Chapitre XVI

Dans le tournant des années 60, Lanzmann écrivait chaque mois dans « Elle » des textes de fond sur des événements mondiaux, des livres, des écrivains, des acteurs. Les articles jugés trop durs par « Elle » furent publiés par « France observateur ». Sartre et Beauvoir étaient allés à Cuba et manifestèrent leur enthousiasme. Sartre écrivit sur Cuba dans « France Soir ». Seize articles furent publiés dans ce journal populaire avec un préambule pour signifier que le journal ne partageait pas nécessairement toutes les opinions de l’auteur. Lanzmann fut envoyé à  la Colombe d’or pour soutenir Signoret qui appelait au secours suite à la relation de Montand avec Marylin Monroe. Lanzmann fréquenta les acteurs pour ses articles mais aussi Gainsbourg, Aznavour, Antoine. Il écrivit pour Cousteau également. Cousteau voulait prouver qu’on pouvait vivre dans des maisons sous la mer et Lanzmann fut sa plume secrètement. Lanzmann ignorait que Cousteau avait un frère collaborateur des nazis qui fut jugé à la Libération. Jacques-Yves Cousteau avait l’esprit de famille car il avait envoyé une lettre antisémite en 1942 que France Soir retrouva. Lanzmann fréquenta Albert Cohen qui lui avoua que Mitterrand le soutenait pour le prix Nobel et que Catherine Deneuve et Brigitte Bardot se battaient pour jouer Ariane. Lanzmann avait une addiction pour le théâtre et à cette époque il retrouva Judith Magre qu’il avait perdue de vue depuis quinze ans. Il devait voir Ava Gardner en Espagne à la demande de Lazareff et Judith exigea de l’accompagner. Il allait voir Judith tous les jours au théâtre. Il assistait au maquillage, à l’habillage, à la montée du trac. Il écrivit des textes pour elle. Son mariage avec Judith marqua pour lui son intégration à une vraie famille française. Ils s’étaient unis en catastrophe à la mairie du VI è arrondissement. Claude fut présenté à la belle-famille, les Dupuis, longue lignée catholique. Avec son beau-père, il pratiqua la chasse, le billard et l’alpinisme. Lanzmann raconte un accident arrivé alors que la police allait le verbaliser pour avoir garé sa voiture en double file. Il sortit du magasin où il se trouvait avec Judith et confondit la vitre avec une porte ouverte. Son artère iliaque fut sectionnée et il resta à l’hôpital quarante jours. Puis Lanzmann reprit l’alpinisme. Il se souvient avoir vu à la télé les chars soviétiques envahir Prague et l’alunissage d’Armstrong.

Chapitre XVII

Lanzmann se passionna pour la vie politique française. Il assista aux émeutes de juin 1955 aux chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire. Il se lia avec les ouvriers. Dans les Temps modernes il avait écrit un article intitulé « L’homme de gauche ». En finir avec l’utopie lui a pris du temps. Il s’est souvenu que l’URSS était en partie responsable de la Libération. Quand Ben Bella menaça Israël, Lanzmann pensa faire un numéro spécial des Temps modernes sur le conflit israélo-arabe avec l’aide de Simha Flapan, un Israélien emblématique du sionisme de gauche. Il revint en Israël pour choisir les contributeurs du numéro spécial. Ali el Saman, un correspondant de presse égyptien prenait en charge la partie arabe. La revue serait un réceptacle et non pas une tribune de discussion. Les Arabes, pour la première fois, consentaient à figurer aux côtés des Israéliens dans une même publication. Il fallut deux ans pour faire ce numéro qui sortit en 1967. La puissance de l’entremise d’Ali permit à Sartre, Lanzmann et Beauvoir d’aller en Egypte. Ils rencontrèrent Nasser. Ils visitèrent Gaza sous contrôle égyptien et virent des camps palestiniens. Après ils se rendirent en Israël même si Sartre avait des préjugés contre Israël. Il avait emporté avec lui un livre antisioniste, « Fin du peuple juif ? » de Friedman. Sartre