ARISTOTE (384-322 av J.C)

   

1 La Logique

    L’idée ici, c’est que pour parvenir au savoir, il faut d’abord savoir raisonner, faire un bon raisonnement.  C’est le domaine de la logique. La logique n’est donc pas le savoir lui-même, mais un outil du savoir. Donc la logique n’est pas la science, mais toute science doit être logique. L’intérêt de la logique consiste à nous aider à distinguer les raisonnements corrects des raisonnements incorrects. Question : qu’est-ce donc qu’un raisonnement?
    Un raisonnement consiste à établir une série de rapport entre plusieurs phrases ou propositions. Il s’agit de relier (d’enchaîner plusieurs propositions). Nous pouvons classer les propositions, dit Aristote, en 4 types. Soit elles affirment quelque chose, soient elles nient quelque chose : affirmatives, négatives. En plus, soit elles parlent de façon universelle (par exemple en disant Tous), soit de façon particulière (par exemple en disant Quelques). On aboutit ainsi à 4 types de propositions :
-    les propositions affirmatives universelles : Tous les hommes sont mortels
-    les propositions négatives universelles : Aucun homme n’est mortel
-    les propositions affirmatives particulières : Quelques hommes sont mortels
-    les propositions négatives particulières : Quelques hommes ne sont pas mortels
C’est donc avec ces propositions que nous raisonnons. Pour Aristote, la forme aboutie du raisonnement, c’est ce qu’il appelle le syllogisme.  Qu’est-ce qu’un syllogisme ?
    Je cite Aristote : « …C’est un discours dans lequel, certaines choses étant posées, quelque autre chose de cela seul suit nécessairement ». Le syllogisme le plus célèbre c’est :
    Tous les hommes sont mortels
    Or Socrate est un homme
    Donc Socrate est mortel
La conclusion « Socrate est mortel » est tirée de façon nécessaire de la mise en relation des deux premières propositions appelées prémisses. Mais le syllogisme met aussi en évidence les limites de la logique.
Exemple :
Plus il y a de trous, moins il y a de fromage
Plus il de fromage, plus il y a de trous
Donc, plus il y a de fromage, moins il y a de fromage

    La nécessité de la conclusion est une nécessité formelle ; elle ne relève pas du contenu. La validité de la conclusion est formelle, et non pas matérielle. C’est pourquoi un raisonnement formellement correct peut aboutir à une conclusion fausse matériellement. Autrement dit, il ne suffit pas de bien raisonner logiquement pour parvenir à la vérité. Pour le dire encore autrement, tout syllogisme ne démontre pas la vérité de la chose dont on parle. Il manque donc quelque chose au syllogisme pour qu’il soit une démonstration, et nous permette d’accéder à la vérité. Quelle est donc cette chose qui manque au syllogisme (au raisonnement) pour qu’il soit démonstratif ? Réponse : il lui manque le respect des principes du raisonnement correct. Lesquels ?

    1/ Le principe de non contradiction : « …il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport ».
    2/ Le principe du tiers exclu : « …il ne peut pas y avoir d’intermédiaire entre deux propositions contraires ; un sujet possède ou ne possède pas un attribut donné ». De deux propositions contraires, si l’une est vraie, l’autre est fausse. S’il est vrai que le cheval est blanc, alors il faux de dire qu’il est non blanc.  Il n’y a pas d’intermédiaire.
    3/Le troisième principe exprime cela de façon ontologique, c’est le principe d’identité : « A est A ». Une chose est ce qu’elle est, et n’est pas ce qu’elle n’est pas. Elle ne peut pas être en même temps, et sous le même rapport ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas.

2 La Métaphysique    

    Elle traite en gros de deux questions : qu’est-ce que l’être ? (ontologie ou métaphysique générale) ; y a-t-il un premier être ? Y a t-il une première cause qui a fait que les autres êtres ont été ? (théologie ou métaphysique spéciale).

2.1 Qu’est-ce que l’être ?

Première façon de parler de l’être : suivant les catégories.
    L’être peut se dire de : 10 façons. Autrement dit, il y a 10 façons de parler de quelque chose.  Prenons comme sujet, Socrate.

-    Nous pouvons dire Socrate est un homme : ici nous disons ce qu’il est en lui-même, sa substance.
-    Nous pouvons dire Socrate mesure 1m70, ou Socrate pèse 70 kg : ici nous disons ce qu’il est suivant la quantité.
-    Nous pouvons dire Socrate est philosophe…architecte, artisan… : ici nous disons ce qu’il est suivant la qualité.
-    Nous pouvons dire Socrate est plus petit que Phèdre : ici nous disons ce qu’il est suivant la relation.
-    Nous pouvons dire Socrate est à Athènes : ici nous disons ce qu’il est suivant le lieu.
-    Nous pouvons dire Socrate est né en 466 av. JC : ici nous disons ce qu’il est suivant le temps.
-    Nous pouvons dire Socrate est assis : ici nous disons ce qu’il est suivant la position.
-    Nous pouvons dire Socrate est chaussé, ou a des chaussures : ici nous disons ce qu’il est suivant la possession.
-    Nous pouvons dire Socrate court : ici nous disons ce qu’il est suivant l’action.
-    Nous pouvons dire Socrate est blessé : ici nous disons ce qu’il est suivant la passion.

Deuxième façon de parler de l’être : suivant la distinction substance/accidents

    Ces dix catégories peuvent se ranger en deux grandes rubriques seulement. 1/La substance. Elle dit ce que la chose est, mais avec cette précision qu’elle dit ce que la chose est en elle-même, ce qu’elle est toujours. 2/ Les 9 autres catégories disent ce que la chose peut être quelques fois (mesuré 1m70, être philosophe, être plus petit que Phèdre, être à Athènes, être né en 466 av. JC, être assis, être chaussé, courir, être blessé) ; toutes ces catégories se nomment des accidents. Donc les 10 catégories peuvent se ranger en deux rubriques : la substance et ses accidents. Conclusion : définir une chose, c’est être attentif à sa substance et à ses modifications, c’est-à-dire ses accidents.

Troisième façon de parler de l’être : suivant la forme et la matière

    Pour le dire autrement, d’une chose il faut distinguer la forme et la matière. La forme d’une chose, c’est ce qui est commun à tous les êtres de la même espèce, c’est l’essence, c’est l’ensemble des caractères qui font qu’une chose est ce qu’elle est. Par exemple, l’essence de l’homme, c’est d’être un animal social, politique. Mais un homme peut avoir des yeux bleus, marrons ou noirs, gros, petit, grand…cela c’est la matière. La matière, c’est le support qui reçoit la forme. La matière, c’est ce qui l’individualise, donc le rend différent des autres. Ce qui veut dire que la matière est ce qui peut être, c’est une puissance ; la forme est en acte.



Quatrième façon de parler de l’être : suivant la puissance et l’acte

    Dès lors, les 10 catégories peuvent se redirent autrement : une chose est soit en acte, soit en puissance. Etre en puissance, c’est être virtuellement, être une simple possibilité. Par exemple, le marbre est la statue en puissance, la graine est la plante en puissance. Au contraire, est en acte, ce qui est réalisé effectivement, ce qui est actualisé. Par exemple, la plante est la graine en acte, la statue est le marbre en acte. Donc les accidents sont des possibilités, mais des possibilités qui s’actualisent. Toute la question reste de savoir comment une chose passe de la puissance à l’acte. Il faut distinguer ici les réalités naturelles des réalités artificielles.  Pour les réalités naturelles (la graine), ce passage se fait de lui-même (le plus souvent) ; c’est le propre du vivant. Pour les réalités artificielles (le marbre), le passage de la puissance à l’acte requiert l’intervention d’un tiers. Le bloc de marbre est la statue en puissance, mais elle ne pourra devenir une statue que par l’action du sculpteur.

Cinquième façon de parler de l’être : suivant la cause

    Il faut donc approfondir et parler des différentes causes qui font que quelque chose qui est en puissance puisse devenir ceci ou cela ou rester tel quel.
    Aristote distingue 4 types de causes : la cause matérielle, la cause formelle, la cause motrice ou efficiente, la cause finale.
-    La cause matérielle, c’est ce en quoi une chose est faite.
-    La cause formelle, c’est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est et pas une autre.
-    La cause motrice ou efficiente, c’est l’action qui la met en œuvre.
-    La cause finale, c’est son but, pourquoi elle est faite.

Exemple 1: la statue :
-    Sa cause matérielle, autrement dit ce en quoi elle est faite, c’est le bloc de marbre ; c’est le matériau dans lequel il est fait.
-    Sa cause formelle, autrement dit ce qui fait qu’elle est ce qu’elle est, c’est ce qu’il va représenter, une divinité par exemple.
-    Sa cause motrice ou efficiente, autrement dit le moteur qui la met en marche, ce sont les coups de marteau du sculpteur.
-    Sa cause finale, autrement dit le pourquoi il l’a faite, c’est la commande, ou tout autre chose.

   

Exemple 2 : la maison.
-    cause matérielle: les briques, les pierres, le bois, c’est-à-dire chaque matériau en quoi elle est faite.
-    cause formelle : le plan de l’architecte.
-    cause motrice : le travail des maçons, des charpentiers.
-    cause finale : le besoin de se protéger des intempéries.

Sixième façon de parler de l’être : la première cause.

    En ouvrant la question de la cause, nous ne pouvons plus esquiver une autre question : y a t-il eu une première cause de tout, un premier être ? Pour Aristote, on peut régresser de cause en cause, mais on ne saurait régresser à l’infini. Il faut s’arrêter dans la régression à l’infini, et postuler l’existence d’un premier moteur qui meut tout et que rien ne meut. Celui-ci peut être assimilé à un Dieu, immobile, inétendu, et incorporel. Ce Dieu, en tant qu’il est immobile, ne s’occupe pas des affaires du monde. Ainsi naît le Dieu des philosophes qui n’est pas le Dieu d’Isaac, d’Abraham et de Jacob. Ce Dieu, on ne peut pas le prier. C’est le Dieu que critiquera Pascal. C’est le Dieu de la métaphysique.