- Pour aborder le XXè siècle

Le rapport Chavin soutient que le Mouvement synarchique d’Empire n’est en aucune manière le réveil du synarchisme de Saint-Yves mais une dissidence de l’ordre Martiniste dont il affirme (à tort) que Saint-Yves en avait été le Grand-Maître. Un curieux document émanant de l’extrême-droite « Martinisme et synarchie » fait remonter le courant synarchiste à Louis-Claude de Saint-Martin et Joseph de Maistre. Le récit antisynarchique comporte toujours au moins quatre points :

- Le Mouvement synarchique d’Empire est initialement une secte occultiste fondée sur les thèses de Saint-Yves.
- Dans ce mouvement, de « hauts initiés inconnus » forment une « société secrète supérieure » manipulant des techniciens économiques et financiers.
- Ce groupe s’est emparé du pouvoir par la ruse en 1940 à la suite d’un complot.
- Il est au service d’une « internationale » toute-puissante, de nature différente selon les auteurs. Mais ce n’est pas à tout que les différentes formes d’antisynarchisme ont mis en cause les occultistes au sens large. De fait, la plupart des écoles occultistes au XXè siècle ont été préoccupées par la synarchie.

Il y eut les martinistes papusiens, les anthroposophes de Steiner, les martinistes de Chevillon et les théosophes de Vivian du Mas. Pour les antisynarchistes, l’âme du complot serait, Saint-Yves, un auteur qui a consacré des milliers de pages publiées chez Calmann-Lévy pour exposer sa pensée. Une telle entreprise n’était donc pas secrète. De 1919 à 1939, exista un anti-occultisme avec en tête la Revue Internationale des Sociétés Secrètes qui dénonçait la synarchie autant que les Juifs et les francs-maçons. Saint-Yves n’était pour rien dans la liberté syndicale et la création de l’Union Européenne. Quand il écrit ses théories apparaît en Angleterre la Fabian Society et Roger Mennevée a pu écrire tranquillement que « le travaillisme anglais n’est en réalité que le masque de la Fabian Society synarchique ». Cette société de pensée fondée par Edward Pease a pour but de « reconstruire la société sur une base non compétitive avec pour finalité de conjurer le malheur de la pauvreté. Dans cette société se trouvait H.G. Wells et G.B. Shaw ainsi que la théosophe Annie Besant. Ils se disaient socialistes et participèrent à la naissance du parti travailliste. Mais Saint-Yves n’y était absolument pour rien. Le fabianisme était une tentative de doter le capitalisme d’idées progressistes et susceptibles de désarmer à l’avance tout changement fondé sur la lutte des classes. Paul Desjardins, fondateur des « Décades de Pontigny » fut lui aussi accusé de synarchisme. Ce normalien créa en 1892 une Fondation de l’union pour l’action morale qui deviendra en 1905 « Union pour la vérité ». Cette organisation voulait être une ordre laïc militant du devoir privé et social, une sorte de chevalerie qui doit servir l’esprit public de l’anarchie au moment des bombes de Ravachol. Même s’il existait des similitudes plus ou moins précises entre l’oeuvre de Desjardins et celle de Saint-Yves, il ne faut pas y voir un centre commun d’inspiration car la notoriété de Saint-Yves n’a jamais dépassé le domaine de l’occultisme.

- Permanence de la synarchie occultiste

L’existence d’un courant synarchiste a toujours été visible chez les occultistes. Il inspire René Guénon qui avait appartenu au martinisme mais en fut chassé pour avoir voulu créé un Ordre du Temple Rénové. L’Ordre aurait été inspiré par l’archéomètre de Saint-Yves.

Barlet, alias Albert Faucheux, fils d’un bibliothécaire de l’Arsenal, appartint à un très grand nombre de sociétés dont l’Hermetic Brotherhood of Luxor à laquelle Guénon accordait une grande importance. Ses écrits comportent tous un plan de reconstruction de l’enseignement selon les vues de Saint-Yves. Une Société des Amis de Saint-Yves fut créée, elle édité des oeuvres posthumes. Papus/Encausse en fit partie ainsi que le dr Chauvet qui rédigea « L’Etat social vrai » en 1912, transcription rigoureusement fidèle des vues de Saint-Yves dans un langage simple mais sans écrire une seule fois le mot synarchie. Le martinisme ne faisait pas mystère de son influence synarchique pourtant Geoffroy de Charnay affirmait qu’à partir de 1920, les organisations martinistes passaient à l’action clandestine. Après la mort de Papus, en 1916, le martinisme fut agité de convulsions et en 1921 il y eut scission par Victor Blanchard qui fonda l’ordre martiniste et synarchiste. Alors qu’en 1931, Victor-Emile Michelet créa l’Ordre martiniste traditionnel. Sous vichy de nombreux auteurs ont cherché à démontrer que ces événements constituaient la preuve de la création du Mouvement synarchique d’Empire en 1922. Les premières dénonciations de la synarchie, en 1941, s’appuyaient toutes sur une « documentation » provenant d’officines d’extrême-droite qui intoxiquèrent les journalistes qui n’y connaissaient pas grand chose : c’est une des clés du mythe synarchiste au XXè siècle. L’anthroposophe Rudolf Steiner avait beaucoup entendu parler de Saint-Yves et s’était mis à répandre une doctrine sociale étrangement comparable à celle de l’auteur des « Missions ». Il en fit un programme en 1919. Un membre de la Société de Théosophie publia « L’évolution occulte de l’humanité » en 1928. On y retrouvait certaines idées de Saint-Yves. L’importance de ce livre réside surtout dans le fait qu’il préfigure le fameux Pacte synarchique d’Empire, considéré sous Vichy comme la preuve du complot synarchique.