refusa de rencontrer des militaires israéliens. Lanzmann laissa Sartre et Beauvoir en Israël et rentra seul. Israël allait être attaqué. De Gaulle refusa aux Israéliens d’attaquer les premiers sous menace d’embargo alors que la France était alors le principal fournisseur d’Israël. Lanzmann se battit pour défendre Israël en France. Il souligne qu’il n’a jamais tenu Israël pour la rédemption de la Shoah, l’idée que six millions de Juifs auraient donné leur vie pour qu’Israël existe lui semble absurde et obscène. Mais il est vrai que l’Etat d’Israël est né de la Shoah. Une pétition de soutien à Israël circula, Sartre la signa sans enthousiasme. Le numéro spécial des Temps modernes sortit le 1er jour de la guerre des Six jours. Il se vendit à 50 000 exemplaires. Après la victoire de 1967, Israël dut subir la guerre d’usure imposée par l’Egypte. Lanzmann se rendit dans le Sinaï pour la télévision à cette époque. Il avait déjà travaillé pour la télé. Il fit des interviews dans « Dim, Dam, Dom ». Pendant mai 1968, Lanzmann participa à beaucoup de manifestations, fut matraqué, accompagna Sartre au grand amphithéâtre de la Sorbonne. Mais il vécut Mai 68 de l’extérieur, comme un spectateur curieux et détaché. On lui demanda de faire un film sur Israël et il s’y rendit. En 1970, il se demanda s’il avait véritablement le désir de ce film sans avoir fréquenté aucune école de cinéma, sans avoir suivi un seul cours. Il se sentait moins proche de Sartre quand celui-ci était dans sa période Mao. En 1972, Sartre voulut évoquer l’assassinat de Brigitte Dewèvre, fille d’un mineur, dans les Temps modernes. Un notaire était suspecté du meurtre, c’était une affaire de lutte de classes. Philippe Gavi écrivit l’article mais Sartre accepta de la faire retoucher par Lanzmann. Le même Gavi écrivit « On a raison de se révolter » en 1974 avec Sartre et Pierre Victor. En 1972, Sartre avait couvert les assassins des J.O. De Munich en déclarant que la seule arme dont disposait les Palestiniens était le terrorisme. Beauvoir en avait été scandalisée. Sartre soutenait les gauchistes. Il alla rendre visite à Badder dans sa prison de Mannheim. Mais il les modérait et selon Lanzmann c’est grâce à lui que la France n’a pas connu le passage à la violence des groupuscules d’extrême-gauche. Lanzmann, en Israël, pensait à son premier film, rencontra Uri Aunery, député à la Knesset, opposant systématique à tous les gouvernements israéliens et contributeur du numéro spécial des Temps Modernes sur Israël. Aunery était avec une femme mystérieuse qui fascina Lanzmann. Aunery lui laissa ses coordonnées. Elle était berlinoise, d’une mère juive et d’un père de la haute bourgeoisie prussienne. Elle avait fuit l’Allemagne en 1936 ou 1938. Elle s’appelait Angelika Schrobsdorff et était écrivain. Ce fut un coup de foudre violent et partagé. La question de réfléchir à la possibilité d’un film ne se posait plus, il alla de soi que Lanzmann le ferait. Lanzmann se maria avec Anngelika religieusement avec un rabbin à Jérusalemn en 1974. La productrice de « Pourquoi Israël ? » imposa à Lanzmann la rédaction d’un synopsis ce qui l’éloigna d’Angelika. Ils s’écrivirent longuement des lettres en anglais car Angelika n’avait pas encore appris le français. Lanzmann comprit que sa productrice était une amatrice et rompit avec elle. Il trouva un producteur conseillé par Claude Berri. « Pourquoi Israël ? » est né grâce à l’amour pour Angelika et il lui est dédié. Lanzmann a lu avec admiration la correspondance du frère d’Angelika, héros de la résistance, avec sa mère réfugiée en Bulgarie (alliée de l’Axe mais qui protégea ses Juifs). Peter, le frère d’Angelika fut tué le 5 janvier 1945 dans la bataille des Ardennes. Ses lettres ont été publiées sous le titre « L’oiseau n’a plus d’ailes ».

