Isabelle Filliozat pense que trop de politesse tue la politesse. Par politesse, nous pouvons manquer au final de respect envers les autres, en pensant à leur place, en n’écoutant pas leurs désirs et leurs besoins. Nous avons appris : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse », c’est une bonne idée. Mais nous en avons parfois abusivement déduit « fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ». Isabelle Filliozat pense que la ponctualité consiste à respecter les horaires, pas les personnes c’est un choix opérationnel, être ponctuel a une fonction. Si on arrive à l’heure à un cours, on reçoit toute l’information et participons à l’expérience du groupe. Si nous arrivons en retard, il nous manque un morceau plus ou moins important du contenu ou de la constitution du groupe. Les autres auront partagé des morceaux qui nous manqueront. Même si la conséquence du retard des gens est notre frustration, les retardataires n’ont pas forcément pour but de nous manquer de respect. Les phobiques sociaux arrivent en retard pour éviter de saluer tout le monde. Quand arrive en retard tout le monde se retourne sur nous. C’est gênant mais gratifiant. Lors d’un rendez-vous galant, celui que nous faisons attendre est placé en situation de dépendance. Si nous sommes ponctuels, nous sommes en situation d’égalité. Quand on n’est pas certain de son pouvoir personnel, on peut être tenté d’user de ces subterfuges. Faire attendre a de tout temps été une façon d’assoir son pouvoir sur autrui. Les médecins font attendre leurs patients car une salle d’attente pleine signifie qu’ils sont de bons docteurs et puis cela calme les patients. Quand ils rentrent dans le cabinet, ils sont dociles. En effet, peu de patients osent exprimer de la colère. Soulagés de voir enfin leur tour arriver et craignant d’être moins bien soignés s’ils s’énervent, ils se soumettent.

Les gens qui arrivent en avance sont soumis car celui qui attend est mis en position d’infériorité. Arriver en avance est souvent associé avec les difficultés à affronter les conflits. La politesse consiste à respecter les codes sociaux et les rituels en vigueur dans la culture donnée. Les codes culturels ne sont qu’un langage, une convention sociale. Ce qui est poli ici ne l’est pas ailleurs. Terminer son assiette est poli en France mais pas au Maroc où les restes sont servis au personnel. En Chine, dire merci n’est pas du tout une marque de respect mais une mise à distance. Merci n’est utilisé que quand la personne qui a été invité ne trouve rien de bon à dire.

Avant l’habit permettait de reconnaître la classe sociale de celui qui le portrait et plus maintenant. Peu à peu, les codes, si importants au siècle dernier pour classer une personne, tombent en désuétude au profit d’une relation plus égalitaire. Mai 1968 a fait éclater nombre de codes trop rigides. Les étudiants ont tutoyé les profs, on pouvait faire l’amour sans se marier. De nos jours les codes sont flous, le bien et le mal ne sont plus si évidemment séparés. Le Monde est du coup plus complexe. Chacun porte davantage de liberté mais aussi de responsabilité.

6 – La loi de réciprocité

En Occident, le don « gratuit » et le sacrifice sont idéalisés. Mais si on peut donner sans attendre de retour, l’obligation de rendre fait partie de notre psychisme. Dans son « Essai sur le don » Marcel Mauss, montre comment le don crée la dette et comment la dette doit être remboursée sous peine de graves dommages sociaux. Les échanges égalitaires établissent des liens de domination et sujétion. Deux psychologues de l’université du Michigan ont montré qu’un don trop important suscite une réaction de rejet chez toute personne qui redoute de ne pas pouvoir rendre l’équivalent. Un cadeau trop fastueux empêche son récipiendaire d’exercer son « droit à la réciprocité » et le rend agressif ou distant. Celui qui donne est sujet, celui qui reçoit est objet. La dette sera payée par un comportement inconscient. Donner, c’est prendre un risque relationnel, séparer un petit morceau de soi pour l’offrir à l’autre donc risquer de se sentir rejeté si l’autre n’accepte pas ou n’apprécie pas le cadeau. Donner, c’est reconnaître en face de soi l’existence de l’autre, le voir comme différent de soi. Donner peut être un acte égoïste en ce sens que celui qui donne y trouve une valorisation personnelle. Le donneur prend du pouvoir sur le récipiendaire, puisqu’une petite partie de lui sera désormais chez l’autre. En outre, il oblige l’autre, le récipiendaire, tant qu’il est débiteur, il est dépendant et infériorisé. Recevoir sans contrepartie entretient aussi la passivité. Le récipiendaire est considéré comme non compétent, il se vit ainsi et ne bouge plus pour lui-même. Adulte, un enfant insuffisamment aimé peut chercher à donner sans cesse, à tout le monde, comme pour effacer sa dette car un enfant qui n’a pas reçu d’amour est en dette. Ses parents l’ont assumé alors qu’ils ne l’aimaient pas. Même si adulte il devient généreux, il se sent systématiquement débiteur. Il reste étonné quand les autres s’intéressent à lui, et les noie sous les présents.

