et celles de 1614, reproduit en toutes lettres le nom officiel de la Fraternité. Le nom et la vie de Christian Rosencreutz ne sont qu'une fable inventée par les rédacteurs de la Fama comme le prouve un traité anonyme publié en 1624.

Il existe plusieurs hypothèses pour signaler l'existence d'une fraternité Rose-Croix avant la publication des manifestes. Maier faisait des Rose-Croix les héritiers des brahmanes, les Égyptiens, des Eumolpides d'Eleusis, des mystes de Samothrace, des mages de Perse, 10 gymno sophistes d'Éthiopie, des pythagoriciens de Grande-Grèce et des sages d'Arabie. Fr. Wittemans ajoute les néoplatoniciens, les gnostiques, les albigeois, les templiers, les vaudois, tous ceux qui s'occupaient d'ésotérisme. Le fondateur de l’AMORC, Spencer Lewis prétendit que le véritable fondateur des Rose-Croix était le pharaon Toutmès III. On attribue aussi sans preuve la fondation de l'ordre à Tauler, à Thomas A Kempis, à Luther dont les armoiries, comme celles d'Andreae, associent la croix et la rose.

Le plus grand responsable des hérésies est l'Allemand Charles Kiesewetter qui est l'auteur d'une histoire de l'occultisme publiée en 1891. La revue de Papus, l'Initiation publia une « histoire de l'ordre de la Rose-Croix » en 1898. Kiesewetter, Papus et Barlet s'y intéressaient et les deux derniers étaient à la tête de l'ordre kabbalistique de la Rose-Croix fondé par Guaita 10 ans plutôt. Il fallait à tout prix procurer à l'ordre frais émoulu ses lettres de noblesse.

Kiesewetter se disait l'arrière-petit-fils du dernier imperator des Rose-Croix à la fin du XVIIIe siècle. Pour lui, les faits sont écrits noirs sur blanc dans les écrits alchimiques « Theatrum chimicum ». Dans le volume IV, Kiesewetter prétend avoir lu une évocation de la Rose-Croix datée de 1374.

Mais dans ce texte, il n'est fait nullement référence aux Rose-Croix. Kiesewetter a tout simplement fabriqué un texte pour les besoins de la cause. Il aurait également imaginé l'existence d'une société secrète fondée en 1507 à Paris par Cornelius Agrippa. Elle aurait eu des affinités avec la Rose-Croix. Pour Kiesewetter, Paracelse était le père de la tradition Rose-Croix. Mais il n'avança aucune preuve. Paul Sédir éleva au rang d'imperator des Rose-Croix les 47 initiés qui selon Agnostus avaient reçu de Dieu les secrets de l'univers. Abraham, David, Salomon, Jésus pour citer les plus éminents.

Kiesewetter déclara inacceptables la Fama et la Confession en tant que tradition Rose-Croix et jeta l'anathème sur les Noces chymiques d'Andreae.

La Fama, sous forme manuscrite, a circulé plusieurs années avant l'édition première de 1614.

Un chercheur allemand Bergman a découvert un exemplaire d'une édition de la « réponse » d'Adam Haselmayer datée de 1612. L'auteur a connu dès 1610 un manuscrit de la Fama. Un des points les plus fréquemment affirmés par les docteurs de la Rose-Croix initiale est l'importance de la date de 1604, année de la découverte de la tombe du père Rosencreutz selon les uns, date du début de l'ère du Salut selon les autres.

Personne ne s'est jamais expliqué sur le choix de ce millésime. Or Andreae avoua avoir écrit les Noces chymiques de Christian Rosencreutz vers 1602-1604 en faisant passer l'ouvrage pour une simple gaminerie.

1604 serait bel et bien la date de naissance de l'idée rosicrucienne. La forme définitive du manifeste ne peut être antérieure à 1612, date de parution des Nouvelles du Parnasse dont l'avis LXXXVII figures dans le manifeste de 1614. Dès 1616, certains défenseurs de la Rose-Croix cherchèrent à en reporter les débuts en 1597. Tel est le but de « l'Echo de la fraternité Rose-Croix » qui paraît à Dantzig en 1616 avec une préface signée I. S. P. V. H. précédée d'une lettre anonyme datée de 1597. L'auteur assure avoir vu en Souabe un livre d'un certain Egide Gutmann qu'il prend pour un homme doué de la sagesse divine. Mais la révélation de la majesté divine attribuée à Gutmann ne paraîtra qu'en 1613 à Dantzig. C'est l'année où Andreae réclame la fin de ce qu'il appelle la « plaisanterie ».

Chapitre IV les auteurs des manifestes et fondateurs de la Rose-Croix.

Pour les uns, c'est Julius Sperber qui rédigea la Fama, pour les autres c'est Julianus de Campis-que d'aucuns identifient avec le premier-porte épée de l'ordre. D'autres encore savent que ce fut Joachim Jung, mathématicien de tambour. L'auteur de cette dernière hypothèse, Fabricius tenait ce secret de son parent Jean Fabricius qui le tenait lui-même de la bouche du « secrétaire de Heidelberg ».

Pour celui-ci, ce fut Weigel, le chef abhorré des Enthousiastes mort en 1588, pour celui-là c'est Arndt ou son collègue Hirsch.

Les chercheurs modernes se divisant en deux classes inconciliables. Les uns, décidés à voir dans la « Fraternité Rose-Croix » un prototype de la franc-maçonnerie moderne et gênés par les solides attaches d'Andreae avec le clergé luthérien officiel, nient avec véhémence sa participation à la fondation de l'ordre et à la rédaction des manifestes. L'attitude d'Andreae à partir de 1616 prouverait assez que la Fama émane d'un cercle auquel Andreae s'opposait dès cette époque-là.

D'autres lui confèrent, avec une argumentation fragile, le double titre de fondateur de l'ordre et d'auteur des deux manifestes. Le professeur Kienast que la Fama et Confession ne sont point de la même main et ne peuvent s'identifier avec l'auteur des Noces chymiques. Il pense que les deux premier manifestes sont de Besold.

Paul Arnold pense que les diverses pièces qui constituent les manifestes ne sont pas de la même main. Que ces cinq pièces ne rappellent pas suffisamment l'imagination débordante des Noces chymiques. Le style de la Confession rappelle manifestement celui de la réformation.

Il y a des invectives contre la papauté et contre les alchimistes. Arnold pense que la préface de la Fama est le produit d'une collaboration de deux ou plusieurs esprits différents : le début appartient à un esprit pondéré, la suite à une plume turbulente. La Fama est une oeuvre composite du à la collaboration de plusieurs personnes. Tout ce qui concerne le récit de la vie de Rosencreutz et la description de son tombeau rappelle l'imagination d'Andreae mais le style est généralement éteint, tout le reste de la pièce semble appartenir à un esprit agressif. La Fama est manifestement le travail de tout un groupe auquel Andreae ne fut certainement pas étranger. Il aurait pu distribuer les pièces et avoir supervisé le tout. L'idée première du mythe rosicrucien appartient à Andreae et remonte à son adolescence.

Mais il s'est désolidarisé du mouvement en 1616. Il a avoué être l'auteur de la satire Menippus qui, en 1617, s'en prend aux Rose-Croix. La volte-face d'Andreae en 1616 devient le thème favori des quolibets rappelant sa participation active à la Rose-Croix. Griesmann fait partie des pamphlétaires qui ont attaqué Andreae. Andreae a écrit une renonciation publique à la Rose-Croix dans un passage de sa Turris Babel en 1619. Dans Turbo et mythologie chrétienne il condamne la Rose-Croix. Mais en 1617, 1618 et 1620, Andreae publie les manifestes de sa société chrétienne qui reprend sous une forme nouvelle l'idéal de la Fama tout en prétendant s'y opposer. Nul doute : Andreae passe en 1617 comme en 1623 pour le chef de la fraternité Rose-Croix. Mais il n'était pas seul.

En 1619, Andreae, dans un passage de la Mythologie chrétienne se plaignait que ses amis ne l'aient pas secouru ce qui prouve qu'il n'était pas un « frère sans société » et dans son testament de 1634 il se plaignit encore de l'abandon dont il fut victime après sa participation à la Rose-Croix : « on m'a accusé de diverses folies ou aventures dont ceux-là avaient honte qui ne me connaissaient guère ».

Après la mort du duc de Wurtemberg, Andreae ne bénéficia plus de sa protection et il subit les attaques des ennemis de toute critique de l'orthodoxie luthérienne. Andreae, compromis dans l'affaire de la Fama essuya jusqu'à la fin de sa vie les pires insultes et dut livrer et maintes déclarations solennelles d'orthodoxie.

Dès 1619, dans la Mythologie chrétienne, il assimile lui-même le rosicrucianisme aux hérésies abhorrées.

En 1616, il fallait se défendre contre l'accusation de menées subversives en matière politique, c'est pourquoi ce fut la débandade dans les rangs des docteurs de la Rose-Croix. Personne n'avait livré son nom ; on avait publié sous pseudonyme, mais plus d'un était identifié.

L'attitude impartiale d'Andreae lui valut l'hostilité de tous, amis et ennemis de la Rose-Croix. En dénonçant sans pitié les faux frères, il a indisposé les défenseurs du mouvement : en défendant les aspects louables de la doctrine, il a déchaîné la colère des adversaires.

Il fallut l'intervention d'amis puissants pour calmer quelque peu les esprits et faire cesser la campagne de calomnies et d'outrages qui faillit être fatale à la carrière d'Andreae.

Mais la calomnie ne désarma jamais. On peut considérer comme définitivement établi que tout un groupe d'amis, parmi lesquels Andreae ne fut pas le moindre, conçut la mystification rosicrucienne et son but et rédigea les divers manifestes. Dès le lendemain de la publication de la Fama sans cesse d'autres entrèrent en lice et allaient en deux ans créer la confusion la plus totale où, vraie Tour de Babel, la Rose-Croix allait s'écrouler autour de 1620.

Andreae aurait travaillé sur la Fama avec une trentaine d'amis parmi lesquels se trouvaient Wense et Besold. Parmi les 30, Andreae a dû se brouiller avec certains.

Il avait écrit au prince Auguste le 27 juin 1642 pour donner la liste de ceux qui avaient concocté avec lui son plan de Société chrétienne. Cette liste devait forcément comporter des auteurs de la Fama. On y trouvait Johann Gerhardt, qui était une des principales figures du luthérianisme. On l'appelait le père de l'Eglise luthérienne. Il était né en 1582. Il commença à Wittemberg, en 1599, des études de philosophie, de théologie et de médecine. Il fut lui aussi ami de Arndt. En 1606, il publia ses méditations sur les grands mystiques : Saint-Augustin, Saint-Bernard, Thomas a Kempis. La même année, il fit paraître ses considérations sur la vie ascétique. Le vieux Leyser était prédicateur en Autriche et au Brunswick. Il avait rapidement acquis la notoriété et monta dans l'estime des grands. Il devint prédicateur à la cour de Dresde et fut couvert d'honneurs par l'empereur Rodolphe II.

Il rédigea le catéchisme luthérien et lutta contre les calvinistes et les jésuites. Le trait commun à tous les amis de Tübingen fut l'hostilité la plus acharnée vis-à-vis des jésuites et une position assez ouverte vis-à-vis du catholicisme. Besold se convertit au catholicisme. Leyser junior né la même année qu'Andreae, devint son camarade en 1608. En 1610, il fut chargé de cours à Wittenberg. En 1613, il s'installa à Leipzig où il obtint une chaire de théologie.

