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Humanisme : le Contrat social

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15 août 2026

Histoire de mirages

Toutes les histoires de science-fiction se déploient dans l'imaginaire, elles traduisent ou trahissent un désir d'omnipotence. Voyager dans l'espace ou dans le temps c'est s'imaginer investi de grands pouvoirs.

 

Le désir d'omnipotence ne se maintient dans la durée que par sa dénégation reconduite car l'omnipotence immédiate, ce serait l'abolition du désir, y compris d'omnipotence.

 

Dans la plupart des œuvres de science-fiction, l'homme s'affirme, après certaines épreuves structurantes soigneusement choisies puis élaborées, comme devenant le maître de l'univers.

 

Le triomphe de la raison dissout l'être désirant qui, s'il désire persister, doit préserver quelque chose de la déraison, ou, plutôt, du chaos.

 

Ce recueil est donc une suite d'histoires de mirages où s'agitent les incertitudes de la raison, à l'intérieur et à l'extérieur ; et l'adversaire désigné : celui qui porte, à toute force, le projet de rationalité.

 

Toutes les histoires de ce volume, dues à 13 auteurs fort différents et écrites sur une vingtaine d'années au moins, expriment le même désir destructeur à l'endroit de toutes les catégories qui font l'obstacle à l'affirmation d'un soi tout-puissant.

 

Pour le lecteur, et pour l'auteur assurément, il en résulte un double effet de jouissance et de terreur : jouissance de savoir que « si on voulait », on pourrait plier le monde à ses désirs ; terreur, « si on subissait » de se voir affronté à un monde sans règles, incertain, imprévisible, en tout cas sans autre causalité que le désir de l'Autre.

 

Les auteurs de ces histoires y postulent que l'univers a des propriétés en sus de celles qui lui sont couramment reconnues par la science, et ils en exploitent les conséquences.

 

Certains des auteurs de ce recueil imaginent des techniques ou des machines permettant l'accès direct aux contenus du psychisme, sa projection sur un écran, son enregistrement, sa modification.

 

Grâce à la machine, le fantasme est devenu un observable puis un réel, explorable physiquement, susceptible de conquête et d'exploitation, un territoire redoutable pour qui s'y aventure mais rarement pour celui qui l'a créé.

A la limite, le fantasme devient le seul réel dont il n'est plus question de sortir et son créateur un Dieu dont le diable et le thérapeute.

 

Dans l'exploitation littéraire classique de la folie et du délire, c'est avec la raison et ses limites que joue l'écrivain, ou avec elles qu'il se débat, mettant en cause le sens commun ou la philosophie. Mais ici, c'est avec la théorie du délire et de la raison, c'est-à-dire avec un projet de science. Le fantasme devenu connaissable et théorisable comme objet de science peut légitimement entrer dans le réel. Un pas de plus qui est caractéristique de la science-fiction.

 

 

L'existence de Mason (Kingsley Amis).

 

Un homme de taille moyenne tourna un visage neutre vers Pettigrew qui tenait un demi de bière à la main. Pettigrew était grand et beau. Pettigrew demanda à l'homme s'il pouvait s'asseoir à côté de lui et l'homme accepta. L'ambiance était celle d'un bar ordinaire. Pettigrew se présenta. Son interlocuteur s'appelait Mason. Pettigrew lui demanda son numéro de téléphone. Mason aurait pu se cabrer devant le sans-gêne de Pettigrew mais il lui répondit que son numéro était dans l'annuaire. Alors Pettigrew insista et Mason lui donna son numéro. Mais Pettigrew le nota pas ce qui surprit Mason. Pettigrew lui expliqua que ça ne servait à rien. Puis il voulut donner son numéro à Mason mais celui-ci n'était pas intéressé. Alors Pettigrew lui demanda de convenir d'une phrase de reconnaissance pour pouvoir échanger de nouveaux le lendemain matin. Mason lui demanda des explications. Pettigrew lui dit que tout pouvait changer d'un instant à l'autre et qu'il ne disposait que de peu de temps. Alors Mason exigea des explications. Pettigrew lui dit qu'il s'était imaginé que Mason était quelqu'un de réel car il était en train de dormir. Mason ne le croyait pas. Pettigrew ajouta qu'il était en train de rêver et il pensait que Mason était lui aussi un rêveur. Il pensait pouvoir ainsi échanger son numéro de téléphone avec lui pour vérifier la réalité de l'expérience. Il avait déjà essayé quatre ou cinq fois dans son existence mais sans succès. Soir il avait oublié les détails, soit il découvrait que la personne en question n'existait pas. Mason le prit pour un malade. Mason était convaincu de ne pas être né dans le cerveau de Pettigrew. Il avait 46 ans, une épouse, trois enfants, un travail. Mason remarqua que Pettigrew était agité. Pettigrew lui expliqua qu'il pouvait arriver quelque chose à Mason d'une minute à l'autre. Tout à coup, Mason réalisa que Pettigrew était en train de disparaître.

 

En dedans (Carol Carr).

 

La maison était un puzzle fait de nombreux rêves. La jeune fille en avait vaguement conscience. Pourtant elle parcourait ses rôles et ses couloirs changeants. Elle avait vécu six mois ici et la maison s'était rapidement agrandie. Elle croyait être née de nouveau dans cette maison et ne s'interrogeait jamais sur sa propre présence en ce lieu. Quand elle se réveillait dans la chambre à coucher, elle n'avait pas peur à part une légère appréhension en s'apercevant que la porte s'ouvrait sur des ténèbres absolues. Elle ne connaissait ni la curiosité ni la faim. Dehors, il n'y avait qu' une brume d'un gris jaunâtre. La jeune fille appréciait cette chambre ainsi que la petite salle de bains qui lui était adjointe.

 

Le deuxième jour, elle ouvrit les portes sculptées de l'armoire en acajou pour y prendre une robe de chambre. Elle sortit de la chambre à traversa un étroit couloir aux murs lambrissés d'acajou sculpté. Il n'y avait pas de tableaux aux murs. Le couloir était très long et ne donnait accès à aucune autre pièce. Quand elle retourna dans sa chambre, elle remarqua un grand bureau placé dans le coin près de la fenêtre. Elle accepta cette nouveauté comme elle avait accepté le reste. Regardant dehors, elle vit que la brume était toujours là. Elle se sentit protégée.

 

Dans l'après-midi, elle commença à avoir faim. Elle trouva une boîte poussiéreuse contenant des chocolats dans les tiroirs du bureau. Elle les mangea et alla remplir un verre au robinet de la salle de bain. L'eau avait un mauvais goût.

 

Le troisième jour, elle s'aventurera dans la maison. Ensuite, elle dormit et se réveilla tout engourdie.

 

Le quatrième jour, elle découvrit des escaliers sur trois étages. En y descendant, elle découvrit une cuisine avec un coin déjeuner. La cuisine était moderne. Elle mangea un sandwich au gruyère. Comme les escaliers l'avaient fatiguée, elle s'endormit instantanément.

 

La maison continua à s'agrandir. Des chambres apparurent : certaines semblables à la sienne, d'autres, modernes, d'autres encore mélangeant les époques et les styles. Dans chaque chambre, elle trouva de nouveaux vêtements.

 

Le matin, elle commençait à se réveiller avec impatience. Au bout d'un mois, la maison comprenait 18 chambres, trois salons, une bibliothèque, une salle de bal, un salon de musique, une salle de couture, un sous-sol aménagé et deux greniers.

 

Ensuite, les gens commencèrent à arriver. Elle était furieuse de cette intrusion mais se réconforta en se disant que les gens étaient à l'extérieur. Elle ne pouvait toutefois éviter de les entendre rire et parler. Alors elle s'est mis du coton dans les oreilles mais elle se sentit plutôt exclue que protégée.

 

La maison cessa de s'agrandir. La brume se dissipa et le soleil se montra. En regardant par la fenêtre, elle vit un lac formant de nombreux bras étroits. Les intrus n'arrivaient que tard dans la nuit. Ils devaient être plusieurs dizaines.

 

Elle perdit du poids. Elle prit d'habitude de se promener la nuit ou au petit matin. Ses rêves étaient hantés par les voix venues de l'extérieur, par le clapotis de l'eau et par les rires qui n'en finissaient pas.

 

Elle découvrit des alcôves cachées et des couloirs secrets qui reliaient les chambres entre elles ou la bibliothèque à la cuisine.

 

Elle se réveillait maintenant avec appréhension. Elle se demandait si quelqu'un avait réussi à s'introduire dans la maison. Dans un placard, elle trouva des outils de menuisier. Elle cloua les fenêtres pour les condamner. Cela lui prit deux semaines.

Le sous-sol l'effrayait et elle n'avait cessé de retarder le moment d'y descendre. Lorsque les voix nocturne se firent de plus en plus distinctes et qu'elle crut reconnaître certaines de ces voix, elle comprit qu'elle n'avait plus le choix.

 

Le sous-sol était sombre et humide. La lumière était insuffisante pour bien voir ce qu'elle faisait et elle se rendit compte qu'elle avait bâclé le travail.

 

Le lendemain matin, elle s'aperçut que la maison s'était agrandie d'une nouvelle aile comprenant trois chambres. Elles étaient plus petites que les autres et pauvrement meublées. Un jour, elle vit un premier serviteur. Une cuisinière. Puis il y eut un maître d'hôtel. Ensuite elle découvrit une intendante qui lui demanda si elle avait des invités ce soir. Alors elle courut vers les escaliers pour regagner la protection de sa chambre.

 

Ce jour-là, ils arrivèrent dès la tombée de la nuit. La jeune fille se réfugia dans son lit et remonta les couvertures. Mais un nouveau bruit la fit sursauter. Les gens étaient dans la salle à manger. Alors elle descendit pour les affronter et leur expliquer que c'était sa maison et leur demander de partir. Ainsi qu'aux serviteurs. Ils étaient 12 et elle les connaissait tous. Il y avait son mari, sa mère, une amie. Les invités revinrent, soir après soir, mais chaque fois, c'était un nouveau groupe. Et chaque fois, la jeune fille les connaissait tous et chaque fois, elle les regarda manger. Les invités faisaient des plaisanteries sur la nourriture empoisonnée. Elle se retrouva seule. Elle n'eut pas besoin de renvoyer les serviteurs : le lendemain, ils avaient disparu. La brume entoura de nouveau ses fenêtres, et, pour la première fois dans son souvenir, elle se mit à rire.

 

Le rivage d'Asie (Thomas Disch)

 

1

 

Le soir, il traînait un fauteuil dans la pièce de derrière son mobilier, la chambre d'amis, pour contempler les toits couverts de tuiles et les eaux sombres du Bosphore, les lumières d'Usküdar. Il restait assis dans l'obscurité à boire du vin en attendant que la femme vienne frapper à la porte. Il écrivait à sa femme Janice pour lui donner de ses nouvelles. Mais il lui était impossible de se décider à dire ce qu'il était devenu, en réalité.

 

Il avait étudié la langue du pays mais cette une grammaire fondée sur des postulats totalement étrangers à tout autre langue connue de lui opposait un rempart inébranlable aux assauts de son incorrigible esprit aristotélicien.

 

Mais les leçons lui avaient apporté une illusion d'activité.

Au bout du premier mois, les pluies étaient tombées en abondance. Alors il restait chez lui. Il avait absorbé en une semaine les principaux attraits de la ville. Il avait exploré toutes les mosquées, ruines, musées mentionnés dans son guide.

Il avait parcouru le cimetière d'Eyup et avait consacré un dimanche entier aux murailles. Au cours de ces excursions, il rencontrait de plus en plus souvent la femme ou l'enfant, au point qu'il en était venu à craindre la vue de toute femme ou de tout enfant dans la cité.

Et toujours, à 9 heures du soir, elle venait frapper à la porte de l'appartement. Parfois, elle tapait à la fenêtre de la pièce de devant. Elle accompagnait son tambourinage de quelques mots turcs, le plus souvent Yavuz ! Yavuz !

C'était un nom courant en Turquie, un nom d'homme.

Quant à lui, il se nommait John Benedict. Il était américain.

 

La femme s'attardait rarement plus d'une demi-heure chaque soir, à taper en l'appelant, lui ou plutôt son Yavuz imaginaire.

 

La première fois, il est l'avait vue devant la forteresse de Rumeli Hisar. Il avait voulu la prendre en photo mais on ne pouvait pas cadrer l'ensemble. Alors il avait pris un sentier qui paraissait devoir faire le tour de la forteresse. Il avait aperçu la femme à une vingtaine de mètres de distance. Elle portait un gros ballot enveloppé de papier journal. Elle était habillée pauvrement. Elle n'avait pas caché son visage en le voyant. Il était difficile de distinguer un présage quelconque dans cette première rencontre.

Au moment où ils se croisèrent, il s'écarta pour lui laisser le passage et elle marmonna quelques mots en turc.

 

Il entra dans la forteresse. On ne pouvait monter les marches sans se trouver mêlé à la prise de Constantinople. L'escalier aboutissait à une sorte de chemin de ronde en bois accroché au mur intérieur de la tour, à une hauteur d'environ 20 m. Il se demanda quand il reverrait sa femme et de quoi elle aurait l'air. Elle avait déjà dû entamer la procédure de divorce.

 

En contemplant la route déserte au bas de la tour, il revit la femme, debout au bord de l'eau. Elle avait les yeux levés vers lui. Elle cria et dressa les deux mains au-dessus de sa tête. Il pensa qu'elle désirait se faire photographier alors il déclencha l'obturateur de son appareil. Il lui adressa un signe de la main en ébauchant un sourire. En fait, il aurait préféré jouir du paysage dans la solitude.

 

Altin était l'homme qui lui avait trouvé son appartement. Il travaillait à la commission pour diverses boutiques du Grand bazar. John avait accepté un bail de six mois. Il avait détesté l'endroit dès le premier jour. Il passait tous les jours chercher son courrier au consulat. Il mangeait dans des restaurants, visitait les monuments et griffonnait des notes pour son livre. Le jeudi, il se rendait au hammam pour transpirer le poison accumulé au cours de la semaine et se faire masser.

 

Il s'était rendu compte que la photo qu'il avait prise de la femme était ratée car toute la pellicule était voilée.

 

Ce fut à Usküdar qu'il rencontra pour la première fois le petit garçon. C'était à la mi-novembre. John avait traversé le Bosphore pour la première fois. Quand il était à New York, il avait d'abord envisagé de passer deux mois tout au plus à Istanbul pour apprendre la langue avant de se rendre en Asie. Il déambula dans les ruelles sordides et les taudis. Comme il était de petite taille et ne s'habillait pas en Américain, il se promenait dans les rues sans attirer l'attention. Il n'avait pas apporté son appareil photo qui était en réparation.

 

Le petit garçon pleurait près d'une fontaine publique. Il devait avoir cinq ou six ans. Il portait au bout de chaque bras un grand seau en plastique rempli d'eau. Il n'arrivait pas à garder ses sandales aux pieds. Il ne pouvait marcher sans elles. John se sentait impuissant car il ne pouvait parler à l'enfant ne connaissant pas assez la langue. Le petit garçon s'était aperçu de la présence de John. Il pleura avec application pour attirer son attention. Il implora John. Alors John recula et l'enfant se mit à crier à son adresse. John s'en alla pour retrouver l'embarcadère. Il commença à neiger. Quand il fut assis dans le bac, il se surprit à jeter des coups d'oeil furtifs aux autres passagers, comme s'il s'attendait à découvrir la femme parmi eux.

 

Le lendemain, John avait de la fièvre.

Au cours de la nuit, il avait rêvé à la femme et au petit garçon. Une partie de son esprit avait déjà entamé l'élaboration de l'équation qui les reliait.

 

2

 

 

La thèse de son premier livre soutenait que l'essence de l'architecture, son principal droit à l'intérêt esthétique, résidait dans son arbitraire.

Depuis trois ou quatre ans, John s'imposait pour tâche une rééducation de l'oeil et de l'esprit pour les ramener à cet état d'innocence.

 

Il avait besoin de découvrir un laboratoire plus favorable que New York, un endroit où il pouvait être avec plus de naturel un étranger. Il avait demandé une bourse qui lui avait été refusée. Il décida d'entreprendre le voyage à ses frais. Il avait accepté que Janice demande le divorce. Ils s'étaient quittés dans les meilleurs termes. Elle l'avait même accompagné au bateau.

 

John traversa un hiver qu'Altin prétendit d'une dureté inaccoutumée, sans précédent.

 

Un soir, en rentrant du cinéma, John glissa sur les pavés glacés juste devant la porte de sa maison et déchira de façon irréparable son pantalon. Il s'en fit faire un sur mesure par un tailleur. Il avait l'air maintenant plus petit et plus trapu, peut-être qu'il devait effectivement avoir cette apparence et que ses costumes antérieurs avaient durant des années raconté des mensonges à son sujet. La couleur également concourait à une légère métamorphose. Le costume était bleu. Avec ce costume, John devenait apparemment turc. Il ne souhaitait pas ressembler à un Turc mais plutôt éviter les autres Américains qui abondaient ici.

 

Au cours de l'hiver, John cessa ses visites dans la ville. Deux mois de mosquées ottomanes et de ruines byzantines avaient élevé sa sensibilité à l'arbitraire. Jour et nuit, les pièces de son appartement lui tiraillaient l'esprit. Il se mit à passer les après-midi dans un café proche, en bas de sa rue.

 

 

Bien qu'il se livra de moins en moins à l'analyse de ses sensations et de ses motivations, John se rendait compte que ce café avait l'avantage spécial de lui servir de bastion contre l'influence maintenant omniprésente de l'arbitraire. Cette salle était seulement ce que devait être, elle le contenait lui-même.

 

Il ne fit pas attention au premier tapement à la vitre du café mais la seconde fois, il leva la tête. La femme et l'enfant étaient tous deux ensembles. Il les avait revus l'un et l'autre à diverses reprises depuis son voyage à Usküdar qui est remonté à trois semaines. Mais jamais encore il ne les avait vus ensemble. Personne ne paraissait remarquer la femme derrière la vitre. John fixa résolument les yeux sur son verre de thé. La femme continuait à taper à la vitre. Le propriétaire du café finit par sortir et lui lança quelques sèches paroles. Elle s'en alla sans répondre. John resta encore un quart d'heure devant son thé refroidi. Puis il gagna la rue. La femme et l'enfant avaient disparu. Il rentra dans son hôtel. Jamais il ne retourna dans ce café.

 

Quand la femme vint frapper pour la première fois à sa porte ce soir-là, John n'en fut pas surpris. Et tous les soirs elle revenait, à neuf heures, à dix au plus tard.

"Yavuz ! Yavuz !" Elle l'appelait.

John se demandait souvent quand il céderait, quand il ouvrirait la porte. Mais c'était sûrement une erreur. Il n'était pas Yavuz. Il s'appelait John Benedict Harris et il était Américain. Il se surprit à tenter d'imaginer quelque chose de ce Yavuz.

 

3

 

 

 

 

 

Trois jours après Noël, John reçu de sa femme une carte du Nevada. La carte représentait une immense étendue de désert blanc, un lac de sel avec des montagnes violettes au lointain. Alain Caillard, sa femme avait écrit : « Joyeux Noël ! Janice ».

Le même jour, il reçut un exemplaire du magazine Art News envoyé par son ami Raymond. Dans les dernières pages, John trouva une longue critique dénuée de toute sympathie de son livre Homo Arbitrans. La critique, Robertson, avait la réputation d'être une autorité quant à l'esthétique de Hegel. Il soutenait que le livre de John n'était qu'un assemblage de truismes. John avait suivi les cours de Robertson pendant les deux premières places puis avait arrêté. Il se demanda si Robertson ne s'en était pas souvenu. John décida d'envoyer une réfutation mais le soir même, il est répandu toute une bouteille de vin sur le magazine. Il déchira l'article et jeta le magazine aux ordures en même temps que la carte de sa femme.

 

John avait envie d'aller au cinéma. Il gît dans la rue un homme suivi par une petite troupe d'enfants. C'était un homme qui faisait de la publicité pour un film turc avec un personnage devenu principal dans le nouveau folklore turc "Killing", c'était un squelette. Une salle projetait infime intitulé «Killing à Istanbul ». John alla le voir. Pendant le film, il sentit une main sur son épaule. Il avait la certitude que c'était la femme et ne voulait pas se retourner. Une voix d'homme. John se retourna. C'était Altin. Il était accompagné d'un ami. Il s'assit à la droite de John et son ami prit le siège libre à sa gauche. L'ami d'Altin s'appelait Yavuz. Il ne parle pas l'anglais. John lui serra la main, à regret.

John trouvait qu'il y avait un aspect déplaisant dans presque tous les visages de Turcs. Il n'avait jamais pu définir quoi.

 

Durant les dernières minutes du film se déroula un combat entre deux silhouettes déguisées en squelettes, un vrai Killing et un faux. Un des deux mourut, projetés du haut des poutrelles métalliques d'un bâtiment inachevé. Altin demande à John si le film lui avait plu et s'il avait compris. John répondit qu'il avait compris suffisamment et que le film lui avait plu. Altin parla un moment avec Yavuz. Celui-ci s'adressa à John en turc alors Altin lui expliqua que son ami trouvait que John avait le même costume que lui. Altin proposa de raccompagner John et d'acheter une bouteille de vin mais John refusa. Il disait avoir mal à la tête. Il se rendit compte qu'il les avait vexés.

 

Pour rentrer chez lui, il emprunta un itinéraire indirect pour éviter les ruelles sombres. Il repensa au film. Il croisa la femme. Elle semblait préparée à cette confrontation. Elle avait la peau marquée de variole. Elle pleurait. Elle avait enfilé plusieurs couches de vêtements contre le froid. Elle lui chuchota des mots à l'oreille. Mais il ne comprenait pas. Elle continuait de l'appeler Yavuz  alors il lui expliqua qu'il était Américain. Elle souleva ses jupes pour le montrer ses chevilles. Puis elle lui toucha l'épaule. John la repoussa mais elle continuait de se cramponner à lui en hurlant Yavuz !

Alors il la frappa au visage. Elle tomba sur le pavé humide. Il recula. Elle se releva enseignant du nez. John tenait le paquet graisseux que la femme lui avait laissé. Elle s'en alla. John regarda le paquet. Il savait qu'il ne devait pas l'ouvrir. Pourtant il l'ouvrit. Il y avait de la nourriture dedans. Une orange, du fromage. John les mangea.

 

Au cours du mois de janvier, John de ces avis que deux fois de son carnet. Il avait noté un extrait du livre de A. H. Lybyer intitulé Le gouvernement de l'empire ottoman à l'époque de Soliman le magnifique. Dans la seconde note, John avait simplement indiqué être resté chez lui pour boire car il avait plu et que la femme était venue à l'heure habituelle.

 

4

 

John avait maigri. Il s'était fait couper les cheveux. Il s'était fait pousser la moustache. Il buvait beaucoup de vin. Les journées s'écoulaient à torrents. John s'était dit qu'il fallait simplement tenir jusqu'au printemps. Il s'était préparé un siège, dans la croyance qu'un assaut était impossible.

 

En février, John visita Topkapi. Il trouva que rien n'était beau. N'importe où qu'il fut dans la ville, il restait prisonnier de sa chambre.

 

En dernier ressort, il retourna à Eyup. C'était la suprême abstraction de l'architecture. Il sembla à John qu'on l'avait entassé là pour justifier la thèse de son livre. Son esprit et son œil reprirent vie. La beauté était là en abondance !

Il revint le lendemain avec son appareil photo enfin réparé. Puis il se rendit au petit café en haut de la colline. C'était un café ou Pierre Loti avait coutume de venir. John se sentit absolument chez lui. Il ouvrit son carnet et se mit à écrire.

 

Son énergie retrouvée lui permit de rédiger une réponse à l'article de Robertson mais il fut obligé de se référer à des passages de son propre livre. Le plus souvent, ce qu'il y découvrait lui paraissait incompréhensible. Il écrivit à Art News que tout système, y compris le sien, et celui de M. Robertson était un tissu de mensonges plus ou moins intéressants comme l'était le titre de son livre :  Homo Arbitrans. Il demanda à M. Robertson ce qui pouvait bien être plus improbable que ce titre est plus arbitraire. Il envoya sa lettre sans la signer.

 

5

 

John voulut récupérer ses photos mais le vieil Allemand derrière le comptoir lui dit qu'elles n'étaient pas prêtes. Quand il retourna dans le magasin, les photos qu'on lui donna n'était pas celle qu'il avait prises. C'était la photo d'un pique-nique. Mais le vieil Allemand lui montra une photo. On y voyait John avec un petit garçon dans les bras. John retourna à la pâtisserie pour regarder ses photos. Il les étala en quatre rangées sur une table.  Il y avait 20 photographies. Trois étaient surexposées et pratiquement invisibles. Trois autres révèlent à ce qui semblait être des îles. Il y avait aussi une vue d'une rue montante bordée de maisons de bois et de jardins dénudés par l'hiver. Les 13 autres photos représentaient diverses personnes et des groupes qui regardaient droit dans l'appareil. La silhouette identifiable à lui-même n'apparaissait que sur trois photos : l'une avec l'enfant dans ses bras ; la deuxième avec son bras passé sur les épaules de la femme tandis que l'enfant se tenait devant et la troisième dans un groupe de 13 personnes qui figuraient sur les clichés précédents. John se reconnut.

 

Jamais auparavant il n'avait vu ces gens saufs la femme et l'enfant. Il ne reconnaissait pas non plus les espaces herbeux, les rochers, la plage.

 

John avait dans la poche son billet d'avion pour New York. Maintenant, il était en sûreté. C'était la sécurité honteuse d'une déroute. Il commença à neiger quand le pacte approcha d'Heybeli. C'était une station estivale. Peu de gens y vivaient durant les mois d'hiver. Il appuya sa joue contre l'écorce d'un arbre et perçut du nouveau le déclic de l'appareil photo comme si c'était les battements de son coeur.

 

Il reconnut l'endroit. C'était ici qu'il s'était tenu avec le garçon dans les bras. La femme avait porté l'appareil photo à hauteur de son œil. John était prêt à reconnaître que tout cela était arrivé. Il se sentait déjà à New York.

John regarda la forêt. Il vit un homme qui se tenait juste à la lisière des arbres. L'homme entra dans la forêt.

 

John avait embarqué sur un bac qui allait dans la direction opposée. Il ne rentrait pas à Istanbul, il allait à Yalova. Il expliqua à l'employé qui ne pouvait pas se rendre à Yalova. Il montra son billet d'avion.

 

Une femme et un garçon se tenaient au bout de l'appontement de bois. L'homme qui était resté si longtemps appuyé au bastingage descendit d'un pas raide sur le quai. Il rejoignit la femme et l'enfant. Ils se mirent en route, comme ils l'avaient si souvent fait auparavant, vers leurs foyers.

 

Aux bons soins de M. Makepeace (Peter Philips).

 

L'étiquette de banlieusards est la seule chose que les banlieusards de Londres est en commun. Le mur mitoyen d'une villa jumelle est une barrière entre des univers. D'un côté il y avait un épicier retraité, doucement respectable et dans l'autre, un homme encore actif avec une grosse femme toujours souffrante et une fille nymphomane. Le plus souvent, les voisins restent des étrangers pendant toute leur vie. Personne ne connaissait Tristram Makepeace. Il avait 50 ans. Il ne se connaissait pas lui-même.

 

Un jour, le facteur arrive à pour lui porter une lettre et Tristram prétendit qu'il s'était trompé car l'enveloppe indiquait " E. Grabcheek Esq. aux bons soins de Tristram Makepeace. Tristram vivait seul et ne connaissait pas ce Grabcheek. Le facteur refusa de reprendre la lettre. D'ailleurs il avait déjà porté une lettre avec la même adresse et Tristram l'avait acceptée quand le facteur l'avait passée sous la porte. Et il s'en alla.

 

Tristram regarda sous le paillasson. Il n'y avait pas de lettres. Il ne voulut pas ouvrir l'enveloppe qu'il venait de recevoir. Il n'était pas le genre d'homme à ouvrir les lettres d'une autre personne. Il remit la lettre dans une plus grande enveloppe et l'adressa à la poste avec une note concise : « Personne de ce nom ici. T. Makepeace ».

 

Il ne fallait pas qu'il se tourmente au sujet de cette lettre. C'était la meilleure manière de ramener son ancien malaise. Il avait sa maison, sa pension, son jardin, ses livres et ses connaissances à l'auberge locale. Il se rendit à l'auberge pour dépenser sa pension plus libéralement que d'habitude. Il parla de son mystère aux habitués. Le patron lui dit qu'il aurait dû ouvrir la lettre.

 

Quand il rentra chez lui, un peu ivre, il y avait eu une seconde distribution. Il fourra la lettre dans la poche de sa vieille veste et monta se coucher.

 

Quand il se réveilla, il mit la main dans la poche de sa veste. La lettre avait disparu. Il haussa les épaules.

 

Deux jours plus tard, le facteur avait porté deux lettres : l'une avec la même adresse mystérieuse et l'autre avec le seul nom de Tristram. Cette deuxième lettre contenait celle que Tristram avait renvoyée à la poste. La poste lui signalait que cette lettre avait été distribuée réglementairement. Alors Tristram envoya les deux lettres non ouvertes à l'inspecteur général des postes pour la Grande-Bretagne. Une semaine plus tard, il les reçut en retour avec des regrets de la secrétaire du secrétaire de l'inspecteur général des postes. Une note de politesse hautaine suggérait qu'en tant qu'occupant de la ville, il pouvait avoir le droit de les ouvrir. Alors il ouvrit une lettre. À l'intérieur, le papier était vierge. Makepeace crut que c'était une farce. Il se rappela un peu de son langage à l'armée. Il se mit à jurer. Il se dirigea vers l'entrée pour en faire autant avec l'autre lettre mais elle avait disparu. Il se frotta les yeux et toucha le mur trois fois pour se rassurer. Il chercha partout la lettre disparue. Au bout d'un moment, il avait oublié ce qu'il était en train de chercher.

 

L'entraînement de l'armée s'était superposé à l'enfance maussade et ordonnée de Tristram. Il fit son lit car il avait oublié de le faire et cela lui avait terriblement torturé l'esprit. Puis il retourna à l'auberge pour boire beaucoup de whisky. Il regarda par la fenêtre du bar et ne parla à personne. Il était torturé par ses pensées. Le cendrier en verre sur la table qui était en face de lui glissa sur la surface humide de bière et se cassa en 1000 morceaux sur le sol. Makepeace se sentit un peu mieux et invita l'aubergiste à prendre un verre. Puis il rentra chez lui.

 

Il chercha la lettre de la secrétaire du secrétaire de l'inspecteur général des postes. Il ne trouva rien que les restes de sa pension en billets froissés. Il s'adressa au mur : « je ne suis pas en train de devenir fou ». Pendant la guerre, une bombe allemande était tombée du ciel et avait éclaté à côté de lui. Il y repensa comme il repensa au moment où son père avait frappé sa mère. C'est la guerre qui l' avait rendu schizophrène. Il avait été réformé de l'armée et on lui avait accordé une pension. On lui avait demandé de signaler ses troubles s'ils revenaient.

 

Un jour, M. Makepeace se dit, avec le peu qui lui restait de son esprit conscient, qu'il faudrait qu'il repeigne les murs de sa maison. En attendant, il devait obéir aux ordres.

 

Le lendemain matin, il attendit l'arrivée du facteur. Le facteur lui demanda s'il avait trouvé le dessinateur de la lettre. M. Makepeace répondit non. Il reçut encore une lettre avec une feuille vierge. Il aurait voulu sortir son cerveau et le laver sous l'eau claire du robinet jusqu'à ce qu'il soit blanc et propre.

 

Il fut encore torturé par ses pensées et hurla "Non". Il décida d'écrire au ministère des pensions pour obtenir une entrevue avec un psychiatre. Il évoqua les lettres qu'il recevait et leur disparition. Sa lettre fut transmise au ministère de la Santé avec la mention « à l'attention du service médical, District E ».

 

Le quatrième jour d'attente, pendant que M. Makepeace était assis, la tête entre les mains, à sa table, le journal du matin tomba du plafond. Il se mit à rire. Il n'osa plus quitter sa maison car cela équivaudrait à une fuite.

La secrétaire du conseil médical, District E et cria la commission médicale de l'armée pour demander les papiers concernant l'ex-capitaine Tristram Makepeace.

 

Le cinquième jour d'attente, M. Makepeace qui n'avait pas d'amis intimes, pas de proches parents, passa sa journée à tourner en rond dans sa maison et parla à ses murs.

 

Le matin du septième jour, la femme d'à côté téléphona d'urgence pour une ambulance. M. Makepeace était penché à la fenêtre de sa chambre et poussait des hurlements. Il criait : « la barrière a cédé. Je ne peux pas le supporter ».

 

Les médecins avaient conclu que Makepeace s'était inventé une personnalité qui s'écrivait des lettres. M. Makepeace avait été placé à l'isolement. Pourtant il avait réussi à s'envoyer une lettre à l'adresse « aux bons soins de Tristram Makepeace Seaton Mental Hospital. Essex.

 

Le superintendant et son jeune assistant étaient en désaccord sur le cas Makepeace. Le superintendant était persuadé qu'une personnalité dissociée ne pouvait avoir une existence objective séparée. Son adjoint pensait le contraire.

 

Ce matin, dans une maison vide d'une banlieue, le facteur distribua une dernière lettre. Elle tomba sur le paillasson. Elle était adressée à Ezreel Grabcheek Esq. 36 avenue des acacias. Sans la concession du « aux bons soins de suspension »

 

La lettre s'éleva du paillasson en zigzaguant et resta suspendu en l'air.

 

Quelque chose se mit à rire.

 

 

 

Les vents de Mars (Fritz Leiber).

 

Le narrateur était à bord d'un long patrouilleur archéologique. Il pensait se trouver quelque part près de de la mer Acide sur Mars. Mais il ne voyait que la plaine infinie d'un rose terne. Il reconnut les constellations du Sagittaire et du Scorpion et Antarès comme un point rouge. Il était vêtu d'une combinaison spatiale rouge. À côté de lui se trouvait la combinaison spatiale verte de son copilote. Il y aurait eu quelqu'un à l'intérieur si le narrateur était seulement plus sociable ou s'il se souciait un peu plus des règles de vol.

Il trouvait que le paysage martien était encore plus spectral que celui d'Amérique du Sud-Ouest. Il avait écouté la station de Deimos. Un programme suggérait d'éloigner Mercure du soleil pour en faire la lune de Vénus. Le narrateur aurait préféré qu'on finisse d'aménager Mars. Et finalement il préférait que Mars demeure solitaire. C'était pour cela qu'il était venu ici. Il trouvait que la Terre était trop peuplée. Cependant, il y avait des moments sur Mars où il aurait souhaité avoir un compagnon.

 

Le narrateur pensa à Monica. À la chapelle Rockfeller de l'université de Chicago elle s'était trouvée par un brillant matin de juin pour obtenir son diplôme de physique, le jour où le souffle de la bombe avait atteint l'extrémité sud de du lac Michigan. Elle était morte il y avait longtemps. Il repensa à un poème de Browning dans lequel un évêque exigeait que ça tombe soit érigée en l'église de Saint te-Praxède. Pour lui, la perte de Monica était liée à son horreur de ce que la Terre s'était faite elle-même dans son amour de l'argent. La guerre atomique avait éclaté juste au moment où on pensait que le monde était en sécurité et qu'il n'y avait plus de problème. Le tiers de la Terre avait été détruit. Cela avait aussi détruit la foi du narrateur en la nature humaine.

 

Tout à coup, le narrateur vit l'impossible dressé dans le désert en face de lui. Il atterrit et descendit sur le sol. Il contempla le miracle et l'autre partie de son esprit commença enfin à s'éveiller. Il regarda la façade ouest de la cathédrale de Chartres qui était en face de lui. Il voyait un mirage qui avait voyagé à travers 80 millions de kilomètres. Il savait que Chartres avait été volatilisé par la bombe qui avait manqué de peu la capitale. Le bâtiment était une limitation construite par les coléoptéroïdes selon un plan relevé par télépathie sur une image-souvenir de Chartres prise dans l'esprit d'un humain. Le narrateur pensait qu'il était atteint par un piège hypnotique tendu par les coléoptères de Mars.

 

Le narrateur pensait qu'on avait peut-être offert une excursion sur Mars au dernier président fou de la belle France pour lui calmer les nerfs et en avait monté de toutes pièces une cathédrale de Chartres en carton-pâte pour le satisfaire. Ou peut-être le passé et le futur existaient-ils quelque part dans une sorte d'animation suspendue. Ainsi il y avait une porte menant à Chartres. Le narrateur entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna pour voir la combinaison verte sortir de l'engin et venir vers lui. Le vent entraîna le narrateur loin de l'engin et la combinaison verte l'accompagna.

 

Le narrateur avait l'impression que le vent ne soufflait pas seulement à travers l'espace de Mars mais aussi à travers le temps. Un petit rocher prit pendant quelques instants la forme toute tordue de Brush, le chien de Monica, tel qu'il était au moment de sa mort. Il était mort des suites des retombées radioactives, trois semaines plus tard. Quand le vent s'arrêta, le narrateur regarda la façade ouest de la cathédrale de Chartres qui se dressait devant lui. Il était accroupi sur les marches de la baie du Sud. Il sera peu la que selon la légende Chartres avait été le lieu de résidence de Sainte-Modesta, une ravissante jeune fille que son père Quirinus avait torturée à mort à cause de sa foi chrétienne. La porte à deux battants étaie entrouverte et la combinaison verte était couchée sur le ventre, casque levé, comme pour regarder à l'intérieur.

 

Il entra dans l'église. Il y avait un intérieur sombre avec des grosses colonnes de granit et des escaliers de marbre rouge. Il vit une tombe somptueusement ornée où se trouvait un gisant. C'était un évêque. En dessous de lui, se trouvait une frise de bronze où se bousculaient des multiples personnages. C'était la tombe de l'évêque dont parlait le poème de Browning. C'était l'église de Sainte-Praxède, soufflée par la bombe de Rome. L'église de Sainte-Praxède avait bien existé mais la tombe de l'évêque de Browning n'avait jamais existé que dans l'imagination du poète.

 

Le narrateur s'aperçut qu'il y avait deux silhouettes vêtues de noir en train d'examiner la tombe-un homme pâle dont la barbe noire recouvrait les joues et une femme pâle dans les cheveux noirs masquaient une partie du visage. Un animal gras et sans poil s'éloigna d'eux. Le narrateur eut vraiment peur. La femme appela son chien Flush. Le narrateur se rappela que c'était le nom du chien qu'Elizabeth Barrett avait emmené avec elle quand elle s'était enfuie avec Browning. Puis la femme appela de nouveau son chien mais cette fois elle l'appela Brush. La tombe somptueuse avait disparu et les murs étaient devenus gris comme ceux de la chapelle Rockfeller. La femme vint vers le narrateur. C'était Monica. Quelque chose vint frapper le narrateur et l'entraîna dehors Le narrateur crut que c'était le fantôme du souffle d'une explosion atomique qui l'avait frappé. Le vent s'arrêta et le narrateur se releva dans la poussière près de l'engin. La cathédrale avait disparu. La combinaison verte se tenait debout appuyée à la coque. La vitre du casque était vide. Alors le narrateur porta la combinaison jusqu'à la cabine comme s'il se fût agi d'une personne. Il comprit que c'est dans ce que nous avons perdu que nous existons le plus pleinement. Il vit apparaître l'étoile du soir, la Terre.

 

Je vois un homme assis dans un fauteuil et le fauteuil lui mord la jambe (Robert Scheckley et Harlan Ellison).

 

1

 

C'était bientôt la fin du jour de travailler et Pareti était épuisé. Il était moissonneur dans les champs de vase depuis trois ans. La première fois qu'il avait vu la mutation de plancton qui parsemait cette région de l'Atlantique il s'était écrié « foutue vase ». Et c'était devenu un rituel. La vase qu'il venait de recueillir avait touché son gant mais il décida que c'était trop d'embarras de le désinfecter immédiatement.

 

Il était à 50 milles au large de l'Atlantique. Il entreprit le retour. Le soleil brillait avec la dureté du diamant, comme toujours de la troisième guerre mondiale. C'était le temps presque parfait pour la récolte, à 530 $ la tournée. Il continua en direction de la tour du Texas, recueillant de la vase sur son chemin.

 

En regardant les morceaux de vase, cela lui évoquait des images :un cyprès, un bébé phoque. Un élan vital l'avait conduit au champ de vase, une fois obtenue ses diplômes avec la plus haute distinction. Il se demandait à quoi pouvait lui servir son instruction dans un monde surpeuplé de 27 milliards d'habitants. Mais ils faisaient partie des rares à avoir obtenu un doctorat, le timbre d'or et la note « deux A ». Mais rien de tout cela ne valait son instinct naturel de ramasseur de vase. La vitesse avec laquelle il la recueillait lui permettait de gagner plus qu'un ingénieur chevronné.

 

La tour du Texas avait l'air d'un récif de corail articulé. Au-dessus de la surface, il y avait un réseau de tubes entrecroisés, des tuyaux dans lesquels les ramasseurs déversaient la vase.

 

L'engin était informe et lent à se déplacer. En tant que navire, c'était sans conteste le plus affreux de toute l'histoire de la navigation, mais comme usine, c'était une merveille.

 

Pareti pénétra dans le sas le plus proche. Il passa par les compartiments de décontamination. Puis il dévala la spirale de l'escalier d'aluminium et entendit s'élever des voix. C'était  Mercier, sur le point de prendre son service, et Peggy Flinn qui discutaient de l'argent que leur rapportait leur travail. La matière gluante était envoyée aux usines de fractionnement et d'irradiation lorsque le réservoir était rempli. Soumise aux diverses procédés brevetés des principales compagnies de traitement, la vase se multipliait molécule par molécule, se développait, s'étendait, livrait enfin 40 fois son poids initial.

 

On « tuait » alors la vase amplifiée et on lui faisait subir un nouveau traitement d'où sortait l'aliment artificiel, base du régime de la population. La troisième guerre mondiale avait été une tragédie épouvantable en ce sens qu'elle avait détruit des quantités fantastiques de tout sauf d'êtres humains.

 

La vase était broyée, malaxée, purifiée, bourrée de vitamines, colorée, parfumée, épicée et présentée sous divers emballages et sous une quantité de marques déposées. C'était les ramasseurs de vase qui maintenaient le monde en vie. Et même à 530 $ par jour, certains d'entre eux avaient l'impression qu'on ne les payait pas assez.

 

Peggy proposa à Pareti de faire l'amour. Il accepta et descendit avec elle jusqu'à la cabine de Joe. Les femmes bégueules en matière sexuelle ne restaient pas longtemps dans les Tours du Texas. Il était rare que les ramasseurs aient la permission de se rendre à terre, aussi la compagnie leur fournissait toutes facilités. Cinéma, cuisiniers, sports, bibliothèque et aussi leurs collègues du sexe féminin. Les femmes recevaient une indemnité de sexe pour les activités en dehors des heures de service. Quand Joe se déshabilla dans la cabine, Peggy remarqua qu'il était en train de perdre ses poils. Ils prirent leur plaisir. Ensuite Joe s'endormit.

 

 

50 ans plus tôt, la troisième guerre mondiale avait enfin éclaté. Elle avait suivi 30 ans de phase 2 de la guerre froide. La phase 1 s'était terminée en 1970 lorsqu'il était devenu clair que la guerre était inévitable. La phase 22 avait été celle des mesures défensives prises contre une tuerie trop vaste. On avait enterré les villes sous terre. Dans les monts Smoky, on avait enfoncé, à 3 km de profondeur, le gigantesque l'ensemble de défenses anti-fusées du continent nord américain, dénommé Mur de Fer.

 

L'explosion de la démographie avait commencé longtemps avant la phase de 1. Sous l'aiguillon de la peur, les peuples se multipliaient comme jamais. Et dans les villes en boîte telles que Hong Kong-le-Bas, Labyrinthe (au-dessus de Boston), la monotonie de la vie circonscrite ne laissait aux habitants que peu de plaisirs. Donc on se multipliait. Seules les élites militaires et scientifiques choisissaient, par nécessité, de vivre en surface. Puis vint la guerre. Los Angeles fut réduite en scories. Mur de Fer et la moitié des monts Smoky disparurent. New York et Chicago avaient été mieux protégées. Elles avaient perdu leurs faubourgs mais pas leur villes souterraines.

 

La situation avait été aussi grave, pire même, sur les autres continents.

 

On avait eu le temps de mettre au point des sérums, des remèdes, des antidotes, des thérapeutiques. Des millions de personnes avaient été sauvées.

 

L'écologie était devenue insensée. Des espèces avaient survécu, d'autres s'étaient éteintes sans espoir. Commencèrent alors  les grèves de la famine et les émeutes alimentaires. Puis ce fut le temps des cannibales. Les gouvernements, attérés par la mal qu'ils avaient semé, se regroupèrent enfin. Les Nations unies avaient été rétablies et avaient chargé les compagnies industrielles de résoudre les problèmes de l'alimentation synthétique. La radioactivité, combinée avec le soleil et la pluie, avait provoqué une étrange mutation dans les eaux riches de plancton des hauts-fonds du Diamant. 10 ans après la fin de la troisième guerre mondiale, le plancton était devenu autre chose. Les pêcheurs l'appelaient « la vase ».

 

Des espèces apparurent et disparurent. Mais la vase ne disparut pas.

 

Le monde fut sauvé. La vase, une fois « tuée » pouvait se transformer en aliment de synthèse. Elle contenait une gamme étendue de protéines, de vitamines, d'acides aminés, d'hydrates de carbone. Jamais, on avait découvert une substance qui s'approchât à ce point de l'aliment parfait. Sa saveur variait à l'infini, selon le procédé de traitement breveté qui lui était appliqué.

 

À l'état de nature, elle subsistait à un niveau quasi végétatif. Elle était apparemment inintelligente bien qu'elle eût une tendance incontestable à constituer des formes. On eût dit que la vase désirait devenir quelque chose. Dans les laboratoires, on espérait qu'elle ne découvrirait jamais ce qu'elle souhaitait devenir.

 

Les moissonneurs touchaient la plus haute paie de tous les non-techniciens du monde. C'était en quelque sorte une indemnité de haut danger. Joe Pareti n'avait jamais compris pourquoi toutes les sommes déposées à son compte étaient qualifiées d'indemnités de haut danger. Il était sur le point de le découvrir.

 

2

 

après une nuit de sommeil, Pareti s'aperçut qu'il avait du mal à garder l'équilibre. Il avait mal partout. Il alla se doucher. En se regardant dans la glace, il se rendit compte que le sommeil lui avait frotté la peau à la toile-émeri. Il était totalement chauve. Ses cheveux étaient tombés dans la nuit. Il n'avait plus de cils ni de sourcils. Il avait perdu son système pileux, ses verrues, ses grains de beauté et des cicatrices. Il avait l'impression fugace de comprendre ce qui lui arrivait. Il partit à la recherche du médecin qu'il trouva au laboratoire de pharmacologie. Le médecin l'emmena à l'infirmerie. Pareti se sentit transformé en objet de curiosité quand le médecin Ball l'examina. Le médecin prit des notes, déclencha des appareils photo et disposa des instruments sur un plateau. Il expliqua à Joe qu'il avait attrapé le mal d'Ashton. C'était l'infection transmise par la vase. Ashton avait été le premier cas réellement étudié. Ball lui expliqua qu'il était le sixième cas connu. Et cette maladie était irréversible et fatale. Le médecin lui conseilla de se reposer et de s'amuser. Alors Pareti le traita de salaud. Le médecin le pria d'excuser sa légèreté. Puis il lui expliqua ce qui était arrivé aux cinq personnes qui avaient contracté la maladie avant lui. Ashton était devenu volubile. Un jour, devant une foule importante, il était resté en l'air, sans support visible, à haranguer l'assistance dans une langue hermétique de son invention. Puis il s'était dissipé dans l'air. Le cas numéro trois s'était aperçu qu'il pouvait vivre dans l'eau. Puis il avait été tué par un troupeau de dauphins. Le numéro quatre vivait actuellement dans la communauté d'Ausable Chasm. Il avait perdu son système pileux comme Joe. Le numéro cinq avait subi une dégénérescence des organes accompagnée d'une croissance simultanée desdits organes vers l'extérieur. Puis il avait commencé à acquérir un exosquelette, des antennes, des écailles, des plumes. Enfin, il s'était transformé en ver de terre. Ball dit à Pareti que dans son cas, la forme pouvait être agréable. Alors Joe s'énervant mais le médecin lui dit que c'était lui qui avait choisi son occupation et on l'avait averti des risques. Pareti demanda au médecin ce qu'il devait faire. Ball répondit qu'il devait s'attendre à l'inattendu. Le cycle de la maladie produisait une modification fondamentale des rapports entre la victime et le monde extérieur. Le cinquième cas avait peut-être réussi à retarder les effets de la maladie par la puissance de la volonté alors Pareti s'en alla en disant qu'il lutterait.

 

Le médecin lui dit que les autres cas, d'après ce qu'il en avait lu, taient beaucoup plus forts que Joe n'en avait l'air. Et il lui ordonna de cesser de gémir. Jour lui donna un coup de poing juste au-dessus du coeur. Le médecin partit à la renverse en battant des bras et heurta la vitrine aux instruments qui se brisa. Joe lui dit qu'il avait de vilaines manières avec la clientèle et s'en alla.

 

Joe reçut un dernier bulletin de paye et quitta la tour du Texas. Il reçut en outre une importante indemnité de licenciement. Tout le monde savait que le mal d'Ashton n'était pas contagieux mais Peggy lui dit adieu mais refusa de l'embrasser. On avait envoyé un transport aérien de la compagnie pour prendre Pareti. Le directeur de la tour vint lui parler. Il dit à Joe qu'il n'était pas en quarantaine et qu'il pouvait aller où il voulait. Il remercia Pareti d'avoir tabassé le médecin qu'il détestait. Pareti dit adieu à ce qu'il avait été pour prendre passage vers le monde réel.

 

3

 

Joe avait droit au voyage gratuit pour la destination de son choix. Il s'était décidé pour Est-Pyrites. Une des hôtesses l'entraîna dans une salle d'eau pour lui faire l'amour. Puis elle quitta les lieux. Pareti se regarda dans la glace. Il eut soudain l'impression plaisante que sa maladie aurait peut-être pour conséquence de le rendre irrésistible pour les femmes. Mais il voulait combattre la vase et l'empêcher de s'emparer de lui. Il décida de prendre un peu d'amusement puis d'acheter un lopin de terre en surface et de trouver une femme puis de se mettre au travail dans une des compagnies.

 

Est-Pyrites, dans le Nevada, se situait à 130 km au sud de la ville fantôme radioactive de Las Vegas. Elle était aussi à 5 km plus bas. Elle était considérée sans exagérer comme une des merveilles du monde. C'était une ville consacrée à la jouissance. Un dicton était né dans cette ville : le plaisir est un devoir sévère que nous impose le monde. Les rites de fertilité de l'Antiquité avaient été remis en vigueur. Pareti ne voulut pas y participer car il ne voulait pas favoriser l'emprise de la vase sur lui. Des exécutions pour impiété avaient lieu en public devant le tribunal du soleil. Le christianisme était en régression. Les antiques coutumes du jeu au Nevada avaient été respectées  et amplifiées. Les usages de cette ville étaient anticonstitutionnels, improbables et certains absolument inconcevables. Pareti aima d'emblée la ville.

 

Il s'installa à l'hôtel du Tour du monde à côté du Hall des perversions face aux verdoyantes étendues du Jardin des supplices. Dans sa chambre, il se rendit compte qu'il n'était pas seul. Quelqu'un ou quelque chose était avec lui dans la pièce. La veste qu'il avait posée sur le fauteuil se mit à bouger toute seule. Joe réussit à s'en emparer. La veste resta molle un moment puis elle se leva sur elle-même et lui chatouilla le creux de la main. Alors il la jeta loin de lui et sortit de la chambre.

 

Pareti pensait que la vase avait modifié les relations entre lui-même et un article d'habillement. Un objet inanimé. Il se rendit dans un tripot dont l'innovation consistait en un jeu compliqué appelé Fourre-la. Pour jouer, on s'asseyait devant un long comptoir avec des trous dans la paroi. C'était un jeu réservé aux hommes. Il arrivait derrière les panneaux frontons des choses diverses à quiconque s'était inséré dans le trou du jeu. Certaines de ses choses étaient exquises. D'autres ne l'étaient pas. Une grande femme élégante aux cheveux d'un noir d'encre s'approcha de Pareti. Elle lui proposa de descendre chez elle. Joe devina que la vase s'était remise à l'oeuvre. Il se retira du panneau à l'instant même où s'éclairait devant lui le voyant « perdant ». Il entendit le bruit reconnaissable de lames de rasoir qui tourbillonnaient. Il quitta l'endroit suave en courant. Derrière lui, la femme pleurait.

 

Il s'assit sur un banc dans un parc. C'était un endroit tranquille. Un journal voltigea à travers la rue et se colla autour de sa cheville. Joe entendit le journal murmurer : « s'il vous plaît, oh ! S'il vous plaît ! Ne me repoussez pas ». Joe lui ordonna de foutre le camp. Le journal se froissa pour tenter de lui défaire ses chaussures. Alors Joe essaya d'arracher le journal de ses chaussures. Un homme passa et s'arrêta. Il regarda. Il était stupéfait. Le journal le traita de voyeur. Joe comprit que ce n'était donc pas une hallucination. Il s'en alla et alla la boire des verres dans un bar sombre. On dut l'emporter au séchoir public du coin pour le ranimer. Au Taj Mahal, il joua les filles, visant mal volontairement en envoyant les poignards sur les putains qui tournoyaient à toute vitesse sur la roue gigantesque. Cela lui coûta 100 $ et il hurla « au voleur ». Il fut jeté dehors.

 

Il fut accosté dans la rue par un changeur de tête qui lui proposa une opération illégale. Mais Joe cria "aux flics" et l'homme s'en alla. Un chauffeur de taxi lui proposa la Vallée des larmes. Joe accepta. C'était une boîte nécrophile. L'odeur des cadavres lui monta au nez et l'étouffa. Il n'y resta qu'une heure.

 

Longtemps après, Joe se retrouva dans le parc où le journal l'avait poursuivi. Joe courut pour chercher à s'arracher aux bavardages ineptes des herbes, aux langueurs d'un peuplier. Par son intermédiaire, sa maladie influait sur le milieu. Elle infectait le monde à travers laquelle il passait. Il n'était pas contagieux pour les humains. C'était bien pire. Il était porteur de peste pour le monde inanimé. Ce monde modifié l'aimait.

 

Il rencontra une bande errante d'adolescents qui lui proposèrent de le battre comme plâtre contre argent comptant mais Joe refusa et poursuivit sa route.

 

Il aboutit au boulevard Sade mais là encore il entendait les petits pavés murmurer autour de lui : « dis, ce qu'il est mignon ! ». Alors il leur répondit : « pour moi, un pavé ressemble à n'importe quel autre pavé. Quand on en vu un, on les a tous vus »

 

À la Cité de la sexualité à prix réduit, Pareti lut un message sur une enseigne : je suis une enseigne aux néons et j'adore Joe Pareti.

 

La foule s'était amassée pour observer le phénomène et une femme demanda qui pouvait être ce Joe Pareti. Jo lui répondit que Pareti était une victime de l'amour et que si elle prononçait son à voix basse elle pourrait être le prochain cadavre. Elle le traita de détraqué. Il entra dans la Cité de la sexualité. La poignée du battant lui donna une tape amicale sur les fesses.

 

Un vendeur lui expliqua qu'on pouvait le conditionner à aimer tout ce qu'il aimerait aimer grâce à des impulsions. Pareti passa son chemin. Il savait qu'on ne devait jamais se laisser implanter à la légère des impulsions par les charlatans de foire. Le parc d'attractions était bondé. Joe cherchait le calme et la solitude alors il se glissa dans un box à fantôme. Les rapports sexuels avec les fantômes étaient interdits dans certains Etats mais la plupart des médecins convenaient qu'ils étaient sans danger à condition de bien se débarrasser du résidu ectoplasmique avec une solution alcoolique. Une employée en uniforme annonça à Pareti qu'il était demandé au téléphone. Quand il décrocha, il se rendit compte que c'était le téléphone lui-même qui voulait lui parler. Le téléphone lui dit que quelque part en quelque sorte l'oiseau vivait.

 

Pareti demanda des explications mais le téléphone avait raccroché. Le téléphone sonna à nouveau pour lui dire qu'il l'aimait. Il lui dit qu'il s'était transformé en journal pour le séduire. Pareti comprit qu'il avait affaire à sa maladie. Il comprit que le monde devenait autre chose. À présent le téléphone prétendait être la vase. Pareti comprenait. On avait sous-estimé la vase. C'était un organisme muet mais non dépourvu d'intelligence. Il était façonné par les puissants désirs qui l'agitaient. Alors il demanda à la vase si elle pouvait devenir une fille. La vase répondit que c'était impossible. Joe lui dit qu'il ne l'aimait pas et qu'il l'avait en horreur. Le téléphone avait raccroché.

 

Pareti était rentré à l'hôtel. La commode s'était rendue compte que Pareti était sans amour. Il était le sixième homme à dédaigner l'amour aimant de l'amoureuse amante. Pareti regarda le miroir doré sur le mur qui lui faisait face. Il se rappela que Cocteau appelait les miroirs les portes de l'enfer. Il savait qu'un miroir était un œil qui attendait qu'on regarde à travers lui.

 

Joe s'aperçut qu'il se regardait par le miroir. Il avait cinq nouveaux yeux. Deux sur le mur de la chambre, un au plafond, un dans la salle de bains, un dans le vestibule. Il voyait des choses nouvelles : le divan, pauvre créature sevré d'amour, la lampe dont le col incurvé trahissait la fureur. L'amour comporte toujours un risque mais la haine est un danger mortel. En regardant le miroir, Joe se disait : je vois un homme assis dans un fauteuil, et le fauteuil lui mord la jambe.

 

Chrysolite entière et parfaite (R. A. Lafferty)

 

Le Fidèle Prosélyte et faisait voile vers le large en direction de l'est. Au nord du caboteur se trouvait la magnifique côte de Cannelle de Libye avec ses plages merveilleuses et ses remarquables hôtels dorés dans le lointain. Le Fidèle prosélyte faisait voile le long de la rive la plus au sud de l'oecumène, le monde habitable et habité. August Shackleton poussait des jappements prenant de joue en tenant la barre du Fidèle prosélyte. Il demanda à Boyle pourquoi ils essayaient d'évoquer des esprits extérieurs et d'invoquer des esprits et des contrées intérieurs. Pour lui c'était un enfantillage grotesque. Boyle lui répondit que c'était parce qu'ils appartenaient à une espèce qui n'avait jamais disposé d'une culture adulte. Il n'y avait rien au-delà de la puérilité. Il fallait qu'ils trouvent quelque part une perspective plus profonde.

 

Shackleton avait eu honte devant ses fils lorsqu'il avait avoué à quelles sortes de distractions il se livrait. Il y avait les séances de spiritisme et présent le voyage sur le Fidèle prosélyte. Ils étaient à la recherche de la localisation géographique de certaines images de l'inconscient collectif. Il y avait quatre autres membres dans l'expédition, Sebastian Linter, Justina Shackelton, Luna Boyle et Mintgreen Linter.

 

Justina remarqua qu'il y avait des mauvaises herbes dans l'eau ainsi que des roseaux et des herbes des marais. Son mari ne voulait pas y croire. Mais Sebastian confirma que l'eau était vraiment boueuse. Il avait compris que ce qu'ils cherchaient avaient déjà commencé. L'illusion avait déjà atteint tous les sens à l'exception de la vue. Il dit à Schakleton qu'il y avait des serpents et des crocodiles et qu'il fallait arrêter de nager dans ces eaux dangereuses. Schakleton refusa d'y croire. Mais il accepta que tout le monde remonte sur le bateau. Mais Justina refusa de remonter. Mintgrenn était pleine d'herbes et de boue, elle avait les pieds et les mains déchirées et elle marchait en boitant tellement elle avait mal. Elle dit qu'elle avait l'illusion d'avoir le pied cassé et d'avoir horriblement mal. Boyle trouvait que ces illusions étaient absurdes.

 

Schakleton déboucha une bouteille de Bombe romaine et incita les autres à imaginer l'odeur de créatures au-delà de celles inclus dans l'oecumène fermé. Schakleton commença l'évocation. Justina venait de se faire manger la cheville gauche par une bête. Schakleton continua l'évocation en disant qu'il existait un mystère consistant à sourdre de l'inconscient populaire des idées de continents qui ne se trouvaient pas dans le monde réel ainsi qu'une flore et une faune hautement imaginaires. Des gens avaient déclaré les avoir visités. Le plus grand des mystères était l'Afrique. Pour lui c'était une absurdité et il le prouverait.

 

Boyle trouvait que sa boisson, le Canari vert, avait un drôle de goût. Il y avait dans sa boisson quelque chose d'effroyablement étrange.

 

Schakleton évoqua les créatures imaginaires d'Afrique. Ses amis le suivirent et les créatures conjurées apparurent comme dans un brouillard.

 

August ordonna à sa femme de sortir de l'eau mais elle refusa. Elle prétendit qu'ils n'étaient pas sur un bateau mais sur un énorme arbre abattu et que les crocodiles passaient tout près de leurs jambes et de leur cous. Mais les autres continuèrent leur conjuration. Ils terminèrent leur conjuration en conjurant les hommes d'Afrique. Ils considéraient que ces hommes étaient les caricatures du commencement. Et ils se retrouvèrent au milieu de l'Afrique, sur le tronc glissant d'un arbre abattu au-dessus d'un marécage vert. Les animaux étaient autour d'eux dans les forêts et il y avait aussi un homme noir, le visage altéré par l'émotion.

Justina poussa un hurlement horrible lorsque le crocodile la coupa en deux.

 

D'après les textes servant à la conjuration, l'oecumène était l'île qui était le monde et avait la forme d'un oeuf partagé en trois parties : l'Europe, l'Asie et la Libye.

 

August éclata d'un gros rire nerveux lorsque sa femme fut coupée en deux mais sa main qui tenait la Bombe romaine se mit à trembler. Il trouvait que sa dernière invention de se faire manger par un crocodile était bien dans son style.

Brusquement, ils se révélèrent tous d'une créativité explosive. Ce qui avait été le Fidèle prosélyte était maintenant un tronc d'arbre glissant surplombant un marécage. L'un d'entre eux avait eu l'idée qu'un crocodile devait faire un certain hurlement et il avait imposé son imagination aux autres.

 

Puis Luna avait imaginé un Noir en train de parler français et les alertant que les crocodiles allaient les dévorer. Il essayait de leur expliquer que ce qu'il voyait était la réalité. Il leur dit qu'ils étaient dans une zone sauvage fermée. August ordonna à l'homme noir de sortir la moitié de sa femme du crocodile et de la remettre ensemble. L'homme noir répondit qu'il ne pouvait pas faire cela car cette femme était morte. August répondit à l'homme noir qu'il faisait partie de son rêve. Il jeta à l'homme noir une bouteille de Bombe romaine.

 

L'homme noir but tout en les suppliant de quitter cet endroit.

 

Mintgreen terrorisée prit l'initiative de réciter l'incantation : « que se dissipe le cauchemar de l'heure de midi, le crocodile-dragon et le monstre ! ».

 

Et les autres psalmodièrent avec elle. Mais l'homme noir était mort écrasé par une créature bovine.

Il avait essayé d'empêcher le buffle de renverser le tronc d'arbre en équilibre instable et de précipiter tous les hommes blancs dans le marécage meurtrier. Les créatures disparurent et il y avait du nouveau dans l'air la saveur de l'eau salée et des lointaines plages de sable chaud.

 

Le Fidèle prosélyte s'éleva à nouveau juste au-dessus du seuil de la conscience de ses occupants. La côte de cannelle de la Libye commença à prendre forme. Et tout fut terminé. L'incantation les avait ébranlés par son seul pouvoir psychique. Luna ne comprenait pas pourquoi Justina n'était pas avec eux sur le bateau. Tout à coup, la moitié inférieure du corps de Justina flotta le long du Fidèle prosélyte et c'était vraiment épouvantable. Elle était couverte de sang et les poissons mordaient dedans à pleines dents.

 

Ils arrivèrent à l'entrée du port de plaisance. Le monde était de nouveau intact, magnifique, vers le nord. Sur toute chose régnait la parfaite lumière de midi.

 

Dans l'Imagicon (George H. Smith)

 

Dandor se renfonça dans la soie tiède du divan pour s'étirer voluptueusement. Il étudia soigneusement la jeune femme blonde qui finissait de polir les ongles de ses doigts de pied. Elle s'appelait Cécile. Elle lui avait rendu un autre service la nuit dernière. Mais aujourd'hui, elle l'ennuyait, de même que la brunette dont il ne pouvait se rappeler le nom. Il se demandait pourquoi les femmes lui était toujours aussi dévouées et pleines d'adoration. On aurait presque pu croire qu'elles étaient le produit de son imagination. Ou le produit de la plus grande invention de l'homme, l'Imagicon. Cécile embrassa avec passion le pied droit de Dandor tout en lui disant qu'elle l'aimait. Il résista à l'envie d'utiliser un de ses pieds fraîchement bichonnés pour lui donner un coup bien asséné sur son petit derrière. Il faisait tout son possible pour être gentil, même quand leur adulation menaçait de le faire périr d'ennui.

 

Il se mit à bâiller. Cécile demanda s'il allait partir. Il répondit qu'il ne serait pas absent très longtemps. La brunette lui demanda s'il ne les aimait pas. Il se rappela que la brunette s'appelait Daphné. Il dit qu'elles commençaient à lui sembler irréelles et qu'il était temps de partir. Cécile répondit que quand il partait, elle avait l'impression qu'on les éteignait. Dandor pensa que dans un sens c'était bien vrai. Il ne pouvait rien y faire car il se sentait irrésistiblement attiré vers cet autre monde.

Il jeta pour la dernière fois un regard circulaire sur le luxe insensé de son grandiose palais et sur la beauté de ses femmes et il disparut.

 

La première chose qu'il entendit en sortant de l'Imagicon fut le hurlement du vent et il sentit la morsure du froid. Sa femme, Nona, le traita de bon à rien. Sa femme était laide.  Il pensait que Cécile et les autres étaient de vrais déèsses à côté. Sa femme commença à lui dire la longue liste des tâches qui l'attendaient. Il savait, sans qu'on ait besoin de le lui dire, que les amants de sa femme étaient venus la voir lors de son absence. Comme il y avait 20 hommes pour une femme sur la planète, elle n'avait que l'embarras du choix. Dandor faillit avoir la nausée en regardant le repas qu'elle lui avait préparé. Puis il sortit pour effectuer son travail. Il regarda le paysage désolé et froid. Il s'enfonça dans le désert de glace vers la tourbière qui leur fournissait leur unique combustible.

Il empila de la tourbe gelée toute la matinée. Puis il retourna vers les misérables huttes de Nidrond. Nona posa un bol de soupe maigre et un morceau de pain rassis devant lui. Il mangea en silence puis il sortit derrière la cabine pour creuser une nouvelle fosse d'aisance. Le soir venu, il avait affreusement mal au dos. Il retourna vers la cabine du pas d'un homme ivre et avec une seule pensée dans son esprit : dormir…

Il fut réveillé par les hurlements des loups des glaces. Sa femme lui ordonna de les chasser pour sauver le bétail. Il empoigna son fusil laser. Il y avait deux loups à six pattes. Un des loups l'attaqua et il le tua. L'autre loup l'attaqua par derrière et l'envoya s'étaler sur le sol gelé. La bête se jeta sur lui. Heureusement il avait toujours son fusil laser. Il tira. Après avoir tué la bête, il sombra dans les ténèbres. Lorsqu'il revint à lui, il était dans la cabine allongé sur la table. Nona et un homme qu'il ne connaissait pas étaient penchés au-dessus de lui. L'homme était docteur. Il annonça à Dandor qu'il devait lui couper une jambe. Puis Nona lui expliqua qu'avec une seule jambe il ne pourrait plus utiliser l'Imagicon tout seul. Il devrait rester bien gentil avec elle. Le docteur revint avec sa sacoche et un flacon de whisky. Dandor but le whisky tandis que le docteur l'opérait. Dandor s'évanouit. Quand il se réveilla, la douleur avait dépassé tout ce que sa raison pouvait supporter alors il décida d'entrer dans la boîte noire. C'était une promesse de sécurité durable et absolue. Un monde clair et chaleureux l'entoura. Cécile et Daphné l'accueillirent. Ainsi que les sœurs jumelles. Dans ce monde imaginaire, Dandor avait encore ses deux jambes. Il était sur la Terre en l'an 22 300, c'est-à-dire 100 ans après le Mal qui s'attaquait aux gènes masculins et avait réduit la population masculine de la Terre à quelques milliers d'hommes. Chaque homme était devenu le centre d'un harem où il était choyé et adoré comme un Dieu.

Un grand nombre des survivants n'y avait pas résisté longtemps. Alors, on a inventé l'Imagicon qui transformait en réalité tout ce qu'un homme pouvait imaginer. Mais les hommes se retrouvèrent plus insatisfaits que jamais.

 

Dandor avait été plus avisé. Avec l'Imagicon, il avait créé quelque chose d'entièrement différent… Un monde froid et différent qu'il avait baptisé Nidrond. Il avait découvert une grande vérité. À quoi bon le paradis si on ne peut le comparer à rien ? Comment un homme pourrait-il apprécier le ciel à sa juste valeur et ne goûtait pas de temps à autre à l'enfer ?

 

L'avocat camé (H. H. Hollis).

 

Corky Craven franchit l'entrée du tribunal du comté de Harris. L'homme de loi vérifia que sa poche intérieure était bien bourrée d'hallucinogènes. Il resta parfaitement immobile dans la minuscule antichambre du tribunal, le temps de respirer profondément à six reprises. Il voulait ainsi éviter les relents de drogue et de déchets corporels. Corky trouva un vieil huissier dans une cabine d'écoute et de vision qui regardait le divorce d'une célébrité. Corky sentit que ce divorce avait été l'occasion de recourir à diverses drogues. Il songea au procès. Avec trois points de jonction dans l'appareil fixé à chaque poignet gauche (c'était l'insigne de l'avocat du bureau) ils échangeaient entre eux assez de sang pour garantir la simultanéité de leurs perceptions modifiées tandis que par le triple projecteur sensoriel et ils étudiaient les versions différentes de la même histoire et que chacun avait puisée dans le cerveau de son client.

 

Corky secoua la tête au bourré d'étalon de maître Hlavcek. Il révise forme certainement. Elle aurait de la veine de s'en tirer avec une simple réprimande du comité des Torts pour avoir interrompu l'audience. Les profanes ne tenaient pas le coup sous les drogues comme savait le faire un avocat endurci et si le client perdait le fil de son récit, la dernière ressource était l'ingestion directe des faits. Le client qui refusait à son avocat la préparation physique au témoignage tombait sous le coup de tous les commandements de rigueur du tribunal jusqu'à l'interdiction de présenter simplement sa propre cause. En effet, l'avocat avalait les quelques cellules corticales de ses clients. Craven avait de la peine pour Hlavcek. Rien de pire que d'être lié par fil avec un avocat dans le cortex duquel tous les faits se gravaient alors que l'on n'avait plus d'autre ressource que de le combattre sur des points de forme.

 

Judith Hlavcek enlaça Craven. Elle pleurait. Alors il tendit la main pour ouvrir la cabine d'écoute mais elle ne voulait pas se réfugier dans cette pièce. Hans  Pahlevski l'adversaire de Judith dans l'affaire Hazlitt lui pinça son tour l'épaule. Judith disparut en secouant la tête par la porte sombre de la cabine qu'il avait mise en service. Judith et Craven entrèrent dans la cabine qui leur était affectée pour la faire Hazlitt. Craven tira de sa poche la drogue qu'il avait emmenée. Pahlevski était prêt. Ils devaient se procurer quelques faits par hallucination. Chacun pressa le bouton de la drogue procédurale de son choix et aussitôt l'ordre écrit leur parvint : LSD 3.

 

Chacun d'eux remplit une petite seringue et se piquèrent au même instant puis ils s'occupèrent de leurs capuchons à l'intérieur desquels seraient projetés leurs rêves. Puis ils ouvrirent l'appareil situé à leur poignet pour y fixer le tube du mélangeur de sang. Aussitôt, une procession de beautés voluptueuses commença à défiler dans leurs cerveaux.

 

Craven entreprit de projeter à son adversaire des filles maigres et en un instant les filles de Pahlevski étaient devenues si grasses et celle de Craven si maigres qu'elles se transformèrent en rangée de chiffres binaires. Craven sommeillait tout en retournant au fond de sa tête la matrice industrielle du litige. Puis Craven eut la vision d'un cours d'eau et Pahlevsi aussi. L'eau était stagnante et épaisse. Alors Craven transforma cette vision en y ajoutant un soleil brillant et des poissons. Corky suscita un jeune garçon souriant qui lançait des pierres. L'instant suivant, l'enfant était devenu un crétin urinant maladroitement dans l'eau malodorante.

 

Craven laissa l'enfant qui ressemblait de plus en plus à un singe et élargit le champ de son rêve. Quand tout le paysage fut en place, l'origine de la pourriture de l'eau apparut au premier plan. De l'acide sulfurique s'échappait d'une buse qui sortait tout droit d'une boîte en béton. Au-dessus de la buse on pouvait voir : « Fairlawn Chemicals, Inc ».

 

 

Craven sentit que Pahlevski frémissait physiquement tant il objectait à cette image. En se servant d'un judo mental qui lui acquérait rapidement une solide réputation dans la communauté juridique, Corky laissa la buse de tomber aux dimensions d'un tuyau d'arrosage. Puis il lui 10 tuyaux puis 20. Quand ils furent cent à vider des souillures dans l'eau, il cligna les paupières s'adressa à Judith.

 

Craven se concentra sur des tronçons du ruisseau pour revenir à l'immense buse bouillonnante de phénol rouge et au cours d'eau tel que l'avaient fait les clients de Pahlevski. Puis une vilaine horde de petits êtres apparut qui jetaient des excréments et des ordures dans l'eau. Mais Pahlevski les transformera en souriceaux qui déchiquetaient des journaux pour les jeter dans l'eau. La buse déversait une aussi clair que du gin, elle rejaillissait sur la fosse d'impuretés créées par les clients de Craven.

 

Corky passa à la vue de la pente de la colline qui montrait bien que la perspective plate sous laquelle Pahlevski bouclait le ruisseau n'était qu'une illusion et qu'il y avait une dénivellation suffisante pour que le cours d'eau coule lentement. Quand la crête de la hauteur apparut, le domicile du client de Craven devint visible. C'était une villa magnifique. Tout cela fut remplacé par un plan souillé de réseaux d'égouts. Pahlevski fit apparaître le numéro d'identité de l'ingénieur et Corky comprit qu'ils regardaient vraiment le relevé des égouts au voisinage du ruisseau pollué.

 

Craven lutta pour revenir à la projection de l'usine de produits chimiques. Il comprit que son cerveau se préparait à une puissante poussée dans le conflit juridique.

 

Craven arracha irrésistiblement le mur de pierre de l'usine par la force de son imagination, réalisant ce qui lui avait été refusé lors de l'enquête préliminaire, avoir une vue réelle des installations intérieures. Il put ainsi se fixer sur l'échangeur massif qui procédait à la fonction principale de l'usine en relâchant du phénol comme sous-produit. Craven réussit à se focaliser sur l'image que recevait Pahlevski. L'avocat se rendit compte que les proportions qu'il avait projetées étaient erronées parce que son informateur avait omis de lui parler d'un grand et massif ensemble d'appareils et de tuyauteries qui occupait un bon tiers de l'espace au sol. Pahlevski apparut à genoux, se cachant les yeux des deux mains. C'était la seule échappatoire aux rêves de la drogue : le refus de voir.

 

Un schéma se surimposa et il fut évident que l'eau utilisée dans le circuit était en majeure partie recyclée. Le peu de déchets restants s'évacuait par une petite buse qui fut agrandie pour que Craven puisse distinguer les jours je de surveillance de la teneur. Corky projeta une autre surimposition : « quand ? ». Et l'année 2525 apparut.

 

Corky dut bien reconnaître l'existence de fuite du réseau public d'égouts mais c'était minime en regard de la buse sans filtres ni systèmes de dépôt qui emportait l'effluent de l'ensemble des serpentins et tours de raffinage dont Craven avait dû arracher l'image du cerveau de Pahlevski.

 

Craven laissa dégouliner le phénol sur l'écran et commença à rassembler les éléments d'une image montrant un ruisseau non pollué, ni empoisonné, ni échauffé au-delà du point de tolérance du poisson, mais il vit alors que Pahlevski projetait de son côté une usine améliorée par l'adjonction d'une mare de dépôt juxtaposé. L'effluent se perdait dans la fosse de décantation et l'eau qui se répandait ensuite dans le cours d'eau par un petit déversoir était presque claire. Craven fit brusquement basculer un enfant dans la mare de décantation puis plusieurs enfants du voisinage escaladèrent la clôture pour se précipiter dans la fosse. Certains en ressortirent aveugles, d'autres flottaient en silence à la surface.

 

Pahlevski ne parvint pas à effacer l'image d'une enfant borgne. Il avait amassé des milliers de dollars pour montrer combien la société avait payé mais Craven démontra qu'il n'avait été ordonné de payer cette somme qu'après un procès et une demande adressée à l'ordinateur signala que l'affaire de l'enfant borgne était toujours en appel.

 

En pleine concentration, Craven projeta un rapport dont il connaissait l'existence mais auquel il n'avait pu obtenir accès. C'était l'exposé d'un plan de commercialisation à faible bénéfice de l'effluent liquide de l'usine. Pahlevski résistait avec une obstination désespérée. Le rapport était partiellement brouillé.

 

Craven maintint fermement sa prise et en fut récompensé par l'image du rapport authentique qu'il extrayait molécule après molécule du cerveau de Pahlevski.

 

Craven arracha le capuchon de sa tête et s'assit. Les mains tremblantes, il détacha le tube d'amenée du sang de s'embrasser. Il était littéralement trempé de sueur. La dernière personne devant laquelle il voulut se trouver était bien Judith Hlavcek. Elle franchit la porte et l'enlaça. Il aurait voulu lui dire qu'il avait imaginé son corps nu durant l'expérience ayant amené à la découverte du rapport. Elle le rassura et l'embrassa sur l'oreille. Pahlevski se releva péniblement, la main sur la bouche. Il reconnut sa défaite.

 

Craven s'attarda un moment, fouillant dans son esprit avec un mélange de honte et de plaisir, pour retrouver le souvenir de Judith offert nue sur le sol. Il croisa Judith dans le couloir. Elle lui adressa un sourire. Il lui dit qu'elle lui plaisait beaucoup.

 

Craven se rendit au bureau du greffier pour indiquer l'injonction dans l'affaire Hazlitt. Il retrouva Judith debout à l'angle du bâtiment sous les grands chênes. Il se mit à courir pour la rejoindre.

 

 

Souvenirs garantis, prix raisonnables (Philip K. Dick).

 

Douglas Quail se réveilla avec l'envie d'aller sur Mars. Seuls les représentants du gouvernement et les personnages officiels avaient pu se rendre sur la planète Mars. Un petit fonctionnaire comme lui avait peu de chances de s'y rendre. Sa femme Kirsten lui ordonna de se lever et d'appuyer sur le bouton café chaud de la cuisinière. La lumière du jour, le bruit si banal de sa femme qui à présent se brossait les cheveux devant un miroir de la chambre à coucher… Tout conspirait à lui rappeler ce qu'il était : « un minable petit congés payés ». Kirsten le lui rappelait au moins une fois par jour et il le lui en voulait à ; c'était le rôle d'une femme que de remettre les pieds sur terre à son mari.

 

Sa femme pensait qu'il rêvait d'une autre femme alors il la rassura en disant que son rêve était d'aller sur Mars. Alors elle lui proposa de louer des équipements de branchies artificielles pour prendre une semaine de congés dans les stations subaquatiques ouvertes toute l'année. Elle se rendit compte qu'il ne l'écoutait pas. Il partit au travail.

 

Au lieu d'aller au travail, Douglas se rendit à la société Rekal. Il fut accueilli par une jeune femme à la poitrine nue. Il dit qu'il avait rendez-vous avec la société Rekal. "Recall" le corrigea-t-elle. C'est là que la M. Mc Clane. La jeune femme lui indiqua la voie à suivre. Douglas trouva le bureau qu'il cherchait. Il fut accueilli par un homme entre deux âges, à l'air jovial. Il portait un costume gris dernier cri en peau de grenouille de Mars. Rien qu'à voir sa tenue, Douglas aurait deviné qu'il se trouvait en présence de la bonne personne.

 

Douglas lui dit que le tarif proposé était très cher et il n'était pas sûr de recevoir quelque chose en échange. Mc Clane répondit qu'il recevrait des preuves tangibles de son voyage. D'abord Douglas recevrait le talon du billet du voyage pour Mars. Ensuite on lui donnerait des cartes postales illustrées en couleurs et en trois dimensions. Il recevrait aussi un film avec des prises de vue de curiosités locales que Douglas pourrait prétendre avoir tourné avec une caméra louée sur Mars. Il y aurait aussi le passeport, les certificats établissant les vaccinations et plus encore. De plus, Douglas ne se souviendrait pas d'avoir contacté Recall. Cela resterait un vrai voyage sur Mars dans sa mémoire. Douglas pourrait disposer ainsi de deux semaines complètes de souvenirs dans le moindre détail. En cas d'insuccès, il serait intégralement remboursé. Il paraissait impossible à Douglas que l'implantation de souvenirs puisse marcher. Mc Clane lui expliqua qu'il n'avait pas les moyens d'aller sur Mars et qu'il ne serait jamais agent secret d'Interplan. Recall était donc la seule manière de pouvoir réaliser son rêve. L'implantation de souvenirs serait si profonde que Douglas n'oublierait rien.

 

 

Douglas paya en disant qu’aller sur Mars avait toujours été sa grande ambition et qu’il savait qu’il ne la réaliserait jamais. Mc Clane répondit que ce n’était pas un pis-aller qu’il lui proposait. Deux techniciens entrèrent dans le bureau et emmenèrent Douglas. Mc Clane annonça à Douglas qu’il était maintenant agent secret parti sur Mars. Une intuition bizarre et persistante dit à Douglas que quelque chose tournerait de travers.


Douglas fut plongé en sédation. La programmation de souvenirs artificiels d'un voyage sur une autre planète réapparaissait avec une régularité monotone sur l'agenda de la société Recall. Un des techniciens demanda à Mc Clane s'il voulait superviser l'opération. Il refusa.


Plus tard, un technicien annonça à Mc Clane qu'il se passait quelque chose d'assez inquiétant. Mc Clane accourut. Il crut qu'il n'y avait pas de créneaux ou introduire de faux souvenirs. Alors Mc Clane suggéra aux techniciens de faire sauter deux semaines de travail puisque Douglas était fonctionnaire à l'Office d'Emigration de la côte Ouest. Mais le problème était d'un tout autre ordre. Douglas parla. Il dit que Mc Clane avait foutu sa couverture en l'air. Il menaçait de les démolir tous. Alors le technicien Lowe demanda à Douglas combien de temps était-il resté sur Mars. Douglas répondit un mois. Puis Lowe hui demanda quel était le but de son séjour là-bas. Douglas répondit qu'il était agent d'Interplan puis il ferma les yeux. Mc Clane sentit aussitôt une vague de soulagement déferler en lui. Il comprit pourquoi Douglas avait tellement envie d'aller sur Mars. Douglas ouvrit les yeux et dit qu'il n'avait jamais eu envie d'aller sur Mars. On lui avait donné cette mission. Il était coincé. Il se demanda si sa femme n'était pas le relais d'Interplan chargé de le surveiller pour être bien sûr qu'il recouvre pas la mémoire.


Lowe expliqua à son supérieur que Douglas avait demandé qu'on lui implante un faux souvenir correspondant à un voyage qu'il avait effectivement fait. Et un faux motif qui était le vrai motif.

Ainsi le voyage sur Mars était profondément dans la mémoire de Douglas… Du moins sous sédatifs. Mais apparemment il ne s'en souvenait pas autrement. Quelqu'un, dans un laboratoire militaire probablement, avait dû effacer ses souvenirs conscients. Tout ce que Douglas savait, c'était que d'aller sur Mars représentait quelque chose d'important pour lui, tout comme d'être agent secret. L'autre technicien, Keeler, demanda à Mc Clane ce qu'il fallait faire. On ne pouvait pas greffer un faux modèle de souvenir sur le souvenir véritable. Cela provoquerait un accident psychotique. Il valait mieux le ranimer sans lui implanter de faux souvenirs et s'en débarrasser car cette histoire sentait mauvais. Mc Clane accepta cette proposition. Keeler pensait que Douglas se réveillerait avec un vague souvenir très confus de son vrai voyage. Il douterait très fort de son authenticité. Il en conclurait que la programmation avait foiré quelque part. Il se rappellerait être venu chez Recall. Mc Clane trouvait qu'ils avaient déjà assez fait joujou avec un authentique espion d'Interplan. Il voulait être débarrassé au plus vite de Douglas. Il voulait lui rembourser la moitié du tarif.

 

Lors du voyage de retour, Douglas se disait que c'était vraiment bon d'être un retour sur Terra. La période d'un mois passé sur Mars avait commencé à s'estomper dans sa mémoire. Il conservait seulement l'image de profonds cratères béants et d'un monde de poussière ou presque rien ne se passait. Fouillant dans la poche de sa veste, il cherche à la boîte d'ascarides martiens qu'il pensait avoir ramenée. À la place il trouva une enveloppe. C'était de l'argent. Il y avait une lettre lui expliquant le remboursement de la moitié du tarif de la part de Mc Clane. Alors il décida de retourner chez Recall. Puis il téléphona à sa femme pour lui annoncer qu'il était allé sur Mars. Elle le lui dit qu'il était probablement soûl ou pire. Mais il jura que c'était la vérité alors elle lui demanda quand il était allé sur Mars. Il ne le savait pas. Il savait juste que c'était un voyage simulé et que cela n'avait pas marché.

 

Quand il retourna à Recall, la réceptionniste ne cacha pas sa surprise. Il annonça qu'il était venu réclamer le reste de son remboursement. Elle rétorqua qu'aucun voyage n'avait été effectué. Mais il protesta car il se souvenait de tout. Le faux souvenir de son voyage sur Mars n'avait pas marché. Alors la réceptionniste lui proposa de sortir avec elle. Mais Douglas se rappelait que Mc Clane avait proposé de le rembourser intégralement. Finalement Mc Clane accepta de recevoir Douglas. Il proposa le remboursement intégral. Puis il conseilla à Douglas de ne parler à personne de son voyage sur Mars. Il savait que Douglas avait conservé des souvenirs partiels de ce voyage et il lui conseilla de faire comme s'il ne se rappelait plus de rien.

 

Dans le taxi qui le ramenait chez lui, Quail rédigea mentalement la lettre de protestation qu'il adresserait à l'Office de protection du consommateur. Une fois rentré chez lui, il remarqua une petite boîte qui lui était familière. Elle contenait des spécimens de la faune martienne qu'il avait passée en fraude à la douane. Il se rappela avoir passé une journée entière pour fouiller parmi d'énormes blocs de rochers pour trouver ces spécimens. Il demanda à sa femme s'il était bien allé sur Mars. Elle répondit-il était tout le temps en train de pleurnicher qu'il voulait y aller. Douglas à deux souvenirs greffés dans sa tête ; l'un était vrai et l'autre ne l'était pas. Il n'arrivait pas à décider lequel était le bon. Il aurait voulu pouvoir se fier à sa femme. Elle menaça de le quitter s'il ne se reprenait pas en main.

Kirsten pour prouver qu'elle ne mentait pas, s'en alla.



Tout à coup, un homme portant l'uniforme de l'agence de police d'Interplan ordonna à Douglas de lever les mains en l'air. Il paraissait familier à Douglas. Le policier lui annonça qu'il avait été surveillé grâce à un procédé implanté dans son cerveau. Un émetteur télépathique. La police savait donc tout ce qu'il avait fait. Elle savait qu'à présent Douglas était retombé dans l'oubli Ce qui était gênant, c'était le fait que sous l'effet de la drogue chez Rekal, Douglas avait parlé aux techniciens et au patron de son voyage sur Mars. Mc Clane et ses techniciens avaient très peur et auraient voulu n'avoir jamais rencontré Douglas. Douglas doutait encore de ses souvenirs mais le policier lui expliqua qu'il était bien allé sur Mars et que ses souvenirs posaient un problème. Un traitement Rekal était bien la dernière chose au monde dont Douglas avait besoin. Rien n'aurait pu être plus fatal pour lui ou pour la police. Et en l'occurrence pour Mc Clane. Douglas demanda en quoi ses souvenirs posaient problème. Le policier répondit que ce que Douglas avait fait sur Mars ne correspondait pas à l'image de marque du père irréprochable défenseur de la veuve et de l'orphelin. Douglas avait accompli pour l'État ce que la police ne faisait jamais. Un deuxième policier arriva. Les deux policiers se consultèrent brièvement. Grâce à la drogue qu'il avait reçue chez Rekal, les souvenirs de Douglas commençaient à revenir. Il se rappela la mission qu'il avait accomplie sur Mars. Cela fit réagir immédiatement les policiers. C'était ce qui pouvait arriver de pire. Les policiers étaient obligés de tuer Douglas. Douglas avait presque entièrement recouvré sa mémoire et il comprenait parfaitement l'angoisse des policiers. Douglas avait tué un homme sur Mars après avoir effacé 15 gardes du corps. Il avait été entraîné pour cela par Interplan.

 

Douglas avait asséné un coup du tranchant de la main à l'agent qui tenait le pistolet. En un instant, il était en possession du pistolet et tenait en respect l'autre agent, hébété. Ensuite Douglas fonça vers l'ascenseur. Les policiers ne l'avaient pas suivi. Ils avaient dû capter ses pensées déterminées. Il se retrouva dans la foule. Sa tête lui faisait mal et il avait envie de vomir. Au moins, il avait échappé à la mort. Ironiquement, il avait obtenu exactement ce qu'il avait demandé à Rekal : l'aventure, le risque, la police d'Interplan en action, un voyage secret et dangereux sur mars dans lequel sa vie était en jeu. Il savait qu'il ne pourrait pas retourner sur Mars car il avait assassiné le leader d'une organisation politique et il serait repéré dès sa descente du vaisseau. Il savait qu'il était toujours écouté par les policiers par la pensée. Alors il leur demanda d'effacer sa mémoire pour obtenir une vie moyenne et tranquille à la place. Mais une voix répondit dans son cerveau que cela ne serait pas suffisant. On lui avait déjà fourni des souvenirs ordinaires et cela avait rendu Douglas agité. Les policiers ne voulaient pas qu'il retourne chez Rekal. Alors Douglas demanda que les policiers réunissent les psychiatres militaires pour explorer son esprit. Il voulait que les psychiatres percent à jour son rêve le plus cher. Les policiers lui demandèrent s'il se rendrait dans ce cas. Il accepta.

 

Douglas se rendit à la caserne principale de New York. Le psychiatre d'Interplan trouva la nature du désir-fantasme de base de Douglas. C'était un rêve d'enfance de Douglas. Quand elle était enfant, Douglas avait rêvé d'une rencontre avec des extraterrestres qu'il était le seul à avoir vus. Des extraterrestres étaient venus sur Terre en repérage avant l'invasion. Douglas empêchait l'invasion en faisant preuve de bonté et de générosité à l'égard des extraterrestres. Alors les extraterrestres avaient passé un marché avec lui : ils n'envahiraient pas la terre tant qu'il serait vivant.  Le haut gradé de la police demanda à Mc Clane d'implanter à Douglas ce modèle de souvenir. Les psychiatres avaient déjà effacé une nouvelle fois le souvenir de Douglas sur son voyage sur Mars.

 

Douglas retourna à Rekal il fut accueilli à nouveau par la réceptionniste Shirley. Elle lui dit qu'elle était sûre que cela irait bien mieux cette fois-ci. Mc Lane fournirait à Douglas des preuves de son fantasme : une baguette magique de guérison offerte par les extraterrestres mais ne fonctionnant plus après avoir été longtemps utilisé par Douglas et un papier du secrétaire général de l'ONU le remerciant d'avoir sauvé la Terre. Il y avait également des inscriptions extraterrestres et une carte céleste retraçant le vol des extraterrestres pour arriver sur la Terre. Mais le souvenir implanté ne fonctionna pas comme prévu. Douglas pensait que la baguette magique servait à anéantir et non pas à guérir. Douglas était persuadé d'avoir tué quelqu'un sur mars avec cette baguette pour le compte d'Interplan.

 

L'officier d'Interplan tourna les talons et s'éloigna de la salle de travail de Rekall. Douglas Quail avait vraiment rencontré des extraterrestres à l'âge de neuf ans, et son « désir-fantasme de base » inconscient était en réalité la vérité, ce que tout le monde ignorait ! Interplan ne pouvait donc le tuer sans risquer l’invasion extraterrestre.

 

Mc Clane résigné se dit qu'il ferait mieux de ranger les preuves simulacre dont la citation du secrétaire général de l'ONU. La vraie ne tarderait sans doute pas à arriver.

 

Configuration du rivage septentrional (R. A. Lafferty).

 

Le patient s'appelait John Miller. L'analyste s'appelait Robert Rousse. La pièce était encombrée d'appareils d'éclairage, d'expérimentation et d'enregistrement. L'entourage de Miller s'accordait à dire qu'il avait perdu toute ambition et tout jugement. Et pourtant, il avait une ambition passionnée mais n'était pas capable de l'exprimer. L'analyste lui demanda de l'exprimer. Miller répondit qu'il voulait visiter le rivage septentrional et faire en sorte d'y rester. Mais il ne pouvait le localiser que très vaguement. Il avait parcouru toutes les mers de la Nouvelle-Guinée jusqu'à la mer de Banda sans rien trouver. Il y avait consacré 25 ans. L'analyste comprit que cela correspondait aux Indes orientales et datait du temps où Miller était dans cette partie du monde pendant la seconde guerre mondiale.