Certaines personnes ne donnent jamais rien non par égoïsme mais parce qu’elles n’ont même pas l’espoir de se faire aimer. Elles ne veulent pas recevoir de cadeau car ne désirent pas éprouver de gratitude. Quand on a été trop humilié, dévalorisé, on a l’impression d’être vide, de ne pas avoir d’intérêt, on croit ne rien avoir à donner alors on ne donne pas. Ceux qui donnent peu n’aiment pas recevoir non plus car recevoir, c’est accepter l’échange, c’est entrer dans une dynamique de réciprocité et donc en définitive accepter un lien. Recevoir c’est aussi se sentir digne d’intérêt. Si nous nous souvenons que donner valorise, permettre aux autres de nous donner les rassure et leur donne confiance en eux. Parfois, on donne davantage en recevant qu’en donnant.

Demander c’est créer du lien. La crainte de déranger nous retient souvent de faire des demandes. Pourtant tout le monde aimera nous dépanner, tout le monde se sentira impliqué et valorisé par notre demande et désirera nous aider. Ne rien demander, c’est considérer l’autre comme inexistant et sans valeur. Demander, c’est créer du lien. Quand une personne peut résoudre un problème pour nous, elle se sent doublement valorisée. Elle a résolu un problème et elle a fait quelque chose pour autrui, elle a donné et s’est sentie utile. La formule « s’il te plaît » signifie « je reconnais que tu es libre de refuser ». Cette liberté est essentielle pour que notre demande ne paraisse pas une exigence. Personne n’aime se sentir contraint. Personne n’aime recevoir des ordres. S’il te plaît rend la liberté à l’autre, il est davantage disposé à nous faire plaisir. Le remerciement signe l’acceptation du cadeau. Merci signifie « j’ai reçu assez pour cette fois » et surtout,
il dit au donneur : « j’accepte ce que tu m’as donné, je vais l’utiliser, le faire mien, ce que tu m’as donné a de la valeur, tu as donc de la valeur à mes yeux ».

7 – Le pouvoir des autres

La peur de l’autorité se manifeste particulièrement dans les situations de dépendance. La loi de réciprocité joue alors à plein et nous enferme un peu plus. Isabelle Filliozat évoque la responsabilité. Les comportements d’assistance ou de non-assistance à personne en danger relèvent du contexte et non pas de la personnalité. Quand un sujet se croit être seul à être susceptible de porter secours, il intervient rapidement et dans la quasi-totalité des cas. En revanche, dès qu’il sait que d’autres peuvent intervenir, il agit moins rapidement et moins fréquemment. Plus le groupe est important, moins l’individu se sent concerné. Les gens ne sont pas méchants ou violents parce qu’ils sont mauvais intrasèquement, la pression groupale, la dynamique relationnelle et systémique dans laquelle ils sont placés, guident leur attitude. Nous sommes qui nous sommes et nous nous comportons comme nous nous comportons davantage pour des raisons situationnelles et contextuelles que liées à notre « personnalité ». Le groupe a souvent raison contre l’individu et ce dernier a tendance à perdre le contact avec ses propres pensées, émotions, sentiments et même perceptions dès qu’il est parmi d’autres. Nous ne mesurons pas à quel point l’influence sociale joue sur notre réalité. Elle modifie jusqu’à nos perceptions. Dès qu’une personne se joint à un groupe, et d’autant plus que ce dernier est émotionnel, elle devient capable d’excès de violence ou de panique, d’enthousiasme ou de cruauté. Réuni en groupe, chacun se sent moins responsable de la
souffrance infligée à autrui. Ce n’est pas notre personnalité qui joue, mais la situation sociale dans laquelle nous nous trouvons. Plus nous aurons été encouragé, enfant, à penser et ressentir par nous-même, moins nous serons sensible à l’influence groupale ou à l’influence sociale. Toute éducation à l’obéissance est dangereuse. Les expériences de psychologie sociale prouvent que personne n’est ni bon ni mauvais intrasèquement et que les phénomènes sociaux nous dirigent bien plus que nous n’osons m’imaginer.

8 – Développer ses compétences sociales pour reprendre son propre pouvoir.

Etre à l’aise avec des personnes de tous milieux et de tous styles permet de prendre sa place dans la vie et la société. Au-delà des compétences professionnelles, ce qui fait le succès dans un métier, c’est l’aisance relationnelle. Pour être entouré, mieux vaut avoir quelques compétences sociales qu’être timide et réservé. Les compétences sociales se développent, comme toute compétence. Mais l’Etat, depuis 2008, veut que les enfants apprennent à obéir au professeur et non à apprendre à mettre des mots sur leurs émotions ce qui va augmenter la violence, ce qui va permettre de renforcer les mesures de sécurité. Sarkozy veut éduquer des contribuables obéissants dans une parodie de démocratie. Les stages de développent de compétences sociales construisent des individus autonomes capables de dire non. La formation les aide à sortir de la soumission, de la passivité, de l’obéissance. Mais c’est un autre projet de société. Cela risquerait d’entraîner une véritable démocratie.