Thomas Wegalin d’Augsbourg naquit en 1577. Il obtint, en 1608, le diplôme en théologie : en 1611, il est professeur d'histoire, il finira président du consistoire. Lui aussi lutta contre les jésuites ce qui explique l'aspect machine de guerre anti-jésuitique de la Fama.

Les Leyser se distinguèrent par leur attachement au chiliasme si nettement affirmé par les manifestes. Wilhelm Schickard, naquit en 1592, il fut nommé diacre à Tübingen en 1614. Il fit des études de mathématiques et de théologie sous la direction de Maestlin, le maître d'Andreae.

Johann Jakoh Hainlin naquit à Calw et fit ses études avec Andreae. Il fut nommé diacre en 1613, il enseigna à la faculté et succéda à Andreae à la tête de l'abbaye de Betenhofen. Il fut un des amis les plus intimes d'Andreae.

Schikard était le spécialiste de l'astroscopie des hébreux. Grand hébraïsant, traducteur et éditeur de nombreux textes hébreux et de commentaires rabbiniques, spécialiste de la kabbale et de l'astrologie qui jouent un rôle si considérable dans les manifestes Rose-Croix.

Mathias Bernagger, présent dans la liste d'Andreae, était un Autrichien fort versé en mathématiques, ami de Kepler. Il fit paraître en 1616 les oeuvres de Galilée. Il enseigna l'histoire, les langues anciennes et les mathématiques à la faculté de Strasbourg.

Il écrivit une histoire de Louis XIII.

Johann Saubert, autre membre du cénacle, était familier de la Confession d'Augsbourg dont la Confession Rose-Croix cherchait à imiter le tour. Il y avait également un hollandais, Joachim Wickefort. Ce qui explique que la Fama parut dès 1615 en hollandais à Francfort et que la traduction française parut à Amsterdam en 1616. Tous les noms portés sur la liste d'Andreae ne signalent pas forcément des collaborateurs de la Rose-Croix.

Il y eut ceux qui poursuivirent le ludibrium malgré le holà jeté par Andreae comme Schweighardt qui publia en 1618 « Miroir de la sagesse rosicrucienne, vaste révélation du collège et des axiomes de la très illuminée fraternité de Rosencreutz. »

Un certain Julianus de Campis s'était signalé par une « missive » de 1615 rédigée dans le ton du ludibrium proclamant que les « frères » sont des « théosophes mystiques » et donne des indications assez transparentes sur la véritable nature de la fraternité.

La missive sera ajoutée dans l'édition de 1616 de la Fama.

Le plus bruyant des défenseurs de la Rose-Croix fut Irenaeus Agnostus dont la personnalité reste mystérieuse et qui signait « l'indigne secrétaire germanique de la fraternité ». En 1615, il était en étroite collaboration avec Andreae mais après le retournement d'Andreae, Agnostus s'en prit violemment à son ancien ami jusqu'en 1619 ou son activité rosicrucienne cessa.

Il apparaît clairement que dans l'entourage d'Andreae on rencontre tous les tenants d'opinion dont on décèle le reflet le plus net dans les deux manifestes rosicrucien. Ces opinions les opposaient au milieu officiel de l'orthodoxie luthérienne ce qui leur attira les reproches d'hérésie. C'est vraisemblablement Andreae qui a inspiré à l'affaire ce tour de plaisanterie.

Chapitre V : l'évangile universel.

Arnold se penche sur les influences des manifestes rosicruciens.

Joachim de Flore serait le prototype de Christian Rosencreutz. Il est né en Calabre en 1132, de parents avisés. Comme Rosencreutz, il entreprend durant son adolescence un voyage en Orient et en terre Sainte. Il est influencé par des penseurs ou des religieux ce qui le transforme complètement. Il renonce aux vanités de ce monde et décide de se donner tout entier à Dieu sans entrer dans les ordres. Comme Rosencreutz, Joachim poursuit seul son voyage en pèlerin dans des vêtements de moine. Comme Rosencreutz, il pratique là-bas la vie des ermites et trouve l'illumination.

Comme Rosencreutz, il rentre dans sa patrie et se retire dans la solitude la plus complète pour y méditer et écrire. Comme Rosencreutz, il croit devoir faire des disciples et préparer l'humanité aux choses à venir. Comme dans la Fama, il annonce le prochain avènement du Saint Esprit précédé par des catastrophes apocalyptiques. Plus tard, il entrera dans les ordres, il ne se pliera pas à la règle.

Abbé de Corazzo, il ira de couvent en couvent pour prêcher la réforme du clergé et diffuser sa doctrine. Il quittera les ordres et se retirera définitivement dans les montagnes.

Comme Rosencreutz, il fondera une congrégation d'ascètes.

Sa doctrine, l'Evangile universel, s'en prend aux docteurs et aux théologiens, au clergé et aux scolastiques et il constate la vanité de la science. Comme dans la Fama, il puise dans l'Apocalypse de Saint-Jean les lumières spéciales de l'avenir. Partant de la Trinité, il entend diviser l'histoire du monde en trois époques. Le règne du père, allant d'Adam, par-delà Abraham, jusqu'à Ozias, c'est le règne de la chair et du mariage puis vient l'âge du fils qui commence avec Ozias et, par-delà l'Incarnation, dure jusqu'environ le temps où prêche Joachim, exactement jusqu'en 1260. C'est l'âge de l'esprit et de la chair à la fois.

Il avait pour précurseur Jean-Baptiste (l'ère d'avant avait pour précurseur Moïse). C'est aussi l'âge du clerc.

Le troisième âge, c'est celui du Saint Esprit, c'est l'âge de l'esprit et des moines : il aura pour précurseur Elie qui doit réapparaître.

Comme la « réponse » Haselmayer, Joachim annonce que le troisième âge (respectivement quatrième empire) sera précédé par la chute de la Nouvelle Babylone.

Comme Haselmayer, Joachim annonce la ruine des riches et des impies. À l'issue de ces convulsions régnera une paix sabbatique. Dès lors le Saint Esprit illuminera de sa lumière et réchauffera les fidèles qui auront survécu. Alors naîtra un ordre religieux à qui sera donnée la toute-puissance. La vue de Joachim de Flore fournit un parallèle indiscutable avec le mythe de Rosencreutz.

À la mort de François d'Assise, en 1202, ses disciples ravivèrent la doctrine de Joachim de Flore. Menacés dans leur pouvoir temporel, les papes Boniface VIII et Jean XXII condamnèrent les Spirituels. Certains disciples de François d'Assise furent brûlés. Pour le peuple, Rome était dès lors la Nouvelle Babylone, l'Eglise terrestre et démoniaque, ivre du sang des saints.

Jean XXII était l'Antéchrist, les Spirituels étaient l'Eglise nouvelle inaugurant le troisième règne, celui du Saint Esprit, de la pauvreté et de l'amour. Tel fut le point de départ d'un mouvement spiritualiste qui, à travers maintes extravagances, allait aboutir à la réforme luthérienne et aux manifestes rosicruciens.

Gherardo Seganelli, un ouvrier d'Alzano près de Parme, renonça à tous ses biens en 1260, prit la bure et parcourut le pays, prêchant et mendiant. Il eut beaucoup de disciples et la papauté dut intervenir. Mais les disciples reprirent les prédictions sur la chute de la papauté. Seganelli fut arrêté en 1294 et brûlé en 1300. Ses disciples se groupaient autour de Fra Dolcino de Milan et ils annoncèrent pour 1303 le début du troisième règne. Ils renoncèrent à tous leurs biens et vivèrent un communisme total. Les spirituels de Saint-François s'unirent à eux.

Les hommes et les femmes dormaient nus côte à côte sans être mariés et on les accusa des pires orgies.

Il fallut une croisade de l'évêque de Verceil pour en finir avec ces fanatiques. Les derniers furent massacrés en 1307. Les disciples de Fra Dolcino manquèrent de subir le même sort mais l'idée persista. Ubertino di Casali dénonça en Italie le Saint-Siège comme la putain de l'Apocalypse. Les oeuvres de Casali, condamnées en 1312 eurent un retentissement énorme.

Les Fraticelli subsistèrent jusqu'au XVe siècle. Ils s'allièrent aux Vaudois de Lyon. Ils furent rejoints par les Béguards ou frères du Libre Esprit suspects d’averroïsme.

L'Inquisition y mit bon ordre. Mais cette lignée de mystiques enrichit la tradition joachimite d'une doctrine néoplatonicienne fort pure.

Denys l’Aéropage était un chrétien du Vè siècle fortement influencé par Porphyre et son maître Plotin. Comme la doctrine rosicrucienne, Denys croyait à l'un ineffable, essence primordiale et source de toute chose, origine de l'âme dont la nature divine est ainsi affirmée et qui, à l'issue de son périple, retourne au sein de Dieu. Un suressentiel. Comme les Rose-Croix, Denys admit que l'homme peut par l'extase transcender le multiple et s'absorber dans l'ineffable.

Ruysbroeck (1193-1381) entré dans les ordres à 24 ans, se retira à 50 ans, en 1343 pour s'isoler. Il fonda un ermitage le mercredi de Pâques 1343.

Il s’y adonna à la méditation et écrit ses meilleurs livres. Ruysbroeck décrit tous les stades de l'illumination et de la progressive « mort en Dieu » que la Fama a pour objet de proposer au monde. Ruysbroeck divisa l'humanité en serviteurs, amis et fils de Dieu, terminologie que le manifeste Rose-Croix reproduit pour partie.

Les amis de Dieu eurent du succès en Allemagne, en Alsace, en Suisse. C'étaient des conseils de « frères » se communiquant des lectures édifiantes, discutant de l'urgence d'une réforme du clergé et du monde chrétien.

Un marchand strasbourgeois, Rulman Merswin entretint un échange de lettres avec un mystérieux et certainement mystique Ami de Dieu du haut pays. Il attribua à ce personnage l'illumination acquise en cinq années d'efforts, (délai de méditation à l'expiration duquel Rosencreutz fonda la Fraternité).

Après quoi, il aurait fondé un monastère laïc dans le « haut pays ». Il écrivit des traités. Il attendait la fin du monde pour 1380. Le jour de Noël 1356, le mythique Ami de Dieu aurait adressé à la chrétienté une « épître » qui est une véritable préfiguration de la Fama.

Merswin avait fondé un couvent laïc et mixte en l'île verte en 1368.

Geert Groote avait étudié à Paris la théologie, la philosophie et la magie. Il visita Ruysbroeck en 1377. Ruysbroeck le reconnut au milieu de tous ses compagnons.

Né en Hollande en 1340, d'une famille riche, Groote avait vu d'abord dans la cléricature une manière aisée de vivre. Il fut converti par un chartreux, distribua tous ses biens aux pauvres, installa dans sa maison une sorte de couvent libre de filles et parcourut le pays prêchant les foules, s'en prenant au clergé.

En 1383, le pape lui interdit de prêcher. Groote se retira à Deventer et se consacra à l'organisation des frères de la Vie Commune qui faisait voeu de pauvreté et d'amour fraternel.