 

Rousse lui demanda s'il pouvait rattacher l'impression que lui faisait le rivage septentrional à quelque chose. Il avait passé toute son enfance dans les terres et pourtant le rivage septentrional lui semblait familier. Il faisait un rêve récurrent qui l'amenait au rivage septentrional. Il avait été 1000 fois sur le point de le découvrir. Alors Rousse lui demanda de rêver pour enregistrer son rêve. Miller lui expliqua que ce n'était pas si simple car il y avait un petit rêve préliminaire en rapport avec l'eau. L'analyste respecta les agréables détours du rêve principal et demanda à son patient de s'étendre et de se mettre à l'aise. Il lui administra un somnifère. Les cabines d'ombre d'enregistrèrent le rêve. Plus d'un malade, en voyant l'enregistrement de ses propres rêves, était stupéfait de voir qu'une impression qu'il croyait impossible à rendre était parfaitement exprimée par l'ombre. La cabine d'ombre de Rousse était plus qu'une cabine standard car il y avait incorporé ses propres inventions. Mais la cabine reproduisait les rêves de ses patients à travers ses propres yeux et présuppositions.

 

Rousse regarda l'enregistrement du rêve précurseur. Il y avait un bateau à rames à fond plat attaché par une corde à un arbre. Des poissons bondissaient dans la nuit et des serpents noirs se laissaient glisser le long de la colline pour boire. On entendait le coassement des grenouilles, des chats-huants et des chiens. Miller alors adolescent se rappelait ce qu'il avait à faire. Il détachait la corde du bateau et le poussa au fil de l'eau. Il retire ensuite les poissons accrochés aux hameçons jusqu'à ce que le bateau en soit presque submergé. Il y avait aussi une grosse tortue accrochée à un hameçon. Miller la détacha. Elle se hissa à l'intérieur du bateau. La tortue se transforma en une personne que l'adolescent connaissait. Il lui parla et ils fumèrent ensemble en regardant les nuages qu'ils avaient appelés Toute-finesse et Brillonge. Rousse fut étonné par ce rêve poétique car il ne connaissait pas son patient comme quelqu'un de cultivé. Puis le rêve principal commença. Le voyage vers le rivage septentrional commença en contournant un promontoire dans un vieux voilier à bord duquel tous les hommes étaient morts à l'exception du rêveur. Le promontoire était difficile à doubler. Puis vinrent le vent et la bruine pénétrante. Le vaisseau se mit à frémir. Le rêveur se débattait. Rousse, ému, se sentit profondément concerné. Un marsouin émit un fort coup de sifflet et alors le bateau contourna le promontoire. Mais c'était un faux promontoire. Le vrai promontoire se trouvait encore plus loin sur l'avant.

 

 

Mais cet après-midi-là, le rêveur ne parvint pas à atteindre son but. Lorsque le rêve s'interrompit, Miller et Rousse était tous les deux tremblant de l'effort qu'ils avaient fourni. L'analyste dit à son patient qu'ils auraient dû jeter l'ancre dans la crique. Il avait peur d'être un peu trop en empathie avec son patient. Il proposa de revenir le lendemain.

 

Le rêve commença de la même façon. Il y avait toutefois quelques différences : les lanternes des restaurants et des guinguettes qui longeaient le chemin étaient allumées. Une fille était avec le rêveur dans le canoë. Depuis la ville de son Antonio ils dérivèrent sur un millier de milles. La fille s'appelait Ginger. Elle jouait d'un instrument sphéroïde à cordes. Ils traversèrent le Mississippi. Le garçon embrassa Ginger. Tout d'un coup, elle le mordit impitoyablement. Il sentit le sang couler le long de son visage et il la repoussa. Il la fit tomber du canoë et elle lui fit un signe de la main il appela dans un jaillissement de bulle mais l'adolescent l'envoya au diable.

 

Rousse expliqua à son patient que chacun de ces petits rêves précurseurs était un rituel. Le rêve principal commença. Cette fois le rêveur était sur un bateau à vapeur et voguait avec neuf autres vaisseaux sur la mer de Banda. Un marin montrait la carte au rêveur. Ils étaient loin du bout du monde selon lui. Mais le rêveur prétendit que la carte était fausse. Il la déchira. Il désigna aux marins que le bout du monde en leur montrant du doigt et tous sautèrent du bateau pour regagner la terre ferme à la nage. Tous les autres vaisseaux de la formation plongèrent dans l'abîme.

 

Le vaisseau s'engage à sur une langue étroite. Rousse conseilla à son patient d'être prudent. Il avait conscience d'être bien trop concerné par le rêve d'un patient. Le bateau longea cette langue et des deux côtés il y avait un gouffre sans fond. Le ciel avait pris fin et le vent impétueux s'élevait des profondeurs.

 

 

Pour la première fois, le rêveur réalisa le côté effrayant de ce qu'il était en train de faire. Un chemin menait vers le rivage septentrional. Rousse encouragea son patient à le franchir. En face d'eux, sur la masse de terre incertaine, se tenait un manchot empereur. Le manchot dit qu'il fallait attendre pour passer car il avait demandé à ses frères de combler la rupture totale dans le chemin. Miller accepta mais Rousse avait quelque chose que le rêveur ne voyait pas, que personne n'avait jamais vu auparavant. Dans la configuration du ciel il y avait la configuration du rivage septentrional. Puis le rêve s'interrompit.

 

Miller demanda à Roussel de lui dire ce qu'il ne lui disait pas. Miller répondit que le rêve serait arrivé à son point culminant le lendemain. Il fallait alors intervenir en éjectant le second étage de la fusée.

 

Meilleur pensait avoir atteint le complexe de l'ultime, l'arrivée : la compensation. Il voulait être celui qui remporterait le Grand prix. Alors il s'activa en prévision du lendemain. Il prépara un dispositif spécial. Il réunit une masse d'informations. Il incorpora ces éléments dans la cabine d'ombre. Il s'arrangea pour pouvoir disposer de tout le temps dont il aurait besoin.

 

La séance du lendemain démarra tout à fait de la même façon en dehors de quelques doutes de la part de Miller. Il avait le sentiment que Rousse était en train de lui jouer un tour. Rousse lui promit qu'ils atteindraient le cap lors de cette séance. Il y eut de nouveaux la terre élémentaire, la montagne rugissante, le mugissement des rochers, le monde qui s'efforçait constamment d'assurer son équilibre sur des fondations instables. Le rêve précurseur s'insinua. C'était un rendez-vous de bateau dans une immensité d'îles. Il y avait des marins et des matelots et des pirates qui jouaient ensemble aux dés sur les petites îles. Il y avait de la monnaie qui circulait à cette occasion. Un des pirates s'adressa à Miller en lui demandant de retirer son bateau du passage. Miller répondit qu'il était un sergent de l'armée censé garder cette boîte pour le lieutenant. Il n'avait même pas de boîtes. Le pirate répéta son ordre.

 

Le rêveur répondit qu'il n'avait pas le bateau alors le pirate lui trancha les pieds, les mains, et le cou. Le pirate culbuta le rêveur dans une tombe sur l'une des îles vertes et l'ensevelit.

Malgré tout, ils continuèrent à se diriger vers le rivage septentrional alors que le rêve précurseur s'estompait.

 

Le bateau était devenu un gros bateau à moteur très rapide. Ils avaient rompu avec la carte et les conventions en découvrant un passage là où il n'y en avait pas. Il y avait maintenant des multitudes d'îles et de presqu'îles. Mais il y avait des fausses îles constituées d'algues ou de pierre ponce. Le rêveur découvrit une vraie île nommée Pulo Bakal. Après une longue distance, le bateau percuta une autre île nommée Pulo Kaparangan. Et enfin, il y eut une île qui tinta comme de l'or. Son nom était Pulo Ginto.

 

Le rêveur pensait qu'il avait atteint le rivage septentrional. Mais la terre était dénaturée. Il n'en avait plus envie. Rousse l'encouragea pourtant à continuer. Mais le rêveur ne voulait pas. Il voulait se réveiller et essayer une autre fois. L'analyste fit certaines choses avec des électrodes et avec une seringue dans la fesse gauche de Miller et le renvoya dans son rêve. Mais le rêveur trouvait que le son de la terre était fêlé et que c'était perdu pour toujours. Il accusa Rousse de lui avoir volé son rêve. Ils arrivèrent au petit canal qui s'échappait du fleuve qui s'enfonçait dans le trou de la sixième rue près des magasins généraux. Miller continua son chemin il se retrouva dans le bureau de l'analyste où le rêve et la réalité se réunirent.

 

En se réveillant, Miller accusa l'analyste de lui avoir volé son rêve. Miller répondit à présent qu'il était guéri et qu'il pourrait de nouveau mener une vie pleine et entière. Miller rétorqua que son jeu était une fourberie et il espérait qu'un jour quelqu'un lui dérobe la chose ultime.

 

Rousse avait passé 24 heures à faire ses préparatifs. Il avait annulé ses rendez-vous. Il avait un lieu de retraite : une pointe isolée sur un lac ridé par le vent. Il pensait connaître le chemin direct pour y accéder. C'était trop beau pour un paysan comme Miller. Rousse voulait le conquérir lui-même.

 

Un vieux canapé était aussi bon qu'un autre vaisseau pour aller là-bas. Il effectua le rêve précurseur et se mit en route pour le Rivage septentrional. Il choisit la terre qui se trouvait juste au détour du promontoire, sauta avec aisance et laissa son bateau à moteur s'écraser sur les rochers.

 

Rousse avait compris que c'était le retour qui préoccupait toujours Miller et qui le faisait échouer.

Il emprunta le sentier avec une extrême excitation et franchit la crête. Il descendit vers le Rivage septentrional sur lequel le brouillard commençait à se lever. Un petit Léviathan le traita de faux capitaine. Le brouillard se leva et le paysage commença à jaillir dans toute sa magnificence. Il y avait une foule glorieuse. À l'entrée d'un défilé se tenait une licorne à la robe luisante et tachetée. Elle alerta Rousse que s'il passait il mourrait. Il passa et entendit un petit gémissement derrière lui. La licorne lui annonça qu'il venait de mourir. Ça n'avait pas d'importance car il n'avait pas l'intention de revenir. Il y avait une stèle gravée qui lui indiquait le chemin en termes radieux. Il la lut et pénétra sur le rivage même.

Une mer de visage (Robert Silverberg)

 

 

Richard évoqua avril Lowry, une jeune femme qui souffrait de schizophrénie. Son interlocutrice s'appelait Irène. La lui demanda s'il y avait un moyen d'aider Avril. Richard répondit qu'il avait tout essayé sans succès. Il envisageait de faire semblant de connaître un moyen pour voir ce qui se passerait. Richard se demandait quelle étrange ressemblance existait, par moments, entre Irène et Avril. Il était troublant pour lui de les confondre.

 

Le Dr Richard Bjornstand demanda l'avis de son collègue Erik sur la thérapie qu'il avait choisie. Erik considérait qu'elle était dangereuse.

 

Le Dr Richard convoqua Avril. Elle lui dit qu'il avait toujours la possibilité de pénétrer dans sa tête s'il le désirait. Il lui demanda si cela lui faisait peur. Elle répondit que cela la tuerait. Richard n'était pas sûr car elle était beaucoup plus forte qu'elle ne le pensait. Il en profita pour lui dire qu'elle était très belle. Quand il entrait dans son esprit, il était émerveillé par les paysages imaginaires conçus par Irène. Parfois, en explorant son esprit, il se retrouvait sur une île.

Il découvrit que l'île était luxuriante par sa végétation. Il perçut dans le ciel un visage de femme. Puis ce fut plusieurs visages féminins qui apparurent dans le ciel. Puis ce fut une des milliers de visages avec la même expression sérieuse. Le docteur leur ordonna de sourire et elles obéirent.

 

Le docteur vit apparaître des faucons. Les oiseaux tournoyaient dans le ciel. L'instant d'après, il n'y avait plus d'oiseaux dans le ciel, rien que les visages qui continuaient de sourire. Le docteur voulut explorer l'île et se rendit compte qu'elle dérivait. Sur l'horizon, on pouvait distinguer des montagnes noires.

 

Richard avait commencé à se pencher sur le cas de Lowry le 3 août 1987. Il était parvenu à définir le foyer de sa psychose et recommanda l'application d'un traitement par pénétration dans la conscience. Le médecin personnel de Lowry s'était opposé dans les premiers temps au recours d'une telle méthode puis il se laissa convaincre. Le 19 septembre, on inaugura le processus d'injection dans l'espace mental de la patiente.

 

Léonie demanda à Richard ce qu'il se passerait s'il tombait amoureux de sa patiente. Il répondit que plusieurs psychiatres avaient déjà été amoureux de leurs malades.

 

Le docteur avait continué l'exploration de l'île. Les visages apparaissaient, disparaissaient et revenaient sans périodicité régulière. C'était les visages d'Irène et d'Avril. Richard avait découvert une vaste steppe brûlée par le soleil couverte d'épineux rabougris. Il y avait aussi une haute barrière corallienne. Au sud, il y avait des dunes. Il avait trouvé de l'eau et de la nourriture en suffisance. Il était pourtant rongé d'impatience à l'idée de voir se terminer le voyage. Un jour, il atteindrait le rivage et son travail réel commencerait.

 

Le risque de cette méthode était pour le médecin de s'attendre à rencontrer des puissances dépassant de loin ses propres forces. La patiente, pour sa part, devait connaître et accepter le fait que cette intrusion du psychiatre dans sa conscience pouvait entraîner dans sa personnalité de profondes modifications dont certaines risquaient de ne pas être bénéfiques.

 

Richard avait vécu une journée particulièrement éprouvante sur l'île. Le vent s'était mis à souffler alors il s'était enfoncé à l'intérieur des terres. Puis il dut subir une averse de grêle et des rafales de vent. Mais en l'espace de cinq minutes, tout fut terminé. Le soleil reparut comme si de rien n'était. Les visages d'Irène et d'Avril recommencèrent à clignoter entre présence et absence dans le ciel.

 

Le lendemain, Richard fut réveillé par un soleil monstrueux et diforme.

 

Richard avait discuté avec ses collègues de son désir d'entrer dans la conscience de Miss Lowry. Léonie lui avait dit qu'il restait de rester englué à l'intérieur de la conscience d'Avril. Richard affirma ne voulant pénétrer en Avril que dans le sens le plus métaphorique de ce terme. Irène se faisait pas le moindre souci en ce qui concernait la fidélité de Richard.

 

 

 

L'île dérivait vers la haute mer. Richard était convaincu de ne pouvoir rien faire pour Avril tant qu'il n'aurait pas atteint le continent. L'île venait de pénétrer dans un secteur au calme plat. Richard ne voyait d'autre visage que le sien mais il n'a voyait multiplié à l'infini.

 

Richard avait l'impression qu'Irène était un personnage de fiction depuis qu'il était dans la conscience d'Avril. Il commençait à comprendre qu'il procédait peut-être à sa propre analyse plutôt qu'à celle d'Avril. Il avait conçu des rames en taillant des arbres. Il les avait attachées avec un câble végétal à un énorme palmier au sommet d'un promontoire. Ainsi il pouvait pousser l'île vers le continent.

 

L'île avait fini par être emportée par le courant. Richard avait l'impression d'être confronté à un Scylla. Dans le ciel, Irène elle lui sourit. Il fabriqua des simulacres de lui-même pour tromper le monstre. L'île s'engouffra dans le détroit de Richard passa tout près de Scylla. La bête emporta les sosies de Richard. Elle les dévora. Richard doubla sain et sauf le roc où se tenait la hideuse créature. Le visage d'Avril, démultiplié à l'infini dans le ciel, lui sourit. Il était prêt à affronter Charybde.

 

Richard avait l'impression d'avoir un contrôle total sur cette île. Il pouvait la remodeler en fonction de ses besoins. Il avait remplacé son système de rames en palmiers par des projections flexibles de la substance même de l'île qui le propulsaient à une allure régulière vers le continent. Il n'avait qu'à tendre les mains pour que les poissons viennent docilement s'y prendre. Il pouvait façonner le ciel à sa guise. Il parvint au continent. Il descendit à terre. Il voyagea pendant cinq jours pour atteindre le sommet de la plus proche montagne. L'air était parsemé de sévères visages de femmes. Il grimpa jusqu'au sommet de la plus haute crête de la chaîne. Il pensait avoir trouvé l'antre où se trouvait l'essence d'Avril et le fier noyau de son âme. Il découvrit de longues et minces presqu'îles incurvées et à l'intérieur la mer bouillonnait avec frénésie. C'est là que se trouvait Charybde. Il se précipita au bas de la montagne pour regagner son île. Il voulut trancher le câble pour redémarrer mais le câble se reforma encore et encore. Il fut obligé de provoquer une fissure traversant l'île de part en part pour déloger le câble. Il put ainsi redémarrer. Mais l'île se désintégra. Il ne restait plus rien.

 

Il nagea. Le visage d'Irène semblait lui faire un clin d'œil. Il arriva en vue de la première presqu'île.

 

Il arriva dans les cercles extérieurs de Charybde. C'était ici que s'engouffrait l'esprit d'Avril. Il fut entraîné par le courant. Ce fut la chute libre. Il se précipita dans le cœur de Charybde. Il arriva sous le niveau de la mer. Il s'accrocha à une corniche en saillie. Il découvrit l'entrée d'une caverne creusée dans la falaise. Il entra. Il déboucha dans une salle humide et froide. Avril s'y trouvait accroupie au fond de la grotte. Elle était nue et frissonnait. Il lui proposa de sortir et de nager vers la surface. Elle refusa car elle avait peur de se noyer. Alors il attendit avec elle. Puis Avril amena Richard jusqu'à l'entrée de la grotte. Elle se laissa glisser le long d'une pente et Richard la suivit. Il se laissa emporté par les eaux. Avril l'entraîna vers le haut. Richard trouvait qu'elle ressemblait à Irène. Il aurait voulu qu'Irène le lâche mais elle continuait de l'entraîner derrière elle. Ils jaillirent dans la lumière du soleil et Irène lui montra une île. Elle nagea jusqu'à l'île. Richard était toujours tenu par la mer. Avril était partie. Il ne voyait qu'Irène dans les vagues. Il ne savait pas comment sortir d'ici. Il décida d'attendre. Tôt ou tard, il serait assez fort pour sortir et affronter les flots.

 

Le façonneur (Roger Zelazny).

 

1

 

Render sentit que la fin approchait. Il décida qu'il valait mieux faire de chaque microseconde une minute et augmenter la température. Les ténèbres cessèrent de se resserrer. Le Forum était étouffant. César se couvrait les yeux. Les sénateurs n'avaient pas de visage et leurs vêtements étaient éclaboussés de sang. Avec une frénésie inhumaine, ils plongèrent leurs dlagues dans la silhouette abattue. Tous, sauf Render. Tout en faisant partie de la scène, il y était étranger. Car il était Render, le façonneur. César protestait en gémissant. Il accusa Render d'avoir tué Marc-Antoine. Render lui répondit qu'il avait tué Marc-Antoine parce qu'elle était un roman beaucoup plus noble que lui. Render accusa César de porter atteinte à la dignité de cet événement. Il lui ordonna de partir et César obéit.

 

Render retrouva César et lui dit de se méfier d'octembre. César lui demanda ce que c'était. Render lui dit que c'était un mois. La date que devait redouter le noble César. L'événement qui ne serait jamais inscrit au calendrier. Il éclata de rire et le forum rit avec lui. Alors César réclama qu'ont le tue lui aussi. Render déchira le forum, les sénateurs, le cadavre d'un Marc-Antoine et César en dernier. Il enfourna le corps de César dans un sac noir.

 

Render se glissa hors de sa console couchette et s'approcha de la fenêtre. Il s'approcha du gros oeuf lisse et scintillant posé à côté de son bureau. Il tendit la main par-dessus la console pour enfoncer le second bouton rouge. L'oeuf perdit son éblouissante opacité et une fente horizontale apparut en son milieu. Render vit Erickson en sortir. Render examina la ro-matrice. Tout était conforme. Le circuit de rétroaction qui conservait la propre voix du patient capté en analyse était également conforme. Les stimulateurs de mots, les banques d'odeurs… Tout était conforme.

 

Render referma l'oeuf et l'éteignit. Les bandes avait enregistré une séquence précieuse.

Il demanda à Eriksson de s'asseoir. Render avait entièrement construit le rêve d'Eriksson en rapport avec César. Mais Eriksson avait donné une signification émotionnelle à son rêve. Ainsi les bandes avaient enregistré des signes d'anxiété. Cela faisait des mois qu'Eriksson était en analyse. Render était convaincu que la peur de son patient d'être assassiné ne reposait sur rien. Il pensait que le député désirait intensément être victime d'un assassinat. Le député rétorqua qu'il n'avait nullement envie de se suicider. Render lui demanda s'il avait un indice quelconque prouvant que quelqu'un le haïssait suffisamment pour vouloir le tuer. Le député répondit qu'il recevait de nombreuses lettres de menaces. Mais après enquête, il fut avéré que ces lettres avaient été écrites par des cinglés.

 

Alors le député expliqua au psychanalyste qu'il était venu le trouver sur le conseil d'un collègue. Il voulait que son esprit soit fouillé pour y découvrir quelque chose à donner aux détectives. Mais le psychanalyste n'avait rien trouvé. Il pensait que le député aurait aimé avoir plusieurs ennemis. Puisqu'il n'avait pas d'amis, il ne restait, pour ne pas être ignoré, qu'à se faire des ennemis. Le diagnostic du psychanalyste était que le député avait un grand besoin de rapports profonds avec d'autres personnes. Eriksson trouve cela absurde. Il rencontrait beaucoup de gens et il gardait toujours un magnétophone sur lui et un appareil photo miniature pour pouvoir se souvenir de chacun. Alors le psychanalyste lui demanda s'il avait trouvé une signification au rêve avec Jules César. C'était le cas. Le psychanalyste lui conseilla de recanaliser l'énergie qui avait servi à créer cette obsession. Il fallait aussi qu'il rencontre des gens pour se faire des amis. Le député ne comprenait pas pourquoi il n'arrivait pas à être aimé ni détesté. Le psychanalyste pensait aux observations de Dante sur les opportunistes : les opportunistes se voyaient refuser l'entrée du paradis par manque de vertu mais ils se voyaient également refuser l'entrée de l'enfer par manque de vices caractérisés.

 

Pour le psychanalyste, la complexité croissante de la société conduisait à la dépersonnalisation de l'individu.

 

Render conseilla à Eriksson de prendre rendez-vous dès qu'il éprouverait le besoin de discuter de ses activités et d'en étudier le rapport avec le diagnostic qu'il venait de faire. Alors Eriksson invita le psychanalyste à boire un verre avec lui. Render déclina la mutation car il avait un rendez-vous.

 

Render était un des 200 façonneurs à qui leur constitution psychique permettait de s'engager dans des types de comportements névrotiques s'en rapporter du mimétisme de l'aberration autre chose qu'une satisfaction esthétique.

 

Il s'était lui-même fait analyser et sa propre analyse n'avait présenté aucune difficulté. Neuf ans plus tôt, il avait subi une injection volontaire de novocaïne dans la région la plus douloureuse de son esprit. Il avait commencé à se sentir détaché après la mort de sa femme Ruth et de leur fille Miranda dans un accident de voiture. Son fils Peter avait 10 ans. Il écrivait chaque semaine une lettre à son père. Il projetait d'emmener son fils avec lui en Europe. Il avait une liaison avec Jill DeVille. Il se rendit dans son club « le Perdreau et Bistouri ». Avant de partir, il trouva une note sur son bureau. Miss DeVille avait appelé. Il décida de la rappeler le lendemain.

 

Dehors, il neigeait. Cela lui fit repenser à l'accident de voiture de sa femme. Une grande partie de la douleur avait été effacée par le temps.

 

Render fut content qu'on lui ait retenu sa table favorite. Il se composa un menu digne de son appétit. Les séances de façonnage lui donnaient toujours une faim de loup. Le serveur lui annonça que le docteur Shallot voulait lui parler. Le docteur Shallot avait dîné ici presque chaque soir depuis deux semaines et avait demandé à chaque fois qu'on le prévienne de la venue de Render. Le serveur expliqua à Render qu'il avait allé voir le docteur Shallot car celui-ci était aveugle. Alors Render se leva. Ils atteignirent une salle à manger plus petite dans laquelle trois tables seulement étaient occupées. Le docteur Shallot était une femme dans la trentaine. Elle portait au front un point argenté, comme une marque de caste. Il savait qu'elle ne pouvait distinguer de lui que ce que transmettait à son cortex optique par l'intermédiaire de l'implant des fils capillaires l'oscillateur-convertisseur de sa minuscule cellule photoélectrique.

 

Elle se présenta sous le prénom d'Eileen. Elle était interne à l'Institut national de psychiatrie. Elle avait connu Sam Riscomb, un ami de Render. C'était lui qui avait encouragé Eileen à poursuivre ses projets malgré son handicap. Elle voulait devenir thérapeute neuroparticipante. Render ne savait pas exactement ce qu'elle attendait de lui. Elle lui expliqua qu'elle était aveugle de naissance. Il trouva remarquable qu'elle ait fait sa médecine sans yeux. Elle pouvait reconnaître les organes au toucher et elle avait eu quelques arrangements particuliers pour les travaux pratiques.

 

La qualité des phénomènes de psycho-participation ne pouvait être évaluée que par le thérapeute lui-même, situé hors du temps et de l'espace où il se tenait au milieu d'un monde dirigé à partir de la substance des rêves d'un autre individu. Si le thérapeute parvenait à ramener son patient au monde ordinaire c'était que son jugement était sain et ses actes bien fondés. Elle avait lu le livre de Render et c'était une des raisons pour lesquelles elle souhaitait le rencontrer. Elle voulait devenir façonneuse.

 

Eileen avait un chien pour l'accompagner. Elle l'avait appelé Sigmund. Il pouvait parler car c'était un chien mutant. Render avait parlé avec des animaux de ce type et il avait été surpris par la combinaison de leurs capacités de raisonnement et de leur attachement à leur maître. Plusieurs opérations étaient nécessaires pour doter les chiens de la voix. Cela ne réussissait que sur une douzaine de chiots chaque année. Leur valeur marchande était de plusieurs centaines de milliers de dollars. Render pensa que l'admission de Eileen à l'université avait dû être appuyée par une dotation rondelette. Il dit à Eileen qu'il ne voyait pas comment elle pourrait réussir à devenir façonneuse. Pour lui ce n'était pas possible physiquement et mentalement. Elle lui demanda de l'emmener ailleurs pour chercher à le convaincre qu'il y avait un moyen.

 

Ils partirent pour une randonnée à l'aveuglette. Il s'agissait de foncer dans la nuit noire à travers la campagne aux mains d'un chauffeur invisible et infaillible avec des vitres opaques. Le déplacement à travers l'obscurité était la suprême abstraction de la vie elle-même. L'avènement des autoroutes à servo-guidage avait interdit les modes d'utilisation plus individualistes des voitures. Les plus jeunes membres de la société avaient ainsi inventé la randonnée à l'aveuglette. Les moniteurs ne guidaient les gens vers leur destination que par ce que ceux-ci leur indiquaient qu'ils voulaient s'y rendre. Presser au hasard une série de coordonnées sans référence à aucune carte provoquait le démarrage soudain vers une destination quelconque.

 

Comme toujours pour ce genre de choses, la pratique se transmit aux autres tranches d'âge.

 

Render enfonça les touches au hasard. La randonneuse s'engagea sur l'autoroute puis passa sur la voie rapide. Il laissa les vitres transparentes et regarda au-dehors enfoncé dans son siège. Shallot lui demanda de lui décrire ce qu'il voyait. Il décrivit la neige qui tombait et tout le reste était noir. Ils burent du champagne. Elle lui demanda quelle était la chose la plus belle qu'il ait jamais vue. Il répondit sans hésitation : « l'engloutissement de l'Atlantide ». C'était un rêve qu'il avait façonné pour un de ses patients. Shallot lui demanda d'évoquer un souvenir provenant de la réalité. Alors il évoqua le désert. Elle dit que l'infirmité ne concernait que ses yeux et pas son cerveau. Elle pourrait donc voir par d'autres yeux si elle pouvait entrer dans d'autres cerveaux. Elle pourrait pratiquer la thérapie et faire simultanément l'expérience d'impressions visuelles authentiques. Mais il refusa de l'aider. Il lui expliqua qu'elle attachait beaucoup trop d'importance au façonnage. Le thérapeute devait être complètement absorbé par sa tâche immédiate et ses émotions étaient sublimées en une impression générale d'allégresse. Render expliqua à Shallot qu'elle serait en danger permanent de perdre le contrôle du rêve. Pour elle, le spectacle serait trop puissant.

 

Il lui expliqua qu'elle serait en rapport constant avec l'anormal. Pour cette raison, aucun neuroparticipant n'entreprendrait jamais de traiter un psychotique endurci. Quand le thérapeute perdait le contrôle dans une séance d'une grande intensité, il devenait le façonné plutôt que le façonneur. Si elle perdait la tête devant le spectacle, elle pourrait passer le reste de sa vie en maison de santé.

 

Alors Shallot lui demanda d'être sa patiente. Ainsi, il pourrait l'aider à se débarrasser de son angoisse de voir. Personne n'était véritablement qualifié pour essayer parce que personne n'avait encore essayé. Alors il accepta. Elle l'embrassa.

 

2

 

Render apprit par sa secrétaire Mrs Hedges qu'un homme s'était suicidé en se jetant dans le vide. Il s'appelait James Irizzary. C'était un dessinateur de publicité qui avait ses bureaux dans le même couloir que Render.

 

La secrétaire de Render lui annonça que Miss DeVille avait laissé un message. Elle voulait savoir ce qu'il pensait de Saint-Moritz. Le suicide tracassait Render plus qu'il n'aurait dû. Alors il ferma la porte de son bureau et mit le phonographe route. Il prépara une conférence sur la qualité de la vie humaine depuis le début de la révolution industrielle. Il pensait que la capacité humaine de nuisance psychologique par contact personnel s'était étendue proportionnellement au développement des moyens de communication. Il évoqua l'autopsychomimétisme, l'anxiété engendrée par l'ego. L'époque actuelle était axée sur la santé physique, la sécurité et le bien-être. Tout le monde avait droit à la santé physique. La réaction à cet état de fait s'était manifestée dans le domaine de la santé mentale. On assistait à une quête obstinée des états d'anxiété historiques. Il y avait une angoisse provoquée par la mécanisation totale de tout ce qui existait dans le monde. Miss DeVille lui téléphona. Elle lui donna rendez-vous.

 

Shallot vint voir Render. Elle était venue avec son chien Sigmund . Le crâne du chien était étrangement difforme. Le chien lui dit bonjour. Il s'assit à côté de sa maîtresse. Eileen lui avait dit que le fait d'être aveugle ne signifiait pas qu'elle n'avait jamais vu. Render lui demanda ce que cela voulait dire. Elle répondit qu'elle avait une séance de neuroparticipation avec le docteur  Riscomb. Il avait voulu adapter son esprit aux impressions visuelles. Malheureusement, il n'y avait jamais eu de seconde séance. Le docteur Riscomb avait eu un accident.

 

Elle avait surtout vu des couleurs. Elle avait eu cette expérience six mois plus tôt. Depuis, elle avait même rêvé des motifs en couleurs. Elle associait les mots qu'elle entendait à des couleurs. Quand Render restait simplement là à l'écouter sans rien dire, elle l'associait à un bleu profond. Alors Render lui annonça qu'il construirait un monde fictif assez élémentaire et il lui présenterait quelques formes fondamentales. Elle le remercia.

 

Render apporta l'oeuf dans le bureau. Sigmund faisait déjà le tour de la machine en la flairant. Il montrait les crocs. Alors Render lui expliqua que c'était un module neural omnicanaux et que ce n'était pas dangereux. Le chien gronda qu'il n'aimait pas ça. Eileen dit à son chien qu'elle allait entrer dans la machine pour faire un rêve. Il lui répondit qu'il ne trouvait pas ça bon. Render composa un paysage pour Eileen. Il y ajouta des sensations : la soif, le goût du miel, du vinaigre et du sel ; toutes les répliques olfactives et gustatives essentielles du matin, de l'après-midi et du soir en ville.

 

Eileen s'était déshabillée avant d'entrer dans l'oeuf. Render fut déconcerté par sa taille étroite, ses seins volumineux et ses longues jambes. Il pensait qu'elle était trop bien faite pour une femme de sa taille. Il la guida jusqu'à l'appareil et l'aida à entrer dans le module. Il remarqua que ses yeux étaient d'un vert marin lumineux. Cela aussi le mit mal à l'aise. L'oeuf se referma, s'opacifia et devint brillant. Le chien voulait accompagner sa maîtresse. Render lui répondit que c'était impossible. Il lui dit qu'il voulait simplement apprendre à sa maîtresse à quoi ressemblaient les choses. Sigmund répondit qu'elle n'aurait plus besoin de lui. Render le rassura en lui disant qu'il ne pourrait pas rendre la vue à Eileen. Puis il ordonna au chien d'aller se coucher au bout de la pièce. Le chien obéit.

 

Render élimina d'un simple tapotement du doigt la conscience de sa patiente. Il perçut une odeur d'herbe fraîchement coupée. Il était entré dans la plus sombre des nuits sombres. Il souhaita des couleurs. D'abord le rouge et tout devint rouge. Puis orange, jaune, vert, bleu puis il étira son esprit et produisit toutes les couleurs en même temps. Il perçut un sentiment d'émerveillement mêlé d'effroi mais aucune trace d'hystérie alors il poursuivit le façonnage.

 

Il créa un horizon et le ciel devint légèrement bleu. Sentant qu'une résistance s'opposait aux efforts qu'il déployait pour créer la distance et la profondeur, il renforça le tableau d'un très faible bruit de ressac. Il s'empressa de plaquer une forêt sur le paysage pour compenser une vague naissante d'acrophobie. La panique disparut. Il fit bouger les branches des arbres. Puis le monde redevint silencieux. À travers le silence, Render sentit la présence de sa patiente. Voyant qu'elle supportait fort bien l'expérience, il décida d'élargir le champ de l'exercice. Il guida sa patiente dans le paysage. Elle se tenait au milieu d'une tranquille explosion de feuillage et contemplait le profond miroir bleu de l'esprit de Render. Il lui demanda de regarder dans l'eau. C'est ainsi qu'elle put voir son propre visage. Elle se trouva jolie. Elle demanda si c'était Render qui la voyait comme ça ou si elle était vraiment jolie. Il lui confirma qu'elle était vraiment jolie. Puis il lui montra un lever de soleil. Elle voulait le voir dans son rêve alors il obéit. Il avait choisi de porter l'armure qui s'était trouvée près de la table au restaurant du Perdreau et Bistouri. Le soir de leur premier rendez-vous, Eileen avait associé Render à cette armure. Puis Render décida de lui montrer son véritable moi en costume. Eileen fut fascinée par le lever de soleil. Puis il lui montra le tonnerre.

Quand elle vit un éclair, elle trouvait que c'était trop alors elle à demanda Render de ralentir un peu. Elle avait envie d'une cigarette et aussitôt une cigarette apparut entre ses doigts. Eileen l'avait prise dans l'esprit de Render. Il était impressionné par sa rapidité d'adaptation mais lui demanda d'être prudente.

Elle avait envie de voir la neige et le façonneur accepta.

 

Après le départ de sa patiente, Render était de bonne humeur. Il avait subi la première épreuve sans souffrir d'aucune répercussion. Il se dit qu'il allait réussir. Il se remit au travail sur son discours. Il écrivit qu'il y avait dans l'histoire des périodes au cours desquelles la tendance générale de l'esprit à se retourner sur lui-même, à revenir en arrière, était plus forte qu'en d'autres temps.

 

Render reçut un appel. C'était Paul Charter, le directeur de Dilling. Il présentait ses excuses à Render car son fils avait été blessé à l'école. Render lui annonça qu'il irait chercher son fils le lendemain pour l'inscrire dans une autre école appliquant des mesures de sécurité adéquates. Après cet appel, Render ouvrit son coffre-fort pour regarder une photo de lui à côté de sa femme et de ses deux enfants. Dans le coffre-fort il y avait également un collier de pacotille que Render aimait caresser.

 

Render emmena Jill voir un spectacle d'automates. Ils étaient surpris que les automates puissent danser sans faire aucun bruit métallique. Render et Jill avait beaucoup bu pendant le spectacle. Render avait parlé d'Eileen et de son chien à Jill. Elle voulut savoir si Eileen était jolie. Il répondit « oui et non ». Ils évoquèrent leur voyage à la montagne. Render avait choisi Davos qu'il préférait à Saint-Moritz.

 

La voiture filait sur les ponts de la ville. Render s'imagina qu'il était dans un rêve et qu'il en était le façonneur. Il entendit loin au-dessus de la terre les hurlements du loup Fenris qui se préparait à dévorer la lune. Ce hurlement ressemblait à la trompette du Jugement dernier. Il en fut effrayé.

 

3

 

Render était avec Jill dans la cathédrale de Winchester. Parmi tous les édifices qu'il avait visités, c'était celui-là qu'il détestait le moins. Il décida qu'il allait s'en souvenir pour Eileen.

 

Il avait montré à sa patiente les différents animaux. Il avait potassé un vieux cours de botanique et entrepris de façonner et de nommer les fleurs des champs. Ils étaient restés jusqu'à présent en dehors des villes et loin des machines. Les émotions d'Eileen à la vue d'objets simples présentés avec précaution étaient encore trop fortes.

 

Jill proposa à Render d'aller en France. Il accepta. Puis elle se plia à son désir d'aller skier. À Davos, Render rencontra par hasard Maurice Bartelmetz. C'était le pionnier de la neuroparticipation. Render avait été son élève pendant plus d'un an.

 

Bartelmetz avait lu le dernier livre de Render. Il lui demanda où en étaient ses recherches. Render lui répondit qu'il s'occupait d'Eileen, aveugle de naissance qui voulait devenir façonneuse. Alors Bartelmetz lui parla d'un étudiant en philosophie qui avait eu accès également à un oeuf pour explorer l'esprit d'un singe. Il écrivait un mémoire sur l'évolution de la conscience. En voulant explorer l'esprit du singe, il avait fini dans une cellule matelassée et toutes ses réactions étaient celles d'un singe effrayé.

 

Render expliqua que son cas était différent car sa patiente était psychiatre. De plus, il l'avait placée graduellement en présence d'une gamme complète de phénomènes visuels. Bartelmetz lui demanda si elle était parvenue à prendre le contrôle du rêve. Ce n'était pas le cas selon Render. Bartelmetz lui dit qu'il mentait. Alors Render avoua. Sa patiente était déjà capable de façonner les choses par elle-même. Elle avait pris le dessus plusieurs fois mais Render avait réussi à reprendre le contrôle presque immédiatement.

 

Bartelmetz évoqua le catéchisme Shankara du bouddhisme dans lequel il était question d'un ego réel et d'un faux ego. L'ego réel était immortel et le faux ego était constitué des skandas : les sentiments, les perceptions, les attitudes, la conscience elle-même ainsi que l'aspect physique. Il pensait que Render était en train de jouer avec des skandas. Il risquait de modifier la conception globale qu'Eileen avait d'elle-même et du monde. Il lui conseilla d'abandonner cette expérience. Render répondit qu'Eileen étant psychiatre, elle avait connaissance de la nature délicate de l'expérience. Elle avait une volonté de fer et un contrôle émotionnel d'ascète. Bartelmetz se doutait qu'Eileen était jolie et que Render en était amoureux. Il avait donc l'intention de prier devant le portrait d'Adler pour que Render trouve la force de vaincre dans son duel avec sa patiente.

 

Quand Jill se réveilla le lendemain, Render était déjà parti skier. Elle ne voulait pas le rejoindre car le ski lui faisait peur.

 

Elle descendit prendre son petit déjeuner et on lui confia une lettre. C'était une grosse enveloppe dont l'expéditeur était son avoué. C'était une copie du jugement de divorce. Jill n'avait décidé que récemment de divorcer de l'homme dont elle était séparée depuis cinq ans.

 

Jill rencontra Bartelmetz dans la salle à manger. Elle s'assit devant lui pour manger. Il lui demanda ce qu'elle savait du travail de Render. Elle trouvait qu'il passait beaucoup trop de temps avec Eileen et son chien parlant. Le chien parlant intrigua Bartelmetz. Jill lui dit qu'il était aussi très préoccupé par son fils en ce moment. Elle savait que Render avait lu récemment de compte rendu de suicides et qu'il en parlait sans arrêt. Jill avoua qu'elle avait peur d'Eileen. Elle demanda à Bartelmetz de convaincre Render d'abandonner cette expérience. Il accepta.

 

Render rencontra un homme qui possédait un chien parlant. Son chien l'aidait à la chasser et s'appelait Bizmarck. Il lui demanda s'il connaissait un autre chien parlant appelé Sigmund. L'homme ne le connaissait pas. Render avait remarqué que Jill avait reçu une lettre de n'avait pas ouverte. Il se demandait quel en était le contenu. Il acheta un coucou qu'il comptait offrir à Bartelmetz.

 

4

 

Eileen avait commencé l'expérience trois semaines plus tôt. Elle se sentait en manque visuel. Le souvenir de ses visions commençait à s'estomper. Render lui téléphona. Elle lui proposa un rendez-vous pour le lendemain soir. Après cet appel, des couleurs se mirent à tourbillonner de nouveau dans son esprit ainsi que des images d'arbres.

 

Render emmena Eileen dans son bureau. Il lui dit qu'il avait rencontré un autre chien mutant en Suisse. Sigmund aussi aimait chasser. Dès qu'elle avait eu Sigmund, Eileen avait pensé qu'il aurait besoin de vacances loin de l'humanité pour préserver sa stabilité. Elle lui demanda combien de temps il lui faudrait pour s'adapter totalement à la vision. Il ne savait pas. Mais il savait qu'elle aurait besoin de six mois pour acquérir la compétence nécessaire de l'oeuf sur un patient. Et six mois de plus sous une supervision attentive avant qu'elle puisse voler de ses propres ailes.

 

Il commença à façonner de nouvelles images pour Eileen. Render avait créé un lac pour qu'elle puisse se regarder dedans. Render fit apparaître sa voiture. Ils montèrent dedans. Eileen fut angoissée en regardant par la vitre les arbres qui se précipitaient vers eux alors Render opacifia les vitres. La vitesse de la voiture diminua. Les fenêtres de la voiture devinrent transparentes. Eileen admira la ville. Le monde se désagrégea soudain et Render en rattrapa les morceaux. Il maintint une obscurité absolue, étouffant toute sensation sauf celle de leur mouvement en avant.

 

Elle lui demanda qui il était réellement. Il répondit qu'il était Render en riant. Puis il façonna un repas au restaurant. Render sonda toutes les impressions d'Eileen. Elle fit apparaître dans la pensée de Render une image de lui portant l'armure. Il lui expliqua qu'elle était consciente des paramètres de l'expérience et que cela lui donnait un pouvoir de contrôle auquel il n'était pas habituellement confronté avec ses patients. Alors il lui demanda d'être prudente. Elle s'excusa. Puis il déplaça la table du restaurant près d'un lac. Il s'excusa de lui avoir présenté trop rapidement les éléments du menu au restaurant imaginaire. Il fit apparaître un Romanée-Conti et fut surpris que le vin imaginaire ait du goût. Il ordonna la fin du monde et le monde s'acheva.

 

Il éteignit l'oeuf. Il offrit de la liqueur à Eileen. Puis ils sortirent. Quand ils furent dans l'ascenseur, il souhaita la fin du monde mais rien ne se passa.

 

Le fils de Render lui écrivit pour lui dire qu'il avait vu l'exposition régionale des forces aériennes et cela lui avait donné envie de s'engager dans l'armée quand il aurait l'âge.

 

Jill téléphona pour prendre rendez-vous avec le docteur Shallot.

 

Un homme avait décidé de monter à un ordre puis d'en sauter sur l'autoroute pour se suicider. C'est la voiture de Cecil Green et de son compagnon qui l'écrasa.

 

Render écrivait le chapitre « nécropolis » de « L'Homme est le maillon manquant » qui devait être son premier livre depuis quatre ans. Sigmund arriva dans son bureau pour prévenir Render que Eileen était malade. Il avait réussi à conduire la voiture tout seul. Render suivit le chien pour aller chez Eileen. Le chien dit à Render qu'il allait guérir sa maîtresse.

 

Depuis la première séance, Render avait remarqué que chez Eileen il y avait un mélange de grande intelligence et d'impuissance, de détermination et de vulnérabilité, de sensibilité et d'amertume. Ils arrivèrent chez Eileen. Elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre. Render lui proposa une cigarette. Elle lui propose un café. Elle lui dit qu'elle avait eu des rêves depuis la dernière séance. Elle avait rêvé qu'elle était en voiture avec Render. Elle ne voulait pas arrêter les séances. Elle se sentait bien. Render lui dit que Sigmund s'était fait du souci à son sujet. Elle demanda à son chien pourquoi il avait conduit la voiture alors qu'elle le lui avait défendu. Il répondit qu'il avait peur car elle avait refusé de lui répondre quand il lui avait parlé. Alors elle lui expliqua qu'à ce moment-là, elle était très fatiguée. Render dit à Eileen qu'elle devait remercier son chien parce qu'il s'était inquiété.

 

Render expliqua à Eileen qu'il était en train d'écrire un livre. Il voulait connaître son opinion sur les motivations générales conduisant au suicide. Elle pensait que ces motivations demeuraient à peu près constantes. Eileen lui avoua s'être disputée avec Jill. Elle voulut savoir si Render avait l'intention de se marier avec Jill. Il répondit non. Jill avait accusé la mère d'Eileen de lui avoir donné le jour.

 

Render organisa une nouvelle séance avec Eileen. Il façonna un lac avec une allée bordée de pins. Une cathédrale apparut. Ils entrèrent à l'intérieur. Render sentait que quelque chose n'allait pas sans pouvoir mettre le doigt dessus. Un bolide passa rapidement au-dessus de la cathédrale. Tout à coup Render se rendit compte qu'il avait un moment confondu Eileen avec Jill. L'autel de la cathédrale était une explosion de blancheur mais tout le reste était sombre et froid. Eileen portait un chapeau conique vert et une robe verte. Elle portait un collier. Elle réclama à boire. Render commanda aux murs de s'écrouler. Il se retrouvèrent au milieu des ruines éclairées par un cierge unique. Eillen demanda pourquoi il avait fait ça. Il répondit qu'elle était fatiguée et que sa conscience vacillait. Il entendit une musique d'orgue dans la nuit. Il demanda à Eileen de regarder la lune. Plusieurs lunes apparurent dans le ciel. La dernière lune était rouge. Eileen tendit sa coupe à Render et lui demanda de boire. Il refusa. Il s'enfuit dans la nuit. Mais elle était toujours derrière lui à lui proposer de boire. Elle portait la lune au front. Il fit un pas vers elle et le mouvement fit tinter son armure. Il voulut attraper le verre mais en vain. Il était blessé au bras. Elle lui proposa de boire pour qu'il guérisse. Alors il dit : « Eileen Shallot, je vous hais ». Elle hurla et l'obscurité les enveloppa. Il lui ordonna de se réveiller.

.

Render était seul au milieu d'une plaine blanche. Il entendait l'écho de sa voix depuis le bout du monde : «... vous hais ... vous hais". Une lune rouge apparut au-dessus de la plaine. Il tendit l'index vers la Lune et entendit un hurlement dans la montagne. Il vit le dernier loup-garou du Nord, Fenris. Le loup avala la lune. La bête poursuivit Render. Le long pénétra dans l'épave de l'automobile à la recherche du cadavre. Render eut soudain un scalpel à la main. Il dépeça le monstre. Puis Render se laissa tomber sur le capot et pleura. Eileen revint lui proposer à boire. Il accepta. Il sentit sa force revenir. À travers les ténèbres, le surplombant de ses deux têtes, l'adversaire de Render approcha. Et tout prit fin.

 

Erikson voulut voir Render car il avait changé sa vie. C'était impossible. Render avait sombré dans un cauchemar permanent.

Un affreux pressentiment (Henry Kuttner et C. L. Moore).

 

Le docteur Scott demanda à Timothy Hooten s'il avait l'impression de rêver. Son patient contempla l'Empire State Building et répondit : « n'est-ce pas comme dans un rêve ? ».

 

Timothy pensait que le psychiatre lui-même n'avait pas la bonne apparence. Il pensait que lui-même n'avait pas la bonne apparence. Timothy était venu pour le psychiatre sur les conseils de son médecin et de sa femme. Il pensait que ce qu'il faisait dans ses rêves n'avait aucune importance. Il pensait que le monde réel était celui du rêve. Alors le psychiatre lui demanda à quel moment il était éveillé. Timothy répondit qu'il était éveillé quand il dormait. Il lui semblait que dans le monde réel, il était aussi chez un psychiatre. Car c'était là que se trouvait son moi conscient. Bien entendu, son inconscient se manifestait dans ses rêves. Donc en ce moment même chez Scott. Scott lui demanda comment était son psychiatre dans l'autre monde. Mais Timothy faisait un blocage. Alors Scott proposa de lui montrer une image et Timothy dirait ce que cette image lui évoquait. Quand il regarda la première image, Timothy évoqua deux silhouettes indistinctes dont les os étaient à l'intérieur. Pour lui, c'étaient deux psychiatres. Celui du sommeil et celui du rêve. Alors il se rappela du nom du psychiatre devait la veille : Rasp.

 

Dans le monde de la veille, Timothy se trouvait avec le docteur Rasp qui lui demandait lui aussi s'il avait l'impression de rêver. Alors Timothy fit vibrer ses antennes et crisser ses mandibules. Il répondit que marcher sur six pattes, cela ne pouvait être qu'un rêve. Le psychiatre voulut le soumettre à un test en lui projetant une image mentale. Rasp transmis une forme nébuleuse et bouclée. Timothy regarda et pour lui cela représentait son moi conscient avec un psychiatre qui tourbillonnait au milieu. Celui qui soignait son être conscient. Rasp lui fit comprendre que cet autre médecin n'existait pas. Mais il lui en demanda davantage. Alors Timothy répondit que son autre psychiatre s'appelait Scott.

Chez le docteur Scott, Timothy répondait à un test d'associations d'idées. Quand il lui demanda de réagir au mot psychiatre, Timothy répondit : « insecte ». Et quand il lui demanda de réagir au mot insecte, Timothy répondit « veille ». Quand Scott prononça encore une fois le mot insecte, Timothy répondit : « rendez-vous. 2:00 de l'après-midi. Docteur Rasp ».

Le docteur Rasp demanda à Timothy que signifiait le mot « homme ». Timothy répondit qu'il n'en avait pas la moindre idée. Les psychiatres constatent une certaine résistance de la part de son patient. Timothy répondit que puisqu'il était en train de rêver, il n'était pas en son pouvoir de faire autrement. Il était persuadé d'être dans un rêve et de ne pas être réel. En tout cas pas dans cette enveloppe corporelle. Dans ce monde, ce n'était pas l'Empire State Building en face de lui mais que le Quatt Wunkery. Le docteur Rasp tente une expérience avec son patient. Il appelait cela une quasi-estivation.

Timothy savait que c'était de l'hypnose. Rasp ne connaissait pas ce terme. Il croisa ses antennes avec celle d'Hooten et plongea son regard dans les yeux à facettes de son patient. Il lui demanda d'imaginer qu'il était au fond d'une galerie. Il faisait chaud et il régnait une délicieuse odeur de moisi. Timothy était en train d'estiver. Le psychiatre ordonna à son patient de se réveiller le Timothy refusa parce qu'il était persuadé d'être dans le monde du rêve. C'était le docteur Scott qui le lui avait dit. Rasp répondit que le docteur Scott était un fantasme de son imagination. De même que les hommes étaient des créatures purement imaginaires. Timothy se défendit en disant qu'il avait rendez-vous à 2:00 de l'après-midi chez Scott. Alors Rasp rétorqua qu'à cette heure-là, il devrait revenir dans son cabinet et qu'il n'irait pas chez ce docteur Scott. Puis Rasp ordonna à son patient de se réveiller. Il lui demanda de revenir dans son cabinet à 2:00 de l'après-midi. Timothy répondit que ce n'était pas une heure très normale. Mais le docteur Rasp avait ses raisons.

À 2:00 de l'après-midi, Timothy était chez le docteur Scott mais il se sentit tout drôle. Comme s'il commençait à se réveiller. Le docteur Scott lui fit une injection. À ce moment-là, Timothy dit que l'Empire State Building n'était pas du tout comme un Wunkery. Scott lui dit qu'il n'existait rien de tel. Et que le docteur Rasp était une création de son inconscient. Mais Timothy refusa ce point de vue. Timothy avait l'impression de se réveiller mais il ferma les yeux. À ce moment-là il dit bonjour au docteur Rasp.

Timothy ouvrit ses yeux à facettes et si au docteur Rasp que le docteur Scott venait de lui faire une piqûre. Alors le docteur Rasp croisa ses antennes avec celle de son patient. Il insiste sur le fait que le docteur Scott n'était qu'un fantasme. Il lui ordonna d'estiver. Mais Timothy répondit que dès qu'il estiverait, il se retrouverait chez le docteur Scott. Et il dit bonjour au docteur Scott.

Le docteur Scott fit une nouvelle injection à son patient. Timothy trouva cela très désagréable. Il se sentait pris entre deux feux. Il voulait remettre cette séance et laisser le docteur Rasp pratiquer seul son traitement. Scott rétorqua que le docteur Rasp n'existait pas.

Le docteur Rasp ordonna à son patient d'estiver. Puis une idée jaillit dans son esprit et il dit que le docteur Scott allait lui aussi estiver.

Timothy dit au docteur Scott que le docteur Rasp essayait de le faire estiver. Alors le docteur Scott dans la Timothy comme s'il s'adressait au docteur Rasp et lui demanda de se détendre et de dormir. Timothy sa santé comme branché sur un courant alternatif. Il voulait que cela cesse. Scott lui administra une dose de placebo. Scott ordonna au docteur Rasp de dormir.

 

Pendant ce temps là, le docteur Rasp ordonna au docteur Scott d'estiver. Timothy se releva d'un bond avec la conviction profonde qu'un fait nouveau avait fini par se produire. Au centre du cabinet du docteur Scott se trouvait à côté du docteur Rasp. Il détourna la tête avec l'espoir de retrouver le décor rassurant de son cabinet. Il sentit naître en lui les premières lueurs d'une horrible certitude : jamais auparavant, il n'avait contemplé un Quatt Wunkery.

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12 juin 2026

Albertine disparue (Marcel Proust)

Chapitre premier

Le chagrin et l’oubli

 

Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de s’analyser, le narrateur cru que cette séparation sans s’être revus était justement ce qu’il désirait, et comparant la médiocrité des plaisirs que lui donnait Albertine à la richesse des désirs qu’elle le privait de réaliser, il s’était trouvé subtil, avait conclu qu’il ne voulait plus la voir, qu’il ne l’aimait plus. Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans son cœur une souffrance telle qu’il ne pourrait pas y résister plus longtemps. Ainsi ce qu’il avait cru n’être rien pour lui, c’était tout simplement toute sa vie.

Il fallait faire cesser immédiatement cette souffrance.

Il voulait la faire revenir dès ce soir. D’abord se dire que tout cela n’avait aucune importance. Il avait tâché d’en donner l’impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle sa souffrance, parce que, même au moment où il l’éprouvait avec une telle violence, son amour n’oubliait pas qu’il lui importait de sembler un amour heureux, un amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n’aimant pas Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Avant l’arrivée de Françoise, il avait cru qu’il n’aimait plus Albertine.

Il avait une telle habitude d’avoir Albertine auprès de lui, et il voyait soudain un nouveau visage de l’Habitude. Jusqu’ici il l’avait considérée surtout comme un pouvoir annihilateur qui supprime l’originalité et jusqu’à la conscience des perceptions ; maintenant il la voyait comme une divinité redoutable.

Le plus pressé était de lire la lettre d’Albertine puisqu’il voulait aviser aux moyens de la faire revenir. Quand Albertine était à la maison, le narrateur était bien décidé à garder l’initiative de leur séparation. Et puis elle était partie. Dans sa lettre, Albertine lui écrivait que la vie était devenue impossible entre eux. Il valait mieux se quitter bons amis. Elle lui demandait pardon si elle lui causait du chagrin. Elle ne voulait pas devenir son ennemie. Sa décision était irrévocable.

Le narrateur chercha à se rassurer. Il voulut croire qu’Albertine ne pensait rien de tout cela, elle ne l’avait évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin qu’il  prenne peur et ne soit plus insupportable avec elle.

En même temps, le narrateur calculait s’il avait le temps d’aller ce matin commander le yacht et la Rolls Royce qu’elle désirait, ne songeant même plus, toute hésitation ayant disparu, qu’il avait pu trouver peu sage de les lui donner. Il espérait que Mme Bontemps l’aiderait à retrouver Albertine car elle était sa tante. Même si l’adhésion de Mme Bontemps ne suffisait pas, si Albertine ne voulait pas obéir à sa tante et posait comme condition de son retour qu’elle aurait désormais sa pleine indépendance, eh bien ! quelque chagrin que cela fasse au narrateur, il la lui laisserait ; elle sortirait seule, comme elle voudrait. Il ne croyait plus que lui laisser sa liberté le ferait souffrir. Souvent déjà il avait senti que la souffrance de la laisser libre de faire le mal loin de lui était peut-être moindre encore que ce genre de tristesse qu’il lui arrivait d’éprouver à la sentir s’ennuyer, avec lui, chez lui. Sans doute, au moment même où elle lui eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec l’idée qu’il y avait des orgies organisées, lui eût été atroce. Mais lui dire : prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous ferez, cela lui avait souvent plu par l’idée que par comparaison, loin de lui, elle le préférerait, et serait heureuse au retour.

Il voulait croire que ce qu’Albertine avait voulu, c’était qu’il ne soit plus insupportable avec elle, et surtout – comme autrefois Odette avec Swann – qu’il se décide à l’épouser.

L’épouser, c’était ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps. Le narrateur pensait qu’Albertine avait sa lettre pour cela. Mais la vie peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres et la deuxième hypothèse : Albertine était partie pour rejoindre Melle Vinteuil et son amie ne tenait pas du raisonnement.

D’ailleurs l’idée du départ d’Albertine voulu par elle-même eût pu lui venir mille fois à l’esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que le narrateur n’aurait pas soupçonné davantage ce que serait relativement à lui, c’est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce, inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si l’avait prévu, il aurait pu songer sans trêve pendant des années, sans que, mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible rapport, non seulement d’intensité mais de ressemblance, avec l’inimaginable enfer dont Françoise lui avait levé le voile en lui disant : « Mademoiselle Albertine est partie ».

Pour se représenter une situation inconnue l’imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la plus physique, reçoit, comme le sillon de la foudre, la signature originale et longtemps indélébile de l’événement nouveau. Et le narrateur osait à peine se dire que, s’il avait prévu ce départ, il aurait peut-être été incapable de se le représenter dans son horreur, et même, Albertine le lui annonçant, lui la menaçant, la suppliant, de l’empêcher ! Que le désir de Venise était loin de lui maintenant !

Toutes les inquiétudes éprouvées depuis son enfance,  à l’appel de l’angoisse nouvelle, avaient accouru la renforcer, s’amalgamer à elle en une masse homogène qui étouffait le narrateur.

Toute femme sent que, si son pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s’en aller, c’est de fuir. Fugitive parce que reine, c’est ainsi. La  femme qui est partie n’est plus la même que celle qui était là.

Ce malheur était le plus grand de toute la vie du narrateur. Et malgré tout, la souffrance qu’il lui causait était peut-être dépassée encore par la curiosité de connaître les causes de ce malheur qu’Albertine avait désiré, retrouvé.

Le narrateur se demandait si Albertine avait prémédité son départ. La veille, elle avait pris dans la chambre du narrateur, sans qu’il s’en aperçût une grande quantité de papier et de toile d’emballage qui s’y trouvait, et à l’aide desquels elle emballa ses innombrables peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin. Elle lui rendit presque de force ce soir-là mille francs qu’elle lui devait mais le narrateur n’y attacha pas d’importance. Ce n’était pas le chagrin qui la fit partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie qu’elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Il se souvenait que ses dernières paroles pour lui avaient été  dites de la porte de sa chambre : « Adieu, petit, adieu, petit. »

Françoise dit au narrateur que quand Albertine lui avait dit qu’elle partait (mais, du reste, c’était explicable aussi par la fatigue, car elle ne s’était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à emballer, sauf les affaires qu’elle avait à demander à Françoise et qui n’étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui dit : « Adieu, Françoise » qu’elle allait tomber.

Il fallait qu’elle revînt, mais d’elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l’air de faire faire une démarche, de la prier de revenir irait à l’encontre du but. Certes le narrateur n’avait plus la force de renoncer à elle comme il l’avait eue pour Gilberte.

Plus même que revoir Albertine, ce qu’il voulait c’était mettre fin à l’angoisse physique que son cœur plus mal portant que jadis ne pouvait plus tolérer. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte pour bien des raisons dont la plus importante n’était peut-être pas qu’il n’avait jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute heure, n’en ayant pas la possibilité et par conséquent pas le besoin, il y avait en moins, dans son amour pour elles, la force immense de l’Habitude.

Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui lui restait de ce qu’il avait éprouvé pour Gilberte, c’était la fierté de ne pas vouloir être à Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant demander de revenir, il voulait qu’elle revînt sans qu’il eût l’air d’y tenir. Il se leva pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance l’arrêta : c’était la première fois qu’il se levait depuis qu’Albertine était partie. Pourtant il fallait vite qu’il s’habille afin d’aller s’informer chez son concierge.

Il se rappela tout d’un coup que depuis huit jours il avait par moments été pris de peurs paniques qu’il ne s’était pas avouées. À ces moments-là il discutait pourtant en se disant : « Inutile, n’est-ce pas, d’envisager l’hypothèse où elle partirait brusquement. C’est absurde ».

Et, en effet, ces derniers jours ils n’avaient pas eu une seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit de répondre. On ne part pas comme cela.

Quand Françoise lui avait remis la lettre d’Albertine, il avait tout de suite été sûr qu’il s’agissait de la chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu plusieurs jours d’avance, malgré les raisons logiques d’être rassuré. Il  se l’était dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans son désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert, mais qui a peur et qui tout d’un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d’un dossier chez le juge d’instruction qui l’a fait mander. Tout son espoir était qu’Albertine fût partie en Touraine, chez sa tante où, en somme, elle était assez surveillée et ne pourrait faire grand’chose jusqu’à ce qu’il l’en ramenât.

Sa pire crainte avait été qu’elle fût restée à Paris, partie à Amsterdam ou pour Montjouvain, c’est-à-dire qu’elle se fût échappée pour se consacrer à quelque intrigue dont les préliminaires lui avaient échappé. Mais, en réalité, en se disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c’est-à-dire plusieurs lieux, le narrateur pensait à des lieux qui n’étaient que possibles. Aussi, quand la concierge d’Albertine répondit qu’elle était partie en Touraine, cette résidence qu’il croyait désirer lui sembla la plus affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la première fois, torturé par la certitude du présent et l’incertitude de l’avenir, il se représentait Albertine commençant une vie qu’elle avait voulue séparée de lui, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours.

Devant la porte d’Albertine, il trouvait une petite fille pauvre qui le regardait avec de grands yeux et qui avait l’air si bon qu’il lui demandait si elle ne voulait pas venir chez lui, comme il eût  fait d’un chien au regard fidèle.

Elle en eut l’air content. À la maison, il la berça quelque temps sur ses genoux, mais bientôt sa présence, en lui faisant trop sentir l’absence d’Albertine, lui fut insupportable. Et il la pria de s’en aller, après lui avoir remis un billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée d’avoir quelque autre petite fille près de lui, de ne jamais être seul, sans le secours d’une présence innocente, fut le seul rêve qui lui permît de supporter l’idée que peut-être Albertine resterait quelque temps sans revenir.

L’esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur armée l’œuvre de leur diplomatie. Elle n’avait dû partir que pour obtenir du narrateur de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans ce cas celui qui l’eût emporté d’eux deux, c’eût été le narrateur, s’il avait eu la force d’attendre, d’attendre le moment où, voyant qu’elle n’obtenait rien, elle fût revenue d’elle-même.

Si pour attendre, pour « durer », le narrateur laissait Albertine rester loin de lui plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, il ruinait ce qui avait été son but pendant plus d’une année : ne pas la laisser libre une heure.

Toutes ses précautions se trouvaient devenues inutiles s’il lui laissait le temps, la facilité de le tromper tant qu’elle voudrait, et si à la fin elle se rendait, il ne pourrait plus oublier le temps où elle aurait été seule, et, même l’emportant à la fin, tout de même dans le passé, c’est-à-dire irréparablement, il serait le vaincu.

Le narrateur ne réussirait à ramener Albertine que dans l’hypothèse où elle ne serait partie que dans l’espoir d’être rappelée avec de meilleures conditions paraîtrait plus plausible. Dans tout cela le narrateur fut le plus apathique quoique le plus douloureux des policiers. Mais la fuite d’Albertine ne lui avait pas rendu les qualités que l’habitude de la faire surveiller par d’autres lui avait enlevées. Il ne pensait qu’à une chose : charger un autre de cette recherche. Cet autre fut Saint-Loup, qui consentit. L’anxiété de tant de jours remise à un autre lui donna de la joie et il se trémoussa, sûr du succès.

Quand le narrateur résolut de vivre avec Albertine et même de l’épouser, c’était pour la garder, savoir ce qu’elle faisait, l’empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Cet amour né surtout d’un besoin d’empêcher Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace de son origine. Être avec elle importait peu au narrateur pour peu qu’il pût empêcher « l’être de fuite » d’aller ici ou là. Pour l’en empêcher il s’en était remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec elle et pour peu qu’ils lui fissent le soir un bon petit rapport bien rassurant ses inquiétudes s’évanouissaient en bonne humeur.

Pour mettre en œuvre les moyens d’amener ce retour, une fois encore, le narrateur était condamné à faire comme s’il n’aimait pas Albertine, ne souffrait pas de son départ, il était condamné à continuer de lui mentir. Il pourrait être d’autant plus énergique dans les moyens de la faire revenir que personnellement il aurait l’air d’avoir renoncé à elle. Il se proposait d’écrire à Albertine une lettre d’adieux où il considérerait son départ comme définitif, tandis qu’il enverrait Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps, et comme à son insu, la pression la plus brutale pour qu’Albertine revînt au plus vite.

Sans doute le narrateur avait expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d’une indifférence qui, feinte d’abord, finit par devenir vraie. Et cette expérience aurait dû l’empêcher d’écrire à Albertine des lettres du même caractère que celles qu’il avait écrites à Gilberte. Il n’en fut rien.

Saint-Loup qui était à Paris avait été mandé par le narrateur à l’instant même ; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Le narrateur lui soumit la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu’Albertine fût sortie, car elle aurait pu le reconnaître. Comme Saint-Loup avait déjà l’air un peu surpris qu’une jeune fille eût habité chez le narrateur tout un hiver sans qu’il lui en eût rien dit, comme d’autre part Saint-Loup lui avait souvent reparlé de la jeune fille de Balbec et que le narrateur ne lui avait jamais répondu : « Mais elle habite ici », il eût pu être froissé du manque de confiance du narrateur. Il est vrai que peut-être Mme Bontemps parlerait de Balbec à Saint-Loup. Mais le narrateur était trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir, pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage.

Quant à ce qu’il reconnût Albertine (qu’il avait d’ailleurs systématiquement évité de regarder quand il l’avait rencontrée à Doncières), elle avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n’était guère probable. Saint-Loup demanda au narrateur s’il n’avait pas un portrait d’Albertine. Il répondit d’abord que non, pour que Saint-Loup n’eût pas, d’après la photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n’avait qu’entrevue dans le wagon.

Mais le narrateur réfléchit que sur la dernière elle serait déjà aussi différente de l’Albertine de Balbec que l’était maintenant l’Albertine vivante, et que Saint-Loup ne la reconnaîtrait pas plus sur la photographie que dans la réalité. Pendant qu’il la lui cherchait, Sait-Loup lui passa doucement la main sur le front, en manière de le consoler. Le narrateur était ému de la peine que la douleur, que Saint-Loup devinait en lui, lui causait.

D’abord Saint-Loup avait beau s’être séparé de Rachel, ce qu’il avait éprouvé alors n’était pas encore si lointain qu’il n’eût une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances, comme on se sent plus voisin de quelqu’un qui a la même maladie que vous. Puis il avait tant d’affection pour le narrateur que la pensée de ses souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle qui les lui causait un mélange de rancune et d’admiration. Il se figurait que le narrateur était un être si supérieur qu’il pensait que, pour qu’il fût soumis à une autre créature, il fallait que celle-là fût tout à fait extraordinaire.

Saint-Loup dit : « Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c’était bien à supposer qu’un être artiste jusqu’au bout des ongles comme toi, toi qui aimes en tout la beauté et d’un tel amour, tu étais prédestiné à souffrir plus qu’un autre quand tu la rencontrerais dans une femme. »

Quand Saint-Loup vit la photo, sa figure exprima une stupéfaction qui allait jusqu’à la stupidité. « C’est ça la jeune fille que tu aimes ? » finit-il par dire d’un ton où l’étonnement était maté par la crainte de fâcher le narrateur. Il ne fit aucune observation, il avait pris l’air raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu’on a devant un malade – eût-il été jusque-là un homme remarquable et votre ami – mais qui n’est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse.

Le narrateur comprit tout de suite l’étonnement de Robert, et que c’était celui où l’avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que le narrateur avait trouvé en elle une femme qu’il connaissait déjà, tandis que lui croyait n’avoir jamais vu Albertine.

Le temps était loin où le narrateur avait bien petitement commencé à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand il regardait Albertine, des sensations de saveur, d’odeur, de toucher.

Depuis, des sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s’y étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine n’était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre générateur d’une immense construction qui passait par le plan de son cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de sensations, ne saisissait qu’un résidu qu’elle empêchait au contraire le narrateur d’apercevoir. Sous la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à l’amant les pires métamorphoses de l’être aimé, le visage a eu le temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l’amant a vu la première fois est fort loin de celui qu’il voit depuis qu’il aime et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut voir maintenant le spectateur indifférent comme l’était Saint-Loup.

Il y a beaucoup de chances pour que la femme qui fait souffrir celui qui l’aime ait toujours été bonne fille avec quelqu’un qui ne se souciait pas d’elle, comme Odette, si cruelle pour Swann, avait été la prévenante « dame en rose » du grand-oncle du narrateur, comme la maîtresse de Saint-Loup pour le narrateur qui ne voyait en elle que cette « Rachel Quand du Seigneur » qu’on lui avait tant de fois proposée.

Or le narrateur sentait que tout ce passé, mais d’Albertine, vers lequel chaque fibre de son cœur, de sa vie, se dirigeait avec une souffrance, vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à Saint-Loup qu’il le lui deviendrait peut-être un jour à lui-même. Il ne se faisait pas d’illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre que l’amant pouvait penser. Et il n’en souffrait pas trop. Il avait essayé par la pensée d’ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de lui-même. Le narrateur essaya d’ôter son apport cardiaque et mental dans la composition d’Albertine et de se la représenter telle qu’elle devait apparaître à Saint-Loup, comme à lui Rachel.

Ce qu’on aime est trop dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu’on ait besoin de toute la femme ; on veut seulement être sûr que c’est elle, ne pas se tromper sur l’identité, autrement importante que la beauté pour ceux qui aiment ; les joues peuvent se creuser, le corps s’amaigrir, même pour ceux qui ont été d’abord le plus orgueilleux aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d’une femme, cet extrait algébrique, cette constance, cela suffit pour qu’un homme attendu dans le plus grand monde, et qui l’aimerait, ne puisse disposer d’une seule de ses soirées parce qu’il passe son temps à peigner et à dépeigner, jusqu’à l’heure de s’endormir, la femme qu’il aime, ou simplement à rester auprès d’elle, pour être avec elle, ou pour qu’elle soit avec lui, ou seulement pour qu’elle ne soit pas avec d’autres.

Le narrateur avait demandé à Saint-Loup de donner trente mille francs à la tante d’Albertine et de lui dire : « Mon ami avait demandé ces trente mille francs à un parent pour le comité de l’oncle de sa fiancée. C’est à cause de cette raison de fiançailles qu’on les lui avait donnés. Et il m’avait prié de vous les porter pour qu’Albertine n’en sût rien. Et puis voici qu’Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de rendre les trente mille francs s’il n’épouse pas Albertine. Et s’il l’épouse, il faudrait qu’au moins pour la forme elle revînt immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se prolongeait. »

Saint-Loup était content de rendre ce service à son ami et espérait le voir plus souvent quand il serait marié pour que sa maison devienne un peu celle du narrateur. Mais alors Albertine ne pourrait pas être pour sa femme une relation intime à cause de ses goûts.

Maintenant le poids de l’affaire ne reposait plus sur l’esprit surmené du narrateur mais sur Saint-Loup. Une allégresse le soulevait parce qu’il avait pris une décision, parce qu’il se disait : « J’ai répondu du tac au tac, j’ai agi. » Saint-Loup devait être à peine dans le train qu’il se croisa dans son antichambre avec Bloch qu’il n’avait pas entendu sonner, de sorte que force lui fut de le recevoir un instant.

Bloch l’avait dernièrement rencontré avec Albertine (qu’il connaissait de Balbec) un jour où elle était de mauvaise humeur.

Bloch lui dit : « J’ai dîné avec M. Bontemps et comme j’ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m’étais attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu’il fallait qu’il lui adressât des prières en ce sens. »

Le narrateur étouffa de colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l’effet de la démarche de Saint-Loup et le mettaient directement en cause auprès d’Albertine qu’il avait l’air d’implorer. Pour comble de malheur Françoise restée dans l’antichambre entendit tout cela. Le narrateur fit tous les reproches possibles à Bloch, lui disant qu’il ne l’avait nullement chargé d’une telle commission et que, du reste, le fait était faux. Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins de joie que de gêne de l’avoir contrarié. Il s’étonnait en riant de soulever une telle colère. Le narrateur le mit à la porte. On sonna de nouveau et Françoise lui remit une convocation chez le chef de la Sûreté. Les parents de la petite fille qu’il avait amenée une heure chez lui avaient voulu déposer contre lui une plainte en détournement de mineure.

Il trouva à la Sûreté les parents qui l’insultèrent en lui disant : « Nous ne mangeons pas de ce pain-là », lui rendirent les cinq cents francs que le narrateur ne voulut pas reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable exemple la facilité des présidents d’assises à « reparties », prélevait un mot de chaque phrase que le narrateur disait, mot qui lui servait à en faire une spirituelle et accablante réponse. De son innocence dans le fait il ne fut même pas question, car c’était la seule hypothèse que personne ne voulut admettre un instant.

Néanmoins les difficultés de l’inculpation firent que le narrateur s’en tira avec un savon extrêmement violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu’ils furent partis, le chef de la Sûreté, qui aimait les petites filles, changea de ton et le réprimanda comme un compère : « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate. D’ailleurs vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était follement exagérée. »

Le narrateur profita sans mot dire de la permission que le chef de la Sûreté lui donna de se retirer.

Depuis que Saint-Loup s’était chargé d’aller voir Mme Bontemps, les souffrances du narrateur avaient été dispersées. Il croyait que c’était pour avoir agi, il le croyait de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au fond, ce qui le rendait heureux, ce n’était pas de s’être déchargé de ses indécisions sur Saint-Loup, comme il le croyait. Pour guérir un événement malheureux, il fallait une décision. Ce qui au fond le rendait si heureux, c’était la certitude secrète que, la mission de Saint-Loup ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Mais n’ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de Saint-Loup, il recommença à souffrir. Sa décision, sa remise à lui de ses pleins pouvoirs, n’étaient donc pas la cause de sa joie qui sans cela eût duré, mais le « la réussite est sûre » qu’il avait pensé quand il disait « Advienne que pourra ». Et la pensée, éveillée par son retard, qu’en effet autre chose que la réussite pouvait advenir, lui était si odieuse qu’il avait perdu sa gaîté.

Nous avons beau aimer les êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l’isolement nous ne sommes plus qu’en face d’elle, à qui notre esprit donne dans une certaine mesure la forme qu’il veut, cette souffrance est supportable et différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et bizarre qu’un accident dans le monde moral et dans la région du cœur, – qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine, le narrateur pouvait penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas plus la voir ce soir qu’hier ; mais relire « ma décision est irrévocable », c’était autre chose, c’était comme prendre un médicament dangereux, qui lui eût donné une crise cardiaque à laquelle on peut ne pas survivre.

Mais cette souffrance dura peu. Il était malgré tout si sûr du succès, de l’habileté de Saint-Loup, le retour d’Albertine lui paraissait une chose si certaine qu’il se demanda s’il avait eu raison de le souhaiter.

Malheureusement pour lui qui croyait l’affaire de la Sûreté finie, Françoise vint lui annoncer qu’un inspecteur était venu s’informer s’il n’avait pas l’habitude d’avoir des jeunes filles chez lui ; que le concierge, croyant qu’on parlait d’Albertine, avait répondu que si, et que depuis ce moment la maison semblait surveillée. Dès lors il lui serait à jamais impossible de faire venir une petite fille dans ses chagrins pour le consoler, sans risquer d’avoir la honte devant elle qu’un inspecteur surgît et qu’elle le prît pour un malfaiteur. S’il avait pensé que même une petite fille inconnue pût avoir, par l’arrivée d’un homme de la police, une idée honteuse de lui, combien il aurait mieux aimé se tuer. Il n’y avait même pas de comparaison possible entre les deux souffrances. Mais alors, en pensant que le retour d’Albertine pouvait amener pour moi une condamnation infamante (même si Albertine était majeure) qui le dégraderait à ses yeux et peut-être lui ferait à elle-même un tort qu’elle ne lui pardonnerait pas, il cessa de souhaiter ce retour, il l’épouvanta. Il aurait voulu lui télégraphier de ne pas revenir. Mais ayant envisagé un instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans elle, tout d’un coup il se sentit au contraire prêt à sacrifier tous les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu’Albertine revînt !

En attendant que Saint-Loup pût voir Mme Bontemps, le narrateur se prit à imaginer Venise et de belles femmes inconnues. Ce furent quelques moments de calme agréable. Dès qu’il s’en aperçut, il sentit en lui une terreur panique. Ce calme qu’il venait de goûter, c’était la première apparition de cette grande force intermittente, qui allait lutter en lui contre la douleur, contre l’amour, et finirait par en avoir raison. Ce dont il venait d’avoir l’avant-goût et d’apprendre le présage, c’était pour un instant seulement ce qui plus tard serait chez lui un état permanent, une vie où il ne pourrait plus souffrir pour Albertine, où il ne l’aimerait plus. Et son amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera.

Il pensait tout le temps à Albertine en dormant. C’était un sommeil spécial à elle, qu’elle lui donnait et où, du reste, il n’aurait plus été libre comme pendant la veille de penser à autre chose.

Le sommeil, son souvenir, c’étaient les deux substances mêlées qu’on nous fait prendre à la fois pour dormir. Réveillé, du reste, sa souffrance allait en augmentant chaque jour au lieu de diminuer, non que l’oubli n’accomplît son œuvre, mais, là même, il favorisait l’idéalisation de l’image regrettée et par là l’assimilation de sa souffrance initiale à d’autres souffrances analogues qui la renforçaient.

Il vint un enfin un télégramme de Saint-Loup mais qui ne faisait que tout reculer, lui disant : « Ces dames sont parties pour trois jours. » Sans doute, si le narrateur avait supporté les quatre jours qu’il y avait déjà depuis qu’elle était partie, c’était parce qu’il se disait : « Ce n’est qu’une affaire de temps, avant la fin de la semaine elle sera là. » Mais cette raison n’empêchait pas que pour son cœur, pour son corps, l’acte à accomplir était le même : vivre sans elle, rentrer chez lui sans la trouver, passer devant la porte de sa chambre – l’ouvrir, il n’avait pas encore le courage – en sachant qu’elle n’y était pas, se coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà les choses que son cœur avait dû accomplir dans leur terrible intégralité et tout de même que s’il n’avait pas dû revoir Albertine.

Or qu’il l’eût accompli déjà quatre fois prouvait qu’il était maintenant capable de continuer à l’accomplir. Et bientôt peut-être la raison qui l’aidait à continuer ainsi à vivre – le prochain retour d’Albertine – il cesserait d’en avoir besoin (il pourrait se dire : « Elle ne reviendra jamais », et vivre tout de même comme il avait déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris l’habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute le soir en rentrant il trouvait encore, lui ôtant la respiration, l’étouffant du vide de la solitude, les souvenirs, juxtaposés en une interminable série, de tous les soirs où Albertine l’attendait ; mais déjà il trouvait ainsi le souvenir de la veille, de l’avant-veille et des deux soirs précédents, c’est-à-dire le souvenir des quatre soirs écoulés depuis le départ d’Albertine, pendant lesquels il était resté sans elle, seul, où cependant il avait vécu, quatre soirs déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l’autre, mais que chaque jour qui s’écoulerait allait peut-être étoffer.

Le narrateur reçut une lettre de déclaration d’une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune fille de Paris. Il y eut même une démarche du duc de Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur fille à l’inégalité du parti, à une semblable mésalliance. Mais tout cela ne comptait plus pour le narrateur.

Plus le désir avance, plus la possession véritable s’éloigne. De sorte que si le bonheur, ou du moins l’absence de souffrances, peut être trouvé, ce n’est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher. On cherche à voir ce qu’on aime, on devrait chercher à ne pas le voir, l’oubli seul finit par amener l’extinction du désir.

Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant les relâche, et malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes, et dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment.

Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété secondaire – l’attente d’un nouveau télégramme, d’un téléphonage de Saint-Loup – masqua la première, l’inquiétude du résultat, savoir si Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l’attente du télégramme lui devenait si intolérable qu’il lui semblait que, quel qu’il fût, l’arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à laquelle le narrateur pensait maintenant, mettrait fin à ses souffrances. Mais quand il eut reçu enfin un télégramme de Robert où il lui disait qu’il avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, le narrateur éclata de fureur et de désespoir, car c’était là ce qu’il avait voulu avant tout éviter.

Il maudissait Robert. Puis se dit que si ce moyen avait échoué, il en prendrait un autre. Puisque l’homme peut agir sur le monde extérieur, comment, en faisant jouer la ruse, l’intelligence, l’intérêt, l’affection, n’arriverait-il pas à supprimer cette chose atroce : l’absence d’Albertine.

Nous n’arrivons pas à changer les choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La situation que nous espérions changer parce qu’elle nous était insupportable nous devient indifférente. Nous n’avons pas pu surmonter l’obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l’a fait tourner, dépasser, et c’est à peine alors si en nous retournant vers le lointain du passé nous pouvons l’apercevoir, tant il est devenu imperceptible.

Furieux, le narrateur télégraphia à Saint-Loup de revenir au plus vite à Paris, pour éviter au moins l’apparence de mettre une insistance aggravante dans une démarche qu’il aurait tant voulu cacher.

Mais avant même qu’il fût revenu selon ses instructions, c’est d’Albertine elle-même que le narrateur reçut cette lettre :

« Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne pas m’avoir écrit directement ? J’aurais été trop heureuse de revenir ; ne recommencez plus ces démarches absurdes. » « J’aurais été trop heureuse de revenir ! ». Si elle disait cela, c’est donc qu’elle regrettait d’être partie, qu’elle ne cherchait qu’un prétexte pour revenir. Donc le narrateur n’avait qu’à faire ce qu’elle lui disait, à lui écrire qu’il avait besoin d’elle, et elle reviendrait.

Il allait donc la revoir, elle, l’Albertine de Balbec (car, depuis son départ, elle l’était redevenue pour lui ; comme un coquillage auquel on ne fait plus attention quand on l’a toujours sur sa commode, une fois qu’on s’en est séparé pour le donner, ou l’ayant perdu, et qu’on pense à lui, ce qu’on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des montagnes bleues de la mer). Et ce n’était pas seulement elle qui était devenue un être d’imagination, c’est-à-dire désirable, mais la vie avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c’est-à-dire affranchie de toutes difficultés, de sorte que le narrateur se disait : « Comme nous allons être heureux ! »

Mais du moment qu’il avait l’assurance de ce retour, il ne fallait pas avoir l’air de le hâter, mais au contraire effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que le narrateur pourrait toujours plus tard désavouer en disant qu’il avait agi de lui-même, parce qu’il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, il relisait la lettre d’Albertine et il était tout de même déçu du peu qu’il y a d’une personne dans une lettre.

Il lui écrivit une réponse. Il lui expliqua qu’elle avait pris une décision qu’il croyait très sage et qu’elle avait avez prise au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car elle était partie le jour où il venait de recevoir l’assentiment de sa mère à demander sa main. il lui aurait dit à son réveil. Peut-être aurait-elle eu peur de lui faire de la peine en partant là-dessus. Et ils auraient peut-être lié leurs vies par ce qui aurait été pour eux, qui sait ? Le pire malheur. Si cela avait dû être, Albertine était bénie pour sa sagesse. Le narrateur prétendait qu’ils en perdraient tout le fruit en se revoyant. Le narrateur lui décrivait la vie  qu’elle aurait eue avec lui, ils auraient mené leur existence de la façon la plus indépendante possible, et pour commencer il avait voulu qu’elle eut eussiez ce yacht où elle aurait pu voyager pendant que, trop souffrant, il l’aurait attendue au port. Elle aurait eu aussi sa propre voiture, une Rolls comme elle en avait exprimé le désir. Le narrateur prétendit que le yacht était prêt et s’appelait Le Cygne. Il ferait graver sur le bateau des vers de Mallarmé qu’Albertine aimait : Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui Magnifique mais qui sans espoir se délivre Pour n’avoir pas chanté la région où vivre Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.

Le narrateur avait prévu des vers pour la Rolls également.

Il écrivit adieu à Albertine et réfuta sa responsabilité quant à la venue de Saint-Loup en Touraine. C’était parce qu’il voulait absolument qu’elle revînt dans les huit jours que le narrateur lui écrivait : « Adieu pour toujours » ; c’est parce qu’il voulait la revoir qu’il lui écrivait : « Je trouverais dangereux de vous voir » ; c’est parce que vivre séparé d’elle lui semblait pire que la mort qu’il lui écrivait : « Vous avez eu raison, nous serions malheureux ensemble. » Hélas, cette lettre feinte, en l’écrivant pour avoir l’air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que lui et non elle, il aurait dû d’abord prévoir qu’il était possible qu’elle eût pour effet une réponse négative, c’est-à-dire consacrant ce qu’il disait ; qu’il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été moins intelligente qu’elle n’était, elle n’eût pas douté un instant que ce qu’il disait était faux.

Après avoir prévu la possibilité d’une réponse négative, le narrateur aurait dû toujours prévoir que brusquement cette réponse lui rendrait dans sa plus extrême vivacité son amour pour Albertine. Et il aurait dû, toujours avant d’envoyer sa lettre, se demander si, au cas où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir, il serait assez maître de sa douleur pour se forcer à rester silencieux.

Mais la manière désastreuse dont est construit l’univers psycho-pathologique veut que l’acte maladroit, l’acte qu’il faudrait avant tout éviter, soit justement l’acte calmant, l’acte qui, ouvrant pour nous, jusqu’à ce que nous en sachions le résultat, de nouvelles perspectives d’espérance, nous débarrasse momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en nous.

Mais il ne prévit rien de tout cela. Le résultat de cette lettre lui paraissait être au contraire de faire revenir Albertine au plus vite. Mais en même temps il n’avait cessé en écrivant de pleurer ; d’abord un peu de la même manière que le jour où il avait joué la fausse séparation, parce que, ces mots lui représentant l’idée qu’ils m’exprimaient quoiqu’ils tendissent à un but contraire. Mais aussi parce qu’il sentait que cette idée avait de la vérité.

Le résultat de cette lettre lui paraissant certain, il regretta de l’avoir envoyée. Car en se représentant le retour, en somme si aisé, d’Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient leur mariage une chose mauvaise pour lui revinrent avec toute leur force. Il espéra qu’elle refuserait de revenir.

Mais Françoise ne savait pas avec combien de timbres elle devait affranchir la lettre et la lui rapporta. Aussitôt il changea d’avis ; il souhaitait qu’Albertine ne revînt pas, mais il voulait que cette décision vînt d’elle pour mettre fin à son anxiété, et il résolut de rendre la lettre à Françoise.

Le narrateur avait donné la lettre à Françoise en lui demandant d’aller vite la mettre à la poste. Dès que sa lettre fut partie il conçut de nouveau le retour d’Albertine comme imminent. Il ne laissait pas de mettre dans sa pensée de gracieuses images qui neutralisaient bien un peu par leur douceur les dangers qu’il voyait à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l’avoir auprès de lui l’enivrait.

Le temps passe, et peu à peu tout ce qu’on disait par mensonge devient vrai, le narrateur l’avait trop expérimenté avec Gilberte. Il s’était dit que si Albertine revenait, il renoncerait à la vie véritable que, certes, il n’était pas en état de goûter encore, mais qui progressivement pourrait commencer à présenter pour lui des charmes tandis que le souvenir d’Albertine irait en s’affaiblissant.

L’oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets de l’oubli était précisément – en faisant que beaucoup des aspects déplaisants d’Albertine, des heures ennuyeuses que le narrateur passait avec elle, ne se représentaient plus à sa mémoire, cessaient donc d’être des motifs à désirer qu’elle ne fût plus là comme il le souhaitait quand elle y était encore – de lui donner d’elle une image sommaire, embellie de tout ce qu’il avait éprouvé d’amour pour d’autres. Sous cette forme particulière, l’oubli, qui pourtant travaillait à l’habituer à la séparation, lui faisait, en lui montrant Albertine plus douce, souhaiter davantage son retour.

Depuis qu’elle était partie, bien souvent, quand il lui semblait qu’on ne pouvait pas voir qu’il avait pleuré, le narrateur sonnait Françoise et lui disait : « Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n’a rien oublié. Pensez à faire sa chambre, pour qu’elle soit bien en état quand elle viendra. »

Il voulait diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait le départ d’Albertine en lui faisant entrevoir qu’il serait court. Il voulait aussi montrer à Françoise qu’il ne craignait pas de parler de ce départ. En la nommant sans cesse, il voulait enfin faire rentrer, comme un peu d’air, quelque chose d’elle dans cette chambre où son départ avait fait le vide et où il ne respirait plus.

Françoise remarqua qu’Albertine avait laissé deux de ses bagues dans le tiroir d’une petite table en bois. Le narrateur les lui demanda et elle lui donna avec une certaine méfiance. Elle en profita pour remarquer la beauté des bagues pour faire du mal au narrateur. Et ajouter que ces bagues étaient probablement des cadeaux qu’Albertine avait reçus.

Le narrateur demanda à Françoise de sortir de la chambre. Il aurait voulu voir Albertine immédiatement. À l’horreur de son mensonge, à la jalousie pour l’inconnu, s’ajoutait la douleur qu’elle se fût laissé ainsi faire des cadeaux.

Atterré, les deux bagues à la main, le narrateur regarda cet aigle impitoyable dont le bec lui tenaillait le cœur, dont les ailes aux plumes en relief avaient emporté la confiance qu’il gardait dans son amie, et sous les serres duquel son esprit meurtri ne pouvait pas échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à cet inconnu dont l’aigle symbolisait sans doute le nom sans pourtant le laisser lire au narrateur, qu’elle avait aimé sans doute autrefois, et qu’elle avait revu sans doute il n’y avait pas longtemps, puisque c’était le jour si doux, si familial, de la promenade ensemble au Bois, que le narrateur avait vu, pour la première fois, la seconde bague, celle où l’aigle avait l’air de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.

Le narrateur pensait sans cesse à Albertine mais surtout au moyen de la faire revenir.

En réalité, dans ces heures de crise où nous jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l’être dont elle dépend révèle mieux l’immensité de la place qu’il occupe pour nous, en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui, proportionnellement l’image de cet être décroît jusqu’à ne plus être perceptible. Il songeait à acheter un yacht qui coûterait plus de 200 000 francs d’entretien par an. Alors il ne lui resterait plus que 50 000 francs de rente par an. Il savait qu’il ne pourrait tenir plus de huit ans à ce rythme. Il laisserait sa rente à Albertine et se tuerait. Tout d’un coup, il se trouva affreusement triste parce qu’ayant pensé qu’il ne disposerait plus assez d’argent, c’était parce que ses parents vivaient. Il pensa soudain à sa mère. Il ne put supporter l’idée de ce qu’elle souffrirait après sa propre mort s’il se suicidait.

Françoise avait l’air de savoir que le narrateur mentait quand il faisait allusion au prochain retour d’Albertine. Et sa croyance semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait d’habitude un domestique, que les maîtres n’aiment pas à être humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de la réalité que ce qui ne s’écarte pas trop d’une action flatteuse, propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise avait l’air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même déjà entretenu la méfiance dans l’esprit d’Albertine, surexcité sa colère, bref l’eût poussée au point où elle aurait pu prédire comme inévitable son départ.

Quand Françoise vit qu’après avoir écrit une longue lettre le narrateur y mettait l’adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague qu’Albertine revînt grandit chez elle. Il se doubla d’une véritable consternation quand, un matin, elle dut remettre au narrateur dans son courrier une lettre sur l’enveloppe de laquelle elle avait reconnu l’écriture d’Albertine. Elle se demandait si le départ d’Albertine n’avait pas été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement, comme assurant définitivement pour l’avenir la vie d’Albertine à la maison et comme constituant pour le narrateur, c’est-à-dire, en tant qu’il était le maître de Françoise, pour elle-même l’humiliation d’avoir été joué par Albertine. Alors il attendit le départ de Françoise pour lire la lettre d’Albertine. Elle était d’accord pour s’occuper de décommander la Rolls. Elle était très touchée qu’il ait gardé un bon souvenir de leur dernière promenade. De son côté elle n’oublierait pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et qu’ils allaient se quitter) et qu’elle ne s’effacerait de son esprit qu’avec la nuit complète.

