Le vieux qui lisait des romans d’amour (Luis Sepulveda)

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Quelques habitants d’El Idilio ainsi qu’une poignée d’aventuriers attendaient sur le quai leur tour de s’asseoir dans le fauteuil du dentiste, le docteur Rubincondo Loachamin, qui pratiquait une étrange anesthésie verbale pour atténuer les douleurs de ses clients. Il leur disait que c’était la faute au gouvernement s’ils avaient mal. Le docteur haïssait tous les gouvernements. Fils illégitime d’un émigrant ibérique, il tenait de lui une répulsion profonde pour tout ce qui s’apparentait à l?autorité. Le docteur venait deux fois par an à El Idilio tout comme l'employé des postes. Pour les habitants des rives du Zamora, du Yacuambi et du Nangaritza, le fauteuil mobile du docteur Rubincondo Loachamin était une institution. Il était installé sur une estrade d’un mètre carré que le dentiste appelait la « consultation ». Ceux qui attendaient leur tour faisaient des têtes d’enterrement. Les seuls personnages à garder le sourire, autour de la consultation étaient les Jivaros. C’étaient des indigènes rejetés par leur propre peuple, les Shuars, qui les considéraient comme dégénérés. Une fois sa tâche accomplie, le dentiste était attendu par Antonio José Bolivar Proano, un vieil homme au corps nerveux. Les deux hommes se souvinrent d’un patient du dentiste qui s’était fait enlever toutes les dents pour gagner un pari. Le parieur avait partagé la moitié des gains avec le dentiste.

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Le maire, unique fonctionnaire, autorité suprême et représentant d’un pouvoir trop lointain pour inspirer la crainte, était un personnage obèse qui transpirait continuellement, ce qui lui avait valu le surnom de limace. Sa grande occupation consistait à gérer son stock de bière. Il vidait les bouteilles à petits coups car il savait bien que, le stock épuisé, la réalité se ferait plus désespérante encore. Il vivait avec une indigène qu’il battait sauvagement en l’accusant de l’avoir ensorcelé. Tout le monde attendait le jour où sa femme l’assassinerait. On prenait même les paris. Il était là depuis sept ans et s’était fait universellement détester. Il faisait payer des taxes et enfermait les ivrognes qui refusaient de payer les amendes pour trouble à l’ordre public. Le précédent maire était aimé. On lui devait le passage du bateau et les visites du facteur et du dentiste. Mais il avait été tué par des chercheurs d’or. El Idilio était resté deux ans sans autorité. Le maire arriva sur le quai. Il donna l’ordre de hisser le cadavre que le bateau avait amené. Les Shuars l’avaient trouvé en aval à deux jours d’El Idilio. Le maire accusa les Shuars d’avoir tué l?homme mais ils nièrent et le maire les frappa. Mais José Antonio Bolivar arriva et montra au maire les traces de griffes qui couvraient le visage du mort. C’était un jaguar qui l’avait tué et non les indigènes. Le maire ne voulut pas y croire mais le dentiste lui demanda pourquoi les Shuars auraient tué l’homme. Le maire répondit qu’ils l’auraient tué pour le voler. Mais l’homme mort avait encore ses affaires et son argent sur lui ainsi qu’un sac avec des peaux de jaguar. Le gringo tué chassait hors saison et des espèces interdites. Une femelle jaguar l’avait tué parce qu’il avait tué ses petits. La maire face à ses explications ne répondit rien et s’en alla rédiger une dépêche pour le poste de police d’El dorado. Le dentiste félicita Bolivar d’avoir mouché le maire. Il lui avait apporté deux livres d’amour car Bolivar adorait ce genre de romans. C’était une prostituée noire, Josefina, qui sélectionnait pour le dentiste deux romans tous les six mois. Bolivar pensait que le maire allait organiser une battue pour trouver la femelle jaguar et la tuer. Malgré ses 70 ans, Bolivar était sûr d’être appelé par le maire pour la battue.

