La morale de « un jour sans fin » c'est que Phil conquiert Rita non pas en exerçant une emprise sur elle mais en perdant de son arrogance vis-à-vis des autres.

Il finit par s'intéresser à eux.

Son jour sans fin, il est l'utilise pour aider les autres, en s'intéressant aux autres, il devient lui-même intéressant et parvient, par sa gentillesse, à séduire Rita et à sortir du jour sans fin.

Des conduites à tenir.

Chapitre Ier.

Ne pas avoir honte.

La plupart des enseignants sont exposés à l'obligation de rendre compte de livres qu'ils n'ont pas le temps ou plus simplement pas l'envie de lire. Ils courent le risque à tout moment de devoir en parler à l'auteur lui-même ou à des spécialistes.

David Lodge, enseignant et écrivain, a évoqué la non lecture dans « changement de décor » et « un tout petit monde » qui racontent la vie intellectuelle et sentimentale d'un microcosme universitaire. Un des personnages, Robin Dempsey discute avec Eliza, un ordinateur, de son mépris pour un de ses collègues dont il n'a pas lu les livres car il le méprise.

Bayard avoue avoir des idées positives sur les livres écrits par ses collègues sans les avoir lus car il a passé suffisamment de temps en réunion avec ses collègues pour savoir ce qu'ils écrivent.

Bayard pense donc que l'auteur et son livre ne sont pas dissociés. Pour lui, le livre est souvent le prolongement de la personne que nous connaissons.

La reconnaissance de la non lecture est entachée dans nos cultures d'un irrémédiable sentiment de culpabilité.

Ne pas reconnaître que l'on n'a pas lu un livre relève d'un ensemble de mécanismes de défense que nous mettons en oeuvre pour colmater vis-à-vis des autres les failles de notre culture et leur offrir une image présentable.

Dans « changement de décor » Swallow est un modeste professeur anglais qui échange son poste avec un brillant professeur de la côte Ouest des États-Unis, Morris Zapp. Swallow initie quelques étudiants aux « jeu de l'humiliation » qui consiste à penser à un livre très connu qu'on n'a pas lu et marquer un point à chaque fois que quelqu'un dit l'avoir lu. Pour marquer des points, il faut donc trouver des livres que tout le monde a lus mais pas soi-même d'où l'humiliation. À l'inverse de la réalité sur les campus universitaires, la règle est d'exhiber son inculture.

Le jeu ne permet de réussir qu'en perdant et de ne se valoriser quand s'humiliant.

Dans le roman, Swallow, propose à ses collègues d'y jouer mais Howard Ringbaum supporte mal la situation. Puis Howard se prend au jeu et s'humilie en avouant n'avoir pas lu Hamlet ce que personne ne croit.

Car c'est l'oeuvre majeure de la littérature anglaise.

L'espace de communication sur les livres-et plus généralement sur la culture-pourrait être qualifié de bibliothèque virtuelle, à la fois parce qu'il est un lieu dominé par l'image et les images de soi-même, et parce qu'il n'est pas un espace réel. Il obéit à un certain nombre de règles qui visent à le maintenir comme un lieu consensuel où les livres sont remplacés par des fictions de livres.

La bibliothèque virtuelle est l'espace, oral ou écrit, de discussion des livres avec les autres.

Dans un certain milieu intellectuel ou l'écrit compte encore, les livres lus font partie intégrante de notre image et c'est elle que nous mettons en jeu en évoquant notre bibliothèque intérieure et en prenant le risque d'en signaler publiquement les limites.

Les livres lus ou non lus forment une sorte de second langage pour nous représenter devant les autres et pour communiquer avec eux.

Derrière le sentiment de honte, notre identité même est menacée par ces échanges, d'où la nécessité que cet espace virtuel de notre mise en scène demeure marqué par l'ambiguïté.

Il conviendrait, pour parvenir à parler sans honte des livres non lus, de nous délivrer de l'image oppressante d'une culture sans faille, transmise et imposée par la famille et les institutions scolaires car la vérité destinée aux autres importe moins que la vérité de soi, accessible seulement à celui qui se libère de l'exigence contraignante de paraître cultivé, qui nous empêche d'être nous-mêmes.

Chapitre II : imposer ses idées.

Dans « illusions perdues », Lucien Chardon rêve de retrouver le titre de noblesse que portait sa mère, née de Rubempré.

Il suit sa fiancée, Mme de Bargeton à Paris pour y faire carrière. Mais mêlé aux intellectuels qui dirigent la presse édition, il découvre rapidement la réalité de ce milieu très éloigné de ses illusions. Le journaliste Lousteau, à court d'argent, ses livres à un libraire. Or, certains ne sont même pas massicotés. Lucien lui demande comment il pourra rédiger des comptes rendus sur ses livres et Lousteau lui rétorque qu'on voit que Lucien ne connaît pas les hommes de lettres.

Lousteau lui explique qu'il rédige ses articles en s'appuyant sur des bribes des livres qu'il est censé lire. Lousteau fait lire les romans à sa compagne, Florine. C'est seulement quand celle-ci a été ennuyée par ce qu'elle nomme des « phrases d'auteur » que le journaliste rédige un article favorable. Lucien est parrainé par Lousteau pour la publication de son manuscrit. Lousteau connaît tellement les éditeurs qu'il conseille à Lucien de s'assurer que l'éditeur le lira. Ainsi Lousteau unit par un peu d'encre la corde entourant le manuscrit pour le sceller.

L'éditeur refuse son manuscrit en prétextant l'avoir fait lire par un homme de goût et en lui assurant que ses sonnets sont magnifiques et pourtant l'encre et la ficelle sont toujours dans un état de conjonction parfaite.

Lucien pousse l'éditeur à mentir en lui demandant quel sonnet il a préféré mais l'éditeur ne se démonte pas et répond que c'est le sonnet sur la marguerite le plus délicieux, simplement parce que le manuscrit est intitulé « les marguerites ».

Lousteau venge son ami en démolissant le livre d'un écrivain protégé par Dauriet, l'éditeur qui s'est moqué de Lucien.

Il expose la méthode à laquelle on peut recourir pour dénigrer un livre dont on pense pourtant le plus grand bien. Elle consiste à dire « la vérité » et à louer l'oeuvre puis par critiquer l'abus de descriptions et de dialogues et à traiter d'imitateur le protégé de Dauriet.

Le commentaire est sans rapport avec le livre mais avec l'auteur. C'est la place de l'auteur dans le système littéraire qui détermine la valeur du livre.

Finalement, Dauriet publie Lucien pour avoir la paix. Dauriet avoue n'avoir pas lu son manuscrit mais c'est la position de critique de Lucien qui l'a poussé à le signer, la place de l'auteur est donc sans rapport avec la valeur du livre.

Une critique favorable contribue, et, inversement, celui-ci garantit les critiques favorables et même, comme dans le cas de Lucien la qualité du texte.

Chez Lodge le tabou est la non lecture au point de faire exclure de l'université Howard qui revendique n'avoir pas lu Hamlet. Chez Balzac, c'est la lecture qui est taboue et humiliante. Lucien se couvre de ridicule quand il suggère qu'il pourrait en aller autrement. Seule la compagne de Lousteau, une demi-mondaine, lit des livres. Il est donc recommandé de parler des livres sans les ouvrir et de soutenir n'importe quelle opinion à propos d'un livre. Réduit à l'état de pur prétexte, le livre a cessé d'exister.

C'est une perversion générale où tout livre fini par équivaloir à tout livre et tout jugement à tout autre.

Reconnaître que les livres ne sont pas des textes fixes mais des objets mobiles est une position déstabilisante, puisqu'elle nous confronte, par le biais de leur miroir, à notre propre incertitude, c'est-à-dire à notre folie.

Reconnaître à la fois la mobilité du texte et sa propre mobilité est un atout majeur qui confère une grande liberté pour imposer aux autres son point de vue sur les oeuvres.

Chapitre III : inventer les livres.

Bayard évoque « je suis un chat » de Sôseki.

C'est l'autobiographie d'un chat maltraité par un étudiant. Il est recueilli par un professeur d'université. C'est un chat qui sait lire et suivre une conversation. Le chat parle de M. ami du professeur, qui raconte sans cesse n'importe quoi, pour le seul plaisir d'induire en erreur.

Un jour M. évoque Théophrane de Harrison qu'il n'a pas lu. Il dupe quelqu'un qui l'approuve montrant ainsi que lui aussi n'a pas lu le livre.

Si le mythomane avait eu affaire à quelqu'un ayant lu le livre mentionné et donc ayant découvert la duperie, le farceur aurait simplement dit qu'il avait confondu avec un autre livre.

Dans le texte de Sôseki, les deux hommes mentent en prétendant avoir lu le livre mentionné. Il est difficile de savoir dans quelle mesure celui avec lequel on parle d'un livre l'a lu. À cause de l'hypocrisie et parce que les lecteurs se leurrent s'ils croient pouvoir répondre à cette question. Les souvenirs que les gens ont conservés des livres sont surtout marqués par les enjeux de la situation où ils se trouvent.

Le savoir en cause dans les discours sur les livres est un savoir un certain. S'il est difficile de connaître ce que sait l'autre et ce que l'on sait soi-même, c'est aussi qu'il n'est pas si aisé de savoir ce qu'il y a dans un texte. Les livres dont nous parlons ne sont pas seulement les livres réels qu'une imaginaire lecture intégrale retrouverait dans leur matérialité objective, mais aussi des livres fantômes qui surgissent au croisement des virtualités inabouties de chaque livre et de nos inconscients et dont le prolongement nourrit nos conversations. Le livre-fantôme appartient à la bibliothèque virtuelle de nos échanges.

Dans « oreiller d'herbe » Sôseki présente un peintre qui s'est retiré dans les montagnes pour faire le point sur son art. Il expliqua la fille de sa logeuse qu'il ouvre un livre au hasard et lit la page qui lui tombe sous les yeux sans rien savoir du reste. C'est la relation avec la fille de la logeuse qui devient intéressante pour le peintre à cet instant précis où il explique sa méthode de lecture.

Chapitre V : parler de soi.

Bayard évoque Oscar Wilde.

C'était un non lecteur résolu qui mettait en garde contre les dangers que la lecture fait courir à l'homme cultivé. Dans son article «to read, or not to read », Oscar Wilde répondait à une enquête sur les 100 meilleurs livres qu'il serait possible de conseiller. Il sépara cette liste en trois catégories : les livres à lire, les livres qui méritent d'être relus et les livres qu'il est important de dissuader le public de lire. Cela pour donner un avantage à la jeune génération sur l'ancienne qui lisait trop pour avoir le temps d'admirer.

Oscar Wilde n'a pas indiqué les livres de cette troisième catégorie.

Dans « la critique est un art » Oscar Wilde précise sa méfiance envers la lecture. C'est un dialogue entre Ernest et Gilbert. Gilbert est probablement Oscar Wilde : Gilbert affirme que sans esprit critique, il n'y a pas de création artistique digne de ce nom.

Toute grande création inclut une part de critique, comme le montre l'exemple des Grecs.

Pour Gilbert les critiques sont bien plus cultivés que les auteurs dont ils rendent compte. Gilbert défend la non lecture des critiques, qui, si ils lisaient deviendraient des misanthropes. Gilbert pense que six minutes suffisent à savoir si un livre est bon.

Gilbert affirme qu'il est plus difficile de parler d'une chose que de la faire. La critique est indépendante de l'oeuvre critiquée.

L'oeuvre commentée peut donc être complètement dépourvue d'intérêt sans nuire pour autant à l'exercice critique. Oscar Wilde le site Flaubert qui avait écrit un « livre sur rien » avec Mme Bovary.

Flaubert estimait que la littérature est autonome par rapport au monde et obéit donc à ses propres lois.

La réalité est secondaire dans la littérature comme l'oeuvre critiquée est secondaire dans la critique.

C'est le seul et véritable objet de la critique, ce n'est pas l'oeuvre, c'est soi-même. Ainsi la critique, ayant tranché ses liens avec une oeuvre dont la contrainte l'handicapait, finit-elle par s'apparenter au genre littéraire qui met le plus clairement le sujet en valeur, c'est-à-dire l'autobiographie.

Pour Oscar Wilde comme pour Paul Valéry, bien lire c'est se détourner de l'oeuvre.

Provocateur, Oscar Wilde écrivit : « je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique, on se laisse tellement influencer ».

L'essentiel est donc pour Bayard de parler de soi à travers les livres et c'est la seule manière de bien parler d'eux.

Épilogue.

Notre relation aux livres doit évoluer en nous dégageant des interdits scolaires. Nous n'avons pas à culpabiliser dès que nous faisons subir des transformations aux livres.

Parler des livres non lus est une véritable activité de création comme le montre Oscar Wilde, il existe une forme d'antinomie entre lecture et création, tout lecteur courant le risque, perdu dans le livre d'un autre, de s'éloigner de son univers personnel.

L'ensemble de la culture s'ouvre à ceux qui témoignent de leur capacité, illustrée par de nombreux écrivains, à couper les liens entre le discours et son objet, et à parler de soi.