- Du pacte synarchique au mythe de la synarchie

En avril 1944, un collaborateur de la revue antimaçonnique « Les documents maçonniques » écrivait que les deux ouvrages synarchiques « Le Schéma » et « Le Pacte » avaient été découverts au cours de perquisitions policières chez des francs-maçons mais également au temple martiniste de Lyon. Constant Chevillon, grand-maître de l’Ordre Martiniste fut assassiné. Quant au fameux Pacte synarchique, Charnay, qui le premier le publia, donne un texte mis en circulation en 1938 mais admet que dès 1935, ce texte était déjà connu. En 1944, un texte issu des milieux de gauche empli d’inexactitudes stipule que le Pacte synarchique était d’un fascisme catholique de type portugais et rédigé par Mme Canudo aidée de Vivian du Mas et d’Armand Moro. Il aurait subi une refonte due à Jean Coutrot. Vivian du Mas et Jeanne Canudo faisaient partie d’un curieux mouvement occultiste, le Groupe des Polaires qui s’inspirait du « Roi du monde » de Guénon. Ils avaient édité un ouvrage « Asia mysteriosa, l’oracle de force astrale comme moyen de communication avec les petites lumières d’Orient » qui était mêlé de nombreux appels à l’Alveydrisme et au théosophisme. Jeanne Canudo et du Mas étaient membre de l’obédience maçonnique le Droit Humain et ils tentèrent une propagande discrètes de leurs idées. Canudo et du Mas donnèrent également des conférences dans l’Ordre Martiniste de Chevillon vers 1936. Les occultistes organisèrent des « états généraux de la jeunesse » le 26 juin 1934 qui se voulaient révolutionnaires par nécessité. Au cours de cette réunion vinrent Bertrand de Jouvenel et Jean Luchaire. Evidemment, Jeanne Canudo et du Mas étaient de la partie. Cette organisation fut la seule synarchique avérée par les « Cahiers » qu’elle laissa. L’activité de ce groupe était si peu clandestine qu’un journal de droite comme « La France catholique » dénonça son inspiration judéo-maçonnique. La Revue Internationale des sociétés Secrètes attaqua également les états généraux de la jeunesse ce qui n’empêcha pas Mennevée d’accuser cette revue de synarchisme ! Les collaborateurs de cette revue antisémite et antimaçonnique avaient partir liée avec une organisation secrète et mystérieuse « Sodalitum Pianum », la Sapinière. Ils accusaient les néo-socialistes et les Fabiens d’être l’instrument des Sages de Sion. La Revue Internationale des Sociétés Secrète avait une audience restreinte limitée à ceux qui se qualifiaient de nationaux et admirateurs e Mussolini et de Franco. Il existe un parallélisme rigoureux entre la démarche des anti-occultistes ou celle des occultistes, à commencer par le fait que les uns et les autres trouvent dans les mêmes rêveries leur raison d’être, l’explication de leurs échecs, celle de leurs réussites. Les occultistes rêvent d’un monde où le ciel parlerait clairement par le truchement d’envoyés mystérieux. Quant aux anti-occultistes, ils expliquent l’échec du Royaume de dieu par l’existence de forces sataniques.

En 1946, exista un Collège de l’ordre socialiste qui réclamait la démocratie intégrale fondée sur es trois ordres qualifiés de l’ordre social populaire, cette démarche était donc synarchique. Il y eut aussi les écrits de Jacques Weiss, proche de la Société Théosophique. Il fit paraître dans Les Echos un tableau de la « Physiologie d’une nation saine » directement inspiré par Saint_Yves. Le mouvement maçonnique et néo-templier de Jacques Breyer s’inspira également de Saint_Yves dans « Les Arcanes solaires ».

- Synarchie et crise économique

Les théories soutenues par les organisations accusées de synarchisme ne revêtaient pas un caractère extrémiste. Au contraire, elles revendiquaient un certain « centrisme ». A la fois socio-démocrate et capitaliste. Sur le plan économique, ce qui a été appelée « synarchie » correspond à deux courants de pensée d’origines différentes, tendant chacun à surmonter une crise : crise des idées socialistes, crise du système capitalise.

