Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Humanisme : le Contrat social
Publicité
26 novembre 2025

Madame Firmiani (Balzac)

À mon cher Alexandre de Berny,

Son vieil ami,

De Balzac.

 

Si vous n’avez pas enseveli déjà quelque bonne tante infirme ou sans fortune, vous ne comprendrez point ces pages. Aux uns, elles sembleront imprégnées de musc ; aux autres, elles paraîtront aussi décolorées, aussi vertueuses que peuvent l’être celles de Florian. Pour tout dire, le lecteur doit avoir connu la volupté des larmes, avoir senti la douleur muette d’un souvenir qui passe légèrement, chargé d’une ombre chère, mais d’une ombre lointaine ; il doit posséder quelques-uns de ces souvenirs qui font tout à la fois regretter ce que vous a dévoré la terre, et sombre d’un bonheur évanoui.

Le Positif, traduit madame Firmiani par l’inventaire suivant : – un grand hôtel situé rue du Bac, des salons bien meublés, de beaux tableaux, cent bonnes mille livres de rente, et un mari, jadis receveur-général dans le département de Montenotte.

Madame Firmiani tient pour les Flâneurs une espèce d’auberge sans enseigne.

– Madame Firmiani ? s’écrie un autre en faisant tourner sa canne sur elle-même, je vais te dire ce que j’en pense : c’est une femme entre trente et trente-cinq ans, figure passée, beaux yeux, taille plate, voix de contr’alto usée, beaucoup de toilette, un peu de rouge, charmantes manières, enfin, mon cher, les restes d’une jolie femme qui néanmoins valent encore la peine d’une passion.

Pour l’Amateur,  madame Firmiani est une collection de toiles peintes.

Madame Firmiani ! femme dangereuse ! une sirène ! elle se met bien, elle a du goût, elle cause des insomnies à toutes les femmes.

L’interlocutrice appartient au genre des Tracassiers.

– Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg Saint-Germain ? Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au genre distingué.

– Madame Firmiani ? N’est-ce pas une ancienne actrice des Italiens ? Homme du genre Niais. Les individus de cette classe veulent avoir réponse à tout. Ils calomnient plutôt que de se taire.

VIEILLARD APPARTENANT AU GROUPE DES OBSERVATEURS. – Vous irez chez madame Firmiani, vous trouverez, mon cher, une belle femme nonchalamment assise au coin de sa cheminée. À peine se lèvera-t-elle de son fauteuil, elle ne le quitte que pour les femmes ou les ambassadeurs, les ducs, les gens considérables. Elle est fort gracieuse, elle charme, elle cause bien et veut causer de tout. Il y a chez elle tous les indices de la passion, mais on lui donne trop d’adorateurs pour qu’elle ait un favori. Elle est mariée, et jamais nous n’avons vu son mari ; monsieur Firmiani est un personnage tout à fait fantastique, il ressemble à ce troisième cheval que l’on paie toujours en courant la poste et qu’on n’aperçoit jamais ; madame, à entendre les artistes, est le premier Contr’alto d’Europe et n’a pas chanté trois fois depuis qu’elle est à Paris ; elle reçoit beaucoup de monde et ne va chez personne.

L’Observateur parle en prophète. Il faut accepter ses paroles, ses anecdotes, ses citations comme des vérités, sous peine de passer pour un homme sans instruction, sans moyens. Il vous calomniera gaiement dans vingt salons où il est essentiel comme une première pièce sur l’affiche.

Les Contradicteurs font les errata de tous les mémoires, rectifient tous les faits, parient toujours cent contre un, sont sûrs de tout. Presque tous les Contradicteurs sont chevaliers de la Légion d’Honneur, parlent très  haut, ont un front fuyant et jouent gros jeu. Pour eux Madame Firmiani est une ancienne maîtresse de Murat.

Les Envieux pensent que madame Firmiani est une coquette qui dernièrement a ruiné un jeune homme et l’a empêché de faire un très beau mariage. Si elle n’était pas belle, elle serait sans un sou.

Les gens du monde, les gens de lettres, les honnêtes gens, et les gens de tout genre répandaient, au mois de janvier 1824, tant d’opinions différentes sur madame Firmiani qu’il serait fastidieux de les consigner toutes. Il y avait enfin autant de madame Firmiani que de classes dans la société, que de sectes dans le catholicisme.