Chapitre XVIII

« Pourquoi Israël ? » connut un destin étrange. Le tournage en fut brusquement interrompu par une productrice intraitable. Lanzmann fut interdit d’entrée pendant le montage car la production n’avait plus d’argent. Il dut se débrouiller lui-même pour rouvrir la salle de montage. Ce 1er film coûta trois ans de travail à Lanzmann. Il dut prendre congé pendant trois ans et termina son film dans une réelle pauvreté. Ensuite vint Shoah grâce à Alouf Hareven directeur de département au ministère des Affaires étrangères israéliennes qui commanda un film sur la Shoah car il n’en existait aucun fait du point de vue des Juifs. L’idée de Shoah n’est donc pas de Lanzmann. Lanzmann ne se voyait pas reprendre son ancien métier de journaliste. Mais dire oui signifiait renoncer à toutes les prudences et sécurités, s’engager dans une entreprise dont il ne savait ni le terme ni le temps qu’elle allait requérir. Pourtant il accepta. Pendant l’été 1973, il était avec Angelika à Jerusalem et il lut Hilberg qu’il annotait follement et les archives de Yad Vashem. Il avait pour assistante Irène Steinfeldt, fille d’une amie d’Angleterre. Elle parlait l’allemand, l’anglais, l’hébreu et le français. Il savait qu’il ne ferait pas ce film sans que les tueurs y figurent. Il savait qu’il ne se servirait pas d’images d’archives. La guerre de Kippour arrêta un temps le travail de Lanzmann. « Pourquoi Israël » subit les conséquences de la guerre de Kippour aux Etats-Unis. Malgré une critique élogieuse, les distributeurs refusèrent de payer les à-valoir demandés par la productrice. En revanche le film fut un succès en France. Lanzmann rencontra J.P. Melville qui avait aimé « Pourquoi Israël ». Lanzmann ne savait pas que Melville s’appelait en réalité Grumbach et était juif. Lanzmann lut Primo Levi, Antelme, Rousset, rencontra des survivants. Il savait que le sujet de son film serait la mort et non la survie. Son film devrait relever le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz. Dès le début de sa recherche, Lanzmann s’arc-bouta de toutes ses forces au refus de comprendre pourquoi des pères de famille pourraient tranquillement assassiner en masse. Il rencontra Albert Speer. Mais l’architecte d’Hitler était fuyant et figé. Un comité scientifique, présidé par Yehude Bauer, professeur d’histoire juive à l’université hébraïque de Jérusalem, avait été fondé, devant lequel Lanzmann devait exposer les grandes lignes de son travail et rendre compte de son avancement. Il était clair pour lui que les protagonistes juifs devaient être soit des membres des Sonderkommandos soit des hommes ayant passé un long temps dans les camps. Lanzmann avait connu presque tous les membres du commando spécial d’Auschwitz et il comprit qu’ils étaient essentiels à son entreprise. Aucun n’égala Filip Müller et il sut qu’ils ne seraient pas dans le film sauf Dov Paisikovitch, l’homme le plus silencieux que Lanzmann ait connu. Mais il mourut d’une crise cardiaque avant que Lanzmann ait pu tourner. Il eut beaucoup de regret et de peine. Il fallait que les témoins soient oublieux d’eux-mêmes pour s’exprimer au nom de tous considérant comme dépourvue d’intérêt la question de leur survie. Ce sont des « revenants » plus que des survivants. Au début Lanzmann refusa d’aller en Pologne. Il pensait qu’il n’y avait rien à y voir. C’était dans les consciences des survivants et des tueurs qu’on pouvait parler de l’Holocauste. Le problème était de convaincre les Sonderkommandos de parler devant une caméra. Ils devaient payer le prix le plus haut en revivant tout. Abraham Bomba, le coiffeur de Treblinka avait réussi une extraordinaire évasion et après son retour au ghetto de Czestochowa on n’avait pas voulu croire