Leurs réunions étaient les « Collationes » auxquelles la Fama convia elle aussi ses lecteurs.

Groote mourut de la peste en 1384.

Thomas A Kempis vécut approximativement aux dates assignées à Rosencreutz : né en 1380, il entra au couvent de Sainte Agnès en l'an 1400 (l'année même où Rosencreutz est censé revenir d'Orient et se retirer dans une solitude de cinq ans en Allemagne) et il meurt à 91 ans en 1471 (Rosencreutz meurt à 106 ans en 1484).

Ses écrits eurent aussitôt et n'ont cessé d'avoir la faveur du public dans le monde entier. Ses livres résument en des formules frappantes les principes d'un ascétisme éclairé. Il développa les sagesses reprises par la Fama et dénigra aussi la science. On trouve dans ses textes des métaphores reprises dans la Fama : « la lampe qui éclaire pendant la nuit » pour décrire le Bien-Aimé. Les Rose-Croix n'avaient qu'à puiser à pleines mains le catéchisme du parfait chrétien : pureté du coeur, étouffement des passions, vigilance de l'esprit, chasteté, privations, charité, amour, renoncement à soi-même.

Thomas A Kempis à exercer une influence sur Arndt, père spirituel du Cénacle de Tübingen. Tout ce legs de la mysticité médiévale fut recueilli par celui qui sera le Saint mineur de la Rose-Croix, Théophraste Bombast Von Hohenheim dit Paracelse. C'est lui que la Fama exalta comme le grand précurseur de la Fraternité. C'est la forme qu'il donne à l'Elie ressuscité de Joachim de Flore, Elias Artista, qu'adopte « Haselmayer » en citant sa source.

Paracelse affirma que, de même qu’en Dieu il y a trois personnes formant un seul nombre, de même les hommes doivent former une unité. C'est le retour à la nuit des sens, à la fin du règne de l'intelligence que proclame, avant la Fama, l'ésotérisme paracelsique.

Martin Luther annonça, lui aussi, les convulsions qui précéderaient l'imminente arrivée de la quatrième monarchie ou règne de l'esprit, forme sous laquelle la prophétie de Joachim de flore fut recueillie par le manifeste rosicrucien. Tout le XVIe siècle en fut pénétré.

Les Enthousiastes, disciples de Weisel, annonceront à la fin du siècle l'imminence du Jugement et la naissance prochaine de la Nouvelle Jérusalem et de la Cité chrétienne.

Chapitre VI : amis et ennemis de la Rose-Croix.

La publication des deux manifestes souleva une véritable tempête. Théologiens, philosophes, alchimistes, médecins criaient à qui mieux mieux au scandale, au péril ou à l'admiration.

Les médecins n'étaient pas les moins acerbes. La Fama promettait la guérison de tous les maux et de surcroît prêchait la gratuité des soins médicaux.

Partout s'élevaient des voix autorisées pour éclairer les crédules et dénoncer les trouble-fêtes. Christian Gilbert de Spaignart souhaitait que ces « frères » Rose-Croix fussent « instantanément engloutis par la terre ou transformés en statues de sel ou brûlés par le feu du ciel ou déchirés par des lions ».

Le docteur Libavius, défenseur de la chimie traditionnelle, proclama leur incompétence en matière de chimie et de médecine. Il assura que c’étaient les plus dangereux de tous les hérétiques, du moment qu'ils prétendaient que l'antéchrist devait apporter la magnificence sur notre planète. Pour d'autres c'étaient des sorciers qui trompaient par des illusions diaboliques et par la magie noire.

En pleine chaire, des docteurs les appelaient diables incarnés. Aussi certains proposaient-ils de les exterminer par le fer et le feu. On les poursuivit par des quolibets : les frères Rosse-Croix, les baudets-croix, le gâteau de rose, les prophètes déchus, les oiseaux de croix, les frères-baudets, les rosses-gamins, etc.… On leur supposait des appétits monstrueux : il s'agissait de faire du bruit à seule fin de se voir offrir quelque riche presbytère. Les doctrinaires de la Rose-Croix du reste se défendaient par les mêmes armes. Et d'habitude ils dominaient leurs adversaires par leur esprit caustique.

Andreae avait abandonné la Rose-Croix en 1617. Parmi les défenseurs de la Rose-Croix se trouvaient Michael Maier, Théophile Schweighardt, alias Florentinus de Valentia, Irénée Agnostus, Joseph Stelletus, Hisaä Sub Cruce, Georg Molther, Tchirnessus auteur d'une Assertio ou Confirmation de la fraternité de la Rose-Croix.

Au début du XVIIIe siècle Langlet de Fresnoy inventoria dans la bibliographie de son Histoire de la philosophie hermétique 947 ouvrages dont la plupart étaient des écrits pour ou contre la Rose-Croix. Le plus sérieux des défenseurs fut Michael Maier. On ignore les relations qu'il avait pu avoir avec Andreae et ses amis. Il venait du côté des alchimistes-hermétistes. La manière dont il parla de la Fraternité le faisait plutôt apparaître comme un franc-tireur prenant prétexte de la querelle pour développer une doctrine voisine tout imprégnée de haute alchimie, de mythologie initiatique, platonicienne ou orientale. En introduisant ainsi une logique alexandriniste dans la doctrine des théologiens de Tübingen plus préoccupés d'exaltation mystique que de spéculations philosophiques, Michael Maier prêta au mouvement Rose-Croix un aspect intellectuel remarquable mais étranger à son essence.

Michael Maier naquit à Hindsburg en 1568, il fut docteur en philosophie et en médecine en 1597 et devint médecin et conseiller impérial de Rodolphe II. Il commenta Hermès Trismégiste et s'adonna avec l'empereur à la recherche des secrets de la nature. En 1612, il passa au service de princes allemands, notamment du prince de Nassau grand protecteur de l'alchimie. En 1620, il s'installa à Magdebourg où il mourut en 1622. Sa situation officielle faisait de lui un appui précieux pour la Rose-Croix.

Robert Fludd (1574-1637) était né à Milgate House. À l'issue de ses études de médecine et de philosophie, il s'installa à Londres. La violente charge de Libavius contre la Fraternité Rose-Croix, en 1616, excita son intérêt pour le nouveau mouvement philosophique et c'est lui qui répondit à Libavius par un imposant traité apologétique défendant l'intégrité de la Société de Rose-Croix (1617). Il déclara qu'il n'était pas Rose-Croix. Comme Michael Maier, il greffa sur le message Rose-Croix ses propres vues métaphysiques plus imprégnées de kabbalisme de Jjudaisant que d'hermétisme hellénistique. C'était un défenseur de Paracelse. C'est une des erreurs les plus tenaces de l'histoire des Rose-Croix que de faire de lui « l'organisateur » du mouvement en Angleterre. Du côté français, seul le philosophe Michel Potier applaudit mais à Francfort.

Chapitre VII : la fraternité céleste.

Dans son Menippus (1617), Andreae assure que « tous les vrais chrétiens appartiennent à l'ordre (Rose-Croix) et que la fraternité n'est qu'un jeu de curieux ». En 1642, il parle de même au prince Auguste du «ludibrium (qui) dupe les têtes avides de sensations ».

Dans sa biographie enfin il assure qu'il a toujours ri de la fable rosicrucienne. En 1620, dans sa Monarchie espagnole, Campanella, admirablement renseigné au fond de sa prison sur tout ce qui se passait en Europe, écrit, à propos de la fraternité Rose-Croix : « lorsque ce fantasme fut lancé dans le monde, quoi que sa Fama et sa Confession témoigne clairement en maint endroit que cela n'est qu'un jeu secondaire d'un esprit oisif… Dans tous les pays, même des hommes très savants et très dévots se sont laissés leurrer au point d'offrir leurs services et bonne volonté, parfois avec l'indication de leur nom. »

À la fin du siècle, Leibniz écrit à Cochiansky qu'il « soupçonne que les frères Rose-Croix sont une fiction ». À la même époque Gottfried Arnold, après avoir recueilli quantité de témoignages et compulsé toute la littérature rosicrucienne, conclut que la fraternité n'a jamais existé, qu'il s'agit d'une mystification et non d'une réalité.

Arnold révèle les faux documents Rose-Croix. Les 28 et 29 mars 1888, au temps de Stanislas de Guaita, de Papus et de Péladan, s'est tenue à Bruxelles une conférence internationale des Rose-Croix. Charles Rahlenbeek y présenta un rapport sur l'origine des Rose-Croix où il imagina de toutes pièces et assez adroitement une « fondation » de « l'ordre » en 1615.

Mais si l'on remonte directement aux ressources, il faut constater d'abord que les rédacteurs probables des manifestes, Andreae en tête, et les défenseurs officiels de la Fraternité, entre 1614 et 1622 s'accordent à proclamer qu'ils ne sont pas « frères Rose-Croix ». Maier, Schweighardt, Sperber, Julien de Campis, Fludd disait hautement qu'ils ne sont pas dignes d'être des « frères ». Les faux frères pullulent. Georg Moltherus écrit un plaisant petit livre publié en 1616 puis en annexe à la troisième édition de la Fama (1617).

Il raconte avoir rencontré à Wetzlar, en 1615, un homme « étrange » qui avait été longtemps moine et, après un noviciat de sept ans, fut admis dans l'ordre des Rose-Croix à l'âge de 81 ans. L'étrange personnage ne résidait jamais plus de deux ou trois jours dans la même ville. Il était astronome, astrologue et alchimiste accompli, parlait toutes les langues, était visionnaire, guérissait toutes les maladies par la simple imposition des mains.

Arnold explique que la Fraternité Rose-Croix n'a jamais vraiment existé au XVIIe siècle. Maier fait une allusion précise à des « frères » à l'occasion d'un événement insolite évidemment mythique, qui aurait contraint la Fraternité à sortir de l'ombre et à publier la Fama. Un frère nommé Mulley ou Hamet, avec une poignée de gens sans armes avait attaqué et vaincu près de Fez la puissante armée du roi du Maroc Mulley Sidan, en une bataille qu'on chercherait vainement dans les annales marocaines. Ce frère avait alors occupé le siège du sultan, puis était passé avec son monde en Espagne ou l'Inquisition s'occupait justement des illuminés (Alumbrados).

Pour réfuter les fausses imputations dont le saint-Office chargeait cette secte et les frères africains, la Société s'était efforcée de publier le manifeste. Dans son pamphlet, Henri Neuhaus rapporta en 1618, qu'après la fondation de l'ordre, les authentiques « frères » émigrèrent dans l'Inde et qu'ils vivaient là-bas sur les hauts plateaux du Tibet.

On a prétendu que René Descartes était Rose-Croix. Descartes, engagé dans l'armée du prince Maurice de Nassau eut été mieux placé que personne pour entrer en relation avec un membre de la Fraternité Rose-Croix. Or, à son retour d'Allemagne, il déclara qu'il avait vainement cherché à nouer de telles relations et qu'il avait dû se contenter de lire les écrits publiés par la Fraternité.