Le narrateur sentit que cette dernière phrase n’était qu’une phrase et qu’Albertine n’aurait pas pu garder, pour jusqu’à sa mort, un si doux souvenir de cette promenade où elle n’avait certainement eu aucun plaisir puisqu’elle était impatiente de le quitter. Mais il admira aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n’avait rien lu qu’Esther avant de le connaître, était douée et combien il avait eu raison de trouver qu’elle s’était chez lui enrichie de qualités nouvelles qui la faisaient différente et plus complète.

En somme, quand il lui avait dit qu’il ne voulait pas la voir par peur de l’aimer, il avait dit cela parce qu’au contraire il savait que dans la fréquentation constante son amour s’amortissait et que la séparation l’exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait naître un besoin d’elle infiniment plus fort que l’amour des premiers temps de Balbec.

La lettre d’Albertine n’avançait en rien les choses. Elle ne lui parlait que d’écrire à l’intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation, brusquer les choses, et il eût l’idée suivante. Il fit immédiatement porter à Andrée une lettre où il lui disait qu’Albertine était chez sa tante, qu’il se sentait bien seul, qu’elle lui ferait un immense plaisir en venant s’installer chez lui pour quelques jours et que, comme il ne voulait faire aucune cachotterie, il la pria d’en avertir Albertine.

Et en même temps il écrivit à Albertine comme s’il n’avait pas encore reçu sa lettre. Il l’avertissait qu’il avait fait venir Andrée chez lui et qu’il comptait en faire sa femme. Il pensait qu’Albertine serait contente de voir Andrée chez lui, puis sa femme, pourvu qu’elle, Albertine, fût libre, parce qu’elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant les précautions de chaque heure que le narrateur avais prises pendant plus de six mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute il avait empêché.

Le narrateur reçut la visite de Saint-Loup. Avant son arrivée, il l’avait attendu et l’avait entendu, de sa fenêtre. Il resta muet de stupéfaction car des paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de Saint-Loup. Or le narrateur l’avait toujours considéré comme un être si bon, si pitoyable aux malheureux, que cela lui fit le même effet que si Saint-Loup avait récité un rôle de Satan. Son interlocuteur était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes.

Le narrateur se montra, Saint-Loup vint à lui, mais sa confiance en lui était ébranlée depuis qu’il venait de l’entendre tellement différent de ce qu’il connaissait. Et il se demanda si quelqu’un qui était capable d’agir aussi cruellement envers un malheureux n’avait pas joué le rôle d’un traître vis-à-vis de lui, dans sa mission auprès de Mme Bontemps.

Mais pendant qu’il fut auprès de lui, c’était pourtant au Saint-Loup d’autrefois, et surtout à l’ami qui venait de quitter Mme Bontemps, que le narrateur pensa. Saint-Loup lui dit : « Pour commencer par où ma dernière dépêche t’a laissé, après avoir passé par une espèce de hangar, j’entrai dans la maison, et au bout d’un long couloir on me fit entrer dans un salon. » À ces mots de hangar, de couloir, de salon, et avant même qu’ils eussent fini d’être prononcés, le cœur du narrateur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un courant électrique. Dans un hangar on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon, qui sait ce qu’Albertine faisait quand sa tante n’était pas là ? Quand le narrateur apprit qu’au lieu d’être dans deux ou trois endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge avaient marqué dans son cœur comme sur une carte la place où il fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu’elle était dans une maison de Touraine, il n’avait pas vu la maison. Jamais ne lui était venue à l’imagination cette affreuse idée de salon, de hangar, de couloir, qui lui semblaient face à lui sur la rétine de Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une infinité de pièces possibles qui s’étaient détruites l’une l’autre. Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, sa folie lui apparut d’avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont l’existence (et non la simple possibilité) venait de lui être révélée.

Quand Saint-Loup lui dit aussi que dans ce salon il avait entendu chanter à tue-tête d’une chambre voisine et que c’était Albertine qui chantait, le narrateur comprit avec désespoir que, débarrassée enfin de lui, elle était heureuse ! Elle avait reconquis sa liberté. Et lui qui pensait qu’elle allait venir prendre la place d’Andrée. Sa douleur se changea en colère contre Saint-Loup. Lâchée de nouveau, ayant quitté la cage d’où chez lui il restait des jours entiers sans la faire venir dans sa chambre, Albertine avait repris pour lui toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde suivait. Saint-Loup lui raconta qu’il avait proposé l’argent du narrateur à Mme Cambremer et qu’elle avait accepté. Il s’attendait à ce qu’elle refuse et qu’elle le mette dehors. Elle n’avait pas cru que le narrateur voulait épouser Albertine. Saint-Loup avait fait de son mieux et regrettait de n’avoir pas réussi la mission que lui avait confié son ami. Saint-Loup lui dit qu’il avait vu des jeunes filles entrer chez Mme Cambremer juste avant de s’en aller. Enfin Saint-Loup lui avait dit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et aussitôt le narrateur imagina qu’elle était l’amante d’Albertine.

En tous cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, il ne pouvait pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette actrice ; il ne pouvait supporter la pensée de cette vie qui lui échappait. Il écrirait et il attendrait la réponse à sa lettre. Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas il irait la chercher ; de gré ou de force il l’arracherait à ses amies. D’ailleurs ne valait-il pas mieux qu’il il allât lui-même, maintenant qu’il avait découvert la méchanceté, jusqu’ici insoupçonnée de lui, de Saint-Loup ? qui sait s’il n’avait pas organisé tout un complot pour le séparer d’Albertine ? S’il lui était arrivé un accident, la vie du narrateur, au lieu d’être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante, eût aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la suppression de la souffrance.

Si Albertine avait pu être victime d’un accident, vivante, il aurait eu un prétexte pour courir auprès d’elle, morte il aurait retrouvé, comme disait Swann, la liberté de vivre.  Swann l’avait cru, cet homme si fin et qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu’on a dans le cœur. Comme, un peu plus tard, si Swann avait été encore vivant, le narrateur aurait pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, que la mort de celle qu’il aimait ne l’eût délivré de rien.

Le narrateur laissa toute fierté vis-à-vis d’Albertine, il lui envoya un télégramme désespéré lui demandant de revenir à n’importe quelles conditions, qu’elle ferait tout ce qu’elle voudrait, qu’il demandait seulement à l’embrasser une minute trois fois par semaine avant qu’elle se couche.

Elle ne revint jamais. Son télégramme venait de partir qu’il en reçut un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n’est pas créé une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s’y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de la souffrance que produisirent en lui les deux premières lignes du télégramme :

« Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade. Tous nos efforts n’ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à sa place. »

Non, pas la suppression de la souffrance, mais une souffrance inconnue, celle d’apprendre qu’elle ne reviendrait pas. Pas un instant, il n’avait cru qu’elle ne reviendrait pas. Il avait moins besoin de sa fidélité que de son retour.

Toute sa vie à venir se trouvait arrachée de son cœur. Sa vie à venir ? Il n’avait donc pas pensé quelquefois à la vivre sans Albertine ? Mais non ! Cet avenir indissoluble d’elle, il n’avait pas su l’apercevoir, mais maintenant qu’il venait d’être descellé, le narrateur sentait la place qu’il tenait dans son cœur béant.

Françoise vint lui donner deux lettres d’Albertine. Les deux lettres d’Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade où elle était morte. Dans la première, elle se réjouissait qu’il fasse venir Andrée chez lui. Dans la seconde, elle lui demandait s’il n’était pas trop tard qu’elle revienne chez lui et s’il n’avait pas encore écrit à Andrée, consentirait-il à la reprendre ? elle avait signé « De tout cœur à vous ».

Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer les souffrances du narrateur, il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, mais en lui. Jamais elle n’y avait été plus vivante.

Pour le consoler ce n’était pas une, c’étaient d’innombrables Albertine qu’il aurait dû oublier.

Quand il était arrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était à recommencer avec une autre, avec cent autres.

Alors sa vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à cause d’Albertine, parallèlement à elle, quand il était seul, la douceur, c’était justement, à l’appel de moments identiques, la perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie lui était rendue l’odeur des lilas de Combray ; par la mobilité du soleil sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées ; par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises ; le désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pâques.

Tous les souvenirs qui lui revenaient menaient à cette conclusion : Albertine est morte.

Ce n’était plus assez de fermer les rideaux, il tâchait de boucher les yeux et les oreilles de sa mémoire, pour ne pas voir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d’un arbre à l’autre de chaque côté de lui, qu’embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d’éviter ces sensations que donnent l’humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos d’âne. Mais déjà ces sensations l’avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu’eût tout le recul, tout l’élan nécessaire pour le frapper de nouveau, l’idée qu’Albertine était morte.

Françoise devait être heureuse de la mort d’Albertine, et il faut lui rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux chansons de geste étaient plus anciennes que sa haine d’Albertine et même d’Eulalie.

Aussi une de ces fins d’après-midi-là, comme il ne cachait pas assez rapidement sa souffrance, elle aperçut ses larmes, servie par son instinct d’ancienne petite paysanne qui autrefois lui faisait capturer et faire souffrir les animaux, n’éprouver que de la gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards et, quand le narrateur était malade, à observer, comme les blessures qu’elle eût infligées à une chouette, sa mauvaise mine, qu’elle annonçait ensuite sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son « coutumier » de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement les larmes, le chagrin, choses qu’elle jugeait aussi funestes que d’ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. « Oh ! non, Monsieur, il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal ! » Et en voulant arrêter mes larmes elle avait l’air aussi inquiet que si c’eût été des flots de sang.

Peut-être en était-il pour elle d’Albertine comme d’Eulalie, et maintenant que l’amie du narrateur ne pouvait plus tirer de lui aucun profit, Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle dit : « Ça devait arriver, elle était trop heureuse, la pauvre, elle n’a pas su connaître son bonheur. »

 

Tout ramenait le narrateur à Albertine. Et même dans les rues, il lui arrivait d’isoler sur le dos d’un banc, de recueillir la pureté naturelle d’un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de Paris – de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un instant, pour son imagination, la ville dans la nature, avec le silence infini des champs évoqués le souvenir douloureux des promenades qu’il y  avait faites avec Albertine.

Ah ! quand la nuit finirait-elle ? Mais à la première fraîcheur de l’aube il frissonnait, car celle-ci avait ramené en lui la douceur de cet été où, de Balbec à Incarville, d’Incarville à Balbec, ils s’étaient tant de fois reconduits l’un l’autre jusqu’au petit jour. Il n’avait plus qu’un espoir pour l’avenir – espoir bien plus déchirant qu’une crainte, – c’était d’oublier Albertine.

Il savait qu’il l’oublierait un jour, il avait bien oublié Gilberte, Mme de Guermantes, il avait bien oublié sa grand’mère. Et c’est notre plus juste et plus cruel châtiment de l’oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous nous sommes détachés de ceux que nous n’aimons plus, que nous entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l’égard de ceux que nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu’il est un état non douloureux, un état d’indifférence.

Mais pour le moment, ce qui l’animait ce n’était plus le désir des femmes mais l’angoisse du départ d’Albertine. D’ailleurs le souvenir de tous ses désirs était aussi imprégné d’elle, et de souffrance, que le souvenir des plaisirs. Il n’avait plus envie d’aller à Venise.

Albertine lui avait semblé un obstacle interposé entre lui et toutes choses, parce qu’elle était pour lui leur contenant et que c’était d’elle, comme d’un vase, qu’il pouvait les recevoir. Maintenant que ce vase était détruit, il ne se sentait plus le courage de les saisir ; il n’y en avait plus une seule dont il ne se détournât, abattu, préférant n’y pas goûter.

Et en pensant qu’il verrait recommencer ce temps froid qui, depuis Gilberte et ses jeux aux Champs-Élysées, lui avait toujours paru si triste ; quand il pensait que reviendraient des soirs pareils à ce soir de neige où il avait vainement, toute une partie de la nuit, attendu Albertine, alors, comme un malade se plaçant bien au point de vue du corps pour sa poitrine, lui, moralement, à ces moments-là, ce qu’il redoutait encore le plus pour son chagrin, pour son cœur, c’était le retour des grands froids, et il se disait que ce qu’il y aurait de plus dur à passer ce serait peut-être l’hiver. Lié qu’il était à toutes les saisons, pour qu’il perdît le souvenir d’Albertine il aurait fallu qu’il les oubliât toutes, quitte à recommencer à les connaître, comme un vieillard frappé d’hémiplégie et qui réapprend à lire ; il aurait fallu qu’il renonçât à tout l’univers. Seule une véritable mort de lui-même serait capable (mais elle était impossible) de le consoler de la sienne.

Le narrateur se rappela d’un message téléphonique de Françoise qui lui avait transmis l’hommage obéissant d’Albertine revenant avec elle, il avait cru qu’il l’enorgueillissait. Il  s’était trompé. S’il l’avait enivré, c’est parce qu’il lui avait fait sentir que celle qu’il aimait était bien à lui, ne vivait bien que pour lui, et même à distance, sans qu’il eût besoin de s’occuper d’elle, le considérait comme son époux et son maître, revenant sur un signe de lui.

Et ce bonheur qu’elle revînt, qu’elle lui obéît et lui appartînt, la cause en était dans l’amour, non dans l’orgueil. Il lui eût été bien égal maintenant d’avoir à ses ordres cinquante femmes revenant, sur un signe de lui, non pas du Trocadéro mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis qu’il était seul dans sa chambre à faire de la musique, venait docilement vers lui, il avait respiré, disséminée comme un poudroiement dans le soleil, une de ces substances qui, comme d’autres sont salutaires au corps, font du bien à l’âme. Puis ç’avait été, une demi-heure après, l’arrivée d’Albertine, puis la promenade avec Albertine arrivée, promenade que le narrateur avait crue ennuyeuse parce qu’elle était pour lui accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même, qui avait, à partir du moment où Françoise lui avait téléphoné qu’elle la ramenait, coulé un calme d’or dans les heures qui avaient suivi.

Mais bien plus tard, quand il traversa peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels il avait passé avant d’aimer tant Albertine, quand son cœur cicatrisé put se séparer sans souffrance d’Albertine morte, alors il put se rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro ; il se rappela avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale qu’l n’avait pas connue jusqu’alors ; il se le rappela enfin exactement sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle certains jours d’été qu’on a trouvés trop chauds quand on les a vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage d’or fin et d’indestructible azur.

En faisant défiler les souvenirs d’Albertine, le narrateur pensait que tout cela modifiait le caractère de sa tristesse rétrospective tout autant que les impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées, et complétait chacune des années solaires qu’il avais vécues – et qui, rien qu’avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d’elle – en la doublant d’une sorte d’année sentimentale où les heures n’étaient pas définies par la position du soleil, mais par l’attente d’un rendez-vous ; où la longueur des jours, où les progrès de la température, étaient mesurés par l’essor de ses espérances, le progrès de son intimité avec Albertine, la transformation progressive de son visage, les voyages qu’elle avait faits, la fréquence et le style des lettres qu’elle lui avait adressées pendant une absence, sa précipitation plus ou moins grande à le voir au retour. Et enfin, ces changements de temps, ces jours différents, s’ils lui rendaient chacun une autre Albertine, ce n’était pas seulement par l’évocation des moments semblables. Mais l’on se rappelle que toujours, avant même que le narrateur aimât, chacune avait fait de lui un homme différent, ayant d’autres désirs parce qu’il avait d’autres perceptions.

On n’est que par ce qu’on possède, on ne possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin de nous-même, où nous les perdons de vue ! Alors nous ne pouvons plus les faire entrer en ligne de compte dans ce total qui est notre être. Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs s’étant endormi sans presque plus regretter Albertine – on ne peut regretter que ce qu’on se rappelle – au réveil le narrateur trouvait toute une flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en lui dans sa plus claire conscience, et qu’il distinguait à merveille. Alors il pleurait ce qu’il voyait si bien et qui, la veille, n’était pour lui que néant.

Puis, brusquement, le nom d’Albertine, sa mort avaient changé de sens ; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.

Comment lui avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle il n’avait à sa disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante il revoyait l’une ou l’autre : rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec. Mais il essayait maintenant en vain de se rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus.

Petite statuette dans la promenade vers l’île, calme figure grosse à gros grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel le narrateur se trouvait replacé quand il la revoyait. Et les moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l’avenir – vers un avenir devenu lui-même le passé, – nous y entraînant nous-même.

Jamais il n’avait caressé l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, il voulait lui demander d’ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l’amour des camps, la fraternité du voyage. Mais ce n’était plus possible, elle était morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, il n’avait fait semblant de comprendre, les soirs où elle semblait lui offrir des plaisirs que sans cela elle n’eût peut-être pas demandés à d’autres, et qui excitaient maintenant en lui un désir furieux.

Il semblait qu’il dût choisir entre deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort d’Albertine – venu pour lui d’une réalité qu’il n’avait pas connue : sa vie en Touraine – était en contradiction avec toutes ses pensées relatives à Albertine, ses désirs, ses regrets, son attendrissement, sa fureur, sa jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant, impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu’Albertine fût morte.

Une telle profusion de sentiments, car la mémoire du narrateur, en conservant sa tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n’était pas Albertine seule qui n’était qu’une succession de moments, c’était aussi lui-même. Son amour pour elle n’avait pas été simple : à la curiosité de l’inconnu s’était ajouté un désir sensuel, et à un sentiment d’une douceur presque familiale, tantôt l’indifférence, tantôt une fureur jalouse. Il n’était pas un seul homme, mais le défilé heure par heure d’une armée composite où il y avait, selon le moment, des passionnés, des indifférents, des jaloux – des jaloux dont pas un n’était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là qu’un jour viendrait la guérison qu’il ne souhaiterait pas.

Dans une foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu’on s’en aperçoive, être remplacés par d’autres, que d’autres encore éliminent ou renforcent, si bien qu’à la fin un changement s’est accompli qui ne se pourrait concevoir si l’on était un.

Si le narrateur avait peine à penser qu’Albertine, si vivante en lui (portant comme il faisait le double harnais du présent et du passé), était morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de fautes, dont Albertine, aujourd’hui dépouillée de la chair qui en avait joui, de l’âme qui avait pu les désirer, n’était plus capable, ni responsable, excitât en lui une telle souffrance, qu’il aurait seulement bénie s’il avait pu y voir le gage de la réalité morale d’une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet, destiné à s’éteindre lui-même, d’impressions qu’elle m’avait autrefois causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec d’autres n’aurait plus dû exciter sa jalousie, si seulement sa tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c’est ce qui était impossible puisqu’elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble où, à chaque coupable nouvelle, s’appariait aussitôt un jaloux lamentable et toujours contemporain. Le narrateur l’avait, les derniers mois, tenue enfermée dans sa maison. Mais dans son imagination maintenant, Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se prostituait aux unes, aux autres.

Le narrateur redoutait maintenant ce qui était en avant de lui puisqu’il était aussi incertain que l’avenir, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux ; plus cruel encore parce que le narrateur n’avait pas comme pour l’avenir la possibilité ou l’illusion d’agir sur lui, et aussi parce qu’il se déroulerait aussi long que sa vie elle-même, sans que sa compagne fût là pour calmer les souffrances qu’il lui causait. Ce n’était plus l’Avenir d’Albertine, c’était son Passé. Son Passé ? C’est mal dire puisque pour la jalousie il n’est ni passé ni avenir et que ce qu’elle imagine est toujours le Présent.

Il y avait plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine avait rougi. À cette époque-là le narrateur n’était pas jaloux d’elle. Mais depuis, il avait voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette conversation et lui dire pourquoi elle avait rougi. Cela l’avait d’autant plus préoccupé qu’on lui avait dit que les deux jeunes filles amies de Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l’hôtel et, disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais, par peur de fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, il avait toujours remis de lui en parler, puis il n’y avait plus pensé. Et tout d’un coup, quelque temps après la mort d’Albertine, il aperçut ce souvenir, empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu’ont les énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui eût pu les éclaircir. Ne pourrait-il pas du moins tâcher de savoir si Albertine n’avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de douches ? En envoyant quelqu’un à Balbec il y arriverait peut-être. Elle vivante, il n’eût sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n’a plus à craindre la rancune de la coupable.

Sans doute, puisque il avait des doutes sur la vie, sur la mort d’Albertine, il aurait dû depuis bien longtemps se livrer à des enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui l’avaient fait se soumettre à Albertine quand elle était là, l’empêchaient de rien entreprendre depuis qu’il ne la voyais plus. Et pourtant de la faiblesse traînée pendant des années un éclair d’énergie surgit parfois. Il se décida à cette enquête, au moins toute naturelle.

Il pensa demander à Aimé qui connaissait admirablement les lieux et appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu’ils servent, indifférents à toute espèce de morale. Quand Aimé fut parti, le narrateur pensa combien il eût mieux valu que ce qu’il allait essayer d’apprendre là-bas, le narrateur pût le demander maintenant à Albertine elle-même. Alors il imagina leur conversation, il en sentit l’impossibilité ; il venait d’aborder par une nouvelle face cette idée qu’Albertine était morte. Cela lui inspira la tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt, par un brusque déplacement, de la torture de la jalousie il passait au désespoir de la séparation.

La chagrin du narrateur se rapportait, non à ce qu’Albertine avait été pour lui, mais à ce que son cœur désireux de participer aux émotions les plus générales de l’amour l’avait peu à peu persuadé qu’elle était ; alors il se rendait compte que cette vie qui l’avait tant ennuyé – du moins il le croyait – avait été au contraire délicieuse.

Cette chambre où il dînait avec Albertine ne lui avait jamais paru jolie, il disait seulement qu’elle l’était à Albertine pour que son amie fût contente d’y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient cessé de lui être indifférents. L’art n’est pas seul à mettre du charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes ; ce même pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à la douleur.

Un matin il crut voir la forme oblongue d’une colline dans le brouillard, sentir la chaleur d’une tasse de chocolat, pendant que lui étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l’après-midi où Albertine était venue le voir et où il l’avait embrassée pour la première fois : c’est qu’il  venait d’entendre le hoquet du calorifère à eau qu’on venait de rallumer. Et il jeta avec colère une invitation que Françoise apporta de Mme Verdurin ; combien l’impression qu’il avait eue, en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la mort ne frappe pas tous les êtres au même âge s’imposait à lui avec plus de force maintenant qu’Albertine était morte si jeune tandis que Mme Verdurin recevait toujours et recevrait peut-être pendant beaucoup d’années encore.

Le narrateur se rappela la fin de cette soirée où Brichot l’avait reconduit chez lui, où il avait vu d’en bas la lumière de la lampe d’Albertine. Il y avait déjà repensé d’autres fois, mais il n’avait pas abordé le souvenir par le même côté.

Alors, en pensant au vide qu’il trouverait à présent en rentrant chez lui, qu’il ne verrait plus d’en bas la chambre d’Albertine d’où la lumière s’était éteinte à jamais, il comprit combien ce soir où, en quittant Brichot, il avait cru éprouver de l’ennui, du regret de ne pouvoir aller se promener et faire l’amour ailleurs.

Le narrateur comprit combien il s’était trompé, et que c’était seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d’en haut jusqu’à lui, il s’en croyait la possession entièrement assurée, qu’il avait négligé d’en calculer la valeur, ce qui faisait qu’il lui paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu’ils fussent, mais que, cherchant à les imaginer, il évaluait. Il comprit combien cette lumière qui lui semblait venir d’une prison contenait pour lui de plénitude, de vie et de douceur, et qui n’était que la réalisation de ce qui lui avait un instant enivré, puis paru à jamais impossible : il comprenait que cette vie qu’il avait menée à Paris dans un chez-lui qui était son chez-elle, c’était justement la réalisation de cette paix profonde qu’il avait rêvée le soir où Albertine avait couché sous le même toit que lui, à Balbec.

L’intelligence d’Albertine lui plaisait parce que, par association, elle éveillait en lui ce que il appelait sa douceur, comme nous appelons douceur d’un fruit une certaine sensation qui n’est que dans notre palais. Et de fait, quand il pensait à l’intelligence d’Albertine, ses lèvres s’avançaient instinctivement et goûtaient un souvenir dont il aimait mieux que la réalité lui fût extérieure et consistât dans la supériorité objective d’un être. Il est certain que le narrateur avait connu des personnes d’intelligence plus grande.

Mais l’infini de l’amour, ou son égoïsme, fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie, nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu’un lieu immense et vague où s’extériorisent nos tendresses.

C’avait peut-être été le tort du narrateur de ne pas chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu’au point de vue de son charme, il n’avait longtemps considéré que les positions différentes qu’elle occupait dans son souvenir dans le plan des années, et qu’il avait été surpris de voir qu’elle s’était spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu’à la différence des perspectives, de même il aurait dû chercher à comprendre son caractère comme celui d’une personne quelconque et peut-être, s’expliquant alors pourquoi elle s’obstinait à lui cacher son secret, le narrateur aurait évité de prolonger entre eux, avec cet acharnement étrange, ce conflit qui avait amené la mort d’Albertine. Et il avait alors, avec une grande pitié d’elle, la honte de lui survivre.

Dans ces moments-là, rapprochant la mort de sa grand’mère et celle d’Albertine, il lui semblait que sa vie était souillée d’un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait lui pardonner. Le narrateur avait rêvé d’être compris d’Albertine, de ne pas être méconnu par elle, croyant que c’était pour le grand bonheur d’être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d’autres eussent mieux pu le faire. On désire être compris parce qu’on désire être aimé, et on désire être aimé parce qu’on aime. La compréhension des autres est indifférente et leur amour importun.

La joie du narrateur d’avoir possédé un peu de l’intelligence d’Albertine et de son cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette possession était un degré de plus dans la possession totale d’Albertine, possession qui avait été son but et sa chimère depuis le premier jour où il l’avait vue.

Notre tort n’est pas de priser l’intelligence, la gentillesse d’une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort est de rester indifférent à la gentillesse, à l’intelligence des autres.

Le narrateur n’avait pas commis seulement l’imprudence, en regardant Albertine et en la logeant dans son cœur, de le faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un amour familial au plaisir des sens.

Il avait voulu aussi se persuader que leurs rapports étaient l’amour, qu’ils pratiquaient mutuellement les rapports appelés amour, parce qu’elle lui donnait docilement les baisers qu’il lui donnait, et, pour avoir pris l’habitude de le croire, le narrateur n’avait pas perdu seulement une femme qu’il aimait mais une femme qui l’aimait, sa sœur, son enfant, sa tendre maîtresse. Et, en somme, il avait eu un bonheur et un malheur que Swann n’avait pas connus, car justement, tout le temps qu’il avait aimé Odette et en avait été si jaloux, il l’avait à peine vue.

Mais après il l’avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu’à ce qu’il mourût. Le narrateur, au contraire, tandis qu’il était si jaloux d’Albertine, plus heureux que Swann il l’avait eue chez lui.

Il avait réalisé en vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu’il n’avait réalisé matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin Albertine, le narrateur ne l’avait pas gardée comme Swann avait gardé Odette. Albertine s’était enfuie, elle était morte.

Le narrateur s’appuyait au souvenir de ces heures si douces, et ce soutien moral lui communiquait un bien-être que l’approche même de la mort n’aurait pas rompu.

Ces images de Balbec et de Paris, qu’il aimait ainsi à revoir, c’étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées, de sa courte vie. Tout cela, qui n’était pour lui que souvenir, avait été pour elle action, action précipitée, comme celle d’une tragédie, vers une mort rapide.

Peut-être la fortune du narrateur, les perspectives d’un brillant mariage avaient attirée Albertine ; sa jalousie l’avait retenue ; sa bonté, ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et avaient amené le narrateur  à rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le développement interne de son travail mental, mais qui n’en avait pas moins eu sur la vie d’Albertine des contre-coups destinés eux-mêmes à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus douloureux à la psychologie du narrateur, puisque de sa prison elle s’était évadée pour aller se tuer sur un cheval que sans lui elle n’eût pas possédé, en lui laissant, même morte, des soupçons dont la vérification, si elle devait venir, lui serait peut-être plus cruelle que la découverte, à Balbec, qu’Albertine avait connu Mlle Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus là pour l’apaiser.

C’est dans le cours de cette dernière année, longue pour lui comme un siècle – tant Albertine avait changé de positions par rapport à la pensée du narrateur depuis Balbec jusqu’à son départ de Paris, et aussi, indépendamment de lui et souvent à son insu, changé en elle-même – qu’il fallait placer toute cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant lui apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais impossible et pourtant qui lui était indispensable.

Le narrateur n’aurait pas connu Albertine s’il n’avait pas lu dans un traité d’archéologie la description de l’église de Balbec ; si Swann, en lui disant que cette église était presque persane, n’avait pas orienté ses désirs vers le normand byzantin ; si une société de palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, n’avait pas décidé ses parents à exaucer son souhait et à l’envoyer à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, il n’avait pas trouvé l’église persane qu’il rêvait ni les brouillards éternels. Le beau train d’une heure trente-cinq lui-même n’avait pas répondu à ce qu’il s’en figurait. Mais, en échange de ce que l’imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que nous étions bien loin d’imaginer. Qui lui eût dit à Combray, quand il attendait le bonsoir de sa mère avec tant de tristesse, que ces anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour sa mère, mais pour une jeune fille qui ne serait d’abord, sur l’horizon de la mer, qu’une fleur que ses yeux seraient chaque jour sollicités de venir regarder, mais une fleur pensante et dans l’esprit de qui il souhaitait si puérilement de tenir une grande place, qu’il souffrirait qu’elle ignorât qu’il connaissait Mme de Villeparisis.

Oui, c’est le bonsoir, le baiser d’une telle étrangère pour lequel, au bout de quelques années, le narrateur devait souffrir autant qu’enfant quand sa mère ne devait pas venir le voir. Or cette Albertine si nécessaire, de l’amour de qui son âme était maintenant presque uniquement composée, si Swann ne lui avait pas parlé de Balbec il ne l’aurait jamais connue. Sa vie eût peut-être été plus longue, la sienne aurait été dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et ainsi il lui semblait que, par sa tendresse uniquement égoïste, il avait laissé mourir Albertine comme il avait assassiné sa grand’mère.

Quand il renonça à Gilberte et savait qu’il pourrait aimer un jour une autre femme, le narrateur osa à peine avoir un doute si en tous cas pour le passé il n’eût pu aimer que Gilberte. Or pour Albertine il n’avait même plus de doute, il était sûr que ç’aurait pu ne pas être elle qu’il eût aimée, que c’eût pu être une autre. Il eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où il devait dîner avec elle dans l’île du Bois, ne se fût pas décommandée.

Tout au plus, en se plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvait-il dire qu’il aurait pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les deux un regard dont on saisissait difficilement la signification. Le narrateur pouvait presque croire que la personnalité sensuelle et volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d’Albertine, un peu différent, il est vrai, mais présentant, maintenant qu’il y réfléchissait après coup, des analogies profondes.

Les premiers regards d’Albertine qui l’avaient fait rêver n’étaient pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Il pouvait presque croire que l’obscure personnalité, la sensualité, la nature volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues le tenter, incarnées cette fois dans le corps d’Albertine, tout autre et non pourtant sans analogies.

Mais elle était morte. Le narrateur l’oublierait. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en lui, mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, il ne pouvait le prévoir.

Si le narrateur avait changé à son égard, elle-même avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue vers son lit le jour où il avait écrit à Mlle de Stermaria n’était plus la même qu’il avait connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances qu’il n’avait jamais pu connaître. En tous cas, même si celle qu’il aimerait un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c’est-à-dire si son choix d’une femme n’était pas entièrement libre, cela faisait tout de même que, dirigé d’une façon peut-être nécessaire, il l’était sur quelque chose de plus vaste qu’un individu, sur un genre de femmes, et cela ôtait toute nécessité à son amour pour Albertine.

A force de vivre avec Albertine, les chaînes que le narrateur avait forgées lui-même, il ne pouvait plus s’en dégager ; l’habitude d’associer la personne d’Albertine au sentiment qu’elle n’avait pas inspiré lui faisait pourtant croire qu’il était spécial à elle, comme l’habitude donne à la simple association d’idées entre deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique, la force, la nécessité illusoires d’une loi de causalité. Il avait cru que ses relations, sa fortune, le dispenseraient de souffrir, et peut-être trop efficacement puisque cela lui semblait le dispenser de sentir, d’aimer, d’imaginer ; il enviait une pauvre fille de campagne à qui l’absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois de rêve après un chagrin qu’elle ne peut artificiellement endormir.

Or il se rendait compte maintenant que si, pour Mme de Guermantes comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et lui, il avait vu cette distance brusquement supprimée par l’opinion que les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable, d’une façon semblable, quoique inverse, ses relations, sa fortune, tous les moyens matériels dont tant sa situation que la civilisation de son époque lui faisaient profiter, n’avaient fait que reculer l’échéance de la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible d’Albertine, sur laquelle aucune pression n’avait agi. Sans doute le narrateur avait pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais leur attente n’avait-elle pas été inutile, leur résultat nul ?

On désire plus la personne qui va se donner ; l’espérance anticipe la possession ; mais le regret aussi est un amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner à l’île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que le narrateur aimât. Cela eût pu suffire aussi à lui la faire aimer, si ensuite il l’avait revue à temps. Aussitôt qu’il avait su qu’elle ne viendrait pas, envisageant l’hypothèse invraisemblable – et qui s’était réalisée – que peut-être quelqu’un était jaloux d’elle et l’éloignait des autres, que le narrateur ne la reverrait jamais, il avait tant souffert qu’il aurait tout donné pour la voir, et c’est une des plus grandes angoisses qu’il eût connues, que l’arrivée de Saint-Loup avait apaisée. Or à partir d’un certain âge nos amours, nos maîtresses sont filles de notre angoisse ; notre passé, et les lésions physiques où il s’est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en particulier, qu’il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que le narrateur aimât était, même sans ces amours voisines, inscrit dans l’histoire de son amour pour elle, c’est-à-dire pour elle et ses amies. Car ce n’était même pas un amour comme celui pour Gilberte, mais créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause d’elle et parce qu’elles lui paraissaient quelque chose d’analogue à elle que le narrateur se fût plu avec ses amies, il était possible.

Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir le voir à Balbec, si, un peu avant la visite d’Andrée, Albertine lui manquait de parole, son cœur ne cessait plus de battre, il croyait ne jamais la revoir et c’était elle qu’il aimait. Et quand Andrée venait, c’était sérieusement qu’il lui disait (comme il le lui dit à Paris après qu’il eût appris qu’Albertine avait connu Mlle Vinteuil), ce qu’elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait été dit en effet, et dans les mêmes termes, si le narrateur avait été heureux la veille avec Albertine : « Hélas, si vous étiez venue plus tôt, maintenant j’en aime une autre. » Encore dans ce cas d’Andrée, remplacée par Albertine quand le narrateur apprit que celle-ci avait connu Mlle Vinteuil, l’amour avait été alternatif et par conséquent, en somme, il n’y en avait eu qu’un à la fois.

C’est le lot d’un certain âge, qui peut venir très tôt, qu’on soit rendu moins amoureux par un être que par un abandon où de cet être on finit par ne plus savoir qu’une chose, sa figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute récente et inexpliquée : c’est qu’on aurait besoin pour ne plus souffrir qu’il vous fît dire : « Me recevriez-vous ? » La séparation d’avec Albertine, le jour où Françoise avait dit au narrateur : « Mademoiselle Albertine est partie », était comme une allégorie de tant d’autres séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu’arrive le jour de la séparation.

En tous cas, si cette vie avec Albertine n’était pas, dans son essence, nécessaire, elle lui était devenue indispensable. Il avait tremblé quand il avait aimé Mme de Guermantes parce qu’il se disait qu’avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d’être à trop de gens, que le narrateur aurait trop peu de prise sur elle.

Albertine étant pauvre, obscure, devait être désireuse de l’épouser. Et pourtant le narrateur n’avait pu la posséder pour lui seul. Si elle lui avait dit qu’elle aimait les femmes, il aurait cédé.

Le narrateur avait cru mentir quand il lui avait dit, à Balbec : « Plus je vous verrai, plus je vous aimerai » (et pourtant c’était cette intimité de tous les instants qui, par le moyen de la jalousie, l’avait tant attaché à elle), « je sens que je pourrais être utile à votre esprit » ; à Paris : « Tâchez d’être prudente. Pensez, s’il vous arrivait un accident je ne m’en consolerais pas », et elle : « Mais il peut m’arriver un accident » ; à Paris, le soir où le narrateur avait fait semblant de vouloir la quitter : « Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous verrai plus, et que ce sera pour jamais. » Et elle, quand ce même soir elle avait regardé autour d’elle : « Dire que je ne verrai plus cette chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le croire, et pourtant c’est vrai. » Dans ses dernières lettres enfin, quand elle avait écrit – probablement en se disant « Je fais du chiqué » : – « Je vous laisse le meilleur de moi-même » (et n’était-ce pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas aussi, de la mémoire du narrateur qu’étaient confiées son intelligence, sa bonté, sa beauté ?) et : « cet instant, deux fois crépusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter, ne s’effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit complète », cette phrase écrite la veille du jour où, en effet, son esprit avait été envahi par la nuit complète et où peut-être bien, dans ces dernières lueurs si rapides mais que l’anxiété du moment divise jusqu’à l’infini, elle avait peut-être bien revu leur dernière promenade, et dans cet instant où tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être appelé au secours l’ami si souvent maudit mais si respecté par elle, qui lui-même – car toutes les religions se ressemblent – avait la cruauté de souhaiter qu’elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de mourir en lui.

L’idée qu’on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l’idée qu’un autre est mort ; que, redevenue plane après avoir englouti un être, s’étend, sans même un remous à cette place-là, une réalité d’où cet être est exclu, où n’existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de laquelle il est aussi difficile de remonter à l’idée que cet être a vécu, qu’il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, de penser qu’il est assimilable aux images sans consistance, aux souvenirs laissés par les personnages d’un roman qu’on a lu.

Du moins le narrateur était heureux qu’avant de mourir elle lui eût écrit cette lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui lui prouvait qu’elle fût revenue si elle eût vécu. Il lui semblait que c’était non seulement plus doux, mais plus beau aussi, que l’événement eût été incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d’art et de destin.

Quelle tristesse d’avoir à se rappeler qu’elle lui avait menti en lui jurant, trois jours avant de le quitter, qu’elle n’avait jamais eu avec l’amie de Mlle Vinteuil ces relations qu’au moment où Albertine le lui jurait sa rougeur avait confessées. Le narrateur regrettait de lui avoir dit son dégoût pour ce genre de mœurs. C’était sans doute ce qui avait empêché Albertine de se confier à lui.

Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, le narrateur était effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, sa grand’mère connaissait aussi bien son oubli qu’Albertine son souvenir.

Les curiosités jalouses du narrateur de ce qu’avait pu faire Albertine étaient infinies. Il acheta combien de femmes qui ne lui apprirent rien bien qu’il sût d’avance que sa séparation forcée d’avec Albertine, du fait de sa mort, le conduirait à la même indifférence qu’avait fait sa séparation volontaire d’avec Gilberte.

Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée auprès du narrateur. Mais cela revenait à dire qu’une fois qu’elle se fût vue morte elle eût mieux aimé, auprès de lui, rester en vie. Par la contradiction même qu’elle impliquait, une telle supposition était absurde.

Le narrateur avait cru qu’Albertine ne partirait pas parce qu’il le désirait. Parce qu’il le désirait il crut qu’elle n’était pas morte ; il se mit à lire des livres sur les tables tournantes, il commença à croire possible l’immortalité de l’âme. Mais elle ne lui suffisait pas. Il fallait qu’après sa mort il la retrouvât avec son corps, comme si l’éternité ressemblait à la vie.

Et, lui faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, le narrateur sentait coexister en lui la certitude qu’Albertine était morte et l’espoir incessant de la voir entrer.

Le narrateur attendait des nouvelles d’Aimé. Si la vie d’Albertine avait été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses autrement importantes, auxquelles le hasard n’avait pas permis au narrateur de toucher, comme il l’avait fait pour cette conversation sur le peignoir grâce à la rougeur d’Albertine. Si Albertine avait aimé les femmes, il y avait des milliers d’autres journées de sa vie dont il ne connaissait pas l’emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes pour lui à connaître ; il aurait pu envoyer Aimé dans bien d’autres endroits de Balbec, dans bien d’autres villes que Balbec. Mais précisément ces journées-là, parce qu’il n’en savait pas l’emploi, elles ne se représentaient pas à son imagination. Elles n’avaient pas d’existence. Albertine avait beau n’exister dans la mémoire du narrateur qu’à l’état où elle lui était successivement apparue au cours de la vie, c’est-à-dire subdivisée suivant une série de fractions de temps, sa pensée, rétablissant en elle l’unité, en refaisait un être, et c’est sur cet être qu’il  voulait porter un jugement général, savoir si elle lui avait menti, si elle aimait les femmes, si c’est pour en fréquenter librement qu’elle l’avait quitté. Ce que dirait la doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais les doutes du narrateur sur les mœurs d’Albertine.

Quand le narrateur reçut la lettre d’Aimé, il comprit que, s’il n’avait pas jusque-là souffert trop cruellement de ses doutes sur la vertu d’Albertine, c’est qu’en réalité ce n’était nullement des doutes. Son bonheur, sa vie avaient besoin qu’Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour toutes qu’elle l’était. Muni de cette croyance préservatrice, il pouvait sans danger laisser son esprit jouer tristement avec des suppositions auxquelles il donnait une forme mais n’ajoutait pas foi. La lettre d’Aimé provoqua au narrateur une souffrance inattendue, la plus cruelle qu’il eût ressentie encore, et qui forma avec ces images, avec l’image hélas, d’Albertine elle-même, une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était indivisible et dont le texte de la lettre d’Aimé était aussitôt transformé, coloré à jamais par la souffrance qu’il venait d’exciter.

Chaque fois qu’Albertine venait aux bains, c’était la même femme qui la soignait. Albertine venait très souvent prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu’elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l’avoir vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis qu’elle connaissait Albertine. Elles s’enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame en gris donnait au moins dix francs de pourboire à la personne avec qui Aimé avait causé. Albertine venait aussi quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face-à-main. Mais elle venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu’elle, surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes qu’Albertine  avait l’habitude d’amener n’étaient pas de Balbec et devaient même souvent venir d’assez loin.

Enfin le narrateur voyait devant lui, dans cette arrivée d’Albertine à la douche par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne lui semblait pas moins mystérieux, moins effroyable qu’il ne le redoutait quand il l’imaginait enfermé dans le souvenir, dans le regard d’Albertine.

Sans doute, tout autre que le narrateur eût pu trouver insignifiants ces détails auxquels l’impossibilité où il était, maintenant qu’Albertine était morte, de les faire réfuter par elle conférait l’équivalent d’une sorte de probabilité. Il est même probable que pour Albertine, même s’ils avaient été vrais, ses propres fautes, si elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes ou blâmables. Le narrateur lui-même, à l’aide de son amour des femmes et quoiqu’elles ne dussent pas avoir été pour Albertine la même chose, pouvait un peu imaginer ce qu’elle éprouvait. Et certes c’était déjà un commencement de souffrance que de se la représenter désirant comme il avait si souvent désiré, se mentant comme il lui avait si souvent menti, préoccupée par telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de Stermaria, pour tant d’autres ou pour les paysannes qu’il rencontrait dans la campagne.

Oui, tous ses désirs l’aidaient à comprendre dans une certaine mesure les siens ; c’était déjà une grande souffrance où tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en tourments d’autant plus cruels.

Les fautes d’Albertine, parce qu’elle les avait préparées à sa guise dans la claire lumière de l’imagination où se joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu’elle n’avait pas eu le courage de se refuser, des peines pour le narrateur qu’elle avait cherché à éviter de lui faire en les lui cachant, mais des plaisirs et des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines de la vie.

C’est de la lettre d’Aimé que lui étaient venues les images d’Albertine arrivant à la douche et préparant son pourboire. Sans doute c’est parce que dans cette arrivée silencieuse et délibérée d’Albertine avec la femme en gris le narrateur lisait le rendez-vous qu’elles avaient pris, cette convention de venir faire l’amour dans un cabinet de douches, qui impliquait une expérience de la corruption, l’organisation bien dissimulée de toute une double existence, c’est parce que ces images lui apportaient la terrible nouvelle de la culpabilité d’Albertine qu’elles lui avaient immédiatement causé une douleur physique dont elles ne se sépareraient plus.

Toutes ces images – échappée sur une vie de mensonges et de fautes telle que le narrateur ne l’avait jamais conçue – sa souffrance les avait immédiatement altérées en leur matière même, il ne les voyait pas dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c’était le fragment d’un autre monde, d’une planète inconnue et maudite, une vue de l’Enfer. L’Enfer c’était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants d’où, d’après la lettre d’Aimé, elle faisait venir souvent les filles plus jeunes qu’elle amenait à la douche.

Comme maintenant tout ce qui touchait à Balbec s’imprégnait affreusement de ce mystère !

C’est un des pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des faits extérieurs et les sentiments de l’âme sont quelque chose d’inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c’est un vertigineux kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien.

Le narrateur ne savait pas quels étaient les sentiments d’Albertine pour lui, s’ils étaient inspirés par l’intérêt, par la tendresse. Et tout d’un coup il se rappelait tel incident insignifiant, par exemple qu’Albertine avait voulu aller à Saint-Martin-le-Vêtu, disant que ce nom l’intéressait, et peut-être simplement parce qu’elle avait fait la connaissance de quelque paysanne qui était là-bas. Mais ce n’était rien qu’Aimé eût appris au narrateur tout cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer qu’il le lui avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été surpassé, dans son amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer qu’il savait.

Albertine n’était plus rien. Mais pour le narrateur c’était la personne qui lui avait caché qu’elle eût des rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s’imaginait avoir réussi à les lui faire ignorer.

Est-il beaucoup plus ridicule, en somme, de regretter qu’une femme qui n’est plus rien ignore que nous ayons appris ce qu’elle faisait il y a six ans que de désirer que de nous-même, qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle ? S’il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier, les regrets de la jalousie rétrospective du narrateur  n’en procédaient pas moins de la même erreur d’optique que chez les autres hommes le désir de la gloire posthume.

Pourtant la mort d’Albertine, ne faisait qu’aggraver ses fautes  en leur conférant un caractère irrémédiable. Le narrateur se rappela une parole de sa grand’mère. Elle lui avait dit à propos d’une histoire invraisemblable que la doucheuse avait racontée à Mme de Villeparisis : « C’est une femme qui doit avoir la maladie du mensonge. »

Ce souvenir fut d’un grand secours au narrateur. Quelle portée pouvait avoir ce qu’avait dit la doucheuse à Aimé ? D’autant plus qu’en somme elle n’avait rien vu. On peut venir prendre des douches avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter la doucheuse exagérait-elle le pourboire. Le narrateur avait bien entendu Françoise soutenir une fois que la tante Léonie avait dit devant elle qu’elle avait « un million à manger par mois », ce qui était de la folie. Et ainsi il chercha – et réussit peu à peu – à se défaire de la douloureuse certitude qu’il s’était donné tant de mal à acquérir, ballotté qu’il était toujours entre le désir de savoir et la peur de souffrir. Alors sa tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette tendresse, une tristesse d’être séparé d’Albertine. Sa jalousie renaquit soudain en pensant à Balbec où dans la salle à manger de l’hôtel le soir, avec, de l’autre côté du vitrage, toute cette population entassée dans l’ombre comme devant le vitrage lumineux d’un aquarium, en faisant se frôler (il n’y avait jamais pensé) dans sa conglomération les pêcheurs et les filles du peuple contre les petites bourgeoises. Petites bourgeoises parmi lesquelles il y avait sûrement presque chaque soir Albertine, que le narrateur ne connaissait pas encore et qui sans doute levait là quelque fillette qu’elle rejoignait quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une cabine abandonnée, au pied de la falaise.

Le narrateur ne pouvait même pas lire car les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la princesse de Guermantes, ou à l’amour, ou à l’absence, ou à l’infidélité, remettaient brusquement devant lui, sans qu’il eût eu le temps de se détourner, l’image d’Albertine, et il se remettait à pleurer.

Même, quand peu à peu Albertine cessa d’être présente à sa pensée et toute-puissante sur son cœur, il souffrait tout d’un coup s’il lui fallait, comme au temps où elle était là, entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, s’asseoir près du pianola.

Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d’une chaise, et d’autres domaines plus immatériels, comme une nuit d’insomnie ou l’émoi que donnait au narrateur la première visite d’une femme qui lui avait plu.

 

Comme le narrateur se redemandait s’il était certain que les révélations de la doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité était d’envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs qu’une femme prend avec les femmes, si c’était pour n’être pas plus longtemps privée d’eux qu’elle avait quitté le narrateur, elle avait dû, aussitôt libre, essayer de s’y livrer et y réussir, dans un pays qu’elle connaissait et où elle n’aurait pas choisi de se retirer si elle n’avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez le narrateur.

Le narrateur envoya Aimé à Châtellerault. Par toutes ses actions, par les enquêtes il  procédait, par l’emploi qu’il faisait de son argent, tout entier destiné à connaître les actions d’Albertine, il pouvait dire que toute cette année-là sa vie resta remplie par un amour, par une véritable liaison. Et celle qui en était l’objet était une morte. Une sorte de bouture prélevée sur un être, et greffée au cœur d’un autre, continue à y poursuivre sa vie, même quand l’être d’où elle avait été détachée a péri.

Aimé alla loger à côté de la villa de Mme Bontemps ; il fit la connaissance d’une femme de chambre, d’un loueur de voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la journée. Les gens n’avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre, Aimé me disait avoir appris d’une petite blanchisseuse de la ville qu’Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras quand celle-ci lui rapportait le linge. Mais, disait-elle, cette demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.

Mais Aimé envoya une autre lettre. Il avait emmenée dîner la petite blanchisseuse, il l’avait fait boire. Alors elle lui avait raconté que Mlle Albertine la rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner ; que Mlle Albertine, qui avait l’habitude de se lever de grand matin pour aller se baigner, avait l’habitude de la retrouver au bord de l’eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne pouvait vous voir.

Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait dur même sous les arbres, elles restaient dans l’herbe à se sécher, à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse avait avoué à Aimé qu’elle aimait beaucoup à s’amuser avec ses petites amies, et que voyant Mlle Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles jouaient à se pousser dans l’eau.

Aimé avait emmené coucher avec lui la petite blanchisseuse. Elle lui avait demandé s’il voulait qu’elle lui fît ce qu’elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain. Et elle lui dit : « Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette demoiselle, elle me disait : (ah ! tu me mets aux anges) et elle était si énervée qu’elle ne pouvait s’empêcher de me mordre. »

Et en effet, Aimé avait vu encore la trace sur le bras de la petite blanchisseuse.

Le narrateur avait bien souffert à Balbec quand Albertine lui avait dit son amitié pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour le consoler. Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d’Albertine, il avait réussi à la faire partir de chez lui, quand Françoise lui avait annoncé qu’elle n’était plus là, et qu’il s’était trouvé seul, il avait souffert davantage. Mais du moins l’Albertine qu’il avait aimée restait dans son cœur. A présent, c’était une autre Albertine, multipliant les mensonges et les tromperies. Là où l’autre l’avait si doucement rassuré en lui jurant n’avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l’ivresse de sa liberté reconquise, elle était partie goûter jusqu’à la pâmoison, jusqu’à mordre cette petite blanchisseuse qu’elle retrouvait au soleil levant, sur le bord de la Loire, et à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. »

Autrefois, quand le narrateur apprenait qu’une femme aimait les femmes, elle ne lui paraissait pas pour cela une femme autre, d’une essence particulière. Mais s’il s’agissait d’une femme qu’on aimait, pour se débarrasser de la douleur qu’on éprouvait à l’idée que cela pouvait être on cherchait à savoir non seulement ce qu’elle avait fait, mais ce qu’elle ressentait en le faisant, quelle idée elle avait de ce qu’elle faisait. Et ainsi c’est dans les profondeurs mêmes d’Albertine qu’il projetait maintenant tout ce qu’il apprenait d’elle. Et la douleur qu’avait ainsi fait pénétrer en lui, à une telle profondeur, la réalité du vice d’Albertine lui rendit bien plus tard un dernier office.

Comme le mal que le narrateur avait fait à sa grand’mère, le mal que lui avait fait Albertine fut un dernier lien entre elle et lui et qui survécut même au souvenir, car, avec la conservation d’énergie que possède tout ce qui est physique, la souffrance n’a même pas besoin des leçons de la mémoire.

La découverte qu’Albertine était une autre personne, une personne comme la blanchisseuse, parlant la même langue, ce qui, en la faisant compatriote d’autres, la rendait au narrateur encore plus étrangère à lui, prouvait que ce qu’il avait eu d’elle, ce qu’il portait dans son cœur, ce n’était qu’un tout petit peu d’elle, et que le reste qui prenait tant d’extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec d’autres, elle le lui avait toujours caché, elle l’en avait tenu à l’écart, comme une femme qui lui eût caché qu’elle était d’un pays ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore qu’une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis qu’Albertine c’était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu’elle n’appartenait pas à l’humanité commune, mais à une race étrange qui s’y mêle, s’y cache et ne s’y fond jamais.

Maintenant il la voyait à côté de la blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe qu’il avait tant aimé quand il était assis au milieu des amies d’Albertine à Balbec. Par instant la communication était interrompue entre son cœur et sa mémoire. Ce qu’Albertine avait fait avec la blanchisseuse ne lui était plus signifié que par des abréviations quasi algébriques qui ne lui représentaient plus rien ; mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et son cœur était brûlé sans pitié par un feu d’enfer, tandis qu’il voyait Albertine ressuscitée par sa jalousie, vraiment vivante, se raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. »

 

 

Le narrateur regrettait de ne pas pouvoir lui dire : « Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après m’avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la Loire, tu lui disais : « Tu me mets aux anges », j’ai vu la morsure. »

Il avait beau se dire que celle qui avait  eu du plaisir avec la blanchisseuse n’était plus rien, donc n’était pas une personne dont les actions gardaient de la valeur, ce que nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, dans l’avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. Aussi, à ces moments-là, s’il avait pu réussir à l’évoquer en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que c’était possible, ou à la rencontrer dans l’autre vie comme le pensait l’abbé X., le narrateur ne l’aurait souhaité que pour lui répéter : « Je sais pour la blanchisseuse. Tu lui disais : tu me mets aux anges ; j’ai vu la morsure. »

Chacun de nous n’est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui n’ont pas toutes la même valeur morale, et si l’Albertine vicieuse avait existé, cela n’empêchait pas qu’il y en eût eu d’autres, celle qui aimait à causer avec le narrateur de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, le soir où il lui avait dit qu’il fallait se séparer, avait dit si tristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vu l’émotion que le mensonge du narrateur avait fini par lui communiquer, s’était écriée avec une pitié si sincère : « Oh ! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c’est entendu, je ne chercherai pas à vous revoir. »

Du moment que cette Albertine bonne était revenue, il avait retrouvé la seule personne à qui il pût demander l’antidote des souffrances qu’Albertine lui causait.

Certes il désirait toujours lui parler de l’histoire de la blanchisseuse, mais ce n’était plus en manière de cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce qu’il savait. Comme il l’aurait fait si Albertine avait été vivante, il lui demandait tendrement si l’histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle lui jura que non, qu’Aimé n’était pas très véridique et que, voulant paraître avoir bien gagné l’argent que le narrateur lui avait donné, il n’avait pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu’il avait voulu à la blanchisseuse. Sans doute Albertine n’avait cessé de lui mentir. Pourtant, dans le flux et le reflux de ses contradictions il sentait qu’il y avait eu une certaine progression à lui due. Qu’elle ne lui eût même pas fait, au début, des confidences, il n’en eût pas juré. Mais  le sentiment qu’elle avait eu de sa jalousie l’avait ensuite portée à rétracter avec horreur ce qu’elle avait d’abord complaisamment avoué.

Albertine n’avait besoin de rien lui dire. Quoi qu’elle eût fait, quoi qu’elle eût voulu, la pauvre petite, il y avait des sentiments en lesquels, par-dessus ce qui les divisait, ils pouvaient s’unir. Si l’histoire était vraie, et si Albertine lui avait caché ses goûts, c’était pour ne pas lui faire de chagrin.

On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule. Cela suffit ; alors, dans les longues heures d’espérance ou de tristesse on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque cruelle réalité qu’on soit placé, ôter ce caractère bon, cette nature de femme nous aimant, à l’être qui a tel regard, telle épaule que nous ne pouvons, quand elle vieillit, ôter son premier visage à une personne que nous connaissons depuis sa jeunesse.

Le narrateur pardonna à Albertine.

Les instants qu’il avait vécus auprès de cette Albertine-là lui étaient si précieux qu’il eût voulu n’en avoir laissé échapper aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d’une fortune dissipée, il en retrouvait qui avaient semblé perdus.

Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol ; des hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en lui. Le narrateur se rendait compte que ce grand amour prolongé pour Albertine était comme l’ombre du sentiment qu’il avait eu pour elle, en reproduisait les diverses parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale qu’il reflétait au-delà de la mort. Car il sentait bien que s’il pouvait entre ses pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, d’autre part, s’il en avait mis trop, il ne l’aurait plus aimée ; elle lui fût par cette coupure devenue indifférente, comme l’était maintenant sa grand’mère.

D’autres fois le chagrin du narrateur chagrin prenait tant de formes que parfois il ne le reconnaissait plus ; il souhaitait d’avoir un grand amour, il voulait chercher une personne qui vivrait auprès de lui, cela lui semblait le signe qu’il n’aimait plus Albertine quand c’était celui qu’il l’aimait toujours ; car le besoin d’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désir d’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de son regret. C’est quand il l’aurait oubliée qu’il pourrait trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour.

Plus tard ses souvenirs jaloux s’étant éteints, tout d’un coup parfois une tendresse lui remontait au cœur pour Albertine, et alors, pensant à ses amours pour d’autres femmes, il se disait qu’elle les aurait compris, partagées – et son vice devenait comme une cause d’amour. Parfois sa jalousie renaissait dans des moments où il ne se souvenait plus d’Albertine, bien que ce fût d’elle alors qu’il était jaloux. Il croyait l’être d’Andrée à propos de qui on lui apprit à ce moment-là une aventure qu’elle avait. Mais Andrée n’était pour lui qu’un prête-nom, qu’un chemin de raccord, qu’une prise de courant qui le reliait indirectement à Albertine.

 

En somme, malgré les flux et les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi générale, les sentiments que lui avait laissés Albertine eurent plus de peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement les sentiments, mais les sensations.

Différent en cela de Swann qui, lorsqu’il avait commencé à ne plus aimer Odette, n’avait même plus pu recréer en lui la sensation de son amour, le narrateur se sentait encore revivant un passé qui n’était plus que l’histoire d’un autre ; son « moi » en quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu’une étincelle y refaisait passer l’ancien courant, même quand depuis longtemps son esprit avait cessé de concevoir Albertine.

Il en arrivait à se demander si la renaissance de sa douleur n’était pas due à des causes toutes pathologiques et si ce qu’il prenait pour la reviviscence d’un souvenir et la dernière période d’un amour n’était pas plutôt le début d’une maladie de cœur.

La souffrance causée – la complication amenée – par les lettres d’Aimé relativement à l’établissement de douches et à la petite blanchisseuse avait retardé la guérison du narrateur. Son chagrin allait mieux même s’il était un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans le passé et dans la réalité actuelle. Il existait toujours une contradiction entre le souvenir vivant d’Albertine et la connaissance qu’il avait de sa mort.

Cette idée de sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par conquérir en lui la place qu’y occupait récemment encore l’idée de la vie d’Albertine.

Il en arrivait à être étonné qu’Albertine, qui n’existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si vivante en lui. Albertine n’était plus qu’un souvenir indifférent et plein de charme.

Si encore ce retrait en lui des différents souvenirs d’Albertine s’était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément, également, de front, sur toute la ligne de sa mémoire, les souvenirs de ses trahisons s’éloignant en même temps que ceux de sa douceur, l’oubli lui eût apporté de l’apaisement. Il n’en était pas ainsi.

Le narrateur était assailli par la morsure de tel de ses soupçons quand déjà l’image de la douce présence d’Albertine était retirée trop loin de lui pour pouvoir lui apporter son remède. Pour les trahisons il en avait souffert, parce que, en quelque année lointaine qu’elles eussent eu lieu, pour lui elles n’étaient pas anciennes ; mais il en souffrit moins quand elles le devinrent, c’est-à-dire quand il se les représenta moins vivement, car l’éloignement d’une chose est proportionné plutôt à la puissance visuelle de la mémoire qui regarde, qu’à la distance réelle des jours écoulés, comme le souvenir d’un rêve de la dernière nuit, qui peut nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement qu’un événement qui date de plusieurs années.

Peu à peu, la puissance douloureuse de la culpabilité d’Albertine serait renvoyée hors du narrateur par l’habitude. Parce  que cette idée de la culpabilité d’Albertine devenait pour lui une idée plus probable, plus habituelle, qu’elle devenait moins douloureuse. Mais, d’autre part, parce qu’elle était moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette culpabilité et qui n’étaient inspirées à son intelligence que par son désir de ne pas trop souffrir tombaient une à une, et, chaque action précipitant l’autre, le narrateur passerait assez rapidement de la certitude de l’innocence d’Albertine à la certitude de sa culpabilité. Cela lui permettrait d’oublier Albertine elle-même.

Comme le regret d’une femme n’est qu’un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que lui, la puissance du regret du narrateur était accrue par les mêmes causes qui du vivant d’Albertine eussent augmenté son amour pour elle et au premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la douleur.

Souvent c’était tout simplement pendant son sommeil que, par ces « reprises », ces « da capo » du rêve qui tournent d’un seul coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier le ramenaient, le faisaient rétrograder à une impression douloureuse mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d’autres et qui redevenait présente.

Parfois Albertine se trouvait dans le rêve du narrateur, et voulait de nouveau le quitter sans que sa résolution parvînt à l’émouvoir. C’est que de sa mémoire avait pu filtrer dans l’obscurité de son sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé en Albertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu’elle annonçait, toute importance, c’était l’idée qu’elle était morte.

Souvent ce souvenir qu’Albertine était morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu’elle était vivante. Le narrateur causait avec elle ; pendant qu’il parlait sa grand’mère allait et venait dans le fond de la chambre. Il disait à Albertine qu’il aurait des questions à lui poser relativement à l’établissement de douches de Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais il remettait cela à plus tard puisqu’ils avaient tout le temps et que rien ne pressait plus. Elle lui promettait qu’elle ne faisait rien de mal et qu’elle avait seulement, la veille, embrassé sur les lèvres Mlle Vinteuil. Et longtemps après, son rêve fini, le narrateur restait tourmenté de ce baiser qu’Albertine lui avait dit avoir donné en des paroles qu’il croyait entendre encore.

Toute la journée, il continuait à causer avec Albertine, il l’interrogeait, il lui pardonnait, il réparait l’oubli des choses qu’il avait toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d’un coup il était effrayé de penser qu’à l’être évoqué par la mémoire, à qui s’adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondît plus.

Parfois, le narrateur lisait un roman de Bergotte et cela lui rappelait que l’amour ne dure pas toujours et cela le bouleversait comme s’il était destiné à être séparé d’Albertine et à la retrouver avec indifférence dans ses vieux jours.

S’il apercevait une carte de France ses yeux effrayés s’arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour qu’il ne fût pas jaloux, et, pour qu’il ne fût pas malheureux, la Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre lesquels il situait tous ces chemins qu’ils avaient couverts tant de fois ensemble.

Le narrateur réalisait que ce n’était pas Balbec qui avait changé mais lui-même qui, et cela lui donnait ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l’amour, de la mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu’on s’aperçoit avec une douloureuse fierté qu’ils ont fait corps au cours des années avec votre propre vie.

La lecture des journaux incitait le narrateur à penser également à Albertine. Par des manières détournées, un article lui fit penser aux Buttes Chaumont où Mme Bontemps lui avait dit qu’Andrée allait souvent avec Albertine, tandis qu’Albertine lui avait dit n’avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À partir d’un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance.

On a mis de soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon.

Un souvenir qui vient fortuitement à nous trouve en nous une puissance intacte d’imaginer, c’est-à-dire, dans ce cas, de souffrir, que nous avons usée en partie, quand c’est nous au contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un souvenir. Les jours anciens recouvrent peu à peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous comme, dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un exemplaire que sans doute personne n’ira jamais demander. Pourtant que ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes, remonte à la surface et s’étende en nous qu’il couvre tout entier, alors, pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d’alors, et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et qui nous angoissaient tant alors. Notre « moi » est fait de la superposition de nos états successifs. Mais cette superposition n’est pas immuable comme la stratification d’une montagne.

Le narrateur repensa au soir où il était rentré de chez la princesse de Guermantes, attendant l’arrivée d’Albertine. Il se demanda si elle l’avait trompée avec Andrée. Il semblait au narrateur qu’il aurait moins souffert si Albertine avait aimé Saint-Loup plutôt que des femmes.

Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait Albertine, une fois le narrateur eut l’illusion de les voir quand, quelque temps après la mort d’Albertine, Andrée vint chez lui.

Pour la première fois Andrée lui semblait belle, il se disait que ces cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c’était sans doute ce qu’Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant lui de ce qu’elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu’elle voyait par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si précipitamment revenir de Balbec.

Andrée regrettait Albertine, mais le narrateur sentit tout de suite qu’elle ne lui manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait avoir pris aisément son parti d’une séparation définitive.

Du vivant d’Albertine, le narrateur n’eût pas osé demander à Andrée des confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l’amie de Mlle Vinteuil, n’étant pas certain, sur la fin, qu’Andrée ne répétât pas à Albertine tout ce que le narrateur lui disait. Maintenant un tel interrogatoire, même s’il devait être sans résultat, serait au moins sans danger. Il parla à Andrée, non sur un ton interrogatif mais comme s’il l’avait su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût qu’elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en souriant.

Par voie d’analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle le narrateur pouvait penser qu’Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout autre qu’à lui, qu’elle sentait jaloux. Mais, d’autre part, Andrée ayant été la meilleure amie d’Albertine, et celle pour laquelle celle-ci était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu’Andrée avait ces goûts, la conclusion qui devait s’imposer à son esprit était qu’Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations ensemble.

Il lui fut particulièrement pénible d’entendre Andrée lui dire en parlant d’Albertine : « Ah ! oui, elle aimait bien qu’on allât se promener dans la vallée de Chevreuse. » À l’univers vague et inexistant où se passaient les promenades d’Albertine et d’Andrée, il semblait au narrateur que celle-ci venait, par une création postérieure et diabolique, d’ajouter une vallée maudite. Il sentais qu’Andrée allait lui dire tout ce qu’elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de se montrer de plus en plus affectueux, tandis que l’espace qu’il avait pu concéder encore à l’innocence d’Albertine se rétrécissait de plus en plus, il lui semblait s’apercevoir que, malgré ses efforts, il gardait l’aspect figé d’un animal autour duquel un cercle progressivement resserré est lentement décrit par l’oiseau fascinateur, qui ne se presse pas parce qu’il est sûr d’atteindre quand il le voudra la victime qui ne lui échappera plus. Le narrateur la regardait pourtant, et avec ce qui reste d’enjouement, de naturel et d’assurance aux personnes qui veulent faire semblant de ne pas craindre qu’on les hypnotise en les fixant, il dit à Andrée cette phrase incidente : « Je ne vous en avais jamais parlé de peur de vous fâcher, mais, maintenant qu’il nous est doux de parler d’elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. D’ailleurs, cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà : Albertine vous adorait. »

Il dit à Andrée que c’eût été une grande curiosité pour lui si elle avait voulu le laisser la voir, même simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop devant lui, faire cela avec celles des amies d’Albertine qui avaient ces goûts, et il nomma Rosemonde, Berthe, toutes les amies d’Albertine, pour savoir.

« Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous dites devant vous, lui répondit Andrée, je ne crois pas qu’aucune de celles que vous dites ait ces goûts. »

Elle ajouta qu’elle n’avait jamais fait ce genre de caresses avec Albertine et elle avait la conviction qu’Albertine détestait ces choses-là. Alors le narrateur évoqué les Buttes-Chaumont mais Andrée répondit que cet endroit n’était pas connu pour être particulièrement mal. Le narrateur lui demanda si elle pouvait en parler à Gisèle mais Andrée était fâchée avec elle.

Quand Andrée fut partie, le narrateur pensa que ce qu’elle venait de lui dire était dicté par le devoir, auquel Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu’Albertine lui avait sans doute, pendant sa vie, demandé de nier.

Même, après sa jalousie passée, connaître la blanchisseuse d’Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour le narrateur. Et comme le désir vient toujours d’un prestige préalable, comme il était advenu pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent, dans ces quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu que le narrateur rechercha et dont seules il eût pu désirer la présence. Même sans rien pouvoir en apprendre, c’étaient les seules femmes vers lesquelles il se sentait attiré, étant celles qu’Albertine avait connues ou qu’elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour lui le prestige de lui ressembler ou d’être de celles qui lui eussent plu.

Andrée, ces femmes, étaient pour le désir, que le narrateur savait ne plus pouvoir exaucer, d’avoir auprès de lui Albertine ce qu’un soir, avant qu’il connût Albertine autrement que de vue, avait été l’ensoleillement tortueux et frais d’une grappe de raisin. Associées maintenant au souvenir de son amour, les particularités physiques et sociales d’Albertine, malgré lesquelles il l’avais aimée, orientaient au contraire son désir vers ce qu’il eût autrefois le moins naturellement choisi : des brunes de la petite bourgeoisie.

Comme autrefois le côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises du goût du narrateur pour la campagne et l’eussent empêché de trouver un charme profond dans un pays où il n’y aurait pas eu de vieille église, de bleuets, de boutons d’or, c’est de même en les rattachant en lui à un passé plein de charme que son amour pour Albertine lui faisait exclusivement rechercher un certain genre de femmes ; il recommençait, comme avant de l’aimer, à avoir besoin d’harmoniques d’elle qui fussent interchangeables avec son souvenir devenu peu à peu moins exclusif.

Il comprenait maintenant les veufs qu’on croit consolés et qui prouvent au contraire qu’ils sont inconsolables, parce qu’ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi son amour finissant semblait rendre possible pour lui de nouvelles amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour elles-mêmes qui plus tard, sentant le goût de leur amant s’affaiblir, conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d’entremetteuses.

Ce qu’il aurait voulu, c’est que la nouvelle venue vînt habiter chez lui et lui donnât le soir avant de le quitter un baiser familial de sœur. De sorte qu’il aurait pu croire – s’il n’avait fait l’expérience de la présence insupportable d’une autre – qu’il regrettait plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu’un amour, une habitude qu’une personne. Il aurait voulu aussi que les nouvelles venues pussent lui jouer du Vinteuil comme Albertine, causer comme elle avec lui d’Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait pas le sien. Son besoin du même genre de tendresse que lui donnait Albertine, la tendresse d’une fille assez cultivée et qui fût en même temps une sœur, n’était– comme le besoin de femmes du même milieu qu’Albertine – qu’une reviviscence du souvenir d’Albertine, du souvenir de son amour pour elle.

De sorte que la ressemblance avec Albertine, de la femme qu’il avait choisie, la ressemblance même, s’il arrivait à l’obtenir, de sa tendresse avec celle d’Albertine, ne lui faisaient que mieux sentir l’absence de ce qu’il avait, sans le savoir, cherché, de ce qui était indispensable pour que renaquît son bonheur, c’est-à-dire Albertine elle-même, le temps qu’il avaient vécu ensemble, le passé à la recherche duquel il était sans le savoir.

De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle nous a privés, se disait le narrateur, par cette farouche obstination à nier son goût ! Et comme une fois de plus le narrateur cherchait quelle avait pu être la raison de cette obstination, tout d’un coup le souvenir lui revint d’une phrase qu’il lui avait dite à Balbec le jour où elle lui avait donné un crayon. Comme il lui reprochait de ne pas l’avoir laissé l’embrasser, il lui avait dit qu’il trouvait cela aussi naturel qu’il trouvait ignoble qu’une femme eût des relations avec une autre femme. Hélas, peut-être Albertine s’était-elle toujours rappelé cette phrase imprudente.

Il ramena avec lui les filles qui lui eussent le moins plu, il lissait des bandeaux à la vierge, il admirait un petit nez bien modelé, une pâleur espagnole. La vie, en lui découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, lui avait appris que faute d’un être il faut se contenter d’un autre, – et il sentait que ce qu’il avait demandé à Albertine, une autre, Mlle de Stermaria, eût pu le lui donner. Mais les particularités de son corps un entrelacement de souvenirs s’était fait tellement inextricable que le narrateur ne pouvait plus arracher à un désir de tendresse toute cette broderie des souvenirs du corps d’Albertine. Elle seule pouvait lui donner ce bonheur.

Ce même vide que le narrateur sentait dans sa chambre depuis qu’Albertine était partie, et qu’il avait cru combler en serrant des femmes contre lui, il le retrouvait en elles. Elles ne lui avaient jamais parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des Mémoires de Saint-Simon, elles n’avaient pas mis un parfum trop fort pour venir le voir, elles n’avaient pas joué à mêler leurs cils aux siens, toutes choses importantes parce qu’elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de l’acte sexuel lui-même et de se donner l’illusion de l’amour, mais en réalité parce qu’elles faisaient partie du souvenir d’Albertine et que c’était elle que le narrateur aurait voulu trouver. Ce que ces femmes avaient d’Albertine lui faisait mieux ressentir ce que d’elle il leur manquait, et qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était morte.

Mais il y avait l’oubli, l’oubli dont le narrateur commençait à sentir la force et qui est un si puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. Et le narrateur aurait vraiment bien pu deviner plus tôt qu’un jour il n’aimerait plus Albertine.

C’est le malheur des êtres de n’être pour nous que des planches de collections fort usables dans notre pensée.

Justement à cause de cela on fonde sur eux des projets qui ont l’ardeur de la pensée ; mais la pensée se fatigue, le souvenir se détruit, le jour viendrait où le narrateur donnerait volontiers à la première venue la chambre d’Albertine, comme il avait sans aucun chagrin donné à Albertine la bille d’agate ou d’autres présents de Gilberte.

Chapitre II

Mademoiselle de Forcheville

 

Le narrateur lisait une lettre d’Albertine où elle lui avait annoncé sa visite pour le soir et il avait une seconde la joie de l’attente. Dans ces retours par la même ligne d’un pays où l’on ne retournera jamais, où l’on reconnaît le nom, l’aspect de toutes les stations par où on a déjà passé à l’aller, il arrive que, tandis qu’on est arrêté à l’une d’elles, en gare, on a un instant l’illusion qu’on repart, mais dans la direction du lieu d’où l’on vient, comme l’on avait fait la première fois. Tout de suite l’illusion cesse, mais une seconde on s’était senti de nouveau emporté : telle est la cruauté du souvenir.

L’oubli pas plus que l’amour ne progresse régulièrement. Mais ils n’empruntent pas forcément les mêmes voies. Et dans celle que le narrateur suivit au retour, il y eut, au milieu d’un voyage confus, trois arrêts, dont il se souvint à cause de la lumière qu’il y avait autour de lui alors qu’il était déjà bien près de l’arrivée.

La première de ces étapes commença au début de l’hiver, un beau dimanche de Toussaint où il était sorti. Tout en approchant du Bois, il se rappela avec tristesse le retour d’Albertine venant le chercher du Trocadéro, car c’était la même journée, mais sans Albertine. L’absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette arrivée d’Albertine, qui n’était pas quelque chose de négatif mais la suppression dans la réalité de ce que le narrateur se rappela et qui donnait à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de plus beau qu’une journée unie et simple parce que ce qui n’y était plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.

Au Bois, il fredonna des phrases de la sonate de Vinteuil. Il ne souffrait plus beaucoup de penser qu’Albertine la lui avait jouée, car presque tous ses souvenirs d’elle étaient entrés dans ce second état chimique où ils ne causent plus d’anxieuse oppression au cœur, mais de la douceur.

Quand la petite phrase, avant de disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments, où elle flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour lui, comme pour Swann, une messagère d’Albertine qui disparaissait. Ce n’était pas tout à fait les mêmes associations d’idées chez le narrateur que chez Swann que la petite phrase avait éveillées. Le narrateur avait été surtout sensible à l’élaboration, aux essais, aux reprises, au « devenir » d’une phrase qui se faisait durant la sonate comme cet amour s’était fait durant sa vie. Et maintenant, sachant combien chaque jour un élément de plus de son amour s’en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant, en somme, peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début, c’était son amour qu’il lui semblait, en la petite phrase éparpillée, voir se désagréger devant lui.

La promenade du narrateur dans le bois lui fit sentir que cette nature prenait ainsi le seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu’à son cœur. La raison de ce charme lui parut être qu’il aimait toujours autant Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que l’oubli continuait à faire en lui des progrès que le souvenir d’Albertine ne lui était plus cruel, c’est-à-dire avait changé.

Sa jalousie étant tenue à l’écart par l’impression de charme et de douce tristesse qu’il ressentait, ses sens se réveillaient. Une fois de plus, comme lorsqu’il avait cessé de voir Gilberte, l’amour de la femme s’élevait de lui, débarrassé de toute association exclusive avec une certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu’ont libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans l’air printanier, ne demandant qu’à s’unir à une nouvelle créature.

Toutes les femmes qu’il voyait dans le bois semblaient des Albertine – l’image qu’il portait en lui la lui faisant retrouver partout – et même, au détour d’une allée, l’une d’elles qui remontait dans une automobile la lui rappela tellement, était si exactement de la même corpulence, qu’il se demanda un instant si ce n’était pas elle qu’il venait de voir, si on ne l’avait pas trompé en lui faisant le récit de sa mort.

Un peu plus loin le narrateur vit un groupe de trois jeunes filles un peu plus âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l’allure élégante et énergique correspondait si bien à ce qui l’avait séduit le premier jour où il avait aperçu Albertine et ses amies qu’il emboîta le pas à ces trois nouvelles jeunes filles et, au moment où elles prirent une voiture, il en chercha désespérément une autre dans tous les sens. Il la trouva, mais trop tard. Il ne les rejoignit pas.

Il retrouva les jeunes femmes quelques jours plus tard. Il y avait une blonde et deux brunes. La blonde avait un air un peu plus délicat, presque souffrant, qui lui plaisait moins. C’est pourtant elle qui le regarda. Il demanda au concierge qui était ces jeunes filles. Le concierge répondit qu’elles avaient demandé à voir la duchesse. Le concierge avait noté le nom d’une des trois jeunes filles : Déporcheville. Nom que le narrateur rétablit aisément : d’Éporcheville, c’est-à-dire le nom ou à peu près, autant qu’il se souvenait, de la jeune fille d’excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes dont Robert lui avait parlé pour l’avoir rencontrée dans une maison de passe et avec laquelle il avait eu des relations.

Le narrateur avait souvent pensé à elle. Il imagina que dans l’esprit de celle-ci, entre elle et lui il y avait d’avance de commun les heures qu’ils auraient pu passer ensemble si elle avait la liberté de lui donner un rendez-vous. Il était amoureux fou d’elle. Tout d’un coup le narrateur s’avisa qu’il raisonnait comme si, entre les trois, Mlle d’Éporcheville était précisément la blonde qui s’était retournée et l’avait regardée deux fois. Or le concierge ne le lui avait pas dit. Le narrateur revint à sa loge, l’interrogea à nouveau. Le concierge lui dit qu’il ne pouvait le renseigner là-dessus, mais qu’il allait le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois.

Le narrateur se rappela que, dans la petite bande de jeunes filles se promenant au bord de la mer, il avait deviné juste celle qui s’appelait Albertine Simonet. Ce souvenir lui causa une douleur aiguë mais brève. Le concierge revint lui dire que Mlle d’Éporcheville était bien la blonde.

Dès lors le narrateur ne pouvait plus croire à une homonymie. Le hasard eût été trop grand que sur ces trois jeunes filles l’une s’appelât Mlle d’Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la première vérification typique de sa supposition) celle qui l’avait regardé de cette façon, presque en lui souriant, et que ce ne fût pas celle qui allait dans les maisons de passe.

Pour plus de sûreté il télégraphia à Robert pour lui demander le nom exact et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant le surlendemain (jour où il la reverrait chez la duchesse de Guermantes). Au télégraphe, tout en rédigeant sa dépêche avec l’animation de l’homme qu’échauffe l’espérance, le narrateur remarqua combien il était moins désarmé maintenant que dans son enfance, et vis-à-vis de Mlle d’Éporcheville que de Gilberte. Les techniques modernes lui facilitaient la vie alors qu’autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant seul à la maison d’impuissants désirs, ne pouvant user des moyens pratiques de la civilisation, il aimait comme un sauvage ou même, car il n’avait pas la liberté de bouger, comme une fleur.

Il faillit manquer l’entrevue avec la duchesse car son père demanda à le voir. Cela mit le narrateur dans une rage et un désespoir tels que sa mère s’interposa et obtint de son père de le laisser à Paris.

Enfin le lendemain matin, après une nuit d’insomnie heureuse, le narrateur reçut la dépêche de Saint-Loup :

« de l’Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment en Suisse. » Ce n’était pas elle !

Un instant avant que Françoise lui apportât la dépêche, la mère du narrateur était entrée dans sa chambre avec le courrier, l’avait posé sur son lit avec négligence, en ayant l’air de penser à autre chose.

Et se retirant aussitôt pour le laisser seul, elle avait souri en partant. Et lui, connaissant les ruses de sa chère maman et sachant qu’on pouvait toujours lire dans son visage sans crainte de se tromper, si l’on prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, il sourit et pensa : « Il y a quelque chose d’intéressant pour moi dans le courrier, et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous ôtent la moitié de votre plaisir en vous l’annonçant. Et elle n’est pas restée là parce qu’elle a craint que par amour-propre je dissimule le plaisir que j’aurais et ainsi le ressente moins vivement. »

Cependant, en allant vers la porte pour sortir elle avait rencontré Françoise qui entrait chez lui, la dépêche à la main. Dès qu’elle lui eut donnée, la mère du narrateur avait forcé Françoise à rebrousser chemin et l’avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de pénétrer à toute heure dans la chambre du narrateur et d’y rester s’il lui plaisait.

Pour ne pas se sentir méprisée, Française méprisait ses maîtres. Aussi bien pensait-elle qu’ils étaient des êtres capricieux, qui ne brillaient pas par l’intelligence et qui trouvaient leur plaisir à imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques, pour bien montrer qu’ils étaient les maîtres, des devoirs absurdes comme de faire bouillir l’eau en temps d’épidémie, de balayer la chambre avec un linge mouillé, et d’en sortir au moment où on avait justement l’intention d’y rester. La mère du narrateur avait posé le courrier tout près de lui, pour qu’il ne pût pas lui échapper.

Il ouvrit Le Figaro et y reconnut un article qu’il avait écrit mais qu’il crut signé par un autre. Il enverrait une protestation. Puis il se rendit compte que c’était bien son nom en-dessous de l’article. Alors il lut l’article qu’il avait écrit en imaginant comment les lecteurs le percevraient. Pour lui, la valeur des phrases résidait dans l’impression qu’elle produisait sur les lecteurs. Le narrateur voyait ainsi à cette même heure, pour tant de gens, sa pensée, ou même à défaut de sa pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre, la répétition de son nom et comme une évocation embellie de sa personne, briller sur eux, en une aurore qui le remplissait de plus de force et de joie triomphante que l’aurore innombrable qui en même temps se montrait rose à toutes les fenêtres.

Il voyait Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enfermait. Le narrateur, s’il lisait en auteur, il jugeait son texte en lecteur, sans aucune des exigences que pouvait avoir pour un écrit celui qui y confrontait l’idéal qu’il avait voulu y exprimer. En relisant ses propres phrases, il se rendait compte qu’elles n’avaient fait qu’accentuer en lui le sentiment de son impuissance et de son manque incurable de talent. Aussi, il lut l’article en s’efforçant de se persuader qu’il était d’un autre. Alors toutes ses images, toutes ses réflexions, toutes ses épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour ses visées, le charmaient par leur éclat, leur ampleur, leur profondeur.

 

Il se promit d’en faire acheter d’autres exemplaires par Françoise, pour donner à des amis, lui dirait-il, en réalité pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de sa pensée, et lire, comme s’il était un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro, dans un autre numéro les mêmes phrases.

Il y avait longtemps qu’il n’avait pas vu les Guermantes et il se dit qu’en écrivant loin d’eux, s’il commençait à écrire pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de lui, pour se préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire lui ôterait l’envie de les voir, et que la situation que la littérature lui aurait peut-être faite dans le monde, il n’aurait plus envie d’en jouir, car son plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature.

Quand le narrateur alla chez Mme de Guermantes, ce fut moins pour Mlle d’Éporcheville, qui avait perdu, du fait de la dépêche de Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité, que pour voir en la duchesse elle-même une de ces lectrices de son article qui pourraient lui permettre d’imaginer ce qu’avait pu penser le public – abonnés et acheteurs – du Figaro.

Il repensa au moment où la duchesse de Guermantes était pour lui un rêve inatteignable. Puis, en la revoyant, il pensa qu’elle était malgré tout pour lui le véritable point d’intersection entre la réalité et le rêve.

En entrant dans le salon, le narrateur vit la jeune fille blonde qu’il avait crue pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup lui avait parlé. Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de le « représenter » à elle. Et en effet, depuis qu’il était rentré, il avait une impression de très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en lui disant : « Ah ! vous avez déjà rencontré Mlle de Forcheville ? » Or, au contraire, il était certain de n’avoir jamais été présenté à aucune jeune fille de ce nom, lequel l’eût certainement frappé, tant il était familier à sa mémoire depuis qu’on lui avait fait un récit rétrospectif des amours d’Odette et de la jalousie de Swann. En soi sa double erreur de nom, de s’être rappelé de l’Orgeville comme étant d’Éporcheville et d’avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était en réalité Forcheville, n’avait rien d’extraordinaire.

Cette perpétuelle erreur, qui est précisément la « vie », ne donne pas ses mille formes seulement à l’univers visible et à l’univers audible, mais à l’univers social, à l’univers sentimental, à l’univers historique, etc. Nous n’avons de l’univers que des visions informes, fragmentées et que nous complétons par des associations d’idées arbitraires, créatrice de dangereuses suggestions.

Le narrateur n’aurait donc pas eu lieu d’être étonné en entendant le nom de Forcheville (et déjà il se demandait si c’était une parente du Forcheville dont il avait tant entendu parler) si la jeune fille blonde ne lui avait dit aussitôt, désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables : « Vous ne vous souvenez pas que vous m’avez beaucoup connue autrefois, ... vous veniez à la maison, ... votre amie Gilberte. J’ai bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu tout de suite. »

Elle dit cela comme si elle avait reconnu le narrateur tout de suite dans le salon, mais la vérité tait qu’elle l’avait reconnu dans la rue et lui avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes dit au narrateur que Melle de Forcheville lui avait raconté comme une chose très drôle et extraordinaire qu’il l’avait suivie et frôlée, la prenant pour une cocotte.

Le narrateur ne sut qu’après son départ pourquoi elle s’appelait Mlle de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette, qui étonna tout le monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait être une veuve très riche. Forcheville l’épousa, après avoir entrepris une longue tournée de châteaux et s’être assuré que sa famille recevrait sa femme.

Peu après, un oncle de Swann, sur la tête duquel la disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c’était le moment où des suites de l’affaire Dreyfus était né un mouvement antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du monde par les Israélites. Les politiciens n’avaient pas eu tort en pensant que la découverte de l’erreur judiciaire porterait un coup à l’antisémitisme. Mais, provisoirement au moins, un antisémitisme mondain s’en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange ; il était prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage. Il déclara qu’il l’adoptait.

Mme de Guermantes s’était, quand Swann s’était marié, refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était restée intraitable, mais elle s’était arrangée pour couper les ponts et que sa cousine la princesse de Guermantes l’imitât.

La duchesse finissait d’ailleurs par éprouver de sa persévérance poursuivie au-delà de toute mesure une satisfaction d’orgueil qu’elle ne manquait pas une occasion d’exprimer.

Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas recevoir sa fille avait fini de donner à Mme de Guermantes toutes les satisfactions d’orgueil, d’indépendance, de self-government, de persécution qu’elle était susceptible d’en tirer et auxquelles avait mis fin la disparition de l’être qui lui donnait la sensation délicieuse qu’elle lui résistait, qu’il ne parvenait pas à lui faire rapporter ses décrets. Alors la duchesse avait passé à la promulgation d’autres décrets qui, s’appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu’elle était maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne pensait pas à la petite Swann, mais quand on lui parlait d’elle la duchesse ressentait une curiosité, comme d’un endroit nouveau, que ne venait plus lui masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann.

La duchesse était de celles qui ont besoin de la présence – de cette présence qu’en vraie Guermantes elle excellait à prolonger – pour aimer vraiment, mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par l’irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient après leur mort.

Elle avait presque alors un désir de réparation, parce qu’elle ne les imaginait plus – très vaguement d’ailleurs – qu’avec leurs qualités et dépourvus des petites satisfactions, des petites prétentions qui l’agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait parfois, malgré la frivolité de Mme de Guermantes, quelque chose d’assez noble – mêlé à beaucoup de bassesse – à sa conduite. Tandis que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce qu’auraient désiré ceux qu’elle avait mal traités, vivants.

Gilberte, assez indifférente aux personnes qui étaient aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l’insolente Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence ; même une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui lui témoignaient un peu d’amitié, elle avait voulu écrire à la duchesse pour lui demander ce qu’elle avait contre une jeune fille qui ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner.

D’anciennes amies de Swann s’occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on apprit dans l’aristocratie le dernier héritage qu’elle venait de faire, on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle femme charmante elle ferait. On prétendait qu’une cousine de Mme de Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils. Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu’un tel mariage serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu’elle n’y avait jamais pensé.

M. de Guermantes savait par lui-même que l’hostilité de sa femme à l’égard de Mlle Swann était tombée et qu’elle était curieuse de la connaître. La duchesse avait dit à son mari à propos de Gilberte : « Vous savez bien que je n’ai jamais rien eu contre elle. Simplement je ne voulais pas que nous ayons l’air de recevoir les faux ménages de mes amis. Voilà tout… Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel ».

Un mois après, la petite Swann, qui ne s’appelait pas encore Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses ; à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement : « Je crois que vous avez très bien connu mon père. –

Mais je crois bien », dit Mme de Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu’elle comprenait le chagrin de la fille et avec un excès d’intensité voulu qui lui donnait l’air de dissimuler qu’elle n’était pas sûre de se rappeler très exactement le père. « Nous l’avons très bien connu, je me le rappelle très bien. » (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.)

On sentait que si Swann et ses parents avaient été encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite – le temps qu’on cause – en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier.

M. de Guermantes crut bien faire de ne pas alimenter, en s’y mêlant, cette conversation qu’il écoutait avec une visible impatience et il laissa sa femme seule avec Gilberte.

Quant à Gilberte, elle fut d’autant plus heureuse de voir tomber la conversation qu’elle ne cherchait précisément qu’à en changer, ayant hérité de Swann son tact exquis avec un charme d’intelligence que reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à Gilberte de revenir bientôt.

Après le départ de Gilberte, les Guermantes trouvèrent qu’elle était spirituelle comme l’était son père mais qu’elle avait plus de brio.

Gilberte disait : « mon père » à Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s’était admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et savait l’en récompenser. Sans doute, parce qu’elle pouvait parfois et désirait montrer beaucoup d’aisance, elle s’était fait reconnaître par le narrateur, et devant lui avait parlé de son véritable père. Mais c’était une exception et on n’osait plus devant elle prononcer le nom de Swann.

Le narrateur venait de remarquer dans le salon deux dessins d’Elstir qui autrefois étaient relégués dans un cabinet d’en haut où il ne les avait vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de Guermantes ne se consolait pas d’avoir donné tant de tableaux de lui à sa cousine, non parce qu’ils étaient à la mode, mais parce qu’elle les goûtait maintenant.

Le narrateur en profita pour dire qu’il avait évoqué Elstir dans un article qu’il avait écrit pour Le Figaro. Mais M. de Germantes ne l’avait pas remarqué et la duchesse, fit effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas.

 

La duchesse évoqua Lady Rufus Israël.  Gilberte rougit vivement et prétendit ne pas la connaître (ce qui était d’autant plus faux que Lady Israël s’était, deux ans avant la mort de Swann, réconciliée avec lui et qu’elle appelait Gilberte par son prénom). Gilberte était devenue très snob. C’est ainsi qu’une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit maladroitement, demandé quel était le nom de son père, non pas adoptif mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce qu’elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, changement qu’elle s’aperçut un peu après être péjoratif, puisque cela faisait de ce nom d’origine anglaise un nom allemand. Et même elle avait ajouté, s’avilissant pour se rehausser : « On a raconté beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois tout ignorer. »

Sans doute, Gilberte n’allait pas toujours aussi loin que quand elle insinuait qu’elle était peut- être la fille naturelle de quelque grand personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines. Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser, et préférait-elle qu’on les apprît par d’autres. Peut-être croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine qui n’est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu’on souhaite.