l’incroyable qu’il rapportait à ses frères. On l’avait accusé d’être un semeur de panique et certains avaient voulu le livrer à la police. Il était revenu dans le ghetto de sa ville natale car il n’avait aucune chance de survie seul parmi les Polonais. Bomba échappa par miracle à un autre « transport » pour Treblinka. Lanzmann eut du mal à converser avec Bomba carla femme de ce dernier ne le laissait pas placer un mot. Alors il passa deux jours seul avec lui. Il comprit qu’afin d’être capable de le filmer, il devait à l’avance tout savoir sur lui car obtenir semblable reviviscence requérait qu’il pût leur apporter à tout instant son aide pour remettre dans le droit fil et poser les bonnes questions. Lanzmann recontacta Bomba deux ans plus tard et eut encore du mal à le trouver car il était parti en Israël. Quand il le retrouva il voulut tourner tout de suite. L’équipe tout entière était fascinée par cet homme. Mais au fur et à mesure de l’avancée du tournage, Lanzmann sentait Bomba gagné par une nervosité à laquelle répondait sa propre anxiété. Le plus difficile était devant eux. Il leur fallait parler de la coupe de cheveux des femmes dans la chambre à gaz, point d’orgue du pire. Lanzmann eut l’idée du salon de coiffure pour cadre. Bomba n’était plus coiffeur, il était à la retraite. Mais il accepta l’idée et trouva le salon. Il ne pouvait s’agir d’un salon de coiffure pour femmes car c’aurait été insupportable et obscène. Les coiffeurs opéraient autour de lui sans comprendre un mot de ce qu’il disait. Bomba choisit son client, un ami à lui à qui il coupa les cheveux presque sans interruption pendant les 20 minutes de la séquence. Pour le salon de coiffure ? Lanzmann pensait que les mêmes gestes pourraient être le support, la béquille des sentiments. Bomba raconta comment il coupait les cheveux des femmes et sans les ciseaux, la scène aurait été cent fois moins évocatrice. Il y a deux moments dans cette séquence : Au début Bomba adopta un ton neutre et objectif comme si tout ce qu’il devait raconter ne le concernait pas. La 2è séquence commençait quand Lanzmann lui demandait ce qu’il avait ressenti en voyant les femmes nues entrer dans la chambre à gaz. Bomba esquiva, répondit à côté. Il fut submergé par le sentiment avec une violence telle qu’il ne put aller plus loin et supplia Lanzmann d’arrêter et Lanzmann l’exhorta à continuer car c’était leur devoir. Certain ont voulu voir du sadisme en Lanzmann alors que cette scène est le paradigme de la piété qui ne consiste pas à se retirer sur la pointe des pieds face à la douleur mais qui obéit à l’impératif catégorique de la recherche et de la transmission de la vérité. Bomba l’étreignit longuement après le tournage et plus encore après avoir vu le film. Lanzmann évoque Simon Srebnik, survivant de Chelmno qui lui semblait être resté l’enfant terrorisé qu’il était à 13 ans en 1941. Pour comprendre Srebnik, Lanzmann devait aller en Pologne, il ne pouvait plus reculer. Lanzmann évoque ensuite Michel Pochlebnik qui avait découvert sa femme et ses enfants parmi les cadavres des camions à gaz. Il avait été héroïque et rigoureux dans on témoignage. Il avait réussi à fuir Chelmno mais il lui fallut survivre en Pologne sous les Allemands pendant 4 ans. Quand Lanzmann revint de Chelmno pour parler à Simon Srebnik, il apprit que celui-ci chantait. Lanzmann sut alors que la scène inaugurale de Shoah serait Simon chantant sur le Ner.

Un jour, Lanzmann tomba dans un guet-apens. Après la projection de Shoah, une énorme poissarde à la chevelure rouge accompagnée d’un avocat se leva et réclama le paiement des droits d’auteur pour « Maly Bialy Domek » (Ma petite maison blanche) la chanson polonaise du début du film que Srebnik chantait.