Pourtant les demandes d'affiliation à l'étrange société occulte se font par lettres ouvertes imprimées et diffusées par milliers d'exemplaires à travers toute l'Europe. Sur la procédure même du recrutement il nous est parvenu un document admirable dont la lecture a trompé plus d'un. C'est la lettre-préface datée de 1597 à l'anonyme Echo de la Fraternité de Rose-Croix paru à Dantzig en 1616. Par ce faux nous apprenons que l'auteur a fait en 1597 les premiers efforts pour constituer une confrérie du type Rose-Croix. À cette fin, il s'est adressé d'abord aux pouvoirs publics, les invitant à créer et entretenir des collèges chargés de toutes les réformes de la morale et de la religion. Ce voeu n'était pas une innovation : ce n'était que le rappel parodique d’un voeu cher à Luther, ç'avait été le premier pas vers la Réforme. Le reste de la préface est une invitation à rejoindre la Fraternité Rose-Croix.

On s'est emparé de ce texte pour démontrer qu'il existait une franc-maçonnerie avant la lettre.

Cette préface est en fait un résumé de la Fama et de la Confession.

L'Assertio de Tschirnessen demeure assez vague au sujet des conditions d'admission ; mais sa formule révélatrice : « peu d'entre (les gens désireux de venir à nous) peuvent y parvenir, puisque nous ne choisissons que ce qui nous paraissent de longtemps éprouvés et qui sont maîtres de leur corps et sont des hommes libres. Les mystérieuses conditions très dures que la fraternité impose aux candidats sont révélées par « le Bref rapport sur le temps et le jour auxquels on peut être admis comme confrère par la fraternité bénie de la Rose-Croix, et où commencera le total salut et la perfection ».

Il faut habiter un trimestre durant sous la terre avec les morts pour un total rejet des perfections et éviter le contact de l'humanité corrompue et vivre comme les premiers frères, humbles, chastes, pudiques. Il faut lire les Ecritures. Avant l'admission on examine longuement la vie des candidats et on les soumet à de longs exercices. Bien des calomnies viennent de ce que la société éprouve mêmes les personnes les plus dignes de la doctrine par un silence de cinq ans. C'est ce même délai qui circonscrit le temps de préparation de Christian Rosencreutz. C'est alors que le disciple serait, dit le Bref rapport, admis au « sabbat » où il doit venir « silencieux, avec beaucoup de réflexion et exercices pour qu'il chemine en montant sur un sentier étroit vers l'éternité.

S'agissant des signes de reconnaissance des Rose-Croix seul Maier les évoque : « le symbole et le caractère par lequel ils se reconnaissent mutuellement leur est prescrit par le premier auteur (Rosencreutz) en deux lettres à savoir : R. C. ».

En fait, de signe de reconnaissance il s'agit donc du nom de la « Fraternité » rendu publique dès le premier manifeste. Reste le lieu de réunion. Julien de Campis décrit un personnage type dont l'habitacle mythique de la vallée de la haye est une variante. Schweighardt affirme que le siège de la Fraternité est en nous ; nous ne l'atteindrons que si nous y sommes moralement, spirituellement préparés. La Fraternité est un mythe merveilleux, une allégorie biblique. Pour les défenseurs et les rédacteurs des manifestes, la Fraternité est non une réalité mais une fiction, un haut symbole, une manière d'allégorie séduisante. Créant un siècle plus tard des « loges » réelles, la franc-maçonnerie s'inspirera de ces produits de l'imagination allemande.

Au début, il n'y a pas eu de fraternité Rose-Croix. Il n'y a eu qu'une allégorie une doctrine du salut offerte sous la forme d'un ludibrium poursuivant un sérieux et insufflant l'amour du christianisme.

Chapitre VIII : une doctrine du salut.

Le principal mystère de la doctrine rosicrucienne c'est la notion toute hellénistique, hermétique et antichrétienne de la divinité de l'âme humaine enseignée par Denys l'Aéropagite puis par Eckhart et par Ruysbroeck. L'âme humaine doit être régénérée par le Saint Esprit ; elle doit connaître une « seconde naissance » afin d'être égale à son état primitif et retourner à son origine et au tourbillon abyssale de l'Unité originelle. Pour y parvenir, l'homme doit sortir de sa vie présente, afin de faire au sein de l'Un ineffable. Cette sortie est la mort mystique, la mort au monde, la mort en Dieu.

Elle inspire aux rédacteurs de la Fama cette belle métaphore de Rosencreutz : « vivant, je me suis réservé comme sépulcre ce résumé de l'univers. C'est à cette vie-mort qu'il s'agit de convier la chrétienté en lui prêchant « une vraie vie chrétienne ». C'est pourquoi Eckhart puis Ruysbroeck appelle ces hommes avancés sur le chemin de la perfection « les fils occultes » ou « cachés de Dieu ».

Fama et Confession ont inscrit cette expression en maint endroit et cette utilisation d'une métaphore de haute spiritualité donne lieu à l'absurde quiproquo des invisibles et des membres de quelque société occulte.

Dans le langage de l'époque, la possession d'une pierre merveilleuse est le témoignage de cette perfection contemplative. Ruysbroeck, dans l'Anneau ou la pierre étincelante dit que tous ceux qui reçoivent la pierre reçoivent avec elle la lumière, la vérité et la vie (éternelle). Telles sont les richesses que les frères de la Rose-Croix proposent de partager avec les appelés, l'aspect social, secondaire, n'étant pas oublié. Tous les mystiques distinguent trois phases dans le chemin à parcourir : la vie active dans laquelle l'homme maîtrise de son corps, ses passions, ses penchants ; la vie intérieure dans laquelle il élève son âme à Dieu par l'étude, la méditation et la prière ; la vie contemplative est union. Andreae décrit l'allégorie des trois voies humaines dans les noces chimiques. L'espoir que la Fama donne à ses lecteurs de « voir le ciel ouvert et monter et descendre les anges » ; ce sont là les « trésors » et les « richesses » que le manifeste promet aux dévots. C'est là cette félicité dont parle la Confession : « l'homme peut atteindre dès cette vie à une certaine et infaillible félicité ».

L'homme des lois a transcendé la vie du corps : « il ne souffre ni de la faim ni de la soif ». « Ni la chaleur ni le froid ne peuvent lui nuire ». Il vit là dans l'obscurité, perdu dans la contemplation. Tel est en réalité l'édifice que la Fama appelle Sanctus Spiritus.

Tel est le tombeau-temple de Rosencreutz qu'il appartient à chaque postulant de redécouvrir à l'issue de sa propre illumination. Les docteurs de la Rose-Croix ont adopté un sigle alchimiste. Il figure à la première page des noces chymiques de Christian Rosencreutz comme sigle de Dieu apposé sur la lettre invitant l'éponyme à participer à la fête spirituelle.

La doctrine Rose-Croix n'est qu'une réédition des courants occultistes des siècles précédents. La source de l'expression même de Rose-Croix tient du fait que Luther avait dans ses armoiries une Croix et une rose et qu'il y ajoutait souvent ce distique : le coeur des chrétiens repose sur des roses quand il est exactement sous la croix.

D'un autre côté, les armoiries de Jacob Andreae offre une Croix de saint André avec une rose dans chaque angle, soit quatre roses : or, dans les Noces chymiques, Rosencreutz prend quatre roses comme signe de reconnaissance et les pique à son chapeau. Au début des Noces chymiques, Andreae parle d'abord du « frère de la Rose-Croix rouge » or 25 ans avant le mythe rosicrucien inventé par Andreae, existe une histoire anglaise narrant les aventures à peu près identiques du « chevalier de la Croix-Rouge ».

Originellement, Andreae pensait à un « Père Croix-Rouge » à l'imitation de la source qui fut commune à la version anglaise et à la sienne.

Ce sont les armoiries de Luther et de sa famille qui ont poussé Andreae à transformer «Rotes-Creutz » (Croix-Rouge) en «Rosen-Creutz » (Rose-Croix). Il a enrichi du même coup son mythe de tout le symbolisme médiéval de la rose.

Chapitre IX : les noces spirituelles de Christian Rosencreutz.

Les Noces chymiques de Christian Rosencreutz parurent en 1616 sans nom d'auteur. Andreae en reconnut la paternité dans sa biographie. Ce livre raconte sous forme de parabole le cheminement de Rosencreutz vers l'illumination dernière. On a voulu y voir une recette adroitement déguisée d'alchimie naturelle, de fabrication d'une « poudre blanche ou rouge qui possédait la force télistique par excellence. Mais la plupart des critiques ne voulaient y voir qu'une mystification, un travestissement de la Fama bien fait pour ridiculiser la « Fraternité clandestine. Christian Rosencreutz est censé nous raconter comment on l'invita au mariage du « roi », comment ce « roi » est aussitôt décapité et comment il est ressuscité avec l'aide des élus. Rosencreutz doit choisir une des trois voies pour se rendre au mariage : un sentier court mais périlleux, une voie royale réservée aux seuls élus et une route aisée mais fort longue par laquelle il n'arriverait à son but que dans 1000 ans et risquerait d'être dévoyé.

Rosencreutz s'en remet à Dieu qui lui a fait choisir inconsciemment la voie royale.

Il arrive au château du roi et retrouve la jeune fille qui l'avait invité à la fête. Rosencreutz croise parmi les invités des gens qui ne sont pas purs. La jeune fille annonce aux invités une grande épreuve va séparer les justes des injustes. L'épreuve est une pesée ou se révèle le poids des vertus respectives.

Rosencreutz triomphe : il est le plus pur. Ceux qui échouent sont condamnés à mort. Ceux qui ont triomphé reçoivent l'ordre de la Toison d'or. Les faux frères ne sont pas exécutés mais chassés avec ordre de ne plus se présenter au château.

La jeune fille propose aux élus de résoudre une charade pour trouver son nom. C'est Leibniz qui la résoudra à la fin du XVIIe siècle, elle signifie simplement Alchimia.

Une jeune fille enseigne aux élus la toute-puissance de Dieu et le moyen de la reconnaître. Le lendemain, les élus sont présentés au roi qui les remercie de s'être rendus chez lui au péril de leur vie et reçoit leur serment de fidélité assorti de menaces. La reine est jeune et très belle et devant elle s'élève un autel portant un livre relié noir, un récipient contenant une eau rouge sang claire, une tête de mort et un serpent dont la tête sort par une cavité oculaire, la queue par l'autre. Une fois le serment prêté, le nom des élus est inscrit sur le livre noir et ils boivent avec le roi et les siens dans une même coupe le vin du silence. Puis il la salle étendue de noir. On bande les yeux du couple royal et des quatre autres rois et reines présents à ses côtés et l'on apporte six cercueils. Un Maure habillé de noir entre une hache à la main. Il décapite successivement les six souverains dont les corps et les têtes enveloppées dans un linge sont couchés dans les cercueils, avec leur sang recueilli dans un bocal d'or. Un courtisan suit le Maure, le décapite à son tour et rapporte sa tête dans un linge. Rosencreutz seul surprend le grand secret : les six cercueils sont embarqués nuitamment sur le lac et partent sur des navires tous feux éteints.