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Antonio José Bolivar Proano savait lire, mais pas écrire. Il lisait lentement en murmurant les syllabes. Il lisait en s’aidant d’une loupe. Il habitait une cabane en bambou d’environ 10m 2 meublée sommairement. Il avait connu sa femme quand ils étaient enfants à San Luis, un village de la Cordillère. Ils avaient 13 ans quand on les avait fiancés et 15 ans quand ils se marièrent. Ils avaient vécu leurs trois premières années chez le père de l’épousée. Quand le vieux mourut, ils héritèrent de quelques mètres de terre et de quelques animaux domestiques qui ne survécurent pas aux frais de l’enterrement. Sa femme était stérile et ils recevaient des commentaires médisants. Antonio emmenait sa femme chez des guérisseurs mais c’était inutile. Ils avaient décidé de partir quand on demanda à Antonio de laisser sa femme à la fête de San Luis pour qu’elle soit prise par un autre. Antonio refusa la perspective d’être le père d’un enfant de carnaval. Il avait entendu parler d’un plan de colonisation de l’Amazonie. Le gouvernement promettait de grandes superficies et une aide technique en échange du peuplement de territoires disputés au Pérou. Ils arrivèrent à El Idilio. On leur délivra un papier qui officialisait leur qualité de colons. On leur assigna deux hectares de forêt, deux machettes, des bêches, quelques mesures de semences et la promesse d’une aide technique qui ne vint jamais. Le couple commença par se construire une cabane puis se lança dans le débroussaillement. Quand survint la première saison des pluies, ils avaient épuisé leurs provisions et ne savaient plus que faire. Les premiers colons commencèrent à mourir. Antonio et sa femme se sentaient perdus quand le salut leur apparut sous la forme d’hommes à demi nus, le visage peint de pulpe de roucou, la tête et les bras armées de parures multicolores. C’étaient les Shuars. Ils leur apprirent à chasser, à pêcher, à construire des cabanes qui résistent aux tempêtes, à distinguer les fruits comestibles des vénéneux et surtout, ils apprirent l’art de vivre avec la forêt. Quand la saison des pluies fut passée, les Shuars les aidèrent à défricher les pentes de la montagne tout en les prévenant que c’était un travail sans espoir. Dolorès, la femme d’Antonio, ne résista pas à la deuxième année et s’en fut, emportée par une fièvre ardente et la malaria. Antonio ne put retourner à son village de la cordillère. Les pauvres pardonnent tout, sauf l’échec. Il apprit la langue des Shuars en participant à leurs chasses. Le soir, s’il désirait être seul, il s’abritait sous une pirogue, et si au contraire il avait besoin de compagnie, il cherchait les Shuars. Il était là depuis cinq ans, quand il sut qu’il ne quitterait plus jamais ce pays. Un jour, il se fit mordre par un crotale. Il bondit en brandissant sa machette et coupa l’animal en morceau jusqu’à ce que le voile du venin vienne lui obscurcir les yeux. Sentant que la vie l’abandonnait, il partit à la recherche d’un foyer Shuar. Les soins d’un sorcier Shuar lui firent retrouver lentement la santé. Quand ils le virent complètement rétabli, les Shuars l’entourèrent en le couvrant de cadeaux : une sarabacane neuve, un faisceau de dards, un collier de perles de rivière, un cordon en plumes de toucan. Ils peignirent son corps aux couleurs du boa et lui demandèrent de danser avec eux. Il était l’un des rares survivants d’une morsure de crotale et il convenait de célébrer l’événement par la Fête du Serpent. Il but pour la première fois de la natema, une douce liqueur hallucinogène. Il se vit lui-même comme une partie inséparable de ces espaces. C ‘était un signe indéchiffrable qui lui ordonnait de rester, et il resta. Beaucoup plus tard il eut un ami, Nushino, un Shar. Ils parcouraient ensemble la forêt. Ils récoltèrent du venin de serpent. Deux fois par an, un agent du laboratoire où l’on préparait le sérum antivenimeux venait acheter les flacons mortels. Antonio apprit les rites et les secrets des Shuars. Tant qu’il vécut chez eux, il n’eut pas besoin de romans pour connaître l’amour. Il n’était pas des leurs et, pour cette raison, il ne pouvait prendre d’épouse. Mais le Shuar qui l’hébergeait le priait d’accepter l’une de ses femmes. D’énormes machines arrivaient des routes et les Shuars durent se faire plus mobiles. Les colons se faisaient plus nombreux. Et, surtout, se développaient la peste des chercheurs d’or, individus sans scrupules. Les Shuars se déplaçaient vers l’Ouest en cherchant l’intimité des forêts impénétrables. Un matin, Antonio rata un tir de sarbacane et s’aperçut qu’il vieillissait. Il prit la décision de s’installer à El Idilio. Un jour, il entendit une explosion qui venait d’un bras du fleuve, et ce fut le signal qui accéléra son départ. C’était un groupe de cinq aventuriers qui avaient fait sauter le barrage de retenue d’une frayère pour pratiquer un passage dans le courant. Les Blancs tirèrent et touchèrent deux indigènes. Les Shuars les tuèrent tous sauf un qui réussit à fuir. Parmi les blessés se trouvait Nushino. Nushino demanda à Antonio de le venger en tuant le cinquième Blanc. Il le trouva, le tua et le ramena aux Shuars. Mais il avait tué le Blanc en utilisant le fusil de l’aventurier et l’homme était figé dans une grimace d’épouvante. Ainsi les Shuars ne pourraient réduire sa tête et par la faute d’Anotnio, Nushino ne partirait pas. Antonio s’était déshonoré et, ce faisant, il était responsable du malheur de son ami. Il ne serait plus le bienvenu parmi les Shuars.

