C'est Mozart qu'on assassine, Gilbert Cesbron

La trame de l'histoire et l'écriture de Cesbron semblent surgies d'une période révolue. Celle où la bien-pensance catholique pouvait se laisser aller au mépris de ce qui ne lui ressemblait pas. Il est possible que Cesbron ne pourrait plus se permettre d'écrire librement ses impressions sur la société ou de prôner des idées reçues aussi viles à ses personnages sans être démoli par la critique. Le romane est somme toute banal. C'est l'histoire d'un bon bourgeois, Marc, patron d'une agence immobilière, Fontaine et Cie, marié à Agnès et père de Martin. Amant d'une jeunette de 22 ans, Marion. Marc décrit l'immeuble et le quartier de sa maîtresse avec tout le mépris envers les pauvres : "Cette entrée assez sombre, Dieu merci, respirait l'odeur de cuisine et de peinture qui est celle des immeubles pauvres mais encore assez neufs pour faire illusion" (page 9). Le patron remercie Dieu de le protéger de la vue des pauvres grâce aux ténèbres d'une entrée d'immeuble. La condescendance de sa femme Agnès est encore pire puisque celle-ci ne méprise pas que les pauvres, elle est également raciste : "Agnès se sentait sincèrement navrée qu'il y eût des pauvres, mais quoi, il existe bien des nègres... Qu'y peut-on ?" (page 18). Elles est "navrée" mais ne se sent pas responsable et le "qu'y peut-on ?" collé à "nègre" terme péjoratif pour désigner les Noirs prouve le peu de place qu'Agnès (et donc Cesbron) accorde à la différence dans le monde qui l’entoure. Agnès a des préjugés qui feraient hurler de rire les chiennes de garde d'aujourd'hui : "Durant son enfance, elle avait cru naïvement que son père savait tout; d'ailleurs, n'était-ce pas le rôle des hommes ?" (page 21). Sous-entendu, celui des femmes est d'être bête. Agnès apprend que Marc la trompe après avoir reçu une lettre anonyme. Elle a engagé un détective privé qui a surpris son mari en flagrant délit. Le roman est sorti en 1966, huit ans avant la loi sur le divorce par consentement mutuel. C’est donc une bataille juridique pour faute qui va s’engager entre les deux époux. Jusqu’à quel point Cesbron met de lui-même dans son récit ? Il est difficile de le dire. On sait qu’il était un écrivain catholique. Peut-être avait-il les préjugés chrétiens de son époque sur les femmes. Toujours est-il qu’il écrit à propos d’Agnès : « elle chassait toutes les pensées qui mettaient son équilibre en péril; du moins y était-elle parvenue jusqu’à présent. On la croyait, pour cette raison, peu intelligente; c’est le cas de beaucoup de femmes » (page 53). On sent plus loin toute l’ironie de Cesbron sur l’intelligence des femmes : « Depuis qu’elle vivait seule (Agnès), elle devenait décidément beaucoup plus intelligente, elle en enregistra cette nouvelle preuve avec satisfaction. A son tour elle devenait la dupe de son esprit » (page 54). Donc, qu’Agnès se croit intelligente et elle se dupe elle-même !!!
Tout n’est pourtant pas noir dans ce roman puisque Cesbron construit une histoire entre le petit Martin et son grand-père paternel qui le recueille (Agnès est hospitalisée pour dépression et Marc est pris par ses affaires). On sent que le vieil homme et l’enfant tentent chacun de s’aimer maladroitement. Le grand-père voudrait faire de son petit-fils un futur médecin pour rattraper l’erreur de sa belle-fille qui a écarté Marc de la vocation traditionnelle de la famille. Ce récit d’une relation où la tendresse est recherchée est malheureusement entaché par des relents de misogynie dont Cesbron semble incapable de se départir. Martin conduit par Joseph (le domestique de son grand-père) dans un café observe la serveuse et la compare à un cheval ! : « Le petit ne quittait pas des yeux Finette, ses fesse larges et autonomes roulant sous l’étoffe trop mince; il cherchait ce que cela lui rappelait. Ah oui ! l’un des rares chevaux qu’il avait vus tirant un fourgon » (page 100). Cette volonté de comparer les femmes à des animaux est propre au lexique employé par les racistes et les antisémites. En effet, dans le vocabulaire raciste, les étrangers ou les Juifs sont comparés systématiquement aux animaux, à la maladie ou à la saleté. Cesbron ne détonne pas et suit la règle en comparant un soldat noir états-unien à un cheval (lui aussi) : « La face noire s’empourpra d’enfer, un instant, parce que le soldat tirait une longue, longue bouffée, comme boit un cheval » (page 102).
Mais le séjour chez le grand-père s’achève et Martin revient à Paris brièvement pour voir sa mère à l’hôpital et déjeuner avec son père et son parrain. Aucun de ces trois adultes n’a le courage de lui expliquer son avenir d’enfant de divorcés. Il est ensuite envoyé en Vendée chez sa nounou Eugénie. C’est là que l’enfant découvre la foi en suivant les cours du catéchisme et l’amour avec la petite Zélie qui le console de la jalousie de ses petits camarades qui le battent et l’insultent, lui, le petit Parisien dont le père bourgeois a une Porsche. Cesbron s’enfonce un peu plus dans la misogynie en comparant une nouvelle fois les femmes à des animaux : « les lavandières s’en retournaient chez elles, ayant fini de battre, de rincer, de tordre et de caqueter » (page 190). Il les voit comme des chevaux ou des poules... A part Zélie, il ne semble pas vouloir leur accorder un peu d’humanité.

Une fois encore, Martin subit l’inconséquence de ses parents qui le déplace de refuge en refuge sans lui demander son avis. Marc l’enlève de force à Nounou Perrault et en même temps de sa fiancée Zélie parce que Eugénie Perrault vit dans une fermette sans eau courante et sans électricité. Retour chez le grand-père. Mais le grand-père, fragile du coeur s’éteint. C’est l’occasion pour Martin de revoir ses parents réunis. Mais brièvement cette fois, Martin est confié à son parrain Alain qui habite à Paris. Celui-ci couvre l’enfant de cadeaux gadgets mais le laisse souvent seul le soir car il est trop occupé par ses affaires. Tellement occupé, qu’un soir, Martin à nouveau seul, décide de retourner voir sa nounou Eugénie mais se perd en banlieue, de bus en péniche et de péniche en camion pour finir par trouver un taxi qui le conduit à l’adresse inscrite sur un morceau de papier que la garçon avait oublié dans son pantalon. C’était l’adresse de Marion. Le coup de théâtre final est tellement convenu, tellement bourgeois qu’il en est pathétique. Marion appelle le parrain de Martin pour qu’il vienne le chercher. Elle dit à Alain d’annoncer à Marc qu’il ne devra plus chercher à la voir. Marc apprenant ça affirme n’avoir jamais eu aussi mal et par dépit décide d’annuler le divorce pour retrouver le confort du couple parvenu. Tout est bien qui finit bien. La morale catho l’a emporté...
cesbron