Le lendemain, les élus assistent aux fausses funérailles des rois sous l'égide du Phénix, tandis que la jeune fille leur demande de tenir leur serment de fidélité et de l'aider à chercher avec elle à la tour Olympi la médecine qui permettra de rendre la vie aux rois décapités. Les élus et la jeune fille arrivent sur une île où se trouve la tour Olympi. Ils y assistent et y collaborent à une série d'opérations alchimiques : les corps des rois et la tête du Maure sont bouillis. Il résulte de leur travail une boule rouge qui, à l'étage suivant est soumise à l'action du soleil. Quand elle sera refroidie on n'en tirera un oeuf d'où sortira un Phénix. Ce sont les cendres de cet oiseau qui, au septième étage, permettra de préparer deux homonculi. L'âme des six rois décapités viendra les habiter : ils seront le couple royal ressuscité au son d'une musique suave. Revenus dans le royaume, les jeunes souverains font jurer aux élus de combattre sans cesse pour la pureté. Ils sont proclamés chevaliers de la pierre d'or. Rosencreutz s'est rendu coupable d'une peccadille et pour l'expier doit remplacer le gardien de la première porte et attendre dans l'humilité que son temps soit venu. Pour ce texte, Andreae a été inspiré par le chant X de la « Reine des fées » d'Edmund Spenser écrit 27 ans plus tôt.

Il y est question du chevalier de la Croix-Rouge et de la sainteté. C'est évidemment sur le même schéma que Spenser et Andreae ont brodé leur mythe. Les degrés successifs de l'illumination auquel Ruysbroeck nous a accoutumés, sont plus apparents encore chez Spenser que chez Andreae. Loin d'être une parodie, les Noces chymiques sont un des legs les plus prestigieux des aspirations théosophiques de la Rose-Croix initiale et le témoignage du rôle prépondérant qu'Andreae a joué dans l'élaboration du mythe et de la doctrine rosicruciens.

Chapitre X : le déclin du mouvement.

L'histoire traditionnelle de la Rose-Croix connaît une image d'Épinal de la décadence rosicrucienne de 1617 à 1635. Il reste qu'un changement s'est produit en 1616 : la retraite d'Andreae et de ses fidèles. Ceux qui croient à l'existence réelle d'une fraternité s'en indignent et l'accusent d'avoir saboté le mouvement. Traître à la bonne cause, Andreae fondera, en 1620, l'Union chrétienne.

Katsch parle d'Andreae comme d'un hypocrite qui a tenté de porter un coup fatal à la Rose-Croix en publiant les Noces chymiques. Semler a cherché lui aussi une explication de la brusque disparition de la Rose-Croix, vers 1620, il pense que pour sauver la fraternité des persécutions de l'obscurantisme, on répand le bruit qu'elle n'a jamais eu un caractère sérieux ; elle quittera la vie publique par laquelle elle avait voulu faciliter son recrutement et elle se réfugiera dans la clandestinité où elle restera désormais jusqu'aujourd'hui. Pourtant il n'y a pas eu la moindre fraternité Rose-Croix à laquelle Andreae aurait pu porter un coup mortel. Il y a eu un jeu d'intellectuels ayant pour but d'inciter les gens à faire un retour sur eux-mêmes.

Et ce jeu a vite dégénéré puisque plusieurs écrivains sont venus délivrer leur interprétation de la Rose-Croix. Il y a eu les dévots qui cherchaient quelque soulagement dans la Fraternité, ceux qui avaient perdu leur savoir ou leur argent et comptaient retrouver avec la Rose-Croix l'un et l'autre, il y eut les alchimistes qui avaient oeuvré à en devenir perclus et aveugles, et qui placèrent là tous leurs espoirs. Il y eut enfin beaucoup d'imposteurs qui assourdirent les princes avec toutes sortes de prétendues énigmes et entendirent faire de l'or potable. Des 1617, le mouvement était discrédité ; la Rose-Croix prêtait à rire. Aussi les gens sérieux eurent-ils hâte de se désolidariser d'une compagnie aussi mal fréquentée. Le reflux commença dès 1617 si l'on en croit Andreae. En 1619, nous sommes en pleine débâcle. Maier lui-même ne met plus la Rose-Croix en avant dans ses innombrables écrits hermétiques. Gabriel Naudé écrit un pamphlet contre les Rose-Croix en 1623. La Rose-Croix est accusée de sorcellerie en Hollande en 1624. En Angleterre, Fludd publie, en 1617, deux traités volumineux défendant la Rose-Croix en plaçant ses propres idées sous l'égide de la Fraternité et puis c'est fini.

Dès lors, il apparaît clairement qu'il n'y a pas de Fraternité pour les mortels, que la Fama est annulée, que l'ère des imposteurs s'abritant derrière elle est close, que l'oeuvre de salut doit se poursuivre autrement que par ce qui a dégénéré en bouffonnerie. Si Andreae s'est retiré de ce qui est devenu une comédie absurde et confuse, ce n'est que pour tenter autrement, inlassablement et avec de meilleures chances la même oeuvre de salut. Andreae tente, à partir de 1617, de promouvoir, sans doute avec les mêmes amis, trois nouvelles unions chrétiennes s'opposant à la Rose-Croix et préparant l'humanité à la venue du Christ.

En 1620, lorsque paraît, La Main tendue de l'amour chrétien qui constitue le manifeste de la première union chrétienne, on le prend d'abord pour une nouvelle manifestation de la Rose-Croix. Andreae raconta dans son éloge funèbre de Wense en 1642 que les unions chrétiennes qu'il entendait opposer à la fraternité Rose-Croix lui attirèrent les pires ennuis et qu'il se plaignit dans sa vie qu'on l'accusait entre autres choses de vouloir fonder une société secrète.

La comédie rosicrucienne s'est poursuivie intensément en dépit des nouveaux efforts d'Andreae, jusqu'en 1623. Les deux dernières années de la Rose-Croix ont vu naître en Allemagne quantité de pamphlets parmi les plus virulents et les plus drolatiques.

Les événements militaires dans toute l'Allemagne ont mis un terme à la polémique et au Ludibrium. La Rose-Croix fut ensevelie dans l'oubli des hommes. On cessa de s'en occuper en Allemagne mais on commença à s'y intéresser dans les autres pays. La France s'amusa, en 1623, de l'affaire burlesque des affichettes décrites par Gabriel Naudé. En Hollande, en 1621, parut un « Miroir des frères de la Rose-Croix » traitant les frères de suppôts de Satan. La faculté de théologie de Leyde jugea sévèrement l'enseignement attribué aux dits « frères Rose-Croix » un certain Torrentius alias Van der Beek, peintre renommé fut accusé de blasphème et brûlé car considéré comme Rose-Croix.

Chapitre XI : union chrétienne.

On a affirmé qu'Andreae tenait son goût des fraternités occultes de Hess et de Hölzel qui étaient ses amis. Il fut suspecté d'avoir fondé une société secrète dangereuse pour la foi orthodoxe et peut-être même pour la sécurité de l'État.

Wense était un des principaux organisateurs des unions chrétiennes. Il ne se contentait pas du simple christianisme en paroles, il réclamait la dévotion active. À cette fin, il cherchait à réunir, en une sorte de société, un certain nombre d'hommes qui voulussent et pussent collaborer à l'amélioration de leur temps.

Ils devaient entrer en rapport les uns avec les autres pour échanger des idées en tant qu'amis fidèles, afin de délibérer sur l'état misérable de la science, particulièrement de la vie chrétienne, et sur les moyens d'y remédier. De ces considérations naquirent les deux invitations à la Fraternité du Christ. L'association s'appelait Civitas soli.

En 1617, Andreae avait voulu créer une société chrétienne puis en 1618 ce fut son invitation de la Fraternité du Christ.

Andreae créa sa cité du soleil en hommage à Campanella. L'idée fut confiée à la presse.

Besold et Wense en firent la propagande. La « Main droite tendue de l'amour chrétien » était le plan d'organisation pour la mise en pratique de la cité chrétienne. Cette société chrétienne devait s'opposer à l'affective fraternité Rose-Croix. Le projet échoua à cause de la guerre de la suspicion qui pesait sur Andreae. L'idée fut réveillée en 1628 avec des publications complémentaires comme le « Projet d'une réunion en Jésus-Christ ». L'union chrétienne était resserrée en un groupe de quatre compagnons : Saubert, Cowrad Baier, Andreae et Christophe Leibnitz, théologien. Andreae voulut promouvoir une réforme du monde. Ses essais circulèrent auprès d'hommes d'État étrangers. La seule différence entre les deux mouvements d'Andreae c'est que la Rose-Croix a été un mythe tandis que l'Union chrétienne tenta de passer à la réalisation effective de la cité chrétienne en groupant non pas des « frères » mais des propagandistes. On a fait état des rapports entretenus par Andreae et ses amis avec une autre entreprise du même ordre, l'Antilia, et l'on a voulu en conclure le caractère occulte des « unions chrétiennes » à l'image de cette dernière dont on assure qu'elle fut une association secrète.

La lettre d'Andreae au prince Auguste du 19 mars 1645 nous apprend qu'il existe alors une organisation du nom d'Antilia. Il semblait que son nom fut un mot de reconnaissance de cette société qui n'était utilisé que par ses membres. La société fut interrompue par suite de la guerre de Bohême en Allemagne. Cette société avait le même but que les unions chrétiennes et Andreae en ignorait tout. Il existait une société anglaise du même nom animée par Samuel Hartlib. Hartlib avait fait paraître en 1641 une espèce de Nouvel Atlantis à la Bacon, la description d'un État chrétien qu'il nommait Macaria. Mais bientôt le mouvement s'avéra comme un grand rien.

Deuxième partie : modernisme rosicrucien.

Chapitre I : sociétés secrètes.

Depuis 1845 on s'est donné beaucoup de mal pour établir l'antiquité relative des sociétés secrètes initiatiques modernes de type maçonnique. D'une part, les alchimistes ont toujours fait silence sur leur art et en ont transmis leurs arcanes sous quelque forme symbolique ou hiéroglyphique. D'autre part, on trouve quelques traces de réunions des alchimistes, notamment en Angleterre au XIVe siècle. Mais la transmission d'un secret technique ou philosophique de maître à disciple ou de pair à pair ne préfigure en rien une société secrète. Un traité d'alchimie anonyme du XVe siècle publié par Barnaud en 1613 mentionne que, le 27 janvier 1447 « en la chambre du Parlement d'Hermès », l'auteur inconnu décide de faire paraître les arcanes ; il ajoute que celui qui ne comprend pas la « Pierre » n'est pas digne d'être appelé philosophe et ne doit pas « philosopher avec nous », et il jette l'anathème sur « les travailleurs fantastiques » qui veulent faire de l'or potable à partir du fumier. Raymond Lulle assure avoir réussi à fixer le mercure à Naples, en 1293, par une expérience faite en présence d'un frère de Saint-Jean de Rhodes, de Bernard de la Bret et du Rex physicus  ainsi que d'autres socii.

Les titres de Rex physicus et pater philosophorum n'avaient pas à l'époque la moindre intention fonctionnelle ; c'étaient des titres amphigouriques dont on honorait des personnages distingués par leur rang, leur puissance ou leurs mérites techniques exceptionnels. Le « frère de Saint-Jean de Rhodes » n'était évidemment pas un frère d'initiation mais un moine de l'ordre bien connu. Enfin, on traduit socii par associés en prêtant au terme une nuance d'affiliés à une société déterminée, alors qu'il faudrait sans doute traduire par collaborateurs habituels. Quant aux « travailleurs fantastiques », il serait vain de chercher dans ce mot un sens particulier ; l'auteur désigne ainsi les charlatans. Reste la « chambre du Parlement d'Hermès » où l'on voudrait voir une manière de temple ou de loge occulte.