 

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Quand Antonio revint à El Idilio, le lieu avait changé. La mairie avait été construite ainsi qu’un quai en bois. Les habitants le considérèrent comme un sauvage et l’évitèrent puis ils découvrirent la chance que sa présence représentait pour eux. Antonio essayait de mettre des limites à l’action des colons qui détruisaient la forêt pour édifier cette oeuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert. Comme les Shuars, les animaux s’enfonçaient vers l’orient. Antonio découvrait qu’il serait libre au moment où ses dents se mirent à se gâter. Alors il se fit soigner par le dentiste. Un jour, le « sucre », le bâteau qui venait à El Idilio, avait amené deux fonctionnaires de l’Etat pour recuillir les suffrages pour les élections présidentielles. Comme Antonio savait lire, il avait le droit de voter. Il vota pour le vainqueur et reçut une bouteille de Frontera en contrepartie de l’exercice de son droit. Antonio savait lire mais il n’avait rien à lire. A contrecoeur, le maire accepta de lui prêter quelques journaux mais Antonio les trouva sans intérêt. Un beau jour, le « Sucre » amena un curé expédié pour baptiser les enfants et mettre fin aux concubinages. Il n’y réussit pas mais il avait un livre qui intéressa Antonio. C’était une biographie de Saint François. Le prêtre s’endormit et Antonio commença à lire à haute voix. Le curé se réveilla et s’amusa de la conduite d’Antonio. Ils discutèrent de lecture. Antonio voulut savoir comment étaient les livres d’amour. Le prêtre lui expliqua et Antonio eut un désir de lecture plus fort qu’avant. Il chercha le moyen de trouver des livres. Il captura des singes et des perroquets pour payer son voyage sur le « Sucre ». Pendant le voyage, il bavarda avec le dentiste. Il lui dit qu’il cherchait des livres. A El Dorado, le dentiste le présenta à l’institutrice. Celle-ci lui montra sa bibliothèque. Cinq mois durant, il put ainsi former et polir ses goûts de lecteur. Il habita dans l’école et fit des travaux domestiques. Il n’apprécia pas la géométrie ni l’histoire qui lui sembla un chapelet de mensonges. Edmond de Amicis et son coeur occupèrent pratiquement la moitié de son séjour à El Dorado. Après avoir cherché dans toute la bibliothèque, il trouva ce qu’il lui fallait vraiment, le Rosaire de Florence Barclay contenait de l’amour.