Il faut apprendre à se mettre en position « je », passer du « respect/crainte » appris à l’école, à « respect/rencontre ». Pour être sujet, il nous faut un projet personnel. Ce peut être parler avec trois personnes, trouver deux personnes à qui raconter nos vacances ou de parler politique. Aucun projet n’est futile, il sert à savoir où aller. Il diminue la peur. Les peurs sont inhérentes au fait de se sentir objet. La clé est donc de passer « sujet ». Si nous avons un but, nous nous mettons au service de notre projet et non plus des autres. Avoir un objectif en tête aide à résister à l’influence sociale, cela permet aussi de se sentir au contrôle de sa propre vie, nous avons une direction pour guider nos pas, une ligne qui nous ramène à la conscience de nous-mêmes et de notre place parmi les autres. Si nous ne le faisons pas, nous sommes fatalement des objets dans les projets des autres. L’intelligence sociale consiste à prendre conscience de nos émotions et besoins, à identifier les sentiments des autres et à saisir les enjeux des situations.

Isabelle Filliozat donne des conseils pour pénétrer un groupe constitué. Si le groupe est fermé, cela signifie que ses membres manquent de sécurité. Si c’est un groupe solide, il s’ouvrira facilement. La première approche est visuelle. Pour entrer en contact, il s’agit
d’émettre des signaux de demande de contact et le regard en est un. Regarder attentivement est nécessaire par ailleurs pour repérer les signaux d’accueil. Dans un groupe, il faut qu’une personne nous regarde pour être accepté mais il faut avancer à portée d’oreille et attendre que le groupe s’écarte pour nous faire une place. Le silence risque d’insécuriser nos interlocuteurs alors il faut acquiescer et valoriser ce qui est dit pour tisser le contact. Il faut savoir écouter sans interrompre lorsqu’une personne a besoin de se confier mais on peut oser couper la parole pour rajouter son grain de sel lorsqu’il s’agit d’une discussion plus légère. Loin d’être impoli, interposer quelques mots,
saisir une perche pour rebondir sur le sujet, seront autant de façons de dire notre intérêt à la conversation. Certaines personnes parlent juste pour ne pas être happées par leur dialogue intérieur avec elles-mêmes. Rester en silence tout en restant en contact avec l’autre n’est pas si simple. L’écoute ne consiste pas à « ne rien faire », c’est permettre à la personne écoutée de sortir de sa solitude. Nous l’aidons à mettre ses soucis à l’extérieur d’elle plutôt que de tourner les choses dans sa tête. Un des objectifs de l’écoute est de permettre à la personne de dire Je et donc de reprendre un sentiment de contrôle de sa vie. Souvent, lorsque nous sommes dans l’épreuve, nous nous sentons victimes d’une situation, le simple fait de parler, d’occuper de l’espace de parole restaure la confiance en soi. Ecouter vraiment le point de vue, la manière dont quelqu’un vit les choses, pour le comprendre de l’intérieur, lui permet de se sentir intelligent, écouté, respecté. L’empathie est la capacité à se mettre à la place d’une autre personne sans toutefois perdre la conscience de soi pour comprendre ses sentiments. Deux fonctions innées nourrissent nos capacités à nous mettre mentalement à la place d’autrui, l’imitation et l’intersubjectivité. Avec l’imitation, nous voyons une personne agir ou être dans une posture spécifique, nous sentons ce que cette personne éprouve, mais nous pouvons deviner ses intentions et ses sentiments. Si notre interlocuteur bouge comme nous, fait les mêmes mimiques, nous nous sentons compris. Isabelle Filliozat évoque la confiance. En confiance, on n’éprouve pas la nécessité de se protéger, de se défendre, on est naturellement plus créatif.  On ose davantage, on est plus authentique. En revanche, quand on ne se sent pas en confiance, on se crée une façade derrière laquelle on espère être caché. Les rapports empreints de peur ne peuvent être que des rapports de pouvoir. Pour écouter le danger, ou l’idée du danger, certains tentent de contrôler les autres, les autres se réfugient dans l’obéissance. Quand nous faisons confiance, nous nous adressons à la meilleure partie des gens, ils le sentent. Mais si ce n’est pas une vraie confiance mais de la peur, ils le sentent aussi.

Conclusion

Sourire donne l’information à notre cerveau que nous sommes heureux et déclenche la physiologie correspondante. Regarder l’autre dans les yeux donne à nous neurones l’information « Je suis en confiance avec cette personne, je suis sujet et non objet » et mobilise la physiologie correspondante. Manifester de l’altruisme n’est pas seulement bénéfique pour les autres. Le véritable altruisme consiste à cesser de se centrer uniquement sur soi, pour prendre conscience de notre place parmi les autres, et de notre pouvoir. Il faut donner sans oublier de demander et de recevoir pour ne pas violer la loi de réciprocité. Chaque humain sur terre a un message à nous délivrer, parce que chaque humain a emprunté un autre chemin que nous, a exploré une autre route. Partager nos expériences, notre vision de la vie, nos pensées et nos émotions, nous rend plus riches et plus intelligents.