L'expression peut fort bien désigner une de ces académies de philosophes comme en connaîtra Florence sous Cosme Ier et la Calabre avec Telesio : réunions de techniciens qui n'avaient rien d'occulte.

En 1599, le philosophe français Barnaud publia à Leyde le manuscrit d'une oeuvre curieuse laissée par son compatriote Riplei. Il y expose ses intentions. Ce traité d'alchimie est réservé aux philosophes français, anglais, allemands, italiens, polonais, bohémiens. Quant aux favorisés dont l'esprit de Dieu habitera le coeur, si cet attelage quadrige (les quatre parties du traité) ne leur suffit pas, qu'ils en attendent un autre qui ne manquera pas de venir pour les porter « au plus haut Parnasse des muses chimiques ».

On a soutenu que ce Parnasse désignerait une société secrète d’alchimistes aux arcanes desquels ces élus seront un jour initié. C'est une interprétation évidemment tendancieuse. Des exégètes comme Semler et Sedir ont prêté à Barnaud des intentions qu'il n'avait pas. Ils pensent que Barnaud et les philosophes se seraient ligués en une société Henri IV et le prince de Nassau aurait pris sous leur protection ; mais des désaccords se seraient produits au sein de cette éminent collège, et Barnaud appellerait tout ce monde à l'union, aux services et dans l'obéissance des princes et chefs spirituels de « l'ordre » auquel serait affiliée toute la haute aristocratie allemande et qui présenterait le caractère démocratique cher à la franc-maçonnerie.

Pour Arnold c'est de la frénésie.

Sedir ajoute que Barnaud dirigea son appel en réalité à tous les Rose-Croix puisque l'ordre ne travaillait jamais publiquement et qu'il constituait la réunion la plus importante des alchimistes et des hermétistes. Le réel objet de Barnaud était de faire bénéficier à tout le monde, ou plus exactement à tous « les dévots d'une découverte compressée un peu dans le domaine de la science. La nature de cette découverte c'est la voie du salut, la méthode d'illumination qui instaurera « le temple de la paix », lequel n'est pas quelque loge clandestine mais le royaume de Dieu sur la terre.

Il est donc plus que douteux qu'aux temps où paraît le manifeste Rose-Croix il existe de véritables sociétés où fraternité, occultes ou non, qui fussent en mesure d'adopter tout de suite son message, sa doctrine, son mythe, son nom, de transformer en liturgie et en rites les thèmes mythiques recueillis par Spenser puis par Andreae.

Chapitre II : Rose-Croix et franc-maçonnerie.

Il est certain qu'en 1717 il existait à Londres au moins quatre loges maçonniques qui se réunirent cette année-là en une seule grande loge.

En 1723 sont publiées les constitutions d'Anderson qui deviendront le modèle de toutes les constitutions maçonniques du monde. Il est raisonnable de penser que la naissance des premières loges a précédé de pas mal d'années la synarchie de 1717.

Mais certains défenseurs de l'idéal maçonnique se sont efforcés d'établir une ancienneté considérablement plus reculée des loges et notamment de les rattacher directement soit à ce qu'on a pris pour la première fraternité de Rose-Croix, soit aux loges d'architectes et maçons. Les Rose-Croix seraient le chaînon intermédiaire entre les Templiers et la franc-maçonnerie.

C'est en 1630, en Angleterre que la Rose-Croix serait devenue officiellement ou officieusement la franc-maçonnerie spéculative. Le passage de l'une à l'autre fraternité aurait été définitivement réalisé par le philosophe Rose-Croix Vaughan et l'antiquaire Elias Ashmole vers 1650.

Un examen un peu attentif des documents renverse tout cet édifice.

En 926 exactement ce serait tenue à York une grande assemblée de francs-maçons qui aurait élaboré la première constitution des loges, dite constitution d'York. Ce n'est pas croyable.

Il n'est pas plus vraisemblable que des francs-maçons soient venus s'établir en Écosse au XIIe siècle après la dissolution des francs-maçons du continent.

La seconde version ou phase de l'histoire maçonnique déduit les loges spéculatives des loges d'architectes auxquelles elles auraient emprunté le jargon des bâtisseurs dont est émaillée la liturgie maçonnique.

Les architectes, à l'instar de tous les corps de métiers, constituèrent au XIVe siècle des guildes exclusives aux loges fortement hiérarchisées et ayant pour but la défense des intérêts professionnels et la discipline des membres éprouvés et la transmission des secrets professionnels.

C'est à Strasbourg que fut constituée la première guilde. Le 25 avril 1459 les maîtres architectes de toutes les loges se réunirent à Ratisbonne. Ils élaborèrent un statut commun à la profession. Ils se constituèrent en fraternité ayant à sa tête l'architecte de la cathédrale de Strasbourg.

En 1563,72 maîtres de loge se réunirent à Bâle pour doter la Confrérie de nouveaux statuts et réviser les hiérarchies. On institua des signes de reconnaissance entre grades et à l'intérieur des grades et un symbolisme rituel.

Peut-on soutenir sérieusement que les loges de la franc-maçonnerie spéculative telle qu'elles apparaissent au XVIIIe siècle sont issues des loges opératives par un élargissement de celles-ci et l'admission de non professionnels ? Il n'y a pas le moindre indice sérieux d'une telle transformation avant 1686. Une constitution manuscrite de la loge of Antiquites signée de « William Bray, freeman of London and freemason » mentionne qu'elle avait été écrite par un secrétaire de la société des francs-maçons de Londres nommé Robert Padgett en 1686. Or, à la même date, figure comme secrétaire de la Mason’s  company, guilde opérative, un certain Stamp. Il s'agirait donc de deux loges différentes, l'une spéculative, l'autre opérative.

La troisième phase de la protohistoire maçonnique insinue que la Rose-Croix de 1614, vraie fraternité occulte, se serait transformée en franc-maçonnerie vers 1630-1635.

Cette métamorphose se serait accomplie à Londres, grâce à Robert Fludd puis toute une cohorte de « vrais Rose-Croix », au premier rang desquels se place Vaughan et Ashmole. La pierre angulaire de tout cet édifice est un texte de Fludd qui condamné la Rose-Croix en 1633. Détachant de ce texte les mots qui les intéressaient, certains en ont conclu que dès avant 1633, date du livre, la Rose-Croix s'était transformée en franc-maçonnerie occulte désignée ici par « sages », pour devenir sous Cromwell les clubs secrets ou loges.

Ashmole est considéré comme le premier véritable organisateur de la franc-maçonnerie moderne. Il est né à Lishfield en 1617. À 19 ans, il débarque à Londres et se lie avec plusieurs astrologues. À partir de 1650 il publie des traités d'alchimie. En 1651, il prend la défense des Rose-Croix de 1614 et de la Fama. On aurait bien tort de déduire, comme on l'a fait, l'initiation d' Ashmole à quelque société maçonnique du fait qu'il rappelle le très vieux mode de transmission individuelle du secret alchimique. On aurait retrouvé dans les papiers d' Ashmole des notes qui, il est vrai, sont les seuls témoignages de son appartenance à une loge de maçon. Il dit avoir été fait franc-maçon le 16 octobre 1646.

Robert Amadou voit une première préfiguration de la franc-maçonnerie dans la loge anglaise l'Acception qui « fait des maçons » de façon certaine à partir de 1631 et initie, à Warrington, Elias Ashmole, le 16 octobre 1646. Ce n'est pas encore une loge spéculative mais c'est un moyen formatif acceptable. C'est vers la même époque qu'on assiste, en Angleterre, à un regain de faveur de la philosophie et des écrits rosicruciens. En 1652, John Heydon publia la première traduction anglaise de la Fama, tandis que Thomas Vaughan répandit ses écrits pseudo alchimiques qu'on classa dans la littérature rosicrucienne. Il est probable que les défenseurs de la Rose-Croix aient contribué à fournir aux premières loges une partie de leurs idées et de leur jargon. C'est dans cette mesure seulement qu'on peut parler d'un lien entre la Rose-Croix initiale et la franc-maçonnerie spéculative. Le vocabulaire pittoresque de la liturgie maçonnique est émaillé de termes techniques empruntés au jargon des architectes et tailleurs de pierre. La construction dont il est question dans les textes rosicruciens n'est pas liée aux architectes mais à l'écriture sainte. Il n'y avait pas de grades dans la Rose-Croix. Il n'y est question que de disciples et de maîtres. C'est donc aux loges d'architectes et à elles seules que la franc-maçonnerie a dû emprunter son vocabulaire et sa structure. Les Rose-Croix ne connaissaient pas le mythe d'Hiram. Il y a les plus grandes chances pour que le mythe d'Hiram, architecte du temple et organisateur du monde, ait été élaboré par les loges maçonniques à partir du verset biblique, dans la forme du moins où il figure dans les traditions recueillies à la fin du XVIIe siècle. Il n'est pas impossible que la scène de la décapitation des rois dans les Noces chymiques, voisine par certains côtés du mythe d'Hiram, représente une phase de ce long travail de synthèse préparé dans tous les milieux occultistes, puis parachevé dans les premières loges spéculatives. Les Rose-Croix comme les francs-maçons utilisaient la plupart des symboles ésotériques : l'échelle de Jacob, le soleil, la lune, etc.

Les Rose-Croix n'ont fait que les emprunter aux alchimistes et les francs-maçons après eux.

Il y a analogie entre le voyage maçonnique et la parabole rosicrucienne de 1619 intitulée Raptus philosophicus. Le conteur anonyme imagine que le héros est parti sur un sentier étroit et difficile à la recherche de la Fraternité de Rose-Croix. Au bout du voyage, après divers incidents, il voit tenir à lui le cortège de la Nature et de ses servantes, qui lui remettra le livre de sapience après avoir échangé avec lui un dialogue qui fait penser à celui du voyage dans l'initiation maçonnique.

On peut penser que la franc-maçonnerie naissante a trouvé dans l'esprit extérieur du mouvement Rose-Croix et de tous autres mouvements illuminisstes les premiers éléments d'un cadre ensuite artificiellement développé. La constitution maçonnique de 1723 exige du « maçon » la foi chrétienne alors que les Rose-Croix cherchaient une ouverture sur toutes les religions.

Chapitre III modernisme rosicrucien.

Sédir, raisonnant toujours sur le mouvement Rose-Croix initial comme sur une institution maçonnique, assure que postérieurement à 1648, mis à part l'actif Irénée Philalethes, la Rose-Croix se tint en sommeil pendant une cinquantaine d'années pour ne reprendre son activité qu'à l'occasion du centenaire de la Fama. La vérité est bien différente. Le discrédit le plus complet avait atteint des 1620 la mythique fraternité. Si l'on excepte de rarissimes attardés, comme l'Anglais Frizius, on ne publie plus après 1623 d'ouvrages de doctrine sous l'égide de la fraternité Rose-Croix. On évite un nom qui n'est plus un titre mais une injure et une garantie de charlatanisme.