Le narrateur se demandait si se faisant appeler Mlle de Forcheville, Gilbert avait l’espoir qu’on ignorât qu’elle était la fille de Swann. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient chuchoter : « C’est la fille de Swann. »

Gilberte appartenait, ou du moins appartint, pendant ces années-là, à la variété la plus répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans l’espoir, non de ne pas être vues, ce qu’elles croient peu vraisemblable, mais de ne pas voir qu’on les voit, ce qui leur paraît déjà beaucoup et leur permet de s’en remettre à la chance pour le reste. Elle préférait ne pas être près des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu’elle était née Swann. Gilberte préférait que les journaux l’appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. Malgré cela, dans son snobisme il y avait de l’intelligente curiosité de Swann.

Elle demanda à Mme de Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau, et la duchesse ayant répondu qu’il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau avait été, en effet, un des amis les plus intimes de Swann avant le mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l’avait-elle entrevu, mais à un moment où elle ne s’intéressait pas à cette société.)

Elle aimait aussi parler du prince d’Agrigente et de M. de Bréauté pour une autre raison. Le prince d’Agrigente l’était par héritage de la maison d’Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son château, celui du moins où il résidait, ce n’était pas un château de sa famille mais de la famille d’un premier mari de sa mère, et il était situé à peu près à égale distance de Martinville et de Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province. Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles, puisque ce n’est qu’à Paris, par la comtesse Molé, qu’elle avait connu M. de Bréauté, d’ailleurs vieil ami de son père.

Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de l’article du narrateur, il lui adressa des compliments, d’ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un peu poncive de ce style où il y avait « de l’emphase, des métaphores comme dans la prose démodée de Chateaubriand » ; par contre il le félicita sans réserve de « s’occuper ». Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu’elle était l’amie d’un auteur.

La duchesse proposa au narrateur d’aller à l’Opéra-Comique et il pensa que ce serait sans doute dans cette même baignoire où il l’avait vue la première fois et qui lui avait semblé alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Il déclina en disant qu’il venait de perdre une amie. Il avait presque les larmes aux yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela lui faisait un certain plaisir d’en parler. C’est à partir de ce moment-là qu’il commença à écrire à tout le monde qu’il venait d’avoir un grand chagrin, et à cesser de le ressentir.

Quand Gilbert fut partie, la duchesse expliqua au narrateur qu’elle lui avait adressé des signes pour qu’il ne parle pas de Swann devant Gilberte. Même si elle comprenait que c’était très gênant.

Le narrateur reçut deux lettres de félicitations pour son article. L’une était de Mme Goupil qu’il n’avait pas revue depuis des années. L’autre lettre était signée d’un nom qui lui était inconnu. C’était une écriture populaire, un langage charmant. Il fut navré de ne pouvoir découvrir qui lui avait écrit. Bloch, dont il eût tant aimé savoir ce qu’il pensait de son article, ne lui écrivit pas. Bloch avait feint d’ignorer cet article par jalousie.

Le narrateur pensait qu’à cette Gilbert, Swann disait parfois, en la serrant contre lui et en l’embrassant : « C’est bon, ma chérie, d’avoir une fille comme toi ; un jour, quand je ne serai plus là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi et à cause de toi. » Swann, en mettant ainsi pour après sa mort un craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille, se trompait.

La présence de Gilberte dans un salon, au lieu d’être une occasion qu’on parlât encore quelquefois de son père, était un obstacle à ce qu’on saisît celles, de plus en plus rares, qu’on aurait pu avoir encore de le faire. Même à propos des mots qu’il avait dits, des objets qu’il avait donnés, on prit l’habitude de ne plus le nommer, et celle qui aurait dû rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer l’œuvre de la mort et de l’oubli.

Gilbert elle avait également hâté en le narrateur cette œuvre de l’oubli à l’égard d’Albertine.

Sous l’action du désir, par conséquent du désir de bonheur que Gilberte avait excité en lui pendant les quelques heures où il l’avait crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient sa pensée, s’étaient échappées de lui, entraînant avec elles tout un bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et précaires, relatifs à Albertine.

La persistance en lui d’une velléité ancienne de travailler, de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer de vivre, lui donnait l’illusion qu’il était toujours aussi jeune ; pourtant le souvenir de tous les événements qui s’étaient succédé dans sa vie et aussi de ceux qui s’étaient succédé dans son cœur, au cours de ces derniers mois de l’existence d’Albertine, les lui avait fait paraître beaucoup plus longs qu’une année, et maintenant cet oubli de tant de choses, le séparant, par des espaces vides, d’événements tout récents qu’ils lui faisaient paraître anciens, puisqu’il avait eu ce qu’on appelle « le temps » de les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu de sa mémoire  détraquait, disloquait son sentiment des distances dans le temps, et lui faisait se croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des choses qu’il ne l’était en réalité.

Peut-être alors la fatigue et la tristesse que le narrateur ressentait vinrent-elles moins d’avoir aimé inutilement ce que déjà il oubliait que de commencer à se plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par eux-mêmes.

L’être nouveau qui supporterait aisément de vivre sans Albertine avait fait son apparition en lui, puisqu’il avait pu parler d’elle chez Mme de Guermantes en paroles affligées, sans souffrance profonde. Il poussait encore quelques sanglots quand il redevenait pour un moment l’ancien ami d’Albertine. Mais c’est dans un personnage nouveau qu’il tendait à passer tout entier. Ces nouveaux « moi » qui auraient dû porter un autre nom que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence à ce qu’il avait aimé, avait toujours épouvanté le narrateur.

Ce n’est pas parce que les autres sont morts que notre affection pour eux s’affaiblit, c’est parce que nous mourons nous-mêmes.

Une autre personne chez qui l’œuvre de l’oubli en ce qui concernait Albertine se fit probablement plus rapide à cette époque, et permit au narrateur par contre-coup de se rendre compte un peu plus tard d’un nouveau progrès que cette œuvre avait fait chez lui (et c’est là son souvenir d’une seconde étape avant l’oubli définitif), ce fut Andrée.

L’oubli d’Albertine fut la cause sinon unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et nécessaire, d’une conversation qu’Andrée eut avec le narrateur à peu près six mois après celle qu’il avait rapportée et où ses paroles furent si différentes de ce qu’elle lui avait dit la première fois. Le narrateur était dans sa chambre avec Andrée. Il s’était aperçu que Morel et M. de Charlus étaient dans le salon attendant de le voir mais était trop pressé de parler à Andrée. Elle n’avait pas grand temps, car elle devait aller chercher Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. Le souvenir d’Albertine était devenu chez le narrateur si fragmentaire qu’il ne lui causait plus de tristesse et n’était plus qu’une transition à de nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements d’harmonie. Il était encore fidèle au souvenir d’Albertine mais il était plus heureux d’avoir auprès de lui Andrée qu’il ne l’aurait été d’avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait lui dire plus de choses sur Albertine que ne lui en aurait dit Albertine elle-même. Son désir de connaître sa vie, parce qu’il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand que le besoin de sa présence. D’autre part, l’idée qu’une femme avait peut-être eu des relations avec Albertine ne lui causait plus que le désir d’en avoir lui aussi avec cette femme.

Il le dit à Andrée tout en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses paroles d’accord avec celles d’il y avait quelques mois, Andrée lui dit en souriant à demi : « Ah ! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais avec Albertine. »

Et soit qu’elle pensât que cela accroissait le désir du narrateur (dans l’espoir de confidences il lui avait dit qu’il aimerait avoir des relations avec une femme en ayant eu avec Albertine) ou son chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur elle qu’elle pouvait croire qu’il éprouvait d’avoir été le seul à entretenir des relations avec Albertine : « Ah ! nous avons passé toutes les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du reste ce n’était pas seulement avec moi qu’elle aimait prendre du plaisir. Elle avait rencontré chez Mme Verdurin un joli garçon, Morel. Tout de suite ils s’étaient compris ».

Le narrateur apprit que Morel fournissait des jeunes filles à Albertine. Il eut une fois l’audace d’en mener une, ainsi qu’Albertine, dans une maison de femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou successivement. C’était sa passion, comme c’était aussi celle d’Albertine. Mais Albertine avait après d’affreux remords. Andrée apprit au narrateur qu’Albertine espérait qu’il la demanderait en mariage pour la sauver de ses désirs coupables. Andrée se demandait si ce n’était pas après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, qu’elle s’était elle-même tuée. Andrée dit qu’Albertine avait continué ses jeux avec elle au début de son séjour chez le narrateur. Le narrateur apprit par Andrée qu’Albertine le craignait beaucoup, et par moments assurait qu’il était fourbe, méchant, la détestant au fond.

Quelques mois plus tôt, le narrateur aurait été attristé par ces révélations. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine, comme un poison évaporé, n’avaient plus leur pouvoir toxique. Elle lui était déjà trop lointaine.

Andrée était prête à aimer toutes les créatures, mais à condition d’avoir réussi d’abord à ne pas se les représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées préalablement. Elle ne comprenait pas qu’il fallait aimer même les orgueilleux et vaincre leur orgueil par l’amour et non par un plus puissant orgueil.

Le narrateur avait rencontré un jeune sportif, neveu des Verdurin dans ses deux séjours à Balbec. Il vivait avec Rachel sur le compte de qui Andrée se répandait en propos diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il n’aurait pu prouver la fausseté. Ce jeune homme (peut-être par souvenir d’Albertine que le narrateur ne savait pas alors qu’il avait aimée) se fiança avec Andrée et l’épousa, malgré le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit plus alors   qu’il était un misérable, et le narrateur s’aperçut plus tard qu’elle n’avait dit qu’il l’était que parce qu’elle était folle de lui et qu’elle croyait qu’il ne voulait pas d’elle.

Ce jeune homme fit représenter des petits sketches, dans des décors et avec des costumes de lui qui ont amené dans l’art contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les Ballets russes. Ce jeune homme était bien l’auteur de ces œuvres admirables contrairement à ce que pensait les gens qui l’avaient connu à Balbec.

Il s’appelait Octave et, pour lui, les choses de l’art devaient être quelque chose de si intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même, qu’il n’eût sans doute pas eu l’idée d’en parler, comme eût fait Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les attelages avaient pour Octave.

En tous cas, à cette époque, à Balbec, les raisons qui faisaient désirer au narrateur de le connaître, à Albertine et ses amies que le narrateur ne le connût pas, étaient également étrangères à sa valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l’éternel malentendu d’un « intellectuel » (représenté en l’espèce par le narrateur) et des gens du monde (représentés par la petite bande d’Albertine) au sujet d’une personne mondaine. La petite bande ne comprit pas pourquoi le narrateur s’intéressait à Octave car c’était le type de la « grande brute », de la « brute épaisse ».

Andrée avait dit au narrateur que la principale raison pour laquelle Albertine l’avait quitté, c’était à cause de ce que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d’autres encore, de la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n’était pas mariée.

Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande eût paru au narrateur le plus précieux du monde. Peut-être ce qu’elle disait suffisait-il à expliquer qu’Albertine, qui s’était donnée à lui ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où il voyait constamment ses amies, ce qu’il avait l’absurdité de croire un tel avantage pour être au mieux avec elle. Andrée lui dit qu’elle faisait l’amour avec Albertine dans une maison aux Buttes-Chaumont ou dans la grotte du petit Trianon.

Les paroles d’Andrée ne lui faisaient pas assez mal pour qu’il lui fût indispensable de les juger immédiatement mensongères. En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et il n’en douta pas d’abord, l’Albertine réelle qu’il découvrait, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui lui avait successivement offert tant d’aspects. S’il ne croyait plus à l’innocence d’Albertine, c’est qu’il n’avait déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire. Si triste malgré tout que le narrateur fût des paroles d’Andrée, il trouvait plus beau que la réalité se trouvât enfin concorder avec ce que son instinct avait d’abord pressenti plutôt qu’avec le misérable optimisme auquel il avait lâchement cédé par la suite. Il aimait mieux que la vie fût à la hauteur de nos intuitions. Celles-ci, du reste, qu’il avait eues le premier jour sur la plage, quand il avait cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie du plaisir, le vice, et aussi le soir où il avait vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les apparences, ne pourra domestiquer, ne s’accordaient-elles pas à ce que lui avait dit Bloch quand il lui avait rendu la terre si belle en l’y montrant, le faisant frissonner dans toutes ses promenades, à chaque rencontre, l’universalité du désir ? Le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir.

Andrée lui dit que du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec lui, sauf ce qu’elle lui avait avoué, elle ne fit plus jamais rien avec elle. Albertine ne lui permettait même plus de lui parler de ces choses. Quand le narrateur lui parla de ce qu’Albertine faisait avec la blanchisseuse, Andrée répondit : « Ah ! peut-être après vous avoir quitté, cela je ne sais pas. Elle sentait qu’elle n’avait pu, ne pourrait plus jamais regagner votre confiance. » Ces derniers mots accablèrent le narrateur.

Après ce moment avec Andrée, le narrateur vit sa mère qui lui raconta son entrevue avec la princesse de Parme. La princesse était venue se faire pardonner sa froideur quand elle avait à peine saluée la mère du narrateur la veille. Mais le narrateur ne s’attarda pas à demander à sa mère un récit de la visite de la princesse, car il venait de se rappeler plusieurs faits relatifs à Albertine sur lesquels il voulait et il avait oublié d’interroger Andrée. Il ne revit Andrée qu’une semaine plus tard. Elle lui dit qu’elle croyait qu’Albertine avait été forcée de le quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur cette canaille, ce jeune homme que le narrateur appelait « je suis dans les choux ». Mme Bontemps, sur qui le jeune homme ne cessait de faire agir, avait rappelé Albertine. Albertine, au fond, avait besoin de son oncle et de sa tante et quand elle avait su qu’on lui mettait le marché en mains, elle avait quitté le narrateur.

Le narrateur n’avait jamais, dans sa jalousie, pensé à cette explication, mais seulement aux désirs d’Albertine pour les femmes et à sa surveillance, il avait oublié qu’il y avait aussi Mme Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait choqué la mère du narrateur dès le début. Du moins Mme Bontemps craignait que cela ne choquât ce fiancé possible qu’elle lui gardait comme une poire pour la soif, si le narrateur ne l’épousait pas.

L’étonnement et l’espèce de honte que le narrateur ressentait de ne pas s’être une seule fois dit qu’Albertine était chez lui dans une position fausse qui pouvait ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n’était pas la première fois, ce ne fut pas la dernière fois, qu’il l’éprouva.

Le mensonge est une défense naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce danger subit et qui serait capable de détruire toute vie : l’amour.

D’autre part, ce n’est pas l’effet du hasard si les êtres intellectuels et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et inférieures, et tiennent cependant à elles au point que la preuve qu’ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à conserver près d’eux une telle femme. Sans compter que, les natures complètes étant rares, un être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de volonté, sera le jouet de l’habitude et de cette peur de souffrir dans la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles – et que dans ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l’aime pas. On s’étonnera qu’il se contente de si peu d’amour, mais il faudra plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l’amour qu’il ressent. Cette douleur n’est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les prend d’autant plus au dépourvu que, même très intelligents, ils vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la douleur qu’une femme vient de leur infliger plutôt que dans la claire perception de ce qu’elle voulait, de ce qu’elle faisait, de celui qu’elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et qui ont besoin de cela pour parer à l’avenir au lieu de pleurer le passé.

Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. Par là la femme médiocre, qu’on s’étonnait de les voir aimer, leur enrichit bien plus l’univers que n’eût fait une femme intelligente. Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge ; derrière chaque maison où elle dit être allée, une autre maison ; derrière chaque action, chaque être une autre action, un autre être. Sans doute ils ne savent pas lesquels, n’ont pas l’énergie, n’auraient peut-être pas la possibilité d’arriver à le savoir. Une femme menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer, sans se donner la peine de le changer, des quantités de personnes et, qui plus est, la même, qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de l’intellectuel sensible, un univers tout en profondeurs que sa jalousie voudrait sonder et qui n’est pas sans intéresser son intelligence.

Sans être précisément de ceux-là le narrateur allait peut-être, maintenant qu’Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Il ne redoutait pas son courroux, une fois mort lui-même, car il ne croyait pas la rencontrer au Ciel. Il ne croyait pas au Ciel.

Le plus grave pour lui fut qu’Andrée, qui n’avait pourtant plus rien à lui cacher sur les mœurs d’Albertine, lui jura qu’il n’y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d’une part, Mlle Vinteuil et son amie d’autre part (Albertine ignorait elle-même ses propres goûts quand elle les avait connues, et celles-ci, par cette peur de se tromper dans le sens qu’on désire, qui engendre autant d’erreurs que le désir lui-même, la considéraient comme très hostile à ces choses. Peut-être bien, plus tard, avaient-elles appris sa conformité de goûts avec elles, mais alors elles connaissaient trop Albertine et Albertine les connaissait trop pour qu’elles pussent songer à faire cela ensemble). Le rideau tiré sur les mobiles d’autrui, combien devient-il plus impénétrable si nous avons de l’amour pour cette personne, car il obscurcit notre jugement et les actions aussi de celle qui, se sentant aimée, cesse tout d’un coup d’attacher du prix à ce qui en aurait eu sans cela pour elle, comme la fortune par exemple. Peut-être aussi est-elle poussée à feindre en partie ce dédain de la fortune dans l’espoir d’obtenir plus en faisant souffrir. Le marchandage peut aussi se mêler au reste.

Parmi toutes les raisons d’avoir avec nous une attitude inexplicable, il faut faire entrer ces singularités du caractère qui poussent un être, soit par négligence de son intérêt, soit par haine, soit par amour de la liberté, soit par de brusques impulsions de colère, ou par crainte de ce que penseront certaines personnes, à faire le contraire de ce que nous pensions.

Et puis il y a les différences de milieu, d’éducation, auxquelles on ne veut pas croire parce que, quand on cause tous les deux, on les efface par les paroles, mais qui se retrouvent, quand on est seul, pour diriger les actes de chacun d’un point de vue si opposé qu’il n’y a pas de véritable rencontre possible.

Le narrateur dit à Andrée qu’il savait qu’Albertine espérait voir Melle Vinteuil chez Mme Verdurin. Andrée mentit en disant qu’Albertine ignorait que Melle Vinteuil y serait. Françoise avait laissé en évidence la lettre adressée à Albertine envoyée par Mme Verdurin. Le narrateur pensait que Françoise l’avait fait exprès et se demandait si cela n’avait pas été pour beaucoup dans le départ d’Albertine qui, voyant qu’elle ne pouvait plus rien cacher au narrateur, s’était sentie découragée, vaincue.

Andrée se défendit en disant que la personne que Mme Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez elle avec Albertine, ce n’était pas du tout l’amie de Mlle Vinteuil, c’était le fiancé « je suis dans les choux », et le sentiment familial mentionné dans la lettre de Mme Verdurin était celui qu’elle portait à cette crapule qui était, en effet, son neveu.

Jamais le narrateur n’avait repensé à ce neveu qui avait peut-être été le déniaiseur grâce auquel il avait été embrassé la première fois par Albertine.

Andrée lui dit que depuis qu’Albertine avait eu la fièvre typhoïde (une année avant que le narrateur avait fait la connaissance de la petite bande), c’était un vrai cerveau brûlé. Tout à coup elle se dégoûtait de ce qu’elle faisait, il fallait changer à la minute même, et elle ne savait sans doute pas elle-même pourquoi. Le narrateur avait bien remarqué le désir et la dissimulation d’Albertine pour aller chez Mme Verdurin et il ne s’était pas trompé.

La révélation que Mlle Vinteuil devait venir lui avait paru l’explication d’autant plus logique qu’Albertine, allant au-devant, lui en avait parlé. Et plus tard n’avait-elle pas refusé de lui jurer que la présence de Mlle Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir ? le narrateur se rappela que peu de temps auparavant, pendant qu’Albertine habitait chez lui, il avait rencontré le neveu de Mme Verdurin et il avait été, contrairement à son attitude à Balbec, excessivement aimable, même affectueux avec lui, l’avait supplié de le laisser venir le voir, ce que le narrateur refusé pour beaucoup de raisons. Maintenant il comprenait que, tout bonnement, sachant qu’Albertine habitait la maison, Octave avait voulu se mettre bien avec lui pour avoir toutes facilités de la voir et de la lui enlever, et il conclut que c’était un misérable.

L’affection que lui avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d’Albertine avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu’un simple dérivé de l’amour pour Albertine. Ce n’est que depuis peu qu’il se savait, qu’il s’avouait, qu’il voulait être proclamé un intellectuel. Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses existaient pour lui. Le fait que le narrateur eût été estimé d’Elstir, de Bergotte, qu’Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont il jugeait les écrivains et dont elle se figurait que le narrateur put écrire lui-même, faisait que tout d’un coup il était devenu pour Octave (pour l’homme nouveau qu’il s’apercevait enfin être) quelqu’un d’intéressant avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier ses projets, peut-être demander de le présenter à Bergotte.

 

Quant à la troisième fois où le narrateur se souvenait d’avoir eu conscience qu’il approchait de l’indifférence absolue à l’égard d’Albertine (et, cette dernière fois, jusqu’à sentir qu’il y était tout à fait arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière visite d’Andrée.

Chapitre III

Séjour à Venise

 

La mère du narrateur l’avait emmené passer quelques semaines à Venise. Il y goûtait des impressions analogues à celles qu’il avait si souvent ressenties autrefois à Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus riche. Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle vie aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe.

A leur hôtel devant les balustres, sa mère l’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût pas montrée autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en lui des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas lui laisser voir combien elle l’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle lui prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades quand il est assuré qu’ils ne peuvent guérir.

De bien loin, quand le narrateur avait à peine dépassé Saint-Georges le Majeur, il apercevait cette ogive derrière ses balustres de marbre de diverses couleurs, où sa maman lisait en l’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour lui qui sentait que sa mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l’air « habillée » devant les gens de l’hôtel, mais surtout pour paraître à son fils moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de sa grand’mère, parce que, ne l’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole il l’appelait elle envoyait vers lui, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de lui que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait l’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée par le soleil de midi.

Cette fenêtre illustre gardait pour lui l’aspect intime d’un homme de génie avec qui le narrateur et sa mère auraient passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté pour eux quelque amitié, et si depuis, chaque fois que le narrateur voyait le moulage de cette fenêtre dans un musée, il était obligé de retenir ses larmes, c’est tout simplement parce qu’elle lui disait la chose qui pouvait le plus le toucher : « Je me rappelle très bien votre mère. »

Quand il était seul, le narrateur se rendait dans les quartiers populaires de Venise. Il y trouvait plus facilement en effet de ces femmes d’un genre populaire, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre que rien ne l’empêchait d’aimer, parce qu’il avait en grande partie oublié Albertine, et qui lui semblaient plus désirables que d’autres, parce qu’il se la rappelait encore un peu. Il revenait à pied par de petites calli, il arrêtait des filles du peuple comme avait peut-être fait Albertine et il aurait aimé qu'elle fût avec lui. Pourtant cela ne pouvait pas être les mêmes ; à l'époque où Albertine avait été à Venise, elles eussent été des enfants encore. Mais après avoir été autrefois, en un premier sens et par lâcheté, infidèle à chacun des désirs du narrateur conçu comme unique, puisqu’il avait recherché un objet analogue, et non le même qu’il n'espérait pas retrouver, maintenant c'est systématiquement qu’il cherchait des femmes qu'Albertine n'avait pas, elles-mêmes, connues, même qu’il ne recherchait plus celles qu’il avait autrefois désirées.

Le soleil était encore haut dans le ciel quand il allait retrouver sa mère sur la piazzetta. Ils remontaient le Grand Canal en gondole, ils regardaient la file des palais entre lesquels ils passaient refléter la lumière et l’heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles, moins à la façon d’habitations privées et de monuments célèbres que comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil.

Le narrateur et sa mère croisaient parmi la lumière poudroyante du soir, les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là, et tandis qu'en attendant la réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le palais, non sans être secouées, comme aux sommets d'une vague bleue par ce remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant.

Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels, et, par goût du changement ou par amabilité pour Mme Sazerat que nous avions retrouvée - la connaissance imprévue et inopportune qu'on rencontre chaque fois qu'on voyage - et que la mère du narrateur avait invitée, ils voulurent un soir essayer de dîner dans un hôtel qui ne fut pas le leur et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis que sa mère payait le gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le salon qu'elle avait retenu, il voulut jeter un coup d'oeil sur la grande salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entière de fresques, depuis mal restaurées.

Le narrateur n'eut pas de peine, malgré l'air de tristesse et de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W***, mais, pour les profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où il était, debout, en train d'examiner les vestiges d'une fresque, était le long des belles parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir Mme de Villeparisis.

Il se demanda quel était celui de ses parents avec lequel elle voyageait et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand il vit, au bout de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté d'elle son vieil amant, M. de Norpois. Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue ; peut-être dans le fait que laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de rentrer, il croyait avec la naïveté de ce qu'on désire faire mettre à la retraite, par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux qu'il se faisait fort de remplacer.

Dès qu'il était question de « grandes affaires » il se retrouvait, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de certains octogénaires et qui les jette sur des femmes à qui ils ne peuvent plus faire grand mal.

À son sens, chacun pouvait avoir sa manière de voir, le poste de Constantinople ne devait être accepté qu'après un règlement des difficultés pendantes de la France avec l'Allemagne.

Quand le prince Odon eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se leva, marcha avec empressement vers lui et, d'un geste majestueux, il s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à Mme de Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura assis avec eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité de vieil amant, plutôt dans la crainte qu'elle ne se livrât à un des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact, il rectifiait le propos et fixait des yeux la marquise accablée et docile, avec l'intensité continue d'un magnétiseur.

Un garçon vint dire au narrateur que sa mère l'attendait, il la rejoignit et s'excusa auprès de Mme Sazerat en disant que cela l'avait amusé de voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près de s'évanouir. Cherchant à se dominer :

« Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon ? lui dit-elle.

— Oui.

— Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde ? C'est le rêve de ma vie.

Mme de Villeparisis, c'était en premières noces la duchesse d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui avait rendu fou le père de Mme Sazerat, l'avait ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien ! elle avait beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été cause que Mme Sazerat avait dû, elle et les siens, vivre petitement à Combray, maintenant que son père était mort, sa consolation était qu'il avait aimé la plus belle femme de son époque, et comme elle ne l'avait jamais vue, malgré tout, ce serait une douceur.

Alors le narrateur lui montra Mme de Villeparisis. Mais elle ne la reconnut pas, la prenant pour une petite bossue.

La conversation entre M. de Norpois et le prince se poursuivait. M. de Norpois n'ambitionnait rien moins que Constantinople, avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet que de sa part un acte, d'une portée internationale, pouvait être le digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas renoncé.

Le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms d’hommes qu’il jugeait ministrables en Italie devant le diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois leva légèrement la tête et dans la forme où avaient été rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de conséquence quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une brièveté moindre demanda finement : « Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti ? » À ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi ; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'une sublime aria de Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller chercher ses vêtements au vestiaire.

Le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après en audience par le roi au sujet de propriétés que le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute le roi consulta divers hommes d'État sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. M. de Norpois avait bien demandé que le quai d'Orsay démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M. Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe entière. Ce mécontentement n'existait pas mais les divers ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une adhésion.

Il existait un journal qui avait rendu de grands services à M. de Norpois en 1870 au moment où la guerre avec la Prusse était sur le point d’être déclenchée. M. de Norpois y fournissait des articles qu’il ne signait pas.

Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel le narrateur sentait que l'Albertine d'autrefois, invisible à lui-même, était pourtant enfermée au fond de lui comme aux « plombs » d'une Venise intérieure, dans une prison dont parfois un incident faisait glisser les parois durcies jusqu'à lui donner une ouverture sur ce passé.

Ainsi par exemple un soir une lettre de son coulissier rouvrit un instant pour lui les portes de la prison où Albertine était en lui vivante, mais si loin, si profond, qu'elle lui restait inaccessible. Depuis sa mort le narrateur ne s'était plus occupé des spéculations qu’il avait faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé ; de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Sur un coup de tête il se décida à tout vendre et il se trouva tout d'un coup ne plus posséder que le cinquième à peine de ce qu’il avait hérité de sa grand-mère et qu’il avait encore du vivant d'Albertine. On le sut d'ailleurs à Combray dans ce qui restait de sa famille et de ses relations, et comme on savait qu’il fréquentait le marquis de Saint-Loup et les Guermantes, on se dit : « Voilà où mènent les idées de grandeur. »

On y eût été bien étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille d'une condition aussi modeste qu'Albertine, presque une protégée de l'ancien professeur de piano de sa grand-mère, Vinteuil, qu’il avait fait ces spéculations. D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé dans les revenus qu'on lui connaît comme dans une caste indienne, on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la fortune, où la pauvreté pouvait être considérée comme aussi désagréable, mais nullement plus diminuante, et n'affectant pas plus la situation sociale, qu'une maladie d'estomac.

Quant à sa ruine relative, le narrateur en était d'autant plus ennuyé que ses curiosités vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et lui donnait un tel désir de la revoir chaque jour que sentant qu’ils quitteraient bientôt Venise sa mère et lui, il était résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui lui permît de ne pas se séparer d'elle.

La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller.

Mais comme le narrateur finissait la lettre du coulissier, une phrase où celui-ci disait : Je soignerai vos reports rappela au narrateur une expression presque aussi hypocritement professionnelle, que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à Aimé d'Albertine : « C'est moi qui la soignais », avait-elle dit. Et ces mots qui ne lui étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se refermèrent sur l'emmurée - que le narrateur n'était pas coupable de ne pas vouloir rejoindre puisqu’il ne parvenait plus à la voir, à se la rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que nous avons d'eux - mais que lui avait un instant rendue plus touchante le délaissement, que pourtant elle ne savait pas : il avait l'espace d'un éclair envié le temps déjà bien lointain où il souffrait nuit et jour du compagnonnage de son souvenir.

Une autre fois, à San Giorgio dei Schiavoni, un aigle auprès d'un des apôtres, et stylisé de la même façon, réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par ces deux bagues dont Françoise avait découvert au narrateur la similitude et dont il n'avait jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir pourtant une circonstance telle se produisit qu'il sembla que son amour aurait dû renaître. Au moment où leur gondole s'arrêta aux marches de l'hôtel, le portier lui remit une dépêche que l'employé du télégraphe était déjà venu trois fois pour lui apporter, car à cause de l'inexactitude du nom du destinataire, on demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était bien pour le narrateur. Il l'ouvrit dès qu’il fut dans sa chambre, et jetant un coup d'œil sur un libellé rempli de mots mal transmis, il put lire néanmoins : « Mon ami vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand revenez-vous ? Tendrement. Albertine. »

Alors il se passa d'une façon inverse la même chose que pour sa grand-mère : quand il avait appris en fait que sa grand-mère était morte il n'avait d'abord eu aucun chagrin. Et il n'avait souffert effectivement de sa mort que quand des souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour lui. Maintenant qu'Albertine dans sa pensée ne vivait plus pour lui, la nouvelle qu'elle était vivante ne lui causa pas la joie qu’il aurait cru. Albertine n'avait été pour lui qu'un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en lui ; en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour lui avec son corps. Et en s'apercevant qu’il n'avait pas de joie qu'elle fût vivante, qu’il ne l'aimait plus, il aurait dû être plus bouleversé que quelqu'un qui, se regardant dans une glace, après des mois de voyage ou de maladie, s'aperçoit qu'il a des cheveux blancs et une figure nouvelle, d'homme mûr ou de vieillard.

On ne s'afflige pas d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige, à une même époque, d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux, qu'on est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé - momentanément dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans le premier cas et quand il s'agit des passions - n'est pas là pour déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout vous ; le mufle sourit de sa muflerie car on est le mufle, et l'oublieux ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a oublié.

Le narrateur aurait été incapable de ressusciter Albertine parce qu’il l'était de se ressusciter lui-même, de ressusciter son moi d'alors. La vie selon son habitude qui est par des travaux incessants d'infiniment petits de changer la face du monde, ne lui avait pas dit au lendemain de la mort d'Albertine : « Sois un autre », mais, par des changements trop imperceptibles pour lui permettre de se rendre compte du fait même du changement, avait presque tout entièrement renouvelé en lui, de sorte que sa pensée était déjà habituée à son nouveau maître - son nouveau moi - quand elle s'aperçut qu'il était changé ; c'était à celui-ci qu'elle tenait.

Une fois que l'oubli se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, la résistance de son amour était vaincue, le narrateur n'aimait plus Albertine.

Et si quand Swann lui avait demandé de revoir Gilberte cela lui avait paru l'incommodité d'accueillir une morte, pour Albertine, la mort - ou ce qu’il avait cru la mort - avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à l'apparition duquel son amour avait frissonné, l'oubli, avait bien, comme il l'avait cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle qu'elle était vivante ne réveilla pas son amour, non seulement elle lui permit de constater combien était déjà avancé son retour vers l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une accélération si brusque qu’il se demanda rétrospectivement si jadis la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté son amour et retardé son déclin.

D'ailleurs il essaya de se la rappeler, et peut-être parce qu’il n'avait plus qu'un signe à faire pour l'avoir à lui, le souvenir qui lui vint fut celui d'une fille déjà fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà comme une graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire avec Andrée ou d'autres n'intéressait plus le narrateur. Il ne souffrait plus du mal qu’il avait cru si longtemps inguérissable, et au fond il aurait pu le prévoir.

Le narrateur ne voulait pas renoncer à son « Albertine nouvelle », la Vénitienne. C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été autrefois : son amour pour Albertine n'avait été qu'une forme passagère de sa dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n'aimons hélas ! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur. La nuit passa.

Au matin il rendit la dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on la lui avait remise par erreur et qu'elle n'était pas pour lui. Il lui dit que maintenant qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait mieux que le narrateur la gardât ; il la remit dans sa poche mais il se promis de faire comme s’il ne l'avait jamais reçue.

Le narrateur avait définitivement cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être tellement écarté de ce qu’il avait prévu, d'après son amour pour Gilberte ; après lui avoir fait faire un détour si long et si douloureux, finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer, tout comme son amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.

Le narrateur avait tenu à Albertine plus qu'à lui-même ; il ne tenait plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps il avait cessé de la voir. Son désir de ne pas être séparé de lui-même par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait toujours. Mais cela tenait-il à ce qu’il se croyait plus précieux qu'elle, à ce que, quand il l'aimait, il s'aimait davantage ? Non cela tenait à ce que cessant de la voir, il avait cessé de l'aimer, et qu’il n'avait pas cessé de s'aimer parce que ses liens quotidiens avec lui-même n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine. Mais si ceux avec son corps, avec lui-même l'étaient aussi... ? Certes il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de l'immortalité.

Quand le narrateur se promenait dans Venise avec sa mère, il emportait des cahiers où il prenait des notes relatives à un travail qu’il faisait sur Ruskin. Ils se rendait dans l’église de la place Saint-Marc. Quand il était avec Albertine à Balbec, il croyait qu'elle révélait une de ces illusions inconsistantes qui remplissent l'esprit de tant de gens qui ne pensent pas clairement, quand elle lui parlait du plaisir - selon lui ne reposant sur rien - qu'elle aurait à voir telle peinture avec lui. Aujourd'hui il était au moins sûr que le plaisir existe sinon de voir, du moins d'avoir vu une belle chose avec une certaine personne.

Une heure était venue pour lui où quand il se rappelait ce baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ tandis que la gondole les attendait devant la Piazzetta il ne lui était pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de lui il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu'on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourrait plus jamais faire sortir pour lui de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où il était sûr de la retrouver parce qu'elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce fût sa mère.

Carpaccio faillit un jour ranimer l’amour du narrateur pour Albertine. Il voyait pour la première fois Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé. Quand tout à coup il sentit au cœur comme une légère morsure. Sur le dos d'un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d'or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l'emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, il venait de reconnaître le manteau qu'Albertine avait pour venir avec lui en voiture découverte à Versailles, le soir où il était loin de se douter qu'une quinzaine d'heures le séparaient à peine du moment où elle partirait de chez lui. Elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu'elle avait emporté avec elle le lendemain et que le narrateur n'avait jamais revu depuis dans ses souvenirs. Or c'était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l'avait pris, c'est des épaules de ce compagnon de la Calza qu'il l'avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes qui certes ignoraient comme le narrateur l'avait fait jusqu'ici que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l'Académie de Venise. Il avait tout reconnu, et un instant le manteau oublié lui ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, il fut envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie.

Le narrateur se rendit à Padoue avec sa mère. Il entra dans la chapelle des Giotto. M. Swann ne lui avait donné des reproductions que des Vertus et des Vices, et non des fresques qui retracent l'histoire de la Vierge et du Christ.

En rentrant à l'hôtel il trouva des jeunes femmes qui, surtout d'Autriche, venaient à Venise passer les premiers beaux jours de ce printemps sans fleurs. Il y en avait une dont les traits ne ressemblaient pas à ceux d'Albertine mais qui lui plaisait par la même fraîcheur de teint, le même regard rieur et léger. Bientôt le narrateur sentit qu’il commençait à lui dire les mêmes choses qu’il disait au début à Albertine, qu’il lui dissimulait la même douleur quand elle lui disait qu'elle ne le verrait pas le lendemain, qu'elle allait à Vérone, et aussitôt l'envie d'aller à Vérone lui aussi. Cela ne dura pas, elle devait repartir pour l'Autriche.

En regardant sa charmante et énigmatique figure il se demandait si elle aussi aimait les femmes, si ce qu'elle avait de commun avec Albertine, cette clarté du teint et des regards, cet air de franchise aimable qui séduisait tout le monde et qui tenait plus à ce qu'elle ne cherchait nullement à connaître les actions des autres qui ne l'intéressaient nullement, qu'à avouer les siennes qu'elle dissimulait au contraire sous les plus puérils mensonges, si tout cela constituait des caractères morphologiques de la femme qui aime les femmes.

L'importance scientifique que le narrateur voyait à savoir le genre de désir qui se cachait sous les pétales faiblement rosés de ces joues, dans la clarté claire sans soleil comme le petit jour de ces yeux pâles, dans ces journées jamais racontées, s'en irait sans doute quand il n'aimerait plus du tout Albertine ou quand il n'aimerait plus du tout cette jeune femme.

Le soir je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et Une Nuits. Ce qu’il voyait faisait comme une exposition de cent tableaux hollandais juxtaposés, de chaque pauvre maison silencieuse et toute proche à cause de l'extrême étroitesse de ces calli. Il découvrit une belle place. Le lendemain il partit à la recherche de sa belle place nocturne, il suivit des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à lui donner le moindre renseignement, sauf pour l'égarer mieux. Il se demanda s’il n’avait pas rêvé cette place.

La mère du narrateur voulait partir. Mais le narrateur lut dans un registre des étrangers attendus à l'hôtel : « Baronne Putbus et suite ». Aussitôt, le sentiment de toutes les heures de plaisir charnel que leur départ allait lui faire manquer, éleva ce désir, qui existait chez lui à l'état chronique, à la hauteur d'un sentiment, et le noya dans la mélancolie et le vague ; il demanda à sa mère de remettre leur départ de quelques jours ; et l'air qu'elle eut de ne pas prendre un instant en considération ni même au sérieux sa prière réveilla dans ses nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre lui par ses parents. Sa mère ne répondit même pas et prépara son départ. Le narrateur allait se retrouver seul à Venise. Il entendit un chanteur interpréter « O sole mio ». Bientôt sa mère serait partie. Le narrateur étreint par l'angoisse que lui causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, - par ce chant de désespoir que devenait Sole mio et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise ; assista à la lente réalisation de son malheur construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans sa mémoire avec le frisson de son émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.

Le narrateur pris ses jambes à son cou et arriva, les portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver sa mère rouge d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait qu’il ne viendrait plus.

Les heures passaient. La mère du narrateur ne se pressa pas de lire les deux lettres qu'elle avait seulement ouvertes et tâcha que lui-même ne tirât pas tout de suite son portefeuille pour prendre la lettre que le concierge de l'hôtel lui avait remise. Elle craignait toujours qu’il ne trouvât les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible pour l'occuper pendant les dernières heures le moment où elle déballerait les œufs durs, lui passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans le lui dire. Il regarda d'abord sa mère, qui lisait sa lettre avec étonnement, puis elle levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles et qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant il avait reconnu l'écriture de Gilberte sur son enveloppe. Il l'ouvrit. Gilberte lui annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup.

Elle lui disait qu'elle lui avait télégraphié à ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Il se rappelai comme on lui avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Il n'avait jamais eu de dépêche. Peut-être elle ne voudrait pas le croire. Tout d'un coup il sentit dans son cerveau un fait qui y était installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un autre. La dépêche qu’il avait reçue dernièrement et qu’il avait crue d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de l'écriture de Gilberte consistait principalement quand elle écrivait une ligne à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de t qui avaient l'air de souligner les mots ou les points sur les i qui avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d's ou d'y de la ligne supérieure comme un « ine » finissant le mot de Gilberte. Le point sur l'i de Gilberte était monté au-dessus faire point de suspension. Quant à son G, il avait l'air d'un A gothique. Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les uns dans les autres (certains, d'ailleurs, m'avaient paru incompréhensibles), cela était suffisant pour expliquer les détails de son erreur, et n'était même pas nécessaire.

Chapitre IV

Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup

La mère du narrateur avait reçu elle aussi une lettre lui annonçant le mariage de Gilbert avec Robert. L’autre lettre lui annonçait le mariage de Cambremer. Pour faire passer le temps, elle demanda à son fils de deviner avec qui Cambremer allait se marier. Il ne trouva pas. Cambremer allait se marier avec la nièce de Jupien. Elle avait été adoptée par Charlus et il lui avait donné le nom de Melle d’Oloron un titre qui était dans la famille des Guermantes.

Pour la mère du narrateur, c’était la récompense de la vertu. C'était un mariage à la fin d'un roman de Mme Sand ». « C'est le prix du vice, c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac », pensa le narrateur. La grand-mère du narrateur avait trouvé la petite nièce du giletier plus "noble" que le duc de Guermantes.

La mère du narrateur se demanda si Swan aurait pu penser qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait : "Ponchour Mezieurs" et le sang du duc de Guise ! Mais le narrateur remarqua que c'était beaucoup plus étonnant. Car les Swann étaient des gens très bien et avec la situation qu'avait leur fils, sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait épousé une cocotte. La mère du narrateur trouvait que sa mère avait raison quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choquaient de petits bourgeois. Elle préférait que sa mère n’ait pas vu le mariage de Gilberte avec Cambremer.

Le narrateur apprit appris - car il n'avait pu assister à tout cela de Venise - c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée par le duc de Châtellerault et par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg.

Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils. Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait pas le savoir, mais que, même sans dot, ce serait une chance pour le jeune homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup d'audace pour une femme tentée seulement par les cent millions qui lui fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût, n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte. Cependant Mme de Marsantes, ne voulant pas rester sur un échec, s'était aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt millions celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu immédiatement.

Le narrateur se demanda pourquoi Robert et M. de Charlus ne lui avaient pas parlé de ce mariage. Il en concluait, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces sortes de choses, qu’il était moins leur ami qu’il n'avait cru, ce qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, le peinait. Aussi pourquoi, ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, « pair à compagnon » de l'aristocratie était une comédie, s'étonnait-il d'en être excepté ?

Le narrateur reçut des lettres dans lesquelles des personnes lui demandaient ce qu’il pensait du mariage de Cambremer et de la nièce de Jupien. Il n’en pensait rien, mais il éprouvait une immense tristesse, comme quand deux parties de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de flammes, pour des destinations étrangères, comme deux vaisseaux.

La marquise de Cambremer-Legrandin était méchante de nature, elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se glorifier elle-même. Aussi n'aimant pas son fils et ayant tôt fait de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant à la propension du jeune Cambremer à fréquenter des gens de lettres comme Bergotte par exemple et même Bloch, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le successeur des ducs d'Oloron, « princes souverains » comme disaient les journaux, il était suffisamment persuadé de sa grandeur pour pouvoir frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse pour la bourgeoisie intelligente, les jours où il ne se consacrait pas aux altesses.

La tristesse, amère comme une jalousie, que causèrent au narrateur par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux mariages fut si profonde, que plus tard on la lui rappela, en lui en faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple pressentiment.

Le narrateur apprit par sa mère que c’était la princesse de Parme qui avait fait le mariage du petit Cambremer. Quand la princesse de Parme qui s'était chargée de trouver un parti pour Mlle d'Oloron, demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui il avait fait connaissance en wagon une nuit et qui lui avait laissé sa carte. Il eut un vague sourire. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de Legrandin, il dit : « Tiens, ce serait vraiment extraordinaire ! S'il tenait de son oncle, après tout ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris ».

Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa fille adoptive, c'était un nom vieux, respecté, avec de solides alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et d'ailleurs pas désirable. C'était ce qu'il fallait.

Legrandin entra en ouragan dans l'hôtel de M. de Charlus, absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut pas être vu. Tout à coup, le mariage de son neveu était venu rejoindre entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui ne l'avaient fréquenté que dans le particulier mais intimement, donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le présenter racontèrent que depuis vingt ans il passait quinze jours à la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris dans des « groupes » où figuraient des ducs qui lui étaient maintenant apparentés. Or, dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en profiter. Ce n'est pas seulement parce que maintenant qu'on le savait reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature.

Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l'amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci, obligée de fréquenter la marquise, s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par s'habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d'une intelligence et pourvue d'une culture qui parurent remarquables à la duchesse.

Elle vint donc souvent à la tombée du jour voir Mme de Cambremer et lui faire de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit recherchée. Et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann marié. Certes les premiers mois Gilberte avait été heureuse de recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amis intimes auxquels tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait qu'eux, enfermés à part loin des gens chics, et comme si le contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes irréparables.

Mais ceci ne dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter les mêmes contrastes que celle de Swann ? En tout cas, Gilberte n'était que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y avait de plus éclatant et de plus difficile, pensant que le nom de Guermantes s'était maintenant incorporé à elle comme un émail mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, elle resterait pour tout le monde duchesse de Guermantes. La marquise de Saint-Loup se disait : « Je suis la marquise de Saint-Loup », elle savait qu'elle avait refusé la veille trois dîners chez des duchesses. Mais si dans une certaine mesure son nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle recevait, par un mouvement inverse le milieu que recevait la marquise dépréciait le nom qu'elle portait.

Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la parole à l'action, cessa de les fréquenter. D'ailleurs bientôt le salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif. Or Saint-Loup, heureux d'avoir grâce à la grande fortune de sa femme tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté mettait en pratique la parole de Swann : « La qualité m'importe peu, mais je crains la quantité. »

La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mlle d'Oloron, qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien presque tous les plus grands de l'Europe.

Toute la faveur de M. de Charlus se porta après le mariage de sa fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer ; les goûts de celui-ci, qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas empêché qu'il le choisît pour mari de Mlle d'Oloron, ne firent naturellement que le lui faire apprécier davantage quand il fut veuf.

Quelque  temps après la mort de sa Melle d’Oloron, le narrateur reçut une lettre signée Léonor, prénom qu’il ne se rappelait pas être celui du mari de celle-ci, il comprit seulement qui lui écrivait quand il lut la formule finale : « Croyez à ma sympathie vraie ». Ce vraie « mis en sa place » ajoutait au prénom Léonor le nom de Cambremer.

D'anciennes amies de la mère du narrateur, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement.

Le narrateur vit d'ailleurs pas mal à cette époque Gilberte, avec laquelle il s'était de nouveau lié : car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur la vie de nos amitiés. Au bout de dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte eût refusé autrefois au narrateur, elle le lui accordait aisément, sans doute parce qu’il ne le désirait plus. Ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, sans qu’ils se fussent jamais dit la raison du changement, elle était toujours prête à venir à lui, jamais pressée de le quitter ; c'est que l'obstacle avait disparu, l’amour du narrateur pour Gilberte.

Le narrateur passa un peu plus tard quelques jours à Tansonville chez Robert et Gilberte. Ce déplacement le gênait assez, car il avait à Paris une jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre qu’il avait loué. Et ainsi sa demeure avait exigé en souvenir d'Albertine oubliée la présence de sa maîtresse actuelle qu’il cachait aux visiteurs et qui remplissait sa vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, le narrateur dut obtenir d'elle qu'elle se laissât garder par un de ses amis qui n'aimait pas les femmes, pendant quelques jours.

Le narrateur avait appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Le narrateur avait été malheureusement aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui lui fit une peine infinie, par quelques mots échappés à Jupien.

Quelle n'avait pas été sa stupéfaction quand, étant allé, quelques mois avant mon départ pour Tansonville, prendre des nouvelles de M. de Charlus chez lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que le narrateur trouvé seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, le narrateur avait appris par l'ancien factotum du baron que la personne qui signait Bobette n'était autre que le violoniste-chroniqueur qui avait joué un assez grand rôle dans la vie de M. de Charlus !

Jupien était sincère dans son indignation quand il était outré que Morel ait mis ruses diaboliques pour séduire Saint-Loup, car personne n'était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup.

Une séparation avait failli se produire entre Robert et sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il s'agissait) et c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse et philosophe, qui avait arrangé, imposé la réconciliation.

C'est avec la même énergie qu'autrefois elle avait protégé Mme Swann, le mariage de la fille de Jupien, et fait le mariage de son propre fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter tout le Faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment bâclé le mariage de Robert avec Gilberte, ce qui lui avait certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le faire rompre avec Rachel, que dans la peur qu'il ne commençât avec une autre cocotte - ou peut-être avec la même, car Robert fut long à oublier Rachel - un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.

Maintenant le narrateur comprenait ce que Robert avait voulu lui dire chez la princesse de Guermantes : « C'est malheureux que ta petite amie de Balbec n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux. » Il avait voulu dire qu'elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une certaine manière et avec d'autres femmes.

Et en somme c'était le même fait qui avait donné à Robert et au narrateur le désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais les causes de leur désir, comme leurs buts aussi étaient opposés. Le narrateur c'était par le désespoir où il avait été de l'apprendre, Robert par la satisfaction ; le narrateur pour l'empêcher grâce à une surveillance perpétuelle de s'adonner à son goût ; Robert pour le cultiver, et par la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies.

Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle orientation si divergente de la primitive qu'avaient prise les goûts charnels de Robert, une conversation que le narrateur eut avec Aimé et qui le rendit fort malheureux lui montra que l'ancien maître d'hôtel de Balbec faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup plus haut. Aimé lui parla à ce moment d'un temps bien plus ancien, celui où le narrateur avait fait la connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce même Balbec.

La première année que Robert était à Balbec, il s’était enfermé avec le liftier, sous prétexte de développer des photographies de la grand-mère du narrateur. Le petit voulait se plaindre, la direction de l’hôtel avait eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Aimé évoqua un jour où le narrateur avait mangé avec Saint-Loup et Rachel au restaurant de l’hôtel. Saint-Loup était parti en prétextant une crise de colère. Pour Aimé la colère était feinte mais le narrateur se rappelait très bien que Robert avait giflé un journaliste qui lui avait fait des propositions. Alors le narrateur pensait qu’Aimé avait menti au sujet du liftier.

Dans le cas où Aimé ne se fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé du lift ne venait peut-être pas seulement de ce que celui-ci prononçait « laïft ». Mais le narrateur était persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore uniquement les femmes.

À plus qu'à aucun autre signe, le narrateur put le discerner rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup lui avait témoignée à Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment capable d'amitié. Mais le narrateur se rappela tout de même qu'un jour à Doncières comme il allait dîner chez les Verdurin et comme Robert venait de regarder d'une façon un peu prolongée Charlie, il lui avait dit : « C'est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. En tout cas cela ne peut pas m'intéresser.»

Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel, afin de plaire à son mari, mettait comme elle des noeuds de soie ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse.

Que l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme, c'était possible. En tout cas le souvenir de Rachel ne jouait plus à cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il eût pu en jouer d'autres. Un jour, Robert était allé lui demander de s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux, et pourtant il s'était contenté de la regarder, insatisfait. Il ne lui restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise, et qui ne l'empêcha pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette générosité envers Rachel Gilberte n'eût pas souffert si elle avait su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie d'aimer les femmes.

Pour Gilberte, c'est d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus beaux ; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en l'épousant. Et de fait les premiers temps il fit des comparaisons entre les deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) qui ne furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte.

Mais celle-ci grandit ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue d'oeil. Une autre personne se démentit : ce fut Mme Swann. Si pour Gilberte Robert avant le mariage était déjà entouré de la double auréole que lui créaient d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part ce prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et qu'elle avait hérité de lui, Odette en revanche eût préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier. Elle n'avait pu triompher de la volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde, flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et - quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? - elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari, naturellement bien plus à sa mère.

Or tout à coup le protecteur Odette l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère, c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette s'y était-elle employée qu'aussitôt un magnifique rubis l'en récompensait.

Ainsi grâce à Robert pouvait-elle, au seuil de la cinquantaine (d'aucuns disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir besoin d'avoir comme autrefois un « ami » qui maintenant n'eût plus casqué, voire marché. Aussi était-elle entrée, pour toujours semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait jamais été aussi élégante.

Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs fait sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage M. de Charlus. C'était peut-être aussi l'intérêt. Le narrateur pensait que Robert devait lui donner beaucoup d'argent.

Dans une soirée où il avait rencontré Robert, le narrateur avait été frappé, au retour, combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, était devenu économe.

Sans doute en ceci Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Il suffisait, les rares fois où Robert emmena sa femme déjeuner au restaurant, de voir la façon adroite et respectueuse dont il lui enlevait ses affaires, son art de commander le dîner et de se faire servir, l'attention avec laquelle il aplatissait les manches de Gilberte avant qu'elle remît sa jaquette, pour comprendre qu'il avait été longtemps l'amant d'une femme avant d'être le mari de celle-ci.

A cause de sa jalousie, Robert voulait garder la haute main sur la domesticité, il put, dans l'administration des biens de sa femme et l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait volontiers.

Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en souffrît. Le narrateur  trouvait absolument indifférent au point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pouvait le trouver. Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû faire aucune peine au narrateur. Et pourtant il sentait bien que celle qu’il éprouvait eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait lui eût été bien indifférent. Mais le narrateur pleurait en pensant qu’il avait eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et qu’il sentait bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne lui rendait plus, les hommes depuis qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié.

La ressemblance entre Charlie et Rachel - invisible pour le narrateur - avait-elle été la planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce dernier s'était produite assez tard ?

Le narrateur se rappela que le premier jour où il avait aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et rare, contourné, faisant voler son monocle devant lui, il lui avait trouvé un air efféminé, qui n'était certes pas l'effet de ce qu'il apprenait de lui maintenant, mais de la grâce particulière aux Guermantes, la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi. Le narrateur se rappela aussi l’affection que lui témoignait Robert, sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et il se disait que cela non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre chose, même tout le contraire, de ce que le narrateur apprenait aujourd'hui. Cette première année-là, le narrateur avait trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or il était encore plus spécial que le narrateur ne l'avait cru. Mais ce dont nous n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le faire savoir à notre âme ; ses communications avec le réel sont fermées ; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop tard.

Le doute que lui laissaient les paroles d'Aimé ternissait toute son amitié pour Robert de Balbec et de Doncières, et bien qu’il ne crût pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où il avait déjeuné avec Saint-Loup et Rachel il était obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.

Son séjour avait apporté au narrateur une vérification au moins provisoire à certaines idées qu’il avait eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à d'autres idées qu’il avait eues du côté de Méséglise. Il recommençait chaque soir avec Gilbert, dans un autre sens, les promenades qu’il faisait  à Combray, l'après-midi quand il allait du côté de Méséglise. Et à cause de la saison chaude, et puis parce que l'après-midi, Gilberte peignait dans la chapelle du château, ils n'allaient se promener qu'environ deux heures avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le ciel de pourpre encadrer le Calvaire ou se baigner dans la Vivonne, succédait celui de partir, à la nuit venue, quand ils ne rencontraient plus dans le village que le triangle bleuâtre, irrégulier et mouvant des moutons qui rentraient.

Les promenades qu’ils faisaient ainsi c'était bien souvent celles que le narrateur faisait jadis enfant : or comment n'eût-il pas éprouvé bien plus vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que jamais il ne serait capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que son imagination et sa sensibilité s'étaient affaiblies, quand il vit combien peu il était curieux de Combray ?

Il était désolé de voir combien peu il revivait ses années d'autrefois. Il trouvait la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas qu’il relevât d'inexactitudes matérielles bien grandes dans ce qu’il se rappelait. Mais séparé des lieux qu'il lui arrivait de retraverser par toute une vie différente, il n'y avait pas entre eux et lui cette contiguïté d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu l'immédiate, délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien sans doute quelle était sa nature, le narrateur s'attristait de penser que sa faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour qu’il n'éprouvât pas plus de plaisir dans ces promenades.

Gilberte elle-même augmentait sa tristesse en partageant son étonnement. Et elle-même avait tant changé qu’il ne la trouvait plus belle, qu'elle ne l'était plus du tout. Tandis qu’ils marchaient, le narrateur voyait le pays changer, il fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Ils  causaient, très agréablement pour lui, avec Gilberte. Non sans difficulté pourtant.

Quant à l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de sa mère, très vive.

Plusieurs fois elle l'étonna beaucoup. L'une, la première en lui disant : « Si vous n'aviez pas trop faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en tournant ensuite à droite, en moins d'un quart d'heure nous serions à Guermantes. » C'est comme si elle lui avait dit : « Tournez à gauche, prenez ensuite à votre main droite, et vous toucherez l'intangible, vous atteindrez les inattingibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction, que - ce qu’il avait cru jadis qu’il pourrait connaître seulement de Guermantes, et peut-être, en un sens, il ne se trompait pas - le "côté". » Un de ses autres étonnements fut de voir les « sources de la Vivonne », qu’il se représentait comme quelque chose d'aussi extra-terrestre que l'entrée des Enfers, et qui n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et la troisième fois fut quand Gilberte lui dit : « Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie façon », phrase qui en bouleversant toutes les idées de l’enfance du narrateur lui apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables qu’il avait cru.

Mais ce qui le frappa le plus, ce fut combien peu, pendant ce séjour, il revécut ses années d'autrefois, désira peu revoir Combray, trouva mince et laide la Vivonne. Mais quand elle vérifia pour lui des imaginations qu’il avait eues du côté de Méséglise, ce fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles eussent lieu avant le dîner.

Gilberte eut alors de ces paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que personne ne pourrait occuper.

Il lui avoua qu’il l’avait aimée quand il était enfant. Elle lui demanda pourquoi il ne le lui avait pas dit à l’époque car elle aussi l’aimait. Elle se rappelait très bien que, n'ayant qu'une minute pour lui faire comprendre ce qu’elle désirait à l’époque, au risque d'être vue par les parents du narrateur et les siens, elle lui avait indiqué son désir d'une façon tellement crue qu’elle en avait honte maintenant. Mais il l’avait regardée d'une façon si méchante qu’elle avait alors compris qu’il ne voulait pas.

Et tout d'un coup il se dit que la vraie Gilberte, la vraie Albertine, c'étaient peut-être celles qui s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était lui qui n'ayant pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans sa mémoire, après un intervalle où par ses conversations tout un entre-deux de sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans la première minute, avais tout gâté par sa maladresse. Il les avait « ratées » plus complètement, bien qu'à vrai dire l'échec relatif avec elles fût moins absurde, pour les mêmes raisons que Saint-Loup Rachel.

Une seconde fois, Gilberte, bien des années après avait rencontré le narrateur sous sa porte, la veille du jour où elle l’avait retrouvé chez sa tante Oriane ; elle ne l’avait pas reconnu tout de suite, ou plutôt elle l’avait reconnu sans le savoir puisqu’elle avait la même envie qu'à Tansonville.

Le narrateur lui rappela qu’entre temps, il y avait eu les Champs-Elysées mais elle lui répondit qu’à cette époque il l’aimait trop et elle avait senti une inquisition dans tout ce qu’elle faisait.

Le narrateur ne pensa pas à lui demander quel était ce jeune homme avec lequel elle descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où il était parti pour la revoir, où il se fût réconcilié avec elle pendant qu'il en était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute sa vie s’il n'avait rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans le crépuscule.

Elle lui aurait peut-être dit la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. Et comme Albertine, la Gilberte qu’il avait aimée était morte. Le cœur du narrateur avait encore plus changé que le visage de Gilberte. De l'état d'âme qui, cette lointaine année-là, n'avait été pour lui qu'une longue torture, rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la beauté : c'est le chagrin. Mais il regretta de ne pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là, il avait vendu une potiche de vieux chine pour lui acheter des fleurs. Ç'avait été en effet pendant les temps si tristes qui avaient suivi sa seule consolation de penser qu'un jour il pourrait sans danger lui conter cette intention si tendre.  Maintenant cela lui aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, et « entraînant ».

Il revit Gilberte dans sa mémoire. Il aurait pu dessiner le quadrilatère de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à lui. Seulement il avait cru, à cause du geste grossier dont il était accompagné, que c'était un regard de mépris parce que ce qu’il souhaitait lui paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas et ne faisaient que dans son imagination, pendant ses heures de désir solitaire. Encore moins aurait-il cru que, si aisément, si rapidement, presque sous les yeux de son grand-père, l'une d'entre elles eût eu l'audace de le figurer.

Il eut un sursaut de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. Pourtant il était heureux de se dire que ce bonheur vers lequel se tendaient toutes ses forces alors, et que rien ne pouvait plus lui rendre, eût existé ailleurs que dans sa pensée, en réalité si près de lui, dans ce Roussainville dont il parlait si souvent, qu’il l’apercevait du cabinet sentant l'iris. Et il n'avait rien su ! En somme elle résumait tout ce qu’il avait désiré dans ses promenades jusqu'à ne pas pouvoir se décider à rentrer, croyant voir s'entrouvrir, s'animer les arbres. Ce qu’il souhaitait si fiévreusement alors, elle avait failli, s’il eût seulement su le comprendre et le retrouver, le lui faire goûter dès son adolescence. Plus complètement encore qu’il n'avait cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de Méséglise.

Et même ce jour où il l'avait rencontrée sous une porte, bien qu'elle ne fût pas Mlle de L'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à son futur mari que le narrateur eût demandé l'éclaircissement !), il ne s'était pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni sur l'espèce de femme qu'elle était et lui avouait maintenant avoir été. « Tout cela est bien loin, lui dit-elle, je n'ai plus jamais songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, voyez-vous, ce n'est même pas ces caprices d'enfant que je me reproche le plus. »

 

28 mars 2026

La Prisonnière IIè partie (Proust)

Brichot aveugle d’esprit aussi, ne comprenait pas qu’alors aimer un jeune homme était comme aujourd’hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieux que les théories de Platon) entretenir une danseuse, puis se fiancer. M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien.

Toute l’homosexualité de coutume – celle des jeunes gens de Platon comme des bergers de Virgile – avait disparu. Seule surnageait et se multipliait l’involontaire, la nerveuse, celle qu’on cachait aux autres et qu’on travestissait à soi-même.

Pour le narrateur, c’était l’homosexualité survivante malgré les obstacles, honteuse, flétrie, qui était la seule vraie, la seule à laquelle pouvait correspondre chez le même être un affinement des qualités morales.

M. de Charlus faisait peur et avait l’air d’un prêtre interdit, diverses compromissions auxquelles l’avait obligé la nécessité d’exercer son goût et d’en protéger le secret ayant eu pour effet d’amener à la surface du visage précisément ce que le baron cherchait à cacher, une vie crapuleuse racontée par la déchéance morale.

Ce n’était pas, d’ailleurs, seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de ce visage fardé, dans la poitrine tétonnière, la croupe rebondie de ce corps livré au laisser-aller et envahi par l’embonpoint, que surnageait maintenant, étalé comme de l’huile, le vice jadis si intimement renfoncé par M. de Charlus au plus secret de lui-même. Il débordait maintenant dans ses propos.

Le baron était d’humeur d’autant plus gaie qu’il ignorait entièrement la scène de l’après-midi (Morel avait traité la nièce de Jupien de putain), Jupien ayant jugé plus utile de protéger sa nièce contre un retour offensif que d’aller prévenir M. de Charlus. Aussi celui-ci croyait-il toujours au mariage et s’en réjouissait-il.

Les manières conjugales de M. de Charlus avec Morel auraient à bon droit étonné qui les aurait entièrement connues. Mais il était arrivé à M. de Charlus que la monotonie des plaisirs qu’offre son vice l’avait lassé. Il avait instinctivement cherché de nouvelles performances, et après s’être fatigué des inconnus qu’il rencontrait, était passé au pôle opposé, à ce qu’il avait cru qu’il détesterait toujours, à l’imitation d’un « ménage » ou d’une « paternité ».

Parfois cela ne lui suffisait même plus, il lui fallait du nouveau, il allait passer la nuit avec une femme de la même façon qu’un homme normal peut, une fois dans sa vie, avoir voulu coucher avec un garçon, par une curiosité semblable, inverse, et dans les deux cas également malsaine.

Sentant les curiosités que la particularité de son personnage excitait, M. de Charlus éprouvait un certain plaisir à les satisfaire, à les piquer, à les entretenir. De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’être pris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieurs bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises mœurs dans le petit clan. De sorte que M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer à la Sorbonne que le professeur se promenait maintenant avec des jeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de la « fille aînée de l’Église » et du « Sacré-Cœur de Jésus », c’est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe de cabotinage.

Un changement était survenu dans les intonations, les gestes, qui les uns et les autres ressemblaient singulièrement maintenant à ce que M. de Charlus flétrissait le plus âprement autrefois. il poussait maintenant, involontairement, presque les mêmes petits cris (chez lui involontaires et d’autant plus profonds) que jettent, volontairement, eux, les invertis qui s’interpellent en s’appelant « ma chère » ; comme si ce « chichi » voulu, dont M. de Charlus avait pris si longtemps le contrepied, n’était en effet qu’une géniale et fidèle imitation des manières qu’arrivent à prendre, quoi qu’ils en aient, les Charlus, quand ils sont arrivés à une certaine phase de leur mal, comme un paralytique général ou un ataxique finissent fatalement par présenter certains symptômes. Du reste, on voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et qui revenaient maintenant à tout moment (par exemple : « l’enchaînement des circonstances ») et auxquelles la parole du baron s’appuyait de phrase en phrase comme à un tuteur nécessaire.

Le narrateur demanda à Charlus s’il y avait longtemps qu’il avait vu Morel, pour avoir l’air à la fois de ne pas craindre de lui parler de Morel et de ne pas croire qu’il vivait complètement avec lui. Le baron répondit que Morel était venu par hasard cinq minutes ce matin, pendant qu’il était encore à demi endormi, s’asseoir sur le coin de son lit, comme s’il avait voulu le violer. D’une façon générale, M. de Charlus, malgré l’aggravation de son mal qui le poussait perpétuellement à révéler, à insinuer, parfois tout simplement à inventer des détails compromettants, cherchait, pendant cette période de sa vie, à affirmer que Charlie n’était pas de la même sorte d’homme que lui, Charlus, et qu’il n’existait entre eux que de l’amitié.

Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait de Morel comme d’un bon petit camarade, et qu’il dît la vérité plus encore qu’il ne croyait en disant : « Je ne sais pas ce qu’il fait, je ne connais pas sa vie. »

Peu de temps avant cette soirée chez les Verdurin, le baron fut plongé dans la douleur et dans la stupéfaction par une lettre qu’il ouvrit par mégarde et qui était adressée à Morel. Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup, causer au narrateur de cruels chagrins, était écrite par l’actrice Léa, célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pour les femmes. Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots « en être ». Après l’avoir d’abord ignoré, il avait enfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même « en était ». Or voici que cette notion qu’il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu’il « en était » il avait cru par-là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression « en être » prenait une extension que M. de Charlus n’avait pas connue, tant et si bien que Morel prouvait, d’après cette lettre, qu’il « en était » en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dès lors la jalousie de M. de Charlus n’avait plus de raison de se borner aux hommes que Morel connaissait, mais allait s’étendre aux femmes elles-mêmes. Ainsi les êtres qui « en étaient » n’étaient pas seulement ceux qu’il avait crus, mais toute une immense partie de la planète, composée aussi bien de femmes que d’hommes, aimant non seulement les hommes mais les femmes. Charlus se sentait torturé par une inquiétude de l’intelligence autant que du cœur, née de ce double mystère, où il y avait à la fois de l’agrandissement de sa jalousie et de l’insuffisance soudaine d’une définition.

M. de Charlus n’avait jamais été, dans la vie, qu’un amateur. C’est dire que des incidents de ce genre ne pouvaient lui être d’aucune utilité. Il faisait dériver l’impression pénible qu’il en pouvait ressentir, en scènes violentes où il savait être éloquent, ou en intrigues sournoises. M. de Charlus fut stupéfait d’apprendre, relativement à Morel, un certain nombre de choses que celui-ci lui avait soigneusement cachées. Il eut tort d’en conclure que c’est une erreur de se lier avec des gens du peuple. La révélation qui lui avait été le plus pénible avait été celle d’un voyage que Morel avait fait avec Léa, alors qu’il avait assuré à M. de Charlus qu’il était en ce moment-là à étudier la musique en Allemagne. Il s’était servi, pour échafauder son mensonge, de personnes bénévoles à qui il avait envoyé ses lettres en Allemagne, d’où on les réexpédiait à M. de Charlus qui, d’ailleurs, était tellement convaincu que Morel y était qu’il n’eût même pas regardé le timbre de la poste.

La surveillance qu’il chargeait un vieux domestique de faire exercer par une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets de pied se croyaient filés et qu’une femme de chambre ne vivait plus, n’osait plus sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policier à ses trousses. C’était des hommes seulement que M. de Charlus était capable d’éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l’écarté. Mais si M. de Charlus aimait à montrer qu’il aimait Morel, il aimait à persuader les autres, peut-être à se persuader lui-même, qu’il en était aimé. Il mettait à l’avoir tout le temps auprès de lui (et malgré le tort que ce petit jeune homme pouvait faire à la situation mondaine du baron) une sorte d’amour-propre. Pour la soirée chez les Verdurin, c’était le baron qui avait fait les invitations et qui avait convoqué quelques personnes d’un autre milieu, qui pouvaient être utiles à Charlie et qu’il serait agréable pour les Verdurin de connaître. Il espérait en tirer un enchaînement de circonstances qui pourrait avoir son prix pour l’artiste, pour la maîtresse de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestation qui serait ainsi rendue audible à un public lointain.

M. de Charlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisait faire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe siècle qui dédaignaient de signer et même d’écrire leurs libelles, des petits entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre la comtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient, combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si adroitement glissés que personne d’autre qu’elle n’y voyait goutte, des passages de lettres d’elle, textuellement cités, mais pris dans un sens où ils pouvaient l’affoler comme la plus cruelle vengeance. La jeune femme en mourut.

M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann, était allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander qu’il obtînt pour Morel d’écrire dans un journal des sortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant, M. de Charlus avait un certain remords, car grand admirateur de Bergotte, il s’était rendu compte qu’il n’allait jamais le voir pour lui-même, mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle, mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis. Qu’il ne se servît plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu’il sentait que Bergotte n’était pas utilitaire comme les gens du monde et méritait mieux. Bergotte, s’était rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il avait été toute sa vie incapable d’une bonté suivie, mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisir de donner une leçon.

Brichot annonça au narrateur que la fille de Vinteuil serait présente à la soirée des Verdurin et qu’elle serait accompagnée de son amie. Le narrateur comprit alors pourquoi Albertine avait eu envie de venir à cette soirée et il en souffrit. Il pensait que Mlle Vinteuil avait évidemment donné rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin.

Au moment où le narrateur, Brichot et M. de Charlus allaient sonner à la porte de l’hôtel, ils furent rattrapés par Saniette qui leur apprit que la princesse Sherbatoff était morte à six heures. Il leur annonça aussi qu’une œuvre inédite de Vinteuil allait être exécutée par d’excellents artistes, et singulièrement par Morel. M. de Charlus demanda au narrateur s’il travaillait, et comme le narrateur lui dit que non, mais qu’il s’intéressait beaucoup en ce moment aux vieux services d’argenterie et de porcelaine. Le baron lui répondit qu’il ne pourrait en voir de plus beaux que chez les Verdurin.

M. de Charlus était en train de donner son pardessus avec des recommandations d’habitué. Mais le valet de pied auquel il le tendait était un nouveau, tout jeune. Or M. de Charlus perdait souvent maintenant ce qu’on appelle « le Nord » et ne se rendait plus compte de ce qui se fait et ne se fait pas. Le louable désir qu’il avait, à Balbec, de montrer que certains sujets ne l’effrayaient pas, de ne pas avoir peur de déclarer à propos de quelqu’un : « Il est joli garçon », de dire, en un mot, les mêmes choses qu’aurait pu dire quelqu’un qui n’aurait pas été comme lui, il lui arrivait maintenant de traduire ce désir en disant, au contraire, des choses que n’aurait jamais pu dire quelqu’un qui n’aurait pas été comme lui, choses devant lesquelles son esprit était si constamment fixé qu’il en oubliait qu’elles ne font pas partie de la préoccupation habituelle de tout le monde. Il défendit au valet de lui faire de l’œil croyant faire une excellente plaisanterie. Il dit à Brichot que ce valet avait un nez amusant et il en profita pour toucher le nez en question en disant : « Pif ! ». Le maître d’hôtel expliqua plus tard au valet que le baron était un ami de Mme Verdurin et qu’il était un peu dingo mais avait bon cœur.

Brichot demanda au narrateur s’il comptait retourner à la Raspelière. Le narrateur se rappelait dans quel état de souffrance il avait quitté Balbec et ne désirait nullement y retourner. « Mais bien sûr qu’il y reviendra, nous le voulons, il nous est indispensable », déclara M. de Charlus avec l’égoïsme autoritaire et incompréhensif de l’amabilité. M. Verdurin les accueillit. Ils lui présentèrent leurs condoléances pour la princesse Sherbatoff mais il répondit qu’elle était très mal mais pas morte. Et il sermonna Saniette.

Mme Verdurin était en grande conférence avec Cottard et Ski. Morel venait de refuser (parce que M. de Charlus ne pouvait s’y rendre) une invitation chez des amis auxquels elle avait pourtant promis le concours du violoniste. L’assiduité aux mercredis faisait naître chez les Verdurin une disposition opposée. C’était le désir de brouiller, d’éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les mois passés à la Raspelière, où l’on se voyait du matin au soir. M. Verdurin s’y ingéniait à prendre quelqu’un en faute, à tendre des toiles où il pût passer à l’araignée sa compagne quelque mouche innocente. Faute de griefs, on inventait des ridicules. Dès qu’un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant les autres, on feignait d’être surpris qu’ils n’eussent pas remarqué combien il avait toujours les dents sales, ou, au contraire, qu’il les brossât, par manie, vingt fois par jour. Si l’un se permettait d’ouvrir la fenêtre, ce manque d’éducation faisait que le Patron et la Patronne échangeaient un regard révolté. Les promenades ensemble de deux fidèles qui n’avaient pas préalablement demandé son autorisation à la Patronne avaient pour conséquence des commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades. Celles de M. de Charlus avec Morel ne l’étaient pas. Seul le fait que le baron n’habitait pas la Raspelière (à cause de la vie de garnison de Morel) retarda le moment de la satiété, des dégoûts, des vomissements. Il était pourtant prêt à venir.

Mme Verdurin était furieuse et décidée à « éclairer » Morel sur le rôle ridicule et odieux que lui faisait jouer M. de Charlus. Mme Verdurin avait encore une raison plus grave que le lâchage de Morel à la soirée de ses amis d’en vouloir à M. de Charlus. Celui-ci, pénétré de l’honneur qu’il faisait à la Patronne en amenant quai Conti des gens qui, en effet, n’y seraient pas venus pour elle, avait, dès les premiers noms que Mme Verdurin avait proposés comme ceux de personnes qu’on pourrait inviter, prononcé la plus catégorique exclusive, sur un ton péremptoire où se mêlait à l’orgueil rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme de l’artiste expert en matière de fêtes et qui retirerait sa pièce et refuserait son concours plutôt que de condescendre à des concessions qui, selon lui, compromettraient le résultat d’ensemble. M. de Charlus n’avait donné son permis, en l’entourant de réserves, qu’à Saintine, à l’égard duquel, pour ne pas s’encombrer de sa femme, Mme de Guermantes avait passé, d’une intimité quotidienne, à une cessation complète des relations, mais que M. de Charlus, le trouvant intelligent, voyait toujours.

Mme Verdurin crut devoir justifier une invitation pour Saintine en faisant valoir qu’il connaissait beaucoup de monde, « ayant épousé Mlle *** ». L’ignorance dont cette assertion, exactement contraire à la réalité, témoignait chez Mme Verdurin, fit s’épanouir en un rire d’indulgent mépris et de large compréhension les lèvres peintes du baron. Pour M. de Charlus, le cas de Saintine ne soulevait aucune discussion, il était clair qu’en faisant le mariage qu’il avait fait, il s’était attaché un poids mort, et avait mis sa flamme sous le boisseau. Sa vie sociale était finie. Les exclusions de M. de Charlus n’étaient pas toujours fondées sur des ressentiments de toqué ou des raffinements d’artiste, mais sur des habiletés d’acteur. Quand il tenait sur quelqu’un, sur quelque chose, un couplet tout à fait réussi, il désirait le faire entendre au plus grand nombre de personnes possible, mais en ayant soin de ne pas admettre, dans la seconde fournée, des invités de la première qui eussent pu constater que le morceau n’avait pas changé.

Quoi qu’il en fût des motifs variés de ces exclusions, celles de M. de Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin, qui sentait atteinte son autorité de Patronne, elles lui causaient encore un grand tort mondain, et cela pour deux raisons. La première est que M. de Charlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sans qu’on sût même pourquoi, avec les personnes le mieux faites pour être de ses amies. Naturellement, une des premières punitions qu’on pouvait leur infliger était de ne pas les laisser inviter à une fête qu’il donnait chez les Verdurin. Or ces parias étaient souvent des gens qui tiennent ce qu’on appelle « le haut du pavé », mais qui, pour M. de Charlus, avaient cessé de le tenir du jour qu’il avait été brouillé avec eux. Car son imagination, autant qu’à supposer des torts aux gens pour se brouiller avec eux, était ingénieuse à leur ôter toute importance dès qu’ils n’étaient plus ses amis.

Chez M. de Charlus, la chute suivait de près la faveur à cause de cette disposition propre aux Guermantes d’exiger de la conversation, de l’amitié, ce qu’elle ne peut donner, plus la crainte symptomatique d’être l’objet de médisances. Et la chute était d’autant plus profonde que la faveur avait été plus grande. Or personne n’en avait joui auprès du baron d’une pareille à celle qu’il avait ostensiblement marquée à la comtesse Molé. Par quelle marque d’indifférence montra-t-elle, un beau jour, qu’elle en avait été indigne ? La comtesse déclara toujours qu’elle n’avait jamais pu arriver à le découvrir. Toujours est-il que son nom seul excitait chez le baron les plus violentes colères, les philippiques les plus éloquentes mais les plus terribles.

D’autre part, certaines personnes, jugées négligeables par M. de Charlus, pouvaient en effet l’être pour lui et non pour Mme Verdurin.

M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se passer des gens les plus élégants dont l’assemblée eût fait du salon de Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commençait à trouver qu’elle avait déjà bien des fois manqué le coche, sans compter l’énorme retard que l’erreur mondaine de l’affaire Dreyfus lui avait infligé, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais si j’ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir des personnes de son monde qui, subordonnant tout à l’Affaire, excluaient des femmes élégantes et en recevaient qui ne l’étaient pas, pour cause de révisionnisme ou d’antirévisionnisme, puis avait été critiquée à son tour, par ces mêmes dames, comme tiède, mal pensante et subordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de la Patrie.

M. de Cambremer considérait l’affaire Dreyfus comme une machine étrangère destinée à détruire le Service des Renseignements, à briser la discipline, à affaiblir l’armée, à diviser les Français, à préparer l’invasion. La littérature étant, hors quelques fables de La Fontaine, étrangère au marquis, il laissait à sa femme le soin d’établir que la littérature, cruellement observatrice, en créant l’irrespect, avait procédé à un chambardement parallèle. M. Reinach et M. Hervieu sont « de mèche », disait-elle. On n’accusera pas l’affaire Dreyfus d’avoir prémédité d’aussi noirs desseins à l’encontre du monde. Mais là certainement elle a brisé les cadres. Les mondains qui ne veulent pas laisser la politique s’introduire dans le monde sont aussi prévoyants que les militaires qui ne veulent pas laisser la politique pénétrer dans l’armée. Il en est du monde comme du goût sexuel, où l’on ne sait pas jusqu’à quelles perversions il peut arriver quand une fois on a laissé des raisons esthétiques dicter son choix. La raison qu’elles étaient nationalistes donna au faubourg Saint-Germain l’habitude de recevoir des dames d’une autre société ; la raison disparut avec le nationalisme, l’habitude subsista. Mme Verdurin, à la faveur du dreyfusisme, avait attiré chez elle des écrivains de valeur qui, momentanément, ne lui furent d’aucun usage mondain parce qu’ils étaient dreyfusards. Mais les passions politiques sont comme les autres, elles ne durent pas.

Les monarchistes ne se soucièrent plus, pendant l’affaire Dreyfus, que quelqu’un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical, s’il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d’un écrivain chauvin on ne s’occuperait même pas s’il avait été ou non dreyfusard. C’est ainsi que, à chaque crise politique, à chaque rénovation artistique, Mme Verdurin avait arraché petit à petit, comme l’oiseau fait son nid, les bribes successives, provisoirement inutilisables, de ce qui serait un jour son salon. L’affaire Dreyfus avait passé, Anatole France lui restait. La force de Mme Verdurin, c’était l’amour sincère qu’elle avait de l’art, la peine qu’elle se donnait pour les fidèles, les merveilleux dîners qu’elle donnait pour eux seuls, sans qu’il y eût des gens du monde conviés. Chacun d’eux était traité chez elle comme Bergotte l’avait été chez Mme Swann.

Quand un familier de cet ordre devenait, un beau jour, un homme illustre que le monde désire voir, sa présence chez une Mme Verdurin n’avait rien du côté factice, frelaté, d’une cuisine de banquet officiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot, mais tout au contraire d’un délicieux ordinaire qu’on eût trouvé aussi parfait un jour où il n’y aurait pas eu de monde.

Le goût du public se détournait de l’art raisonnable et français d’un Bergotte et s’éprenait surtout de musiques exotiques, Mme Verdurin, sorte de correspondant attitré à Paris de tous les artistes étrangers, allait bientôt, à côté de la ravissante princesse Yourbeletief, servir de vieille fée Carabosse, mais toute-puissante, aux danseurs russes. Cette charmante invasion, contre les séductions de laquelle ne protestèrent que les critiques dénués de goût, amena à Paris, on le sait, une fièvre de curiosité moins âpre, plus purement esthétique, mais peut-être aussi vive que l’affaire Dreyfus. Là encore Mme Verdurin, mais pour un tout autre résultat mondain, allait être au premier rang. Comme on l’avait vue à côté de Mme Zola, tout au pied du tribunal, aux séances de la Cour d’assises, quand l’humanité nouvelle, acclamatrice des ballets russes, se pressa à l’Opéra, ornée d’aigrettes inconnues, toujours on vit dans une première loge Mme Verdurin à côté de la princesse Yourbeletief. Et comme après les émotions du Palais de Justice on avait été le soir chez Mme Verdurin voir de près Picquart ou Labori, et surtout apprendre les dernières nouvelles, savoir ce qu’on pouvait espérer de Zurlinden, de Loubet, du colonel Jouaust, du Règlement, de même, peu disposé à aller se coucher après l’enthousiasme déchaîné par Shéhérazade ou les danses du prince Igor, on allait chez Mme Verdurin, où, présidés par la princesse Yourbeletief et par la Patronne, des soupers exquis réunissaient, chaque soir, les danseurs, qui n’avaient pas dîné pour être plus bondissants, leur directeur, leurs décorateurs, les grands compositeurs Igor Stravinski et Richard Strauss, petit noyau immuable, autour duquel, comme aux soupers de M. et Mme Helvétius, les plus grandes dames de Paris et les Altesses étrangères ne dédaignèrent pas de se mêler.

Mme Verdurin n’eût pas trop souffert s’il n’avait mis à l’index que la comtesse Molé, et Mme Bontemps, qu’elle avait distinguée chez Odette à cause de son amour des arts, et qui, pendant l’affaire Dreyfus, était venue quelquefois dîner avec son mari. Mais le baron avait également proscrit quelques dames de l’aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin était, à l’occasion de solennités musicales, de collections, de charité, entrée récemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pût penser d’elles, eussent été, beaucoup plus que lui-même, des éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau, aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement compté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes du même monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d’avance de la surprise qu’elles auraient à rencontrer quai Conti leurs amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue et furieuse de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dans ces conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte.

Mme Verdurin attendait donc les invitées du baron avec une certaine émotion. Elle n’allait pas tarder à savoir l’état d’esprit où elles venaient et les relations que la Patronne pouvait espérer avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin se consultait avec les fidèles, mais, voyant M. de Charlus qui entrait avec Brichot et le narrateur, elle s’arrêta net. À leur grand étonnement, quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sa grande amie était si mal, Mme Verdurin répondit : « Écoutez, je suis obligée d’avouer que de tristesse je n’en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu’on ne ressent pas. »

Mme Verdurin tint à insister sur son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction orgueilleuse de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. « Oui, c’est très drôle, dit-elle, ça ne m’a presque rien fait. Mon Dieu, je ne peux pas dire que je n’aurais pas mieux aimé qu’elle vécût, ce n’était pas une mauvaise personne ».

M. Verdurin n’avait jamais approuvé cette fréquentation. Il l’avait toujours dit que la princesse Sherbatoff avait mauvaise réputation. Mme Verdurin dit qu’elle ne détestait pas la princesse mais qu’elle lui était indifférente. L’insensibilité ou l’immoralité avouée simplifie autant la vie que la morale facile. Et les fidèles écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange d’admiration et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes et d’une observation pénible causaient parfois ; et tout en s’émerveillant de voir leur chère Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et de son indépendance, plus d’un, tout en se disant qu’après tout ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se demandait si, le jour qu’elle surviendrait, on pleurerait ou on donnerait une fête quai Conti.

Mme Verdurin n’exprimait jamais ses émotions artistiques d’une façon morale, mais physique, pour qu’elles semblassent plus inévitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique de Vinteuil, sa préférée, elle restait indifférente, comme si elle n’en attendait aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard immobile, presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu poli, elle vous répondait : « Je n’ai rien contre Vinteuil ; à mon sens, c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant ». Cela lui provoquait des rhumes alors ce soir-là, elle avait pris les devants en se mettant du rhino-goménol sur le nez.

Le narrateur demanda à Mme Verdurin si la fille de Vinteuil était présente. Mme Verdurin répondit que la fille du musicien avait dû rester à la campagne avec son amie. Le narrateur salua Morel et l’interrogea sur Melle Vinteuil. Le violoniste sembla fort peu au courant.

La femme de M. de Charlus était morte et il avait songé à se remarier. Il était travaillé à présent d’une maniaque envie d’adopter. On disait qu’il allait adopter Morel, et ce n’était pas extraordinaire. M. de Charlus s’éloigna avec Morel, sous prétexte de se faire expliquer ce qu’on allait jouer, trouvant surtout une grande douceur, tandis que Charlie lui montrait sa musique, à étaler ainsi publiquement leur intimité secrète.

M. de Charlus avait échangé quelques propos avec plusieurs hommes importants de cette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Il voulait savoir qui était le valet à qui il avait touché le nez. Mme Verdurin évoqua M. de Charlus devant Brichot. Avec lui elle était tranquille, il arrivait là à ses dîners, il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on était sûr que la conversation générale n’était pas troublée par des flirts, des chuchotements. Charlus était à part, on était tranquille, c’était comme un prêtre. Seulement, il ne fallait pas qu’il se permette de régenter les jeunes gens qui venaient ici et de porter le trouble dans son petit noyau, sans cela ce serait encore pire qu’un homme à femmes. Comme tout pouvoir ecclésiastique, elle jugeait les faiblesses humaines moins graves que ce qui pouvait affaiblir le principe d’autorité, nuire à l’orthodoxie, modifier l’antique credo, dans sa petite Église. Charlus avait voulu empêcher Charlie Morel de venir à une répétition parce qu’il n’y était pas convié. Elle ne le pardonnerait pas. Elle voulait que son mari éclaire Morel au sujet de Charlus mais avait peur que Morel lâche le petit clan.

Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation – si fréquente dans ce monde – des personnes qu’il avait invitées et qui commençaient à arriver. Venues à la fois par amitié pour M. de Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroit pareil, chaque duchesse allait droit au baron, comme si c’était lui qui avait reçu, et disait, juste à un pas des Verdurin, qui entendaient tout : « Montrez-moi où est la mère Verdurin ; croyez-vous que ce soit indispensable que je me fasse présenter ? J’espère, au moins, qu’elle ne fera pas mettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi me brouiller avec tous les miens. Comment ! comment, c’est cette femme à cheveux blancs ? mais elle n’a pas trop mauvaise façon. »

M. de Charlus, pendant que ses invités se frayaient un chemin pour venir le féliciter, le remercier comme s’il avait été le maître de maison, ne songea pas à leur demander de dire quelques mots à Mme Verdurin. Seule la reine de Naples, en qui vivait le même noble sang qu’en ses sœurs l’impératrice Élisabeth et la duchesse d’Alençon, se mit à causer avec Mme Verdurin comme si elle était venue pour le plaisir de la voir plus que pour la musique et pour M. de Charlus, fit mille déclarations à la Patronne, ne tarit pas sur l’envie qu’elle avait depuis si longtemps de faire sa connaissance, la complimenta sur sa maison et lui parla des sujets les plus divers comme si elle était en visite.

Elle savait que M. de Charlus serait doublement touché qu’elle se fût dérangée en pareille circonstance. Seulement, aussi bonne qu’elle s’était jadis montrée brave, cette femme héroïque qui, reine-soldat, avait fait elle-même le coup de feu sur les remparts de Gaète, toujours prête à aller chevaleresquement du côté des faibles, voyant Mme Verdurin seule et délaissée, et qui ignorait, d’ailleurs, qu’elle n’eût pas dû quitter la Reine, avait cherché à feindre que pour elle, reine de Naples, le centre de cette soirée, le point attractif qui l’avait fait venir c’était Mme Verdurin.

Il faut rendre pourtant cette justice à M. de Charlus que, s’il oublia entièrement Mme

Verdurin et la laissa oublier, jusqu’au scandale, par les gens « de son monde » à lui qu’il avait invités, il comprit, en revanche, qu’il ne devait pas laisser ceux-ci garder, en face de la « manifestation musicale » elle-même, les mauvaises façons dont ils usaient à l’égard de la Patronne… Tous furent hypnotisés ; on n’osa plus proférer un son, bouger une chaise ; le respect pour la musique – de par le prestige de Palamède – avait été subitement inculqué à une foule aussi mal élevée qu’élégante.

En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulement Morel et un pianiste, mais d’autres instrumentistes, le narrateur crut qu’on commençait par des œuvres d’autres musiciens que Vinteuil. Car il croyait qu’on ne possédait de lui que sa sonate pour piano et violon.

Le narrateur savait que cette nuance nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, il ne l’oublierait jamais. Mais serait-elle jamais réalisable pour lui ? Cette question me paraissait d’autant plus importante que cette phrase était ce qui aurait pu le mieux caractériser – comme tranchant avec tout le reste de ma vie, avec le monde visible – ces impressions qu’à des intervalles éloignés je retrouvais dans ma vie comme les points de repère, les amorces, pour la construction d’une vie véritable : l’impression éprouvée devant les clochers de Martainville, devant une rangée d’arbres près de Balbec. Le narrateur se demandait comment se faisait-il que cette révélation, la plus étrange qu’il eût encore reçue, d’un type inconnu de joie, il eût pu la recevoir de Vinteuil, puisque, disait-on, quand il était mort il n’avait laissé que sa sonate, que le reste demeurait inexistant en d’indéchiffrables notations. Indéchiffrables, mais qui pourtant avaient fini par être déchiffrées, à force de patience, d’intelligence et de respect, par la seule personne qui avait assez vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manière de travailler, pour deviner ses indications d’orchestre : l’amie de Mlle Vinteuil.

Du vivant même du grand musicien, elle avait appris de la fille le culte que celle-ci avait pour son père. C’est à cause de ce culte que, dans ces moments où l’on va à l’opposé de ses inclinations véritables, les deux jeunes filles avaient pu trouver un plaisir dément aux profanations qui ont été racontées. (L’adoration pour son père était la condition même du sacrilège de sa fille. Et sans doute, la volupté de ce sacrilège, elles eussent dû se la refuser, mais celle-ci ne les exprimait pas tout entières.) Et d’ailleurs, elles étaient allées se raréfiant jusqu’à disparaître tout à fait, au fur et à mesure que les relations charnelles et maladives, ce trouble et fumeux embrasement avait fait place à la flamme d’une amitié haute et pure.

L’amie de Mlle Vinteuil était quelquefois traversée par l’importune pensée qu’elle avait peut-être précipité la mort de Vinteuil. Du moins, en passant des années à débrouiller le grimoire laissé par Vinteuil, en établissant la lecture certaine de ces hiéroglyphes inconnus, l’amie de Mlle Vinteuil eut la consolation d’assurer au musicien dont elle avait assombri les dernières années une gloire immortelle et compensatrice. Mlle Vinteuil n’avait agi que par sadisme. Elle devait bien se rendre compte, au moment où elle profanait avec son amie la photographie de son père, que tout cela n’était que maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu’elle aurait voulue. Cette idée que c’était une simulation de méchanceté seulement gâtait son plaisir.