 

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Antonio dormait peu. Le reste de son temps, il le consacrait à lire les romans, à divaguer sur les mystères de l’amour et à imaginer les lieux où se passaient les histoires. Il aimait par-dessus tout imaginer la neige. Un jour qu’il allait chercher des crabes au fleuve, il vit une pirogue arriver alors qu’il pleuvait énormément. Seul un fou pouvait se risquer à naviguer sous ce déluge. Le maire et d’autres hommes vinrent voir ce qui se passait. La pirogue contenait le corps d’un homme, gorge ouverte et bras lacérés. Il n’avait pas d’yeux. Le maire donna l’ordre de hisser le corps. On l’identifia à sa bouche. C ‘était Napoléon Salinas, un chercheur d’or qui s’était fait soigner la veille par le dentiste. Salinas était l’un des rares à se faire consolider les dents avec de l’or. Le maire demanda à Antonio si c’était encore un coup du jaguar femelle et Antonio en regardant les plaies confirma. Le maire trouva des pépites sur le cadavre et il les répartit entre les hommes présents puis il mit le cadavre dans le fleuve. Antonio pensait que le jaguar s’approchait d’El Idilio et le maire en fut énervé.

 

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De retour chez lui,Antonio mangea les crabes et lut un roman. Il se demanda ce qu’était un baiser ardent car il avait peu embrasse sa femme qui considérait que c’était un péché et les Shuars ne connaissaient pas le baiser. Il interrompit sa lecture après avoir entendu des cris. Une mule affolée galopait sur le sentier en poussant des braiments et en envoyant des ruades à ceux qui essayaient de l’arrêter. Finalement, l’animal fut immobilisé. La mule portait des plaies profondes. Le maire l’acheva. C’était la mule d’Alkaseltzer Miranda, un colon qui tenait un comptoir de vente d’agardiente, sel, tabac et Alkaseltzer, de là son surnom. Le maire ordonna une expédition pour le lendemain pour aller voir Miranda. Pour Antonio, il n’était plus question de se concentrer sur la lecture. Tout le monde savait que le maire le tenait à l’oeil. Antonio se souvint d’un jour où une barque à moteur avait emmené à El Idilio quatre Etats-uniens équipés d’appareils photo, de vivres et d’instruments à l’usage inconnu. Ils passèrent plusieurs jours à faire la cour au maire en l’abreuvant de whisky. Le maire avait désigné Antonio comme le meilleur connaisseur de l’Amazonie et avait conduit les quatre hommes chez le vieux. Les gringos photographièrent Antonio. Ils entrèrent dans la cabane sans demander la permission. Ils voulurent prendre le portrait d’Antonio et sa femme mais le vieux prit son fusil et fit déguerpir les gringos. Le maire en colère voulut le chasser car la cabane d’Antonio se trouvait sur des terres appartenant à l’Etat.

Onecén Salmundo, un octogénaire qui témoignait à Antonio de l’amitié à cause de leurs origines montagnardes communes vint le voir. Il lui dit que le maire l’avait pris en grippe et de faire attention. Une semaine plus tard, trois gringos arrivèrent. Le maire vint voir Antonio pour faire la paix. Il lui expliqua que les gringos prétendaient que les singes avaient tué un des leurs mais pour le maire c’était les Jivaros. Antonio lui dit que les Shuars évitaient les histoires mais que des singes étaient capables de dépecer un cheval. Le maire était dans la merde jusqu’au cou car les gringos avaient une lettre de recommandation du gouverneur. Le maire avait besoin d’Antonio. Il voulait qu’Antonio aide les gringos à chercher les restes de leur compagnon. Antonio accepta à condition que le maire le laisse tranquille.

 

Antonio trouva sans peine le squelette du gringo. Les fourmis avaient déjà tout nettoyé et un ouistiti avait pris l’appareil photo du gringo ce qui fit rire Antonio. Il rentra à El Idilio livrer les restes et le maire le laissa tranquille.

 

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Antonio suivit le maire et ses hommes le lendemain. Il pleuvait. Le maire obèse ralentissait les hommes. Ils trouvèrent un endroit pour passer la nuit. Ils distribuèrent les tours de garde. Antonio prit le premier. Il y eut du bruit et le maire se réveilla et alla voir avec sa lanterne. Antonio lui ordonna de l’éteindre car  c’était dangereux mais le maire refusa alors d’un coup de poing, le vieux envoya valser la lanterne. Ils durent quitter l’endroit car les chauves-souris qui leur servaient d’alarme avaient fui à cause de la peur. Le maire crut trouver le jaguar et tira mais c’était un ours à miel et les autres hommes lui firent des reproches car tuer cet animal portait malheur. Ils arrivèrent chez Miranda. Il était mort, le dos ouvert par deux coups de griffe. Ils découvrirent un autre cadavre. Il était étendu, pantalon baissé. Ses épaules avaient été labourées par les griffes, c’était Placencio Punan. C’était un prospecteur d’émeraudes.