La « Révolution constructive » animée en 1932, comptait parmi ses membres des personnes radicalement opposées comme Georges Soulès collaborationniste qui participa au Mouvement social révolutionnaire mais aussi le socialiste Guy Mollet et Claude Levi-Strauss. Donc le fait que la politique ait par la suite divisé ces hommes interdit de penser qu’ils ont jamais eu en commun un projet synarchique.

Tous les réformistes du socialisme subir l’influence d’Henri de Man, d’abord marxiste convaincu au début du XXè siècle puis qui évolue en 1918. En 1926, il écrit un ouvrage qui fera l’effet d’une bombe « Au-delà du Marxisme » qui remet en cause les bases de ce mouvement. De Man a rejoint les positions fabiennes et l’a prouvé dans « L’idée socialiste », il y cherchait un « souci profond des valeurs spirituelles ». Un autre socialiste surprit, Georges Valais, il se rallia à l’Action française, fonda avec Jacques Arthuis le Faisceau (premier parti fasciste français) et lança en 1922 un « comité national pour la convocation des Etats généraux ». Puis Vallois revint vers la gauche. Mais le capitalisme lui aussi est en crise et pour cette raison, Jean Coutrot anime le groupe « X-crise » dans lequel on a voulu voir une entreprise synarchiste. Il s’agissait en fait de faire survivre le capitalisme en y ajoutant des idées de gauche. Jean Coutrot pensait que le socialisme étatiste, le communisme et le capitalisme étaient trois systèmes rudimentaires et inhumains et qu’il fallait proposer à la place une synthèse, l’humanisme économique. En avril 1937, se tint une réunion à la Mutualité sur le thème « Laisserez-vous exproprier vos entreprises ? ». S’y trouvaient Jules Verger, théoricien de la collaboration des classes, Pierre Loyer de la Revue Internationale des Sociétés Secrètes et Pierre Nicolle du Comité de salut économique qui traquera le synarque à Vichy. Pour eux, le néo-capitalisme était du bolchevisme. La vivacité des polémiques à propos de la synarchie à partir de 1941 s’explique par l’antagonisme de groupe politico-économiques, aux intérêts mais aussi aux conceptions divergents. Au milieu des techniciens de Vichy (dont certains travaillaient contre ce régime) se manifesta un groupe dénoncé par Déat et les amis de Laval. Ce groupe se retrouva dans le gouvernement de Darlan en février 1941. Beaucoup de ses membres gravitaient autour de la banque Worms. Pierre Puchey, Victor Arrighi, Paul Marion avaient déjà appartenu à un petit cercle d’études avant la guerre, le groupe « Travail et Nation » où figuraient Bertrand de Jouvenel et Jean Coutrot. C’est dans ce milieu que se recruta le « Groupe des cinq » : Pucheu, ministre à la Production industrielle, Benoist-Méchin à la vice-présidence, Barnaud aux relations franco-allemandes, Lehideux à l’Equipement national (Jean Saunier le ne donne pas le nom du cinquième). Leur politique économique devait consommer l’agonie du libéralisme et faire passer le capitalisme à un autre stade de son évolution par la concentration des entreprises. Au nom de l’anticapitalisme officiel, les anciennes organisations patronales comme le Comité des Forges avaient été supprimées. Mais les nouveaux comités en place permettaient une dictature des grandes entreprises sur l’ensemble de l’économie.

- Synarchie et crise spirituelle

L’idée d’un « mouvement synarchiste » conçu sans référence à Saint_Yves a été élaborée pendant l’entre-deux-guerres. Les préoccupations dominantes de la quasi-totalité des philosophes et essayistes non révolutionnaires de cette époque sont caractérisées par la recherche d’une élite nouvelle, aristocratie de l’esprit capable de faire la synthèse entre les différentes aspirations des hommes qu’elles soient politiques ou religieuses. Ainsi, en 1919, le comte Herman Keyserling auteur du « Journal de voyage d’un philosophe » avait fondé à Darmstadt une Ecole de la Sagesse qui organisait des conférences d’une semaine. Il voulait préparer une « nouvelle ère spirituelle » sans caractère confessionnel avec une nouvelle aristocratie. Il vint en France en 1933 pour deux conférences : « La révolte des forces telluriques et les responsabilités e l’esprit » et « la commune de l’esprit ». Dans son auditoire se trouvaient l’archevêque de Paris, le ministre de l’Education nationale et Huxley. A la même époque, Richard Coudenhove-Kalergi, Austro-Hongrois, se préparait à entreprendre une croisade paneuropéenne que certains ont voulu voir comme une entreprise synarchiste. Son rêve était une économie dirigé par une « aristocratie de l’esprit », une technique au service des valeurs éthiques, le gouvernement par les meilleurs. Il voulait découper le monde en cinq parties : les Etats-Unis, l’Union Soviétique, l’Empire Britannique, la Chine et le Japon et la Paneurope. Une Europe unie avec une monnaie unique et une union douanière. Coudenhove-Kalergi attira les plus réactionnaires du patronat et diffusa une idéologie semi-mystique se réclamant des Croisés, de Dante, de Mazzini et de Victor Hugo.