Mlle Vinteuil avait dégagé, de papiers plus illisibles que des papyrus ponctués d’écriture cunéiforme, la formule éternellement vraie, à jamais féconde, de cette joie inconnue, l’espérance mystique de l’Ange écarlate du matin. Elle avait été aussi, elle venait d’être ce soir même encore, en réveillant à nouveau la jalousie du narrateur envers Albertine, elle devait, surtout dans l’avenir, être cause de tant de souffrances, c’était grâce à elle, par compensation, qu’avait pu venir jusqu’à lui l’étrange appel que le narrateur ne cesserait plus jamais d’entendre comme la promesse et la preuve qu’il existait autre chose, réalisable par l’art sans doute, que le néant qu’il avait trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour même, et que si sa vie lui semblait si vaine, du moins n’avait-elle pas tout accompli.

Ce qu’elle avait permis, grâce à son labeur, qu’on connût de Vinteuil, c’était à vrai dire toute l’œuvre de Vinteuil. À côté de ce Septuor, certaines phrases de la sonate, que seules le public connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu’on ne pouvait pas comprendre comment elles avaient pu exciter tant d’admiration.

Si le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, homme véritablement artiste, bien élevé et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immédiat, de cette présence résidait dans les relations qui existaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaient désirer au baron de donner le plus de retentissement possible aux succès artistiques de sa jeune idole, et d’obtenir pour lui la croix de la Légion d’honneur. La cause plus lointaine qui avait rendu cette réunion possible était qu’une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations parallèles à celles de Charlie et du baron avait mis au jour toute une série d’œuvres géniales et qui avaient été une telle révélation qu’une souscription n’allait pas tarder à être ouverte, sous le patronage du Ministre de l’Instruction publique, en vue de faire élever une statue à Vinteuil.

M. de Charlus recommença, au moment où, la musique finie, ses invités prirent congé de lui, la même erreur qu’à leur arrivée. Il ne leur demanda pas d’aller vers la Patronne, de l’associer, elle et son mari, à la reconnaissance qu’on lui témoignait. Ce fut un long défilé, mais un défilé devant le baron seul. On prolongeait même les remerciements par des propos différents qui permettaient de rester un instant de plus auprès du baron, pendant que ceux qui ne l’avaient pas encore félicité de la réussite de sa fête stagnaient, piétinaient. Personne n’eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin qu’à l’ouvreuse d’un théâtre où une grande dame a, pour un soir, amené toute l’aristocratie. Et M. de Charlus ne se contentait même pas d’omettre dans la conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu’il semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir, qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes à « faire la queue » les amis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fût venu ; il faisait même des critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable. M. de Charlus eut le toupet de critiquer les tasses à café de Mme Verdurin et devant elle, il lui ordonna de les donner à ses amies dont elle désirait enlaidir la maison.

Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée n’avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu’une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Avant même d’avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en revanche, n’aurait eu l’idée de l’écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des « élues », avait pris, par ce fait même, l’air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu’en- dira-t-on.

Les autres invitées de M. de Charlus s’en allèrent assez rapidement. Aucune ne s’occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de ne pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à Mme Cottard. Les duchesses, ne trouvant rien des étrangetés auxquelles elles s’étaient attendues, dans ce lieu qu’elles avaient espéré plus différent de ce qu’elles connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant des fous rires devant les tableaux d’Elstir ; pour le reste, qu’elles trouvaient plus conforme qu’elles n’avaient cru à ce qu’elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus. Les plus nobles étaient celles qui félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d’une soirée dont certaines n’ignoraient pas le ressort secret, sans en être embarrassées d’ailleurs.

Plusieurs d’entre elles engagèrent sur place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, mais aucune n’eut même l’idée d’y convier Mme Verdurin. Celle-ci était au comble de la rage quand M. de Charlus qui, porté sur un nuage, ne pouvait s’en apercevoir, voulut, par décence, inviter la Patronne à partager sa joie. M. de Charlus lui dit que la soirée avait été un événement historique car la reine de Naples était venue de Neuilly. Il ajouta avec condescendance que Mme Verdurin avait eu sa part de rôle dans cette fête. Son nom n’en serait pas absent. Elle avait permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial exécutant, elle avait eu l’intelligence de comprendre l’importance capitale de tout l’enchaînement de circonstances qui ferait bénéficier l’exécutant de tout le poids d’une personnalité considérable.

Comme M. de Charlus aimait aussi à répéter de l’un à l’autre, cherchant à brouiller, à diviser pour régner, il ajouta : « Vous avez, en ne l’invitant pas, enlevé à Mme Molé l’occasion de dire : « Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin m’a invitée. Je ne sais pas ce que c’est que ces gens-là, je ne les connais pas. » Elle a déjà dit l’an passé que vous la fatiguiez de vos avances. C’est une sotte, ne l’invitez plus ».

Puis Charlus dit que la duchesse de Duras avait été enchantée. Elle l’avait même chargé de le dire à Mme Verdurin », comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire, pour être cru, de dire : « Parfaitement », emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. « Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même programme, et je pense même à demander une invitation pour M. Verdurin. »

Cette politesse au mari seul était, sans que M. de Charlus en eût même l’idée, le plus sanglant outrage pour l’épouse, laquelle se croyant, à l’égard de l’exécutant, en vertu d’une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la soirée de Mme de Duras. Rien qu’en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin, qui n’aimait pas qu’on fît bande à part dans leur petit clan.

M. de Charlus ne comprenait pas qu’en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d’étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui n’était chez elle qu’une forme particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait tout à leur Patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui permettent qu’on les trompe, mais sous leur toit et même sous leurs yeux, c’est-à-dire qu’on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes d’avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n’eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se perpétuât à l’abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d’Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le baron ; elle trouvait à ses chagrins une seule consolation, qui était de défaire le bonheur des autres. Elle n’eût pu supporter longtemps celui du baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayant l’air de restreindre la place de la Patronne dans son propre petit clan.

Déjà elle voyait Morel allant dans le monde sans elle, sous l’égide du baron. Il n’y avait qu’un remède, donner à choisir à Morel entre le baron et elle, et, profitant de l’ascendant qu’elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d’une clairvoyance extraordinaire, grâce à des rapports qu’elle se faisait faire, à des mensonges qu’elle inventait, et qu’elle lui servait, les uns et les autres, comme corroborant ce qu’il était porté à croire lui-même, et ce qu’il allait voir à l’évidence, grâce aux panneaux qu’elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir, elle, de préférence au baron.

Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s’étaient même pas fait présenter, dès qu’elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle serait morte plutôt que de dire qu’on avait été moins aimable avec elle qu’elle n’avait espéré.

M. de Charlus lâcha Mme Verdurin parce qu’il aperçut le général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie. Profitant de ce que le baron s’était éloigné pour parler au général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l’amuser et, sans se douter combien il faisait souffrir le narrateur, dit à la Patronne : « Le baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Contrairement à l’attente de Brichot, Mme Verdurin ne s’égaya pas : « Il est immonde, répondit-elle. Proposez-lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s’en aperçoive, et l’éclaire sur l’abîme où il roule. » Brichot semblait avoir quelques hésitations. Alors elle ajouta que le baron avait fait de la prison et que son ami Jupien était un ancien forçat. Jupien tenait M. De Charlus par des lettres effrayantes. Mme Verdurin était agréablement enfiévrée par l’attente de la conversation que son mari allait avoir avec le violoniste. Elle prétendait à Brichot qu’elle était dévouée pour sauver les camarades. » (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l’avait, juste à temps, brouillé avec sa blanchisseuse d’abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). Quand celle-ci se fut éloignée, Brichot dit au narrateur qu’elle n’hésitait pas à couper dans le vif. Elle était interventionniste. Brichot avoua pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore encore le coup qui allait le frapper lui faisait une grande peine. Il était complètement fou de Morel. Si Mme Verdurin réussissait, voilà un homme qui serait bien malheureux.

Il était visible qu’en elle le besoin de conserver l’amitié des fidèles était de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu’ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L’homosexualité ne lui déplaisait pas, tant qu’elle ne touchait pas à l’orthodoxie, mais, comme l’Église, elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l’orthodoxie.

Le narrateur commençait à craindre que l’irritation de Mme Verdurin contre lui ne vînt de ce qu’elle avait su qu’il avait empêché Albertine d’aller chez elle dans la journée, et qu’elle n’entreprît auprès d’elle, si elle n’avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de lui que son mari allait, à l’égard de Charlus, opérer auprès du musicien.

Mme Verdurin dévoila la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer des chefs-d’œuvre devant des cruches.

Brichot parla au narrateur de sa mission auprès de M. de Charlus à la demande de Mme Verdurin. Pour lui, le baron était un doux homme qui savait découper un rôti comme personne, possédait, avec le génie de l’anathème, des trésors de bonté. Il pouvait être amusant comme un pitre supérieur. Il lui sembla qu’il attirait M. de Charlus dans un guet-apens, et il reculait comme devant une manière de lâcheté.

Le narrateur désirait pouvoir tâcher d’obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D’autre part, il ne voulait pas laisser Albertine seule trop longtemps. Pourtant, il suivit le baron, dont l’excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens. Il commenta le concert mais le narrateur l’interrompit car il voulait évoquer la fille de Vinteuil. Mais le baron éluda le sujet. Il constata que le narrateur avait l’air souffrant et lui proposa d’aller chercher sa pelure mais Brichot craignant que le baron en profite pour rejoindre Morel alla chercher lui-même le manteau.

Ski s’était assis au piano, où personne ne lui avait demandé de se mettre, et se composant – avec un froncement souriant des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche – ce qu’il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. Morel, qui n’aimait pas Bizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, de l’esprit) Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire.

M. de Charlus fit l’éloge de Brichot au narrateur. Le narrateur fut étonné que Brichot, le moins raffiné des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, pût plaire au plus difficile de tous, M. de Charlus. M. de Charlus trouvait plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du baron d’un florilège étrange et charmant. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie. Il se moqua des jeunes bourgeois qui suivaient les cours de Brichot. Le narrateur n’en fut pas offusqué. Le narrateur avait fini par apprendre, de l’expérience de la vie, qu’il était mal de sourire affectueusement quand quelqu’un se moquait de lui et de ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d’amour-propre et de rancune, s’il avait cessé de l’exprimer jusqu’à en être arrivé à ignorer à peu près complètement qu’elle existât chez lui, n’en était pas moins le milieu vital primitif dans lequel il baignait De plus, le sentiment de la justice lui était inconnu jusqu’à une complète absence de sens moral. Il était, au fond de son cœur, tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Il n’avait aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l’idée des souffrances qu’on préparait à M. de Charlus lui était intolérable. Il aurait voulu le prévenir, ne savais comment le faire.

Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l’occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu’un de ses amis bourgeois : « Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le baron de Charlus, prince d’Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours.

Le narrateur demanda à M. de Charlus de le prévenir par un pneumatique s’il apprenait que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en lui disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne qu’il le lui avait demandé. M. de Charlus accepta. Il ajouta qu’en n’acceptant pas autrefois ce qu’il lui avait proposé, le narrateur lui avait, aux dépens du baron, rendu un immense service, il lui avait laissé sa liberté. Si, le jour où ils étaient sortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, le narrateur avait accepté, peut-être bien des choses qui s’étaient passées depuis n’auraient jamais eu lieu. Embarrassé, le narrateur fit dériver la conversation en s’emparant du nom de Mme de Villeparisis, et il chercha à savoir de lui, si qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue à l’écart par le monde aristocratique. Non seulement le baron ne lui donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne lui parut même pas le connaître.

M. de Charlus commença par apprendre au narrateur que Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n’avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille.

Brichot revint mais avec le pardessus du baron. M. de Charlus le mit sur les épaules du narrateur, tout en lui disant que c’était comme boire dans le même verre, il saurait ses pensées.

– Vous désirez voir Mlle Vinteuil, dit Brichot au narrateur, qui avait entendu la fin de leur conversation. Il promit au narrateur de l’avertir si elle venait, il le saurait par Mme Verdurin, car il prévoyait sans doute que le baron risquait fort d’être, de façon imminente, exclu du petit clan.

M. de Charlus dit que Mme Verdurin avait tort de laisser Melle Vinteuil et Albertine venir, c’était bon pour les milieux interlopes. Elles étaient amies de toute une bande terrible. Tout ça devait se réunir dans des endroits affreux. À chacune de ces paroles, la souffrance du narrateur s’accroissait d’une souffrance nouvelle et il eût l’effroi qu’Albertine ait conçu le projet de le quitter. Cela lui rendait plus nécessaire de faire durer leur vie commune jusqu’à ce qu’il ait retrouvé son calme. Le plus habile pour le narrateur était de lui faire croire qu’il avait lui-même l’intention de la quitter.  Aussi, dès qu’il serait rentré, il simulerait des adieux.

Mais Brichot dit : « Il y a une chose à quoi le baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames, c’est qu’une réputation peut être tout à la fois épouvantable et imméritée ». Puis il parla d’accusations immérités d’hommes jugés comme sodomites. M. de Charlus avait trahi dans tout son visage le genre particulier d’impatience qu’on voit à un expert médical ou militaire quand des gens du monde qui n’y connaissent rien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie.

Pour M. de Charlus, les réputations injustifiées étaient les plus établies aux yeux du public.

Brichot, qui mettait sa main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui venait chez Mme Verdurin et que les renseignés connaissaient comme le loup blanc, devait croire, comme tout le monde, à ce qu’on disait de tel homme en vue qui incarnait ces goûts-là pour la masse, alors qu’il « n’en était pas » pour deux sous selon M. de Charlus. Le baron disait pour deux sous, parce que, si on y mettait vingt-cinq louis, on verrait le nombre des petits saints diminuer jusqu’à zéro. Sans cela le taux des saints se tenait, en règle générale, entre 3 et 4 sur 10.  

Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à son tour et inversement c’était au sexe féminin, et en pensant à Albertine, que le narrateur reportait les paroles de M. de Charlus. Il était épouvanté par la statistique, même en tenant compte que le baron devait enfler les chiffres au gré de ce qu’il souhaitait, et aussi d’après les rapports d’êtres cancaniers.

M. de Charlus taxait d’inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu’elles eussent été mêlées d’un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe.

M. de Charlus évoqua Swann et Brichot voulut savoir si Swann « en était ». Le baron répondit : « Mais non, je ne crois pas », les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’être inoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation : « Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard », dit le baron comme malgré lui, et comme s’il pensait tout haut, puis se reprenant : « Mais il y a deux cents ans ; comment voulez-vous que je me rappelle ? vous m’embêtez », conclut-il en riant. « En tous cas il n’était pas joli, joli ! » dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids.

Le baron expliqua au narrateur que c’était lui qui avait présenté Odette à Swann car il voulait s’en débarrasser. Mais de ce jour-là elle ne cessa plus de cramponner le baron, elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est lui qui faisait ses lettres. Et puis c’est lui qui ensuite avait été chargé de la promener. Elle le forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six. Les amants d’Odette, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s’il avait récité la liste des Rois de France. Le narrateur lui demanda si Swann avait su qu’il avait été de ses amants. Le baron répondit que Swann l’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Charlus avait été obligé d’être le témoin de Swann contre d’Osmond, qui ne lui avait jamais pardonné. D’Osmond avait enlevé Odette, et Swann, pour se consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d’Odette.

Brichot demanda à M. de Charlus si Ski n’était pas homosexuel. Il avait choisi Ski, se disant que, puisqu’il n’y avait que trois innocents sur dix, il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. Le baron nia. Il ajouta que pour une mauvaise réputation injustifiée, il y en avait des centaines de bonnes qui ne l’étaient pas moins. Mais la vraie raison de l’écart énorme qu’il y avait entre ce nombre calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, venait du mystère dont ceux-ci entouraient leurs agissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d’aucun moyen d’information, auraient été littéralement stupéfaits s’ils avaient appris seulement le quart de la vérité.

Le baron ne reconnaissait plus ni la société où les barrières étaient rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, dansait le tango jusque dans sa famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. Mais il avoua que ce qui avait encore le plus changé, c’était ce que les Allemands appelaient l’homosexualité. De son temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui, n’aimant qu’elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n’avaient guère de maîtresses que par couverture.

Brichot demanda si le prince de Guermantes avait ces goûts avec un mélange d’étonnement et de malaise. – Mon Dieu, répondit M. de Charlus ravi, c’est tellement connu que je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous disant que oui.

Le narrateur demanda si le monsieur qui était le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le prince de Guermantes. Le baron acquiesça. Mais ce n’était pas le cas de ses trois amis. Brichot dit que, si jamais le Conseil des Facultés proposait d’ouvrir une chaire d’homosexualité, il le ferait proposer en première ligne. Et il le voyait surtout pourvu d’une chaire au Collège de France, lui permettant de se livrer à des études personnelles dont il livrerait les résultats. Le baron trouvait scandaleux que les femmes parlent d’homosexualité. Mais il n’y avait plus de société, plus de règles, plus de convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. C’était la fin du monde. Tout le monde était devenu si méchant.

Le narrateur n’avait plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu. Brichot lui dit qu’il fallait dire au revoir à Mme Verdurin avant de partir. Ils y allèrent. M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait emmené Morel.

Morel avait commencé par déplorer que la reine de Naples fût partie sans qu’il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu’elle était la sœur de l’impératrice Élisabeth et de la duchesse d’Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce n’était pas pour parler de la reine de Naples qu’ils étaient là, et était entré dans le vif du sujet. Puis il proposa à Morel d’aller demander conseil à sa femme. Morel accepta. C’est à Morel que s’adressa Mme Verdurin : « Je suis absolument du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus longtemps », s’écria-t-elle avec violence, oubliant, comme fiction futile, qu’il avait été convenu entre elle et son mari qu’elle était censée ne rien savoir de ce qu’il avait dit au violoniste.

Mme Verdurin dit au violoniste qu’il ne devait pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri, qui n’était reçu nulle part, n’ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu’elle le recevait presque chaque jour.

Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c’était l’argument qui porterait le plus ; un mois de plus de cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an.

Morel la remercia, les larmes aux yeux. Mais, obligé à la fois de feindre l’étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s’il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file. Elle cherchait à aggraver encore les blessures qu’elle faisait au malheureux Charlie et à venger celles qu’elle-même avait reçues ce soir. Elle ajouta que M. de Charlus était ruiné depuis qu’il était la proie de gens qui le faisaient chanter. Morel ajouta d’autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches.

Déjà, dans l’esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison analogue à ce qu’on appela, au XVIIIe siècle, le renversement des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous auquel l’ancien giletier n’osa manquer malgré les événements. D’autres, qu’on va voir, s’étant précipités du fait de Morel, quand Jupien en pleurant raconta ses malheurs au baron, celui-ci, non moins malheureux, lui déclara qu’il adoptait la petite abandonnée, qu’elle prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle d’Oléron, lui ferait donner un complément parfait d’instruction et faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrent indifférente sa nièce, car elle aimait toujours Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quand Jupien était absent.

Il ne se fâcha qu’une fois parce qu’elle pleura, ce qu’il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu’on fait verser.

Mme Verdurin dit à Morel qu’il était la fable du Conservatoire, qu’il était montré du doigt.

– Je ne sais pas comment vous remercier », dit Charlie du ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu’on ait voulu le laisser voir. Il annonça qu’il romprait avec le baron le soir même.

– Ce n’est pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin, désireuse de ne pas désorganiser le petit noyau. Il n’y a pas d’inconvénients à ce que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, où vous êtes apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez toutes ces pécores, qui sont aimables par devant.

Elle lui déconseilla d’aller chez Mme de Duras car il ne trouverait plus d’engagement nulle part. Cela lui donnerait la réputation d’un amateur. Mme Verdurin dit à Morel que Charlus parlait de lui, non comme de son ami, mais comme de sa créature, de son protégé. Elle ajouta même qu’on avait répété à son mari que Charlus considérait Morel comme son domestique. Mme Verdurin reprochait à Charlus de manquer de délicatesse envers Morel. Elle prétendit que le baron avait parié qu’il allait faire rougir Morel de plaisir en lui annonçant (par blague naturellement, car sa recommandation aurait suffi à l’empêcher de l’avoir) qu’il aurait la croix de la Légion d’honneur.

De plus Charlus aurait dit que l’oncle de Morel était larbin.

– Il vous a dit cela ! » s’écria Charlie croyant, d’après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait dit Mme Verdurin ! Mme Verdurin fut inondée de la joie d’une vieille maîtresse qui, sur le point d’être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage.

Morel se senti trahi par M. de Charlus. Mme Verdurin sentit ses mercredis sauvés.

Le narrateur et le baron arrivèrent en ce moment. M. de Charlus dit à Morel : « Eh bien, enfin, ce n’est pas trop tôt ; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeune chevalier de la Légion d’honneur ? Car bientôt vous pourrez montrer votre croix ». Il  contresigna ainsi les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité indiscutable à Morel. Morel lui défendit de l’approcher et le baron resta muet, mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d’un air interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins encore ce qui s’était passé que ce qu’il devait répondre. Sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif, mais un faux brave, un faux méchant. Dans une circonstance si cruellement imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier : « Qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce qu’il y a ? » On ne l’entendait même pas.

Les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus ne vit dans l’attitude de Charlie qu’une seule chose claire. Charlie, qui avait souvent menacé le baron de raconter quelle passion il lui inspirait, avait dû profiter pour le faire de ce qu’il se croyait maintenant suffisamment « arrivé » pour voler de ses propres ailes. Et il avait dû tout raconter, par pure ingratitude, à Mme Verdurin. Des amis de Mme Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour Charlie, avaient préparé le terrain.

En conséquence, M. de Charlus, les jours suivants, écrivit des lettres terribles à plusieurs « fidèles » entièrement innocents et qui le crurent fou ; puis il alla faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n’eut d’ailleurs nullement l’effet qu’il souhaitait.

Le baron ne soupirait qu’après une réconciliation. Pour amener celle-ci en supprimant à Charlie tout ce dont il s’était cru assuré, il demanda à Mme Verdurin de ne plus le recevoir ; ce à quoi elle opposa un refus qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques de M. de Charlus. Allant d’une supposition à l’autre, le baron ne fit jamais la vraie : à savoir, que le coup n’était nullement parti de Morel. Il est vrai qu’il eût pu l’apprendre en lui demandant quelques minutes d’entretien. Mais il jugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour. Il avait été offensé, il attendait des explications.

Celui qui s’est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt circonstances fera preuve de fierté la vingt et unième fois, la seule où il serait utile de ne pas s’entêter dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va s’enracinant chez l’adversaire faute de démenti.

Le bruit se répandit que M. de Charlus avait été mis à la porte de chez les Verdurin au moment où il cherchait à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu’on ne s’étonna pas de voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les Verdurin, et quand par hasard il rencontrait quelque part un des fidèles qu’il avait soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait rancune au baron, qui lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne s’étonnaient pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût plus saluer le baron.

La reine de Naples, qui, ayant oublié son éventail, avait trouvé plus aimable, en quittant une autre soirée où elle s’était rendue, de venir le rechercher elle-même, était entrée tout doucement, comme confuse, s’apprêtant à s’excuser et à faire une courte visite maintenant qu’il n’y avait plus personne. Mais on ne l’avait pas entendue entrer, dans le feu de l’incident, qu’elle avait compris tout de suite et qui l’enflamma d’indignation.

À ce moment Morel accourut vers elle : « Est-ce que cette dame n’est pas la reine de Naples ? demanda-t-il (bien qu’il sût que c’était elle) en montrant la souveraine qui se dirigeait vers Charlus. Après ce qui vient de se passer, je ne peux plus, hélas ! demander au baron de me présenter. – Attendez, je vais le faire », dit Mme Verdurin, et suivie de quelques fidèles, mais non du narrateur et de Brichot qui s’empressèrent d’aller demander leurs affaires et de sortir, elle s’avança vers la Reine qui causait avec M. de Charlus.

M. de Charlus eût tout donné pour que Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurin fit une révérence à la Reine.

Mme Verdurin fit une révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n’avait pas l’air de la reconnaître : « Je suis Mme Verdurin. Votre Majesté ne me reconnaît pas. – Très bien », dit la reine en continuant si naturellement à parler à M. de Charlus, et d’un air si parfaitement absent que Mme Verdurin douta si c’était à elle que s’adressait ce « très bien » prononcé sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha à M. de Charlus, au milieu de sa douleur d’amant, un sourire de reconnaissance expert et friand en matière d’impertinence. Morel, voyant de loin les préparatifs de la présentation, s’était rapproché.

La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui aussi elle était fâchée, mais seulement parce qu’il ne faisait pas face plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La sympathie pleine de simplicité qu’elle leur avait témoignée, il y a quelques heures, et l’insolente fierté avec laquelle elle se dressait devant eux prenaient leur source au même point de son cœur.

La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gens qu’elle aimait. Les êtres sympathiques n’étaient pas du tout conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski, c’est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin assassins. L’homme noble, le proche, le parent outragé que la Reine voulait défendre, était M. de Charlus, c’est-à-dire, malgré sa naissance et toutes les parentés qu’il avait avec la Reine, quelqu’un dont la vertu s’entourait de beaucoup de vices. Elle lui dit demanda de s’appuyer sur son bras et lui dit que son bras lui servirait de rempart. Et c’est ainsi, emmenant à son bras le baron, et sans s’être laissé présenter Morel, que sortit la glorieuse sœur de l’impératrice Élisabeth. On pouvait croire, avec le caractère terrible de M. de Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu’à ses parents, qu’il allait, à la suite de cette soirée, déchaîner sa fureur et exercer des représailles contre les Verdurin. Il n’en fut rien tout d’abord. Puis le baron, ayant pris froid à quelque temps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses qui furent très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses médecins, et se jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort, et resta plusieurs mois suspendu entre elle et la vie. La maladie causait de si grandes fatigues au baron qu’il lui restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il était à demi mourant.

Après avoir pensé un instant aux Verdurin, M. de Charlus se sentait trop fatigué, se retournait contre son mur et ne pensait plus à rien. S’il se taisait souvent ainsi, ce n’est pas qu’il eût perdu son éloquence. Elle coulait encore de source, mais avait changé. Détachée des violences qu’elle avait ornées si souvent, ce n’était plus qu’une éloquence quasi mystique qu’embellissaient des paroles de douceur, des paraboles de l’Évangile, une apparente résignation à la mort. Il parlait surtout les jours où il se croyait sauvé. Une rechute le faisait taire. Cette chrétienne douceur, où s’était transposée sa magnifique violence, faisait l’admiration de ceux qui l’entouraient. Le baron espérait que Morel lui reviendrait.

Moralement M. de Charlus s’était élevé bien au-dessus du niveau où il vivait naguère. Mais ce perfectionnement moral, sur la réalité duquel son art oratoire était, du reste, capable de tromper quelque peu ses auditeurs attendris, ce perfectionnement disparut avec la maladie qui avait travaillé pour lui. M. de Charlus redescendit sa pente avec une vitesse progressivement croissante. Mais l’attitude des Verdurin envers lui n’était déjà plus qu’un souvenir un peu éloigné que des colères plus immédiates empêchèrent de se raviver.

Quand les Verdurin se retrouvèrent seuls après la soirée musicale, ils évoquèrent Saniette qui était ruiné. M. Verdurin savait qu’il avait eu une attaque. Il proposa à Mme Verdurin de verser une rente à Saniette. Elle accepta. M. Verdurin fit de savants calculs pour prédire combien cette rente leur coûterait. Il n’escomptait pas que Saniette pût vivre plus de deux ou trois ans. Cottard fut mis dans la confidence et le médecin révéla au narrateur cet acte généreux lors de l’enterrement de Saniette. Le narrateur pensait que M. Verdurin était un homme capable de désintéressement, de générosités sans ostentation, cela ne voulait pas dire forcément un homme sensible, ni un homme sympathique, ni scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon.

La nature de M. Verdurin présenta au narrateur une face nouvelle insoupçonnée ; et il conclut à la difficulté de présenter une image fixe aussi bien d’un caractère que des sociétés et des passions.

 

Chapitre troisième

Disparition d’Albertine

 

Voyant l’heure, et craignant qu’Albertine ne s’ennuyât, le narrateur demanda à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu’il voulût bien d’abord le déposer chez lui. Brichot le félicita de rentrer ainsi directement (ne sachant pas qu’une jeune fille attendait le narrateur à la maison), et de finir aussitôt et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, le narrateur n’avait en réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis Brichot lui parla de M. de Charlus alors qu’il avait dit à M. de Charlus qu’il ne répétait jamais rien. Brichot trouvait sur le tard, à causer avec M. de Charlus, un peu du plaisir qu’il savait que ses maîtres M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en Palestine, en Égypte, à reconnaître, dans les paysages et les populations actuelles de l’Espagne, de la Palestine et de l’Égypte, le cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu’eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. Il ne s’embêtait pas avec M. de Charlus qui avait suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste s’était croisé. Pour Brichot, M. de Charlus était le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons il aurait été désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui l’avait étonné, était la façon dont Morel s’était rebiffé.

M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.

Le narrateur rentra chez lui. Il pensait retrouver Albertine. Leurs fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d’une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s’agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C’est quand elle ne soupçonnait pas encore que le narrateur était jaloux d’elle qu’il aurait dû lui demander ce qu’il voulait savoir.

Le narrateur dit à Albertine qu’il était allé chez les Verdurin. Cela la mit en colère. Si le narrateur était préoccupé par Mlle Vinteuil, il l’était encore plus d’une crainte qui l’avait déjà effleuré mais qui s’emparait maintenant de lui avec force, la crainte qu’Albertine voulût sa liberté. En rentrant il croyait que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que le narrateur était tranquille. Mais Albertine, en lui disant : « Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là ? », lui avait montré qu’il ne s’était pas trompé dans son premier soupçon. Albertine lui avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qu’Albertine avait vue dans sa loge. Ce qui avait le plus frappé le narrateur comme symptôme, c’était qu’Albertine allât au-devant de son accusation, c’était qu’elle lui eût dit : « Je crois qu’ils ont eu Mlle Vinteuil ce soir ».

Il y eut alors un instant où il eut pour elle une espèce de haine qui ne fit qu’aviver son besoin de la retenir. Il lui reprocha de lui avoir caché son voyage de trois jours qu’elle avait fait avec le mécanicien, jusqu’à Balbec. Mais Albertine crut, d’après ce que le narrateur venait de dire, que la vérité vraie, il la savait, et lui avait seulement caché qu’il la savait ; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, il la faisait suivre. Mais elle prétendit que ce voyage n’avait jamais eu lieu et qu’elle avait couvert un mensonge du mécanicien qui avait besoin de ses trois jours. En vérité, elle avait passé trois jours chez une amie à Auteuil. Ella n’avait même pas osé sortir dans Auteuil de peur d’être vue.

La seule fois qu’elle était suis sortie, c’était déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et sa chance avait voulu que la première personne dans les pattes de qui elle s’était fourrée était Bloch, l’ami du narrateur. Le narrateur eut envie de pleurer car, pendant ces trois jours passés à s’ennuyer chez son amie d’Auteuil, Albertine n’avait pas une fois eu le désir, peut-être même pas l’idée, de venir passer en cachette un jour chez lui, ou, par un petit bleu, de lui demander d’aller la voir à Auteuil. Il lui demanda de lui jurer que ce n’était pas pour ravoir des relations avec Melle Vinteuil qu’elle voulait aller chez les Verdurin. Elle jura qu’elle n’avait jamais eu de relation avec Melle Vinteuil. Mais elle avoua qu’elle aurait aimé la revoir chez les Verdurin. Le narrateur voulut lui faire croire qu’il avait appris quelque chose sur Melle Vinteuil chez les Verdurin. Mais l’homosexualité de Melle Vinteuil, c’était en la voyant avec son amie à Montjouvain, qu’il l’avait découverte. Mais Albertine ne le laissa pas prendre la parole et lui fit un aveu exactement contraire de celui qu’il avait cru, mais qui, en lui démontrant qu’elle n’avait jamais cessé de lui mentir, lui fit peut-être autant de peine. Elle dit qu’elle avait cru bêtement se rendre intéressante à ses yeux en inventant qu’elle avait beaucoup connu Melle Vinteuil et ses amies. Elle ajouta que quand elle lui mentait, c’était toujours par amitié pour lui.

Aussi, touché qu’elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu Verdurin, le narrateur lui dit tendrement : « Mais, ma chérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire où vous voudriez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M. et Mme Verdurin. »

Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu’elle lui fit d’un air de dégoût : « Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser... ». Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que le narrateur n’avait pas du tout compris. Il voulut qu’elle finisse sa phrase mais elle refusa parce que c’était trop vulgaire. Il était inutile d’insister en ce moment. Mais la mémoire du narrateur restait obsédée par ce mot « casser ».

Elle reparla des Verdurin. Elle aurait refusé d’aller à leur soirée si le narrateur le lui avait proposé. Il n’y avait pas de gentillesses qu’elle n’avait eues pour Mme Verdurin à Balbec, elle en avait été joliment récompensée. Elle dit au narrateur que c’était la première indélicatesse qu’il lui faisait. En ce moment, le narrateur pensa qu’Albertine avait voulu dire « me faire casser le pot ». La dernière des grues, et qui consentait à cela, ou le désirait, n’employait pas avec l’homme qui s’y prêtait cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aimait, elle disait cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. Pour cacher sa peine, le narrateur annonça à Albertine qu’il valait mieux qu’ils se séparent et qu’elle parte dès le lendemain matin.

Elle parut stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée.

– Oui, vous avez raison, lui dit-elle d’un air navré, auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l’heure tardive ; plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j’aime mieux donner la tête tout de suite.

Le narrateur lui proposa  de demander à Bloch de lui envoyer sa cousine Esther à l’endroit où elle serait pour la distraire (c’était pour tâcher d’arracher un aveu à Albertine). Elle lui répondit qu’elle ne tenait qu’à une seule personne : lui. Cela le toucha. Albertine se rappelait très bien avoir donné sa photographie à Esther parce qu’elle insistait beaucoup et qu’elle voyait que cela lui faisait plaisir, mais quant à avoir eu de l’amitié pour elle ou à avoir envie de la voir jamais. Le narrateur était accablé qu’Albertine avoue avoir donné sa photo à Esther. Il lui demanda de ne jamais chercher à le revoir. Il lui dit que cela lui faisait de la peine de la quitter et elle lui que cela lui en faisait mille fois plus.

Quand il avait senti que sa présence fatiguait Gilberte, il avait encore assez de forces pour renoncer à elle ; il n’en avait plus quand il avait fait la même constatation pour Albertine, et il ne songeait qu’à la retenir à tout prix. De sorte que, s’il écrivait à Gilberte qu’il ne la verrait plus, et dans l’intention de ne plus la voir en effet, il ne le disait à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation.

Tout ce que le narrateur avait, enfant, rêvé de plus doux dans l’amour et qui lui semblait de son essence même, c’était, devant celle qu’il aimait, d’épancher librement sa tendresse, sa reconnaissance pour sa bonté, son désir d’une perpétuelle vie commune. Mais il s’était trop bien rendu compte, par sa propre expérience et d’après celle de ses amis, que l’expression de tels sentiments était loin d’être contagieuse.

Et ce soir, ayant eu peur qu’Albertine le quittât, il avait feint de désirer la quitter, feinte qui ne lui était pas seulement dictée, d’ailleurs, par les enseignements qu’il avait cru recueillir de ses amours précédentes et dont il essayait de faire profiter celui-ci.

L’intention de quitter le narrateur, si elle existait chez Albertine, ne se manifestait que d’une façon obscure, par certains regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient nullement dire cela. Le narrateur continuait à vivre sur l’hypothèse qui admettait pour vrai tout ce que lui disait Albertine. Mais il gardait l’idée d’une Albertine entièrement contraire à celle que sa raison s’en faisait, à celle aussi que ses paroles, à elle, dépeignaient, une Albertine pourtant pas absolument inventée, puisqu’elle était comme un miroir antérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que le narrateur fût allé chez les Verdurin. Cette hypothèse était plus probable plus probable, car en le laissant aller à des effusions de tendresse avec Albertine, le narrateur n’obtenait d’elle qu’une irritation (à laquelle, d’ailleurs, elle assignait une autre cause).

Si, ce soir-là, il lui dit qu’il allait la quitter, c’était – même avant qu’il ’en fût rendu compte – parce qu’il avait peur qu’elle voulût une liberté, une liberté telle qu’elle eût pu le tromper, ou du moins qu’il n’aurait plus pu être certain qu’elle ne le trompât pas) et qu’il voulait lui montrer par orgueil, par habileté, qu’il était bien loin de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand il voulait qu’elle eût une haute idée de lui et, plus tard, quand il voulait qu’elle n’eût pas le temps de s’ennuyer avec lui. Il ne manifestait jamais le désir de la quitter que quand il ne pouvait pas se passer d’elle, et qu’à Balbec il lui avait avoué aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre fois une personne mystérieuse, les deux fois où la jalousie lui avait rendu de l’amour pour Albertine.

Cette crainte vague d’être quitté par Albertine, éprouvée par le narrateur chez les Verdurin, s’était d’abord dissipée. Quand il était rentré, ç’avait été avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouver une prisonnière. Mais la crainte dissipée l’avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment où il avait annoncé à Albertine qu’il était allé chez les Verdurin, il avait vu se superposer à son visage une apparence d’énigmatique irritation, qui n’y affleurait pas, du reste, pour la première fois.

Depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi à regagner la confiance du narrateur.

A Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des éploiements de corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient à cause de ce que le narrateur supposait que cela signifiait pour ses amies, depuis qu’elle savait mon opinion là-dessus, dès qu’on faisait allusion à ce genre de choses, elle cessait de prendre part à la conversation, non seulement avec la parole, mais avec l’expression du visage. Soit pour ne pas contribuer aux malveillances qu’on disait sur telle ou telle, soit pour toute autre raison. Elle ajoutait foi à l’intention simulée du narrateur de se séparer à tout jamais ce soir. Elle avait l’air de se méfier que la cause en pût être chez les Verdurin.

Par un besoin d’apaiser le trouble où le mettait sa simulation de rupture, le narrateur lui dit : « Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m’avez jamais menti ? » Elle regarda fixement dans le vide, puis répondit : « Oui, c’est-à-dire non. J’ai eu tort de vous dire qu’Andrée avait été très emballée sur Bloch, nous ne l’avions pas vu. – Mais alors pourquoi ? – Parce que j’avais peur que vous ne croyiez d’autres choses d’elle, c’est tout. »

« J’ai eu tort, en vous parlant tout à l’heure de Léa, de vous cacher un voyage de trois semaines que j’ai fait avec elle. Mais je vous connaissais si peu à l’époque où il a eu lieu ! – C’était avant Balbec ?

– Avant le second, oui. »

Et le matin même, elle avait dit au narrateur qu’elle ne connaissait pas Léa, et il y avait un instant, qu’elle ne l’avait vue que dans sa loge !

Le narrateur comprit  que les paroles d’Albertine, quand on l’interrogeait, ne contenaient jamais un atome de vérité, que, la vérité, elle ne la laissait échapper que malgré elle, comme un brusque mélange qui se faisait en elle, entre les faits qu’elle était jusque-là décidée à cacher et la croyance qu’on en avait eu connaissance.

Le narrateur lui demanda d’autres aveux. Albertine resta silencieuse puis « Non, rien d’autre », finit-elle par dire.

Le narrateur savait que du moment qu’elle avait ces goûts, jusqu’au jour où elle avait été enfermée chez lui, combien de fois, dans combien de demeures, de promenades elle avait dû les satisfaire !

« Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement convenable avec moi, dit Albertine. Elle était même plus réservée que bien des femmes du monde. – Est-ce qu’il y a des femmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous, Albertine ? – Jamais.

Cette volonté de séparation, que le narrateur simulait avec persévérance, entraînait peu à peu pour lui quelque chose de la tristesse qu’il aurait éprouvée s’il avait vraiment voulu quitter Albertine. En repensant par à-coups, par élancements, comme on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vie orgiaque, qu’avait menée Albertine avant de le connaître, le narrateur admira davantage la docilité de sa captive et il cessa de lui en vouloir.

Il savait qu’il menaçait un être dans sa sécurité et pour ne pas laisser croire que sa menace n’avait été que paroles en l’air, il allait assez loin dans les apparences de la réalisation et ne se repliait que quand l’adversaire, ayant eu vraiment l’illusion de sa sincérité, avait tremblé pour tout de bon. Il avait soudain tenu à garder Albertine parce qu’il la sentait éparse en d’autres êtres auxquels il ne pouvait l’empêcher de se joindre. Il sentait en tous cas qu’il livrait la grande bataille où il devait vaincre ou succomber.

Pour qu’Albertine ne pût pas croire qu’il exagérait et pour la faire aller le plus loin possible dans l’idée qu’ils se quittaient, tirant lui-même les déductions de ce qu’il venait d’avancer, il s’était mis à anticiper le temps qui allait commencer le lendemain et qui durerait toujours, le temps où ils seraient séparés, adressant à Albertine les mêmes recommandations que s’ils n’allaient pas se réconcilier tout à l’heure. Comme les généraux qui, jugeant que, pour qu’une feinte réussisse à tromper l’ennemi, il faut la pousser à fond, le narrateur avait engagé dans celle-ci presque autant de ses forces de sensibilité que si elle avait été véritable. Cette scène de séparation fictive finissait par lui faire presque autant de chagrin que si elle avait été réelle, peut-être parce qu’un des deux acteurs, Albertine, en la croyant telle, ajoutait pour l’autre à l’illusion.

Dans tout bluff, il y a, si petite qu’elle soit, une part d’incertitude sur ce que va faire celui qu’on trompe. Si cette comédie de séparation allait aboutir à une séparation !

Le narrateur avait les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre, imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie, la mort d’un être qu’ils aiment, se représentent si minutieusement la douleur qu’ils auraient, qu’ils finissent par l’éprouver.

Toutes les heures d’Albertine lui appartenaient, et, en amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. Mais tant de paroles douloureuses concernant leur séparation, si la force de les prononcer était donnée au narrateur parce qu’il les savait mensongères, en revanche elles étaient sincères dans la bouche d’Albertine quand il l’entendit s’écrier : « Ah ! c’est promis, je ne vous reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer comme cela, mon chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu’il le faut, on ne se verra plus. »

Le narrateur roulait de plus en plus vite sur la pente de sa tristesse, vers un désespoir de plus en plus profond, et avec l’inertie d’un homme qui sent le froid le saisir, n’essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner une espèce de plaisir. Il lui dit qu’ils devaient se séparer car elle était malheureuse. Mais Albertine répondit que ce serait après leur rupture qu’elle serait malheureuse. Alors il lui proposa de prolonger leur relation de quelques semaines et elle accepta. Il l’assit sur ses genoux, il prit le manuscrit de Bergotte qu’elle désirait tant, et il écrivit sur la couverture : « À ma petite Albertine, en souvenir d’un renouvellement de bail. » « Puis, il lui conseilla d’aller dormir car elle devait être brisée. Elle lui demanda de venir dans sa chambre cinq minutes et il accepta. Elle dormait et en la regardant, le narrateur se demanda comment ce corps insignifiant avait pu lui procurer des angoisses si douloureuses.

Il était si tard que, dès le matin, le narrateur recommanda à Françoise de marcher bien doucement quand elle aurait à passer devant la chambre d’Albertine. Aussi Françoise, persuadée qu’ils avaient passé la nuit dans ce qu’elle appelait des orgies, recommanda ironiquement aux autres domestiques de ne pas « éveiller la Princesse ».

Et c’était une des choses que le narrateur craignait, que Françoise un jour ne pût plus se contenir, fût insolente avec Albertine, et que cela n’amenât des complications dans leur vie. Il essayait de comprendre quel était le véritable état d’esprit d’Albertine. Par la triste comédie qu’il avait jouée, était-ce à un péril réel qu’il avait paré, et, bien qu’elle prétendît se sentir si heureuse à la maison, avait-elle eu vraiment, par moments, l’idée de vouloir sa liberté, ou au contraire, fallait-il croire ses paroles ? Il se trouvait qu’Albertine eût l’intention, tôt ou tard, de ne plus continuer cette vie, ou, au contraire, que l’idée ne lui en fût jamais venue à l’esprit, et que l’imagination du narrateur l’eût inventée de toutes pièces. Telles furent les différentes hypothèses qu’il envisagea pendant qu’Albertine dormait, ce matin-là.

Il reçut une lettre de sa mère qui le ramena sur terre.

Albertine s’arrangea à ne jamais être seule et à téléphoner quand le narrateur était avec elle. Hélas ! tout cela ne le tranquillisait pas. Le narrateur eut un jour de découragement. Aimé lui avait renvoyé la photographie d’Esther en lui disant que ce n’était pas elle. Alors Albertine avait d’autres amies intimes que celle à qui, par le contresens qu’elle avait fait en écoutant les paroles du narrateur, il avait, en croyant parler de tout autre chose, découvert qu’elle avait donné sa photographie. Il renvoya cette photographie à Bloch. Celle qu’il aurait voulu voir, c’était celle qu’Albertine avait donnée à Esther.

Françoise disait d’Albertine qu’elle n’avait jamais connu une personne d’une telle « perfidité », qui savait « tirer ses sous » au narrateur en jouant si bien la comédie. Elle ne tarda pas à deviner la réalité, guidée, comme le spirite qui, les yeux bandés, trouve un objet, par cette intuition qu’elle avait des choses qui pouvaient être pénibles au narrateur.

Le narrateur connaissait l’art de l’insinuation de Françoise, le parti qu’elle savait tirer d’une mise en scène significative, et il ne pouvait pas croire qu’elle avait résisté à faire comprendre quotidiennement à Albertine le rôle humilié que celle-ci jouait à la maison, à l’affoler par la peinture, savamment exagérée, de la claustration à laquelle l’amie du narrateur était soumise.

Le narrateur avait trouvé une fois Françoise, ayant ajusté de grosses lunettes, qui fouillait dans ses papiers et en replaçait parmi eux un où il avait noté un récit relatif à Swann et à l’impossibilité où il était de se passer d’Odette. L’avait-elle laissé traîner par mégarde dans la chambre d’Albertine ?

Il était vraisemblable qu’avait dû s’élever, plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et calomnieuse des Verdurin, irrités de voir qu’Albertine retenait involontairement le narrateur, et lui Albertine volontairement, loin du petit clan. Quant à l’argent qu’il dépensait pour Albertine, il lui était presque impossible de le cacher à Françoise, puisqu’il ne pouvait lui cacher aucune dépense. Françoise, qui n’y voyait presque plus clair, qui savait à peine compter, dirigée par ce même goût qui fait qu’un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l’étoffe de votre habit et même ne peut s’empêcher de la palper, ou qu’un peintre est sensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à la dérobée, calculait instantanément ce que le narrateur donnait.

Le narrateur se demandait si Albertine, se sentant surveillée, ne réaliserait pas elle-même cette séparation dont il l’avait menacée, car la vie en changeant fait des réalités avec nos fables. Chaque fois qu’il entendait ouvrir une porte, il avait ce tressaillement que sa grand’mère avait, pendant son agonie, chaque fois qu’il sonnait. Le narrateur ne croyait pas qu’Albertine sortît sans lui avoir dit, mais c’était son inconscient qui pensait cela, comme c’était l’inconscient de sa grand’mère qui palpitait aux coups de sonnette, alors qu’elle n’avait plus sa connaissance. Un matin même, il eut tout d’un coup la brusque inquiétude qu’Albertine était non pas seulement sortie, mais partie : il venait d’entendre une porte qui lui semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loup il alla jusqu’à cette chambre, entra, resta sur le seuil. Dans la pénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. Il sentit ce demi-cercle immobile et vivant, où tenait toute une vie humaine, et qui était la seule chose à laquelle il attachait du prix ; il sentit qu’il était là, en sa possession dominatrice.

Un jour, assise à côté de son lit, Albertine parlait avec le narrateur d’une de ces toilettes ou de ces objets qu’il ne cessait de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n’avait d’abord pensé qu’aux toilettes et à l’ameublement. Maintenant l’argenterie l’intéressait. Aussi le narrateur avait interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française. Il avait même demandé des conseils à Elstir sur l’achat d’un yacht alors qu’il jugeait ce projet irréalisable.

Albertine avait même commencé de jolies collections d’argenterie, qu’elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que le narrateur ne pouvait regarder sans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, de nostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées. Depuis que le narrateur avait enfermé Albertine, il refusait toutes les invitations mondaines et donc en recevaient de plus en plus. C’était son absence qui le rendait désirable aux mondains.

Malgré le sourire avec lequel Albertine remercia le narrateur pour les robes en lui disant : « Vous êtes trop gentil », il remarqua combien elle avait l’air fatigué et même triste.

Le narrateur trouvait que son esclavage à Paris était plus pesant par la vue de ces robes qui lui évoquaient Venise. Certes, Albertine était bien plus prisonnière que lui. Et c’était une chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même, et de la jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive.

Ce n’était plus la même Albertine, parce qu’elle n’était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies et où, d’ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile à atteindre ; parce qu’enfermée chez le narrateur, docile et seule, elle n’était même plus ce qu’à Balbec, quand il avait pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu’elle était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu’ils faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour le narrateur une pensée de dédain et de ruse ; parce que le vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements ; parce que, surtout, il lui avait coupé les ailes, qu’elle avait cessé d’être une Victoire, qu’elle était une pesante esclave dont il aurait voulu se débarrasser.

Alors, pour changer le cours de ses pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, il lui demandait de lui faire un peu de musique. Il restait dans son lit et elle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou qu’elle ne lui avait encore joués qu’une fois ou deux, car, commençant à le connaître, elle savait qu’il n’aimait proposer à son attention que ce qui lui était encore obscur.

Le narrateur s’était si bien rendu compte qu’il était absurde d’être jaloux de Mlle Vinteuil et de son amie, puisqu’Albertine, depuis son aveu, ne cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de villégiature qu’ils avaient formés, avait écarté d’elle-même Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce qu’il demandait à Albertine de lui jouer, et sans que cela le fît souffrir, c’était de la musique de Vinteuil.

 

Une seule fois, cette musique de Vinteuil avait été une cause indirecte de jalousie pour le narrateur. En effet, Albertine qui savait qu’il en avait entendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, lui parla, un soir, de celui-ci en lui manifestant un vif désir d’aller l’entendre, de le connaître. C’était justement peu de temps après que le narrateur avait appris l’existence de la lettre, involontairement interceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Le narrateur se demanda si Léa n’avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots de « grande sale », « grande vicieuse » lui revenaient à l’esprit avec horreur. Mais, justement parce qu’ainsi la musique de Vinteuil fut liée douloureusement à Léa – non plus à Mlle Vinteuil et à son amie – quand la douleur causée par Léa fut apaisée, le narrateur put dès lors entendre cette musique sans souffrance ; un mal l’avait guéri de la possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes, devenaient d’éblouissantes architectures. D’autre part, des phrases, distinctes la première fois dans la musique entendue chez Mme Verdurin, mais que le narrateur n’avait pas alors reconnues là, il les identifiait maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme Verdurin, avait passé inaperçue pour lui dans le septuor.

Rien ne ressemblait plus qu’une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que le narrateur quelquefois éprouvé dans sa vie, par exemple devant les clochers de Martainville, certains arbres d’une route de Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tasse de thé avec des morceaux de madeleine. Repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, le narrateur expliqua à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt n’ont jamais que réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde.

Les phrases de Vinteuil lui firent penser à la petite phrase et il dit à Albertine qu’elle avait été comme l’hymne national de l’amour de Swann et d’Odette. Albertine lui dit que Gilberte avait essayé d’avoir des relations avec elle. Elle avoua que Gilberte l’avait embrassée une fois. Gilberte lui avait demandé si elle aimait les femmes et Albertine avait acquiescé. Mais il ne s’était rien passé entre elles. Le narrateur eut beaucoup de mal à passer à un autre sujet mais il voulut avoir l’air de n’y attacher aucune importance.

Il parla de Dostoïevski et de Baudelaire avec Albertine. Il avait noté le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouaient chez ses personnages.

Le narrateur se mettait à douter, il se disait qu’après tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaient l’expression de certains états de l’âme, analogues à celui qu’il avait éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la tasse de thé, rien ne lui assurait que le vague de tels états fût une marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n’avons pas encore su les analyser, qu’il n’y aurait donc rien de plus réel en eux que dans d’autres.

Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude dans le bonheur pendant que le narrateur buvait la tasse de thé, qu’il respirait aux Champs-Élysées une odeur de vieux bois, ce n’était pas une illusion. Le charme de certaines phrases de Vinteuil lui faisait penser à eux parce qu’il était lui aussi inanalysable, mais cela ne prouvait pas qu’il avait la même profondeur.

Au moment où le narrateur avait hérité de sa tante Léonie, il s’était promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter des tableaux, des statues, tout son argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais sa chambre ne contenait- elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutes celles-là ? C’était Albertine elle-même.

Albertine était devenue d’une élégance qui la lui faisait sentir plus à lui, parce que c’était de lui qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or sur les pédales du pianola. Le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à ses baisers sa substance précieuse et rose.

Mais non, Albertine n’était nullement pour lui une œuvre d’art. Il savait ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, il avait connu Swann.

Le plaisir et la peine qui lui venaient d’Albertine ne prenaient jamais, pour l’atteindre, le détour du goût et de l’intelligence ; même, pour dire vrai, quand le narrateur commençait à regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patiné et qu’il se félicitait de posséder, elle ne tardait pas à lui devenir indifférente, il s’ennuyait bientôt auprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu : on n’aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aime que ce qu’on ne possède pas, et, bien vite, il se remettait à se rendre compte qu’il ne possédait pas Albertine.

Dans ses yeux il voyait passer tantôt l’espérance, tantôt le souvenir, peut-être le regret, de joies qu’il ne devinait pas. Pendant ces heures, quelquefois le narrateur voyait flotter sur elle, dans ses regards, dans sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dont la contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable, éloignée de lui à qui ils étaient refusés. Quelquefois, pour répondre à ce reproche qu’il lui faisait de ne me rien dire, tantôt elle lui disait des choses qu’elle n’ignorait pas qu’il savait aussi bien que tout le monde, tantôt elle lui racontait sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait à Balbec, l’année avant de le connaître. L’évocation qu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres d’Albertine ce même mystérieux sourire qui avait séduit le narrateur les premiers jours sur la digue de Balbec.

Pour le narrateur, cet amour entre femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait d’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité. Maintenant, la connaissance que le narrateur avais des gens fréquentés par Albertine était interne, immédiate, spasmodique, douloureuse. L’amour était pour lui l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.

Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, il  sentait comme un éclair de chaleur passer furtivement dans des régions plus inaccessibles pour lui que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à lui inconnus, d’Albertine. Alors sous ce visage rosissant il sentait se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où il n’avait pas connu Albertine. Le narrateur souffrait car si le corps d’Albertine était au pouvoir du sien, sa pensée échappait aux prises de sa pensée. Il se  rendait compte qu’Albertine n’était pas même, pour lui, la merveilleuse captive dont il avait cru enrichir sa demeure, tout en y cachant aussi parfaitement sa présence, même à ceux qui venaient le voir et qui ne la soupçonnaient pas, au bout du couloir. Et s’il a fallu qu’il perdît pour elle des années, sa fortune – et pourvu qu’il puisse se dire qu’elle n’y avait, elle, pas perdu – il n’avait rien à regretter. Sans doute la solitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais s’il avait mené la vie de collectionneur que lui conseillait Swann, quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés lui eussent donné accès hors de lui-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie des autres.

Si le narrateur se résignait à laisser encore mener à Albertine cette vie, où, malgré ses dénégations, il sentait qu’elle avait l’impression d’être prisonnière, c’était seulement parce que chaque jour il était sûr que le lendemain il pourrait se mettre, en même temps qu’à travailler, à se lever, à sortir, à préparer un départ pour quelque propriété qu’ils achèteraient et où Albertine pourrait mener plus librement, et sans inquiétude pour lui, la vie de campagne ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Et puis ses soupçons revenaient. Il continuait de croit qu’Albertine lui avait menti sur sa relation avec Andrée.

Il se souvenait de deux traits particuliers du caractère d’Albertine qui lui revenaient maintenant à l’esprit, l’un pour le consoler, l’autre pour le désoler, car nous trouvons de tout dans notre mémoire ; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette habitude de  faire servir une même action au plaisir de plusieurs personnes, cette utilisation multiple de ce qu’elle faisait, qui était caractéristique chez Albertine. C’était bien dans son caractère, revenant à Paris (le fait qu’Andrée ne revenait pas pouvait lui rendre incommode de rester à Balbec sans que cela signifiât qu’elle ne pouvait pas se passer d’Andrée), de tirer de ce seul voyage une occasion de toucher deux personnes qu’elle aimait sincèrement : le narrateur, en lui faisant croire que c’était pour ne pas le laisser seul, pour qu’il ne souffrît pas, par dévouement pour lui ; Andrée, en la persuadant que, du moment qu’elle ne venait pas à Balbec, elle ne voulait pas y rester un instant de plus, qu’elle n’avait prolongé son séjour que pour la voir, et qu’elle accourait dans l’instant vers elle. Or le départ d’Albertine avec le narrateur succédait, en effet, d’une façon si immédiate, d’une part à son chagrin, à son désir de revenir à Paris, d’autre part à la dépêche d’Andrée, qu’il était tout naturel qu’Andrée et le narrateur, ignorant respectivement, elle son chagrin, lui sa dépêche, ils auraient pu croire que le départ d’Albertine était l’effet de la seule cause que chacun d’eux connût et qu’il suivait, en effet, à si peu d’heures de distance et si inopinément.

L’autre trait de caractère d’Albertine était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d’un plaisir.

Le narrateur se rappela ce qui rendait Albertine si fiévreuse de partir, quand ils avaient failli manquer l’omnibus. Ce qu’elle était impatiente de retrouver, c’était cet appartement inhabité qu’il avait vu une fois, appartenant à la grand’mère d’Andrée, laissé à la garde d’un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l’air de mettre des housses sur le canapé, sur les fauteuils de la chambre où Albertine et Andrée demanderaient au gardien respectueux, peut-être naïf, peut-être complice, de les laisser se reposer. Le narrateur le voyait tout le temps maintenant, vide, avec un lit ou un canapé, cette chambre, où, chaque fois qu’Albertine avait l’air pressé et sérieux, elle partait pour retrouver son amie, sans doute arrivée avant elle parce qu’elle était plus libre.

Le narrateur ne voulait pas qu’Albertine pût le mépriser comme ayant été dupe d’elle et d’Andrée. Un jour ou l’autre, il le lui dirait. Et ainsi il la forcerait peut-être à lui parler plus franchement, en lui montrant qu’il était informé tout de même des choses qu’elle lui cachait.

Si le narrateur raisonnait, cherchait la vérité, pronostiquait l’avenir d’après les paroles d’Albertine, lesquelles approuvaient toujours tous ses projets, exprimaient combien elle aimait cette vie, combien sa claustration la privait peu, il ne doutait pas qu’elle restât toujours auprès de lui. Il en était même fort ennuyé, il sentait s’échapper la vie, l’univers, auxquels il n’avait jamais goûté, échangés contre une femme dans laquelle il ne pouvait plus rien trouver de nouveau. Il ne pouvait même pas aller à Venise, où, pendant qu’il serait couché, il serait trop torturé par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier, les gens de l’hôtel, les Vénitiennes. Mais s’il raisonnait, au contraire, d’après l’autre hypothèse, celle qui s’appuyait non sur les paroles d’Albertine, mais sur des silences, des regards, des rougeurs, des bouderies, alors il se disait que cette vie lui était insupportable, que tout le temps elle se trouvait privée de ce qu’elle aimait, et que fatalement elle le quitterait un jour.

Tout ce que le narrateur voulait, si elle le faisait, c’est qu’il pût choisir le moment où cela ne lui serait pas trop pénible, et puis dans une saison où elle ne pourrait aller dans aucun des endroits où il se représentait ses débauches, ni à Amsterdam, ni chez Andrée, qu’elle retrouverait, il est vrai, quelques mois plus tard. Mais d’ici là il se serait calmé et cela lui serait devenu indifférent. En tous cas, il fallait attendre, pour y songer, que fût guérie la petite rechute qu’avait causée la découverte des raisons pour lesquelles Albertine, à quelques heures de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immédiatement Balbec.

Ce choix du moment, il en était le maître, car si elle voulait partir avant qu’il l’eût décidé, au moment où elle lui annoncerait qu’elle avait assez de cette vie, il serait toujours temps d’aviser à combattre ses raisons, de lui laisser plus de liberté, de lui promettre quelque grand plaisir prochain qu’elle souhaiterait elle-même d’attendre, voire, s’il ne trouvait de recours qu’en son cœur, de lui assurer son chagrin.

Le narrateur supposait que, quand il s’agirait de son départ, elle lui donnerait d’avance ses raisons, lui laisserait les combattre et les vaincre. Il sentait que sa vie avec Albertine n’était, pour une part, quand il n’était pas jaloux, qu’ennui, pour l’autre part, quand il était jaloux, que souffrance. Il était dans le même esprit de sagesse qui l’inspirait à Balbec, quand, le soir où ils avaient été heureux, après la visite de Mme de Cambremer, il voulait la quitter, parce qu’il  savait qu’à prolonger il ne gagnerait rien. Seulement, maintenant encore, il s’imaginait que le souvenir qu’il garderait d’elle serait comme une sorte de vibration, prolongée par une pédale, de la dernière minute de leur séparation. Aussi tenait-il à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à vibrer en lui.

À tout hasard, il multiplia les gentillesses qu’il pouvait lui faire. Pour les robes de Fortuny, ils s’étaient enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et le narrateur avait commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que lui avait dit sa tante, il se laissa emporter par la colère, un soir. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine lui semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise.

Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant le narrateur qu’Albertine n’était contente de rien ; que, quand il lui faisait dire qu’il sortirait avec elle, ou qu’il ne sortirait pas, que l’automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait presque les épaules et répondait à peine poliment. Ce soir, où le narrateur la sentait de mauvaise humeur et où la première grande chaleur l’avait énervé, il ne put retenir sa colère et lui reprocha son ingratitude.

Il eut honte de sa violence. Et pour revenir sur ce qu’il avait fait, sans cependant que ce fût une défaite, de manière que sa paix fût une paix armée et redoutable, en même temps qu’il lui semblait utile de montrer à nouveau qu’il ne craignait pas une rupture pour qu’elle n’en eût pas l’idée : « Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j’ai honte de ma violence, j’en suis désespéré. Si nous ne pouvons plus nous entendre, si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s’il le faut, mais avant tout je tiens à vous demander pardon bien humblement de tout mon cœur. »

Il voulait profiter de ce moment pour lui montrer qu’il connaissait mieux sa vie qu’elle ne croyait. La mauvaise humeur qu’elle ressentirait serait effacée demain par ses gentillesses, mais l’avertissement resterait dans son esprit. Il lui dit que des gens cherchaient à les brouiller par des dénonciations. Il voulait ainsi évoquer la relation d’Abertine avec Andrée et Albertine en fut étonnée. Le narrateur lui affirma qu’il avait reçu une lettre anonyme dans laquelle on lui apprenait que si le jour où lui et Albertine avaient quitté Balbec, Albertine avait d’abord voulu rester et partir ensuite, c’était que, dans l’intervalle, elle avait reçu une lettre d’Andrée lui disant qu’elle ne viendrait pas. Albertine en fut offusquée.

Chaque fois qu’Albertine voyait un des motifs réels, ou allégués, d’un de ses actes découvert par une personne à qui elle en avait donné un autre motif, Albertine était en colère, la personne fût-elle celle pour laquelle elle avait fait réellement l’acte. La colère d’Albertine colère s’étendit même jusqu’à Andrée. Elle annonça qu’elle ne sortirait plus avec elle. Le narrateur lui demanda de nouveau pardon. Elle lui répondit qu’elle n’avait rien à lui pardonner. Elle était redevenue très douce. Mais sous son visage triste et défait, il semblait qu’un secret s’était formé. Il lui dit à plusieurs reprises qu’ils sortiraient ensemble le lendemain pour aller voir des verreries de Venise qu’il voulait lui donner, et fut soulagé de l’entendre lui dire que c’était convenu. Mais quand il l’embrassa pour lui dire bonsoir, elle ne lui rendit pas son baiser. On aurait dit que, brouillée avec lui, elle ne voulait pas lui donner un signe de tendresse qui eût plus tard pu lui paraître comme une fausseté démentant cette brouille. On aurait dit qu’elle accordait ses actes avec cette brouille, et cependant avec mesure, soit pour ne pas l’annoncer, soit parce que, rompant avec lui des rapports charnels, elle voulait cependant rester son amie. Il l’embrassa alors une seconde fois. Mais une seconde fois elle s’écarta, au lieu de lui rendre son baiser, avec l’espèce d’entêtement instinctif et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu’elle semblait traduire le gagna lui-même et le remplit d’une crainte si anxieuse que, quand elle fut arrivée à la porte, il n’eut pas le courage de la laisser partir et la rappela. Elle revint lentement et lui dit avec beaucoup de douceur, et toujours le même visage abattu et triste : « Je peux rester tant que vous voudrez, je n’ai pas sommeil. » Sa réponse calma le narrateur, car tant qu’elle était là il sentait qu’il pouvait aviser à l’avenir, et elle recélait aussi de l’amitié, de l’obéissance, mais d’une certaine nature, et qui lui semblait avoir pour limite ce secret qu’il sentait derrière son regard triste. Il lui demanda d’enlever sa robe. Elle refusa. Mais elle s’assit sur le lit du narrateur. Ils causèrent. Il prononça alors le mot « mort » comme si Albertine allait mourir.

Quand il vit que d’elle-même elle ne l’embrassait pas, comprenant que tout ceci était du temps perdu, que ce ne serait qu’à partir du baiser que commenceraient les minutes calmantes et véritables, il lui dit : « Bonsoir, il est trop tard », parce que cela ferait qu’elle l’embrasserait, et ils continueraient ensuite.

Mais après lui avoir dit : « Bonsoir, tâchez de bien dormir », exactement comme les deux premières fois, elle se contenta d’un baiser sur la joue. Cette fois il n’osa pas la rappeler, mais son cœur battait si fort qu’il ne put se recoucher.

Comme un oiseau qui va d’une extrémité de sa cage à l’autre, sans arrêter, le narrateur passait de l’inquiétude qu’Albertine pût partir à un calme relatif motivé par le fait qu’elle ne pouvait le quitter sans le prévenir. Il refaisait perpétuellement le raisonnement qui donnait raison à son inquiétude et celui qui lui donnait tort et le rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans arrêter, d’un mouvement interne, l’organe qui le fait souffrir, s’éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l’instant d’après.

Tout à coup, dans le silence de la nuit, il fut frappé par un bruit en apparence insignifiant, mais qui le remplit de terreur, le bruit de la fenêtre d’Albertine qui s’ouvrait violemment. Albertine savait pourtant qu’Albertine avait promis de ne jamais enfreindre cette défense d’ouvrir la fenêtre la nuit car le narrateur craignait les courants d’air. Ce n’était qu’une des petites conventions de notre vie, mais du moment qu’elle violait celle-là sans lui en avoir parlé, cela ne voulait-il pas dire qu’elle n’avait plus rien à ménager, qu’elle les violerait aussi bien toutes ?

Ce bruit avait été violent, presque mal élevé, comme si elle avait ouvert rouge de colère et disant : « Cette vie m’étouffe, tant pis, il me faut de l’air ! »

Le narrateur marcha longtemps dans le couloir, espérant, par le bruit qu’il faisait, attirer l’attention d’Albertine, qu’elle aurait pitié de lui et l’appellerait, mais il n’entendit aucun bruit venir de sa chambre.  Il retourna se coucher. Le lendemain, dès qu’il s’éveilla, comme on ne venait jamais chez lui, quoi qu’il arrivât, sans qu’il eût appelé, il sonna Françoise. Il lui demanda si Albertine était levée. Françoise lui répondit qu’Albertine s’était levée de bonne heure. Mais elle n’était pas sortie et le narrateur en fut rassuré.

Ce jour-là et le lendemain ils sortirent ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Il ne lui parla même pas du yacht. Ces promenades l’avaient calmé tout à fait.

Mais elle avait continué, le soir, à l’embrasser de la même manière nouvelle, de sorte qu’il était furieux. Il ne pouvait plus y voir qu’une manière de lui montrer qu’elle le boudait, et qui lui paraissait trop ridicule après les gentillesses qu’il ne cessait de lui faire. Aussi, n’ayant plus d’elle-même les satisfactions charnelles auxquelles il tenait, la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentit-il plus vivement la privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux jours réveillaient en lui le désir.

La résignation à la paresse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisir qu’avec une femme qu’il n’aimais pas, la résignation à rester dans sa chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dans l’ancien monde où ils étaient la veille encore, dans le monde vide de l’hiver, mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où il s’était éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le problème de l’existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas l’accumulation des solutions négatives antérieures. La présence d’Albertine lui pesait, et, maussade, il la regardait donc, en sentant que c’était un malheur qu’ils n’eussent pas rompu. Il voulait aller à Venise, il voulait, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstir que la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée.

Déjà d’avance, il craignait que, le 14 juillet, elle lui demandât d’aller à un bal populaire, et il rêvait d’un événement impossible qui eût supprimé cette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des nudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine à certains plaisirs, bien qu’Elstir, lui n’y eût vu que la beauté sculpturale que prennent des corps de femmes assis dans la verdure.

Il lui demanda si elle voulait venir à Versailles. Elle accepta. Cela le rassura car ce ne serait pas ce qu’aurait fait une personne qui n’aurait plus été bien avec lui. A Versailles, ils virent un aéroplane. Albertine aurait voulu aller chez les Verdurin. Le narrateur lui dit qu’elle devait s’habiller pour cela car elle était en chemise de nuit et en manteau et qu’il serait trop tard ensuite. Alors il lui proposa d’aller goûter et elle accepta avec cette admirable docilité qui le stupéfiait toujours. Ils s’arrêtèrent dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. Albertine chercha à se faire remarquer par la pâtissière mais sans succès. Le narrateur la pâtissière avait des amants et ne s’inquiéta pas des tentatives d’Albertine. Pas une seule fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne pas voir. C’était peu aimable pour Albertine, mais, dans le fond, le narrateur fut enchanté que son amie reçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes ne faisaient pas attention à elle. La vie d’Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore. Mais, même en tenant compte des mensonges, il était incroyable à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs ses plus grands désirs. Elle était folle d’une personne, et au bout de trois jours n’eût pas voulu recevoir sa visite. Même si elle exprimait une pensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacher plus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition de Mme de Sévigné lui avait montré l’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane, d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à la peinture.

Ils rentrèrent tard. Albertine admira le clair de lune. Le narrateur n’osa lui dire que il en aurait mieux joui s’il avait été seul ou à la recherche d’une inconnue.

Plongé dans ses rêveries suscitées par les parfums de Paris, le narrateur eut soudain le désir de partir. Oui, il fallait partir, c’était le moment.

Depuis qu’Albertine n’avait plus l’air d’être fâchée contre lui, sa possession ne lui semblait plus un bien en échange duquel on est prêt à donner tous les autres,  pour nous débarrasser d’un chagrin, d’une anxiété, qui étaient apaisés à présent.

Maintenant que la vie avec Albertine était redevenue possible, il sentait qu’il ne pourrait en tirer que des malheurs, puisqu’elle ne l’aimait pas ; mieux valait la quitter sur la douceur de son consentement, qu’il prolongerait par le souvenir.

Oui, c’était le moment ; il fallait que le narrateur s’informe bien exactement de la date où Andrée allait quitter Paris, agir énergiquement auprès de Mme Bontemps de manière à être bien certain qu’à ce moment-là Albertine ne pourrait aller ni en Hollande, ni à Montjouvain. Quand ainsi le départ d’Albertine n’aurait plus d’inconvénients, il faudrait choisir un jour de beau temps où elle lui serait indifférente, où il serait tenté de mille désirs ; il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis se levant, se préparant vite, lui laisser un mot, en profitant de ce que, comme elle ne pourrait à cette époque aller en nul lieu qui agiterait le narrateur, il pourrait réussir, en voyage, à ne pas se représenter les actions mauvaises qu’elle pourrait faire – et qui lui semblaient en ce moment bien indifférentes, du reste – et, sans l’avoir revue, partir pour Venise.

Le narrateur sonna Françoise pour lui demander de lui acheter un guide et un indicateur, comme il avait fait enfant, quand il avait voulu déjà préparer un voyage à Venise. Françoise lui annonça qu’Albertine était partie à 9 heures avec ses valises et lui avait laissé une lettre. Le narrateur était persuadé de son indifférence pour Albertine. Pourtant son souffle fut coupé, il tint son cœur de ses deux mains, brusquement mouillées par une certaine sueur qu’il n’avait jamais connue depuis la révélation que son amie lui avait faite dans le petit tram relativement à l’amie de Mlle Vinteuil. Il ne voulut en rien laisser son émotion paraître devant Françoise.

26 novembre 2025

Madame Firmiani (Balzac)

À mon cher Alexandre de Berny,

Son vieil ami,

De Balzac.

 

Si vous n’avez pas enseveli déjà quelque bonne tante infirme ou sans fortune, vous ne comprendrez point ces pages. Aux uns, elles sembleront imprégnées de musc ; aux autres, elles paraîtront aussi décolorées, aussi vertueuses que peuvent l’être celles de Florian. Pour tout dire, le lecteur doit avoir connu la volupté des larmes, avoir senti la douleur muette d’un souvenir qui passe légèrement, chargé d’une ombre chère, mais d’une ombre lointaine ; il doit posséder quelques-uns de ces souvenirs qui font tout à la fois regretter ce que vous a dévoré la terre, et sombre d’un bonheur évanoui.

Le Positif, traduit madame Firmiani par l’inventaire suivant : – un grand hôtel situé rue du Bac, des salons bien meublés, de beaux tableaux, cent bonnes mille livres de rente, et un mari, jadis receveur-général dans le département de Montenotte.

Madame Firmiani tient pour les Flâneurs une espèce d’auberge sans enseigne.

– Madame Firmiani ? s’écrie un autre en faisant tourner sa canne sur elle-même, je vais te dire ce que j’en pense : c’est une femme entre trente et trente-cinq ans, figure passée, beaux yeux, taille plate, voix de contr’alto usée, beaucoup de toilette, un peu de rouge, charmantes manières, enfin, mon cher, les restes d’une jolie femme qui néanmoins valent encore la peine d’une passion.

Pour l’Amateur,  madame Firmiani est une collection de toiles peintes.

Madame Firmiani ! femme dangereuse ! une sirène ! elle se met bien, elle a du goût, elle cause des insomnies à toutes les femmes.

L’interlocutrice appartient au genre des Tracassiers.

– Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg Saint-Germain ? Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au genre distingué.

– Madame Firmiani ? N’est-ce pas une ancienne actrice des Italiens ? Homme du genre Niais. Les individus de cette classe veulent avoir réponse à tout. Ils calomnient plutôt que de se taire.

VIEILLARD APPARTENANT AU GROUPE DES OBSERVATEURS. – Vous irez chez madame Firmiani, vous trouverez, mon cher, une belle femme nonchalamment assise au coin de sa cheminée. À peine se lèvera-t-elle de son fauteuil, elle ne le quitte que pour les femmes ou les ambassadeurs, les ducs, les gens considérables. Elle est fort gracieuse, elle charme, elle cause bien et veut causer de tout. Il y a chez elle tous les indices de la passion, mais on lui donne trop d’adorateurs pour qu’elle ait un favori. Elle est mariée, et jamais nous n’avons vu son mari ; monsieur Firmiani est un personnage tout à fait fantastique, il ressemble à ce troisième cheval que l’on paie toujours en courant la poste et qu’on n’aperçoit jamais ; madame, à entendre les artistes, est le premier Contr’alto d’Europe et n’a pas chanté trois fois depuis qu’elle est à Paris ; elle reçoit beaucoup de monde et ne va chez personne.

L’Observateur parle en prophète. Il faut accepter ses paroles, ses anecdotes, ses citations comme des vérités, sous peine de passer pour un homme sans instruction, sans moyens. Il vous calomniera gaiement dans vingt salons où il est essentiel comme une première pièce sur l’affiche.

Les Contradicteurs font les errata de tous les mémoires, rectifient tous les faits, parient toujours cent contre un, sont sûrs de tout. Presque tous les Contradicteurs sont chevaliers de la Légion d’Honneur, parlent très  haut, ont un front fuyant et jouent gros jeu. Pour eux Madame Firmiani est une ancienne maîtresse de Murat.

Les Envieux pensent que madame Firmiani est une coquette qui dernièrement a ruiné un jeune homme et l’a empêché de faire un très beau mariage. Si elle n’était pas belle, elle serait sans un sou.

Les gens du monde, les gens de lettres, les honnêtes gens, et les gens de tout genre répandaient, au mois de janvier 1824, tant d’opinions différentes sur madame Firmiani qu’il serait fastidieux de les consigner toutes. Il y avait enfin autant de madame Firmiani que de classes dans la société, que de sectes dans le catholicisme.

Madame Firmiani, semblable à beaucoup de femmes pleines de noblesse et de fierté qui se font de leur cœur un sanctuaire et dédaignent le monde, aurait pu être très mal jugée par monsieur de Bourbonne, vieux propriétaire occupé d’elle pendant l’hiver de cette année. Par hasard ce propriétaire appartenait à la classe des Planteurs de province, gens habitués à se rendre compte de tout et à faire des marchés avec les paysans. Ce curieux, venu de Touraine, et que les idiomes parisiens ne satisfaisaient guère, était un gentilhomme très honorable qui jouissait, pour seul et unique héritier, d’un neveu pour lequel il plantait ses peupliers. Ce neveu chéri, qui se nommait Octave de Camps, descendait du fameux abbé de Camps.

Sans consulter son oncle, Octave avait à l’improviste disposé d’une terre en faveur de la bande noire. Le château de Villaines eût été démoli sans les propositions que le vieil oncle avait faites aux représentants de la compagnie du Marteau. Un ami d’Octave était venu par hasard chez monsieur de Bourbonne et lui avait appris la ruine de son neveu. Monsieur Octave de Camps, après avoir dissipé sa fortune pour une certaine madame Firmiani, était réduit à se faire répétiteur de mathématiques, en attendant l’héritage de son oncle, auquel il n’osait venir avouer ses fautes. Mais les héritiers ne viennent pas à bout d’un oncle aussi facilement qu’ils le voudraient. Grâce à son entêtement, celui-ci, qui refusait de croire en l’ami d’Octave, sortit vainqueur de l’indigestion causée par la biographie de son neveu.

Monsieur de Bourbonne vint à Paris à l’insu d’Octave, et voulut prendre des renseignements sur la déconfiture de son héritier. Le vieux gentilhomme, qui avait des relations dans le faubourg Saint-Germain par les Listomère, les Lenoncourt et les Vandenesse, entendit tant de médisances, de vérités, de faussetés sur madame Firmiani qu’il résolut de se faire présenter chez elle sous le nom de monsieur de Rouxellay, nom de sa terre. Le prudent vieillard avait eu soin de choisir, pour venir étudier la prétendue maîtresse d’Octave, une soirée pendant laquelle il le savait occupé d’achever un travail chèrement payé ; car l’ami de madame Firmiani était toujours reçu chez elle, circonstance que personne ne pouvait expliquer. Monsieur de Rouxellay ne ressemblait point à un oncle du Gymnase. Ancien mousquetaire, homme de haute compagnie qui avait eu jadis des bonnes fortunes, il savait se présenter courtoisement, se souvenait des manières polies d’autrefois. Il n’était pas aussi ridicule que les libéraux de son département le souhaitaient. Il pouvait tenir sa place près des gens de cour, pourvu qu’on ne lui parlât point de Mosè, ni de drame, ni de romantisme, ni de couleur locale, ni de chemins de fer. Il en était resté à monsieur de Voltaire, à monsieur le comte de Buffon, à Peyronnet et au chevalier Gluck, le musicien du coin de la reine.

Monsieur de Bourbonne appartenait au genre Fossile, et ne connaissait que le langage du vieux temps. Les plus beaux souvenirs du vieil oncle pâlirent à l’aspect de la prétendue maîtresse de son neveu. Sa colère expira dans une phrase gracieuse qui lui fut arrachée à l’aspect de madame Firmiani. Par un de ces hasards qui n’arrivent qu’aux jolies femmes, elle était dans un moment où toutes ses beautés brillaient d’un éclat particulier.

Madame Firmiani était naturelle. En elle, jamais d’effort, elle n’affichait rien, ses sentiments étaient simplement rendus, parce qu’ils étaient vrais. Franche, elle savait n’offenser aucun amour-propre ; elle acceptait les hommes comme Dieu les avait faits, plaignant les gens vicieux, pardonnant aux défauts et aux ridicules, concevant tous les âges, et ne s’irritant de rien, parce qu’elle avait le tact de tout prévoir. À la fois tendre et gaie, elle obligeait avant de consoler. Vous l’aimiez tant, que si cet ange faisait une faute, vous vous sentiez prêt à la justifier.

Lorsque le vieux Bourbonne eut causé pendant un quart d’heure avec cette femme, assis près d’elle, son neveu fut absous. Jugeant du cœur de madame Firmiani par sa beauté, le vieux gentilhomme pensa qu’une femme aussi pénétrée de sa dignité qu’elle paraissait l’être était incapable d’une mauvaise action. Ses yeux noirs annonçaient tant de calme intérieur, les lignes de son visage étaient si nobles, les contours si purs, et la passion dont on l’accusait semblait lui peser si peu sur le cœur, que le vieillard se dit en admirant toutes les promesses faites à l’amour et à la vertu par cette adorable physionomie : – Mon neveu aura commis quelque sottise.

Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans. Elle était sans enfants, et n’en avait point eu ; le problématique Firmiani, quadragénaire très respectable en 1813, n’avait pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame Firmiani atteignait donc à l’âge où la Parisienne conçoit le mieux une passion, et la désire peut-être innocemment à ses heures perdues ; elle avait acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu’il prête, tout ce qu’il donne ; les Attachés d’ambassade prétendaient qu’elle n’ignorait rien, les Contradicteurs prétendaient qu’elle pouvait encore apprendre beaucoup de choses, les Observateurs lui trouvaient les mains bien blanches, le pied bien mignon, les mouvements un peu trop onduleux ; mais les individus de tous les Genres enviaient ou contestaient le bonheur d’Octave en convenant qu’elle était la femme le plus aristocratiquement belle de tout Paris.

Jeune encore, riche, musicienne parfaite, spirituelle, délicate, reçue, en souvenir des Cadignan auxquels elle appartenait par sa mère, chez madame la princesse de Blamont-Chauvry, l’oracle du noble faubourg, aimée de ses rivales la duchesse de Maufrigneuse sa cousine, la marquise d’Espard, et madame de Macumer, elle flattait toutes les vanités qui alimentent ou qui excitent l’amour. Aussi était-elle désirée par trop de gens pour n’être pas victime de l’élégante médisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se débitent si spirituellement sous l’éventail ou dans les à parte. Rien n’est terrible, surtout à Paris, comme des soupçons sans fondement : il est impossible de les détruire.

L’ancien mousquetaire demeura fort impertinemment le dernier dans le salon de madame Firmiani, qui le trouva tranquillement assis dans un fauteuil, et restant devant elle avec l’importunité d’une mouche qu’il faut tuer pour s’en débarrasser. La pendule marquait deux heures après minuit. Elle lui fit comprendre que son départ était souhaité mais il lui dit qu’il était l’oncle de monsieur Octave de Camps.

Madame Firmiani s’assit promptement et laissa voir son émotion. Malgré sa perspicacité, le planteur de peupliers ne devina pas si elle pâlissait et rougissait de honte ou de plaisir.

Il ajouta qu’on disait de son neveu qu’il s’était ruiné pour elle, et que le malheureux était dans un grenier tandis qu’elle vivait dans l’or et la soie.

Bourbonne demanda à Madame Firmiani de lui pardonner sa rustique franchise, car il était peut -être très utile qu’elle soit instruite des calomnies. Elle répondit qu’elle savait tout cela et dit à Bourbonne qu’il était trop galant pour ne pas reconnaître qu’il n’avait aucun droit à la questionner. Enfin, il était ridicule à elle de se justifier.

Elle dit le profond mépris que l’argent lui inspirait, quoiqu’elle avait été mariée sans aucune espèce de fortune à un homme qui avait une immense fortune. Elle avait reçu son neveu comme digne d’être au milieu de ses amis sans savoir qu’il était riche. Elle ne recevait pas les gens quand elle ne les aimait pas et avait une profonde aversion pour l’improbité.

Bourbonne lui demanda si elle aimait Octave. A  tout autre elle n’aurait répondu que par un regard ; mais à lui, et parce que vous êtes presque le père de monsieur de Camps, elle lui demanda ce qu’il aurait pensé d’une femme si, à sa question, elle avait dit : oui. Elle lui expliqua que pour les femmes avouer son amour à celui qu’elles aimaient, quand il les aimaient... là... bien ; quand elles étaient certaines d’être toujours aimées, c’était un effort, une récompense, un bonheur ; mais à un autre !

Elle se leva, salua le bonhomme et disparut dans ses appartements.

Bourbonne gagna sa voiture de remise, dont les chevaux donnaient de temps en temps des coups de pied au pavé de la cour silencieuse. Le cocher dormait, après avoir cent fois maudit sa pratique.

Le lendemain matin, vers huit heures, le vieux gentilhomme montait l’escalier d’une maison située rue de l’Observance où demeurait Octave de Camps. S’il y eut au monde un homme étonné, ce fut certes le jeune professeur en voyant son oncle : la clef était sur la porte, la lampe d’Octave brûlait encore, il avait passé la nuit.

– Monsieur le drôle, dit monsieur de Bourbonne en s’asseyant sur un fauteuil, depuis quand se rit-on (style chaste) des oncles qui ont vingt-six mille livres de rentes en bonnes terres de Touraine, lorsqu’on est leur seul héritier ?

Il lui reprocha d’avoir vendu son bien, de se loger comme un laquais, et de n’avoir plus ni gens ni train. Il lui demanda de se confesser sans mentir sinon il mettrait son bien en viager. Il lui dit qu’il avait vu Madame Firmiani. Il lui donnait son agrément et voulait savoir si c’était pour elle qu’il s’était ruiné. Son neveu acquiesça. Il ajouta que madame Firmiani méritait l’estime de son oncle et toutes les adorations de ses admirateurs.

Bourbonne lui répondit qu’il n’était pas d’hier dans la galanterie.

Alors Octave lui dit qu’il s’était mariée avec Madame Firimiani et lui donna une lettre qu’elle lui avait écrite. Bourbonne lui demanda de la lire. Octave n’en lut pas certains passages sans de profondes émotions. Dans cette lettre, elle lui reprochait sa dernière confidence qui avait terni sa félicité passée. Depuis ce moment, elle se trouvait humiliée en lui. Octave lui avait avoué que son père avait dérobé sa fortune.

En ce moment, Bourbonne lui reprocha d’avoir eu la niaiserie de raconter à cette femme l’affaire de son père avec les Bourgneuf.

Madame Firmiani avait écrit à Octave : « Je ne puis pas estimer un homme qui se salit sciemment pour une somme d’argent quelle qu’elle soit. Cent sous volés au jeu, ou six fois cent mille francs dus à une tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te dire : je me regarde comme entachée par un amour qui naguère faisait tout mon bonheur. Il s’élève au fond de mon âme une voix que ma tendresse ne peut pas étouffer.

Elle n’avait plus qu’une seule chose à lui dire : viens à moi pauvre, mon amour redoublera si cela se peut ; sinon, renonce à moi. Elle lui demanda d’agir en sa conscience.

Après avoir lu cette lettre, il s’était fait en Octave toute une révolution, et il avait payé en un moment l’arriéré de ses remords. Il avait honte de lui-même. Plus jeune était sa probité, plus elle était ardente. D’abord, il avait couru chez madame Firmiani. Il avait fait avec elle le compte de ce qu’il devait à la famille Bourgneuf, et il se condamna lui-même à lui payer trois pour cent d’intérêt contre l’avis de madame Firmiani ; mais toute sa fortune ne pouvait suffire à solder la somme. Ils étaient alors l’un l’autre assez amants, assez époux, elle pour offrir, lui pour accepter ses économies. Bourbonne avait du mal à croire que la belle avait des économies. Octave lui expliqua que la position de Madame Firmiani l’obligeait à bien des ménagements. Son mari partit en 1820 pour la Grèce, où il mourut trois ans plus tôt; jusqu’à ce jour, il avait été impossible à Madame Firmiani d’avoir la preuve légale de sa mort, et de se procurer le testament qu’il avait dû faire en sa faveur. Octave voulait acquérir une fortune qui fût sienne, afin de rendre son opulence à sa femme, si elle était ruinée. Son oncle lui en voulut de ne pas lui en avoir parlé. Alors Octave lui demanda, s’il voulait l’obliger, de lui faire seulement mille écus de pension jusqu’à ce qu’il ait besoin de capitaux pour quelque entreprise.

Après quelques démarches, Octave avait fini par trouver les Bourgneuf malheureux et privés de tout. Cette famille était à Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau de loterie, ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les écritures. La mère était presque toujours malade. Octave avait lavé la mémoire de son père.

Madame Firmiani lui avait donné plus que le bonheur, elle l’avait doué d’une délicatesse qui lui manquait peut-être. Aussi, la nommait-il sa chère conscience. Il croyait que la probité portait profit, avait l’espoir d’être bientôt riche par lui-même, et cherchait en ce moment à résoudre un problème d’industrie, et s’il réussissait, il gagnerait des millions.

– Ô mon enfant, tu as l’âme de ta mère, dit Bourbonne en retenant à peine les larmes qui humectaient ses yeux en pensant à sa sœur.

Le jeune homme et son oncle entendirent le bruit fait par l’arrivée d’une voiture. Madame de Firmiani ne tarda pas à se montrer. Elle voulait s’agenouiller humblement devant son époux en le suppliant d’accepter sa fortune. L’ambassade d’Autriche venait de lui envoyer un acte qui constatait le décès de Firmiani. Puis, ne pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein d’Octave.

Bourbonne dit à Madame Firmiani : « Vous êtes tout ce qu’il y a de bon et de beau dans l’humanité ; car vous n’êtes jamais coupable de vos fautes, elles viennent toujours de nous ».

13 octobre 2025

Maître Cornélius (Balzac)

 

À monsieur le comte Georges Mniszech.

 

En 1479, le jour de la Toussaint, au moment où cette histoire commença, les vêpres finissaient à la cathédrale de Tours. L’archevêque Hélie de Bourdeilles se levait de son siège pour donner lui-même la bénédiction aux fidèles. Le sermon avait duré longtemps, la nuit était venue pendant l’office, et l’obscurité la plus profonde régnait dans certaines parties de cette belle église dont les deux tours n’étaient pas encore achevées. Les luminaires de chaque autel et tous les candélabres du chœur étaient allumés. Certaines figures se dessinaient si vaguement dans le clair-obscur, qu’on pouvait les prendre pour des fantômes ; tandis que plusieurs autres, frappées par des lueurs éparses, attiraient l’attention comme les têtes principales d’un tableau. Les statues semblaient animées, et les hommes paraissaient pétrifiés.

A ces heures de religieuses pensées, où les richesses humaines se marient aux grandeurs célestes, il se rencontre d’incroyables sublimités dans le silence ; il y a de la terreur dans les genoux pliés et de l’espoir dans les mains jointes. Le sentiment religieux avait alors certainement quelques affinités avec l’amour, il en était ou le principe ou la fin. L’amour était encore une religion, il avait encore son beau fanatisme, ses superstitions naïves, ses dénouements sublimes qui sympathisaient avec ceux du christianisme.

Les mœurs de l’époque expliquent assez bien d’ailleurs l’alliance de la religion et de l’amour.

D’abord, la société ne se trouvait guère en présence que devant les autels. Seigneurs et vassaux, hommes et femmes n’étaient égaux que là. Là seulement, les amants pouvaient se voir et correspondre. Enfin, les têtes ecclésiastiques composaient le spectacle du temps, l’âme d’une femme était alors plus vivement remuée au milieu des cathédrales qu’elle ne l’est aujourd’hui dans un bal ou à l’Opéra.

À force de se mêler à la vie et de la saisir dans tous ses actes, la religion s’était donc rendue également complice et des vertus et des vices. La religion avait passé dans la science, dans la politique, dans l’éloquence, dans les crimes, sur les trônes, dans la peau du malade et du pauvre ; elle était tout.

Au moment où l’assemblée recueillie attendait la bienfaisante parole du prélat, un bourgeois, pressé de rentrer en son logis, ou craignant pour sa bourse le tumulte de la sortie, se retira doucement, au risque d’être réputé mauvais catholique. Un gentilhomme, tapi contre l’un des énormes piliers qui environnent le chœur et où il était resté comme perdu dans l’ombre, s’empressa de venir prendre la place abandonnée par le prudent Tourangeau. En y arrivant, il se cacha promptement le visage dans les plumes qui ornaient son haut bonnet gris, et s’agenouilla sur la chaise avec un air de contrition auquel un inquisiteur aurait pu croire. Après avoir assez attentivement regardé ce garçon, ses voisins parurent le reconnaître, et se remirent à prier en laissant échapper certain geste par lequel ils exprimèrent une même pensée, pensée caustique, railleuse, une médisance muette.

Une femme avait sa chapelle à l’église, comme de nos jours elle prend une loge aux Italiens. Les locataires de ces places privilégiées avaient en outre la charge d’entretenir l’autel qui leur était concédé. Chacun mettait donc son amour-propre à décorer somptueusement le sien, vanité dont s’accommodait assez bien l’église. Dans cette chapelle et près de la grille, une jeune dame était agenouillée sur un beau carreau de velours rouge à glands d’or, précisément auprès de la place précédemment occupée par le bourgeois. La dame tenait un livre d’Heures. Ce livre trembla violemment dans ses mains quand le jeune homme vint près d’elle.

Elle lui dit vivement et à voix basse : – Vous me perdez.