Madame Firmiani, semblable à beaucoup de femmes pleines de noblesse et de fierté qui se font de leur cœur un sanctuaire et dédaignent le monde, aurait pu être très mal jugée par monsieur de Bourbonne, vieux propriétaire occupé d’elle pendant l’hiver de cette année. Par hasard ce propriétaire appartenait à la classe des Planteurs de province, gens habitués à se rendre compte de tout et à faire des marchés avec les paysans. Ce curieux, venu de Touraine, et que les idiomes parisiens ne satisfaisaient guère, était un gentilhomme très honorable qui jouissait, pour seul et unique héritier, d’un neveu pour lequel il plantait ses peupliers. Ce neveu chéri, qui se nommait Octave de Camps, descendait du fameux abbé de Camps.

Sans consulter son oncle, Octave avait à l’improviste disposé d’une terre en faveur de la bande noire. Le château de Villaines eût été démoli sans les propositions que le vieil oncle avait faites aux représentants de la compagnie du Marteau. Un ami d’Octave était venu par hasard chez monsieur de Bourbonne et lui avait appris la ruine de son neveu. Monsieur Octave de Camps, après avoir dissipé sa fortune pour une certaine madame Firmiani, était réduit à se faire répétiteur de mathématiques, en attendant l’héritage de son oncle, auquel il n’osait venir avouer ses fautes. Mais les héritiers ne viennent pas à bout d’un oncle aussi facilement qu’ils le voudraient. Grâce à son entêtement, celui-ci, qui refusait de croire en l’ami d’Octave, sortit vainqueur de l’indigestion causée par la biographie de son neveu.

Monsieur de Bourbonne vint à Paris à l’insu d’Octave, et voulut prendre des renseignements sur la déconfiture de son héritier. Le vieux gentilhomme, qui avait des relations dans le faubourg Saint-Germain par les Listomère, les Lenoncourt et les Vandenesse, entendit tant de médisances, de vérités, de faussetés sur madame Firmiani qu’il résolut de se faire présenter chez elle sous le nom de monsieur de Rouxellay, nom de sa terre. Le prudent vieillard avait eu soin de choisir, pour venir étudier la prétendue maîtresse d’Octave, une soirée pendant laquelle il le savait occupé d’achever un travail chèrement payé ; car l’ami de madame Firmiani était toujours reçu chez elle, circonstance que personne ne pouvait expliquer. Monsieur de Rouxellay ne ressemblait point à un oncle du Gymnase. Ancien mousquetaire, homme de haute compagnie qui avait eu jadis des bonnes fortunes, il savait se présenter courtoisement, se souvenait des manières polies d’autrefois. Il n’était pas aussi ridicule que les libéraux de son département le souhaitaient. Il pouvait tenir sa place près des gens de cour, pourvu qu’on ne lui parlât point de Mosè, ni de drame, ni de romantisme, ni de couleur locale, ni de chemins de fer. Il en était resté à monsieur de Voltaire, à monsieur le comte de Buffon, à Peyronnet et au chevalier Gluck, le musicien du coin de la reine.

Monsieur de Bourbonne appartenait au genre Fossile, et ne connaissait que le langage du vieux temps. Les plus beaux souvenirs du vieil oncle pâlirent à l’aspect de la prétendue maîtresse de son neveu. Sa colère expira dans une phrase gracieuse qui lui fut arrachée à l’aspect de madame Firmiani. Par un de ces hasards qui n’arrivent qu’aux jolies femmes, elle était dans un moment où toutes ses beautés brillaient d’un éclat particulier.

Madame Firmiani était naturelle. En elle, jamais d’effort, elle n’affichait rien, ses sentiments étaient simplement rendus, parce qu’ils étaient vrais. Franche, elle savait n’offenser aucun amour-propre ; elle acceptait les hommes comme Dieu les avait faits, plaignant les gens vicieux, pardonnant aux défauts et aux ridicules, concevant tous les âges, et ne s’irritant de rien, parce qu’elle avait le tact de tout prévoir. À la fois tendre et gaie, elle obligeait avant de consoler. Vous l’aimiez tant, que si cet ange faisait une faute, vous vous sentiez prêt à la justifier.

Lorsque le vieux Bourbonne eut causé pendant un quart d’heure avec cette femme, assis près d’elle, son neveu fut absous. Jugeant du cœur de madame Firmiani par sa beauté, le vieux gentilhomme pensa qu’une femme aussi pénétrée de sa dignité qu’elle paraissait l’être était incapable d’une mauvaise action. Ses yeux noirs annonçaient tant de calme intérieur, les lignes de son visage étaient si nobles, les contours si purs, et la passion dont on l’accusait semblait lui peser si peu sur le cœur, que le vieillard se dit en admirant toutes les promesses faites à l’amour et à la vertu par cette adorable physionomie : – Mon neveu aura commis quelque sottise.

Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans. Elle était sans enfants, et n’en avait point eu ; le problématique Firmiani, quadragénaire très respectable en 1813, n’avait pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame Firmiani atteignait donc à l’âge où la Parisienne conçoit le mieux une passion, et la désire peut-être innocemment à ses heures perdues ; elle avait acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu’il prête, tout ce qu’il donne ; les Attachés d’ambassade prétendaient qu’elle n’ignorait rien, les Contradicteurs prétendaient qu’elle pouvait encore apprendre beaucoup de choses, les Observateurs lui trouvaient les mains bien blanches, le pied bien mignon, les mouvements un peu trop onduleux ; mais les individus de tous les Genres enviaient ou contestaient le bonheur d’Octave en convenant qu’elle était la femme le plus aristocratiquement belle de tout Paris.

Jeune encore, riche, musicienne parfaite, spirituelle, délicate, reçue, en souvenir des Cadignan auxquels elle appartenait par sa mère, chez madame la princesse de Blamont-Chauvry, l’oracle du noble faubourg, aimée de ses rivales la duchesse de Maufrigneuse sa cousine, la marquise d’Espard, et madame de Macumer, elle flattait toutes les vanités qui alimentent ou qui excitent l’amour. Aussi était-elle désirée par trop de gens pour n’être pas victime de l’élégante médisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se débitent si spirituellement sous l’éventail ou dans les à parte. Rien n’est terrible, surtout à Paris, comme des soupçons sans fondement : il est impossible de les détruire.

L’ancien mousquetaire demeura fort impertinemment le dernier dans le salon de madame Firmiani, qui le trouva tranquillement assis dans un fauteuil, et restant devant elle avec l’importunité d’une mouche qu’il faut tuer pour s’en débarrasser. La pendule marquait deux heures après minuit. Elle lui fit comprendre que son départ était souhaité mais il lui dit qu’il était l’oncle de monsieur Octave de Camps.

Madame Firmiani s’assit promptement et laissa voir son émotion. Malgré sa perspicacité, le planteur de peupliers ne devina pas si elle pâlissait et rougissait de honte ou de plaisir.

Il ajouta qu’on disait de son neveu qu’il s’était ruiné pour elle, et que le malheureux était dans un grenier tandis qu’elle vivait dans l’or et la soie.

Bourbonne demanda à Madame Firmiani de lui pardonner sa rustique franchise, car il était peut -être très utile qu’elle soit instruite des calomnies. Elle répondit qu’elle savait tout cela et dit à Bourbonne qu’il était trop galant pour ne pas reconnaître qu’il n’avait aucun droit à la questionner. Enfin, il était ridicule à elle de se justifier.

Elle dit le profond mépris que l’argent lui inspirait, quoiqu’elle avait été mariée sans aucune espèce de fortune à un homme qui avait une immense fortune. Elle avait reçu son neveu comme digne d’être au milieu de ses amis sans savoir qu’il était riche. Elle ne recevait pas les gens quand elle ne les aimait pas et avait une profonde aversion pour l’improbité.

Bourbonne lui demanda si elle aimait Octave. A  tout autre elle n’aurait répondu que par un regard ; mais à lui, et parce que vous êtes presque le père de monsieur de Camps, elle lui demanda ce qu’il aurait pensé d’une femme si, à sa question, elle avait dit : oui. Elle lui expliqua que pour les femmes avouer son amour à celui qu’elles aimaient, quand il les aimaient... là... bien ; quand elles étaient certaines d’être toujours aimées, c’était un effort, une récompense, un bonheur ; mais à un autre !

Elle se leva, salua le bonhomme et disparut dans ses appartements.

Bourbonne gagna sa voiture de remise, dont les chevaux donnaient de temps en temps des coups de pied au pavé de la cour silencieuse. Le cocher dormait, après avoir cent fois maudit sa pratique.

Le lendemain matin, vers huit heures, le vieux gentilhomme montait l’escalier d’une maison située rue de l’Observance où demeurait Octave de Camps. S’il y eut au monde un homme étonné, ce fut certes le jeune professeur en voyant son oncle : la clef était sur la porte, la lampe d’Octave brûlait encore, il avait passé la nuit.

– Monsieur le drôle, dit monsieur de Bourbonne en s’asseyant sur un fauteuil, depuis quand se rit-on (style chaste) des oncles qui ont vingt-six mille livres de rentes en bonnes terres de Touraine, lorsqu’on est leur seul héritier ?