Chapitre XIX

Lanzmann s’était rendu à Ludwigsburg devant Adolbert Rückerl, directeur de la Zentralstell für landersjustiz verwaltung, organisme du gouvernement fédéral allemand chargé de retrouver, poursuivre et traduire en justice les criminels de guerre nazis. Lanzmann avait une liste de 150 noms établie à partir de ses lectures qui lui semblaient essentiels à son entreprise. Sur les 150 noms, on ne lui donna qu’une trentaine de pistes. Rückerl lui dit : « Je crains hélas que vous n’arriviez pas à grand chose. » Pas une seule adresse n’était valable. Ca allait être le début de voyages multiples en Allemagne et d’un profond découragement devant les échecs accumulés. Il chercha un certain Wetzel, bureaucrate de haut rang qui, dans une lettre affreuse, suggérait l’emploi des gaz pour la liquidation rapide des Juifs des pays baltes. Il le chercha partout en Allemagne et cela entamait le budget du film avant qu’il ne soit commencé. Au début, avec la naïveté de son inexpérience, il téléphonait, donnait son nom et la raison de son appel. Il obtenait des réponses dilatoires ou entendait en arrière-fond des viragos hurlant d’appeler la police. Les anciens nazis, ceux qui avaient vraiment trempé dans le crime, étaient, Lanzmann l’avait vérifié, des agneaux devant leur femme. Parce qu’elles avaient assuré la maintenance de la famille quand l’homme était en fuite ou en prison, elles faisaient la loi et portaient la culotte.  Lanzmann, alors, décida de se rendre directement sur place avec Irène ou son autre assistante Corinna Coulmas, une jeune femme née d’un père d’origine grecque et d’une mère députée au bundestag. Elle voulait se convertir au judaïsme et maîtrisait l’hébreu. Quand ils se présentaient, la conversation tournait court. Pour les Allemands, la connotation juive de son nom était manifeste et cela ne facilitait pas les choses. Deux exceptions pourtant : Perry Broad et Franz Suchomel. Broad était un SS d’Auschwitz. Il était membre de la Politische Abteilung qui officiait au bloc 11, le bloc de la mort. Il interrogeait et torturait ses victimes. Capturé par l’armée britannique, Broad rédigea de sa propre initiative un rapport sur son expérience à Auschwitz et sur les techniques de gazage dont il fut le témoin. Après le procès d’Auschwitz, il fut condamné à quatre ans de prison, peine qu’il ne purgea pas jusqu’au bout. Il reçut poliment Lanzmann mais avoua que son rapport était le regret de sa vie. Aux yeux de ses camarades SS, il avait passé pour un traitre. On l’avait stigmatisé en prison et il n’était, pour lui, pas question de recommencer. Broad avait une jeune femme très jolie. Lanzmann en fit son alliée et après plusieurs rencontres et un dîner arrosé, il crut toucher au but. La femme de Broad pensait que la vérité serait rédemptrice. Broad avait les larmes aux yeux et dit oui puis non un quart d’heure plus tard. Lanzmann rencontra Suchomel à Altötting en Bavière. Il le rassura en disant qu’il n’était pas un chasseur de nazis et qu’il n’avait rien à craindre de lui. Lanzmann lui fit comprendre qu’il avait besoin de son aide et que Suchomel occuperait la place de pédagogue. Il avait participé au programme T4, l’euthanasie des handicapés allemands, mentaux et physiques. Suchomel était un menteur plein d’applomb et prétendait n’avoir jamais eu dan T4 d’autre activité que celle de photographe. T4 s’arrêta grâce à la pression de l’évêque de Munster, le comte Von Galen, en août 1941. Au printemps 1942, Suchomel fut appelé pour s’occuper de Treblinka. Lanzmann proposa de l’argent à Suchomel lui disant qu’il était normal qu’il soit dédommagé pour son temps et sa peine. Suchomel tenait à l’argent et Lanzmann lui avait proposé l’équivalent de 2000 euros en ayant le sentiment de se poignarder le coeur. Une nuit, ayant veillé avec Lanzmann jusqu’à 3 heures du matin, Suchomel dit : « Oui je vais le faire ». Mais Suchomel se dédit, son