Mais l’inconnu, sans doute emporté par un de ces paroxysmes de passion qui étouffent la conscience, resta sur sa chaise et releva légèrement la tête, pour jeter un coup d’œil dans la chapelle. Il constata que le mari de la dame dormait. La dame pâlit, son regard furtif quitta pour un moment le vélin du livre et se dirigea sur un vieillard que le jeune homme avait regardé.

Quelle terrible complicité ne se trouvait-il pas dans cette œillade ? Lorsque la jeune femme eut examiné ce vieillard, elle respira fortement et leva son beau front orné d’une pierre précieuse vers un tableau où la Vierge était peinte ; ce simple mouvement, cette attitude, le regard mouillé disaient toute sa vie avec une imprudente naïveté ; perverse, elle eût été dissimulée.

Le personnage qui faisait tant de peur aux deux amants était un petit vieillard, bossu, presque chauve, de physionomie farouche, ayant une large barbe d’un blanc sale et taillée en éventail ; la croix de Saint-Michel brillait sur sa poitrine ; ses mains rudes, fortes, sillonnées de poils gris, et que d’abord il avait sans doute jointes, s’étaient légèrement désunies pendant le sommeil auquel il se laissait si imprudemment aller. Ses lèvres sardoniques, son menton pointu, capricieusement relevé, présentaient les signes caractéristiques d’un malicieux esprit, d’une sagacité froidement cruelle qui devait lui permettre de tout deviner, parce qu’il savait tout supposer. Donc, au réveil de ce terrible seigneur, un inévitable danger attendait la jeune dame. Ce mari jaloux ne manquerait pas de reconnaître la différence qui existait entre le vieux bourgeois duquel il n’avait pris aucun ombrage, et le nouveau venu, courtisan jeune, svelte, élégant.

La dame et le jeune homme résistaient sans doute depuis longtemps, et ne pouvaient peut-être plus résister à un amour grandi de jour en jour par d’invincibles obstacles, couvé par la terreur, fortifié par la jeunesse. Cette femme était médiocrement belle, mais son teint pâle accusait de secrètes souffrances qui la rendaient intéressante. Si jamais amour n’avait été plus profondément enseveli dans deux cœurs, plus délicieusement savouré, jamais aussi passion ne devait être plus périlleuse. Il était facile de deviner que, pour ces deux êtres, l’air, les sons, le bruit des pas sur les dalles, les choses les plus indifférentes aux autres hommes, offraient des qualités sensibles, des propriétés particulières qu’ils devinaient.

Quand ces deux jeunes gens se regardèrent, la femme sembla dire à son amant : – Périssons, mais aimons-nous. Et le cavalier parut lui répondre : – Nous nous aimerons, et ne périrons pas. Alors, par un mouvement de tête plein de mélancolie, elle lui montra une vieille duègne et deux pages. La duègne dormait. Les deux pages étaient jeunes, et paraissaient assez insouciants de ce qui pouvait arriver de bien ou de mal à leur maître.

Le jeune dit à la dame  – Ne vous effrayez pas à la sortie, et laissez- vous faire.

À peine le gentilhomme eut-il dit ces paroles à voix basse, que la main du vieux seigneur coula sur le pommeau de son épée. En sentant la froideur du fer, le vieillard s’éveilla soudain ; ses yeux jaunes se fixèrent aussitôt sur sa femme. Par un privilège assez rarement accordé même aux hommes de génie, il retrouva son intelligence aussi nette et ses idées aussi claires que s’il n’avait pas sommeillé. C’était un jaloux.

Si le jeune cavalier donnait un œil à sa maîtresse, de l’autre il guignait le mari ; il se leva lestement, et s’effaça derrière le pilier au moment où la main du vieillard voulut se mouvoir ; puis il disparut, léger comme un oiseau. La dame baissa promptement les yeux, feignit de lire et tâcha de paraître calme ; mais elle ne pouvait empêcher ni son visage de rougir, ni son cœur de battre avec une violence inusitée. Le vieux seigneur entendit le bruit des pulsations profondes qui retentissaient dans la chapelle, et remarqua l’incarnat extraordinaire répandu sur les joues, sur le front, sur les paupières de sa femme ; il regarda prudemment autour de lui ; mais, ne voyant personne dont il dût se défier : – À quoi pensez-vous donc, ma mie ? lui dit-il.

– L’odeur de l’encens me fait mal, répondit- elle.

Le rusé vieillard soupçonna quelque trahison secrète et résolut de veiller encore plus attentivement sur son trésor. La bénédiction était donnée. Sans attendre la fin du secula seculorum, la foule se précipitait comme un torrent vers les portes de l’église. Suivant son habitude, le seigneur attendit prudemment que l’empressement général fût calmé, puis il sortit en faisant marcher devant lui la duègne et le plus jeune page qui portait un falot ; il donna le bras à sa femme, et se fit suivre par l’autre page. Le seigneur et sa femme furent alors poussés au dehors par la puissante pression de la foule. Le mari tâcha de passer le premier en tirant fortement la dame par le bras ; mais, en ce moment, il fut entraîné vigoureusement dans la rue, et sa femme lui fut arrachée par un étranger. Le terrible bossu comprit soudain qu’il était tombé dans une embûche préparée de longue main. Se repentant d’avoir dormi si longtemps, il rassembla toute sa force ; d’une main ressaisit sa femme par la manche de sa robe, et de l’autre essaya de se cramponner à la porte. Mais l’ardeur de l’amour l’emporta sur la rage de la jalousie. Le jeune gentilhomme prit sa maîtresse par la taille, l’enleva si rapidement et avec une telle force de désespoir, que l’étoffe de soie et d’or, le brocart et les baleines, se déchirèrent bruyamment. La manche resta seule au mari. Un rugissement de lion couvrit aussitôt les cris poussés par la multitude, et l’on entendit bientôt une voix terrible hurlant ces mots : – À moi, Poitiers ! Au portail, les gens du comte de Saint-Vallier ! Au secours ! ici !

Le comte Aymar de Poitiers, sire de Saint- Vallier, tenta de tirer son épée et de se faire faire place ; mais il se vit environné, pressé par trente ou quarante gentilshommes qu’il était dangereux de blesser. Plusieurs d’entre eux, qui étaient du plus haut rang, lui répondirent par des quolibets en l’entraînant dans le passage du cloître.

Avec la rapidité de l’éclair, le ravisseur avait emmené la comtesse dans une chapelle ouverte où il l’assit derrière un confessionnal, sur un banc de bois. À la lueur des cierges qui brûlaient devant l’image du saint auquel cette chapelle était dédiée, ils se regardèrent un moment en silence, en se pressant les mains, étonnés l’un et l’autre de leur audace. La comtesse n’eut pas le cruel courage de reprocher au jeune homme la hardiesse à laquelle ils devaient ce périlleux, ce premier instant de bonheur. Il lui proposa de fuir dans les Etats voisins mais elle était la fille de Louis XI et il ne pourrait leur trouver aucun asile. Elle pleura car elle avait peur pour sa vie. Son mari la tourmentait. Elle ne pouvait se plaindre à son père car même son confesseur était un espion de Saint-Vallier. Elle avait espéré trouver un défenseur avec le cavalier. Le page du comte arriva et la pauvre comtesse se fit comme un voile avec ses mains pour se cacher la figure. Le jeune seigneur dit à la comtesse que le page lui appartenait. Dans ce confessionnal, ajouta-t-il à voix basse, était un chanoine de ses amis qui serait censé avoir retirée la comtesse  de la bagarre, et mise sous sa protection dans cette chapelle. Ainsi, tout était prévu pour tromper Saint-Vallier. La comtesse sécha ses larmes mais elle voulait que le jeune homme aille au Plessis parler au roi et lui dire que sa fille était saignée aux deux bras par le comte pour qu’il se rende maître d’elle. Il la traînait par les cheveux. Elle était sa prisonnière. Son cœur se gonfla, les sanglots expirèrent dans son gosier, quelques larmes tombèrent de ses yeux : et dans son agitation, elle se laissa baiser les mains par le jeune homme auquel il échappait des mots sans suite. Le jeune homme lui dit que personne ne pouvait parler au roi. Mais il avait un plan. Il voulait s’offrir en qualité d’apprenti à maître Cornélius, l’argentier du roi. Il avait su se procurer une lettre de recommandation qui le ferait recevoir. Son logis était voisin de celui de la comtesse. Une fois sous le toit de ce vieux ladre, à l’aide d’une échelle de soie le jeune homme saurait trouver le chemin de son appartement. Elle ne voulait pas qu’il travaille pour maître Cornelius car tous ses apprentis avaient été pendus. Puis il donna à la comtesse un flacon pour qu’elle puisse faire dormir son mari. Elle brisa le flacon car elle pensait que son devoir était d’attendre le secours du ciel. Le jeune homme lui dit qu’il lui fiançait sa vie. Elle répondit que le pape saurait casser son mariage si le roi le voulait. Le page avertit que le comte arrivait. Le jeune homme  prit un baiser que sa maîtresse ne sut pas refuser. Puis il s’en alla.

Un vieux chanoine sortit tout à coup du confessionnal, vint se mettre auprès de la comtesse, et ferma doucement la grille devant laquelle le page se promena gravement avec une assurance de meurtrier.

Le comte vint accompagné de quelques amis et de gens qui portaient des torches, il tenait à la main son épée nue. Ses yeux sombres semblaient percer les ténèbres profondes et visiter les coins les plus  obscurs de la cathédrale. Le sire de Saint-Vallier trouva sa femme agenouillée aux pieds de l’autel, et le chanoine debout, disant son bréviaire. À ce spectacle, il secoua vivement la grille, comme pour donner pâture à sa rage. Le prêtre tira la clef de sa manche, et ouvrit la chapelle. Le comte jeta presque malgré lui des regards autour du confessionnal, y entra ; puis, il se mit à écouter le silence de la cathédrale. La comtesse lui dit qu’il pouvait remercier le chanoine qui l’avait retirée dans ce lieu. Le sire de Saint-Vallier pâlit de colère, n’osa regarder ses amis, venus là plus pour rire de lui que pour l’assister, et repartit brièvement. Il prit sa femme par le bras, et sans la laisser achever sa révérence au chanoine, il fit un signe à ses gens, et sortit de l’église sans dire un mot à ceux qui l’avaient accompagné. Son silence avait quelque chose de farouche. Impatient d’être au logis, préoccupé des moyens de découvrir la vérité, il se mit en marche à travers les rues tortueuses qui séparaient alors la Cathédrale du portail de la Chancellerie. Il se rendit à la commune de Châteauneuf. Il suivit machinalement ses gens en lançant de temps en temps un coup d’œil sombre à sa femme et au page, pour surprendre entre eux un regard d’intelligence qui jetât quelque lumière sur cette rencontre désespérante.

Enfin, le comte arriva dans la rue du Mûrier, où son logis était situé. Lorsque son cortège fut entré, que la lourde porte fut fermée, un profond silence régna dans cette rue étroite où logeaient alors quelques seigneurs, car ce nouveau quartier de la ville avoisinait le Plessis, séjour habituel du roi, chez qui les courtisans pouvaient aller en un moment. La dernière maison de cette rue était aussi la dernière de la ville, et appartenait à maître Cornélius Hoogworst, vieux négociant brabançon, à qui le roi Louis XI accordait sa confiance dans les transactions financières que sa politique astucieuse l’obligeait à faire au dehors du royaume.

Par des raisons favorables à la tyrannie qu’il exerçait sur sa femme, le comte de Saint- Vallier s’était jadis établi dans un hôtel contigu au logis de ce maître Cornélius. La topographie des lieux expliquait les bénéfices que cette situation pouvait offrir à un jaloux. La maison du comte, nommée l’hôtel de Poitiers, avait un jardin bordé au nord par le mur et le fossé qui servaient d’enceinte à l’ancien bourg de Châteauneuf, et le long desquels passait la levée récemment construite par Louis XI entre Tours et le Plessis. De ce côté, des chiens défendaient l’accès du logis qu’une grande cour séparait à l’est, des maisons voisines, et qui à l’ouest se trouvait adossé au logis de maître Cornélius. La façade de la rue avait l’exposition du midi. Isolé de trois côtés, l’hôtel du défiant et rusé seigneur, ne pouvait donc être envahi que par les habitants de la maison brabançonne dont les combles et les chéneaux de pierre se mariaient à ceux de l’hôtel de Poitiers.

En voyant le profil des logis occupés par maître Cornélius et par le comte de Poitiers, il était facile de croire que les deux maisons avaient été bâties par le même architecte, et destinées à des tyrans. Toutes deux d’aspect sinistre, ressemblaient à de petites forteresses, et pouvaient être longtemps défendues avec avantage contre une populace furieuse.

Lorsque six heures sonnèrent au clocher de l’abbaye Saint-Martin, l’amoureux de la comtesse passa devant l’hôtel de Poitiers, s’y arrêta pendant un moment, et entendit dans la salle basse le bruit que faisaient les gens du comte en soupant. Après avoir jeté un regard sur la chambre où il présumait que devait être sa dame, il alla vers la porte du logis voisin. En cet endroit, régnait un profond silence, car dans ces deux logis vivaient deux passions qui ne se réjouissent jamais. Au-delà les campagnes se taisaient ; puis là, sous l’ombre des clochers de l’abbaye Saint- Martin, ces deux maisons muettes aussi, séparées des autres et situées dans le bout le plus tortueux de la rue, ressemblaient à une léproserie. Le logis qui leur faisait face, appartenant à des criminels d’État, était sous le séquestre. Sur le point de se lancer dans une entreprise horriblement hasardeuse, le gentilhomme resta-t-il pensif devant la maison du Lombard en se rappelant tous les contes que fournissait la vie de maître Cornélius et qui avaient causé le singulier effroi de la comtesse. À cette époque, un homme de guerre, et même un amoureux, tout tremblait au mot de magie. Il se rencontrait alors peu d’imaginations incrédules pour les faits bizarres, ou froides aux récits merveilleux. L’amant de la comtesse de Saint- Vallier, une des filles que Louis XI avait eues de madame de Sassenage, en Dauphiné, quelque hardi qu’il pût être, devait y regarder à deux fois au moment d’entrer dans une maison ensorcelée.

Cornélius Hoogworst, l’un des plus riches commerçants de Gand, s’étant attiré l’inimitié de Charles, duc de Bourgogne, avait trouvé asile et protection à la cour de Louis XI. Le roi sentit les avantages qu’il pouvait tirer d’un homme lié avec les principales maisons de Flandre, de Venise et du Levant, il anoblit, naturalisa, flatta maître Cornélius, ce qui arrivait rarement à Louis XI. Le monarque plaisait d’ailleurs au Flamand autant que le Flamand plaisait au monarque. Rusés, défiants, avares ; également politiques, également instruits ; supérieurs tous deux à leur époque, tous deux se comprenaient à merveille. Ils  aimaient la même vierge, l’un par conviction, l’autre par flatterie ; enfin, s’il fallait en croire les propos jaloux d’Olivier le Daim et de Tristan, le roi allait se divertir dans la maison du Lombard, comme se divertissait Louis XI. L’histoire a pris soin de nous transmettre les goûts licencieux de ce monarque auquel la débauche ne déplaisait pas. Le vieux Brabançon trouvait sans doute joie et profit à se prêter aux capricieux plaisirs de son royal client. Cornélius habitait la ville de Tours depuis neuf ans. Pendant ces neuf années, il s’était passé chez lui des événements extraordinaires qui l’avaient rendu l’objet de l’exécration générale. En arrivant, il dépensa dans sa maison des sommes assez considérables afin de mettre ses trésors en sûreté. Les inventions que les serruriers de la ville exécutèrent secrètement pour lui, les précautions bizarres qu’il avait prises pour les amener dans son logis de manière à s’assurer forcément de leur discrétion, furent pendant longtemps le sujet de mille contes merveilleux qui charmèrent les veillées de Touraine. Les singuliers artifices du vieillard le faisaient supposer possesseur de richesses orientales. Aussi les narrateurs de ce pays, la patrie du conte en France, bâtissaient-ils des chambres d’or et de pierreries chez le Flamand, sans manquer d’attribuer à des pactes magiques la source de cette immense fortune.

Maître Cornélius avait amené jadis avec lui deux valets flamands, une vieille femme, plus un jeune apprenti de figure douce et prévenante ; ce jeune homme lui servait de secrétaire, de caissier, de factotum et de courrier. Dans la première année de son établissement à Tours, un vol considérable eut lieu chez lui. Les enquêtes judiciaires prouvèrent que le crime avait été commis par un habitant de la maison. Le vieil avare fit mettre en prison ses deux valets et son commis. Le jeune homme était faible, il périt dans les souffrances de la question, tout en protestant de son innocence. Les deux valets avouèrent le crime pour éviter les tortures ; mais quand le juge leur demanda où se trouvaient les sommes volées, ils gardèrent le silence, furent réappliqués à la question, jugés, condamnés, et pendus. En allant à l’échafaud, ils persistèrent à se dire innocents, suivant l’habitude de tous les pendus. La ville de Tours s’entretint longtemps de cette singulière affaire. Les criminels étaient des Flamands, l’intérêt que ces malheureux et que le jeune commis avaient excité s’évanouit donc promptement.

Plus chagrin de la perte énorme qu’il avait éprouvée que de la mort de ses trois domestiques, maître Cornélius resta seul avec la vieille flamande qui était sa sœur. Il obtint du roi la faveur de se servir des courriers de l’État pour ses affaires particulières, mit ses mules chez un muletier du voisinage, et vécut, dès ce moment, dans la plus profonde solitude, ne voyant guère que le roi, faisant son commerce par le canal des juifs, habiles calculateurs, qui le servaient fidèlement, afin d’obtenir sa toute-puissante protection. Quelque temps après cette aventure, le roi procura lui-même à son vieux torçonnier un jeune orphelin, auquel il portait beaucoup d’intérêt. Louis XI appelait familièrement maître Cornélius de ce vieux nom, qui sous le règne de saint Louis, signifiait un usurier, un collecteur d’impôts, un homme qui pressurait le monde par des moyens violents.

Le pauvre enfant s’adonna soigneusement aux affaires du Lombard, sut lui plaire, et gagna ses bonnes grâces. Pendant une nuit d’hiver, les diamants déposés entre les mains de Cornélius par le roi d’Angleterre pour sûreté d’une somme de cent mille écus, furent volés, et les soupçons tombèrent sur l’orphelin ; Louis XI se montra d’autant plus sévère pour lui, qu’il avait répondu de sa fidélité. Aussi le malheureux fut-il pendu, après un interrogatoire assez sommairement fait par le grand-prévôt. Personne n’osait aller apprendre l’art de la banque et le change chez maître Cornélius. Cependant deux jeunes gens de la ville, Tourangeaux pleins d’honneur et désireux de fortune, y entrèrent successivement. Des vols considérables coïncidèrent avec l’admission des deux jeunes gens dans la maison du torçonnier ; les circonstances de ces crimes, la manière dont ils furent exécutés, prouvèrent clairement que les voleurs avaient des intelligences secrètes avec les habitants du logis ; il fut impossible de ne pas en accuser les nouveaux venus.

Devenu de plus en plus soupçonneux et vindicatif, le Brabançon déféra sur-le-champ la connaissance de ce fait à Louis XI, qui chargea son grand-prévôt de ces affaires. Chaque procès fut promptement instruit, et plus promptement terminé. Le patriotisme des Tourangeaux donna secrètement tort à la promptitude de Tristan. Coupables ou non, les deux jeunes gens passèrent pour des victimes, et Cornélius pour un bourreau. Les deux familles en deuil étaient estimées, leurs plaintes furent écoutées ; et, de conjectures en conjectures, elles parvinrent à faire croire à l’innocence de tous ceux que l’argentier du roi avait envoyés à la potence.

Des rumeurs populaires isolèrent Cornélius ; les Tourangeaux le traitèrent comme un pestiféré, l’appelèrent le tortionnaire, et nommèrent son logis la Malemaison. Quand même le Lombard aurait pu trouver des étrangers assez hardis pour entrer chez lui, tous les habitants de la ville les en eussent empêchés par leurs dires. L’opinion la plus favorable à maître Cornélius était celle des gens qui le regardaient comme un homme funeste. Il inspirait aux uns une terreur instinctive ; aux autres, il imprimait ce respect profond que l’on porte à un pouvoir sans bornes ou à l’argent ; pour plusieurs personnes, il avait l’attrait du mystère.

Cornélius voyageait assez souvent en pays étrangers, depuis la mort de son persécuteur le duc de Bourgogne ; or, pendant son absence, le roi faisait garder le logis du banquier par des hommes de sa compagnie écossaise. Cette royale sollicitude faisait présumer aux courtisans que le vieillard avait légué sa fortune à Louis XI. Le torçonnier sortait très peu, les seigneurs de la cour lui rendaient de fréquentes visites ; il leur prêtait assez libéralement de l’argent, mais il était fantasque : à certains jours il ne leur aurait pas donné un sou parisis ; le lendemain, il leur offrait des sommes immenses, moyennant toutefois un bon intérêt et de grandes sûretés.

Bon catholique, il allait régulièrement aux offices, mais il venait à Saint-Martin de très bonne heure. Il y avait acheté une chapelle à perpétuité, là, comme ailleurs, il était séparé des autres chrétiens.

Enfin un proverbe populaire de cette époque, et qui subsista longtemps à Tours, était cette phrase : – Vous avez passé devant le Lombard, il vous arrivera malheur.

Même à la cour, on attribuait à Cornélius cette fatale influence que les superstitions italienne, espagnole et asiatique, ont nommée le mauvais œil. Sans le pouvoir terrible de Louis XI qui s’était étendu comme un manteau sur cette maison, à la moindre occasion le peuple eût démoli la Malemaison de la rue du Mûrier. Et c’était pourtant chez Cornélius que les premiers mûriers plantés à Tours avaient été mis en terre ; et les Tourangeaux le regardèrent alors comme un bon génie. Une inexplicable puissance le ramenait à sa noire maison de la rue du Mûrier. Semblable au colimaçon dont la vie est si fortement unie à celle de sa coquille, il avouait au roi qu’il ne se trouvait bien que sous les pierres vermiculées et sous les verrous de sa petite bastille, tout en sachant que, Louis XI mort, ce lieu serait pour lui le plus dangereux de la terre.

Depuis deux ans, maître Cornélius vivait donc seul avec sa vieille sœur, qui passait pour sorcière. Un tailleur du voisinage prétendait l’avoir souvent vue, pendant la nuit, attendant sur les toits l’heure d’aller au sabbat. Ce fait semblait d’autant plus extraordinaire que le vieil avare enfermait sa sœur dans une chambre dont les fenêtres étaient garnies de barreaux de fer. En vieillissant, Cornélius toujours volé, craignant toujours d’être dupé par les hommes, les avait tous pris en haine, excepté le roi, qu’il estimait beaucoup. Il était tombé dans une excessive misanthropie, mais comme chez la plupart des avares, sa passion pour l’or, l’assimilation de ce métal avec sa substance avait été de plus en plus intime, et croissait d’intensité par l’âge.

Sa sœur elle-même excitait ses soupçons, quoiqu’elle fût peut-être plus avare et plus économe que son frère qu’elle surpassait en inventions de ladrerie. Aussi leur existence avait-elle quelque chose de problématique et de mystérieux. La vieille femme prenait si rarement du pain chez le boulanger, elle apparaissait si peu au marché, que les observateurs les moins crédules avaient fini par attribuer à ces deux êtres bizarres la connaissance de quelque secret de vie. Ceux qui se mêlaient d’alchimie disaient que maître Cornélius savait faire de l’or. Les savants prétendaient qu’il avait trouvé la panacée universelle.

Le jeune homme se rappela successivement toutes les traditions qui rendaient Cornélius un personnage tout à la fois curieux et redoutable. Quoique décidé par la violence de son amour à entrer dans cette maison, à y demeurer le temps nécessaire pour l’accomplissement de ses projets, il hésitait à risquer cette dernière démarche, tout en sachant, qu’il allait la faire. En amant digne d’aimer, le jeune homme craignait de mourir sans avoir été reçu à merci d’amour par la comtesse. Cette délibération secrète était si cruellement intéressante, qu’il ne sentait pas le froid sifflant dans ses jambes et sur les saillies des maisons. En entrant chez Cornélius, il devait se dépouiller de son nom, de même qu’il avait déjà quitté ses beaux vêtements de noble. Il lui était interdit, en cas de malheur, de réclamer les privilèges de sa naissance ou la protection de ses amis, à moins de perdre sans retour la comtesse de Saint-Vallier. En regardant les vêtements misérables sous lesquels il s’était déguisé, le gentilhomme eut honte de lui-même. À voir sa ceinture de cuir noir, ses gros souliers, ses chausses drapées, son haut-de- chausses de tiretaine et son justaucorps de laine grise, il ressemblait au clerc du plus pauvre sergent de justice. Pour un noble du quinzième siècle, c’était déjà la mort que de jouer le rôle d’un bourgeois sans sou ni maille, et de renoncer aux privilèges du rang. Mais grimper sur le toit de l’hôtel où pleurait sa maîtresse, descendre par la cheminée ou courir sur les galeries, et, de gouttière en gouttière, parvenir jusqu’à la fenêtre de sa chambre ; risquer sa vie pour être près d’elle sur un coussin de soie, devant un bon feu, pendant le sommeil d’un sinistre mari, dont les ronflements redoubleraient leur joie ; défier le ciel et la terre en se donnant le plus audacieux de tous les baisers ; ne pas dire une parole qui ne pût être suivie de la mort, ou, tout au moins, d’un sanglant combat ; toutes ces voluptueuses images et les romanesques dangers de cette entreprise décidèrent le jeune homme. Cette aventure était trop périlleuse, trop impossible pour n’être pas achevée.

En ce moment, toutes les cloches de la ville sonnèrent l’heure du couvre-feu, loi tombée en désuétude, mais dont l’observance subsistait dans les provinces où tout s’abolit lentement. À cette époque, les combles des maisons étaient une voie très fréquentée pendant la nuit. Les rues avaient si peu de largeur en province et même à Paris, que les voleurs sautaient d’un bord à l’autre. Craignant de se présenter trop tard à maître Cornélius, le gentilhomme allait quitter sa place pour heurter à la porte de la Malemaison, lorsqu’en la regardant, son attention fut excitée par une sorte de vision que les écrivains du temps eussent appelée cornue. Il se frotta les yeux comme pour s’éclaircir la vue, et mille sentiments divers passèrent dans son âme à cet aspect. De chaque côté de cette porte se trouvait une figure encadrée entre les deux barreaux d’une espèce de meurtrière. Il avait pris d’abord ces deux visages pour des masques grotesques sculptés dans la pierre, tant ils étaient ridés, anguleux, contournés, saillants, immobiles, de couleur tannée, c’est-à-dire bruns ; mais le froid et la lueur de la lune lui permirent de distinguer le léger nuage blanc que la respiration faisait sortir des deux nez violâtres ; puis, il finit par voir, dans chaque figure creuse, sous l’ombre des sourcils, deux yeux d’un bleu faïence qui jetaient un feu clair, et ressemblaient à ceux d’un loup couché dans la feuillée, qui croit entendre les cris d’une meute. La lueur inquiète de ces yeux était dirigée sur lui si fixement, qu’après l’avoir reçue pendant le moment où il examina ce singulier spectacle, il se trouva comme un oiseau surpris par des chiens à l’arrêt, il se fit dans son âme un mouvement fébrile, promptement réprimé. Ces deux visages, tendus et soupçonneux, étaient sans doute ceux de Cornélius et de sa sœur.

Il alla droit à la porte du torçonnier, et y frappa trois coups qui retentirent au dedans de la maison, comme si c’eût été l’entrée d’une cave. Une faible lumière passa sous le porche, et, par une petite grille extrêmement forte, un œil vint à briller. Il dit qu’il était un ami envoyé par Oosterlinck de Bruges et qu’il s’appelait Georges Goulenoire. Il montra ses créances. Il attendit environ un quart d’heure dans la rue. Ce laps de temps écoulé, il entendit Cornélius qui disait à sa sœur. – Ferme les chausse-trapes de la porte. Un cliquetis de chaînes et de fer retentit sous le portail. Georges entendit les verrous aller, les serrures gronder ; enfin une petite porte basse, garnie de fer s’ouvrit de manière à décrire l’angle le plus aigu par lequel un homme mince pût passer. Au risque de déchirer ses vêtements, Georges se glissa plutôt qu’il n’entra dans la Malemaison. Une vieille fille édentée guida silencieusement le soi-disant étranger dans une salle basse, tandis que Cornélius le suivait prudemment par derrière. Elle le fit asseoir près d’une cheminée non allumée. Les avares étaient en train de souper. Cornélius alla pousser deux volets de fer pour fermer sans doute les judas par lesquels il avait regardé si longtemps dans la rue, et vint reprendre sa place. Tout en mangeant, Cornélius examinait le faux novice avec autant de sollicitude et de perspicacité que s’il eût pesé de vieux besants. Georges, sentant un manteau de glace tomber sur ses épaules, était tenté de regarder autour de lui ; mais avec l’astuce que donne une entreprise amoureuse, il se garda bien de jeter un coup d’œil, même furtif, sur les murs ; car il comprit que si Cornélius le surprenait, il ne garderait pas un curieux en son logis.

L’argentier de Louis XI ressemblait à ce monarque, il en avait même pris certains gestes, comme il arrive assez souvent aux gens qui vivent ensemble dans une sorte d’intimité. Ce n’était certes pas un avare ordinaire, et sa passion cachait sans doute de profondes jouissances, de secrètes conceptions. Il posa quelques questions à son futur apprenti pour l’évaluer et le jeune homme sut répondre à toutes celles-ci. Cornélius portait une dalmatique, reste du magnifique costume qu’il portait jadis comme président du tribunal des Parchons, fonctions qui lui avaient valu l’inimitié du duc de Bourgogne, mais cet habit n’était plus alors qu’un haillon.

Georges n’avait point froid, il suait dans son harnais en tremblant d’avoir à subir d’autres questions. Jusque-là les instructions sommaires qu’un juif auquel il avait sauvé la vie venait de lui donner la veille, suffisaient grâce à sa mémoire et à la parfaite connaissance que le juif possédait des manières et des habitudes de Cornélius. Mais le gentilhomme qui, dans le premier feu de la conception, n’avait douté de rien, commençait à entrevoir toutes les difficultés de son entreprise. La gravité solennelle, le sang- froid du terrible Flamand, agissaient sur lui. Puis, il se sentait sous les verrous, et voyait toutes les cordes du grand-prévôt aux ordres de maître Cornélius. Cornélius demanda à Georges de revenir le lendemain. Alors Georges répondit : Par saint Bavon, monsieur, je suis Flamand, je ne connais personne ici, les chaînes sont tendues, je vais être mis en prison.

Le juron influença singulièrement le vieux Flamand qui proposa à Georges de rester dormir chez lui. La sœur de Cornélius n’avait pas confiance et elle trouvait que Georges ressemblait mieux à un voleur qu’à un Flamand. Georges remarqua que Cornélius était armé d’un pistolet. Il lui dit que s’il voulait seulement lui donner un sou sur chaque marc qu’il lui ferait gagner, il serait content. L’avare répondit qu’un sou était beaucoup.

Ils sortirent sous le porche et montèrent une vis en pierre, dont la cage ronde se trouvait à côté de la salle dans une haute tourelle. Au premier étage le jeune homme s’arrêta.

– Nenni, dit Cornélius. Diable ! ce pourpris est le gîte où le roi prend ses ébats.

L’architecte avait pratiqué le logement de l’apprenti sous le toit pointu de la tour où se trouvait la vis ; c’était une petite chambre ronde, tout en pierre, froide et sans ornement. Le gentilhomme remarqua tout par les jours de la vis, à la lueur de la lune qui jetait heureusement une vive lumière. Un grabat, une escabelle, une cruche et un bahut disjoint composaient l’ameublement de cette espèce de loge. Le jour n’y venait que par de petites baies carrées. Après avoir lancé sur son apprenti un dernier regard empreint de mille pensées, Cornélius ferma la porte à double tour, en emporta la clef, et descendit en laissant le gentilhomme aussi sot qu’un fondeur de cloches qui ne trouve rien dans son moule.

Seul sans lumière, assis sur une escabelle, et dans ce petit grenier d’où ses quatre prédécesseurs n’étaient sortis que pour aller à l’échafaud, le gentilhomme se vit comme une bête fauve prise dans un sac. Il sauta sur l’escabeau, se dressa de toute sa hauteur pour atteindre aux petites ouvertures supérieures d’où tombait un jour blanchâtre ; il aperçut la Loire, les beaux coteaux de Saint-Cyr, et les sombres merveilles du Plessis, où brillaient deux ou trois lumières dans les enfoncements de quelques croisées ; au loin, s’étendaient les belles campagnes de la Touraine, et les nappes argentées de son fleuve.

Georges savourait déjà les terribles émotions que son aventure lui avait promises, et se livrant à toutes les craintes du prisonnier quand il conserve une lueur d’espérance. Sa maîtresse s’embellissait à chaque difficulté. Ce n’était plus une femme pour lui, mais un être surnaturel entrevu à travers les brasiers du désir. Il entendit de légers frissonnements qui retentissaient dans la vis, il écouta fort attentivement, et alors ces mots : – « Il se couche ! » prononcés par la vieille, parvinrent à son oreille. Par un hasard ignoré de l’architecte, le moindre bruit se répercutait dans la chambre de l’apprenti, de sorte que le faux Goulenoire ne perdit pas un seul des mouvements de l’avare et de sa sœur qui l’espionnaient. Il se déshabilla, se coucha, feignit de dormir, et employa le temps pendant lequel ses deux hôtes restèrent en observation sur les marches de l’escalier à chercher les moyens d’aller de sa prison dans l’hôtel de Poitiers. Vers dix heures, Cornélius et sa sœur, persuadés que leur apprenti dormait, se retirèrent chez eux. Le gentilhomme étudia soigneusement les bruits sourds et lointains que firent les deux Flamands, et crut reconnaître la situation de leurs logements ; ils devaient occuper tout le second étage. cet étage était pris sur le toit d’où les croisées s’élevaient ornées de tympans découpés par de riches sculptures. La toiture était bordée par une espèce de balustrade qui cachait les chéneaux destinés à conduire les eaux pluviales que des gouttières figurant des gueules de crocodile rejetaient sur la rue. Le gentilhomme, qui avait étudié cette topographie aussi soigneusement que l’eût fait un chat, comptait trouver un passage de la tour au toit, et pouvoir aller chez madame de Saint-Vallier par les chéneaux, en s’aidant d’une gouttière ; mais il ignorait que les jours de sa tourelle fussent si petits, il était impossible d’y passer. Il résolut donc de sortir sur les toits de la maison par la fenêtre de la vis qui éclairait le palier du second étage. Pour accomplir ce hardi projet, il fallait sortir de sa chambre, et Cornélius en avait pris la clef. Par précaution, le jeune seigneur s’était armé d’un de ces poignards avec lesquels on donnait jadis le coup de grâce dans les duels à mort, quand l’adversaire vous suppliait de l’achever.

Le gentilhomme compta se servir du poignard pour scier le bois de la porte autour de la serrure. À l’aide du poignard, il put dévisser, non sans de grandes peines, la gâche qui le retenait prisonnier, et posa soigneusement les vis sur le bahut. Vers minuit, il se trouva libre et descendit sans souliers afin de reconnaître les localités. Il ne fut pas médiocrement étonné de voir toute grande ouverte la porte d’un corridor par lequel on entrait dans plusieurs chambres, et au bout duquel se trouvait une fenêtre donnant sur l’espèce de vallée formée par les toits de l’hôtel de Poitiers et de la Malmaison qui se réunissaient là. Rien ne pourrait expliquer sa joie, si ce n’est le vœu qu’il fit aussitôt à la sainte Vierge de fonder à Tours une messe en son honneur à la célèbre paroisse de l’Escrignoles. Après avoir examiné les hautes et larges cheminées de l’hôtel de Poitiers, il revint sur ses pas pour prendre son poignard ; mais il aperçut en frissonnant de terreur une lumière qui éclaira vivement l’escalier, et il vit Cornélius lui-même en dalmatique, tenant sa lampe, les yeux bien ouverts et fixés sur le corridor, à l’entrée duquel il se montra comme un spectre. Et le terrible Cornélius avançait toujours, il avançait comme avance l’heure de la mort pour le criminel. Dans cette extrémité, Goulenoire, servi par l’amour, retrouva toute sa présence d’esprit ; il se jeta dans l’embrasure d’une porte, s’y serra vers le coin, et attendit l’avare au passage. Quand le torçonnier qui tenait sa lampe en avant, se trouva juste dans le rumb du vent que le gentilhomme pouvait produire en soufflant, il éteignit la lumière. Cornélius grommela de vagues paroles et un juron hollandais ; mais il retourna sur ses pas.

Le gentilhomme courut alors à sa chambre, y prit son arme, revint à la bienheureuse fenêtre, l’ouvrit doucement et sauta sur le toit. Une fois en liberté sous le ciel, il se sentit défaillir tant il était heureux ; peut-être l’excessive agitation dans laquelle l’avait mis le danger, ou la hardiesse de l’entreprise, causait- elle son émotion, la victoire est souvent aussi périlleuse que le combat. Il s’accota sur un chéneau, tressaillant d’aise et se disant : – Par quelle cheminée dévalerai-je chez elle ? Il les regardait toutes. Avec un instinct donné par l’amour, il alla les tâter pour voir celle où il y avait eu du feu. Quand il se fut décidé, le hardi gentilhomme planta son poignard dans le joint de deux pierres, y accrocha son échelle, la jeta par la bouche de la cheminée, et se hasarda sans trembler, sur la foi de sa bonne lame, à descendre chez sa maîtresse. Il posa doucement les pieds sur des cendres chaudes ; il se baissa plus doucement encore, et vit la comtesse assise dans un fauteuil. À la lueur d’une lampe, pâle de bonheur, palpitante, la craintive femme lui montra du doigt Saint-Vallier couché dans un lit à dix pas d’elle. Croyez que leur baiser brûlant et silencieux n’eut d’écho que dans leurs cœurs !

 

 

 

 

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, au moment où Louis XI sortit de sa chapelle, après avoir entendu la messe, il trouva maître Cornélius sur son passage. Il lui dit qu’il avait  trouvé le voleur de la chaîne de rubis et de tous les joyaux de l’électeur de Bavière. Il parla de son nouvel apprenti qui avait dévissé la serrure de sa chambre et était descendu dans le cabinet par la cheminée. Les gens de campagne l’avaient vu de bonne heure revenant chez Cornélius par les toits.

Le roi n’écoutait plus depuis longtemps. Il était tombé dans une de ces sombres méditations qui devinrent si fréquentes pendant les derniers jours de sa vie. Un profond silence régna. Puis il demanda au grand-prévôt Tristan de s’occuper de cette affaire.

Épuisé de fatigue, Georges dormait du plus profond sommeil. Au retour de son expédition galante, il ne s’était plus senti, pour se défendre contre des dangers lointains ou imaginaires auxquels il ne croyait peut-être plus, le courage et l’ardeur avec lesquels il s’était élancé vers de périlleuses voluptés. Aussi avait-il remis au lendemain le soin de nettoyer ses vêtements souillés, et de faire disparaître les vestiges de son bonheur. Ce fut une grande faute, mais à laquelle tout conspira. En effet, quand, privé des clartés de la lune qui s’était couchée pendant la fête de son amour, il ne trouva pas toutes les vis de la maudite serrure, il manqua de patience. Puis, avec le laisser-aller d’un homme plein de joie ou affamé de repos, il se fia aux bons hasards de sa destinée, qui l’avait si heureusement servi jusque-là. Il fit bien avec lui- même une sorte de pacte, en vertu duquel il devait se réveiller au petit jour ; mais les événements de la journée et les agitations de la nuit ne lui permirent pas de se tenir parole à lui-même. Cette insouciance le perdit. Pendant que l’argentier du roi revenait du Plessis-lès-Tours, accompagné du grand-prévôt et de ses redoutables archers, le faux Goulenoire était gardé par la vieille sœur, qui tricotait des bas pour Cornélius, assise sur une des marches de la vis, sans se soucier du froid.

Le jeune gentilhomme continuait les secrètes délices de cette nuit si charmante, ignorant le malheur qui accourait au grand galop. Il rêvait. Il se voyait sur un coussin, aux pieds de la comtesse ; la tête sur ses genoux chauds d’amour, il écoutait le récit des persécutions et les détails de la tyrannie que le comte avait fait jusqu’alors éprouver à sa femme ; il s’attendrissait avec la comtesse, qui était en effet celle de ses filles naturelles que Louis XI aimait le plus ; il lui promettait d’aller, dès le lendemain, tout révéler à ce terrible père, ils en arrangeaient les vouloirs à leur gré, cassant le mariage et emprisonnant le mari, au moment où ils pouvaient être la proie de son épée au moindre bruit qui l’eût réveillé.

La Marie du sommeil résistait-elle bien moins que la véritable Marie à ces regards langoureux, à ces douces prières, à ces magiques interrogations, à ces adroits silences, à ces voluptueuses sollicitations, à ces fausses générosités qui rendent les premiers instants de la passion si complètement ardents, et répandent dans les âmes une ivresse nouvelle à chaque nouveau progrès de l’amour. Suivant la jurisprudence amoureuse de cette époque, Marie de Saint-Vallier octroyait à son amant les droits superficiels de la petite oie. Elle se laissait volontiers baiser les pieds, la robe, les mains, le cou ; elle avouait son amour, elle acceptait les soins et la vie de son amant, elle lui permettait de mourir pour elle, elle s’abandonnait à une ivresse que cette demi-chasteté, sévère, souvent cruelle, allumait encore ; mais elle restait intraitable, et faisait, des plus hautes récompenses de l’amour, le prix de sa délivrance.

En ce temps, pour dissoudre un mariage, il fallait aller à Rome ; avoir à sa dévotion quelques cardinaux, et paraître devant le souverain pontife, armé de la faveur du roi. Marie voulait tenir sa liberté de l’amour, pour la lui sacrifier.

Au moment où peut-être la Marie rêvée allait oublier sa haute dignité de maîtresse, l’amant se sentit pris par un bras de fer, et la voix aigre- douce du grand-prévôt lui dit : – Allons, bon chrétien de minuit, qui cherchiez Dieu à tâtons, réveillons-nous !

Georges vit la face noire de Tristan et reconnut son sourire sardonique ; puis, sur les marches de la vis, il aperçut Cornélius, sa sœur, et derrière eux, les gardes de la prévôté. À ce spectacle, à l’aspect de tous ces visages diaboliques qui respiraient ou la haine ou la sombre curiosité de gens habitués à pendre, Georges Goulenoire se mit sur son séant et se frotta les yeux. Georges saisit son poignard caché sous le chevet du lit. Tristan reconnut Georges d’Estouteville, le neveu du grand-maître des arbalétriers. En entendant prononcer son véritable nom par Tristan, le jeune d’Estouteville pensa moins à lui qu’aux dangers que courait son infortunée maîtresse, s’il était reconnu. Pour écarter tout soupçon, il cria : – Ventre Mahom ! à moi les truands !

Après cette horrible clameur, jetée par un homme véritablement au désespoir, le jeune courtisan fit un bond énorme, et, le poignard à la main, sauta sur le palier. Mais les acolytes du grand-prévôt étaient habitués à ces rencontres. Quand Georges d’Estouteville fut sur la marche, ils le saisirent avec dextérité, sans s’étonner du vigoureux coup de lame qu’il avait porté à l’un d’eux, et qui, heureusement glissa sur le corselet du garde ; puis, ils le désarmèrent, lui lièrent les mains, et le rejetèrent sur le lit devant leur chef immobile et pensif.

Cornélius pensait recouvrer ses trésors volés. Le grand-prévôt était occupé à examiner attentivement les habits de Georges d’Estouteville et la serrure. Il lui demanda si c’était lui qui avait dévissé les clavettes. Georges refusa de répondre et demanda la permission de se vêtir. Sur un signe de leur chef, les estafiers habillèrent le prisonnier.

Une foule immense encombrait la rue du Mûrier. Les murmures du peuple allaient grossissant, et paraissaient les avant-coureurs d’une sédition. Dès le matin, la nouvelle du vol s’était répandue dans la ville. Partout l’apprenti, que l’on disait jeune et joli, avait réveillé les sympathies en sa faveur, et ranimé la haine vouée à Cornélius ; en sorte qu’il ne fut fils de bonne mère, ni jeune femme ayant de jolis patins et une mine fraîche à montrer, qui ne voulussent voir la victime. Quand Georges sortit, emmené par un des gens du prévôt, il se fit un horrible brouhaha. Soit pour revoir Philippe Goulenoire, soit pour le délivrer, les derniers venus poussèrent les premiers sur le piquet de cavalerie qui se trouvait devant la Malemaison.

En ce moment, Cornélius, aidé par sa sœur, ferma sa porte, et poussa ses volets avec la vivacité que donne une terreur panique. Tristan, qui n’avait pas été accoutumé à respecter le monde de ce temps-là, vu que le peuple n’était pas encore souverain, ne s’embarrassait guère d’une émeute. – Poussez, poussez ! dit-il à ses gens.

À la voix de leur chef, les archers lancèrent leurs montures vers l’entrée de la rue. En voyant un ou deux curieux tombés sous les pieds des chevaux, et quelques autres violemment serrés contre les murs où ils étouffaient, les gens attroupés prirent le sage parti de rentrer chacun chez eux.

Au moment où le premier mouvement de la foule eut lieu, Georges d’Estouteville était resté stupéfait en voyant à l’une des fenêtres de l’hôtel de Poitiers, sa chère Marie de Saint- Vallier, riant avec le comte. Elle se moquait de lui, pauvre amant dévoué, marchant à la mort pour elle. Mais, peut-être aussi, s’amusait-elle de ceux dont les bonnets étaient emportés par les armes des archers. Il faut avoir vingt-trois ans, être riche en illusions, oser croire à l’amour d’une femme, aimer de toutes les puissances de son être, avoir risqué sa vie avec délices sur la foi d’un baiser, et s’être vu trahi, pour comprendre ce qu’il entra de rage, de haine et de désespoir au cœur de Georges d’Estouteville, à l’aspect de sa maîtresse rieuse de laquelle il reçut un regard froid et indifférent. Elle était là sans doute depuis longtemps, car elle avait les bras appuyés sur un coussin ; elle y était à son aise, et son vieillard paraissait content. Il riait aussi, le bossu maudit ! Quelques larmes s’échappèrent des yeux du jeune homme ; mais quand Marie de Saint-Vallier le vit pleurant, elle se rejeta vivement en arrière. Puis, les pleurs de Georges se séchèrent tout à coup, il entrevit les plumes noires et rouges du page qui lui était dévoué. Le comte ne s’aperçut pas de la venue de ce discret serviteur, qui marchait sur la pointe des pieds. Quand le page eut dit deux mots à l’oreille de sa maîtresse, Marie se remit à la fenêtre. Elle se déroba au perpétuel espionnage de son tyran, et lança sur Georges un regard où brillaient la finesse d’une femme qui trompe son argus, le feu de l’amour et les joies de l’espérance.

– Je veille sur toi. Ce mot, crié par elle, n’eût pas exprimé autant de choses qu’en disait ce coup d’œil empreint de mille pensées, et où éclataient les terreurs, les plaisirs, les dangers de leur situation mutuelle. C’était passer du ciel au martyre, et du martyre au ciel. Aussi, le jeune seigneur, léger, content, marcha-t-il gaiement au supplice, trouvant que les douleurs de la question ne paieraient pas encore les délices de son amour.

Le roi avait envoyé un officier quérir le comte et la comtesse de Saint-Vallier, qu’il conviait à dîner. À peine le grand-prévôt avait-il atteint la levée du Plessis, que le comte et sa femme, tous deux montés, elle sur une mule blanche, lui sur son cheval, et suivis de deux pages, rejoignirent les archers, afin d’entrer tous de compagnie au Plessis-lès-Tours. Tous allaient assez lentement, Georges était à pied, entre deux gardes, dont l’un le tenait toujours par sa lanière. Tristan, le comte et sa femme, étaient naturellement en avant, et le criminel les suivait. Mêlé aux archers, le jeune page les questionnait, et parlait aussi parfois au prisonnier, de sorte qu’il saisit adroitement une occasion de lui dire à voix basse : – J’ai sauté par-dessus les murs du jardin, et suis venu apporter au Plessis une lettre écrite au roi par madame. Elle a pensé mourir en apprenant le vol dont vous êtes accusé. Ayez bon courage ! elle va parler de vous.

À une époque où le pouvoir de l’artillerie était à sa naissance, la position du Plessis, dès longtemps choisie par Louis XI pour sa retraite, pouvait alors être regardée comme inexpugnable. Le château, bâti de briques et de pierres, n’avait rien de remarquable ; mais il était entouré de beaux ombrages ; et, de ses fenêtres, l’on découvrait par les percées du parc  les plus beaux points de vue du monde. Louis XI occupait l’aile occidentale, et, de sa chambre, il pouvait voir, tout à la fois le cours de la Loire, de l’autre côté du fleuve, la jolie vallée qu’arrose la Choisille et une partie des coteaux de Saint-Cyr ; puis, par les croisées qui donnaient sur la cour, il embrassait l’entrée de sa forteresse et la levée par laquelle il avait joint sa demeure favorite à la ville de Tours.

Louis XI, arrivé à la cinquante-septième année de son âge, avait alors à peine trois ans à vivre, il sentait déjà les approches de la mort aux coups que lui portait la maladie. Délivré de ses ennemis, sur le point d’augmenter la France de toutes les possessions des ducs de Bourgogne, à la faveur d’un mariage entre le dauphin et Marguerite, héritière de Bourgogne, ménagé par les soins de Desquerdes, le commandant de ses troupes en Flandre ; ayant établi son autorité partout, méditant les plus heureuses améliorations, il voyait le temps lui échapper, et n’avait plus que les malheurs de son âge.

Le désir de vivre devenait en lui l’égoïsme d’un roi qui s’était incarné à son peuple, et il voulait prolonger sa vie pour achever de vastes desseins. Tout ce que le bon sens des publicistes et le génie des révolutions a introduit de changements dans la monarchie, Louis XI le pensa. L’unité de l’impôt, l’égalité des sujets devant la loi (alors le prince était la loi), furent l’objet de ses tentatives hardies. La veille de la Toussaint, il avait mandé de savants orfèvres, afin d’établir en France l’unité des mesures et des poids, comme il y avait établi déjà l’unité du pouvoir. Ce roi, qui écrasait tout, était écrasé par des remords, et plus encore par la maladie, au milieu de toute la poésie qui s’attache aux rois soupçonneux, en qui le pouvoir s’est résumé.

En attendant l’heure fixée pour son dîner, repas qui se faisait à cette époque entre onze heures et midi, Louis XI, revenu d’une courte promenade, était assis dans une grande chaire de tapisserie, au coin de la cheminée de sa chambre. Olivier-le-Daim et le médecin Coyctier se regardaient tous deux sans mot dire et restaient debout dans l’embrasure d’une fenêtre, en respectant le sommeil de leur maître.

En ce moment, Tristan et son cortège passaient sur le pont Sainte-Anne, qui se trouvait à deux cents pas de l’entrée du Plessis, sur le canal.

– Qui est-ce ? dit le roi.

Louis XI se leva, alla vers celle de ses croisées par laquelle il pouvait voir la ville ; alors il aperçut le grand-prévôt, et dit : – Ah ! ah ! voici mon compère avec son voleur. Voilà de plus ma petite Marie de Saint-Vallier. J’ai oublié toute cette affaire.

Imbert de Bastarnay, sire de Montrésor et de Bridoré, frappa doucement à l’huis royal. Sur le permis du roi, il entra pour lui annoncer le comte et la comtesse de Saint- Vallier. Louis XI fit un signe. Marie parut, suivie de son vieil époux, qui la laissa passer la première. La comtesse demanda au roi si elle pouvait lui parler en secret. Louis XI n’eut pas l’air d’avoir entendu. Puis il lui reprocha de n’avoir pas donné de ses nouvelles pendant trois ans. Il remarqua sa maigreur. Il demanda à l’avare pourquoi il laissait maigrir sa femme. Le jaloux jeta un regard si craintif à sa femme, qu’elle en eut presque pitié. Il répondit au roi que le bonheur était la cause de la maigreur de sa femme.

– Que me voulez-vous ? dit-il à sa fille au moment où le médecin s’en alla. Pour m’avoir envoyé votre...

Dans ce danger, Marie mit hardiment sa main sur la bouche du roi, en lui disant à l’oreille : – Je vous croyais toujours discret et pénétrant...

Louis XI comprit et dit à Saint-Vallier que Bridoré voulait l’entretenir de quelque chose.

Le comte sortit. Mais il fit un geste d’épaule, bien connu de sa femme, qui devina les pensées du terrible jaloux et jugea qu’elle devait en prévenir les mauvais desseins. La comtesse dit à son père que le jeune homme qui avait été arrêté était innocent. Il comprit qu’elle en était amoureuse et lui conseilla de se confesser pour ne pas aller en enfer. Comme il ne comprenait rien à cette affaire, il voulut laisser Tristan l’éclaircir. La comtesse lui dit que s’il accordait sa grâce au jeune homme, elle lui révélerait tout, même si elle devait être punie. Elle lui révéla qu’elle avait passé toute la nuit avec le jeune homme. Elle n’était pas faite pour aimer un truand. Ce gentilhomme était neveu du capitaine général des arbalétriers du roi.

Louis XI jeta sa fille loin de lui, toute tremblante, courut à la porte de sa chambre, mais sur la pointe des pieds, et de manière à ne faire aucun bruit. Depuis un moment, le jour d’une croisée de l’autre salle qui éclairait le dessous de l’huisserie lui avait permis de voir l’ombre des pieds d’un curieux projetée dans sa chambre. Il ouvrit brusquement l’huis garni de ferrures, et surprit le comte de Saint-Vallier aux écoutes. Le roi reprocha à ses gardes d’avoir laissé le comte l’espionner.

Louis rentra dans sa chambre ; mais il eut soin de tirer la portière en tapisserie qui formait en dedans une seconde porte destinée à étouffer moins le sifflement de la bise que le bruit des paroles du roi. Il reprit la conversation avec sa fille. Elle lui dit que Georges d’Estouteville l’aimait en tout bien tout honneur. Le roi ne s’attendait pas aux étranges confidences que sa fille finit par lui faire, après avoir stipulé le pardon de son mari.

En ce moment, la cloche du Plessis sonna le service du roi. Appuyé sur le bras de sa fille, Louis XI se montra les sourcils contractés, sur le seuil de sa porte, et trouva tous ses serviteurs sous les armes. Il jeta un regard douteux sur le comte de Saint-Vallier, en pensant à l’arrêt qu’il allait prononcer sur lui. Le profond silence qui régnait fut alors interrompu par les pas de Tristan, qui montait le grand escalier. Il vint jusque dans la salle, et, s’avançant vers le roi : – Sire, l’affaire est toisée.

Entre les mains des religieux, Georges avait fini par avouer le vol, après un moment de question.

La comtesse poussa un soupir, pâlit, ne trouva même pas de voix, et regarda le roi. Ce coup d’œil fut saisi par Saint-Vallier, qui dit à voix basse : – Je suis trahi, le voleur est de la connaissance de ma femme.

Le roi ordonna de mettre provisoirement le coupable en liberté. Il saurait le retrouver car ces voleurs avaient des retraites qu’ils aimaient, des terriers où ils se blottissaient. Puis il ordonna de faire savoir à Cornélius qu’il irait chez lui, le soir même, pour l’instruire du procès.

Il accusa le comte de Saint-Vallier d’avoir commis des crimes de lèse-majesté en laissant sa femme devenir si maigre. Il lui ordonna de préparer ses affaires pour un long voyage. Le comte s’occuperait des affaires du roi à Venise. La comtesse irait en son château du Plessis ; elle y serait, certes, en sûreté. En entendant ces mots, Marie pressa silencieusement le bras de son père, comme pour le remercier de sa clémence et de sa belle humeur. Quant à Louis XI, il se divertissait sous cape. Louis XI aimait beaucoup à intervenir dans les affaires de ses sujets, et mêlait volontiers la majesté royale aux scènes de la vie bourgeoise. Depuis longtemps, il n’avait pas trouvé l’occasion de se faire peuple, et d’épouser les intérêts domestiques d’un homme engarrié dans quelque affaire processive (vieux mot encore en usage à Tours), de sorte qu’il endossa passionnément les inquiétudes de maître Cornélius et les chagrins secrets de la comtesse de Saint-Vallier.

Le dîner fini, Louis XI emmena sa fille, son médecin, le grand-prévôt, et suivi d’une escorte de gens d’armes, vint à l’hôtel de Poitiers, où il trouva encore, suivant ses présomptions, le sire de Saint-Vallier qui attendait sa femme, peut-être pour s’en défaire. Louis XI donna l’ordre, non sans y joindre quelques instructions secrètes, à un lieutenant de la garde écossaise de prendre une escouade, et d’accompagner Saint-Vallier jusqu’à Venise.

Saint-Vallier partit en grande hâte, après avoir donné à sa femme un baiser froid qu’il aurait voulu pouvoir rendre mortel.

Lorsque la comtesse fut rentrée chez elle, Louis XI vint à la Malemaison, fort empressé de dénouer la triste farce qui se jouait chez son compère le torçonnier, se flattant, en sa qualité de roi, d’avoir assez de perspicacité pour découvrir les secrets des voleurs. Cornélius ne vit pas sans quelque appréhension la compagnie de son maître. Louis XI et Cornélius  allèrent dans le cabinet où le Lombard avait mis ses trésors. Là, Louis XI s’étant fait montrer d’abord la layette où étaient les joyaux de l’électeur de Bavière, puis la cheminée par laquelle le prétendu voleur avait dû descendre, convainquit facilement l’avare de la fausseté de ses suppositions, attendu qu’il ne se trouvait point de suie dans l’âtre, où il se faisait, à vrai dire, rarement du feu ; nulle trace de route dans le tuyau ; et, de plus, la cheminée prenait naissance sur le toit dans une partie presque inaccessible. Enfin, après deux heures de perquisitions empreintes de cette sagacité qui distinguait le génie méfiant de Louis XI, il lui fut évidemment démontré que personne n’avait pu s’introduire dans le trésor de son compère. Aucune marque de violence n’existait ni dans l’intérieur des serrures, ni sur les coffres de fer où se trouvaient l’or, l’argent et les gages précieux donnés par de riches débiteurs. Cornélius demanda au roi quel était donc l’objet de la venue du jeune homme si ce n’était pas le vol. Le roi lui conseilla de ne pas chercher à le savoir. Louis XI prétendit pouvoir trouver rapidement le vrai voleur et ordonna à Cornélius d’appeler sa sœur.  Cornélius hésita presque à laisser le roi tout seul dans la chambre où étaient ses trésors ; mais il sortit, vaincu par la puissance du sourire amer qui errait sur les lèvres flétries de Louis XI. Cependant, malgré sa confiance, il revint promptement suivi de la vieille. Le roi demanda à Cornélius et sa sœur s’ils avaient de la farine. La vieille fille alla chercher la farine et la montra au roi. Louis XI lui ordonna d’en verser sur le plancher. La vieille fille ne comprit pas. Cette proposition l’étonnait plus que n’eût fait la fin du monde.

Maître Cornélius commençant à concevoir, mais vaguement, les intentions du roi, saisit la poche, et la versa doucement sur le plancher. La vieille tressaillit, mais elle tendit la main pour reprendre la poche ; et, quand son frère la lui eut rendue, elle disparut en poussant un grand soupir.

Cornélius prit un plumeau, commença par un côté du cabinet à étendre la farine qui produisait comme une nappe de neige, en se reculant à mesure, suivi du roi qui paraissait s’amuser beaucoup de cette opération. Quand ils arrivèrent à l’huis, Louis XI dit à son compère : – Existe-t-il deux clefs de la serrure ?

– Non, sire.

Le roi regarda le mécanisme de la porte qui était maintenue par de grandes plaques et par des barres en fer ; les pièces de cette armure aboutissaient toutes à une serrure à secret dont la clef était gardée par Cornélius. Après avoir tout examiné, Louis XI fit venir Tristan, il lui dit de poster à la nuit quelques-uns de ses gens d’armes dans le plus grand secret et de rassembler toute son escorte pour se rendre au Plessis, afin de faire croire qu’il ne souperait pas chez maître Cornélius puis, il recommanda sur toute chose à l’avare de fermer assez exactement ses croisées pour qu’il ne s’en échappât aucun rayon de lumière, et de préparer un festin sommaire, afin de ne pas donner lieu de penser qu’il le logeât pendant cette nuit. Le roi partit chez son compère le torçonnier. Tout fut si bien disposé, que les voisins, les gens de ville et de cour pensèrent que le roi était retourné par fantaisie au Plessis, et devait revenir le lendemain soir souper chez son argentier.

Vers les huit heures du soir, au moment où le roi soupait en compagnie de son médecin, de Cornélius et du capitaine de sa garde écossaise, disant de joyeux propos, et oubliant qu’il était Louis XI malade et presque mort, le plus profond silence régnait au dehors, et les passants, un voleur même, aurait pu prendre la Malemaison pour quelque maison inhabitée.

Chacun se coucha. Le lendemain matin, Louis XI sortit le premier de son appartement, et se dirigea vers le trésor de Cornélius ; mais il ne fut pas médiocrement étonné en apercevant les marques d’un large pied semées par les escaliers et les corridors de la maison. Respectant avec soin ces précieuses empreintes, il alla vers la porte du cabinet aux écus, et la trouva fermée sans aucunes traces de fracture. Il étudia la direction des pas, mais comme ils étaient graduellement plus faibles, et finissaient par ne plus laisser le moindre vestige, il lui fut impossible de découvrir par où s’était enfui le voleur.

Le vieux Brabançon sortit en proie à une visible épouvante. Louis XI le mena voir les pas tracés sur les planchers ; et, tout en les examinant derechef, le roi, avant regardé par hasard les pantoufles de l’avare, reconnut le type de la semelle, dont tant d’exemplaires étaient gravés sur les dalles. Il ne dit mot, et retint son rire, en pensant à tous les innocents qui avaient été pendus. L’avare alla promptement à son trésor. Le roi, lui ayant commandé de faire avec son pied une nouvelle marque auprès de celles qui existaient déjà, le convainquit que le voleur n’était autre que lui-même.

Le roi fit venir dans son appartement les gens d’armes de guette. Ils avaient vu l’argentier descendre comme un chat le long des murs. Le roi dit à Cornélius que dix innocents avaient été pendus à cause de lui et qu’il encourait la peine de mort. Mais moyennant quelque bonne grosse amende au profit de l’épargne du roi, il se tirerait des griffes de sa justice. Cornélius devrait également faire bâtir au moins une chapelle en l’honneur de la Vierge.

Treize cent dix-sept mille écus de détournés ! C’était la somme que l’avare s’était volé à lui-même. Voilà l’aimant qui l’attirait toujours ici. Il sentait son trésor. Coyctier expliqua au roi que Cornélius était somnambule. Le médecin avait remarqué chez les somnambules des liaisons curieuses entre les affections de leur vie nocturne et leurs affaires, ou leurs occupations du jour. Dans cette occurrence, Coyctier expliqua que les gens faisaient leurs affaires en dormant. Comme Cornélius ne haïssait pas de thésauriser, il se serait livré tout doucement à sa plus chère habitude.

Par un singulier privilège de notre nature, entendait les propos du médecin et du roi, tout en restant presque engourdi par ses idées et par son malheur.

Coyctier expliqua que les noctambules n’ont au réveil aucun souvenir de leurs faits et gestes. Quand Louis XI fut seul avec son compère, il le regarda en ricanant à froid. Il lui dit que tous les trésors enfouis en France étaient au roi et que s’il aidait Cornélius à retrouver son trésor, il pourrait hardiment et sans crainte en faire le partage avec lui. L’avare répondit qu’il comptait lui l’offrir tout entier, après sa mort. Alors Louis XI lui dit qu’il n’aurait qu’à l’épier lui-même pendant que Cornélius ferait ses courses nocturnes. Un autre que le roi serait à craindre. Cornélius saurait bien lui prouver sa reconnaissance pour la bonté dont il usait envers son serviteur, en s’employant de ses quatre fers au mariage de l’héritière de Bourgogne avec monseigneur. Louis XI lui reprocha son comportement car Cornélius ne devait pas attendre cette occasion pour lui être utile. L’avare  lui vendait sa protection comme si c’était lui le maître et le roi son serviteur. Cornélius se défendit en rétorquant qu’il avait voulu le surprendre agréablement par la nouvelle des intelligences qu’il lui avait ménagées avec ceux de Gand ; et qu’il attendait la confirmation par l’apprenti d’Oosterlinck. Mais le roi n’aimait pas qu’on se mêle, malgré lui, de ses affaires. Il voulait du temps pour réfléchir.

Maître Cornélius retrouva l’agilité de la jeunesse pour courir à la salle basse, où était sa sœur. Il lui apprit que c’était lui le voleur. Elle pâlit par degrés, et sa face, dont il était si difficile de déchiffrer les altérations parmi les rides, se décomposa pendant que son frère lui expliquait et la maladie dont il était la victime, et l’étrange situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux.

Cornélius ne savait pas si la conscience du roi, tout près qu’il soit de la mort, pourrait résister à treize cent dix-sept mille écus. Il fallait le prévenir, dénicher les merles, envoyer tous leurs trésors à Gand. Lorsque l’argentier eut jugé Louis XI, il se leva brusquement, comme un homme pressé de fuir un danger. À ce mouvement, sa sœur, trop faible ou trop forte pour une telle crise, tomba roide ; elle était morte. La vieille guenon n’avait jamais rien su faire à propos. Il lui ferma les yeux et la coucha sur le plancher ; mais alors il revint à tous les sentiments nobles et bons qui étaient dans le plus profond de son âme ; et, oubliant à demi son trésor inconnu : – Ma pauvre compagne, s’écria-t-il douloureusement, je t’ai donc perdue, toi qui me comprenais si bien ! Oh ! tu étais un vrai trésor. Le voilà, le trésor. Là-dessus, il s’assit, ne dit plus rien ; mais deux grosses larmes sortirent de ses yeux et roulèrent dans ses joues creuses ; puis, en laissant échapper plusieurs ha ! ha ! il ferma la salle et remonta chez le roi. Louis XI fut frappé par la douleur empreinte dans les traits mouillés de son vieil ami.

Cornélius lui dit que sa sœur venait de mourir. Il annonça au roi qu’il en faisait son héritier et lui donnait tout. Louis XI fut à demi attendri par le spectacle de cette étrange peine. Louis XI lui dit qu’ils retrouveraient le trésor par quelque belle nuit, et la vue de tant de richesses redonnerait à Cornélius cœur à la vie. Puis le roi s’en alla.

Après une si longue amitié, ces deux hommes trouvaient entre eux une barrière élevée par la défiance et par l’argent, lorsqu’ils s’étaient toujours entendus en fait d’argent et de défiance ; mais ils se connaissaient si bien, ils avaient tous deux une telle habitude l’un de l’autre, que le roi devait deviner, par l’accent dont Cornélius prononça l’imprudent Quand il vous plaira, sire ! la répugnance que sa visite causerait désormais à l’argentier, comme celui-ci reconnut une déclaration de guerre dans l’Adieu, mon compère ! dit par le roi. Aussi, Louis XI et son torçonnier se quittèrent-ils bien embarrassés de la conduite qu’ils devaient tenir l’un envers l’autre.

Le monarque possédait bien le secret du Brabançon ; mais celui-ci pouvait aussi, par ses relations, assurer le succès de la plus belle conquête que jamais roi de France ait pu faire, celle des domaines appartenant à la maison de Bourgogne, et qui excitaient alors l’envie de tous les souverains de l’Europe. Le mariage de la célèbre Marguerite dépendait des gens de Gand et des Flamands, qui l’entouraient. L’or et l’influence de Cornélius devaient puissamment servir les négociations entamées par Desquerdes, le général auquel Louis XI avait confié le commandement de l’armée campée sur la frontière de Belgique.

Soit que depuis cette matinée la santé de Louis XI eût empiré, soit que Cornélius eût contribué à faire venir en France Marguerite de Bourgogne, qui arriva effectivement à Amboise, au mois de juillet de l’année 1438, pour épouser le dauphin, auquel elle fut fiancée dans la chapelle du château, le roi ne leva point d’amende sur son argentier, aucune procédure n’eut lieu, mais ils restèrent l’un et l’autre dans les demi-mesures d’une amitié armée.

Heureusement pour le torçonnier, le bruit se répandit à Tours que sa sœur était l’auteur des vols, et qu’elle avait été secrètement mise à mort par Tristan. Autrement, si la véritable histoire y eût été connue, la ville entière se serait ameutée pour détruire la Malemaison.

Le torçonnier passa les premiers jours qui suivirent cette fatale matinée dans une occupation continuelle. Semblable aux animaux carnassiers enfermés dans une cage, il allait et venait, flairant l’or à tous les coins de sa maison, il en étudiait les crevasses, il en consultait les murs, redemandant son trésor aux arbres du jardin, aux fondations et aux toits des tourelles, à la terre et au ciel. Souvent il demeurait pendant des heures entières debout, jetant ses yeux sur tout à la fois, les plongeant dans le vide. Sollicitant les miracles de l’extase et la puissance des sorciers, il tâchait de voir ses richesses à travers les espaces et les obstacles. Il était rongé grièvement par les angoisses renaissantes du duel qu’il avait avec lui-même, depuis que sa passion pour l’or s’était tournée contre elle-même. Cornélius, tout à la fois le voleur et le volé, n’ayant le secret ni de l’un ni de l’autre, possédait et ne possédait pas ses trésors : torture toute nouvelle, toute bizarre, mais continuellement terrible.

Quelquefois, devenu presque oublieux, il laissait ouvertes les petites grilles de sa porte, et alors les passants pouvaient voir cet homme déjà desséché, planté sur ses deux jambes au milieu de son jardin inculte, y restant dans une immobilité complète, et jetant à ceux qui l’examinaient un regard fixe, dont la lueur insupportable les glaçait d’effroi. Si, par hasard, il allait dans les rues de Tours, vous eussiez dit d’un étranger ; il ne savait jamais où il était, ni s’il faisait soleil ou clair de lune. Souvent il demandait son chemin aux gens qui passaient, en se croyant à Gand, et semblait toujours en quête de son bien perdu.

Deux hommes avaient son secret, ce secret qu’il ne connaissait pas lui-même. Louis XI ou Coyctier pouvaient aposter des gens pour surveiller ses démarches pendant son sommeil, et deviner l’abîme ignoré dans lequel il avait jeté ses richesses au milieu du sang de tant d’innocents ; car auprès de ses craintes veillait aussi le Remords. Pour ne pas se laisser enlever, de son vivant, son trésor inconnu, il prit, pendant les premiers jours qui suivirent son désastre, les précautions les plus sévères contre son sommeil ; puis ses relations commerciales lui permirent de se procurer les antinarcotiques les plus puissants.

Cet homme si puissant, ce cœur endurci par la vie politique et la vie commerciale, ce génie obscur dans l’histoire, dut succomber aux horreurs du supplice qu’il s’était créé. Tué par quelques pensées plus aiguës que toutes celles auxquelles il avait résisté jusqu’alors, il se coupa la gorge avec un rasoir.

Cette mort coïncida presque avec celle de Louis XI, en sorte que la Malemaison fut entièrement pillée par le peuple. Quelques anciens du pays de Touraine ont prétendu qu’un traitant, nommé Bohier, trouva le trésor du torçonnier, et s’en servit pour commencer les constructions de Chenonceaux.

Heureusement pour Marie de Sassenage, le sire de Saint-Vallier mourut, comme on sait, dans son ambassade. Cette maison ne s’éteignit pas.

La comtesse eut, après le départ du comte, un fils dont la destinée est fameuse dans notre histoire de France, sous le règne de François Ier. Il fut sauvé par sa fille, la célèbre Diane de Poitiers, l’arrière-petite-fille illégitime de Louis XI.

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20 septembre 2025

Les proscrits (Balzac)

Ce récit de caractère historique et mystique parut en 1831 dans La Revue de Paris. ; ils étaient divisés en trois chapitres : Le Sergent de ville, Le Docteur en théologie, Le Poète. Ils font ensuite partie, sous cette forme, des Romans et Contes philosophiques (Paris, Gosselin, 1831), insérés dans le tome II. Avec la dédicace et la date d’octobre 1831 ils sont réunis à Louis Lambert et Séraphîta dans le Livre mystique, précédé d’une importante préface (Paris, Werdet, décembre 1835 ; réédité en février 1836). Ensuite, sans la dédicace, les Proscrits sont joints à Massimilla Doni, Gambara et Séraphîta dans le Livre des douleurs (Études philosophiques, Paris, Souverain, 1840, tomes VI-X), dont ils forment le deuxième tome. En 1846, sans la division en trois chapitres, ils entrent dans le tome III des Études philosophiques, 5e édition (tome XVI de la Comédie humaine, Paris, Furne).

Almæ Sorori. À ma douce sœur. Le livre est dédié à la sœur cadette de Balzac, Laure (1800-1871). Mariée en 1820 à un ingénieur des ponts-et-chaussées, Midy de la Greneray-Surville, dont elle eut deux enfants, Laure resta néanmoins toujours pour Balzac la tendre confidente qu’elle avait été pour lui dès leur enfance.

 

En 1308, il existait peu de maisons sur le Terrain (qui s’étendait, au XIVe siècle, à l’emplacement de l’actuel square Notre-Dame) formé par les alluvions et par les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière l’église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette grève soumise à de fréquentes inondations, fut un sergent de la ville de Paris qui avait rendu quelques menus services à messieurs du chapitre Notre-Dame ; en récompense, l’évêque lui bailla vingt-cinq perches (ancienne mesure agraire, centième de l’arpent. La perche d’Île-de-France valait 34 m2) de terre, et le dispensa de toute censive ou redevance pour le fait de ses constructions.

Sept ans avant le jour où commence cette histoire, Joseph Tirechair, l’un des plus rudes sergents de Paris, comme son nom le prouve, avait donc, grâce à ses droits dans les amendes par lui perçues pour les délits commis ès rues de la Cité, bâti sa maison au bord de la Seine, précisément à l’extrémité de la rue du Port-Saint-Landry (actuelle rue des Ursins).

Afin de garantir de tout dommage les marchandises déposées sur le port, la ville avait construit une espèce de pile en maçonnerie. Le sergent en avait profité pour asseoir son logis, en sorte qu’il fallait monter plusieurs marches pour arriver chez lui. Une ouverture ronde éclairait le grenier dans lequel la femme du sergent faisait sécher le linge du Chapitre, car elle avait l’honneur de blanchir Notre-Dame, qui n’était certes pas une mince pratique. Au premier étage étaient deux chambres qui, bon an mal an, se louaient aux étrangers à raison de quarante sous parisis pour chacune (valant douze deniers). Des tapisseries de Flandre garnissaient les murailles ; un grand lit orné d’un tour en serge verte, semblable à ceux des paysans, était honorablement fourni de matelas et recouvert de bons draps. Les locataires avaient pour sièges de grandes chaires en noyer sculpté, provenues sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés en étain, une table à colonnes torses, complétaient un mobilier digne des chevaliers bannerets (le chevalier banneret était le seigneur d’un fief comptant un nombre suffisant de vassaux pour lever un contingent du ban). Par l’un des fenêtres, on pouvait voir l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches (qui furent réunies en 1614 pour former l’île Saint-Louis) mais aussi l’île Louviers (qui fut réunie, en 1843, à la rive droite de la Seine (actuel quai Henri-IV).  Le bas de la maison à Tirechair se composait d’une grande chambre où travaillait sa femme, et par où les locataires étaient obligés de passer pour se rendre chez eux, en gravissant un escalier pareil à celui d’un moulin. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts, ses oignons et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche à un gros chien, le gardien nécessaire de cette maison isolée. À cette niche commençait une enceinte où criaient des poules dont les œufs se vendaient aux chanoines. Le terrain, la Seine, le Port, la maison étaient encadrés à l’ouest par l’immense basilique de Notre-Dame, qui projetait au gré du soleil son ombre froide sur cette terre. Alors comme aujourd’hui, Paris n’avait pas de lieu plus solitaire, de paysage plus solennel ni plus mélancolique. La grande voix des eaux, le chant des prêtres ou le sifflement du vent troublaient seuls cette espèce de bocage, où parfois se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se confier leurs secrets, lorsque les offices retenaient à l’église les gens du Chapitre.

Par une soirée du mois d’avril, en l’an 1308, Tirechair rentra chez lui singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur la voie publique. En sa qualité d’homme de police, rien ne l’affectait plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur, grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mi-partie de rouge et de bleu, pour endosser un mauvais hoqueton de camelot. Il maugréa d’un soin qui ne lui laissait rien à dire et regarda sa femme, laquelle ne soufflait mot en repassant les aubes et les surplis de la sacristie. Il reprocha à sa femme Jacqueline de choisir ses apprenties parmi des femmes folles de leur corps. L’ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d’un air qui exprimait une crainte mêlée d’orgueil. Jacqueline lui répondit de ne pas se mêler de ce qu’il se passait dans ses occupations. Sinon, elle ne se chargerait plus de l’entretenir en joie et en santé.

Le sergent lui demanda si elle croyait qu’il avait envie de voir son logis rasé, sa hallebarde aux mains d’un autre et sa femme au pilori. Jacqueline trouvait son mari bien couard pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir aux bourgeois (où se réunissaient les officiers municipaux, s’est appelé par la suite l’Hôtel de ville. Il était situé, au début du XIVe siècle, sur la rive droite de la Seine, près du grand Châtelet), et en vivant sous la protection du Chapitre. Elle l’emmena dans le jardinet pour lui dire que son ouvrière lui rapportait une pièce d’or dans leur épargne. Elle venait voir le joli petit clerc que Jacqueline et le sergent avaient dans la chambre dont la fenêtre avait vue sur la vaste étendue de la Seine. Le sergent rétorqua que cette dame ne saurait les tirer du traquenard où ils seraient tôt ou tard emboisés. Il craignait que le mari offensé se venge. Mais Jacqueline lui apprit que la belle dame était veuve. Elle  n’avait jamais parlé à leur gentil clerc, elle se contentait de le voir et de penser à lui. Sans elle, il serait déjà mort de faim, car elle était quasiment sa mère. Et lui, le chérubin, il était aussi facile de le tromper que de bercer un nouveau-né. Il était ruiné et ne le savait pas. Tirechair dit que les deux étrangers qu’ils hébergeaient sentaient le roussi. Il voulait les mettre à la porte vite et tôt. Les deux hôtes avaient pratiqué le culte de Marguerite Porrete, originaire du Hainaut, brûlée vive à Paris en 1210 pour avoir professé une doctrine hérétique, analogue au moderne quiétisme. Le seigneur couché au-dessus d’eux était plus sûrement sorcier que chrétien selon Tirechair. Il ordonna à sa femme de mettre leurs deux locataires à la porte : le vieux parce qu’il lui était suspect, le jeune parce qu’il était trop mignon. Le petit regardait toujours la lune, les étoiles et les nuages, en sorcier qui guettait l’heure de monter sur son balai ; l’autre sournois se servait bien certainement de ce pauvre enfant pour quelque sortilège.

Malgré le despotisme qu’elle exerçait au logis, Jacqueline resta stupéfaite en entendant l’espèce de réquisitoire fulminé par le sergent contre ses deux hôtes. En ce moment, elle regarda machinalement la fenêtre de la chambre où logeait le vieillard, et frissonna d’horreur en y rencontrant tout à coup la face sombre et mélancolique, le regard profond qui faisaient tressaillir le sergent, quelque habitué qu’il fût à voir des criminels.

À cette époque, petits et grands, clercs et laïques, tout tremblait à la pensée d’un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant que la lèpre pour briser les sentiments, rompre les liens sociaux, et glacer la pitié dans les cœurs les plus généreux. La femme du sergent pensa soudain qu’elle n’avait jamais vu ses deux hôtes faisant acte de créature humaine.

Quoique la voix du plus jeune fût douce et mélodieuse comme les sons d’une flûte, elle l’entendait si rarement, qu’elle fut tentée de la prendre pour l’effet d’un sortilège. En se rappelant l’étrange beauté de ce visage blanc et rose, en revoyant par le souvenir cette chevelure blonde et les feux humides de ce regard, elle crut y reconnaître les artifices du démon. Elle se souvint d’être restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger bruit chez les deux étrangers. Elle fut complètement saisie par la peur, et voulut voir une preuve de magie dans l’amour que la riche dame portait à ce jeune Godefroid, pauvre orphelin venu de Flandre à Paris pour étudier à l’Université. Jacqueline montra à son mari les sous qu’elle avait reçus pour le loyer et lui demanda ce qu’il fallait en faire. Il lui conseilla de consulter le doyen du Chapitre. Jacqueline lui demanda aussi si elle devait prévenir cette noble et digne dame qu’elle hébergeait du danger qu’elle courait.

Tirechair, en homme vieilli dans les ruses de son métier, feignit de prendre l’inconnue pour une véritable ouvrière. En ce moment, six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis-du-Pas. Tout à coup des cris confus s’élevèrent sur la rive gauche de la Seine, derrière Notre-Dame, à l’endroit où fourmillaient les écoles de l’Université. À ce signal, le vieil hôte de Jacqueline se remua dans sa chambre. Le sergent, sa femme et l’inconnue entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte, et le pas lourd de l’étranger retentit sur les marches de l’escalier intérieur.

Les visages de Jacqueline et du sergent offrirent tout à coup une expression bizarre dont fut saisie la dame. Rapportant, comme toutes les personnes qui aiment, l’effroi du couple à son protégé, l’inconnue attendit avec une sorte d’inquiétude l’événement qu’annonçait la peur de ses prétendus maîtres.

L’étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte pour examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant y chercher son compagnon. Le regard qu’il y jeta, quelque insouciant qu’il fût, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la nature avait départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel. L’étranger gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d’où il planait au-dessus de l’humanité. Ainsi que son regard, son geste possédait une irrésistible puissance. Son costume ajoutait encore aux idées qu’inspiraient les singularités de sa démarche ou de sa physionomie.

Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans manches, qui s’agrafait par devant et descendait jusqu’à mi-jambe, en lui laissant le col nu, sans rabat. Son justaucorps et ses bottines, tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours semblable à celle d’un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de son front sans qu’un seul cheveu s’en échappât. C’était le deuil le plus rigide et l’habit le plus sombre qu’un homme pût prendre. Sans une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de cuir que l’on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique l’eût salué comme un frère.

Quoiqu’il fût de taille moyenne, il paraissait grand ; mais en le regardant au visage, il était gigantesque.

Quand Godefroid se montra, le visage de la dame s’empourpra, elle trembla, tressaillit, et se fit un voile de ses mains blanches. Toute femme eût partagé cette émotion en contemplant un homme de vingt ans environ, mais dont la taille et les formes étaient si frêles qu’au premier coup d’œil vous eussiez cru voir un enfant ou quelque jeune fille déguisée. Son chaperon noir, semblable au béret des basques, laissait apercevoir un front blanc comme de la neige où la grâce et l’innocence étincelaient en exprimant une suavité divine, reflet d’une âme pleine de foi. L’amour respirait dans les milliers de boucles blondes qui retombaient sur ses épaules. Ses yeux bleus, pleins de vie et limpides, semblaient réfléchir le ciel. Les traits de son visage, la coupe de son front étaient d’un fini, d’une délicatesse à ravir un peintre. En  contemplant le visage de Godefroid avec un peu d’attention, peut-être y aurait-on reconnu l’espèce de flétrissure qu’imprime une grande pensée ou la passion. Jamais opposition ne fut-elle plus brusque ni plus vive que l’était celle offerte par la réunion de ces deux êtres. L’un était un Dieu, l’autre était un ange. Tous deux passèrent en silence.

Tirechair les compara à un diable et son page. Jacqueline trouvait malheureux pour une femme qu’un démon puisse prendre un si gentil visage ! Son mari voulait les dénoncer l’officialité (le tribunal ecclésiastique). Cela réveilla la dame amoureuse de Godefroid. Elle se présenta comme la comtesse Mahaut, en se levant avec une dignité qui rendit le sergent tout pantois. Elle lui conseilla d’éviter  de faire la plus légère peine à ses hôtes et d’honorer surtout le vieillard.  Elle l’avait vu chez le roi qui l’avait courtoisement accueilli. Tirechair était mal avisé de lui causer le moindre encombre. Quant à son séjour chez lui, la comtesse lui ordonna de n’en sonner mot, s’il aimait la vie.

Elle fit un signe à Jacqueline, et toutes deux montèrent à la chambre de Godefroid. La belle comtesse regarda le lit, les chaires de bois, le bahut, les tapisseries, la table, avec un bonheur semblable à celui du banni qui contemple, au retour, les toits pressés de sa ville natale, assise au pied d’une colline.

Jacqueline ouvrit un tiroir de la table, et montrait quelques parchemins. C’était un contrat qui attira soudain l’attention de la comtesse et où elle lut : GOTHOFREDUS COMES GANTIACUS (Godefroid, comte de Gand.). Elle dit qu’elle était contente. Puis elle s’en alla au port. Elle monta dans un bateau.

Jacqueline dit à son mari que la comtesse lui avait donné cent écus d’or. Tirechair n’aimait pas loger des seigneurs et des sorciers. Il partir faire sa ronde dans la rue malfamée de Champfleuri.

Jacqueline, restée seule au logis, monta précipitamment dans la chambre du seigneur inconnu pour tâcher d’y trouver quelques renseignements sur cette mystérieuse affaire. Elle ne put rien découvrir d’extraordinaire. Elle vit seulement sur la table une écritoire et quelques feuilles de parchemin ; mais comme elle ne savait pas lire, cette trouvaille ne pouvait lui rien apprendre. Un sentiment de femme la ramena dans la chambre du beau jeune homme, d’où elle aperçut par la croisée ses deux hôtes qui traversaient la Seine dans le bateau du passeur. Le jeune et le vieux descendirent du bateau puis se rendirent à l’ancienne école des Quatre-Nations (faculté des arts). L’illustre Sigier (le Sigier de Balzac a pour modèle non le Sigier historique mais le Siger immortel de Dante : « Cette lueur... est la lumière éternelle de Siger qui, enseignant dans la rue du Fouarre, syllogisa des vérités importunes » (Paradis, chant X) montait à sa chaire. Les étudiants sténographiaient l’improvisation du maître. La salle était pleine, non seulement d’écoliers, mais encore des hommes les plus distingués du clergé, de la cour et de l’ordre judiciaire. Il s’y trouvait des savants étrangers, des gens d’épée et de riches bourgeois. Ces leçons, ces dissertations, ces thèses soutenues par les génies les plus brillants du treizième et du quatorzième siècles, excitaient l’enthousiasme de nos pères ; elles étaient leurs combats de taureaux, leurs Théâtre-Italien, leur tragédie. La Théologie ne résumait pas seulement les sciences, elle était la science même et présentait un fécond avenir à ceux qui se distinguaient dans ces duels, où, comme Jacob, les orateurs combattaient avec l’esprit de Dieu. La chaire était la tribune de l’époque. Ce système vécut jusqu’au jour où Rabelais immola la philosophie de l’ergo sous ses terribles moqueries.

La Théologie se divisait en deux Facultés, celle de THÉOLOGIE proprement dite, et celle de DÉCRET. La Faculté de Théologie avait trois sections : la Scolastique, la Canonique et la Mystique. La THÉOLOGIE MYSTIQUE embrassait l’ensemble des révélations divines et l’explication des mystères. Cette branche de l’ancienne théologie était secrètement restée en honneur aux XVIIè et XVIIIè siècle. Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin (il est à peu près certain que Balzac reçut l’initiation martiniste vers 1825).

Au XIXè siècle, comme au temps du docteur Sigier, il s’agissait de donner à l’homme des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache à nos regards. Le docteur Sigier était de haute taille et dans la force de l’âge. Sauvée de l’oubli par les fastes universitaires, sa figure offrait de frappantes analogies avec celle de Mirabeau. Elle était marquée au sceau d’une éloquence impétueuse, animée, terrible. Le docteur avait au front les signes d’une croyance religieuse et d’une ardente foi qui manquèrent à son Sosie. Sa voix possédait de plus une douceur persuasive, un timbre éclatant et flatteur.

Le pas des deux inconnus qui arrivèrent en ce moment attira l’attention générale. Le docteur Sigier, prêt à prendre la parole, vit le majestueux vieillard debout, lui chercha de l’œil une place, et n’en trouvant pas, tant la foule était grande, il descendit, vint à lui d’un air respectueux, et le fit asseoir sur l’escalier de la chaire en lui prêtant son escabeau. L’assemblée accueillit cette faveur par un long murmure d’approbation, en reconnaissant dans le vieillard le héros d’une admirable thèse récemment soutenue à la Sorbonne. L’enfant qui suivait le vieillard s’assit sur une des marches, et s’appuya contre la chaire, dans une pose ravissante de grâce et de tristesse. Le silence devint profond, le seuil de la porte, la rue même, furent obstrués en peu d’instants par une foule d’écoliers qui désertèrent les autres classes.

Le docteur Sigier devait résumer, en un dernier discours, les théories qu’il avait données sur la résurrection, sur le ciel et l’enfer, dans ses leçons précédentes. Sa curieuse doctrine répondait aux sympathies de l’époque, et satisfaisait à ces désirs immodérés du merveilleux qui tourmentent les hommes à tous les âges du monde. le docteur développait de merveilleuses théories relatives aux sympathies. Il expliquait dans un langage biblique les phénomènes de l’amour, les répulsions instinctives, les attractions vives qui méconnaissent les lois de l’espace, les cohésions soudaines des âmes qui semblent se reconnaître. Quant aux divers degrés de force dont étaient susceptibles nos affections, il les résolvait par la place plus ou moins rapprochée du centre que les êtres occupaient dans leurs cercles respectifs. Il révélait mathématiquement une grande pensée de Dieu dans la coordination des différentes sphères humaines. Selon lui, la Parole divine nourrissait la Parole spirituelle, la Parole spirituelle nourrissait la Parole animée, la Parole animée nourrissait la Parole animale, la Parole animale nourrissait la Parole végétale, et la Parole végétale exprimait la vie de la parole stérile.

Secouru par de nombreux passages empruntés aux livres sacrés, et desquels il se servait pour se commenter lui-même, pour exprimer par des images sensibles les raisonnements abstraits qui lui manquaient, il secouait l’esprit de Dieu comme une torche à travers les profondeurs de la création, avec une éloquence qui lui était propre et dont les accents sollicitaient la conviction de son auditoire. La poésie religieuse et profane, l’éloquence abrupte du temps avaient une large carrière dans cette immense théorie, où venaient se fondre tous les systèmes philosophiques de l’antiquité, mais d’où le docteur les faisait sortir, éclaircis, purifiés, changés. Armé des démonstrations par lesquelles il expliquait le monde matériel, le docteur Sigier construisait un monde spirituel dont les sphères graduellement élevées nous séparaient de Dieu, comme la plante était éloignée de nous par une infinité de cercles à franchir. Il peuplait le ciel, les étoiles, les astres, le soleil. Au nom de saint Paul, il investissait les hommes d’une puissance nouvelle, il leur était permis de monter de monde en monde jusqu’aux sources de la vie éternelle. L’échelle mystique de Jacob était tout à la fois la formule religieuse de ce secret divin et la preuve traditionnelle du fait.

Il voyageait dans les espaces en entraînant les âmes passionnées sur les ailes de sa parole, et faisait sentir l’infini à ses auditeurs, en les plongeant dans l’océan céleste. Le docteur expliquait ainsi logiquement l’enfer par d’autres cercles disposés en ordre inverse des sphères brillantes qui aspiraient à Dieu, où la souffrance et les ténèbres remplaçaient la lumière et l’esprit. Les tortures se comprenaient aussi bien que les délices. Les termes de comparaison existaient dans les transitions de la vie humaine, dans ses diverses atmosphères de douleur et d’intelligence. Les sublimes résignations du christianisme apparaissent alors dans toute leur gloire. Il mettait les martyrs sur les bûchers ardents, et les dépouillait presque de leurs mérites, en les dépouillant de leurs souffrances. Il montrait l’ange intérieur dans les cieux, tandis que l’homme extérieur était brisé par le fer des bourreaux. Il peignait, il faisait reconnaître à certains signes célestes, des anges parmi les hommes. Il allait alors arracher dans les entrailles de l’entendement le véritable sens du mot chute, qui se retrouve en tous les langages.

Il demandait si nos guerres, si nos malheurs, si nos dépravations empêchaient le grand mouvement imprimé par Dieu à tous les mondes ? Il faisait rire de l’impuissance humaine en montrant nos efforts effacés partout. Les Écritures dont il avait fait une étude particulière lui fournissaient les armes sous lesquelles il apparaissait à son siècle pour en presser la marche. Il couvrait comme d’un manteau sa hardiesse sous un grand savoir, et sa philosophie sous la sainteté de ses mœurs. En ce moment, après avoir mis son auditoire face à face avec Dieu, après avoir fait tenir le monde dans une pensée, et dévoilé presque la pensée du monde, il contempla l’assemblée silencieuse, palpitante, et interrogea l’étranger par un regard. Il termina son discours par cette phrase : « Dieu, c’est la lumière ! »

Au moment où le docteur Sigier, la face ardente, la main levée, prononçait cette grande parole, un rayon de soleil pénétra par un vitrail ouvert, et fit jaillir comme par magie une source brillante, une longue et triangulaire bande d’or qui revêtit l’assemblée comme d’une écharpe. Toutes les mains battirent, car les assistants acceptèrent cet effet du soleil couchant comme un miracle. Un cri unanime s’éleva : – Vivat ! vivat ! Le ciel lui-même semblait applaudir.

Godefroid, saisi de respect, regardait tour à tour le vieillard et le docteur Sigier qui se parlaient à voix basse. Le vieillard voulait éterniser sa reconnaissance envers Sigier. Sigier lui demanda une ligne pour obtenir l’immortalité humaine. L’inconnu lui répondit qu’il ne pouvait donner ce qu’il n’avait point.