En Angleterre, vingt ans après la condamnation prononcée par Fludd (1633), le nom de la Rose-Croix et certains de ses écrits connaissent un regain de faveur, de la part de gens qui n'avaient pas vécu la décadence. Thomas Vaughan, né en Écosse en 1622, écrivant sous le pseudonyme d'Eugenius Philalethes, publie en 1652 la première traduction anglaise de la Fama et de la Confession. Il proclamait qu'il n'était pas Rose-Croix et avait moins à redouter la désapprobation du monde savant en parlant de la Fraternité. Quant à Vaughan, il décrit avec enthousiasme, dans son Introitus apertus, la Nouvelle Jérusalem. Mais comme il fallait bien que quelque chose se fût produit depuis l'avènement de la Fraternité en 1614, il annonça qu'Elie Artiste était déjà né. Vaughan était le contemporain des premiers clubs londoniens qui furent peut-être pour une part les timides préfigurations des loges maçonniques. Il n'est pas impossible qu'il ait contribué le plus à joindre ce legs Rose-Croix révisé au fond philosophique qui alimentera la franc-maçonnerie spéculative.

L'autre défenseur anglais de la prétendue tradition Rose-Croix est John Heydan. Ce fut le fameux faussaire de la nouvelle Atlantis.

Il pilla sans scrupules tous ses prédécesseurs et jusqu'à Cornelius Agrippa pour composer entre 1660 et 1664 une série d'ouvrages Rose-Croix. Il prétendit n'être pas Rose-Croix mais assura avoir été en relation suivie avec des frères qu'il avait imaginés. Vers 1660 commença en Europe la réhabilitation du mouvement Rose-Croix, en tout cas du titre. En Allemagne, on se remit à publier les inédits des premiers doctrinaires et on y rajouta des commentaires. En Hollande se dessina un grand mouvement de libéralisme plus commode aux frères de la Rose-Croix. Ainsi, une confusion tend à s'établir entre les Rose-Croix et généralement tous les alchimistes préoccupés de philosophie pure.

En France, un apothicaire et alchimiste nommé Jacques Rose fonda à Paris, en 1660, une association de Rose-Croix. L'aventure finit lamentablement. Le centenaire de la Fama provoqua un nouvel éveil de la prétendue fraternité Rose-Croix. Cette fois il coïncidait avec les premiers pas de la franc-maçonnerie et le nom allait s'attacher à de véritables confréries d'hommes, plus ou moins affiliés aux loges maçonniques.

Il apparaît dès lors nécessaire de démontrer l'ancienneté de l'ordre occulte. Ce fut essentiellement l'oeuvre du pasteur silésien Samuel Richter qui, sous le pseudonyme de Sincerus Renatus élabora la vraie et totale diffusion de la Pierre philosophale de la fraternité de l'ordre de la Rose-Croix et de la Rose. Pour éclairer les « fils de la doctrine » Renatus révéla brusquement que le collège primitif se composait de 21 membres mais qu'on en admettait à présent 63 travaillant sous les ordres d'un imperator.

Il imagina des cérémonies et des signes de reconnaissance parfois ridicules.

On révisa activement la tradition. En 1737 parut un traité d'alchimie intitulée «Coelum chymicum reseratum » de J. G. Toeltius. Le manuscrit remontrait à 1612 (pour combattre la teneur de la Fama de 1614). Le manuscrit révélait que le vrai fondateur de la Rose-Croix n'étaie pas Christian Rosencreutz mais Friedrich Rose et que la Rose-Croix remontait à Dioclétien et ne pouvait comprendre traditionnellement que 77 membres.

On s'efforça de rendre odieux la clique de 1614. En 1751, Johann Ludolph Ab Indagine publia un autre « manuscrit inédit » attribué un certain Ludwig Conrad von Bergen dit Montanus avec le millésime 1635. Montanus aurait été parmi les premiers Rose-Croix mais il avait été expulsé en 1622. Le pseudo Montanus révéla que la Rose-Croix existait depuis 1592, année d'un prétendu « rapport » Barnaud sur l'hypothétique « Société Isaaci » hollandaise. On a largement dépassé l'époque abhorrée de 1614 et du traître Andreae et l'on rattacha directement la Rose-Croix à la fausse tradition des séculaires sociétés secrètes. Le plus embarrassant, après le mythe institutionnel était le vocabulaire alchimique qui prêtait désormais à rire. Herrmann Fictuld se chargea de le réformer. Pour remplacer l'allégorie de la Pierre philosophale, il lança en 1747 celle de la Toison d'or emblème de la Rose-Croix d'or. Fictuld dotera l'ordre de la Rose-Croix d'or d'un beau rituel évidemment inspiré de rites maçonniques. Les Rose-Croix d'or portent autour du cou un ruban bleu auquel ils suspendent une Croix d'or avec une rose. Ils ont un salut de reconnaissance. Mais ils ne se réunissent que dans les grandes villes marchandes pour ne pas attirer l'attention. Sur 100 000 candidats, ils en admettent à peine un. En dépit de toutes ces réformes, le discrédit, peut-être entretenu par la franc-maçonnerie concurrente elle-même, continue à s'attacher au nom suggestif de Rose-Croix. On créait un peu partout des « ordres » nouveaux.

En 1789, un Souabe entend établir un collège à l'image des « émissaires du haut ordre des Rose-Croix ».

En fait, la Rose-Croix d'or de Fictuld, après avoir bénéficié, vers 1770, d'un regain de faveur et de l'adhésion de Frédéric-Guillaume II, sombra rapidement dans l'indifférence et le ridicule avec ses recherches sur l'élixir de longue vie.

En France, vers 1760, paraît à Toulouse un homme étrange, aux origines et aux desseins obscurs. Martinès de Pascually dont on ne sait s'il est français, espagnol ou portugais, et juif ou chrétien, tente en vain de fonder un rite maçonnique nouveau à Toulouse. Il essuie un nouvel échec à Foix, émigre à Bordeaux et crée vers 1766 les Chevaliers élus Coën de l'univers dans le grade le plus élevé est celui de « Réau-Croix ».

En 1766, il rencontra Paris le Lyonnais Jean-Baptiste Willermoz et jeta avec lui les bases du tribunal souverain, préfiguration de la Grande Loge de son ordre. À son retour à Bordeaux, il s'attacha comme secrétaire Claude de Saint-Martin. Il installa une dizaine de chapitres et, avec l'aide de Saint-Martin, commença un « Traité de la réintégration des êtres créés dans leurs primitives propriétés, vertus, et puissances spirituelles et divines ». Martinès de Pascually il enseigna une doctrine de l'émanation successive des êtres à partir de Dieu, aboutissant au grand Adam ou Réau (terme qui signifierait « puissant prêtre »). Son rite est occultiste et d'aspect catholique mais à base de magie avec un entraînement physique voisin du yoga de l'Inde. Ce sont ces pratiques qui mettraient l'initié en contact avec le mystère de l'au-delà que Pascually appelait simplement « la chose ». Martinès de Pascually parti à Saint-Domingue pourrait recueillir un héritage et mourut en 1774. Il laissa à Willermoz le noyau d'une organisation, à Saint-Martin le cadre d'une doctrine.

Willermoz, qui ambitionnait d'être le chef d'une maçonnerie puissante, eut soins d'abord d'éviter toute confusion avec les loges de Rose-Croix constituaient de ci de là en loges indépendantes mais il ne dédaigna pas de faire partie de leurs loges et de participer au chapitre de l'Aigle noir au grade de souverain prince Rose-Croix, qui s'occupe d'occultisme.

En 1772, il se qualifia à la fois Rose-Croix et Réau-Croix mais en 1780, il précisa au prince de Hesse qu'il était seulement Réau-Croix. Fidèle à l'enseignement de Martinès, Willermoz chercha par la magie ou le magnétisme à communiquer avec « l'invisible ».

Willermoz ne parvint pas à imposer le Martinésisme et Saint-Martin se retira pour méditer et écrire sous le pseudonyme de Philosophe inconnu et créer à sa doctrine le martinisme.

En 1774, Willermoz intégra la Stricte observance qui prétendait continuer l'ordre des Templiers. Pour y greffer le Martinésisme, il provoqua en 1778 la réunion à Lyon du convent des Gaules. Face au Grand Orient il proposa que le but principal de la franc-maçonnerie soit désormais l'étude des sciences occultes transcendantes. Il triompha ; c'était l'apothéose du Willermozisme sous le nom nouveau d'ordre des chevaliers bienfaisants de la cité sainte.

Willermoz puissant mais prudent ne voulut pas affronter brutalement le Grand Orient et nomma le duc de Chartres alors grand maître, « protecteur des loges réunies et rectifiées ».

En 1860, on fonda en Angleterre une Rosicrucian Society dont les membres se recrutaient dans la franc-maçonnerie à partir de grade de maître. Elle comportait neuf grades divisés en trois ordres. En Allemagne, le Dr Hartmann fonda, en 1888, un ordre de la Rose-Croix ésotérique qui fusionnera avec l'ordre des Templiers orientaux.

En France, se leva le mouvement le plus bruyant entendant s'opposer à la franc-maçonnerie, et dans le cadre de la catholicité, affecter tous les domaines de l'esprit. Le marquis de Guaïta et le Sâr Péladan s'inspirèrent d’Eliphas Lévi qui apparut vers 1850 comme le maître de l'occultisme. Son « Dogme et rituel de haute magie » est demeuré classique.

Pour lui, le symbole de la Rose et de la Croix résume le mieux le sens de l'univers. Il avait fondé une société de Rose-Croix qui végéta. Lévi avait déclaré la guerre à la franc-maçonnerie réaliste du Grand Orient et de la Grande Loge influencée par la maçonnerie anglaise. Bientôt appuyé et remplacé par Guaïta et Papus, Lévi voulait opposer à ces réalistes un spiritualisme élevé fondé sur ses expériences magiques, qu'il poursuivait avec Guaïta. Vrais héritiers d'une Martinisme Lyonnais, Papus et les siens, sous la conduite de M. de Saint Yves D’Alveydre à la « puissante et généreuse intellectualité », regroupant les forces spiritualistes : groupes épars des sociétés de Rose-Croix organisés par Eliphas Lévi, groupes épars du rite martiniste dérivés de Willermoz depuis 1810, groupes swendenborgiens. Ensemble ces cellules maçonniques organisèrent la résistance contre « ces bons importateurs londoniens », qui avaient, assure Papus, un plan de 10 ans pour étrangler le spiritualisme au sein de la franc-maçonnerie française.

En 1889, Guaïta fonda l'Ordre kabbaliste de la Rose-Croix. Guaïta prit la direction intellectuelle mouvement « dans sa spécification occulte », Barlet fut  délégué aux adoptions scientifiques et à la sociologie. Papus fut le théoricien et l'historiographe et fonda la revue maçonnique Initiation qui paraîtra de 1889 à 1911 et publiera « L'histoire de la fraternité de Rose-Croix » par Kiesewetter.

L'ordre comprenait trois grades auxquels on accédait par un examen. Nul ne pouvait prétendre entrer dans l'ordre s'il ne possédait déjà les trois grades martinistes.

L'ordre était administré par un suprême conseil composé de trois chambres et placé sous la direction « absolue » du grand maître, Stanislas de Guaïta. L'ordre, constituait, selon Papus, un véritable « collège de France de l'ésotérisme et son influence s'étendit vite et loin ».