Il lui reprocha d’avoir vendu son bien, de se loger comme un laquais, et de n’avoir plus ni gens ni train. Il lui demanda de se confesser sans mentir sinon il mettrait son bien en viager. Il lui dit qu’il avait vu Madame Firmiani. Il lui donnait son agrément et voulait savoir si c’était pour elle qu’il s’était ruiné. Son neveu acquiesça. Il ajouta que madame Firmiani méritait l’estime de son oncle et toutes les adorations de ses admirateurs.

Bourbonne lui répondit qu’il n’était pas d’hier dans la galanterie.

Alors Octave lui dit qu’il s’était mariée avec Madame Firimiani et lui donna une lettre qu’elle lui avait écrite. Bourbonne lui demanda de la lire. Octave n’en lut pas certains passages sans de profondes émotions. Dans cette lettre, elle lui reprochait sa dernière confidence qui avait terni sa félicité passée. Depuis ce moment, elle se trouvait humiliée en lui. Octave lui avait avoué que son père avait dérobé sa fortune.

En ce moment, Bourbonne lui reprocha d’avoir eu la niaiserie de raconter à cette femme l’affaire de son père avec les Bourgneuf.

Madame Firmiani avait écrit à Octave : « Je ne puis pas estimer un homme qui se salit sciemment pour une somme d’argent quelle qu’elle soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te dire : je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait tout mon bonheur. Il s’élève au fond de mon âme une voix que ma tendresse ne peut pas étouffer.

Elle n’avait plus qu’une seule chose à lui dire : viens à moi pauvre, mon amour redoublera si cela se peut ; sinon, renonce à moi. Elle lui demanda d’agir en sa conscience.

Après avoir lu cette lettre, il s’était fait en Octave toute une révolution, et il avait payé en un moment l’arriéré de ses remords. Il avait honte de lui-même. Plus jeune était sa probité, plus elle était ardente. D’abord, il avait couru chez madame Firmiani. Il avait fait avec elle le compte de ce qu’il devait à la famille Bourgneuf, et il se condamna lui-même à lui payer trois pour cent d’intérêt contre l’avis de madame Firmiani ; mais toute sa fortune ne pouvait suffire à solder la somme. Ils étaient alors l’un l’autre assez amants, assez époux, elle pour offrir, lui pour accepter ses économies. Bourbonne avait du mal à croire que la belle avait des économies. Octave lui expliqua que la position de Madame Firmiani l’obligeait à bien des ménagements. Son mari partit en 1820 pour la Grèce, où il mourut trois ans plus tôt; jusqu’à ce jour, il avait été impossible à Madame Firmiani d’avoir la preuve légale de sa mort, et de se procurer le testament qu’il avait dû faire en sa faveur. Octave voulait acquérir une fortune qui fût sienne, afin de rendre son opulence à sa femme, si elle était ruinée. Son oncle lui en voulut de ne pas lui en avoir parlé. Alors Octave lui demanda, s’il voulait l’obliger, de lui faire seulement mille écus de pension jusqu’à ce qu’il ait besoin de capitaux pour quelque entreprise.

Après quelques démarches, Octave avait fini par trouver les Bourgneuf malheureux et privés de tout. Cette famille était à Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau de loterie, ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les écritures. La mère était presque toujours malade. Octave avait lavé la mémoire de son père.

Madame Firmiani lui avait donné plus que le bonheur, elle l’avait doué d’une délicatesse qui lui manquait peut-être. Aussi, la nommait-il sa chère conscience. Il croyait que la probité portait profit, avait l’espoir d’être bientôt riche par lui-même, et cherchait en ce moment à résoudre un problème d’industrie, et s’il réussissait, il gagnerait des millions.

– Ô mon enfant, tu as l’âme de ta mère, dit Bourbonne en retenant à peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant à sa sœur.

Le jeune homme et son oncle entendirent le bruit fait par l’arrivée d’une voiture. Madame de Firmiani ne tarda pas à se montrer. Elle voulait s’agenouiller humblement devant son époux en le suppliant d’accepter sa fortune. L’ambassade d’Autriche venait de lui envoyer un acte qui constatait le décès de Firmiani. Puis, ne pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein d’Octave.

Bourbonne dit à Madame Firmiani : « Vous êtes tout ce qu’il y a de bon et de beau dans l’humanité ; car vous n’êtes jamais coupable de vos fautes, elles viennent toujours de nous ».

Publicité
Commentaires
Humanisme : le Contrat social
Publicité
Archives
Publicité
Publicité
Publicité