Accompagnés par la foule qui, semblable à des courtisans autour de leurs rois, se pressait sur leurs pas, en laissant entre elle et ces trois personnages une respectueuse distance, Godefroid, le vieillard et Sigier marchèrent vers la rive fangeuse où dans ce temps il n’y avait point encore de maisons, et où le passeur les attendait. Le docteur et l’étranger ne s’entretenaient ni en latin ni en langue gauloise, ils parlaient gravement un langage inconnu. Enfin le docteur salua le vieillard et vit partir le bateau du passeur. Godefroid pleura et le vieil homme lui laissa aussi voir son émotion. Il lui dit qu’il pleurait son pays où à l’horizon, il voyait une ville d’or semblable à la Jérusalem céleste. Une ville dont le nom ne devait pas sortir de sa bouche. C’était tout pour lui : sa mère et son enfant, son épouse et sa gloire ! Il en avait été proscrit. Depuis cette heure, il avait eu l’univers pour cachot. Il espérait pourtant triompher.

Le vieillard était debout, dans une attitude prophétique et regardait dans les airs vers le sud, en montrant sa patrie à travers les régions du ciel. Il lui demanda à Godefroid ce qu’il pouvait regretter à son âge. Le jeune homme regrettait une patrie plus belle que toutes les patries de la terre, une patrie qu’il n’avait point vue et dont il avait souvenir. Il voulait aller là-haut. En entendant ce mot, l’étranger tressaillit, arrêta son regard lourd sur le jeune homme, et le fit taire. Tous deux ils s’entretinrent par une inexplicable effusion d’âme en écoutant leurs vœux au sein d’un fécond silence, et voyagèrent fraternellement comme deux colombes qui parcourent les cieux d’une même aile, jusqu’au moment où la barque, en touchant le sable du Terrain, les tira de leur profonde rêverie. Tous deux, ensevelis dans leurs pensées, marchèrent en silence vers la maison du sergent. Le grand étranger se disait que ce pauvre petit se croyait un ange banni du ciel. Il ne pouvait le détromper, lui enlevé si souvent par un pouvoir magique loin de la terre ; lui qui appartenait à Dieu ; lui qui était pour lui-même un mystère. La croyance de Godefroid le conduirait sans doute en quelque sentier lumineux semblable à celui dans lequel le vieillard marchait. Mais, si Godefroid était beau comme un ange, n’était-il pas trop faible pour résister à de si rudes combats !

La voix de Sigier leur avait célestement déduit à tous deux les mystères du monde moral ; le grand vieillard devait les revêtir de gloire ; l’enfant les sentait en lui-même sans pouvoir en rien exprimer ; tous trois, ils exprimaient par de vivantes images la Science, la Poésie et le Sentiment.

En rentrant au logis, l’étranger s’enferma dans sa chambre, alluma sa lampe inspiratrice, et se confia au terrible démon du travail, en demandant des mots au silence, des idées à la nuit. Godefroid s’assit au bord de sa fenêtre, regarda tour à tour les reflets de la lune dans les eaux, étudia les mystères du ciel. Livré à l’une de ces extases qui lui étaient familières, il voyagea de sphère en sphère, de visions en visions, écoutant et croyant entendre de sourds frémissements et des voix d’anges, voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein desquelles il se perdait, essayant de parvenir au point éloigné, source de toute lumière, principe de toute harmonie.

Minuit sonna. En ce moment, le vieillard entendit avec horreur dans la chambre voisine un gémissement qui se confondit avec la chute d’un corps lourd que l’oreille expérimentée du banni reconnut pour être un cadavre. Il sortit précipitamment, entra chez Godefroid, le vit gisant comme une masse informe, aperçut une longue corde serrée à son cou et qui serpentait à terre. Quand il l’eut dénouée, l’enfant ouvrit les yeux. Il se croyait dans le ciel. Le vieillard le détrompa. Godefroid marcha dans la ceinture de lumière tracée par la lune à travers la chambre dont le vitrail était ouvert, il revit la Seine frémissante, les saules et les herbes du Terrain. Godefroid, en laissant l’étranger lui passer à plusieurs reprises les mains sur le cou pour examiner l’endroit où les efforts de la corde avaient porté, reconnut avoir voulu se tuer. Le vieillard présuma que le clou avait promptement cédé au poids du corps, et que ce fatal essai s’était terminé par une chute sans danger. Le vieillard lui demanda pourquoi. Godefroid répondit avoir entendu la voix d’en haut ! Elle l’appelait par son nom ! Elle le conviait au ciel ! Le vieillard en enlaçant Godefroid dans ses bras et le pressant avec enthousiasme sur son cœur lui dit qu’il était poète et savait monter intrépidement sur l’ouragan. Le vieillard serra convulsivement la main de Godefroid, et tous deux contemplèrent le firmament dont les étoiles semblaient verser de caressantes poésies qu’ils entendaient. Le vieillard lui expliqua que pour revenir, Godefroid dans sa patrie céleste, et lui dans sa patrie terrestre, ils devaient obéir à la voix de Dieu. Il lui expliqua qu’il traversait la cité des douleurs ! À s’y promener, il s’était usé le cœur. Oh ! fouiller dans les tombes pour leur demander d’horribles secrets ; essuyer des mains altérées de sang, les compter pendant toutes les nuits, les contempler levées vers lui, en implorant un pardon qu’il ne pouvait accorder ; étudier les convulsions de l’assassin et les derniers cris de sa victime ; écouter d’épouvantables bruits et d’affreux silences. Toujours évoquer les morts, pour toujours les traduire et les juger, était-ce donc une vie ?

Godefroid lui répondit qu’il allumait en lui un feu qui le dévorait. Pourtant le vieillard continua. Pendant un moment, l’étranger fixa sur Godefroid ses grands yeux éteints et abattus ; puis, il étendit le doigt vers la terre : vous eussiez cru voir alors un gouffre entr’ouvert à son commandement.

Une lutte terrible bouleversa son âme, vint réagir sur sa forme extérieure ; et quelque puissant qu’il parût être, il plia comme une herbe qui se courbe sous la brise messagère des orages. Godefroid resta silencieux, immobile, enchanté ; une force inexplicable le cloua sur le plancher. Il ne sentit plus son propre corps.

Le vieillard lui raconta qu’en parcourant les régions des éternels supplices, il était préservé de la mort par le manteau d’un Immortel, ce vêtement de gloire dû au génie et que se passaient les siècles. En accomplissant son pèlerinage à travers les sombres régions d’en bas, il était parvenu de douleur en douleur, de crime en crime, de punitions en punitions, de silences atroces en cris déchirants sur le gouffre supérieur aux cercles de l’Enfer. Il voyait dans le lointain la clarté du Paradis qui brillait à une distance énorme, il était dans la nuit, mais sur les limites du jour. Il volait, emporté par son guide, entraîné par une puissance semblable à celle qui pendant nos rêves nous ravit dans les sphères invisibles aux yeux du corps.

Il allait atteindre les champs de l’air où, vers le paradis, les masses de lumière se multiplient, où l’on fend facilement l’azur, où les innombrables mondes jaillissent comme des fleurs dans une prairie. Là, sur la dernière ligne circulaire qui appartenait encore aux fantômes qu’il laissait derrière lui, semblable à des chagrins qu’on veut oublier, il vit une grande ombre. Debout et dans une attitude ardente, cette âme dévorait les espaces du regard, ses pieds restaient attachés par le pouvoir de Dieu sur le dernier point de cette ligne où elle accomplissait sans cesse la tension pénible par laquelle nous projetons nos forces lorsque nous voulons prendre notre élan, comme des oiseaux prêts à s’envoler. Il reconnut un homme, cet homme ne le regarda, ne l’entendit pas ; tous ses muscles tressaillaient et haletaient ; par chaque parcelle de temps, il semblait éprouver sans faire un seul pas la fatigue de traverser l’infini qui le séparait du paradis où sa vue plongeait sans cesse, où il croyait entrevoir une image chérie.

Sur la dernière porte de l’Enfer comme sur la première, il lut une expression de désespoir dans l’espérance. Il se réfugia près de son guide dont la protection le rendit à la paix et au silence. Ils virent un saphir flottant au-dessus de leurs têtes dans les abîmes de lumière. La SPLENDEUR devint distincte, elle grandit ; le vieillard aperçut bientôt le nuage glorieux au sein duquel allaient les anges.

Une noble tête, de laquelle il était impossible de supporter l’éclat sans avoir revêtu le manteau, le laurier, la palme, attribut des Puissances, s’élevait au-dessus de cette nuée aussi blanche, aussi pure que la neige. C’était une lumière dans la lumière ! Ses ailes en frémissant semaient d’éblouissantes oscillations dans les sphères par lesquelles il passait. Il vit l’archange dans sa gloire !

Il tenait à la main une palme verte, et de l’autre un glaive flamboyant ; la palme, pour en décorer l’ombre pardonnée ; le glaive, pour faire reculer l’Enfer entier par un seul geste. À son approche, ils sentirent les parfums du ciel qui tombèrent comme une rosée. Dans la région où demeura l’Ange, l’air prit la couleur des opales, et s’agita par des ondulations dont le principe venait de lui. Il arriva, regarda l’ombre, lui dit : – À demain ! Puis il se retourna vers le ciel par un mouvement gracieux, étendit ses ailes, franchit les sphères comme un vaisseau fend les ondes en laissant à peine voir ses blanches voiles à des exilés laissés sur quelque plage déserte.

L’ombre poussa d’effroyables cris auxquels les damnés répondirent depuis le cercle le plus profondément enfoncé dans l’immensité des mondes de douleur jusqu’à celui plus paisible à la surface duquel le vieillard et son protecteur se trouvaient.

Puis tout à coup l’ombre prit son vol à travers la cité dolente et descendit de sa place jusqu’au fond même de l’Enfer ; elle remonta subitement, revint, se replongea dans les cercles infinis, les parcourut dans tous les sens, semblable à un vautour qui, mis pour la première fois dans une volière, s’épuise en efforts superflus. L’ombre avait le droit d’errer ainsi, et pouvait traverser les zones de l’Enfer, glaciales, fétides, brûlantes, sans participer à leurs souffrances.

Dieu ne lui a point infligé de punition, lui avait dit le maître ; mais aucune de ces âmes de qui tu as successivement contemplé les tortures, ne voudrait changer son supplice contre l’espérance sous laquelle cette âme succombe. En ce moment, l’ombre revint près de nous, ramenée par une force invincible qui la condamnait à sécher sur le bord des enfers. Le divin guide du vieillard, qui devina sa curiosité, toucha de son rameau le malheureux occupé peut-être à mesurer le siècle de peine qui se trouvait entre ce moment et ce lendemain toujours fugitif. L’ombre tressaillit, et leur jeta un regard plein de toutes les larmes qu’elle avait déjà versées. Elle raconta son histoire. C’était Honorino qui avait perdu son amour Térésa Donati. Il s’était tué pour la rejoindre. Depuis, elle était là-haut et lui en enfer. Le vieillard demanda à son protecteur si Honorino serait délivré. Le père de la poésie inclina doucement la tête en signe d’assentiment.

Les deux proscrits, les deux poètes tombèrent sur terre de toute la hauteur qui nous sépare des cieux. Le douloureux brisement de cette chute courut comme un autre sang dans leurs veines, mais en sifflant, en y roulant des pointes acérées et cuisantes. Pour eux, la douleur fut en quelque sorte une commotion électrique. La lourde et sonore démarche d’un homme d’armes dont l’épée, dont la cuirasse et les éperons produisaient un cliquetis ferrugineux retentit dans l’escalier ; puis un soldat se montra bientôt devant l’étranger surpris. Il lui annonça qu’il pouvait rentrer à Florence.

Ô ma Florence ! cria vivement D ANTE A LIGHIERI qui se dressa sur ses pieds, regarda dans les airs, crut voir l’Italie, et devint gigantesque.

– Et moi ! quand serai-je dans le ciel ? dit Godefroid qui restait un genou en terre devant le poète immortel, comme un ange en face du sanctuaire.

– Viens à Florence ! lui dit Dante d’un son de voix compatissant. Va ! quand tu verras ses amoureux paysages du haut de Fiesole, tu te croiras au paradis.

Pour la première, pour la seule fois peut-être, la sombre et terrible figure de Dante respira une joie ; ses yeux et son front exprimaient les peintures de bonheur qu’il a si magnifiquement prodiguées dans son Paradis. Il lui semblait peut-être entendre la voix de Béatrix. En ce moment, le pas léger d’une femme et le frémissement d’une robe retentirent dans le silence. L’aurore jetait alors ses premières clartés. La belle comtesse Mahaut entra, courut à Godefroid. C’était la comtesse qui annonça à Godefroid qu’elle était sa mère. Sa naissance était reconnue, ses droits seraient sous la protection du roi de France, et il trouverait un paradis dans le cœur de sa mère.

17 août 2025

La Peau de chagrin (Balzac)

La Peau de chagrin (Balzac).

 

Dans les années 1830, Balzac est surtout journaliste ; de ce métier exaltant et appauvrissant, il ne se défera qu'avec peine et progressivement, sous la pression de la grande oeuvre à écrire, de cette Peau de chagrin qui l'accablera de travail pendant les six premiers mois de 1831. Bien que Balzac ne se soit à aucun moment laissé embrigader dans le mouvement romantique, il ne saurait se soustraire à cette vague de fond qui a porté la révolution de Juillet.

 

Les dernières oeuvres de Balzac de 1830 et celles de 1831 portent la marque de l'esthétique romantique, plus sans doute que les romans de Stendhal écrits à la même époque. Balzac se montre infiniment sensible aux modes. Que le public s'engoue d'Hoffman et réclame du surnaturel ou de l'exotique, Balzac lui donne en retour l'Elixir de longue vie et Une passion dans le désert.

 

Balzac s'est toujours défendu d'avoir connu Hoffman avant de penser la Peau de chagrin. Les hallucinations de la peau de chagrin (Raphaël chez l'antiquaire), des Proscrits (la vision de Dante, inspiré aussi du poète italien) révèlent quelque parenté avec la manière d'Hoffman mais nulle part on ne surprend Balzac en flagrant délit d'imitation.

 

Une influence romantique moins connue s'est par contre profondément exercée sur Balzac : celle des peintres.

Il leur réserve une grande place dans son oeuvre. Il a souvent rencontré Delacroix chez Nodier. Delacroix a l'honneur de figurer sous un masque dans la Peau de chagrin. On sait que Balzac lui-même fait quelques incursions dans le Journal de Delacroix.

 

Si Balzac ne fait jamais de l'atroce pour l'atroce, c'est qu'il a déjà dépassé l'âge ingrat de son romantisme. Une curiosité sans repos de Balzac s'ouvre aux problèmes de la religion, de la philosophie, de l'occultisme, de la magie, des phénomènes psychiques et magnétiques ; des notes s'amoncellent, qui ont trait à l'immortalité de l'âme, peut-être à la nature de la vie et de la volonté. Les excès dans l'horrible et le grotesque, Balzac sous des noms d'emprunt (Horace de Saint-Aubin), les avaient tous commis et en commençant la Comédie humaine, il s'en était donc du même coup délivré.

 

La Peau de chagrin parut en août 1831 et fut épuisée en quelques jours. Au parti pris d'extériorité qui caractérisait la conception des Scènes de la vie privée a donc succédé, par un semblable excès, un parti pris d'intériorité. Effet de cette nouvelle structure esthétique, le héros des Romans et contes philosophiques voit grandir démesurément ses forces intérieures libérées de leurs entraves naturelles. Grandir jusqu'au surnaturel et placer l'artiste en face d'un nouveau problème d'expression.

 

Comme les Scènes de la vie privée, les Romans et Contes philosophiques montrent donc l'auteur en quête de son personnage ou, si l'on veut, le personnage balzacien en quête de lui-même. Le Balzac de 1830 semblait rêver d'un héros qui incarnerait une passion. Les premières réalisations de 1831 sont loin de répondre à cette conception. L'écrivain se contente de suggérer la présence, au fond de son héros, d'une force inconnue. Celle-ci, qui ne peut se formuler dans un caractère en voie de destruction, mais jaillit d'un regard ou d'une convulsion du corps, reste innomée.

 

La peau de chagrin, selon Balzac, et la formule de la vie humaine, abstraction faite des individualités. Tout y est mythe et figure. Elle est donc le point de départ de mon ouvrage. Après viendront se grouper des nuances en nuance, les individualités, les existences particulières.

Pour la première fois Balzac suit un personnage cohérent et dynamique tout au long de sa destinée. Le prologue du roman met brusquement le lecteur en présence d'un personnage voilé. Mais cette silhouette d'inconnu ne tarde pas à prendre la forme d'un portrait visionnaire. Rien qui permette de déceler sur ce visage l'économie subtile d'un caractère ; entraîné par son don de seconde vue, l'écrivain y  montre une âme déchirée entre le bien et le mal, la vie et la mort. Avant d'être un personnage psychologique, le héros, tout ombres et flammes, est un personnage mythique. Et se précise une antithèse primitive, puissante et simple, qui jette sur la scène une lumière symbolique.

 

Le héros, disputé entre la vie et la mort, joue sa destinée, perd, se prépare à mourir. Tout le prologue nous ramène à cet être solitaire aux prises avec ses deux ombres tentatrices : « il marchait comme au milieu d'un désert, coudoyé par des hommes qu'il ne ne voyait pas, n'écoutant à travers les clameurs populaires qu'une seule voix, celle de la mort et quand une claire figure de femme lui apparut au seuil d'un marchand d'estampes, cette dernière image du luxe et de l'élégance s'éclipsa comme allait s'éclipser sa vie.

 

On se lasserait de ce personnage en noir et blanc si une scène inattendue ne lui faisait subir une première métamorphose : c'est la fameuse visite chez l'antiquaire.

Pour humaniser son héros, Balzac cherche les signes indubitables de son individualité. Comment la montrerait-il mieux que par cette confession d'un homme à moitié ivre qui revoit sa jeunesse-à plus forte raison si cet homme, pour la plus grande part, c'est lui-même.

 

À sa propre jeunesse Balzac emprunte les détails concrets qui donneront le caractère de la vraisemblance à l'existence de Raphaël. Il raconte la dure expérience de la solitude, les débuts d'un écrivain à Paris, les obstacles que la misère a dressés devant ses premiers désirs. Ces oppositions entre la puissance surnaturelle de l'âme et la vie visible à fleur de terre resteront une des constantes de l'esthétique balzacienne.

 

 

Balzac se garde de laisser la vie du héros se confondre avec aucun sentiment : le propre de Raphaël sera justement de ne jamais faire corps avec son sentiment, de s'en dégager parfois brusquement comme s'il quittait un vêtement usé. Ce qui explique la curieuse alternance des passions qui n'a rien à voir avec les intermittences du coeur ; de l'étude à l'amour, de l'amour à la débauche, presque sans transitions ou des transitions rapidement notées de l'extérieur avec des mots et non des faits.

 

En décrivant dans son héros la courbe de cette maladie imaginaire, l'écrivain invente un nouveau langage symbolique qui exprime à l'aide des données concrètes de l'observation la progression de la vie et des passions. Dans une seule expression se confondent déjà le visible et l'invisible, la forme immobile et le temps qui l'emporte. En somme le héros balzacien a trouvé son unité.

 

Dès la fin de 1830 Balzac avait fait paraître dans la Caricature un fragment du roman qu'il était en train d'écrire ou de méditer ; ce texte intitulé Le Dernier Napoléon correspond aux premières pages de l'oeuvre ; il fut passablement modifié par la suite.

 

À monsieur Savary,

membre de l’Académie des Sciences.

 

Le talisman

 

 

Vers la fin du mois d’octobre dernier, un jeune homme entra dans le Palais-Royal au moment où les maisons de jeu s’ouvraient, conformément à la loi qui protège une passion essentiellement imposable. Sans trop hésiter, il monta l’escalier du tripot désigné sous le nom de numéro 36. Quand vous entrez dans une maison de jeu, la loi commence par vous dépouiller de votre chapeau. Est-ce une parabole évangélique et providentielle ! N’est-ce pas plutôt une manière de conclure un contrat infernal avec vous en exigeant je ne sais quel gage ? Mais, sachez-le bien, à peine avez-vous fait un pas vers le tapis vert, déjà votre chapeau ne vous appartient pas plus que vous ne vous appartenez à vous-même : vous êtes au jeu, vous, votre fortune, votre coiffe, votre canne et votre manteau. À votre sortie, le JEU vous démontrera, par une atroce épigramme en action, qu’il vous laisse encore quelque chose en vous rendant votre bagage. L’étonnement manifesté par l’étranger quand il reçut une fiche numérotée en échange de son chapeau, dont heureusement les bords étaient légèrement pelés, indiquait assez une âme encore innocente.

 

Le petit vieillard, qui sans doute avait croupi dès son jeune âge dans les bouillants plaisirs de la vie des joueurs, lui jeta un coup d’œil terne et sans chaleur, dans lequel un philosophe aurait vu les misères de l’hôpital, les vagabondages des gens ruinés, les procès-verbaux d’une foule d’asphyxies, les travaux forcés à perpétuité, les expatriations au Guazacoalco. Dans ses rides il y avait trace de

vieilles tortures, il devait jouer ses maigres appointements le jour même où il les recevait ; semblable aux rosses sur qui les coups de fouet n’ont plus de prise, rien ne le faisait tressaillir ; les sourds gémissements des joueurs qui sortaient ruinés, leurs muettes imprécations, leurs regards hébétés, le trouvaient toujours insensible. C’était le Jeu incarné. Si le jeune homme avait contemplé ce triste Cerbère, peut-être se serait-il dit : Il n’y a plus qu’un jeu de cartes dans ce cœur-là ! L’inconnu n’écouta pas ce conseil vivant, placé là sans doute par la Providence, comme elle a mis le dégoût à la porte de tous les mauvais lieux.

 

Ce jeune homme était probablement poussé là par la plus logique de toutes les éloquentes phrases de J.-J. Rousseau, et dont voici, je crois, la triste pensée : Oui, je conçois qu’un homme aille au Jeu ; mais c’est lorsque entre lui et la mort il ne voit plus que son dernier écu.

 

Mais comprenez-vous tout ce que doit avoir de délire et de vigueur dans l’âme un homme qui attend avec impatience l’ouverture d’un tripot ? Entre le joueur du matin et le joueur du soir il existe la différence qui distingue le mari nonchalant de l’amant pâmé sous les fenêtres de sa belle. Le matin seulement arrivent la passion palpitante et le besoin dans sa franche horreur. En ce moment vous pourrez admirer un véritable joueur, un joueur qui n’a pas mangé, dormi, vécu, pensé, tant il était rudement flagellé par le fouet de sa martingale ; tant il souffrait travaillé par le prurit d’un coup de trente et quarante. À cette heure maudite, vous rencontrerez des yeux dont le calme effraie, des visages qui vous fascinent, des regards qui soulèvent les cartes et les dévorent. Aussi les maisons de jeu ne sont-elles sublimes qu’à l’ouverture de leurs séances.

 

Toujours en opposition avec lui- même, trompant ses espérances par ses maux présents, et ses maux par un avenir qui ne lui appartient pas, l’homme imprime à tous ses actes le caractère de l’inconséquence et de la faiblesse.

Ici-bas rien n’est complet que le malheur. Au moment où le jeune homme entra dans le salon, quelques joueurs s’y trouvaient déjà. Sept ou huit spectateurs, debout, rangés de manière à former une galerie, attendaient les scènes que leur préparaient les coups du sort, les figures des acteurs, le mouvement de l’argent et celui des râteaux. Ces désœuvrés étaient là, silencieux, immobiles, attentifs comme l’est le peuple à la Grève quand le bourreau tranche une tête. Un jeune Italien aux cheveux noirs, au teint olivâtre, était accoudé tranquillement au bout de la table, et paraissait écouter ces pressentiments secrets qui crient fatalement à un joueur : – Oui. – Non !Un grand homme sec, en habit râpé, tenait un registre d’une main, et de l’autre une épingle pour marquer les passes de la Rouge ou de la Noire. C’était un de ces Tantales modernes qui vivent en marge de toutes les jouissances de leur siècle, un de ces avares sans trésor qui jouent une mise imaginaire, espèce de fou raisonnable qui se consolait de ses misères en caressant une chimère, qui agissait enfin avec le vice et le danger comme les jeunes prêtres avec l’Eucharistie, quand ils disent des messes blanches.

 

Quand le jeune homme ouvrit la porte. Le silence devint en quelque sorte plus profond, et les têtes se tournèrent vers le nouveau venu par curiosité. Tous en voyant l’inconnu éprouvèrent je ne sais quel sentiment épouvantable. Ne faut-il pas être bien malheureux pour obtenir de la pitié, bien faible pour exciter une sympathie, ou d’un bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes dans cette salle où les douleurs doivent être muettes, la misère gaie, le désespoir décent ! Eh bien ! il y avait de tout cela dans la sensation neuve qui remua ces cœurs glacés quand le jeune homme entra.

 

Au premier coup d’œil les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère : ses jeunes traits étaient empreints d’une grâce nébuleuse, son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées ! La morne impassibilité du suicide donnait à son front une pâleur mate et maladive, un sourire amer dessinait de légers plis dans les coins de sa bouche, et sa physionomie exprimait une résignation qui faisait mal à voir. Quelque secret génie scintillait au fond de ses yeux, voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Mais une passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable que l’étude et le génie, altéraient cette jeune tête, contractaient ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu’avaient seulement effleuré les orgies, l’étude et la maladie. Comme, lorsqu’un célèbre criminel arrive au bagne, les condamnés l’accueillent avec respect, ainsi tous ces démons humains, experts en tortures, saluèrent une douleur inouïe, une blessure profonde que sondait leur regard, et reconnurent un de leurs princes à la majesté de sa muette ironie, à l’élégante misère de ses vêtements. Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mais la jonction de son gilet et de sa cravate était trop savamment maintenue pour qu’on lui supposât du linge.

 

Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes frissonnèrent, c’est que les enchantements de l’innocence florissaient par vestiges dans ses formes grêles et fines, dans ses cheveux blonds et rares, naturellement bouclés. Cette figure avait encore vingt-cinq ans, et le vice paraissait n’y être qu’un accident. Les ténèbres et la lumière, le néant et l’existence s’y combattaient en produisant tout à la fois de la grâce et de l’horreur. Le jeune homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. Il marcha droit à la table, s’y tint debout, jeta sans calcul sur le tapis une pièce d’or qu’il avait à la main, et qui roula sur Noir ; puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanières incertitudes, il lança sur le tailleur un regard tout à la fois turbulent et calme. L’intérêt de ce coup était si grand que les vieillards ne firent pas de mise ; mais l’Italien saisit avec le fanatisme de la passion une idée qui vint lui sourire, et ponta sa masse d’or en opposition au jeu de l’inconnu. Le banquier oublia de dire ces phrases qui se sont à la longue converties en un cri rauque et inintelligible : Faites le jeu ! – Le jeu est fait ! – Rien ne va plus. Le tailleur étala les cartes, et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu, indifférent qu’il était à la perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces sombres plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et la dernière scène d’une noble vie dans le sort de cette pièce d’or ; leurs yeux arrêtés sur les cartons fatidiques étincelèrent ; mais, malgré l’attention avec laquelle ils regardèrent alternativement et le jeune homme et les cartes, ils ne purent apercevoir aucun symptôme d’émotion sur sa figure froide et résignée.

– Rouge, pair, passe, dit officiellement le tailleur.

Le jeune homme ne comprit sa ruine qu’au moment où le râteau s’allongea pour ramasser son dernier napoléon. Il disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie.

 

– Voilà sans doute sa dernière cartouche, dit en souriant le croupier après un moment de silence pendant lequel il tint cette pièce d’or entre le pouce et l’index pour la montrer aux assistants.

– C’est un cerveau brûlé qui va se jeter à l’eau, répondit un habitué en regardant autour de lui les joueurs qui se connaissaient tous.

 

Le jeune homme passait sans réclamer son chapeau ; mais le vieux molosse, ayant remarqué le mauvais état de cette guenille, la lui rendit sans proférer une parole ; le joueur restitua la fiche par un mouvement machinal, et descendit les escaliers en sifflant di tanti palpiti d’un souffle si faible, qu’il en entendit à peine lui-même les notes délicieuses.

 

Il se trouva bientôt sous les galeries du Palais-Royal, alla jusqu’à la rue Saint-Honoré, prit le chemin des Tuileries et traversa le jardin d’un pas irrésolu. Il marchait comme au milieu d’un désert, coudoyé par des hommes qu’il ne voyait pas, n’écoutant à travers les clameurs populaires qu’une seule voix, celle de la mort ; enfin perdu dans une engourdissante méditation, semblable à celle dont jadis étaient saisis les criminels qu’une charrette conduisait du Palais à la Grève, vers cet échafaud, rouge de tout le sang versé depuis 1793. L’inconnu fut assailli par mille pensées qui passaient en lambeaux dans son âme, comme des drapeaux déchirés voltigent au milieu d’une bataille. S’il déposait pendant un moment le fardeau de son intelligence et de ses souvenirs pour s’arrêter devant quelques fleurs dont les têtes étaient mollement balancées par la brise parmi les massifs de verdure, bientôt saisi par une convulsion de la vie qui regimbait encore sous la pesante idée du suicide, il levait les yeux au ciel : là, des nuages gris, des bouffées de vent chargées de tristesse, une atmosphère lourde, lui conseillaient encore de mourir. Il s’achemina vers le pont Royal en songeant aux dernières fantaisies de ses prédécesseurs.

 

Arrivé au point culminant de la voûte, il regarda l’eau d’un air sinistre. – Mauvais temps pour se noyer, lui dit en riant une vieille femme vêtue de haillons. Est-elle sale et froide, la Seine ! Il répondit par un sourire plein de naïveté qui attestait le délire de son courage, mais il frissonna tout à coup en voyant de loin, sur le port des Tuileries, la baraque surmontée d’un écriteau où ces paroles sont tracées en lettres hautes d’un pied : SECOURS AUX ASPHYXIÉS.

 

Une mort en plein jour lui parut ignoble, il résolut de mourir pendant la nuit, afin de livrer un cadavre indéchiffrable à cette société qui méconnaissait la grandeur de sa vie. Il continua donc son chemin, et se dirigea vers le quai Voltaire, en prenant la démarche indolente d’un désœuvré qui veut tuer le temps. Quand il descendit les marches qui terminent le trottoir du pont, à l’angle du quai, son attention fut excitée par les bouquins étalés sur le parapet ; peu s’en fallut qu’il n’en marchandât quelques-uns. Il se prit à sourire, remit philosophiquement les mains dans ses goussets, et allait reprendre son allure d’insouciance où perçait un froid dédain, quand il entendit avec surprise quelques pièces retentir d’une manière véritablement fantastique au fond de sa poche. Un sourire d’espérance illumina son visage, glissa de ses lèvres sur ses traits, sur son front, fit briller de joie ses yeux et ses joues sombres. Il redevint triste quand l’inconnu, ayant vivement retiré la main de son gousset, aperçut trois gros sous.

 

Un jeune ramoneur dont la figure bouffie était noire, le corps brun de suie, les vêtements déguenillés, tendit la main à cet homme pour lui arracher ses derniers sous. À deux pas du petit Savoyard, un vieux pauvre honteux, maladif, souffreteux, ignoblement vêtu d’une tapisserie trouée, lui dit d’une grosse voix sourde : – Monsieur, donnez-moi ce que vous voulez, je prierai Dieu pour vous... Mais quand l’homme jeune eut regardé le vieillard, celui-ci se tut et ne demanda plus rien, reconnaissant peut-être sur ce visage funèbre la livrée d’une misère plus âpre que n’était la sienne. L’inconnu jeta sa monnaie à l’enfant et au vieux pauvre en quittant le trottoir pour aller vers les maisons, il ne pouvait plus supporter le poignant aspect de la Seine.

– Nous prierons Dieu pour la conservation de vos jours, lui dirent les deux mendiants.

 

En arrivant à l’étalage d’un marchand d’estampes, cet homme presque mort rencontra une jeune femme qui descendait d’un brillant équipage. Il contempla délicieusement cette charmante personne dont la blanche figure était harmonieusement encadrée dans le satin d’un élégant chapeau ; il fut séduit par une taille svelte, par de jolis mouvements ; la robe, légèrement relevée par le marchepied, lui laissa voir une jambe dont les fins contours étaient dessinés par un bas blanc et bien tiré. La jeune femme entra dans le magasin, y marchanda des albums, des collections de lithographies ; elle en acheta pour plusieurs pièces d’or qui étincelèrent et sonnèrent sur le comptoir. Le jeune homme, en apparence occupé sur le seuil de la porte à regarder des gravures exposées dans la montre, échangea vivement avec la belle inconnue l’œillade la plus perçante que puisse lancer un homme, contre un de ces coups d’œil insouciants jetés au hasard sur les passants. C’était, de sa part, un adieu à l’amour, à la femme ! Le jeune homme passa promptement à un autre cadre, et ne se retourna point quand l’inconnue remonta dans sa voiture.

 

Il se mit à marcher d’un pas mélancolique le long des magasins, en examinant sans beaucoup d’intérêt les échantillons de marchandises. Quand les boutiques lui manquèrent, il étudia le Louvre, l’Institut, les tours de Notre-Dame, celles du Palais, le Pont-des-Arts. Ces monuments paraissaient prendre une physionomie triste en reflétant les teintes grises du ciel, dont les rares clartés prêtaient un air menaçant à Paris, qui, pareil à une jolie femme, est soumis à d’inexplicables caprices de laideur et de beauté.

 

Il voulut se soustraire aux titillations que produisaient sur son âme les réactions de la nature physique, et se dirigea vers un magasin d’antiquités dans l’intention de donner une pâture à ses sens, ou d’y attendre la nuit en marchandant des objets d’art. Il entra chez le marchand de curiosités d’un air dégagé, laissant voir sur ses lèvres un sourire fixe comme celui d’un ivrogne. N’était-il pas ivre de la vie, ou peut-être de la mort. Il retomba bientôt dans ses vertiges, et continua d’apercevoir les choses sous d’étranges couleurs, ou animées d’un léger mouvement dont le principe était sans doute dans une irrégulière circulation de son sang, tantôt bouillonnant comme une cascade, tantôt tranquille et fade comme l’eau tiède. Il demanda simplement à visiter les magasins pour chercher s’ils ne renfermaient pas quelques singularités à sa convenance.

 

Un jeune garçon à figure fraîche et joufflue, à chevelure rousse, et coiffé d’une casquette de loutre, commit la garde de la boutique à une vieille paysanne. Puis il dit à l’étranger d’un air insouciant : – Voyez, monsieur, voyez ! Nous n’avons en bas que des choses assez ordinaires ; mais si vous voulez prendre la peine de monter au premier étage, je pourrai vous montrer de fort belles momies du Caire, plusieurs poteries incrustées, quelques ébènes sculptés, vraie renaissance, récemment arrivés, et qui sont de toute beauté.

 

Portant sa croix jusqu’au bout, le jeune homme parut écouter son conducteur et lui répondit par gestes ou par monosyllabes ; mais insensiblement il sut conquérir le droit d’être silencieux, et put se livrer sans crainte à ses dernières méditations, qui furent terribles. Au premier coup d’œil, les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les œuvres humaines et divines se heurtaient. Le commencement du monde et les événements d’hier se mariaient avec une grotesque bonhomie. Un tournebroche était posé sur un ostensoir, un sabre républicain sur une hacquebute du moyen-âge. Les instruments de mort, poignards, pistolets curieux, armes à secret, étaient jetés pêle-mêle avec des instruments de vie : soupières en porcelaine, assiettes de Saxe, tasses orientales venues de Chine, salières antiques, drageoirs féodaux.

 

Tous les pays de la terre semblaient avoir apporté là un débris de leurs sciences, un échantillon de leurs arts. C’était une espèce de fumier philosophique auquel rien ne manquait, ni le calumet du sauvage, ni la pantoufle vert et or du sérail, ni le yatagan du Maure, ni l’idole des Tartares. L’inconnu compara d’abord ces trois salles gorgées de civilisation, de cultes, de divinités, de chefs-d’œuvre, de royautés, de débauches, de raison et de folie, à un miroir plein de facettes dont chacune représentait un monde.

 

Après cette impression brumeuse, il voulut choisir ses jouissances ; mais à force de regarder, de penser, de rêver, il tomba sous la puissance d’une fièvre due peut-être à la faim qui rugissait dans ses entrailles. Le désir qui l’avait poussé dans le magasin fut exaucé : il sortit de la vie réelle, monta par degrés vers un monde idéal, arriva dans les palais enchantés de l’extase où l’univers lui apparut par bribes et en traits de feu, comme l’avenir passa jadis flamboyant aux yeux de saint Jean dans Pathmos. Les Pharaons ensevelissant des peuples pour se construire une tombe ; Moïse, les Hébreux, le désert : il entrevit tout un monde antique et solennel. Enfin la Rome chrétienne dominait ces images. Une peinture ouvrait les cieux : il y voyait la Vierge Marie plongée dans un nuage d’or, au sein des anges, éclipsant la gloire du soleil, écoutant les plaintes des malheureux auxquels cette Ève régénérée souriait d’un air doux.

 

Cet océan de meubles, d’inventions, de modes, d’œuvres, de ruines, lui composait un poème sans fin. Formes, couleurs, pensées, tout revivait là ; mais rien de complet ne s’offrait à l’âme. Après s’être emparé du monde, après avoir contemplé des pays, des âges, des règnes, le jeune homme revint à des existences individuelles. Il se repersonnifia, s’empara des détails en repoussant la vie des nations comme trop accablante pour un seul homme. Là dormait un enfant en cire, sauvé du cabinet de Ruysch, et cette ravissante créature lui rappelait les joies de son jeune âge. Il s’accrochait à toutes les joies, saisissait toutes les douleurs, s’emparait de toutes les formules d’existence en éparpillant si généreusement sa vie et ses sentiments sur les simulacres de cette nature plastique et vide, que le bruit de ses pas retentissait dans son âme comme le son lointain d’un autre monde, comme la rumeur de Paris arrive sur les tours de Notre-Dame.

 

En montant l’escalier intérieur qui conduisait aux salles situées au premier étage, il vit des boucliers votifs, des panoplies, des tabernacles sculptés, des figures en bois pendues aux murs, posées sur chaque marche. Poursuivi par les formes les plus étranges, par des créations merveilleuses assises sur les confins de la mort et de la vie, il marchait dans les enchantements d’un songe ; enfin, doutant de son existence, il était comme ces objets curieux, ni tout à fait mort, ni tout à fait vivant. Quand il entra dans les nouveaux magasins, le jour commençait à pâlir ; mais la lumière semblait inutile aux richesses resplendissantes d’or et d’argent qui s’y trouvaient entassées.

– Vous avez des millions ici, s’écria le jeune homme en arrivant à la pièce qui terminait une immense enfilade d’appartements dorés et sculptés par des artistes du siècle dernier.

– Dites des milliards, répondit le gros garçon joufflu. Mais ce n’est rien encore ; montez au troisième étage, et vous verrez !

L’inconnu suivit son conducteur et parvint à une quatrième galerie où successivement passèrent devant ses yeux fatigués plusieurs tableaux du Poussin, une sublime statue de Michel-Ange, quelques ravissants paysages de Claude Lorrain, un Gérard Dow qui ressemblait à une page de Sterne, des Rembrandt, des Murillo, des Velasquez sombres et colorés comme un poème de lord Byron ; puis des bas-reliefs antiques, des coupes d’agate, des onyx merveilleux ; enfin c’était des travaux à dégoûter du travail, des chefs-d’œuvre accumulés à faire prendre en haine les arts et à tuer l’enthousiasme. Il étouffait sous les débris de cinquante siècles évanouis, il était malade de toutes ces pensées humaines, assassiné par le luxe et les arts.

– Que contient cette boîte ? demanda-t-il en arrivant à un grand cabinet, dernier monceau de gloire, d’efforts humains, d’originalités, de richesses, parmi lesquelles il montra du doigt une grande caisse carrée, construite en acajou, suspendue à un clou par une chaîne d’argent.

– Ah ! monsieur en a la clef, dit le gros garçon avec un air de mystère. Si vous désirez voir ce portrait, je me hasarderai volontiers à le prévenir.

Les merveilles dont l’aspect venait de présenter au jeune homme toute la création connue mirent dans son âme l’abattement que produit chez le philosophe la vue scientifique des créations inconnues : il souhaita plus vivement que jamais de mourir, et tomba sur une chaise curule en laissant errer ses regards à travers les fantasmagories de ce panorama du passé. Le silence régnait si profondément autour de lui, que bientôt il s’aventura dans une douce rêverie dont les impressions graduellement noires suivirent, de nuance en nuance et comme par magie, les lentes dégradations de la lumière.

Une lueur prête à quitter le ciel ayant fait reluire un dernier reflet rouge en luttant contre la nuit, il leva la tête, vit un squelette à peine éclairé qui le montra du doigt, et pencha dubitativement le crâne de droite à gauche, comme pour lui dire : Les morts ne veulent pas encore de toi !

Pendant un moment encore, les vagues reflets du couchant lui permirent d’apercevoir indistinctement les fantômes par lesquels il était entouré ; puis toute cette nature morte s’abolit dans une même teinte noire. La nuit, l’heure de mourir était subitement venue. Il s’écoula, dès ce moment, un certain laps de temps pendant lequel il n’eut aucune perception claire des choses terrestres, soit qu’il se fût enseveli dans une rêverie profonde, soit qu’il eût cédé à la somnolence provoquée par ses fatigues et par la multitude des pensées qui lui déchiraient le cœur.

Tout à coup il crut avoir été appelé par une voix terrible, et tressaillit comme lorsqu’au milieu d’un brûlant cauchemar nous sommes précipités d’un seul bond dans les profondeurs d’un abîme.

Il ferma les yeux ; les rayons d’une vive lumière l’éblouissaient ; il voyait briller au sein des ténèbres une sphère rougeâtre dont le centre était occupé par un petit vieillard qui se tenait debout et dirigeait sur lui la clarté d’une lampe. Il ne l’avait entendu ni venir, ni parler, ni se mouvoir. Cette apparition eut quelque chose de magique. L’homme le plus intrépide, surpris ainsi dans son sommeil, aurait sans doute tremblé devant ce personnage extraordinaire qui semblait être sorti d’un sarcophage voisin. La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l’inconnu de croire à des effets surnaturels. Il vit un petit vieillard sec et maigre, vêtu d’une robe en velours noir, serrée autour de ses reins par un gros cordon de soie. Sur sa tête, une calotte en velours également noir laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux blancs et s’appliquait sur le crâne de manière à rigidement encadrer le front. La robe ensevelissait le corps comme dans un vaste linceul, et ne permettait de voir d’autre forme humaine qu’un visage étroit et pâle. Une barbe grise et taillée en pointe cachait le menton de cet être bizarre, et lui donnait l’apparence de ces têtes judaïques qui servent de types aux artistes quand ils veulent représenter Moïse. Une finesse d’inquisiteur, trahie par les sinuosités de ses rides et par les plis circulaires dessinés sur ses tempes, accusait une science profonde des choses de la vie. Il était impossible de tromper cet homme qui semblait avoir le don de surprendre les pensées au fond des cœurs les plus discrets. Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux ; vous y auriez lu la tranquillité lucide d’un Dieu qui voit tout, ou la force orgueilleuse d’un homme qui a tout vu.

Un peintre aurait, avec deux expressions différentes et en deux coups de pinceau, fait de cette figure une belle image du Père Éternel ou le masque ricaneur du Méphistophélès, car il se trouvait tout ensemble une suprême puissance dans le front et de sinistres railleries sur la bouche. En broyant toutes les peines humaines sous un pouvoir immense, cet homme devait avoir tué les joies terrestres. Le moribond frémit en pressentant que ce vieux génie habitait une sphère étrangère au monde où il vivait seul, sans jouissances, parce qu’il n’avait plus d’illusion, sans douleur, parce qu’il ne connaissait plus de plaisirs. Le vieillard se tenait debout, immobile, inébranlable comme une étoile au milieu d’un nuage de lumière, ses yeux verts, pleins de je ne sais quelle malice calme, semblaient éclairer le monde moral comme sa lampe illuminait ce cabinet mystérieux. Tel fut le spectacle étrange qui surprit le jeune homme au moment où il ouvrit les yeux, après avoir été bercé par des pensées de mort et de fantasques images.

L’inconnu trembla devant cette lumière et ce vieillard, agité par l’inexplicable pressentiment de quelque pouvoir étrange ; mais cette émotion était semblable à celle que nous avons tous éprouvée devant Napoléon, ou en présence de quelque grand homme brillant de génie et revêtu de gloire.

– Monsieur désire voir le portrait de Jésus-Christ peint par Raphaël ? lui dit courtoisement le vieillard d’une voix dont la sonorité claire et brève avait quelque chose de métallique. Et il posa la lampe sur le fût d’une colonne brisée, de manière à ce que la boîte brune reçût toute la clarté.

Aux noms religieux de Jésus-Christ et de Raphaël, il échappa au jeune homme un geste de curiosité, sans doute attendu par le marchand qui fit jouer un ressort. Soudain le panneau d’acajou glissa dans une rainure, tomba sans bruit et livra la toile à l’admiration de l’inconnu. À l’aspect de cette immortelle création, il oublia les fantaisies du magasin, les caprices de son sommeil, redevint homme, reconnut dans le vieillard une créature de chair, bien vivante, nullement fantasmagorique, et revécut dans le monde réel.

La tendre sollicitude, la douce sérénité du divin visage influèrent aussitôt sur lui. Quelque parfum épanché des cieux dissipa les tortures infernales qui lui brûlaient la moelle des os. Cette peinture inspirait une prière, recommandait le pardon, étouffait l’égoïsme, réveillait toutes les vertus endormies. L’Inconnu dit au vieillard : « Il va falloir mourir ». Le marchand crut que le jeune homme voulut intenter à sa vie pour voler le tableau mais il l’inconnu lui expliqua que c’était sa propre vie qu’il voulait supprimer. En attendant la nuit, afin de pouvoir se noyer sans esclandre, il était venu voir les richesses du marchand, comme pour s’offrir un dernier plaisir à l’homme de science et de poésie qu’il était.

Rassuré bientôt par l’accent de cette voix douloureuse, ou lisant peut-être dans ces traits décolorés les sinistres destinées qui naguère avaient fait frémir les joueurs, le vieillard lâcha le visage du jeune homme qu’il avait pris dans ses mains; mais par un reste de suspicion qui révéla une expérience au moins centenaire, il étendit nonchalamment le bras vers un buffet comme pour s’appuyer, et dit en y prenant un stylet : – Êtes-vous depuis trois ans, surnuméraire au trésor, sans y avoir touché de gratification ? L’inconnu ne put s’empêcher de sourire en faisant un geste négatif.

– Votre père vous a-t-il trop vivement reproché d’être venu an monde, ou bien êtes-vous déshonoré ? L’inconnu répondit que s’il voulait se déshonorer, il vivrait. Pour expliquer son désir de suicide, il ajouta qu’il se trouvait dans la plus profonde, la plus ignoble, la plus perçante de toutes les misères et ne voulait mendier ni secours ni consolations. Alors le vieillard lui dit qu’il voulait le faire plus riche, plus puissant et plus considéré que ne pouvait l’être un roi constitutionnel.

Le jeune homme crut le vieillard en enfance, et resta comme engourdi, sans oser répondre.

– Retournez-vous, dit le marchand en saisissant tout à coup la lampe pour en diriger la lumière sur le mur qui faisait face au portrait, et regardez cette PEAU DE CHAGRIN, ajouta-t-il.

Le jeune homme se leva brusquement et témoigna quelque surprise en apercevant au- dessus du siège où il s’était assis un morceau de chagrin accroché sur le mur, et dont la dimension n’excédait pas celle d’une peau de renard ; mais, par un phénomène inexplicable au premier abord, cette peau projetait au sein de la profonde obscurité qui régnait dans le magasin des rayons si lumineux que vous eussiez dit d’une petite comète. Le jeune incrédule s’approcha de ce prétendu talisman qui devait le préserver du malheur, et s’en moqua par une phrase mentale. Cependant, animé d’une curiosité bien légitime, il se pencha pour la regarder alternativement sous toutes les faces, et découvrit bientôt une cause naturelle à cette singulière lucidité : les grains noirs du chagrin étaient si soigneusement polis et si bien brunis, les rayures capricieuses en étaient si propres et si nettes que, pareilles à des facettes de grenat, les aspérités de ce cuir oriental formaient autant de petits foyers qui réfléchissaient vivement la lumière. Il ne voulut pas emporter une énigme de plus dans la tombe, et retourna promptement la peau comme un enfant pressé de connaître les secrets de son jouet nouveau.

– Ah ! ah ! s’écria-t-il, voici l’empreinte du sceau que les Orientaux nomment le cachet de Salomon. Le marchand fut surpris que le jeune homme connu ce sceau. L’inconnu lui dit que les superstitions de l’Orient avaient consacré la forme mystique et les caractères mensongers de cet emblème qui représentait une puissance fabuleuse. Le marchand apporta la lampe près du talisman que le jeune homme tenait à l’envers, et lui fit apercevoir des caractères incrustés dans le tissu cellulaire de cette peau merveilleuse, comme s’ils eussent été produits par l’animal auquel elle avait jadis appartenu.

Le jeune homme demanda au vieillard un instrument pour trancher le chagrin, afin de voir si les lettres y étaient empreintes ou incrustées. Le vieillard présenta son stylet à l’inconnu, qui le prit et tenta d’entamer la peau à l’endroit où les paroles se trouvaient écrites ; mais, quand il eut enlevé une légère couche de cuir, les lettres y reparurent si nettes et tellement conformes à celles qui étaient imprimées sur la surface, que, pendant un moment, il crut n’en avoir rien ôté. Puis, il regarda la sentence orientale avec une sorte d’inquiétude. Les paroles mystérieuses du chagrin étaient écrites en sanskrit que je le jeune homme avait appris. Cela signifiait : voulait dire en français :

Si tu me possèdes, tu posséderas tout. Mais ta vie m’appartiendra. Dieu l’a voulu ainsi. Désire, et tes désirs seront accomplis. Mais règle tes souhaits sur ta vie. Elle est là. À chaque vouloir je décroitrai comme tes jours. Me veux-tu ? Prends. Dieu t’exaucera. Soit !

Le vieux marchand remit la lampe sur la colonne où il l’avait prise, en lançant au jeune homme un regard empreint d’une froide ironie qui semblait dire : Il ne pense déjà plus à mourir. L’inconnu lui demanda si c’était une plaisanterie ou un mystère. Le marchand lui répondit :  Je ne saurais vous répondre. J’ai offert le terrible pouvoir que donne ce talisman à des hommes doués de plus d’énergie que vous ne paraissiez en avoir ; mais, tout en se moquant de la problématique influence qu’il devait exercer sur leurs destinées futures, aucun n’a voulu se risquer à conclure ce contrat si fatalement proposé par je ne sais quelle puissance. Je pense comme eux, j’ai douté, je me suis abstenu, et...

Il constata qu’avant d’entrer dans ce cabinet, l’inconnu avait résolu de se suicider ; mais tout à coup un secret l’occupait et le distrayait de mourir. Le marchand avait été étais dans la misère, il avait mendié son pain ; néanmoins il avait atteint l’âge de cent deux ans, et était devenu millionnaire : le malheur lui avait donné la fortune, l’ignorance l’avait instruit. Il révéla au jeune homme en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes de l’action humaine il est une autre formule dont s’emparent les sages, et le marchand lui devait le bonheur et sa longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. En deux mots, il avait placé sa vie, non dans le cœur qui se brise, ou dans les sens qui s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout. Il avait vu le monde entier : ses pieds avaient foulé les plus hautes montagnes de l’Asie et de l’Amérique, il avait appris tous les langages humains, et avait vécu sous tous les régimes : il avait prêté son argent à un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, il avait dormi sous la tente de l’Arabe sur la foi de sa parole, il avait signé des contrats dans toutes les capitales européennes, et avait laissé sans crainte son or dans le wigwam des sauvages, enfin il avait tout obtenu parce qu’il avait tout su dédaigner. Sa seule ambition avait été de voir. Il dit que la pensée était la clef de tous les trésors, elle procurait les joies de l’avare sans donner ses soucis. Il avait tout vu, mais tranquillement, sans fatigue ; il n’avait jamais rien désiré, il avait tout attendu ; il s’était promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui lui appartenait. Ce que les hommes appelaient chagrins, amours, ambitions, revers, tristesse, étaient pour lui des idées qu’il changeait en rêveries. Il s’en amusait comme de romans qu’il aurait lus par une vision intérieure. Là, dit-il en se frappant le front, là sont les vrais millions. Il avait un sérail imaginaire où il possédait toutes les femmes qu’il n’avait pas eues. Ceci, dit-il d’une voix éclatante en montrant la Peau de chagrin, est le pouvoir et le vouloir réunis. Là sont vos idées sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre ; car le mal n’est peut-être qu’un violent plaisir.

– Eh ! bien, oui, je veux vivre avec excès, dit l’inconnu en saisissant la Peau de chagrin.

– Jeune homme, prenez garde, s’écria le vieillard avec une incroyable vivacité.

L’inconnu répliqua qu’il avait résolu sa vie par l’étude et par la pensée ; mais elles ne l’avaient même pas nourri. En serrant le talisman d’une main convulsive et regardant le vieillard, il dit qu’il voulait un dîner royalement splendide, quelque bacchanale digne du siècle où tout s’est, dit-on, perfectionné ! Que ses convives soient jeunes, spirituels et sans préjugés, joyeux jusqu’à la folie ! Que les vins se succèdent toujours plus incisifs, plus pétillants, et soient de force à les enivrer pour trois jours ! Donc il commanda à ce pouvoir sinistre de lui fondre toutes les joies dans une joie. Oui, il avait besoin d’embrasser les plaisirs du ciel et de la terre dans une dernière étreinte pour en mourir.

Un éclat de rire, parti de la bouche du petit vieillard, retentit dans les oreilles du jeune fou comme un bruissement de l’enfer, et l’interdit si despotiquement qu’il se tut.

– Croyez-vous, dit le marchand, que mes planchers vont s’ouvrir tout à coup pour donner passage à des tables somptueusement servies et à des convives de l’autre monde ? Non, non, jeune étourdi. Vous avez signé le pacte : tout est dit. Maintenant vos volontés seront scrupuleusement satisfaites, mais aux dépens de votre vie. Le cercle de vos jours, figuré par cette peau, se resserrera suivant la force et le nombre de vos souhaits, depuis le plus léger jusqu’au plus exorbitant.

Le brahmane auquel il devait ce talisman lui avait jadis expliqué qu’il s’opérerait un mystérieux accord entre les destinées et les souhaits du possesseur. Le premier désir de l’inconnu était vulgaire, le marchand pouvait le réaliser ; mais il en laissait le soin aux événements de la nouvelle existence du jeune homme. Après tout, il voulait mourir ? hé ! bien, son suicide n’était que retardé.

L’inconnu, surpris et presque irrité de se voir toujours plaisanté par ce singulier vieillard dont l’intention demi-philanthropique lui parut clairement démontrée dans cette dernière raillerie, s’écria : – Je verrai bien, monsieur, si ma fortune changera pendant le temps que je vais mettre à franchir la largeur du quai. Mais, si vous ne vous moquez pas d’un malheureux, je désire, pour me venger d’un si fatal service, que vous tombiez amoureux d’une danseuse ! Vous comprendrez alors le bonheur d’une débauche, et peut-être deviendrez-vous prodigue de tous les biens que vous avez si philosophiquement ménagés.

Il sortit sans entendre un grand soupir que poussa le vieillard, traversa les salles et descendit les escaliers de cette maison, suivi par le gros garçon joufflu qui voulut vainement l’éclairer : il courait avec la prestesse d’un voleur pris en flagrant délit. Aveuglé par une sorte de délire, il ne s’aperçut même pas de l’incroyable ductilité de la Peau de chagrin, qui, devenue souple comme un gant, se roula sous ses doigts frénétiques et put entrer dans la poche de son habit où il la mit presque machinalement. En s’élançant de la porte du magasin sur la chaussée, il heurta trois jeunes gens qui se tenaient bras dessus bras dessous. Les injures furent rapidement remplacées par des paroles amicales quand les jeunes gens reconnurent leur ami Raphaël. Ils le cherchaient depuis une semaine à la cour ou dans les prisons.

En ce moment, Raphaël passait avec ses amis sur le Pont-des-Arts, d’où, sans les écouter, il regardait la Seine dont les eaux mugissantes répétaient les lumières de Paris. Au-dessus de ce fleuve, dans lequel il voulait se précipiter naguère, les prédictions du vieillard étaient accomplies, l’heure de sa mort se trouvait déjà fatalement retardée. Ils parlèrent de politique. Le pouvoir s’était transporté des Tuileries chez les journalistes, de même que le budget avait changé de quartier, en passant du faubourg Saint-Germain à la Chaussée-d’Antin.  Le gouvernement, c’est-à-dire l’aristocratie de banquiers et d’avocats, qui faisaient de la patrie comme les prêtres faisaient jadis de la monarchie, avait senti la nécessité de mystifier le bon peuple de France avec des mois nouveaux et de vieilles idées, à l’instar des philosophes de toutes les écoles et des hommes forts de tous les temps. Il s’agissait donc d’inculquer au peuple une opinion royalement nationale, en lui prouvant qu’il était bien plus heureux de payer douze cents millions trente-trois centimes à la patrie représentée par messieurs tels et tels, que onze cents millions neuf centimes à un roi qui disait moi au lieu de dire nous. En un mot, un journal armé de deux ou trois cent bons mille francs venait d’être fondé dans le but de faire une opposition qui contentait les mécontents, sans nuire au gouvernement national du roi-citoyen.

Les amis de Raphaël se moquaient de la liberté autant que du despotisme, de la religion aussi bien que de l’incrédulité ; pour eux la patrie était une capitale où toutes les idées s’échangeaient, où tous les jours amenaient de succulents dîners, de nombreux spectacles ; où fourmillaient de licencieuses prostituées, des soupers qui ne finissaient que le lendemain. Ainsi, pour eux, le bâton du pouvoir ne se ferait jamais trop sentir, puisqu’ils étaient près de ceux qui le tenaient. Ils se considéraient comme les véritables sectateurs du dieu Méphistophélès ! Ils destinaient à Raphaël les rênes de cet empire burlesque. Ainsi, ils emmenèrent Raphaël au dîner donné par le fondateur dudit journal, un banquier retiré qui, ne sachant que faire de son or, voulait le changer en esprit. Ils considéraient Raphaël comme le plus intrépide compagnon qui jamais ait étreint corps à corps la Débauche.

Parmi les amis de Raphaël se trouvait Emile, un journaliste qui avait conquis plus de gloire à ne rien faire que les autres n’en recueillent de leurs succès. Critique hardi, plein de verve et de mordant, il possédait toutes les qualités que comportaient ses défauts. Franc et rieur, il disait en face mille épigrammes à un ami, qu’absent, il défendait avec courage et loyauté. Il se moquait de tout, même de son avenir. Prodigue de promesses qu’il ne réalisait jamais, il s’était fait de sa fortune et de sa gloire un coussin pour dormir, courant ainsi la chance de se réveiller vieux à l’hôpital. En arrivant chez le banquier Taillefer, Raphaël se sentit renaître car il aimait le luxe. Raphaël et ses amis furent aussitôt accueillis par les jeunes gens les plus remarquables de Paris. De jeunes auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans idées, des prosateurs pleins de poésie près de poètes prosaïques. Enfin, il s’y trouvait deux ou trois de ces savants destinés à mettre de l’azote dans la conversation, et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter de ces lueurs éphémères, qui, semblables aux étincelles du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière. Quelques hommes à paradoxes, riant sous cape des gens qui épousent leurs admirations ou leurs mépris pour les hommes et les choses, faisaient déjà de cette politique à double tranchant, avec laquelle ils conspirent contre tous les systèmes, sans prendre parti pour aucun.

L’amphitryon avait la gaieté soucieuse d’un homme qui dépense deux mille écus. Raphaël admira la beauté du décor et dit : « Ah ! je veux vivre au sein de ce luxe un an, six mois, n’importe ! Et puis après mourir. J’aurai du moins épuisé, connu, dévoré mille existences ». Emile lui dit que Taillefer devait sa fortune à un crime qu’il avait commis pendant la Révolution. Il avait envie de demander à ce capitaliste s’il était honnête homme.

Les paroles furent assez rares. Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère circula. Puis le premier service apparut dans toute sa gloire ; il aurait fait honneur à feu Cambacérès, et Brillat-Savarin l’eût célébré. Cette première partie du festin était comparable, en tout point, à l’exposition d’une tragédie classique. Le second acte devint quelque peu bavard. Chaque convive avait bu raisonnablement en changeant de crus suivant ses caprices, en sorte qu’au moment où l’on emporta les restes de ce magnifique service, de tempétueuses discussions s’étaient établies ; quelques fronts pâles rougissaient, plusieurs nez commençaient à s’empourprer, les visages s’allumaient, les yeux pétillaient. Pendant cette aurore de l’ivresse, le discours ne sortait pas encore des bornes de la civilité ; mais les railleries, les bons mots s’échappaient peu à peu de toutes les bouches ; puis la calomnie élevait tout doucement sa petite tête de serpent et parlait d’une voix flûtée ; çà et là, quelques sournois écoutaient attentivement, espérant garder leur raison. Le second service trouva donc les esprits tout à fait échauffés. Taillefer se piqua d’animer ses convives, et fit avancer les terribles vins du Rhône, le chaud Tokay, le vieux Roussillon capiteux. L’orgie seule déploya sa grande voix, sa voix composée de cent clameurs confuses qui grossissent comme les crescendo de Rossini. Puis arrivèrent les toasts insidieux, les forfanteries, les défis. Tous renonçaient à se glorifier de leur capacité intellectuelle pour revendiquer celle des tonneaux, des foudres, des cuves. Il vint un moment où les maîtres parlèrent tous à la fois, et où les valets sourirent. Mais cette mêlée de paroles où les paradoxes douteusement lumineux, les vérités grotesquement habillées, se heurtèrent à travers les cris, les jugements interlocutoires, les arrêts souverains et les niaiseries, comme au milieu d’un combat se croisent les boulets, les balles et la mitraille, eût sans doute intéressé quelque philosophe par la singularité des pensées, ou surpris un politique par la bizarrerie des systèmes. C’était tout à la fois un livre et un tableau. Les philosophies, les religions, les morales, si différentes d’une latitude à l’autre, les gouvernements, enfin tous les grands actes de l’intelligence humaine tombèrent sous une faux aussi longue que celle du Temps. Furieuse et burlesque, la discussion fut en quelque sorte un sabbat des intelligences. Entre les tristes plaisanteries dites par ces enfants de la Révolution à la naissance d’un journal, et les propos tenus par de joyeux buveurs à la naissance de Gargantua, se trouvait tout l’abîme qui sépare le dix-neuvième siècle du seizième. Celui-ci apprêtait une destruction en riant, le XIXè riait au milieu des ruines. Emile présenta Raphaël au banquier comme le descendant de l’empereur Valens, souche des Valentinois, fondateur des villes de Valence en Espagne et en France, héritier légitime de l’empire d’Orient.

Taillefer se recueillit pendant un moment et se remit bientôt à boire en laissant échapper un geste authentique, par lequel il semblait avouer qu’il lui était impossible de rattacher à sa clientèle les villes de Valence, de Constantinople, Mahmoud, l’empereur Valens et la famille des Valentinois. Puis une conversation politique déboucha de la remarque d’Emile.

 – Les hommes et les événements ne sont rien, disait le républicain en continuant sa théorie à travers les hoquets, il n’y a en politique et en philosophie que des principes et des idées.

– Sont-ils ennuyeux avec leur politique ! dit Cardot le notaire. Fermez la porte. Il n’y a pas de science ou de vertu qui vaille une goutte de sang. Si nous voulions faire la liquidation de la vérité, nous la trouverions peut-être en faillite.

Un autre dit : « Car, après tout, la liberté enfante l’anarchie, l’anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d’êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes. N’est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral ? Quand l’homme croit avoir perfectionné, il n’a fait que déplacer les choses. »

– Buvons donc à l’imbécillité du pouvoir qui nous donne tant de pouvoir sur les imbéciles ! dit le banquier.

Les répliques alternaient en même temps que les plats et les boissons.

– Où trouverez-vous ailleurs qu’à Paris un échange aussi vif, aussi rapide entre les pensées, s’écria Bixiou, le plus spirituel des artistes, en prenant une voix de basse-taille.

Le dessert se trouva servi comme par enchantement. Le budget d’un prince allemand n’aurait pas payé cette richesse insolente. L’argent, la nacre, l’or, les cristaux furent de nouveau prodigués sous de nouvelles formes ; mais les yeux engourdis et la verbeuse fièvre de l’ivresse permirent à peine aux convives d’avoir une intuition vague de cette féerie digne d’un conte oriental.

Les pyramides de fruits furent pillées, les voix grossirent, le tumulte grandit ; il n’y eut plus alors de paroles distinctes ; les verres volèrent en éclats, et des rires atroces partirent comme des fusées. Cursy saisit un cor et se mit à sonner une fanfare. Ce fut comme un signal donné par le diable. Cette assemblée en délire hurla, siffla, chanta, cria, rugit, gronda. Les hommes fins disaient leurs secrets à des curieux qui n’écoutaient pas. Les mélancoliques souriaient comme des danseuses qui achèvent leurs pirouettes.  Des amis intimes se battaient. Le maître du logis se sentant ivre, n’osait se lever, mais il approuvait les extravagances de ses convives par une grimace fixe, en tâchant de conserver un air décent et hospitalier. Emile lui demanda s’il avait commis un crime. Le meurtrier plein d’or répondit – Il y a prescription !

On passa au salon pour le café. Les uns, arrivés à l’apogée de l’ivresse, restaient mornes et péniblement occupés à saisir une pensée qui leur attestât leur propre existence ; les autres, plongés dans le marasme produit par une digestion alourdissante, niaient le mouvement. D’intrépides orateurs disaient encore de vagues paroles dont le sens leur échappait à eux-mêmes.

Sous les étincelantes bougies d’un lustre d’or, autour d’une table chargée de vermeil, un groupe de femmes se présenta soudain aux convives hébétés dont les yeux s’allumèrent comme autant de diamants. Riches était les parures, mais plus riches encore étaient ces beautés éblouissantes devant lesquelles disparaissaient toutes les merveilles de ce palais. Les yeux passionnés de ces filles, prestigieuses comme des fées, avaient encore plus de vivacité que les torrents de lumière qui faisaient resplendir les reflets satinés des tentures, la blancheur des marbres, les saillies délicates des bronzes et la grâce des draperies. Ce sérail offrait des séductions pour tous les yeux, des voluptés pour tous les caprices. Parisiennes, Normandes, Italiennes, toutes s’empressaient autour de la table comme des abeilles qui bourdonnent dans l’intérieur d’une ruche. Cet embarras craintif, reproche et coquetterie tout ensemble, accusait et séduisait.

La conspiration ourdie par le vieux Taillefer sembla-t-elle devoir échouer. Ces hommes sans frein furent subjugués tout d’abord par la puissance majestueuse dont la femme est investie. Un murmure d’admiration résonna comme la plus douce musique. L’amour n’avait pas voyagé de compagnie avec l’ivresse ; au lieu d’un ouragan de passions, les convives, surpris dans un moment de faiblesse, s’abandonnèrent aux délices d’une voluptueuse extase. Un philosophe frissonna en songeant aux malheurs qui amenaient là ces femmes, dignes peut-être jadis des plus purs hommages. Chacune d’elles avait sans doute un drame sanglant à raconter. Les convives s’approchèrent d’elles avec politesse, et des conversations aussi diverses que les caractères s’établirent. Des groupes se formèrent. Vous eussiez dit d’un salon de bonne compagnie. Mais bientôt quelques rires éclatèrent, le murmure augmenta, les voix s’élevèrent. L’orgie, domptée pendant un moment, menaça par intervalles de se réveiller.

Assis sur un moelleux divan, Raphaël et Emile virent d’abord arriver près d’eux une grande fille bien proportionnée, superbe en son maintien, de physionomie assez irrégulière, mais perçante, mais impétueuse, et qui saisissait l’âme par de vigoureux contrastes. Quoique cette fille dût savoir rire et folâtrer, ses yeux et son sourire effrayaient la pensée. Semblable à ces prophétesses agitées par un démon, elle étonnait plutôt qu’elle ne plaisait. Toutes les expressions passaient par masses et comme des éclairs sur sa figure mobile. Peut-être eût-elle ravi des gens blasés, mais un jeune homme l’eût redoutée. Émile la comparait vaguement à une tragédie de Shakespeare. Elle foulait d’un pied insouciant quelques fleurs déjà tombées de la tête de ses compagnes, et d’une main dédaigneuse tendait aux deux amis un plateau d’argent. Raphaël lui demanda son nom. Elle répondit : Aquilina. Elle venait de Venise. De même que les papes se donnent de nouveaux noms en montant au-dessus des hommes, elle en avait pris un autre en s’élevant au-dessus de toutes les femmes. Elle avait eu un amant mais il avait été guillotiné. Une autre femme aborda les deux amis. Elle paraissait avoir seize ans, ignorer le mal, ignorer l’amour, ne pas connaître les orages de la vie, et venir d’une église où elle aurait prié les anges d’obtenir avant le temps son rappel dans les cieux. Trompés d’abord par les célestes promesses écrites dans les suaves attraits de cette jeune fille, Émile et Raphaël acceptèrent le café qu’elle leur versa dans les tasses présentées par Aquilina, et se mirent à la questionner. Un poète eût admiré la belle Aquilina ; le monde entier devait fuir la touchante Euphrasie : l’une était l’âme du vice, l’autre le vice sans âme. Euphrasie aimait mieux mourir de plaisir que de maladie. Elle n’avait ni la manie de la perpétuité ni grand respect pour l’espèce humaine à voir ce que Dieu en faisait ! Elle voulait vivre pour plaire et régner. Elle aimait mieux rire des souffrances des autres que d’avoir à pleurer sur les siennes. Elle défiait un homme de lui causer la moindre peine. Elle avait été quittée pour un héritage. Et cependant elle avait passé les nuits et les jours à travailler pour nourrir son amant. Elle ne voulait plus être la dupe d’aucun sourire, d’aucune promesse.

– Une femme sans vertu n’est-elle pas odieuse ? dit Émile à Raphaël.

Euphrasie leur lança un regard de vipère, et répondit avec un inimitable accent d’ironie : – La vertu ! nous la laissons aux laides et aux bossues. Que seraient-elles sans cela, les pauvres femmes ? Se donner pendant toute la vie à un être détesté, savoir élever des enfants qui vous abandonnent, et leur dire : Merci ! quand ils vous frappent au cœur ; voilà les vertus que vous ordonnez à la femme. Elle pensait que sa vie serait coupée en deux parts : une jeunesse certainement joyeuse, et une vieillesse incertaine pendant laquelle elle souffrirait tout à son aise.

Dans le salon, l’orgie se poursuivait. Des danses folles, animées par une sauvage énergie, excitaient des rires et des cris qui éclataient comme les détonations d’un feu d’artifice. Jonchés de morts et de mourants, le boudoir et un petit salon offraient l’image d’un champ de bataille. L’atmosphère était chaude de vin, de plaisirs et de paroles. L’ivresse, l’amour, le délire, l’oubli du monde étaient dans les cœurs, sur les visages. Quoique les deux amis conservassent encore une sorte de lucidité trompeuse dans les idées et dans leurs organes, un dernier frémissement, simulacre imparfait de la vie, il leur était impossible de reconnaître ce qu’il y avait de réel dans les fantaisies bizarres, de possible dans les tableaux surnaturels qui passaient incessamment devant leurs yeux lassés. Ils prirent les jeux de cette débauche pour les caprices d’un cauchemar où le mouvement est sans bruit, où les cris sont perdus pour l’oreille.

En ce moment le valet de chambre de confiance réussit, non sans peine, à attirer son maître dans l’antichambre, et lui dit à l’oreille : – Monsieur, tous les voisins sont aux fenêtres et se plaignent du tapage.

– S’ils ont peur du bruit, ne peuvent-ils pas faire mettre de la paille devant leurs portes ? s’écria Taillefer.

Raphaël avoua à Emile qu’il m’avait arrêté sur le quai Voltaire, au moment où il allait se jeter dans la Seine. Mais quand par un hasard presque fabuleux, les ruines les plus poétiques du monde matériel venaient alors de se résumer à ses yeux par une traduction symbolique de la sagesse humaine ; tandis qu’en ce moment les débris de tous les trésors intellectuels dont lui et Emile avaient fait à table un si cruel pillage aboutirent à ces deux femmes, images vives et originales de la folie, et que leur profonde insouciance des hommes et des choses avait servi de transition aux tableaux fortement colorés de deux systèmes d’existence si diamétralement opposés, Raphaël demanda à son ami s’il serait plus instruit de la nuit qu’il venait de passer.

Emile lui répondit que ses deux systèmes pouvaient entrer dans une seule phrase et se réduire à une pensée. La vie simple et mécanique conduit à quelque sagesse insensée en étouffant notre intelligence par le travail ; tandis que la vie passée dans le vide des abstractions ou dans les abîmes du monde moral mène à quelque folle sagesse. En un mot, tuer les sentiments pour vivre vieux, ou mourir jeune en acceptant le martyre des passions, voilà quel était leur arrêt. Raphaël rétorqua que s’il avait eu la prétention de formuler proprement ces deux idées, il lui aurait dit que l’homme se corrompt par l’exercice de la raison et se purifie par l’ignorance. C’était faire le procès aux sociétés ! Mais que l’homme vive avec les sages ou qu’il périsse avec les fous, le résultat n’était-il pas tôt ou tard le même. Aussi, le grand abstracteur de quintessence avait-il jadis exprimé ces deux systèmes en deux mots : CARYMARY, CARYMARA. Emile répondit que Rabelais avait résolu cette philosophie par un mot plus bref que Carymary, Caryrama ; c’était « peut-être », d’où Montaigne avait pris son « Que sais-je ? ». Emile voulait savoir pourquoi son ami avait voulu se suicider. S’il avait voulu se jeter à l’eau pour une femme, pour un protêt, ou par ennui, il le renierait. Raphaël lui expliqua qu’il existait des cœurs délicats comme des fleurs.

La femme sans cœur

 

Raphaël fut saisi par une espèce de lucidité qui lui permit d’embrasser en cet instant toute sa vie comme un même tableau, où les figures, les couleurs, les ombres, les lumières, les demi-teintes étaient fidèlement rendues. Mais cette lucidité était accompagnée d’une sorte de dédain pour ses souffrances et pour ses joies passées. Cette longue et lente douleur avait duré dix ans. Quand il sortit du collège, en réclamant par un geste le droit de continuer, son père l’astreignit à une discipline sévère, il le logea dans une chambre contiguë à son cabinet. Il se couchait dès neuf heures du soir et se levait à cinq heures du matin ; son père voulait qu’il fasse son droit en conscience, il allait en même temps à l’École et chez un avoué ; mais les lois du temps et de l’espace étaient si sévèrement appliquées à ses courses, à ses travaux, et son père lui demandait en dînant un compte si rigoureux… Ainsi, il fut longtemps dans la naïveté primitive du jeune homme. Jusqu’à vingt et un ans, il avait été courbé sous un despotisme aussi froid que celui d’une règle monacale. Son père était méticuleux comme un chef de bureau. Sa paternité planait au-dessus des lutines et joyeuses pensées de Raphaël, et les enfermait comme sous un dôme de plomb. Raphaël avait toujours huit ans pour son père. Cependant Raphaël aimait son père, au fond il était juste. Peut-être ne haïssons-nous pas la sévérité quand elle est justifiée par un grand caractère, par des mœurs pures, et qu’elle est adroitement entremêlée de bonté. Son père chercha du moins à lui procurer quelques distractions. Après lui avoir promis un plaisir pendant des mois entiers, il le conduisit aux Bouffons, à un concert, à un bal, où Raphaël espérait rencontrer une maîtresse. C’aurait été pour lui l’indépendance. Mais honteux et timide, ne sachant point l’idiome des salons et n’y connaissant personne, il en revenait le cœur toujours aussi neuf et tout aussi gonflé de désirs. Vouloir s’écarter de la route uniforme que son père lui avait tracée, c’eût été s’exposer à sa colère ; il l’avait menacé de l’embarquer à sa première faute, en qualité de mousse, pour les Antilles. Aussi lui prenait-il un horrible frisson quand par hasard il osait s’aventurer, pendant une heure ou deux, dans quelque partie de plaisir. Il exhalait son malheur en mélodies. Beethoven ou Mozart furent souvent ses discrets confidents. Son imagination lui faisait considérer un café comme un lieu de débauche, où les hommes se perdaient d’honneur et engageaient leur fortune ; quant à risquer de l’argent au jeu, il aurait fallu en avoir.

Un soir, Raphaël était au bal chez le duc de Navarreins, cousin de son père. Il avait un habit râpé, des souliers mal faits, une cravate de cocher et des gants déjà portés. Il se mit dans un coin afin de pouvoir tout à son aise prendre des glaces et contempler les jolies femmes. Son père l’aperçut. Par une raison que Raphaël ne devina jamais, tant cet acte de confiance l’abasourdit, son père lui donna sa bourse et ses clefs à garder. À dix pas de Raphaël quelques hommes jouaient. Il entendait frétiller l’or. Il avait vingt ans, il souhaitait passer une journée entière plongé dans les crimes de son âge. Depuis un an il se rêvait bien mis, en voiture, ayant une belle femme à ses côtés. Il avait estimé toute cette joie cinquante écus.  Il alla donc dans un boudoir où, seul, les yeux cuisants, les doigts tremblants, il compta l’argent de son père : cent écus ! Évoquées par cette somme, les joies de son escapade apparurent devant lui, dansant comme les sorcières de Macbeth autour de leur chaudière, mais alléchantes, frémissantes, délicieuses ! Il devint un coquin déterminé. Sans écouter ni les tintements de son oreille, ni les battements précipités de son cœur, il prit deux pièces de vingt francs. Il se rendit à une table de jeu en tenant les deux pièces d’or dans la paume humide de sa main, et rôda autour des joueurs comme un émouchet au-dessus d’un poulailler. Son âme et ses yeux voltigeaient autour du fatal tapis vert. De cette soirée datait la première observation physiologique à laquelle il avait dû cette espèce de pénétration qui lui permit de saisir quelques mystères de notre double nature. Il tournait le dos à la table où se disputait son futur bonheur, bonheur d’autant plus profond peut-être qu’il était criminel ; entre les deux joueurs et lui, il se trouvait une haie d’hommes, épaisse de quatre ou cinq rangées de causeurs ; le bourdonnement des voix empêchait de distinguer le son de l’or qui se mêlait au bruit de l’orchestre ; malgré tous ces obstacles, par un privilège accordé aux passions et qui leur donne le pouvoir d’anéantir l’espace et le temps, Raphaël entendait distinctement les paroles des deux joueurs. Il connaissait leurs points, et savait celui des deux qui retournait le roi comme s’il eût vu les cartes ; enfin à dix pas du jeu, il pâlissait de ses caprices. Son père passa devant lui tout à coup, Raphaël comprit alors cette parole de l’écriture : L’esprit de Dieu passa devant sa face ! Raphaël avait gagné. À travers le tourbillon d’hommes qui gravitait autour des joueurs, il accourut à la table en s’y glissant avec la dextérité d’une anguille qui s’échappe par la maille rompue d’un filet. Par hasard, un homme décoré réclama quarante francs qui manquaient. Raphaël fut soupçonné par des yeux inquiets, il pâlit et des gouttes de sueur sillonnèrent son front. Le crime d’avoir volé son père lui parut bien vengé. Le bon gros petit homme dit alors d’une voix certainement angélique : « Tous ces messieurs avaient mis », et paya les quarante francs. Raphaël releva son front et jeta des regards triomphants sur les joueurs.

Après avoir réintégré dans la bourse de son père l’or qu’il y avait pris, il laissa son gain à ce digne et honnête monsieur qui continua de gagner. Dès que Raphaël se vit possesseur de cent soixante francs, il les enveloppa dans son mouchoir de manière à ce qu’ils ne pussent ni remuer ni sonner pendant son retour au logis, et ne joua plus.

– Que faisiez-vous au jeu ! lui dit son père en entrant dans le fiacre. – Je regardais, répondit Raphaël en tremblant. – Mais, reprit son père, il n’y aurait eu rien d’extraordinaire à ce que vous eussiez été forcé par amour-propre à mettre quelque argent sur le tapis. Aux yeux des gens du monde, vous paraissez assez âgé pour avoir le droit de commettre des sottises. Aussi vous excuserais-je, Raphaël, si vous vous étiez servi de ma bourse... Alors Raphaël rendit à son père son argent et ses clefs. En rentrant dans sa chambre, il vida la bourse sur sa cheminée, compta l’or, se tourna vers Raphaël d’un air assez gracieux, et lui dit en séparant chaque phrase par une pause plus ou moins longue et significative : – Mon fils, vous avez bientôt vingt ans. Je suis content de vous. Il vous faut une pension, ne fût-ce que pour vous apprendre à économiser, à connaître les choses de la vie. Dès ce soir, je vous donnerai cent francs par mois. Vous disposerez de votre argent comme il vous plaira. Voici le premier trimestre de cette année, ajouta-t-il en caressant une pile d’or, comme pour vérifier la somme. Raphaël fut prêt à se jeter à ses pieds, à lui déclarer qu’il était un brigand, un infâme, et… pis que cela, un menteur ! La honte le retint. Il allait l’embrasser, son père le repoussa faiblement. – Maintenant, tu es un homme, mon enfant, me dit-il. Ce que je fais est une chose simple et juste dont tu ne dois pas me remercier.

Il était fier d’avoir préservé la jeunesse de son fils des malheurs qui dévorent tous les jeunes gens, à Paris. Désormais, ils seraient deux amis. Il ne voulait faire de Raphaël ni un avocat, ni un notaire, mais un homme d’état qui puisse devenir la gloire de sa pauvre maison.

Dès ce jour, son père l’initia franchement à ses projets. Raphaël était fils unique et avait perdu sa mère depuis dix ans. Autrefois, peu flatté d’avoir le droit de labourer la terre l’épée au côté, son père, chef d’une maison historique à peu près oubliée en Auvergne, vint à Paris pour y tenter le diable. Doué de cette finesse qui rend les hommes du midi de la France si supérieurs quand elle se trouve accompagnée d’énergie, il était parvenu sans grand appui à prendre position au cœur même du pouvoir. La révolution renversa bientôt sa fortune ; mais il avait su épouser l’héritière d’une grande maison, et s’était vu sous l’empire au moment de restituer à sa famille son ancienne splendeur. La restauration, qui rendit à la mère de Raphaël des biens considérables, ruina son père. Ayant jadis acheté plusieurs terres données par l’empereur à ses généraux et situées en pays étranger, il luttait depuis dix ans avec des liquidateurs et des diplomates, avec les tribunaux prussiens et bavarois pour se maintenir dans la possession contestée de ces malheureuses dotations. Son père le jeta dans le labyrinthe inextricable de ce vaste procès d’où dépendait leur avenir.

Raphaël et son père pouvaient être condamnés à restituer les revenus par lui perçus, ainsi que le prix de certaines coupes de bois faites de 1814 à 1817 ; dans ce cas, le bien de la mère de Raphaël suffisait à peine pour sauver l’honneur de leur nom. Ainsi, le jour où son père parut en quelque sorte l’avoir émancipé, Raphaël tomba sous le joug le plus odieux.

Il dut combattre comme sur un champ de bataille, travailler nuit et jour, aller voir des hommes d’état, tâcher de surprendre leur religion, tenter de les intéresser à son affaire, les séduire, eux, leurs femmes, leurs valets, leurs chiens, et déguiser cet horrible métier sous des formes élégantes, sous d’agréables plaisanteries. Il comprit tous les chagrins dont l’empreinte flétrissait la figure de son père. Pendant une année environ, Raphaël mena donc en apparence la vie d’un homme du monde ; mais cette dissipation et son empressement à se lier avec des parents en faveur ou avec des gens qui pouvaient lui être utiles, cachaient d’immenses travaux. Ses divertissements étaient encore des plaidoiries, et ses conversations des mémoires. Il devint son propre despote, et n’osa se permettre ni un plaisir ni une dépense. Il voulut justifier la confiance de son père, heureux même de son sacrifice ! Aussi, quand monsieur de Villèle exhuma, tout exprès pour lui, un décret impérial sur les déchéances, et le ruina, Raphaël signa la vente de ses propriétés, n’en gardant qu’une île sans valeur, située au milieu de la Loire, et où se trouvait le tombeau de sa mère. Les larmes qu’il vit dans les yeux de son père furent alors pour lui la plus belle des fortunes, et le souvenir de ces larmes consola souvent sa misère. Dix mois après avoir payé ses créanciers, son père mourut de chagrin. Il adorait son fils et l’avait ruiné ; cette idée le tua. En 1826, à l’âge de vingt-deux ans, vers la fin de l’automne, Raphaël suivit tout seul le convoi de son premier ami, de son père.

Trois mois après, un commissaire-priseur lui remit onze cent douze francs, produit net et liquide de la succession paternelle. Des créanciers l’avaient obligé à vendre leur mobilier. Accoutumé dès sa jeunesse à donner une grande valeur aux objets de luxe dont il était entouré, Raphaël ne put s’empêcher de marquer une sorte d’étonnement à l’aspect de ce reliquat exigu qui flétrissait toutes les religions de son enfance et le dépouillait de ses premières illusions, les plus chères de toutes.

Sa fortune se résumait par un bordereau de vente, son avenir gisait dans un sac de toile qui contenait onze cent douze francs, la société lui apparaissait en la personne d’un huissier-priseur qui lui parlait le chapeau sur la tête. Un valet de chambre qui le chérissait, et auquel sa mère avait jadis constitué quatre cents francs de rente viagère, Jonathas lui dit en quittant la maison d’où Raphaël était si souvent sorti joyeusement en voiture pendant son enfance : – Soyez bien économe, monsieur Raphaël ! Il pleurait, le bon homme.

Quoique parent de personnes très influentes et prodigues de leur protection pour des étrangers, Raphaël n’avait ni parents ni protecteurs. Sans cesse arrêtée dans ses expansions, son âme s’était repliée sur elle-même : plein de franchise et de naturel, il devait paraître froid, dissimulé ; le despotisme de son père lui avait ôté toute confiance en lui ; il était timide et gauche, il ne croyait pas que sa voix pût exercer le moindre empire, il se déplaisait, il se trouvait laid, il avait honte de son regard. Il était la proie d’une excessive ambition, il se croyait destiné à de grandes choses, et se sentait dans le néant. Il avait besoin des hommes, et il se trouvait sans amis ; il devait se frayer une route dans le monde, et il y restait seul, moins craintif que honteux. Pendant l’année où il fut jeté par son père dans le tourbillon de la haute société, il y vint avec un cœur neuf, avec une âme fraîche. Il aspirait secrètement à de belles amours. Il rencontra parmi les jeunes gens de son âge une secte de fanfarons qui allaient tête levée, disant des riens, s’asseyant sans trembler près des femmes qui lui semblaient les plus imposantes, débitant des impertinences. La conquête du pouvoir ou d’une grande renommée littéraire lui paraissait un triomphe moins difficile à obtenir qu’un succès auprès d’une femme de haut rang, jeune, spirituelle et gracieuse. Il trouvait donc les troubles de son cœur, ses sentiments, ses cultes en désaccord avec les maximes de la société. Il avait de la hardiesse, mais dans l’âme seulement, et non dans les manières. Il sut plus tard que les femmes ne voulaient pas être mendiées. Combien de fois, muet, immobile, il admira la femme de ses rêves, surgissant dans un bal ! Dévouant alors en pensée son existence à des caresses éternelles, il imprimait toutes ses espérances en un regard, et lui offrait dans son extase un amour de jeune homme qui courait au-devant des tromperies. N’ayant jamais trouvé d’oreilles à qui confier ses propos passionnés, de regards où reposer les siens, de cœur pour son cœur, il vécut dans tous les tourments d’une impuissante énergie qui se dévorait elle-même, soit faute de hardiesse ou d’occasions, soit inexpérience. Peut-être avait-il désespéré de se faire comprendre, ou tremblé d’être trop compris.

Et cependant il avait un orage tout prêt à chaque regard poli que l’on pouvait lui adresser. Enfin, gardant en lui des feux qui le brûlaient, ayant une âme semblable à celles que les femmes souhaitent de rencontrer, en proie à cette exaltation dont elles sont avides, possédant l’énergie dont se vantent les sots, toutes les femmes lui furent traîtreusement cruelles. Porter des trésors dans une besace et ne pouvoir rencontrer personne, pas même une enfant, quelque jeune fille curieuse, pour les lui faire admirer. Raphaël voulut souvent se tuer de désespoir.

L’ordre des choses qu’il considérait jadis comme un malheur avait peut-être engendré les belles facultés dont plus tard il allait s’enorgueillir. La curiosité philosophique, les travaux excessifs, l’amour de la lecture qui, depuis l’âge de sept ans jusqu’à mon entrée dans le monde, avaient constamment occupé sa vie, ne l’avaient-ils pas doué de la facile puissance avec laquelle il savait rendre ses idées et marcher en avant dans le vaste champ des connaissances humaines ? L’habitude de refouler ses sentiments et de vivre dans son cœur ne l’avaient-ils pas investi du pouvoir de comparer, de méditer ? La sincérité de son caractère avait dû déplaire aux femmes. Les femmes l’avaient condamné. Il avait accepté, dans les larmes et le chagrin, l’arrêt porté par le monde. Cette peine avait produit son fruit. Il voulut se venger de la société, il voulut posséder l’âme de toutes les femmes en se soumettant les intelligences, et voir tous les regards fixés sur lui quand son nom serait prononcé par un valet à la porte d’un salon. Son immense amour-propre et sa croyance sublime à une destinée le sauvèrent.

Plus tard, ses observations lui apprirent de cruelles vérités. Les femmes sont habituées à ne voir dans un homme de talent que ses défauts, et dans un sot que ses qualités ; elles éprouvent de grandes sympathies pour les qualités du sot qui sont une flatterie perpétuelle de leurs propres défauts, tandis que l’homme supérieur ne leur offre pas assez de jouissances pour compenser ses imperfections. Toutes veulent trouver dans leurs amants des motifs de satisfaire leur vanité ; c’est elles encore qu’elles aiment en nous ! Telles étaient les observations de Raphaël.

La résolution qu’il prit était naturelle, quoique folle ; elle comportait une part d’impossible qui lui donna du courage. Ce fut comme un pari fait avec lui-même, et dont il était le joueur et l’enjeu. Ses onze cents francs devaient suffire à sa vie pendant trois ans ; il s’accordait ce temps pour mettre au jour un ouvrage qui pût attirer l’attention publique sur lui, lui faire une fortune ou un nom. Il allait risquer de mourir pour vivre. En réduisant l’existence à ses vrais besoins, au strict nécessaire, il trouvait que trois cent soixante-cinq francs par an devaient suffire à sa pauvreté. En effet, cette maigre somme avait satisfait à sa vie, tant qu’il avait voulu subir sa propre discipline claustrale. Il portait sa pauvreté fièrement. Un homme qui pressent un bel avenir marche dans sa vie de misère comme un innocent conduit au supplice, il n’a point honte. Il ne douta pas un moment de sa bonne santé. Il vécut avec une grande pensée, avec un rêve, un mensonge auquel nous commençons tous par croire plus ou moins. A présent, il riait de lui, de ce lui, peut-être saint et sublime, qui n’existait plus. La société, le monde, nos usages, nos mœurs, vus de près, lui révélèrent le danger de sa croyance innocente et la superfluité de ses fervents travaux. Les hommes du pouvoir ont si fort besoin de croire au mérite tout fait, au talent effronté, qu’il y a chez le vrai savant de l’enfantillage à espérer des récompenses humaines.

Raphaël avait laissé planer ses yeux sur un paysage de toits bruns, grisâtres, rouges, en ardoises, en tuiles, couverts de mousses jaunes ou vertes. Si d’abord cette vue lui parut monotone, il y découvrit bientôt de singulières beautés : tantôt le soir des raies lumineuses, parties des volets mal fermés, nuançaient et animaient les noires profondeurs de ce pays original ; tantôt les lueurs pâles des réverbères projetaient d’en bas des reflets jaunâtres à travers le brouillard, et accusaient faiblement dans les rues les ondulations de ces toits pressés, océan de vagues immobiles. Il aimait sa prison, elle était volontaire. Ces savanes de Paris formées par des toits nivelés comme une plaine, mais qui couvraient des abîmes peuplés, allaient à son âme et s’harmoniaient avec ses pensées. Quand il fut bien résolu à suivre son nouveau plan de vie, il chercha son logis dans les quartiers les plus déserts de Paris. Un soir, en revenant de l’Estrapade, il passa par la rue des Cordiers pour retourner chez lui. À l’angle de la rue de Cluny, il vit une petite fille d’environ quatorze ans, qui jouait au volant avec une de ses camarades, et dont les rires et les espiègleries amusaient les voisins.