En 1890, Péladan quitta l'ordre de Guaïta et créa  l'ordre de la Rose-Croix, du Temple et du Graal ou de la Rose-Croix catholique. En dépit d'ancêtres aussi divers que le tribunal véhmique en passant par les ordres de l'Hôpital du Temple, l'ordre des Péladan et avant tout catholique : il s'agit pour lui de préparer le catholicisme ésotérique. On ne peut nier une certaine parenté, comme pour Guaïta, entre les enseignements du Sâr et la doctrine des manifestes de 1614-1615.

« La Constitution de la Rose + Croix, le Temple et le Graal » que Péladan publia en 1893 proclamait l'idéal et le programme de l'ordre : pratiquer la charité, enseigner les « normes de beauté », rechercher et grouper les êtres d'exception, ruiner l'amour sexuel.

L'ordre que Péladan ouvrit à la femme, se manifestera par les « salons » annuels de tous les arts, ce seront les « salons de la Rose + Croix » esthétique, nouveau genre de pamphlet qui, non moins que les prétentions du Sâr à la magie, allaient faire bousculer l'affaire dans le ridicule.

L'ordre de Guaïta perd de son élan après la mort de son créateur. En Angleterre, les membres de la franc-maçonnerie mixte fondèrent en 1912 un ordre du Temple de la Rose-Croix. C'est l'oeuvre d'Annie Besant à qui nous devons en étonnant témoignage sur les réincarnations successives de Christian Rosencreutz.

Aux États-Unis, une Rosicrucian Fraternity s'ajouta en 1934 à la Rosicrucian Society et à l'International Rosicrucian order.

Appendice.

Vrais et faux adeptes de la Rose-Croix au XVIIe siècle.

À en croire les doctrinaires modernes de la Rose-Croix, convaincus de la haute antiquité de « l'ordre », la plupart des grands philosophes XVIIe siècle étaient « affiliés » à la mystérieuse confrérie est avant tout Descartes, Comenius, Bacon, Spinoza et Leibniz.

1 - Descartes.

En publiant en 1691 sa « Vie de M. Descartes » Adrien Baillet a donné la meilleure source de renseignements sur l'auteur du Discours de la méthode. Charles Adam assure dans l'excellente édition des oeuvres complètes, que René Descartes fut initié à la Rose-Croix par le mathématicien Rose-Croix Faulhaber, à la suite de quoi il se serait vraisemblablement affilié à la fraternité occulte. Engagé dans l'armée du prince de Nassau, le philosophe alors âgé de 23 ans, parcourut l'Allemagne et notamment la Bavière et le Wurtemberg. Il cherchait des philosophes et des mathématiciens. C'est ainsi qu'il lia connaissance avec Jean Faulhaber.

Mais il ne fut pas question entre eux de la Rose-Croix dans la querelle de laquelle Faulhaber ne s'immisca à aucun degré par des publications ou des renseignements contrôlables.

C'est en 1613 que René Descartes entendit parler des Rose-Croix au moment de la polémique. À ce moment, René Descartes était au paroxysme de sa crise de conscience. Il sentit naître en lui les mouvements d'une émulation dont il fut d'autant plus touché par ces Rose-Croix, que la nouvelle lui en était venue dans le temps de son plus grand embarras touchant les moyens qu'il devait prendre pour la recherche de la vérité.

René Descartes rechercha vainement les Rose-Croix. On irait au nez lorsque, rentrant en France en 1623, il se vit publiquement suspecté de s'être « enrôlé dans la confrérie des Rose-Croix. Il jugeait pourtant que c'était des imposteurs ou des visionnaires. Il avait vu les célèbres affiches en faveur des Rose-Croix à Paris. On voulut calomnier René Descartes en l'associant aux Rose-Croix mais il confondit avantageusement ceux qui voulaient se servir de cette conjecture.

La suspicion pesant sur Descartes venait de racontars, d'une fausse interprétation de lettres par des amis passionnés, coïncidence avec l'affaire des affichettes de Paris. Descartes ne pouvait se décider à prononcer une condamnation à la légère. « Si les Rose-Croix étaient des imposteurs, écrira-t-il dans son étude inachevée sur le Bon sens, il n'est pas juste de les laisser jouir d'une réputation mal acquise aux dépens de la bonne foi des peuples ; s'ils apportaient quelque chose de nouveau dans le monde qui valût la peine d'être su, il aurait été malhonnête de vouloir mépriser toutes les sciences parmi lesquelles il s'en pourrait trouver une dont il aurait ignoré les fondements.

En 1692, Daniel Huet, alors évêque d'Avranches, publia sous le pseudonyme G. de l’A. « Nouveaux mémoires pour servir à l'histoire du cartésianisme » dans lesquels il prétend que Descartes n'est pas mort mais qu'il a résolu de se retirer dans la solitude chez les Lapons initiés aux sciences de la magie et qu'il s'y consacre à la direction de la confrérie des Rose-Croix.

Le livre a servi à certains historiens qui ont admis l'existence, au début du XVIIe siècle d'une véritable confrérie secrète des Rose-Croix, ils se figurèrent que l'initiateur de René Descartes était Faulhaber.

Persigaut, dans une série d'opuscule, prétendit que tous les déplacements de René Descartes avaient pour objet principal sinon unique un pèlerinage aux « centres rosicruciens » et aux loges des corporations maçonniques de son temps. On a prétendu également que René Descartes fut en relation avec le docteur Wassenaer, « fameux Rose-Croix » auteur du Historisch Verhael qu'on pensait être un évangile du rosicrucianisme alors que cet ouvrage de 1624 était une réédition en hollandais de l'Instruction à la France de Gabriel Naudé, assaisonnée de nouvelles plaisanteries.

Tous les prétendus indices d'une appartenance de René Descartes à une société initiatique possédant des rites et une science miraculeuse ne reposent sur aucun fondement et s’effritent pour peu qu'on les considère de près. Mais René Descartes s'est intéressé de près à la doctrine des Rose-Croix, il a lu des livres sur le sujet en 1619. Une nuit il a eu trois songes qui lui ont enseigné par leur parabole surnaturelle le chemin qu'il devait suivre. Il avait rêvé de fantômes se présentant à lui et l'épouvantant, d'une tempête, d'un homme qu'il connaissait et qu'il ne n'avait pas salué, d'un autre qui lui conseillait d'aller voir M. N. qui avait quelque chose à lui donner.

Il se réveilla et se rendormit, il fit un deuxième rêve dans lequel il entendit un bruit aigu et éclatant. Il fit un troisième songe dans lequel il trouvait un livre sur sa table sans savoir qui l'y avait mis. Il l'ouvrit et en voyant que c'était un dictionnaire, il en fut ravi dans l'espérance qu'il pourrait lui être fort utile.

Il trouva un recueil de poésies de différents auteurs. La première phrase qu'il lut fut : « quel chemin suivrais-je dans la vie ? ». Un homme lui apparut qui lui présenta une pièce de vers commençant par Est et Non et qui le lui vantait comme une pièce excellente. En se réveillant, il réfléchit et recourut à Dieu pour lui prier de lui faire connaître sa volonté et de l'aider dans sa recherche de la vérité. Il décida d'un pèlerinage en Italie qu'il fit plus tard.

Descartes prit les deux premiers songes pour des avertissements menaçants touchant sa vie passée. Le troisième rêve lui fait penser que c'était la Révélation et l'Enthousiasme dont il ne désespérait pas de se voir favoriser. Arnold fait un parallèle entre les trois songes de Descartes et les Noces chymiques de Christian Rosencreutz.

René Descartes a pu connaître ce livre ou la tradition ésotérique dont Andreae s'est inspiré.

Il existe un lien de filiation assez net entre la naissance de la méthode cartésienne et la rencontre du jeune philosophe avec la doctrine de l'illuminisme rosicrucien dans sa forme la plus pure, celle des Noces chymiques de Christian Rosencreutz, directement issue du mysticisme médiéval et antique.

II Francis Bacon

Wigstone a écrit un livre dans lequel il démontre que Shakespeare est Bacon et que Bacon est Rose-Croix, ce qui embrigade l'auteur d'Hamlet lui-même dans « la confrérie mystérieuse ».

Bacon n'a pas fait la moindre allusion à la fraternité Rose-Croix. Les rédacteurs de la Confession n'avaient nul souci des drames shakespeariens et il ne se doutaient pas plus de l'identité du dramaturge et du philosophe que l'Angleterre élisabéthaine elle-même. Wigstone souligne que Fludd en appelle parfois l'autorité de Bacon sur une matière qui touche de très près le thème du Nouvel Organum.

Rien de surprenant à cela : Bacon était le premier philosophe de son temps. Il n'est pas contestable que le voyage mythique vers la Nouvelle Atlantis révèle une affinité étroite avec le voyage de Rosencreutz en terre Sainte.

Dans la nouvelle Atlantis, il existe une société secrète. Ses membres se proposent de rechercher les causes et les vertus cachées de la nature et de donner à l'empire de l'esprit humain toute l'étendue qu'il peut avoir.

Arnold ne rappelle que la littérature anglaise de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe est chargée d'influence occultiste, ésotérique. Il y a un parallèle constant entre la métaphysique des écrivains élisabéthains et celle des doctrinaires de la Rose-Croix mais c'est un parallèle après-coup.

Les thèmes littéraires des écrivains élisabéthains sont antérieurs à la Rose-Croix. Bacon, pas plus que Fludd ou que Maier n'a été « affilié » à la « Fraternité », pour la bonne raison qu'elle n'existait pas. Et il a puisé dans la même tradition que les rédacteurs des manifestes.

III Comenius.

Komensky ou Comenius (1592-1671), le grand pédagogue-théologien tchèque, a eu bien des malheurs au cours de sa vie de prêtre luthérien. Il a été victime de persécutions catholiques et est passé pour un martyr de la liberté de penser. Il a connu Andreae en Autriche en 1619 mais ne s'est intéressé que de très loin à l'affaire de la Rose-Croix. Comenius a été vivement intéressé par les diverses Unions chrétiennes fondées par Andreae.

IV Spinoza.

Spinoza (1635-1677). Le sceau du philosophe comporte une rose. Il enseignait qu'il n'y a qu'une seule substance qui est Dieu. L'homme n'est qu'un aspect de Dieu, la béatitude est dans notre nature même. Il a toujours défendu l'idée de révélation et la liberté d'interprétation, il faut reconnaître quelque analogie avec la doctrine des manifestes de 1614-1615. Mais ces analogies sont vagues et portent sur des points que le mouvement Rose-Croix initial n'a pas inventés ni n'a été seul à défendre au XVIIe siècle. Après 1619, la Rose-Croix n'intéresse plus les esprits sérieux, et l'on ne voit pas pourquoi Spinoza aurait cherché chez des gens absolument discrédités une philosophie ésotérique fort répandue en son siècle.

V Leibniz.

Il est le seul à avoir donné noirs sur blanc son opinion sur la Rose-Croix : en mars 1696, il écrit : « je soupçonne que les frères Rose-Croix sont une fictitia ; car savoir où sont les lieux secrets et se rendre invisible, c'est sans nul doute de la sottise ou de la moquerie ». Leibniz n'a pas pénétré l'esprit le manifeste Rose-Croix. Il écrit : « il paraît que tout ce qu'on a dit des frères de la Rose-Croix est une pure invention de quelques personnes ingénieuses ». Pour lui « les Noces chymiques » n'est qu'un roman.