 

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Ils trainèrent les deux corps jusqu’à un marécage et les lancèrent dans les joncs. Ils retournèrent au comptoir pour passer la nuit. Pendant son quart, Antonio en profita pour lire. Un des hommes du maire s’approcha et lui demanda que racontait le livre. D’autres hommes attirés par la lecture écoutèrent Antonio lire. Le livre parlait de Venise et le maire, qui avait de l’instruction, essaya d’expliquer pourquoi cette ville reposait sur une lagune mais les hommes ne comprenaient pas. Le jaguar approcha et le maire tira à l’aveuglette. Le jaguar partit et Antonio réprimanda le maire. Alors le maire comprit qu’il s’était suffisamment discrédité auprès de ces hommes et il proposa 5000 sucres à Antonio pour qu’il trouve le jaguar et le tue. Pendant que lui et ses hommes retournèrent protéger le village. Antonio ne s’intéressait pas beaucoup à la récompense et pensait que le jaguar cherchait la mort. La femelle cherchait une occasion de mourir dans un combat à découvert, dans un duel que ni le maire ni aucun de ses hommes ne pouvaient comprendre. Alors Antonio accepta le marché du maire. Il resta seul et reprit sa lecture. Il était mécontent de ne pas arriver à comprendre l’intrigue. Il pensait que le jaguar ne l’attaquerait pas mais s’en prendrait au maire et ses hommes. Antonio repensa à ses précédentes chasses. Il ne se considérait pas comme un chasseur.
Les chasseurs tuent pour vaincre la peur qui les rend fous et les pourrit de l’intérieur et tel n’était pas le cas d’Antonio. Il sortit dans la forêt pour repérer une piste. Il marcha en ligne droite vers l’ouest, vers le Yacuambi qui coulait à peu de distance. La pluie s’arrêta et cela l’alarma car l’évaporation commencerait et la forêt disparaîtrait dans un brouillard épais qui l’empêcherait de respirer et d’y voir à plus d’un pas. Il vit la femelle jaguar à une cinquantaine de mètres. Elle se déplaçait avec lenteur, la gueule ouverte et la queue fouettant ses flancs. Il la regarda se déplacer et fut plusieurs fois sur le point de tirer. Mais il ne le fit pas. Il savait que son tir devait être sûr et définitif. S’il la blessait seulement, la femelle ne lui laisserait pas le temps de recharger son arme. Le jaguar attendit la nuit pour l’attaquer. Le vieux gagna la berge de la rivière. Mais la femelle l’attaqua. Au-dessus de lui, la femelle agitait frénétiquement la queue mais elle n’attaquait plus. Antonio put récupérer son fusil. Le mâle était là blessé et Antonio comprit que la femelle voulait qu’il tue le mâle pour abréger ses souffrances. Alors Antonio le tua et la femelle partit. Antonio trouva une pirogue où il put manger et dormir. Mais la femelle le retrouva et monta sur la pirogue. Le vieux comprit que l’animal était devenu fou car il lui urinait dessus. Il le marquait comme sa proie, il le considérait comme mort avant même de l’avoir affronté. Alors Antonio tira, il blessa l’animal mais fut blessé au pied. Ils étaient à égalité. Alors il rechargea son arme et, d’un coup renversa la pirogue. Quand il se redressa, la blessure lui causa une douleur atroce, et l’animal surpris, s’allongea sur les rochers en calculant son assaut. Le jaguar bondit sur lui, griffes et crocs sortis. Alors il appuya sur la détente et abattit la femelle. Antonio pleura du honte, se sentait avili et en aucun cas vainqueur dans cette bataille. Alors il prit la direction d’El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d’amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes.