Michel Berger, quelques mots d’amour (Jean-François Brieu, Eric Didi).
   

   Ce livre a été écrit par Jean-François Brieu, maître de conférences à l’IUT de journalisme de Bordeaux. Il est aussi l’auteur d nombreux livrets ayant accompagné les intégrales CD de Ferré, Souchon, Sardou, Berger. Eric Didi, diplômé d’HEC, est producteur indépendant, concepteur et réalisateur d’intégrales CD (Vartan, Montand, Berger et Souchon).

I Marie-Jeanne, serveuse automate

   Le livre commence par l’évocation de la première de Starmania, le 10 avril 1978. Michel Berger s’est trouvé en plein soleil et donc critiqué par les journalistes. Ils l’ont trouvé trop froid, trop distant ou trop efféminé. Les auteurs du livre voient dans Starmania des mélodies au lyrisme inépuisable, une intrigue qui sent le désespoir et la mort. Starmania est un résumé peint en fluo de la misère du monde avec l’omniprésence de la télévision, le syndrome de Stockholm de Cristal alias France Gall, le violence des mégalopoles, le danger que fait courir le monde politico-financier quand il se met en tête de faire main-basse sur les rouages du pouvoir. Les critiques sont incisifs et traitent Daniel Balavoine de « gros mou ». Le spectacle a été joué à guichet fermé. Il y a des querelles au sein de la troupe. Diane Dufresne se la joue star et quand elle conclue sa chanson « Les adieux d’un sex-symbol » par une note suraiguë, Balavoine braille « paf ». Un jour qu’ils ont un peu bu, Balavoine t Dufresne règlent le différend manu militari et puis le champagne engourdissant les esprits, ils se réconcilient dans les larmes. En 1979, Michel Berger est jugé paradoxal. Il est connu depuis 16 ans mais trouve la consécration seulement cette année là. On le dit secret et pourtant il est à la une de tous les journaux. On le sait puissant mais il donne de lui l’image d’un adolescent nonchalant et timide.

II Annette, pianiste concertiste

   Michel-Jean Hamburger né le 28/11/1947 à Neuilly-sur-Seine. Son père s’appelle Jean, il est né en 1909 dans un riche milieu d’antiquaires installés en Hollande puis à Paris. Il entame des études de médecine et devient l’élève du professeur Valléry-Radot. Jean Hamburger devient professeur à 32 ans. Il est devenu célèbre grâce à une greffe du rein qu’il a réussie avec ses confrères. Jean Hamburger est nephrologue. C’est un humaniste qui refuse l’image du médecin inabordable. Il a écrit un livre sur Littré c’est donc aussi un homme de lettres. Il est reçu à l’Académie des sciences en 1974 et à l’Académie française en 1985. Il travaille à l’hôpital Necker avec le futur académicien François Lhermitte, neurologue, qui sera le parrain de Michel. Le père de Michel est un homme réservé et Michel Berger souffrira de cette réserve excessive. Annette, la mère de Michel, est la fille d’un bijoutier qui exerce à Genève. Son père a le violon pour passion, sa mère joue du piano. Elle encourage Annette à étudier le piano. Annette devient une brillante concertiste. Elle crée dans les années 50 l’association L’Aurore qui a pour objectif de favoriser la découverte de jeunes talents. En 1971, elle fonde le Conservatoire européen de musique de Paris. Les parents de Michel se rencontrent à la fin des années 30 et se marient en 1939. Ils ont un fils, Bernard, qui naît le 31 mars 1940 puis une fille, Françoise qui vient au monde un 14 juillet. Le père est au front puis démobilisé, il regagne Paris dans ce climat d’antisémitisme qu’il n’oubliera jamais. Les enfant sont éveillés à la musique. Bernard joue de la flûte et du violoncelle, Françoise et Michel du piano. Le soir, la vie mondaine prend le dessus chez les Hamburger. On invite les écrivains André Maurois, Georges Bernanos, les plus grands scientifiques, les plus grands avocats. Les enfants sont inscrits au lycée Carnot. Ils sont écrasés par la réputation de leur père qui a fait ses études dans le même lycée et raillés pour leur nom qui a un côté « fast-food ». En plus du piano, Michel joue parfois de la clarinette. Il écrit des poèmes avec son frère et sa soeur illustrés par Bernard qui se découvre des dons de dessinateur et de peintre et qui deviendra architecte. Michel écrit parfois des textes qu’il baptise « chansons ». L’un d’eux s’appelle le Soir : « Le soleil descend/comme un grand oeil qui se dresse sur le firmament/Et les concierges sur le seuil/ De leurs portes, rentrent. Il se fait tard.
Il dédie ses oeuvres à sa mère et les dépose sur son oreiller. Jean veut une éducation protestante pour ses enfants. Michel suit les cours de l’école du dimanche dispensés au temple de l’Etoile, avenue de la Grande Armée. Il faut sa première communion à 9 ans après qui il semble qu’il rompe définitivement avec la pratique religieuse. Françoise May est la marraine de Michel, c’est une amie de sa mère. Elle fréquente le milieu des lettres et du droit. Elle offre des livres de la Pléiade à Michel. Michel n’a pas dix ans quand son père échappe à la mort. Il a la tuberculose. Il refuse l’anesthésie et veut lui-même diriger sa propre opération. Jean ne reconnaît pas sa femme après l’opération. En retrouvant la mémoire, il n’est plus le même, il ne veut plus appartenir à personne et part. Il abandonne femme et enfants sans donner de raison valable. Seule Françoise arrivera à se débarrasser de l’Ombre. Ce coup de tonnerre dans la famille des Hamburger sera une force et une immense faille dans la psychologie de Michel. Le soir, dans son lit, il se libère de son état de fils renié dans de longs sanglots. Michel suit les leçons de piano de M. Gabey mais écoute aussi l’émission d’Europe 1 « Salut les copains ». Michel découvre les Beatles et les artistes de la Tamla-Motown, c’est une révélation. Par ailleurs, il collectionne les Dinky Toys, il écoute Ray Charles. Une nouvelle gouvernante a remplacé Léontine, elle s’appelle Suzanne et est une pète-sec. Pas rancunier, Michel lui consacrera une chanson sur l’album « Mon piano danse ». Le week-end, la famille de Michel part dans la maison de campagne La Chaumine à Epernon. L’été, ils filent en Suisse à Saint-Cergues près de Genève. Ses souvenirs suisses, Michel les évoque dans la chanson « Les tramways de Carouge ». Michel rend parfois visite à la fille du philosophe Bergson. Il lui rend hommage dans la chanson « Maria Carmencita, sourde et muette ». Bernard possède un ascendant sur son frère et sa soeur. Françoise suit les cours de théâtre de la rue Blanche. Michel est inscrit chez les Eclaireurs de France. Il s’y fait bizuter. Il réalise qu’on peut être trahi par ses amis. Il se console avec ses copains de Lycée Carnot. Il écrit des contes souvent cosignés par son frère ou sa soeur.

III Patricia, malheureuse

   Jacques Schlingand, directeur artistique chez Pathé Marconi lance l’opération « les idoles de demain ». Il passe une annonce dans France Soir. Michel y répond. Il a écrit des chansons avec son copain Jean Brousse. Il a monté un groupe avec son ami Jean-Philippe Saint-Geours qui joue de la guitare et un autre ami qui joue de la batterie. Devant Sclingand, Michel et ses trois amis joue quatre titres dont « Tu n’y crois pas, « Amour et soda ». Sclingand est séduit et lui fait signer un contrat. Un premier 45 tours sort mais ne rencontre pas le succès. Il a pris un pseudo comme un défi à son père, ce sera Berger. Bernard est outré par cette décision, pour lui c’est un abandon de poste. « Tu n’y crois pas » est inscrit dans les play-lists de Salut les copains. Jean-Marie Périer se rend à Saint-Cergues pour photographier Michel et faire une interview. « tu n’y crois pas » est choisi comme « chouchou » à Salut les copains et matraqué sur Europe 1. La chanson est 10è au hit-parade. Françoise a rencontré la comédienne Marlène Jobert qui devient comme une deuxième soeur pour Michel.
Sept 45 tours sortent entre l’été 1963 et l’été 1966. En 1966, Michel potasse le bac et réunit un dossier médical pour se faire exempter du service militaire. Il réussit la réforme et le bac. Il chante à l’Olympia pour un musicorama (concert organisé par Europe 1). Le 12 avril 1966, J.M. Périer l’invite pour la célèbre photo de famille des idoles de Salut les copains. Michel s’est séparé de Jean brousse et écrit ses chansons seul. Les 45 tours n’ont pas connu le succès et Michel se reconverti en assistant de Sclingand. Il découvre ainsi Véronique Sanson. A 18 ans, il est étudiant en philosophie et directeur artistique. Il rencontre Claude-Michel Schonberg. Ils travaillent ensemble sur le catalogue jeunesse de Pathé-Marconi. Michel compose une chanson pour une nouvelle chanteuse, Patricia, qu’il intitule « Quand on est malheureux ». C’est un succès ) Puis il signe « Cette vie » pour Vic Upshaw et « Les petites filles de 68 » pour Monty, « On n’apprend pas à parler d’amour » pour Cécile Valéry et pour Isabelle de Funès (nièce du comédien) « La journée d’Isabelle ». Michel se marre en composant « Oh dis Marie » pour le duo Poupougne et Chloé. Avec le succès de Patricia, Michel se paye une Triumph décapotable verte. Il peut même aider sa mère à déménager. Chez Pathé, il n’est pas très aimé mais Sclingand le défend. Sclingand lui fait rencontrer Bourvil pour qui Michel écrit « Les girafes ». A la même époque, son confident de tous les étés, Antoine, se suicide suite à un chagrin d’amour. c’est le premier contact de Michel avec la mort. Il lui rendra hommage sur l’album Beaurivage.

IV Véronique, amoureuse

   Un ami des parents de Véronique Sanson entend les chansons de la jeune fille et de sa soeur Violaine. Il connaît Sclingand et les pousse à chanter devant lui. Le groupe d Sanson s’appelle Roche Martin. La direction artistique est confiée à Claude-Michel Schonberg et Michel Berger. Véronique et sa soeur ont appris le piano dans leur enfance. Annette avait connu René Sanson, le père de Véronique dans sa jeunesse. L’histoire est un perpétuel recommencement. En mars 1967, les Roche Martin enregistrent leur premier 45 tours, c’est un échec et de plus, Véronique rate son bac. Pour le deuxième 45 tours Véronique est auteur-compositeur mais c’est encore un échec. Michel et Véronique sortent ensemble. Michel la présente à sa mère et Véronique fait de même avec ses parents. En mai 68, Michel défile côté gauchiste et Véronique côté gaulliste. Véronique consacre ses jours et ses nuits à la musique et au plaisir de vivre avec Michel. Michel rédige son mémoire de maîtrise de philo qu’il intitule « De la musique pop ». Les professeurs acceptent ce qui peut paraître pour une provocation en ces temps troublés. Le mémoire a été perdu par l’université. A cette époque, Michel dit : « Moi, si je veux, quand je veux, je fais un tube ». Il dégotte un inconnu nommé Yves Roze trouvé dans l’émission Télé-Dimanche. Sous le pseudonyme de Hursel, Michel écrit les arrangements de « Adieu jolie Candy » qu’Yves Roze enregistre sous le nom de Jean-François Michaël. C’est un succès mais une calamité dont Michel n’est pas fier.. En 1971, il recommence l’exploit avec un chanteur trouvé dans les couloirs du métro. Il écrit pour lui « Jesus » en anglais et fait croire que cette chanson est « made in USA ». La presse tombe dans le panneau mais c’est un succès. On lui propose de composer la musique d’un film baptisé « Mektoub ». Il accepte. Puis il compose la musique du film de Pierre Roustang, Paris top secret. Il gagne de l’argent et veut réaliser un rêve, écrire un concerto. Il accepte de composer la musique de la publicité pour orangina et invente le fameux « secouez-moi, secouez-moi ». Il loue un appartement avec Véronique Sanson quai de New-York. Ils visitent Venise. Ils sont en compétition permanente et composent. Chaque jour ils se montrent leur copie. Chez Pathé-Marconi et ailleurs, ceux qui n’ont pas de sympathie pour lui remâchent toujours les mêmes reproches : il se donne des airs, il toujours « élever le débat », il ne parle pas de cul, il refuse de se laisser embarquer dans la tournée des boîtes. Le clan Berger-Sanson se fait de nouveaux amis, Philippe Chatilliez (le frère du réalisateur) et Michel Bernholc qui l’aidera dans ses compositions des années 70. Bernholc collabore à la musique de « Mektoub » d’Ali Ghanem. Berger sort son premier album en 1971, « Puzzle » c’est son concerto joué avec Bernholc. Ce qui a définitivement convaincu Michel de se lancer dans cette aventure, c’est un voyage aux Etats-Unis où il a rencontré Ahmet Ertegun, fondateur de Atlantic Records (Ray Charles, Aretha Franklin ). Ertegun lui fait rencontrer le frère de Gerschwin. Pour « Puzzle », Michel a pris des cours de composition et pratiqué le clavier avec assiduité. Le dialogue entre Berger et Bernholc sur « Puzzle » dure près d’un an car rien ne met Berger plus hors de lui que ce qui lui échappe. Il veut tout comprendre. « Puzzle » sort en 1971 et met un terme à la collaboration de Michel avec Pathé. Le travail fourni par les deux Michel est reconnu par toute la profession. Véronique est bluffée et se met immédiatement en demeure d’écrire un concerto, oeuvre qui ne sera jamais gravée. « Puzzle » sera un échec du point de vue des ventes, trop complexe.

V Marine, enfant au piano rouge

   En 1971, Sclingand informe Michel de sa décision de quitter le métier. Ils continuent de correspondre. A l’heure de sa mort, dans l’été 1996, Jacques Sclingand sera enterré avec les lettres de Michel dans la poche de son ultime costume.

   Michel a quitté Pathé. A cette époque, Daniel Filipachi qui a réussi dans la presse (L’Express, Salut les copains) se lance dans la musique avec WEA. Il demande à son associé, Bernard de Bosson, de rencontrer Michel Berger. Bosson a déjà signer un contrat avec France Gall. Il va signer avec Berger. Berger produit le premier album de Véronique Sanson pour WEA, il s’intitule « Amoureuse ». Peut-on mieux traduire la passion qui les unit ? Bien sûr, Bernholc est de la partie ainsi que Gérard Kawczynski du groupe Le système Crapoutchik. A WEA, Michel reçoit le surnom de « l’implacable » qui le suivait déjà chez Pathé. « Amoureuse » sort le 20 mars 1972 et provoque un véritable choc dans le petit monde de l’édition musicale et discographique. La presse s’extasie et le public se précipite pour acheter le disque. Véronique a dédié l’un des titres de son album à Berger et Bernholc « les deux Michel ». Puis vient le deuxième album mais Bernholc est demandé par Julien Clerc, Claude François, Michel Delpech. Berger et Sanson apprécient moyennement. En même temps, Berger sort un 45 tours sous son vrai nom « Michel Hamburger » pour la seule fois de sa vie. Le disque s’appelle « Words » mais passe inaperçu. Le deuxième album de Véronique s’appelle « De l’autre côté de mon rêve ». Mais un soir d’octobre 1972, Véronique disparaît et Michel Berger la cherche partout. Elle ne donne pas signe de vie. ses parents alertent la police. Véronique est partie avec Stephen Stills qu’elle avait rencontré dans le bureau de Bernard de Bosson. C’est un caprice de gamine qu’elle regrettera toute sa vie. « C’était une monstrueuse erreur, dit-elle aujourd’hui. Je l’ai payée, vous savez. Au prix fort. Et, d’une certaine manière, je la paie encore. » Véronique épouse Stephen Stills à Londres le 14 mars 1973, un an après l’avoir rencontré. Leur fils Christopher naît à Denver le 19 avril 1974. Le mariage sera rompu au bout de six ans et se soldera par un divorce douloureux.

   Berger et Bernholc arrivent tout de même à achever le deuxième album de Véronique qui sort fin 1972. alors que tout lui réussit Michel est en piteux état. il a quitté l’appartement du quai de New-York qui lui rappelle son infortune. Il a trouvé refuge chez sa soeur qui a connu des chagrins de même nature. Mais il ne néglige pas son travail car il n’est pas du genre à donner à ceux qui ne l’aiment pas le plaisir de le voir au tapis. Il travaille. Il loue un appartement rue de Prony. Sa douleur va prendre la forme d’un disque désespéré. Il sort en 1973. Le disque montre un coeur déchiré. On l’appellera communément « coeur brisé », résumé de ce qui vient de se passer et cruelle prémonition de ce qui suivra. La photo intérieure, signée Jean-Marie Périer montre Michel prostré dans l’appartement de la rue de Prony. Au premier plan, passe dans le flou une petite fille, c’est Marine, la fille de sa soeur. sur « Coeur brisé », Michel évoque son amour perdu dans « Donne-moi du courage », « si tu t’en vas » et « Pour me comprendre ». Le troisième album de Véronique sort en 1974, il s’appelle « Le Maudit », c’est celui de la mortification et des remords. Dans Bouddha, elle écrit : « Là où je suis/c’est bien différent/je ne joue plus pour personne. Dans « Ma musique s’en va » elle avoue : « C’est ma faute/j’ai tout gâché/quand je t’ai laissé là ».