gendre menaçant sa fille de divorce si ce tournage avait lieu. Lanzmann retourna chez Suchomel et tomba sur un trentenaire costaud qui se jeta sur lui hurlant « foutez nous la paix avec ses vieilleries ». Lanzmann lui rentra dedans, le contraignant à reculer. Lanzmann ne renonça pas et dit à Suchomel qu’il l’appellerait mais le nazi lui conseilla de demander à son assistante de l’appeler. Par l’intermédiaire de Corinne, Lanzmann proposa à Suchomel de ne pas filmer mais qu’il voulait juste son témoignage oral. Une correspondance suivit. Suchomel voulait l’argent de toutes ses forces. Mais Lanzmann n’avait pas d’argent, il avait fait le tour des Etats-Unis auprès de riches juifs états-uniens mais il demandaient tous la même chose : « What is your message » et Lanzmann se savait que répondre. Suchomel avait une autre requête, ne pas donner son nom. Lanzmann était bien décidé à ne pas le respecter. Il pourrait le filmer à son insu grâce à la « paluche », caméra miniature inventée par un ingénieru grenoblois, Jean-Pierre Beauviala. Il n’y avait pas de pellicule à l’intérieur mais un émetteur qui envoyait un signal pouvant être reçu dans un périmètre peu éloigné et capté par un magnétoscope. Lanzmann changea son fusil d’épaule. Il prit une autre identité, Claude-Marie Sorel, né à Caen et cré un « Centre d’études et de recherches sur l’histoire contemporaine » dépendant de l’université de Paris domicilié aux Temps modernes. Ainsi, le « Pr Laborde » écrivit une longue lettre à Walter Stier, chef du Bureau 33 de la Reichsbahn, chargé de l’acheminement des « transports » de Juifs vers les camps de la mort. Les Juifs payaient eux-mêmes leur dernier voyage. Le Pr Laborde informait Stier qu’un chercheur, Claude-Marie Sorel se trouverait en Allemagne et qu’il lui téléphonerait pour un rendez-vous. Le Dr Sorel faisait une étude sur la façon extraordinaire dont la Reichsbahn s’était acquittée de ses missions au cours de la guerre. Une somme d’argent était proposée. Le mot « Juif » n’apparaissait évidemment pas dans cette missive. Lanzmann échoua à interroger les responsables des einsatz-gruppen, c’était pour lui la perte la plus grave. La paluche fut étrennée avec Suchomel à la fin mars 1976. Le nazi eut l’idée étonnante de fixer rendez-vous à Lanzmann à Braunau Am Inn, la ville natale d’Hitler !

Lanzmann avait obtenu d’Alfred Spiess, le procureur du procès de Treblinka, un plan du camp d’extermination qu’il avait fait agrandir à Paris. La paluche reposait dans l’une des poches d’un grand sac de cuir. Elle était camouflée par une bonnette poilue pour faire croire qu’il s’agissait d’un micro. En découvrant le plan de Treblinka, Suchomel eut un mouvement de recul mais Lanzmann lui dit : « Je suis votre élève, vous êtes mon maître, vous allez m’instruire. Lanzmann invita Suchomel et sa femme à déjeuner sous le noir regard de William, l’assistant de Lanzmann dont le père avait été gazé à Auschwitz. Lanzmann fit chanter par deux fois le chant de Treblinka que les Juifs du sonder kommando devaient apprendre dès leur arrivée et la dureté soudaine de ses yeux manifestait qu’il était à cet instant entièrement ressaisi par son passé d’unter schar führer SS. Lanzmann était horrifié par ce qu’il apprenait. C’était une journée éprouvante et éreintante. Il paya Suchomel, qui ravi, proposa de remettre ça une autre fois. Lanzmann dit oui mais ne donna pas suite. C’est Suchomel qui le harcela avec de nouvelles lettres, l’argent l’intéressait vraiment. Le soir, Lanzmann et William eurent une dispute violente. Il n’avait pas supporté que Lanzmann invite Suchomel à déjeuner, son impavidité, et sa posture technique, encore moins qu’il paye Suchomel. Lanzmann comprenait William, il avait raison, mais sans la discipline de fer qu’il s’était imposée, il n’y aurait pas eu un seul nazi dans le film. Sa froideur et son calme étaient partie intégrante du dispositif de tromperie.