Il observa d’abord la jeune fille, dont la physionomie était d’une admirable expression, et le corps tout posé pour un peintre. C’était une scène ravissante. Il chercha la cause de cette bonhomie au milieu de Paris, il remarqua que la rue n’aboutissait à rien, et ne devait pas être très passante. En se rappelant le séjour de J.-J. Rousseau dans ce lieu, Raphaël trouva l’hôtel Saint-Quentin, et le délabrement dans lequel il était lui fit espérer d’y rencontrer un gîte peu coûteux. Il voulut le visiter. Il fut frappé de la propreté qui régnait dans cette salle, ordinairement assez mal tenue dans les autres hôtels. La maîtresse de l’hôtel, femme de quarante ans environ, dont les traits exprimaient des malheurs, dont le regard était comme terni par des pleurs, se leva, vint à lui ; il lui soumit humblement le tarif de son loyer. Sans en paraître étonnée, elle chercha une clef parmi toutes les autres, et le conduisit dans les mansardes, où elle lui montra une chambre qui avait vue sur les toits, sur les cours des maisons voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues perches chargées de linge. Rien n’était plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son savant. Il fut bientôt d’accord avec son hôtesse, et s’installa le lendemain chez elle. Il vécut dans ce sépulcre aérien pendant près de trois ans, travaillant nuit et jour sans relâche, avec tant de plaisir, que l’étude lui semblait être le plus beau thème, la plus heureuse solution de la vie humaine. Le plaisir de nager dans un lac d’eau pure, au milieu des rochers, des bois et des fleurs, seul et caressé par une brise tiède, donnerait aux ignorants une bien faible image du bonheur qu’il éprouva quand son âme était baignée dans les lueurs de la lumière, quand il écoutait les voix terribles et confuses de l’inspiration, quand d’une source inconnue les images ruisselaient dans son cerveau palpitant.

Le bureau chétif sur lequel il écrivait, et la basane brune qui le couvrait, son piano, son lit, son fauteuil, les bizarreries de son papier de tenture, ses meubles, toutes ces choses s’animèrent, et devinrent pour lui d’humbles amis, les complices silencieux de son avenir. Captivé par une idée, emprisonné dans un système ; mais soutenu par la perspective d’une vie glorieuse ! À chaque difficulté vaincue, il baisait les mains douces de la femme aux beaux yeux, élégante et riche, qui devait un jour caresser ses cheveux en lui disant avec attendrissement : Tu as bien souffert, pauvre ange ! il avait entrepris deux grandes œuvres. Une comédie devait en peu de jours lui donner une renommée, une fortune, et l’entrée de ce monde, où il voulait reparaître en y exerçant les droits régaliens de l’homme de génie.

Seul Émile calma la plaie profonde que d’autres firent à son cœur ! Lui seul admira sa Théorie de la volonté, ce long ouvrage pour lequel Raphaël avais appris les langues orientales, l’anatomie, la physiologie, auquel il avait consacré la plus grande partie de son temps ; œuvre qui devait compléter les travaux de Mesmer, de Lavater, de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle route à la science humaine. Là s’arrêta sa belle vie, ce sacrifice de tous les jours, ce travail de ver-à-soie inconnu au monde et dont la seule récompense fut peut-être dans le travail même. Amoureux de ses rêves, sensuel, il avait toujours travaillé, se refusant à goûter les jouissances de la vie parisienne. Il allait écouter en silence les professeurs aux Cours publics de la Bibliothèque et du Muséum ; il dormit sur son grabat solitaire comme un religieux de l’ordre de Saint-Benoît, et la femme était cependant sa seule chimère, une chimère qu’il caressais et qui le fuyait toujours ! Enfin sa vie avait été une cruelle antithèse, un perpétuel mensonge.

Parfois ses goûts naturels se réveillaient comme un incendie longtemps couvé. Par une sorte de mirage ou de calenture, lui, veuf de toutes les femmes qu’il désirait, dénué de tout et logé dans une mansarde d’artiste, il se voyait alors entouré de maîtresses ravissantes ! Heureusement le sommeil finissait par éteindre ces visions dévorantes ; le lendemain la science l’appelait en souriant, et il lui était fidèle.

Pendant les dix premiers mois de sa réclusion, il mena une vie pauvre et solitaire. Il allait chercher lui-même, dès le matin et sans être vu, ses provisions pour la journée ; il faisait sa chambre, il était tout ensemble le maître et le serviteur.

Mais après ce temps, pendant lequel l’hôtesse et sa fille espionnèrent ses mœurs et ses habitudes, examinèrent sa personne et comprirent sa misère, peut-être parce qu’elles étaient elles-mêmes fort malheureuses, il s’établit d’inévitables liens entre elles et lui. Pauline, cette charmante créature dont les grâces naïves et secrètes l’avaient en quelque sorte amené là, lui rendit plusieurs services qu’il lui fut impossible de refuser. Insensiblement Pauline s’impatronisa chez lui, voulut le servir et sa mère ne s’y opposa point. Raphaël vis la mère elle-même raccommodant son linge et rougissant d’être surprise à cette charitable occupation. Devenu malgré lui leur protégé, il accepta leurs services. Pauline lui apportait à pas muets son repas frugal, quand elle s’apercevait que, depuis sept ou huit heures, il n’avait rien pris. Un soir, Pauline lui raconta son histoire avec une touchante ingénuité. Son père était chef d’escadron dans les grenadiers à cheval de la garde impériale. Au passage de la Bérésina, il avait été fait prisonnier par les Cosaques. Plus tard, quand Napoléon proposa de l’échanger, les autorités russes le firent vainement chercher en Sibérie. Au dire des autres prisonniers, il s’était échappé avec le projet d’aller aux Indes. Depuis ce temps, madame Gaudin, la mère de Pauline, n’avait pu obtenir aucune nouvelle de son mari. Les désastres de 1814 et 1815 étaient arrivés. Seule, sans ressources et sans secours, elle avait pris le parti de tenir un hôtel garni pour faire vivre sa fille. Elle espérait toujours revoir son mari. Son plus cruel chagrin était de laisser Pauline sans éducation, sa Pauline, filleule de la princesse Borghèse, et qui n’aurait pas dû mentir aux belles destinées promises par son impériale protectrice. Alors Raphaël s’offrit à finir l’éducation de Pauline.  La candeur avec laquelle ces deux femmes acceptèrent sa proposition fut égale à la naïveté qui la dictait. Il eut ainsi des heures de récréation.

La petite avait les plus heureuses dispositions : elle apprit avec tant de facilité, qu’elle devint bientôt plus forte que Raphaël ne l’était sur le piano. Elle l’écoutait avec recueillement et plaisir, en arrêtant sur lui ses yeux noirs et veloutés qui semblaient sourire. Elle répétait ses leçons d’un accent doux et caressant, en témoignant une joie enfantine quand il était content d’elle. Sa mère, chaque jour plus inquiète d’avoir à préserver de tout danger une jeune fille qui développait en croissant toutes les promesses faites par les grâces de son enfance, la vit avec plaisir s’enfermer pendant toute la journée pour étudier. Quand Raphaël rentrait, il la trouvait chez lui, dans la toilette la plus modeste ; mais au moindre mouvement, sa taille souple et les attraits de sa personne se révélaient sous l’étoffe grossière. Mais ses jolis trésors, sa richesse de jeune fille, tout ce luxe de beauté fut comme perdu pour lui. Il s’était ordonné à lui-même de ne voir qu’une sœur en Pauline, il aurait eu horreur de tromper la confiance de sa mère, il admirait cette charmante fille comme un tableau, comme le portrait d’une maîtresse morte. Enfin, c’était son enfant, sa statue. Pygmalion nouveau, il voulait faire d’une vierge vivante et colorée, sensible et parlante, un marbre.

Plus il lui faisait éprouver les effets de son despotisme magistral, plus elle devenait douce et soumise. S’il fut encouragé dans sa retenue et dans sa continence par des sentiments nobles, néanmoins les raisons de procureur ne lui manquèrent pas. Epouser Pauline eût été une folie : n’était-ce pas livrer une âme douce et vierge à d’effroyables malheurs ? Il ne concevait pas l’amour dans la misère. Lui rêvait d’une femme vêtue de dentelles, de diamants, donnant ses ordres à la ville, et si haut placée et si imposante que nul n’oserait lui adresser des vœux. Pour avoir les façons d’une princesse, une femme devait être riche selon lui. Il était né pour l’amour impossible, et le hasard avait voulu qu’il fût servi par-delà ses souhaits.

Souvent Pauline s’exaltait en faisant de la musique : sa figure ressemblait alors d’une manière frappante à la noble tête par laquelle Carlo Dolci a voulu représenter l’Italie. La cruelle mémoire de Raphaël lui jetait cette jeune fille à travers les excès de son existence comme un remords, comme une image de la vertu ! Au moins l’aurait-il mise à l’abri d’un effroyable orage, en évitant de la traîner dans son enfer.

Dans les premiers jours du mois de décembre 1829, Raphaël rencontra Rastignac, qui, malgré le misérable état des vêtements de Raphaël, lui donna le bras et s’enquit de sa fortune avec un intérêt vraiment fraternel. Raphaël lui raconta brièvement et sa vie et ses espérances. Rastignac se mit à rire, le traita tout à la fois d’homme de génie et de sot. Son expérience du monde, l’opulence qu’il devait à son savoir-faire, agirent sur Raphaël d’une manière irrésistible. Avec cette verve aimable qui le rendait si séduisant, il Rastignac lui montra tous les hommes de génie comme des charlatans. Il lui déclara qu’il avait un sens de moins, une cause de mort, s’il restait seul, rue des Cordiers. Selon lui, Raphaël devait aller dans le monde, égoïser adroitement, habituer les gens à prononcer son nom et se dépouiller lui-même de l’humble monsieur qui ne convenait pas à un grand homme de son vivant. Rastignac se savait paresseux et bon à rien mais était certain d’arriver à tout. Il conseilla à Raphaël de faire son succès toi-même, c’était plus sûr. Raphaël irait conclure des alliances avec les coteries, conquérir des prôneurs. Rastignac, voulait se mettre de moitié dans sa gloire : il serait le bijoutier qui aura monté les diamants de la couronne de Raphaël. Rastignac le présenterait dans une maison où allait tout Paris, le Paris des beaux, des gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlaient d’or comme Chrysostome. Quand ils avaient adopté un livre, le livre devenait à la mode ; s’il était réellement bon, ils avaient donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si Raphaël avait de l’esprit, il ferait lui-même la fortune de sa théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. Rastignac lui présenterait Fœdora. Une femme à marier qui possédait près de quatre-vingt mille livres de rentes, qui ne voulait de personne ou dont personne ne voulait ! Espèce de problème féminin, une Parisienne à moitié Russe, une Russe à moitié Parisienne ! Une femme chez laquelle s’éditaient toutes les productions romantiques qui ne paraissaient pas.

Le nom de Foedora réveillait les poésies artificielles du monde, faisait briller les fêtes du haut Paris et les clinquants de la vanité. Ce n’était peut-être ni la femme ni le nom, mais tous les vices de Raphaël qui se dressaient debout dans son âme pour le tenter de nouveau. La comtesse Fœdora, riche et sans amant, résistant à des séductions parisiennes, n’était-ce pas l’incarnation de ses espérances, de ses visions ? Il n’en dormit pas de la nuit. Le lendemain, il essaya de lire en attenant la soirée mais le nom de Foedera troublait sa concentration. Il possédait heureusement encore un habit noir et un gilet blanc assez honorables ; puis de toute sa fortune il lui restait environ trente francs.

Rastignac, fidèle au rendez-vous, sourit de sa métamorphose et l’en plaisanta ; mais, tout en allant chez la comtesse, il lui donna de charitables conseils sur la manière de se conduire avec elle. Il la peignit avare, vaine et défiante ; mais avare avec faste, vaine avec simplicité, défiante avec bonhomie. Elle avait une mémoire cruelle, elle était d’une adresse à désespérer un diplomate. Elle était de la société de madame de Sérisy, allait chez mesdames de Nucingen et de Restaud. En France sa réputation était intacte ; la duchesse de Carigliano, la maréchale la plus collet-monté de toute la coterie bonapartiste, allait souvent passer avec elle la belle saison à sa terre. Beaucoup de jeunes fats, le fils d’un pair de France, lui avaient offert un nom en échange de sa fortune ; elle les avait tous poliment éconduits. Rastignac dit à son ami : marche en avant si elle te plaît !

Le cœur de Raphaël battait et il rougissait. Hélas ! il sortait d’une mansarde, après trois années de pauvreté, sans savoir encore mettre au-dessus des bagatelles de la vie ces trésors acquis, ces immenses capitaux intellectuels qui vous enrichissent en un moment quand le pouvoir tombe entre vos mains sans vous écraser, parce que l’étude vous a formé d’avance aux luttes politiques. Il aperçut une femme d’environ vingt-deux ans, de moyenne taille, vêtue de blanc, entourée d’un cercle d’hommes, mollement couchée sur une ottomane, et tenant à la main un écran de plumes.

En voyant entrer Rastignac, elle se leva, vint à eux, sourit avec grâce, fit à Raphaël d’une voix mélodieuse un compliment sans doute apprêté. Rastignac l’avait annoncé comme un homme de talent, et son adresse, son emphase gasconne  procurèrent à Raphaël un accueil flatteur. Il fut l’objet d’une attention particulière qui le rendit confus. Il rencontra là des savants, des gens de lettres, d’anciens ministres, des pairs de France. La conversation reprit son cours quelque temps après son arrivée, et, sentant qu’il avait une réputation à soutenir, Raphaël se rassura ; puis, sans abuser de la parole quand elle lui était accordée, il tâcha de résumer les discussions par des mots plus ou moins incisifs, profonds ou spirituels. Il produisit quelque sensation : pour la millième fois de sa vie Rastignac fut prophète.

Puis Rastignac lui fit visiter les appartements. Il lui dit : – N’aie pas l’air d’être trop émerveillé de la princesse, elle devinerait le motif de ta visite. Raphaël fut ébloui par la décoration. Rastignac le conduisit à la chambre à coucher, et lui montra sous un dais de mousseline et de moire blanches un lit voluptueux doucement éclairé, le vrai lit d’une jeune fée fiancée à un génie. Rastignac lui dit que les plus audacieux de ses maîtres, et même les plus habiles, avouaient avoir échoué près d’elle, l’aimaient encore et étaient ses amis dévoués.

Ces paroles excitèrent en Raphaël une sorte d’ivresse, sa jalousie craignait déjà le passé. Tressaillant d’aise, il revint précipitamment dans le salon où il avait laissé la comtesse, qu’il rencontra dans le boudoir gothique. Elle l’arrêta par un sourire, le fit asseoir près d’elle, le questionna sur ses travaux, et sembla s’y intéresser vivement, surtout quand il lui traduisit son système en plaisanteries au lieu de prendre le langage d’un professeur pour le lui développer doctoralement. Elle parut s’amuser beaucoup en apprenant que la volonté humaine était une force matérielle semblable à la vapeur ; que, dans le monde moral, rien ne résistait à cette puissance quand un homme s’habituait à la concentrer, à en manier la somme, à diriger constamment sur les âmes la projection de cette masse fluide ; que cet homme pouvait à son gré tout modifier relativement à l’humanité, même les lois les plus absolues de la nature. Ses objections lui révélèrent en elle une certaine finesse d’esprit. Il piqua sa curiosité. Elle resta même un instant silencieuse quand Raphaël lui dit que nos idées étaient des êtres organisés, complets, qui vivaient dans un monde invisible, et influaient sur nos destinées, en lui citant pour preuves les pensées de Descartes, de Diderot, de Napoléon, qui avaient conduit, qui conduisaient encore tout un siècle. Elle le quitta en l’invitant à la venir voir ; en style de cour, elle lui donna les grandes entrées. Il crut lui plaire. Il évoqua toutes ses connaissances physiologiques et ses études antérieures sur la femme pour examiner minutieusement pendant cette soirée Feodora et ses manières. Caché dans l’embrasure d’une fenêtre, il espionna ses pensées en les cherchant dans son maintien, en étudiant ce manège d’une maîtresse de maison qui va et vient, s’assied et cause, appelle un homme, l’interroge, et s’appuie pour l’écouter sur un chambranle de porte. Il fut alors très incrédule sur sa vertu. Si Fœdora méconnaissait aujourd’hui l’amour, elle avait dû jadis être fort passionnée. Une volupté savante se peignait jusque dans la manière dont elle se posait devant son interlocuteur. L’amour était écrit sur ses traits. Cette femme était un roman. La comtesse possédait une belle âme dont les sentiments et les émanations communiquaient à sa physionomie ce charme qui nous subjugue et nous fascine.

Raphaël sortit ravi, séduit par cette femme, enivré par son luxe, chatouillé dans tout ce que son cœur avait de noble, de vicieux, de bon, de mauvais. En se sentant si ému, si vivant, si exalté, il crut comprendre l’attrait qui amenait là ces artistes, ces diplomates, ces hommes de pouvoir, ces agioteurs doublés de tôle comme leurs caisses. Elle ne s’était donnée à aucun pour les garder tous. Une femme est coquette tant qu’elle n’aime pas. Puis, il dit à Rastignac qu’elle avait peut-être été mariée ou vendue à quelque vieillard, et le souvenir de ses premières noces lui donnait de l’horreur pour l’amour. Entreprendre la conquête de Fœdora dans l’hiver, un rude hiver, quand il n’avait pas trente francs en sa possession, quand la distance qui les séparait était si grande ! Un jeune homme pauvre peut seul savoir ce qu’une passion coûte en voitures, en gants, en habits, linge, etc. Si l’amour reste un peu trop de temps platonique, il devient ruineux. Raphaël cria – Bah ! Fœdora ou la mort ! au détour d’un pont.

Quand il arriva dans sa mansarde nue, froide, aussi mal peignée que le sont les perruques d’un naturaliste, il était encore environné par les images du luxe de Fœdora. Ce contraste était un mauvais conseiller, les crimes doivent naître ainsi. Il maudit alors, en frissonnant de rage, sa décente et honnête misère, sa mansarde féconde où tant de pensées avaient surgi. Il se coucha tout affamé, grommelant de risibles imprécations, mais bien résolu de séduire Fœdora. Ce cœur de femme était un dernier billet de loterie chargé de sa fortune. Tout en tâchant de s’adresser à son âme, il essaya de gagner son esprit, d’avoir sa vanité pour lui. Afin d’être sûrement aimé, il lui donna mille raisons de mieux s’aimer elle-même. Jamais il ne la laissa dans un état d’indifférence ; les femmes veulent des émotions à tout prix, il les lui prodigua. Si d’abord, animé d’une volonté ferme et du désir de se faire aimer, il prit un peu d’ascendant sur elle, bientôt sa passion grandit, il ne fut plus maître de lui. Il devint éperdument amoureux. L’amour passe par des transformations infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et de la teindre à jamais de sa couleur de flamme. Le secret de cette infusion imperceptible échappe à l’analyse de l’artiste. La vraie passion s’exprime par des cris.

Chaque nuance de beauté de Feodora donnait des fêtes nouvelles aux yeux de Raphaël, révélait des grâces inconnues à son cœur. Il voulait lire un sentiment, un espoir, dans toutes ces phases du visage. Sa voix lui causait un délire qu’il avait peine à comprimer. Ce n’était plus une admiration, un désir, mais un charme, une fatalité. Souvent, rentré sous son toit, il voyait indistinctement Fœdora chez elle, et participait vaguement à sa vie. Si elle souffrait, il souffrait, et il lui disait le lendemain : – Vous avez souffert.

Un jour, après lui avoir promis de venir au spectacle avec lui, tout à coup elle refusa capricieusement de sortir, et le pria de la laisser seule. Désespéré d’une contradiction qui lui coûta une journée de travail, et son dernier écu, il se rendit là où elle aurait dû être, voulant voir la pièce qu’elle avait désiré voir. À peine placé, il reçut un coup électrique dans le cœur. Une voix lui dit : – Elle est là ! Il se retourna, il l’aperçut la comtesse au fond de sa loge, cachée dans l’ombre, au rez-de-chaussée. Aussi ne fut-il pas étonné, mais fâché. Fœdora le vit et devint sérieuse : il la gênait. Au premier entracte, il alla lui faire une visite. Elle était seule, il resta. Quoiqu’ils n’eurent jamais parlé d’amour, il pressentit une explication. Il ne lui avait point encore dit son secret, et cependant il existait entre eux une sorte d’entente : elle lui confia ses projets d’amusement, et lui demanda la veille avec une sorte d’inquiétude amicale s’il viendrait le lendemain ; elle le consulta par un regard quand elle disait un mot spirituel, comme si elle eût voulu lui plaire exclusivement ; s’il boudait, elle devenait caressante. S’il se rendait coupable d’une faute, elle se laissait longtemps supplier avant de lui pardonner. Ces querelles, auxquelles ils avaient pris goût, étaient pleines d’amour.

Mais ce soir-là, la comtesse était glaciale ; lui, appréhendait un malheur.

Elle lui dit : Vous allez m’accompagner, quand la pièce sera finie.

Le temps avait changé subitement. Lorsqu’ils sortirent, il tombait une neige mêlée de pluie. La voiture de Fœdora ne put arriver jusqu’à la porte du théâtre. En voyant une femme bien mise obligée de traverser le boulevard, un commissionnaire étendit son parapluie au-dessus de leurs têtes, et réclama le prix de son service quand ils furent montés. Raphaël n’avait rien : il eût alors vendu dix ans de sa vie pour avoir deux sous.

Le valet repoussa le commissionnaire, et les chevaux fendirent l’air. En revenant à son hôtel, Fœdora, distraite, ou affectant d’être préoccupée, répondit par de dédaigneux monosyllabes à ses questions. Il garda le silence. Ce fut un horrible moment.

Arrivés chez elle, ils s’assirent devant la cheminée. Quand le valet de chambre se fut retiré après avoir attisé le feu, la comtesse se tourna vers Raphaël d’un air indéfinissable et lui dit avec une sorte de solennité : – Depuis mon retour en France, ma fortune a tenté quelques jeunes gens : j’ai reçu des déclarations d’amour qui auraient pu satisfaire mon orgueil, j’ai rencontré des hommes dont l’attachement était si sincère et si profond qu’ils m’eussent encore épousée, même quand ils n’auraient trouvé en moi qu’une fille pauvre comme je l’étais jadis. Enfin sachez, monsieur de Valentin, que de nouvelles richesses et des titres nouveaux m’ont été offerts ; mais apprenez aussi que je n’ai jamais revu les personnes assez mal inspirées pour m’avoir parlé d’amour. Si mon affection pour vous était légère, je ne vous donnerais pas un avertissement dans lequel il entre plus d’amitié que d’orgueil. Une femme s’expose à recevoir une sorte d’affront lorsque, en se supposant aimée, elle se refuse par avance à un sentiment toujours flatteur. J’espère aujourd’hui ne pas être mal jugée par un homme supérieur pour lui avoir montré franchement mon âme.

Raphaël se sentit torturé par une femme qui le tuait avec indifférence. En ce moment Fœdora marchait, sans le savoir, sur toutes les espérances de Raphaël, brisait sa vie et détruisait son avenir avec la froide insouciance et l’innocente cruauté d’un enfant qui, par curiosité, déchire les ailes d’un papillon.

Plus tard, ajouta Fœdora : Vous reconnaîtrez, je l’espère, la solidité de l’affection que j’offre à mes amis. Pour eux, vous me trouverez toujours bonne et dévouée. Je saurais leur donner ma vie, mais vous me mépriseriez si je subissais leur amour sans le partager. Je m’arrête. Vous êtes le seul homme auquel j’aie encore dit ces derniers mots.

Raphaël lui répondit : – Si je vous dis que je vous aime, répondis-je, vous me bannirez ; si je m’accuse d’indifférence, vous m’en punirez : les prêtres, les magistrats et les femmes ne dépouillent jamais leur robe entièrement. Le silence ne préjuge rien : trouvez bon, madame, que je me taise. Pour m’avoir adressé de si fraternels avertissements, il faut que vous ayez craint de me perdre, et cette pensée pourrait satisfaire mon orgueil. Mais laissons la personnalité loin de nous. Vous êtes peut-être la seule femme avec laquelle je puisse discuter en philosophe une résolution si contraire aux lois de la nature. Relativement aux autres sujets de votre espèce, vous êtes un phénomène. Eh ! bien, cherchons ensemble, de bonne foi, la cause de cette anomalie psychologique. Existe-t-il en vous, comme chez beaucoup de femmes fières d’elles- mêmes, amoureuses de leurs perfections, un sentiment d’égoïsme raffiné qui vous fasse prendre en horreur l’idée d’appartenir à un homme, d’abdiquer votre vouloir et d’être soumise à une supériorité de convention qui vous offense ? vous me sembleriez mille fois plus belle. Auriez-vous été maltraitée une première fois par l’amour ? La nature, qui fait des aveugles de naissance, peut bien créer des femmes sourdes, muettes et aveugles en amour. Vraiment vous êtes un sujet précieux pour l’observation médicale ! Vous ne savez pas tout ce que vous valez. Vous pouvez avoir un dégoût fort légitime pour les hommes : je vous approuve, ils me paraissent tous laids et odieux. Il n’existe pas d’homme qui soit digne de vous.

Elle l’écouta en gardant sur ses lèvres, dans ses yeux, son sourire d’habitude, ce sourire qu’elle prenait comme un vêtement, et toujours le même pour ses amis, pour ses simples connaissances, pour les étrangers. – Ne suis-je pas bien bonne de me laisser mettre ainsi sur un amphithéâtre ? dit-elle en saisissant un moment pendant lequel Raphaël la regarda en silence.

Il lui dit : Un homme au désespoir a souvent assassiné sa maîtresse.

Elle rétorqua froidement – Il vaut mieux être morte que malheureuse.

Il vit clairement un abîme entre cette femme et lui. Ils ne pourraient jamais se comprendre. Et il aimait toujours, il aimait cette femme froide dont le cœur voulait être conquis à tout moment, et qui, en effaçant toujours les promesses de la veille, se produisait le lendemain comme une maîtresse nouvelle.

Combien de sacrifices ignorés n’avait-il pas faits à Fœdora depuis trois mois ! Souvent il consacrait l’argent nécessaire au pain d’une semaine pour aller la voir un moment. Quitter ses travaux et jeûner, ce n’était rien ! Mais traverser les rues de Paris sans se laisser éclabousser, courir pour éviter la pluie, arriver chez elle aussi bien mis que les fats qui l’entouraient, ah ! pour un poète amoureux et distrait, cette tâche avait d’innombrables difficultés. Son bonheur, son amour, dépendait d’une moucheture de fange sur son seul gilet blanc ! Renoncer à la voir s’il se crottait, s’il se mouillait ! Ne pas posséder cinq sous pour faire effacer par un décrotteur la plus légère tache de boue sur sa botte ! Sa passion s’était augmentée de tous ces petits supplices inconnus, immenses chez un homme irritable. Les malheureux ont des dévouements dont il ne leur est point permis de parler aux femmes qui vivent dans une sphère de luxe et d’élégance, elles voient le monde à travers un prisme qui teint en or les hommes et les choses. Son affreuse détresse le condamnait à d’épouvantables souffrances sans qu’il lui fût permis de dire : J’aime ! ou : Je meurs ! Naguère insouciant en fait de toilette, Raphaël respectait maintenant son habit comme un autre lui- même. Entre une blessure à recevoir et la déchirure de son frac, il n’aurait pas hésité !

À travers les découpures en forme de cœur pratiquées dans le volet, Raphaël aperçut une lumière projetée dans la rue. Pauline et sa mère causaient en l’attendant. Il entendit prononcer son nom, il écouta. C’était Pauline qui le couvrait de louanges devant sa mère. Mais elle disait l’aimer comme un frère. La pauvre enfant venait de jeter un baume délicieux sur les plaies de Raphaël. Ce naïf éloge de sa personne lui rendit un peu de courage. Il avait besoin de croire en lui-même et de recueillir un jugement impartial sur la véritable valeur de ses avantages. Ses espérances, ainsi ranimées, se reflétèrent peut-être sur les choses qu’il voyait. La mère, assise au coin d’un foyer à demi éteint, tricotait des bas, et laissait errer sur ses lèvres un bon sourire. Pauline coloriait des écrans : ses couleurs, ses pinceaux, étalés sur une petite table, parlaient aux yeux par de piquants effets ; mais, ayant quitté sa place et se tenant debout pour allumer la lampe de Raphaël, sa blanche figure en recevait toute la lumière. Il fallait être subjugué par une bien terrible passion pour ne pas adorer ses mains transparentes et roses, l’idéal de sa tête et sa virginale attitude ! La nuit et le silence prêtaient leur charme à cette laborieuse veillée, à ce paisible intérieur.

Chez Fœdora le luxe était sec, il réveillait en lui de mauvaises pensées ; tandis que cette humble misère et ce bon naturel lui rafraîchissaient l’âme. Peut-être était-il humilié en présence du luxe ; près de ces deux femmes, au milieu de cette salle brune où la vie simplifiée semblait se réfugier dans les émotions du cœur, peut-être se réconciliait-il avec lui-même en trouvant à exercer la protection que l’homme est si jaloux de faire sentir.

Quand il fut près de Pauline, elle lui jeta un regard presque maternel, et s’écria, les mains tremblantes, en posant vivement la lampe : – Dieu ! comme vous êtes pâle ! Ah ! il est tout mouillé ! Ma mère va vous essuyer.

Il lui dit – Eh ! bien, comme nous nous quitterons bientôt, laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance pour tous les soins que vous et votre mère vous avez eus de moi.

Il offrit son piano à Pauline. Il ne saurait vraiment l’emporter dans le voyage qu’il comptait entreprendre. Éclairées peut-être par l’accent de mélancolie avec lequel il prononça ces mots, les deux femmes semblèrent l’avoir compris et le regardèrent avec une curiosité mêlée d’effroi.

L’affection qu’il cherchait au milieu des froides régions du grand monde, était donc là, vraie, sans faste, mais onctueuse et peut-être durable. – Il ne faut pas prendre tant de souci, lui dit la mère. Restez ici. Mon mari est en route à cette heure, reprit-elle. Elle l’avait vu dans un présage. Elle avait lu l’Évangile de saint Jean pendant que Pauline tenait suspendue entre ses doigts leur clef attachée dans une Bible, la clef avait tourné. Ce présage annonçait que Gaudin se portait bien et prospérait. Pauline avait recommencé pour Raphaël et pour le jeune homme du numéro sept ; mais la clef n’avait tourné que pour Raphaël. Ils seraient tous riches, Gaudin reviendrait millionnaire. Mme Gaudin l’avait vu en rêve sur un vaisseau plein de serpents ; heureusement l’eau était trouble, ce qui signifiait or et pierreries d’outre-mer. Les yeux intelligents de Pauline semblaient deviner la vie et l’avenir de Raphaël. Il remercia par une inclination de tête la mère et la fille, puis il se sauva, craignant de s’attendrir. Puis il se coucha dans son malheur. Sa fatale imagination lui dessina mille projets sans base et lui dicta des résolutions impossibles. Où règne la misère, il n’existe plus ni pudeur, ni crimes, ni vertus, ni esprit. Il était alors sans idées, sans force, comme une jeune fille tombée à genoux devant un tigre. Un homme sans passion et sans argent reste maître de sa personne ; mais un malheureux qui aime ne s’appartient plus et ne peut pas se tuer. Raphaël s’endormit avec l’idée d’aller le lendemain confier à Rastignac la singulière détermination de Fœdora.

Le lendemain, Ratignac avait deviné que Raphaël avait été congédié par Fœdora. Quelques bonnes âmes jalouses de son empire sur la comtesse avaient annoncé leur mariage. Dieu savait les folies que ses rivaux lui avaient prêtées et les calomnies dont il avait été l’objet ! Rastignac dit que Fœdora possédait la pénétration naturelle aux femmes profondément égoïstes : elle aurait jugé Raphaël peut-être au moment où il ne voyait encore en elle que sa fortune et son luxe ; en dépit de son adresse, elle aurait lu dans son âme. Elle était assez dissimulée pour qu’aucune dissimulation ne trouve grâce devant elle. Pour elle le bonheur gisait tout entier dans le bien-être de la vie, dans les jouissances sociales ; chez elle, le sentiment était un rôle : elle rendrait Raphaël malheureux, et ferait de lui son premier valet. Rastignac proposa à Raphaël d’aller déjeuner au cabaret. Semblables à deux millionnaires, ils arrivèrent au café de Paris avec l’impertinence de ces audacieux spéculateurs qui vivent sur des capitaux imaginaires.

Rastignac, qui distribuait des coups de tête à une foule de jeunes gens également recommandables par les grâces de leur personne et par l’élégance de leur mise, dit à Raphaël en voyant entrer un de ces dandys : – Voici ton affaire. Et il fit signe à un gentilhomme bien cravaté, qui semblait chercher une table à sa convenance, de venir lui parler. – Ce gaillard-là, dit Rastignac, est décoré pour avoir publié des ouvrages qu’il ne comprend pas : il est chimiste, historien, romancier, publiciste. Ce n’était pas un homme, c’était un nom, une étiquette familière au public. L’inconnu s’assit à la table voisine. Il se plaignit d’être accablé de travail. Il devait rédiger des mémoires avant que ceux-ci passent de mode. Il pensait publier un mémoire sur l’affaire du Collier de la reine. Monsieur de Valentin, dit Rastignac en désignant son ami, est un de mes amis que je vous présente comme l’une de nos futures célébrités littéraires. Il avait jadis une tante fort bien en cour, marquise, et depuis deux ans il travaille à une histoire royaliste de la révolution. Puis, se penchant à l’oreille de ce singulier négociant, il lui dit : – C’est un homme de talent ; mais un niais qui peut vous faire vos mémoires, au nom de sa tante, pour cent écus par volume. – Le marché me va, répondit l’autre en haussant sa cravate. Rastignac demanda une commission pour lui et une avance pour Raphaël. Le publiciste accepta. Raphaël était stupéfait de la légèreté, de l’insouciance avec laquelle Rastignac avait vendu sa respectable tante, la marquise de Montbauron. Rastignac lui conseilla de prendre d’abord les cinquante écus et de faire les mémoires. Quand ils seraient achevés, Raphaël refuserait de les mettre sous le nom de sa tante, Madame de Montbauron, morte sur l’échafaud, ses paniers, ses considérations, sa beauté, son fard, ses mules valaient bien plus de six cents francs. Si le libraire ne voulait pas alors payer la tante de Raphaël ce qu’elle valait, il trouverait quelque vieux chevalier d’industrie pour signer les mémoires. Raphaël rétorqua que le monde avait des envers bien salement ignobles. Mais l’argent était pour lui une nécessité : ainsi, il devait des remerciements à son ami. Vingt-cinq louis le rendraient bien riche. Rastignac lui annonça que si le publiciste Finot lui donnait une commission dans l’affaire, il l’offrirait à Raphaël. Puis il proposa à son ami d’aller au bois de Boulogne pour y voir Foedora, et Rastignac lui montrerait la jolie petite veuve qu’il devait épouser, une charmante personne, Alsacienne un peu grasse. Il n’avait pas encore pu la déshabituer de son enthousiasme littéraire : elle pleurait des averses à la lecture de Goethe, et Rastignac était obligé de pleurer un peu, par complaisance, car il y avait cinquante mille livres de rentes et le plus joli petit pied, la plus jolie petite main de la terre !

Ils virent la comtesse, brillante dans un brillant équipage. La coquette les salua fort affectueusement en jetant à Raphaël un sourire qui lui parut alors divin et plein d’amour. Il se croyait aimé, il avait de l’argent et des trésors de passion, plus de misère. Léger, gai, content de tout, il trouvait la maîtresse de son ami charmante.

En revenant des Champs-Élysées, ils allèrent chez le chapelier et chez le tailleur de Rastignac. L’affaire du Collier permit à Raphaël de quitter son misérable pied de paix, pour passer à un formidable pied de guerre. Désormais il pouvait sans crainte lutter de grâce et d’élégance avec les jeunes gens qui tourbillonnaient autour de Fœdora. Il revint chez lui. Il s’y enferma, restant tranquille en apparence, près de sa lucarne, mais disant d’éternels adieux à ses toits, vivant dans l’avenir, dramatisant sa vie, escomptant l’amour et ses joies.

Le lendemain, vers midi, Pauline frappa doucement à sa porte et lui apporta une lettre de Fœdora. La comtesse le priait de venir la prendre au Luxembourg pour aller, de là, voir ensemble le Muséum et le jardin des Plantes. Un commissionnaire attendait une réponse. Raphaël griffonna promptement une lettre de remerciement que Pauline emporta. Il s’habilla. Au moment où, assez content de lui-même, il acheva sa toilette, un frisson glacial le saisit à cette pensée : Fœdora est-elle venue en voiture ou à pied ? pleuvra-t-il, fera-t-il beau ? Qu’elle soit à pied ou en voiture, est-on jamais certain de l’esprit fantasque d’une femme ? elle sera sans argent et voudra donner cent sous à un petit Savoyard parce qu’il aura de jolies guenilles. Raphaël était sans un rouge liard et ne devait avoir de l’argent que le soir. Il ne se sentit pas assez fort pour supporter tant de craintes au sein de sa joie. Malgré la certitude de ne rien trouver, il entreprit une grande exploration à travers sa chambre, il chercha des écus imaginaires jusque dans les profondeurs de sa paillasse, il fouilla tout, il secoua même de vieilles bottes. En proie à une fièvre nerveuse, il regarda ses meubles d’un œil hagard après les avoir renversés tous. Lorsqu’en ouvrant pour la septième fois le tiroir de sa table à écrire qu’il visitait avec cette espèce d’indolence dans laquelle nous plonge le désespoir, il aperçut collée contre une planche latérale, tapie sournoisement, mais propre, brillante, lucide comme une étoile à son lever, une belle et noble pièce de cent sous. Il baisa la pièce comme un ami fidèle au malheur et la salua par un cri qui trouva de l’écho. Il se retourna brusquement et vit Pauline toute pâle. – J’ai cru, dit-elle d’une voix émue, que vous vous faisiez mal. Le commissionnaire... Elle s’interrompit comme si elle étouffait. Mais ma mère l’a payé, ajouta-t-elle. Puis elle s’enfuit, enfantine et follette comme un caprice. La comtesse avait renvoyé sa voiture. Par un de ces caprices que les jolies femmes ne s’expliquent pas toujours à elles-mêmes, elle voulait aller au Jardin des Plantes par les boulevards et à pied. Par hasard, il fit beau pendant tout le temps qu’ils marchèrent dans le Luxembourg. Quand ils en sortirent, un gros nuage, ayant laissé tomber quelques gouttes d’eau, ils montèrent dans un fiacre. Lorsqu’ils eurent atteint les boulevards, la pluie cessa, le ciel reprit sa sérénité. En arrivant au Muséum, Raphaël voulut renvoyer la voiture, Fœdora le pria de la garder. Errer dans le Jardin des Plantes, en parcourir les allées bocagères et sentir son bras appuyé sur le sien, il y eut dans tout cela quelque chose de fantastique : c’était un rêve en plein jour. Cependant ses mouvements, soit en marchant, soit en s’arrêtant, n’avaient rien de doux ni d’amoureux, malgré leur apparente volupté. Quand Raphaël chercha à s’associer en quelque sorte à l’action de sa vie, il rencontra en elle une intime et secrète vivacité, quelque chose de saccadé, d’excentrique. Les femmes sans âme n’ont rien de moelleux dans leurs gestes. Aussi n’étaient-ils unis, ni par une même volonté, ni par un même pas. L’expérience jetterait plus tard sa triste lumière sur les événements passés, et le souvenir lui apporterait ces images, comme par un beau temps les flots de la mer amènent brin à brin les débris d’un naufrage sur la grève.

Après lui avoir confié son antipathie pour l’amour, la comtesse se sentait plus libre en réclamant de lui un bon office au nom de l’amitié. Il la regarda avec douleur. N’éprouvant rien près de lui, elle était pateline et non pas affectueuse. En ces moments-là, il la détestait.

La protection du duc de Navarreins, était très utile à la comtesse auprès d’une personne toute-puissante en Russie, et dont l’intervention serait nécessaire pour lui faire rendre justice dans une affaire qui concernait à la fois sa fortune et son état dans le monde, la reconnaissance de son mariage par l’empereur. Le duc de Navarreins était le cousin de Raphaël. Une lettre de lui déciderait tout. Il accepta alors elle lui demanda de venir dîner chez elle pour qu’elle lui confesse tout. Cette femme si méfiante, si discrète, et à laquelle personne n’avait entendu dire un mot sur ses intérêts, allait donc le consulter. En ce moment, elle accueillit l’ivresse de ses regards et ne se refusa point à son admiration, elle l’aimait donc ! Il passa délicieusement la journée, seul avec elle, chez elle. C’était la première fois qu’il pouvait la voir ainsi. Se croyant son époux, il l’admira occupée de petits détails ; il éprouva même du bonheur à lui voir ôter son châle et son chapeau. Elle le laissa seul un moment, et revint les cheveux arrangés, charmante. Pendant le dîner, elle lui prodigua ses attentions et déploya des grâces infinies dans mille choses qui semblent des riens et qui cependant sont la moitié de la vie.

Quand il vit si près de lui cette femme dont la beauté célèbre faisait palpiter tant de cœurs, cette femme si difficile à conquérir, lui parlant, lui rendant l’objet de toutes ses coquetteries, sa voluptueuse félicité devint presque de la souffrance. Pour son malheur, il se souvint de l’importante affaire qu’il devait conclure, et voulut aller au rendez-vous qui lui avait été donné la veille.

– Quoi ! déjà ! dit-elle en le voyant prendre son chapeau.

Elle l’aimait ! Raphaël le crut du moins, en l’entendant prononcer ces deux mots d’une voix caressante. Alors, il renonçait à voir Finot. Son bonheur s’augmenta de tout l’argent qu’il crut perdre ! Il était minuit quand elle le renvoya. Néanmoins le lendemain, son héroïne lui coûta bien des remords, il craignit d’avoir manqué l’affaire des mémoires, devenue si capitale pour lui ; il courut chez Rastignac, et ils allèrent surprendre à son lever le titulaire de ses travaux futurs. Finot lui lut un petit acte où il n’était point question de sa tante, et après la signature duquel il lui compta cinquante écus. Quand Raphaël eut payé son nouveau chapeau, soixante cachets à trente sous et ses dettes, il ne lui resta plus que trente francs ; mais toutes les difficultés de la vie s’étaient aplanies pour quelques jours. Rastignac voulait absolument lui établir un crédit et lui faire faire des emprunts, en prétendant que les emprunts soutiendraient le crédit. Selon lui, l’avenir était de tous les capitaux du monde le plus considérable et le plus solide.

Dès ce jour, il rompit avec la vie monastique et studieuse qu’il avait menée pendant trois ans.

Il allait fort assidûment chez Fœdora, où il tâcha de surpasser en apparence les impertinents ou les héros de coterie qui s’y trouvaient. En croyant avoir échappé pour toujours à la misère, il recouvra sa liberté d’esprit, il écrasa ses rivaux, et passai pour un homme plein de séductions, prestigieux, irrésistible. Cependant les gens habiles disaient en parlant de lui : « Un garçon aussi spirituel ne doit avoir de passions que dans la tête ! ». Ils vantaient charitablement son esprit aux dépens de sa sensibilité. Il était cependant bien amoureusement stupide en présence de Fœdora ! Seul avec elle, il ne savait rien lui dire, ou s’il parlait, il médisait de l’amour, il était tristement gai comme un courtisan qui veut cacher un cruel dépit. Enfin, il essayait de se rendre indispensable à sa vie, à son bonheur, à sa vanité : tous les jours près d’elle, il était un esclave, un jouet sans cesse à ses ordres. Après avoir ainsi dissipé sa journée, il revenait chez lui pour y travailler pendant les nuits, ne dormant guère que deux ou trois heures de la matinée. Mais n’ayant pas, comme Rastignac, l’habitude du système anglais, il se vit bientôt sans un sou. Il retomba dans cette vie précaire, dans ce froid et profond malheur soigneusement caché sous les trompeuses apparences du luxe. Il ressentit alors ses souffrances premières, mais moins aiguës : il s’était familiarisé sans doute avec leurs terribles crises. Souvent les gâteaux et le thé, si parcimonieusement offerts dans les salons, étaient sa seule nourriture. Quelquefois, les somptueux dîners de la comtesse le sustentaient pendant deux jours. Il employa tout son temps, ses efforts et sa science d’observation à pénétrer plus avant dans l’impénétrable caractère de Fœdora. Jusqu’alors, l’espérance ou le désespoir avaient influencé son opinion, il voyait en elle tour à tour la femme la plus aimante ou la plus insensible de son sexe ; mais ces alternatives de joie et de tristesse devinrent intolérables : il voulut chercher un dénouement à cette lutte affreuse, en tuant son amour.

La comtesse justifiait toutes ses craintes : il n’avait pas encore surpris de larmes dans ses yeux. Au théâtre une scène attendrissante la trouvait froide et rieuse. Elle réservait toute sa finesse pour elle, et ne devinait ni le malheur ni le bonheur d’autrui. Enfin elle l’avait joué ! Heureux de lui faire un sacrifice, Raphaël s’était presque avili pour elle en allant voir son parent le duc de Navarreins, homme égoïste, qui rougissait de la misère de Raphaël et avait de trop grands torts envers lui pour ne pas le haïr : il le reçut donc avec cette froide politesse qui donne aux gestes et aux paroles l’apparence de l’insulte, son regard inquiet excita la pitié de Raphaël. Il eut honte pour lui de sa petitesse au milieu de tant de grandeur, de sa pauvreté au milieu de tant de luxe. Navarreins lui parla des pertes considérables que lui occasionnait le trois pour cent, Raphaël lui dit alors quel était l’objet de sa visite. Le changement de ses manières, qui de glaciales devinrent insensiblement affectueuses, dégoûta Raphaël. Navarreins vint chez la comtesse, il y écrasa Raphaël. Fœdora trouva pour lui des enchantements, des prestiges inconnus ; elle le séduisit, traita sans Raphaël cette affaire mystérieuse de laquelle il ne sut pas un mot : Raphaël avait été pour elle un moyen. Elle paraissait ne plus l’apercevoir quand son cousin était chez elle, elle l’acceptait alors avec moins de plaisir peut-être que le jour où il lui fut présenté.

Un soir, elle l’humilia devant le duc par un de ces gestes et par un de ces regards qu’aucune parole ne saurait peindre. Il sortit pleurant, formant mille projets de vengeance, combinant d’épouvantables viols. Souvent il l’accompagnait aux Bouffons : là, près d’elle, tout entier à son amour, il la contemplait en se livrant au charme d’écouter la musique, épuisant son âme dans la double jouissance d’aimer et de retrouver les mouvements de son cœur bien rendus par les phrases du musicien. Alors, il prenait la main de Foedora qui était muette et ses yeux ne disaient rien. Elle n’écoutait pas la musique. Les divines pages de Rossini, de Cimarosa, de Zingarelli, ne lui rappelaient aucun sentiment, ne lui traduisaient aucune poésie de sa vie ; son âme était aride. Fœdora se produisait là comme un spectacle dans le spectacle. Sa lorgnette voyageait incessamment de loge en loge ; inquiète, quoique tranquille, elle était victime de la mode : sa loge, son bonnet, sa voiture, sa personne étaient tout pour elle. Fœdora n’avait pas effacé tout vestige de sa plébéienne origine : son oubli d’elle-même était fausseté ; ses manières, au lieu d’être innées, avaient été laborieusement conquises ; enfin sa politesse sentait la servitude. Raphaël n’était plus dupe de ses singeries ; il connaissait à fond son âme de chatte. Quand un niais la complimentait, la vantait, il avait honte pour elle. Et il l’aimait toujours ! Il espérait fondre ses glaces sous les ailes d’un amour de poète. Il l’aimait en homme, en amant, en artiste, quand il aurait fallu ne pas l’aimer pour l’obtenir : un fat bien gourmé, un froid calculateur, en aurait triomphé peut-être. Des douleurs acérées entraient jusqu’au vif dans son âme, quand elle lui révélait naïvement son égoïsme. Il l’apercevait avec douleur seule un jour dans la vie et ne sachant à qui tendre la main, ne rencontrant pas de regards amis où reposer les siens. Un soir, il eut le courage de lui peindre, sous des couleurs animées, sa vieillesse déserte, vide et triste.

À l’aspect de cette épouvantable vengeance de la nature trompée, elle dit un mot atroce.

– J’aurai toujours de la fortune.

Raphaël sortit foudroyé par la logique de ce luxe, de cette femme, de ce monde, dont il était si sottement idolâtre. Il n’aimait pas Pauline pauvre, Fœdora riche n’avait-elle pas le droit de repousser Raphaël ? Notre conscience est un juge infaillible, quand nous ne l’avons pas encore assassinée.

« Fœdora, lui criait une voix sophistique, n’aime ni ne repousse personne ; elle est libre, mais elle s’est autrefois donnée pour de l’or. Amant ou époux, le comte russe l’a possédée. Elle aura bien une tentation dans sa vie ! Attends-la. »

La comtesse témoigna le désir de voir la figure enfarinée d’un acteur qui faisait les délices de quelques gens d’esprit, et Raphaël obtint l’honneur de la conduire à la première représentation de cette mauvaise farce. La loge coûtait à peine cent sous, il ne possédait pas un traître liard. Ayant encore un demi-volume de mémoires à écrire, il n’osait pas aller mendier un secours à Finot, et Rastignac était absent. Cette gêne constante maléficiait toute sa vie. Une fois, au sortir des Bouffons, par une horrible pluie, Fœdora lui avait fait avancer une voiture sans qu’il pût se soustraire à son obligeance de parade : elle n’admit aucune de ses excuses, ni le goût de Raphaël pour la pluie, ni son envie d’aller au jeu. Elle ne devinait son indigence ni dans l’embarras de son maintien, ni dans ses paroles tristement plaisantes.

Pour pouvoir conduire la comtesse à la farce, Raphaël pensa à mettre en gage le cercle d’or dont le portrait de sa mère était entouré. Mais il alla voir Pauline. Il lui demanda si elle l’aimait.

– Un peu, passionnément, pas du tout, s’écria-t-elle.

Elle ne l’aimait pas. Son accent moqueur et la gentillesse du geste qui lui échappa peignaient seulement une folâtre reconnaissance de jeune fille. Raphaël lui avoua donc sa détresse, l’embarras dans lequel il se trouvait, et la pria de l’aider. Il voulait qu’elle aille pour lui au Mont-de-Piété. Elle répondit que c’était inutile. Le matin même, elle avait trouvé derrière le piano deux pièces de cent sous qui s’étaient glissées à son insu entre le mur et la barre, et les avait mises sur la table de Raphaël. La mère de Pauline proposa à Raphaël de lui prêter de l’argent.

La main de Pauline tremblant dans celle de Raphaël répondait à tous les battements du cœur de ce dernier ; elle retira vivement ses doigts, examina les siens : – Vous épouserez une femme riche ! mais elle vous donnera bien du chagrin. Ah ! Dieu ! elle vous tuera. J’en suis sûre.

Il y avait dans son cri une sorte de croyance aux folles superstitions de sa mère. Elle reprit son pinceau, le trempa dans la couleur en laissant paraître une vive émotion, et ne le regarda plus. Retiré dans sa chambre, il vit en effet deux nobles écus dont la présence lui parut inexplicable.

Le lendemain, Pauline vint trouver Raphaël pour lui remettre trois écus, don de sa mère au jeune homme. Ce prêt le toucha bien moins que la pudeur de sentiment avec laquelle Pauline le lui offrait. Il lui dit qu’il désirait une femme riche, élégante, titrée ; hélas ! maintenant il aurait voulu posséder des millions et rencontrer une jeune fille pauvre comme Pauline et comme elle riche de cœur, il renoncerait à une passion fatale qui le tuerait. Elle lui dit qu’il aurait raison et s’enfuit.

Les quinze francs de Pauline lui furent bien précieux. Fœdora, songeant aux émanations populacières de la salle où ils devaient rester pendant quelques heures, regretta de ne pas avoir un bouquet ; il alla lui chercher des fleurs et lui apporta sa vie et sa fortune. Il eut à la fois des remords et des plaisirs en lui donnant un bouquet dont le prix lui révéla tout ce que la galanterie superficielle en usage dans le monde avait de dispendieux. Bientôt elle se plaignit de l’odeur un peu trop forte d’un jasmin du Mexique, elle éprouva un intolérable dégoût en voyant la salle, en se trouvant assise sur de dures banquettes, elle reprocha à Raphaël de l’avoir amenée là. Quoiqu’elle fût près de lui, elle voulut s’en aller, elle s’en alla. Lui imposer des nuits sans sommeil, avoir dissipé deux mois de son existence, et ne pas lui plaire ! Jamais ce démon ne fut ni plus gracieux ni plus insensible.

Sur le chemin du retour, Raphaël se dit que pour résister à l’amour d’un homme de son âge, à la chaleur communicative de cette belle contagion de l’âme, Fœdora devait être gardée par quelque mystère. Peut-être, semblable à lady Delacour, était-elle dévorée par un cancer. À cette pensée, il eut froid. Puis il forma le projet le plus extravagant et le plus raisonnable en même temps auquel un amant pût jamais songer. Pour examiner cette femme corporellement comme il l’avait étudiée intellectuellement, pour la connaître enfin tout entière, Raphaël résolut de passer une nuit chez elle, dans sa chambre, à son insu.

Aux jours de réception, Fœdora réunissait une assemblée trop nombreuse pour qu’il fût possible au portier d’établir une balance exacte entre les entrées et les sorties. Sûr de pouvoir rester dans la maison sans y causer de scandale, Raphaël attendit impatiemment la prochaine soirée de la comtesse. En s’habillant, il mit dans la poche de son gilet un petit canif anglais, à défaut de poignard. Trouvé sur lui, cet instrument littéraire n’avait rien de suspect, et ne sachant jusqu’où le conduirait sa résolution romanesque, il voulait être armé. Lorsque les salons commencèrent à se remplir, il alla dans la chambre à coucher y examiner les choses, et trouva les persiennes et les volets fermés, ce fut un premier bonheur ; comme la femme de chambre pourrait venir pour détacher les rideaux drapés aux fenêtres, il lâcha leurs embrasses, il risqua beaucoup en se hasardant ainsi à faire le ménage par avance, mais il s’était soumis aux périls de sa situation et les avait froidement calculés. Vers minuit, il vint se cacher dans l’embrasure d’une fenêtre. La moire blanche et la mousseline des rideaux formaient devant lui de gros plis semblables à des tuyaux d’orgue, où il pratiqua des trous avec son canif afin de tout voir par ces espèces de meurtrières.

Le dernier chapeau fut emporté par un vieil amoureux de Fœdora, qui se croyant seul regarda le lit, et poussa un gros soupir suivi d’une exclamation assez énergique. La comtesse, qui n’avait plus autour d’elle, dans le boudoir voisin de sa chambre, que cinq ou six personnes intimes, leur proposa d’y prendre le thé. Les calomnies, pour lesquelles la société actuelle a réservé le peu de croyance qui lui reste, se mêlèrent alors à des épigrammes, à des jugements spirituels, au bruit des tasses et des cuillers. Sans pitié pour les rivaux de Raphaël, Rastignac excitait un rire fou par de mordantes saillies. Il dit qu’il avait toujours eu raison dans ses haines. Et dans ses amitiés. Il avait fait une étude assez spéciale de l’idiome moderne et des artifices naturels dont on se sert pour tout attaquer ou pour tout défendre. L’éloquence ministérielle est un perfectionnement social. Un de vos amis est-il sans esprit ? vous parlez de sa probité, de sa franchise. L’ouvrage d’un autre est-il lourd ? vous le présentez comme un travail consciencieux. Si le livre est mal écrit, vous en vantez les idées. Tel homme est sans foi, sans constance, vous échappe à tout moment ? Bah ! il est séduisant, prestigieux, il charme. S’agit-il de vos ennemis ? vous leur jetez à la tête les morts et les vivants ; vous renversez pour eux les termes de votre langage, et vous êtes aussi perspicace à découvrir leurs défauts que vous étiez habile à mettre en relief les vertus de vos amis.

Un des plus fervents admirateurs de Fœdora, jeune homme dont l’impertinence était célèbre, et qui s’en faisait même un moyen de parvenir, releva le gant si dédaigneusement jeté par Rastignac. Il se mit, en parlant de Raphaël, à vanter outre mesure ses talents et sa personne. Rastignac avait oublié ce genre de médisance.

Cet éloge sardonique trompa la comtesse qui immola Raphaël sans pitié ; pour amuser ses amis, elle abusa de ses secrets, de ses prétentions et de ses espérances.

– Il a de l’avenir, dit Rastignac. Peut-être sera-t-il un jour homme à prendre de cruelles revanches : ses talents égalent au moins son courage ; aussi regardé-je comme bien hardis ceux qui s’attaquent à lui, car il a de la mémoire....

– Et fait des mémoires, dit la comtesse, à qui parut déplaire le profond silence qui régna.

– Je lui crois beaucoup de courage, reprit-elle, il m’est fidèle.

Il prit à Raphaël une vive tentation de se montrer soudain aux rieurs comme l’ombre de Banquo dans Macbeth. Il perdait une maîtresse, mais avait un ami ! Mais il pensa que Feodora si elle l’aimait devait dissimuler son affection sous une plaisanterie malicieuse.

Puis le rival s’en alla.

– Ah ! s’écria-t-elle en bâillant, ils sont tous bien ennuyeux ! Et tirant avec force un cordon, le bruit d’une sonnette retentit dans les appartements. La comtesse rentra dans sa chambre. Se croyant seule, elle se mit à chanter. Celle qui chantait ainsi devait savoir bien aimer. La beauté de cette voix fut donc un mystère de plus dans une femme déjà si mystérieuse.

Elle vint devant la cheminée en achevant le principal motif de ce rondo ; mais quand elle se tut, sa physionomie changea, ses traits se décomposèrent, et sa figure exprima la fatigue. Elle venait d’ôter un masque ; actrice, son rôle était fini.

Elle se regarda dans la glace, et dit tout haut d’un air de mauvaise humeur : Je n’étais pas jolie ce soir, mon teint se fane avec une effrayante rapidité. Je devrais peut-être me coucher plus tôt, renoncer à cette vie dissipée. Elle sonna et sa servante Justine arriva. Elle lui arrangea les cheveux. Elle lui conseilla de se marier et d’avoir des enfants. Elle répondit qu’il ne lui manquerait plus que ça pour l’achever.

Cette femme solitaire, sans parents, sans amis, athée en amour, ne croyant à aucun sentiment ; et quelque faible que fût en elle ce besoin d’épanchement cordial, naturel à toute créature humaine, réduite pour le satisfaire à causer avec sa femme de chambre, à dire des phrases sèches ou des riens ! Raphaël en eut pitié. Justine la déshabilla. Raphaël regarda son corps blanc et rose qui étincela comme une statue d’argent qui brille sous son enveloppe de gaze. Justine alla chercher une bassinoire, prépara le lit, aida sa maîtresse à se coucher ; puis, après un temps assez long employé par de minutieux services qui accusaient la profonde vénération de Fœdora pour elle- même, cette fille partit. Feodora avança la main vers la table, y prit une fiole, versa dans son lait avant de le boire quelques gouttes d’une liqueur dont Raphaël ne distingua pas la nature ; enfin, après quelques soupirs pénibles, elle s’écria : Mon Dieu ! Cette exclamation, et surtout l’accent qu’elle y mit, brisa le cœur de Raphaël. Elle s’endormit. Raphaël écarta la soie criarde des rideaux, quitta sa position et vint se placer au pied de son lit, en la regardant avec un sentiment indéfinissable. Elle était ravissante ainsi. Elle avait la tête sous le bras comme un enfant ; son tranquille et joli visage enveloppé de dentelles exprimait une suavité qui l’enflamma. Présumant trop de lui-même, il n’avait pas compris son supplice : être si près et si loin d’elle. Il fut obligé de subir toutes les tortures qu’il s’était préparées.

Mon Dieu ! ce lambeau d’une pensée inconnue, qu’il devait remporter pour toute lumière, avait tout à coup changé ses idées sur Fœdora. Il résolut de faire encore une tentative. En lui racontant sa vie, son amour, ses sacrifices, peut-être pourrait-il réveiller en elle la pitié, lui arracher une larme, à celle qui ne pleurait jamais. Il avait placé toutes ses espérances dans cette dernière épreuve, quand le tapage de la rue lui annonça le jour. Il s’en alla.

Deux jours après, un auteur devait lire une comédie chez la comtesse : Raphaël y alla dans l’intention de rester le dernier pour lui présenter une requête assez singulière. Il voulait la prier de lui accorder la soirée du lendemain, et de se la consacrer tout entière, en faisant fermer sa porte.

Quand il se trouvai seul avec elle, le cœur lui faillit. Elle l’encouragea par un geste, et il lui demanda le rendez-vous. Elle accepta. Il lui dit qu’il désirait passer cette soirée près d’elle, comme s’ils étaient frère et sœur.

En mai dernier, vers huit heures du soir, Raphaël se trouva seul avec Fœdora, dans son boudoir gothique. Il ne trembla pas alors, il était sûr d’être heureux. Sa maîtresse devait lui appartenir, ou il se réfugierait dans les bras de la mort. Il ne l’avait jamais vue aussi éclatante. Il avait piqué sa curiosité. S’il prit le ton, les manières et les gestes d’un homme auquel Fœdora ne devait rien refuser, il eut aussi tout le respect d’un amant. En jouant ainsi, il obtint la faveur de lui baiser la main ; elle se déganta par un mouvement mignon, et il était alors si voluptueusement enfoncé dans l’illusion à laquelle il essayait de croire, que son âme se fondit et s’épancha dans ce baiser. Fœdora se laissa flatter, caresser avec un incroyable abandon. En ce moment, elle était à lui, à lui seul. Il possédait cette ravissante créature, comme il était permis de la posséder, intuitivement, il l’enveloppa dans son désir, la tint, la serra, son imagination l’épousa. Il vainquit alors la comtesse par la puissance d’une fascination magnétique. Mais, en ce moment, il n’en voulait pas à son corps, il souhaitait une âme, une vie, ce bonheur idéal et complet, beau rêve auquel nous ne croyons pas longtemps. Il lui raconta ses sacrifices, il lui peignit sa vie. Sa passion déborda par des mots flamboyants, par des traits de sentiment oubliés depuis. Ce ne fut pas la narration sans chaleur d’un amour détesté, son amour dans sa force et dans la beauté de son espérance lui inspira ces paroles qui projettent toute une vie en répétant les cris d’une âme déchirée. Son accent fut celui des dernières prières faites par un mourant sur le champ de bataille. Elle pleura. Il s’arrêta. Les larmes de Foeodora étaient le fruit de cette émotion factice achetée cent sous à la porte d’un théâtre, Raphaël avait eu le succès d’un bon acteur. Il lui dit qu’il l’aimait encore assez en ce moment pour la tuer... Elle voulut saisir le cordon de la sonnette. Il éclata de rire et lui avoua avoir passé une nuit avec elle. Elle répondit qu’il avait dû avoir bien froid. Il lui expliqua que pour lui sa figure était la promesse d’une âme plus belle encore qu’elle n’était belle. A présent, il savait qu’elle n’avait pas de cœur. Elle lui dit qu’elle n’appartiendrait à personne si cela pouvait le consoler. Il rétorqua qu’elle insultait Dieu et en serait punie. Ayant semé partout des imprécations, elle trouverait la haine au retour. Elle avoua qu’elle ne l’aimait pas. Il était un homme et pour elle cela suffisait. Elle ne voulait pas changer sa vie pour les caprices d’un maître. Le mariage était pour elle un sacrement en vertu duquel nous ne nous communiquions que des chagrins. D’ailleurs les enfants l’ennuyaient. Elle aurait voulu qu’il se contente de son amitié. Elle voulait pouvoir consoler les peines qu’elle lui avait causées en ne devinant pas le compte de ses petits écus, et appréciait l’étendue de ses sacrifices ; mais l’amour pouvait seul payer son dévouement, ses délicatesses, et elle l’aimait si peu, que cette scène l’affectait désagréablement. Raphaël pleura, se sentant ridicule. Il aurait voulu pouvoir signer son amour de tout son sang. Mais elle avait déjà entendu ces phrases classiques. Elle lui avoua pourquoi elle avait dit « Mon Dieu ».  Elle avait pensé à son agent de change qui avait oublié de lui faire convertir ses rentes de cinq en trois, et dans la journée le trois avait baissé. Raphaël la contempla d’un œil étincelant de rage. Familiarisée sans doute avec les déclarations les plus passionnées, elle avait déjà oublié les larmes et les paroles de Raphaël. Il allait partir. Elle voulut le raccompagner. Avant de partir, il voulut savoir si elle souhaitait devenir duchesse. Si c’était le cas, il ferait tout ce qu’elle voudrait qu’il soit. Elle lui dit que ses plaidoyers avaient de la chaleur. Il lui dit qu’il perdait une femme mais qu’elle perdait un nom, une famille. Il aurait la gloire et elle la laideur. Elle le remercia pour sa péroraison. Il lui jeta sa haine dans le regard et s’enfuit.

Il fallait oublier Fœdora, Raphaël voulut guérir de sa folie, reprendre sa studieuse solitude ou mourir. Il s’imposa donc des travaux exorbitants, et voulut achever ses ouvrages. Pendant quinze jours, il ne sortit pas de sa mansarde, et consuma toutes ses nuits en de pâles études. La muse avait fui. Il ne pouvait chasser le fantôme brillant et moqueur de Fœdora. Chacune de ses pensées couvait une autre pensée maladive, et du désir, terrible comme un remords. Un soir, Pauline vint le voir car elle était inquiète. Elle lui conseilla de sortir voir ses amis. Il lui confia son désir de mourir à cause de Foedora.

– Il n’y a donc qu’une femme dans le monde ? dit-elle en souriant. Pourquoi mettez-vous des peines infinies dans une vie si courte ?

Il regarda Pauline avec stupeur. Elle le laissa seul. Il avait entendu sa voix, sans comprendre le sens de ses paroles. Bientôt il fut obligé de porter le manuscrit de ses mémoires à son entrepreneur de littérature. Les quatre cent cinquante francs qui lui étaient dus suffiraient à payer ses dettes ; il allait donc chercher son salaire, et il rencontra Rastignac, qui le trouva changé, maigri. Rastignac lui dit en riant qu’il valait mieux qu’il tue Foedora pour ne plus y penser. Mais Raphaël préférait la mort à cette vie. Rastignac avait lui aussi pensé au suicide pour conclure qu’il n’y avait rien de mieux que d’user l’existence par le plaisir. Il conseilla à son ami de se plonger dans une dissolution profonde et sa passion ou lui, périrait. Il valait mieux mourir avec élégance. Rastignac avait découvert que sa femme n’avait qu’el n’avait que dix-huit mille francs de rente, sa fortune diminuait. En menant une vie enragée, peut-être trouveraient-ils le bonheur par hasard. Rastignac entraîna Raphaël. Rastignac voulait l’emmener au tripot mais il refusa car il avait promis à son père de ne jamais jouer. Il donna son argent à Rastignac pour qu’il le joue. Il retourna dans sa mansarde. Pauline le surprit alors qu’il comptait l’argent qu’il devait à sa mère en y ajoutant le prix de son loyer pour six mois. Elle l’examina avec une sorte de terreur. Il lui demanda de lui garder sa cellule pendant une demi-année. S’il n’était pas de retour vers le quinze novembre, Pauline hériterait de lui. Elle lui jeta des regards qui pesaient sur son cœur. Pauline était là comme une conscience vivante.

- Je n’aurai plus de leçons, dit-elle en lui montrant le piano.

Il l’embrassa sur le front en guise d’adieu et elle s’enfuit. Quand il sortit, elle le rattrapa pour lui donner une bourse qu’elle avait brodée.

Raphaël rejoignit Rastignac. Rastignac lui montra son chapeau plein d’or, le mit sur la table, et ils dansèrent autour comme deux Cannibales ayant une proie à manger, hurlant, trépignant, sautant, se donnant des coups de poing à tuer un rhinocéros, et chantant à l’aspect de tous les plaisirs du monde contenus pour eux dans ce chapeau. – Vingt-sept mille francs, répétait Rastignac en ajoutant quelques billets de banque au tas d’or.

Le lendemain, Raphaël acheta des meubles chez Lesage, il loua un appartement, rue Taitbout, et chargea le meilleur tapissier de le décorer. Il eut des chevaux. Il se lança dans un tourbillon de plaisirs creux et réels tout à la fois. Il joua, gagna et perdit tour à tour d’énormes sommes, mais au bal, chez ses amis, jamais dans les maisons de jeu pour lesquelles il conserva sa sainte et primitive horreur.

Insensiblement il se fit des amis. Il hasarda quelques compositions littéraires qui lui valurent des compliments. Les grands hommes de la littérature marchande, ne voyant point en lui de rival à craindre, le vantèrent, moins sans doute pour son mérite personnel que pour chagriner celui de leurs camarades. Il devint un viveur. Il mettait de l’amour-propre à se tuer promptement, à écraser les plus gais compagnons par sa verve et par sa puissance. Il était toujours frais, élégant. Il passait pour spirituel. Bientôt la débauche lui apparut dans toute la majesté de son horreur, et il la comprit ! La débauche était certainement un art comme la poésie, et voulait des âmes fortes. Pour en saisir les mystères, pour en savourer les beautés, un homme devait en quelque sorte s’adonner à de consciencieuses études. Mais quand une fois l’homme était monté à l’assaut de ces grands mystères, ne marchait-il pas dans un monde nouveau. Les généraux, les ministres, les artistes étaient tous plus ou moins portés vers la dissolution par le besoin d’opposer de violentes distractions à leur existence si fort en dehors de la vie commune.

Pour contraster avec le paradis de ses heures studieuses, avec les délices de la conception, l’artiste fatigué demandait, soit comme Dieu le repos du dimanche, soit comme le diable les voluptés de l’enfer, afin d’opposer le travail des sens au travail de ses facultés. La débauche comprenait tout ; elle était une perpétuelle étreinte de toute la vie, ou mieux, un duel avec une puissance inconnue, avec un monstre : d’abord le monstre épouvantait, il fallait l’attaquer par les cornes, c’était des fatigues inouïes, la nature vous avait donné un estomac étroit ou paresseux ? vous le domptiez, vous l’élargissiez, vous appreniez à porter le vin, vous apprivoisiez l’ivresse, vous passiez les nuits sans sommeil, vous vous faisiez enfin un tempérament de colonel de cuirassiers, en vous créant vous-même une seconde fois, comme pour fronder Dieu ! Quand l’homme s’était ainsi métamorphosé, quand, vieux soldat, le néophyte avait façonné son âme à l’artillerie, ses jambes à la marche, sans encore appartenir au monstre, mais sans savoir entre eux quel était le maître, ils se roulaient l’un sur l’autre, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, dans une sphère où tout était merveilleux, où s’endormaient les douleurs de l’âme, où revivaient seulement des fantômes d’idées. Réalisant ces fabuleux personnages qui, selon les légendes, ont vendu leur âme au diable pour en obtenir la puissance de mal faire, le dissipateur avait troqué sa mort contre toutes les jouissances de la vie, mais abondantes, mais fécondes ! Au lieu de couler longtemps entre deux rives monotones, au fond d’un Comptoir ou d’une Étude, l’existence bouillonnait et fuyait comme un torrent. Enfin la débauche était sans doute au corps ce qu’étaient à l’âme les plaisirs mystiques. L’ivresse vous plongeait en des rêves dont les fantasmagories étaient aussi curieuses que pouvaient l’être celles de l’extase. La débauche n’était-elle pas une sorte d’impôt que le génie payait au mal ?

Raphaël arrivait ou trop tôt ou trop tard dans la vie du monde ; sans doute sa force y eût été dangereuse s’il ne l’avait amortie ainsi. Euphrasie et Aquilina étaient son histoire personnifiée, une image de sa vie ! Il ne pouvait guère les accuser, elles lui apparaissaient comme des juges.

Au milieu de ce poème vivant, au sein de cette étourdissante maladie, Raphaël eut cependant deux crises bien fertiles en âcres douleurs. D’abord quelques jours après s’être jeté comme Sardanapale dans son bûcher, il rencontra Fœdora sous le péristyle des Bouffons. Elle lui dit :

– Ah ! je vous retrouve encore en vie.

Ce mot était la traduction de son sourire, des malicieuses et sourdes paroles qu’elle dit à son sigisbé en lui racontant sans doute l’histoire de Raphaël, et jugeant son amour comme un amour vulgaire. Elle applaudissait à sa fausse perspicacité.

Enfin, il épuisa facilement son trésor ; mais trois années de régime lui avaient constitué la plus robuste de toutes les santés, et le jour où il se trouva sans argent, il se portait à merveille. Pour continuer de mourir, il signa des lettres de change à courte échéance, et le jour du paiement arriva. Sa première dette ranima toutes ses vertus qui vinrent à pas lents et lui apparurent désolées. Il avait horreur de l’argent. La veille de l’échéance, il était couché dans ce calme faux des gens qui dorment avant leur exécution, avant un duel, ils se laissent toujours bercer par une menteuse espérance. Mais en se réveillant, quand il fut de sang-froid, quand il sentit son âme emprisonnée dans le portefeuille d’un banquier, couchée sur des états, écrite à l’encre rouge, ses dettes jaillirent partout comme des sauterelles ; elles étaient dans sa pendule, sur ses fauteuils, ou incrustées dans les meubles desquels il se servait avec le plus de plaisir. Oui, pour un homme généreux, une dette est l’enfer, mais l’enfer avec des huissiers et des agents d’affaires. Ses lettres de change furent protestées. Trois jours après il les paya.

Un spéculateur vint lui proposer de lui vendre l’île que Raphaël possédait dans la Loire et où était le tombeau de sa mère. Il accepta. En signant le contrat chez le notaire de son acquéreur, il sentit au fond de l’étude obscure une fraîcheur semblable à celle d’une cave. Il frissonna en reconnaissant le même froid humide qui l’avait saisi sur le bord de la fosse où gisait son père. Il accueillit ce hasard comme un funeste présage. Il lui sembla entendre la voix de sa mère et voir son ombre.

Le prix de son île lui laissa, toutes dettes payées, deux mille francs. Certes, il eût pu revenir à la paisible existence du savant, retourner à sa mansarde après avoir expérimenté la vie, y revenir la tête pleine d’observations immenses et jouissant déjà d’une espèce de réputation. Mais Fœdora n’avait pas lâché sa proie. Ils s’étaient souvent trouvés en présence. Il lui faisait corner son nom aux oreilles par ses amants étonnés de son esprit, de ses chevaux, de ses succès, de ses équipages. Elle restait froide et insensible à tout, même à cette horrible phrase : Il se tue pour vous ! dite par Rastignac.

Raphaël chargea le monde entier de sa vengeance, mais il n’était pas heureux ! En creusant ainsi la vie jusqu’à la fange, il avait toujours senti davantage les délices d’un amour partagé, il en poursuivait le fantôme à travers les hasards de ses dissipations, au sein des orgies.

Pour son malheur, il était trompé dans ses belles croyances, il était puni de ses bienfaits par l’ingratitude, récompensé de ses fautes par mille plaisirs. Sinistre philosophie, mais vraie pour le débauché ! Enfin Fœdora lui avait communiqué la lèpre de sa vanité. En sondant son âme, il la trouva pourrie. Le démon lui avait imprimé son ergot au front. Il lui était désormais impossible de se passer des tressaillements continuels d’une vie à tout moment risquée, et des exécrables raffinements de la richesse. Il ne voulait plus rester seul avec lui-même. Il avait besoin de courtisanes, de faux amis, de vin, de bonne chère pour l’étourdir. Les liens qui attachent un homme à la famille étaient brisés en lui pour toujours. Galérien du plaisir, il devait accomplir sa destinée de suicide. Pendant les derniers jours de sa fortune, il fit chaque soir des excès incroyables ; mais, chaque matin, la mort le rejetait dans la vie.

Enfin il se trouva seul avec une pièce de vingt francs, il se souvint alors du bonheur de Rastignac...

Raphaël n’eût plus la force de gouverner son intelligence dans les flots de vin et de punch ; exaspéré par l’image de sa vie, il se fût insensiblement enivré par le torrent de ses paroles, Raphaël s’anima, s’exalta comme un homme complètement privé de raison.

– Au diable la mort ! s’écria-t-il en brandissant la Peau. Je veux vivre maintenant ! Je suis riche, j’ai toutes les vertus. Rien ne me résistera. Qui ne serait pas bon quand il peut tout ? Hé ! hé ! Ohé ! J’ai souhaité deux cent mille livres de rente, je les aurai.

– Réveille-toi, s’écria Raphaël en frappant Émile avec la Peau de chagrin comme s’il voulait en tirer du fluide électrique.

Sa vie avait été un trop long silence. A présent, il allait se venger du monde entier. Il ne s’amuserait pas à dissiper de vils écus, il imiterait, résumerait son époque en consommant des vies humaines, et des intelligences, des âmes. Il voulait oublier Foedera. Il montra la peau de chagrin à Emile en lui disant que c’était le testament de Salomon. Il traita son ami de valet. Émile emporta Raphaël dans la salle à manger. Il lui demanda de la décence. Il ne croyait pas au pouvoir dont lui parlait Raphaël.

Valentin animé d’une adresse de singe, grâce à cette singulière lucidité dont les phénomènes contrastent parfois chez les ivrognes avec les obtuses visions de l’ivresse, sut trouver une écritoire et une serviette, en répétant toujours : – Prenons la mesure ! Prenons la mesure !

Les deux amis étendirent la serviette et y superposèrent la Peau de chagrin. Émile, dont la main semblait être plus assurée que celle de Raphaël, décrivit à la plume, par une ligne d’encre, les contours du talisman, pendant que son ami lui disait : – J’ai souhaité deux cent mille livres de rente, n’est-il pas vrai ? Eh bien, quand je les aurai, tu verras la diminution de tout mon chagrin.

Les deux amis s’endormirent. La nuit enveloppa d’un crêpe cette longue orgie dans laquelle le récit de Raphaël avait été comme une orgie de paroles, de mots sans idées, et d’idées auxquelles les expressions avaient souvent manqué.

Le lendemain, vers midi, la belle Aquilina se leva, bâillant, fatiguée, et les joues marbrées par les empreintes du tabouret en velours peint sur lequel sa tête avait reposé. Euphrasie, réveillée par le mouvement de sa compagne, se dressa tout à coup en jetant un cri rauque ; sa jolie figure, si blanche, si fraîche la veille, était jaune et pâle comme celle d’une fille allant à l’hôpital.

Insensiblement les convives se remuèrent en poussant des gémissements sinistres, ils se sentirent les bras et les jambes raidis, mille fatigues diverses les accablèrent à leur réveil. Un valet vint ouvrir les persiennes et les fenêtres des salons. L’assemblée se trouva sur pied, rappelée à la vie par les chauds rayons du soleil qui pétilla sur les têtes des dormeurs.

Artistes et courtisanes gardèrent le silence en examinant d’un œil hagard le désordre de l’appartement où tout avait été dévasté, ravagé par le feu des passions. Un rire satanique s’éleva tout à coup lorsque Taillefer, entendant le râle sourd de ses hôtes, essaya de les saluer par une grimace ; son visage en sueur et sanguinolent fit planer sur cette scène infernale l’image du crime sans remords.

Le tableau fut complet. C’était la vie fangeuse au sein du luxe, un horrible mélange des pompes et des misères humaines, le réveil de la débauche.

Presque tous se plaignaient d’eux-mêmes. En ce moment, Émile, frais et rose comme le plus joli des commis-marchands d’une boutique en vogue, apparut en riant.

– Vous êtes plus laids que des recors, s’écria-t-il. Vous ne pourrez rien faire aujourd’hui ; la journée est perdue, m’est avis de déjeuner.

Chacun se secoua. Les plus vicieux prêchèrent les plus sages. Les courtisanes se moquèrent de ceux qui paraissaient ne pas se trouver de force à continuer ce rude festin. En un moment, ces spectres s’animèrent, formèrent des groupes, s’interrogèrent et sourirent. Quelques valets habiles et lestes remirent promptement les meubles et chaque chose en sa place. Un déjeuner splendide fut servi. Les convives se ruèrent alors dans la salle à manger. Au moment où cette intrépide assemblée borda la table du capitaliste, Cardot, qui, la veille, avait disparu prudemment après le dîner, pour finir son orgie dans le lit conjugal, montra sa figure officieuse sur laquelle errait un doux sourire. Il était venu apporter six millions à Raphaël. Il lui annonça qu’il était le seul et unique héritier du major O’Flaharty, décédé en août 1828, à Calcutta. C’était son oncle.

Il se fit comme une acclamation silencieuse, le premier sentiment des convives fut dicté par une sourde envie, tous les yeux se tournèrent vers lui comme autant de flammes. Puis, un murmure, semblable à celui d’un parterre qui se courrouce, une rumeur d’émeute commença, grossit, et chacun dit un mot pour saluer cette fortune immense apportée par le notaire. Rendu à toute sa raison par la brusque obéissance du sort, Raphaël étendit promptement sur la table la serviette avec laquelle il avait mesuré naguère la Peau de chagrin. Sans rien écouter, il y superposa le talisman, et frissonna violemment en voyant une assez grande distance entre le contour tracé sur le linge et celui de la Peau. Une horrible pâleur dessina tous les muscles de la figure flétrie de cet héritier : ses traits se contractèrent, les saillies de son visage blanchirent, les creux devinrent sombres, le masque fut livide, et les yeux se fixèrent. Il voyait la MORT.

Raphaël regarda trois fois le talisman qui se jouait à l’aise dans les impitoyables lignes imprimées sur la serviette : il essayait de douter, mais un clair pressentiment anéantissait son incrédulité. Le monde lui appartenait, il pouvait tout et ne voulait plus rien. Comme un voyageur au milieu du désert, il avait un peu d’eau pour la soif et devait mesurer sa vie au nombre des gorgées. Il voyait ce que chaque désir devait lui coûter de jours. Puis il croyait à la Peau de chagrin, il s’écoutait respirer, il se sentait déjà malade. Aquilina lui demanda ce qu’il allait lui donner. Le hourra de cette assemblée rieuse résonnait aux oreilles de Valentin sans qu’il pût saisir le sens d’un seul mot.

Taillefer dit : Monsieur de Valentin devenu six fois millionnaire arrive au pouvoir. Il est roi, il peut tout, il est au-dessus de tout, comme sont tous les riches. Pour lui désormais, LES FRANÇAIS SONT ÉGAUX DEVANT LA LOI est un mensonge inscrit en tête du Code. Il n’obéira pas aux lois, les lois lui obéiront. Il n’y a pas d’échafaud, pas de bourreaux pour les millionnaires !

On porta un toast à la gloire de Raphaël. Il but avec les autres en mettant le talisman dans sa poche.

Emile annonça à l’assemblée que MONSIEUR LE MARQUIS DE VALENTIN, possédait un secret pour faire fortune. Ses souhaits étaient accomplis au moment même où il les formait. À moins de passer pour un laquais, pour un homme sans cœur, il allait les enrichir tous. Raphaël fut assailli de demandes.

– J’ai presque envie de souhaiter votre mort à tous, répondit Valentin en jetant un regard sombre et profond sur les convives.

Emile ne lui donna pas deux mois pour devenir fangeusement égoïste.

Raphaël craignit les moqueries de cette assemblée, garda le silence, but outre mesure et s’enivra pour oublier un moment sa funeste puissance.

L’agonie

 

Dans les premiers jours du mois de décembre, un vieillard septuagénaire allait, malgré la pluie, par la rue de Varennes en levant le nez à la porte de chaque hôtel, et cherchant l’adresse de monsieur le marquis Raphaël de Valentin, avec la naïveté d’un enfant et l’air absorbé des philosophes. Il était vêtu de noir, maigre et ossu. Il frappa doucement à la porte et un valet lui répondit que monsieur le marquis ne recevait personne. En ce moment, un grand vieillard dont le costume ressemblait assez à celui d’un huissier ministériel sortit du vestibule et descendit précipitamment quelques marches en examinant le vieux solliciteur ébahi. Les deux vieillards, attirés l’un vers l’autre par une sympathie ou par une curiosité mutuelle, se rencontrèrent au milieu de la vaste cour d’honneur, à un rond-point où croissaient quelques touffes d’herbes entre les pavés.

Le premier soin de Raphaël, en recueillant l’immense succession de son oncle, avait été de découvrir où vivait le vieux serviteur dévoué sur l’affection duquel il pouvait compter. Jonathas pleura de joie en revoyant son jeune maître auquel il croyait avoir dit un éternel adieu ; mais rien n’égala son bonheur quand le marquis le promut aux éminentes fonctions d’intendant. Le vieux Jonathas devint une puissance intermédiaire placée entre Raphaël et le monde entier. Ordonnateur suprême de la fortune de son maître, exécuteur aveugle d’une pensée inconnue, il était comme un sixième sens à travers lequel les émotions de la vie arrivaient à Raphaël.

– Monsieur, je désirerais parler à monsieur Raphaël, dit le vieillard à Jonathas en montant quelques marches du perron pour se mettre à l’abri de la pluie. Il avait été son professeur. Jonathas avait entendu parler de ce monsieur Porriquet. Jonathas lui parla de son maître. Le marquis menait une drôle de vie. Il ne recevait personne, se levait tous les jours à 7 heures. Il fallait lui déposer les journaux tous les jours à la même table. Le déjeuner devait être servi à 10 heures et le dîner à 17 heures. Le menu était dressé pour l’année entière, jour par jour. Il s’habillait à la même heure avec les mêmes habits, le même linge, posés toujours par Jonathas. Quand il avait envie de sortir, il allait à l’opéra. Jonathas avait ordre de lire avant lui le Journal de la librairie, afin d’acheter des livres nouveaux, afin qu’il les trouve le jour même de leur vente sur sa cheminée. Jonathas avait la consigne d’entrer d’heure en heure chez lui, pour veiller au feu, à tout, pour voir à ce que rien ne lui manque ; le marquis lui avait donné un petit livre à apprendre par cœur, et où étaient écrits tous ses devoirs, un vrai catéchisme. En été, Jonathas devait, avec des tas de glace, maintenir la température au même degré de fraîcheur, et mettre en tous temps des fleurs nouvelles partout. Le marquis était riche ! il avait mille francs à manger par jour, il pouvait faire ses fantaisies. Il ne tourmentait personne, il était bon comme le bon pain, jamais il ne disait mot, mais, par exemple, silence complet à l’hôtel et dans le jardin ! Ses appartements étaient en enfilade. S’il ouvrait la porte de sa chambre, toutes les portes s’ouvraient d’elles-mêmes par un mécanisme.

– Tout me prouve, Jonathas, reprit le professeur avec une gravité magistrale qui imprima un profond respect au vieux valet de chambre, que votre maître s’occupe d’un grand ouvrage. Il est plongé dans de vastes méditations, et ne veut pas en être distrait par les préoccupations de la vie vulgaire. Au milieu de ses travaux intellectuels, un homme de génie oublie tout.

Jonathas voulut voir le marquis alors Jonathas lui dit qu’il allait demander s’il pouvait le faire monter. Jonathas laissa le vieux professeur dans le vestibule, en lui faisant signe ne pas avancer ; mais il revint promptement avec une réponse favorable, et conduisit le vieil émérite à travers de somptueux appartements, dont toutes les portes étaient ouvertes. Porriquet aperçut de loin son élève au coin d’une cheminée. Enveloppé d’une robe de chambre à grands dessins, et plongé dans un fauteuil à ressorts, Raphaël lisait le journal. L’extrême mélancolie à laquelle il paraissait être en proie était exprimée par l’attitude maladive de son corps affaissé ; elle était peinte sur son front, sur son visage pâle comme une fleur étiolée. Une sorte de grâce efféminée et les bizarreries particulières aux malades riches distinguaient sa personne. Il avait laissé tomber à ses pieds le couteau de malachite enrichi d’or dont il s’était servi pour couper les feuillets d’un livre. Sur ses genoux était le bec d’ambre d’un magnifique houka de l’Inde dont les spirales émaillées gisaient comme un serpent dans sa chambre, et il oubliait d’en sucer les frais parfums. Cependant, la faiblesse générale de son jeune corps était démentie par des yeux bleus où toute la vie semblait s’être retirée, où brillait un sentiment extraordinaire qui saisissait tout d’abord. Ce regard faisait mal à voir. Les uns pouvaient y lire du désespoir ; d’autres, y deviner un combat intérieur, aussi terrible qu’un remords. Véritable regard de conquérant et de damné ! et, mieux encore, le regard que, plusieurs mois auparavant, Raphaël avait jeté sur la Seine ou sur sa dernière pièce d’or mise au jeu. Il soumettait sa volonté, son intelligence, au grossier bon sens d’un vieux paysan à peine civilisé par une domesticité de cinquante années. Presque joyeux de devenir une sorte d’automate, il abdiquait la vie pour vivre, et dépouillait son âme de toutes les poésies du désir.

Pour mieux lutter avec la cruelle puissance dont il avait accepté le défi, il s’était fait chaste, en châtrant son imagination. Le lendemain du jour où, soudainement enrichi par un testament, il avait vu décroître la Peau de chagrin, il s’était trouvé chez son notaire. Là, un médecin assez en vogue avait raconté sérieusement, au dessert, la manière dont un Suisse attaqué de pulmonie s’en était guéri. Cet homme n’avait pas dit un mot pendant dix ans, et s’était soumis à ne respirer que six fois par minute dans l’air épais d’une vacherie, en suivant un régime alimentaire extrêmement doux. Je serai cet homme ! se dit en lui-même Raphaël, qui voulait vivre à tout prix. Au sein du luxe, il mena la vie d’une machine à vapeur. Quand le vieux professeur envisagea ce jeune cadavre, il tressaillit ; tout lui semblait artificiel dans ce corps fluet et débile. En apercevant le marquis à l’œil dévorant, au front chargé de pensées, il ne put reconnaître l’élève au teint frais et rose, aux membres juvéniles, dont il avait gardé le souvenir.

– Bonjour, père Porriquet, dit Raphaël à son professeur en pressant les doigts glacés du vieillard dans une main brûlante et moite. Porriquet fut effrayé par le contact de cette main fiévreuse. Le professeur lui demanda s’il travaillait à un ouvrage mais le marquis lui avoua avoir dit adieu à la science.

Se rappelant trop tard la verbeuse élégance et les éloquentes périphrases auxquelles un long professorat avait habitué son maître, Raphaël se repentit presque de l’avoir reçu ; mais au moment où il allait souhaiter de le voir dehors, il comprima promptement son secret désir en jetant un furtif coup d’œil à la Peau de chagrin, suspendue devant lui et appliquée sur une étoffe blanche où ses contours fatidiques étaient soigneusement dessinés par une ligne rouge qui l’encadrait exactement.

Depuis la fatale orgie, Raphaël étouffait le plus léger de ses caprices, et vivait de manière à ne pas causer le moindre tressaillement à ce terrible talisman. La Peau de chagrin était comme un tigre avec lequel il lui fallait vivre, sans en réveiller la férocité. Il écouta donc patiemment les amplifications du vieux professeur. Le père Porriquet mit une heure à lui raconter les persécutions dont il était devenu l’objet depuis la révolution de juillet. Le bonhomme, voulant un gouvernement fort, avait émis le vœu patriotique de laisser les épiciers à leurs comptoirs, les hommes d’état au maniement des affaires publiques, les avocats au Palais, les pairs de France au Luxembourg ; mais un des ministres populaires du roi-citoyen l’avait banni de sa chaire en l’accusant de carlisme. Le vieillard se trouvait sans place, sans retraite et sans pain. Étant la providence d’un pauvre neveu dont il payait la pension au séminaire de Saint-Sulpice, il venait, moins pour lui-même que pour son enfant adoptif, prier son ancien élève de réclamer auprès du nouveau ministre, non sa réintégration, mais l’emploi de proviseur dans quelque collège de province. Raphaël était en proie à une somnolence invincible, lorsque la voix monotone du bonhomme cessa de retentir à ses oreilles. Oblige par politesse de regarder les yeux blancs et presque immobiles de ce vieillard au débit lent et lourd, il avait été stupéfié, magnétisé par une inexplicable force d’inertie. Raphaël lui répondit qu’il n’y pouvait rien. En ce moment, sans apercevoir l’effet que produisirent sur le front jaune et ridé du vieillard ces banales paroles, pleines d’égoïsme et d’insouciance, Raphaël se dressa comme un jeune chevreuil effrayé. Il vit une légère ligne blanche entre le bord de la peau noire et le dessin rouge ; il poussa un cri si terrible que le pauvre professeur en fut épouvanté. Il reprocha à Jonathas d’avoir laissé entrer le professeur.

La colère avait blanchi le visage de Raphaël ; une légère écume sillonnait ses lèvres tremblantes, et l’expression de ses yeux était sanguinaire. À cet aspect, les deux vieillards furent saisis d’un tressaillement convulsif, comme deux enfants en présence d’un serpent. Le jeune homme tomba sur son fauteuil ; il se fit une sorte de réaction dans son âme, des larmes coulèrent abondamment de ses yeux flamboyants.

– Oh ! ma vie ! ma belle vie ! dit-il. Plus de bienfaisantes pensées ! plus d’amour ! plus rien !

Il se tourna vers le professeur. Le mal est fait, mon vieil ami, reprit-il d’une voix douce. Je vous aurai largement récompensé de vos soins. Et mon malheur aura, du moins, produit le bien d’un bon et digne homme.

Cela fit pleurer les deux vieillards. Raphaël s’adressa à son professeur.

– Je reconnais votre bonté, mon ami, reprit doucement Raphaël, vous voulez m’excuser. La maladie est un accident, l’inhumanité serait un vice. Laissez-moi maintenant, ajouta-t-il. Vous recevrez demain ou après-demain, peut-être même ce soir, votre nomination, car la résistance a triomphé du mouvement. Adieu.

Le vieillard se retira, pénétré d’horreur et en proie à de vives inquiétudes sur la santé morale de Valentin. Cette scène avait eu pour lui quelque chose de surnaturel. Il doutait de lui-même et s’interrogeait comme s’il se fût réveillé après un songe pénible.

Le soir, Raphaël se rendit au Théâtre des Italiens. Il ne se promettait aucune jouissance de ces plaisirs si fort enviés jadis. En attendant le second acte de la Semiramide, il se promenait au foyer, errait à travers les galeries, insouciant de sa loge dans laquelle il n’était pas encore entré. Le sentiment de la propriété n’existait déjà plus au fond de son cœur. Semblable à tous les malades, il ne songeait qu’à son mal. Raphaël vit à quelques pas de lui, parmi toutes les têtes, une figure étrange et surnaturelle. Il s’avança en clignant les yeux fort insolemment vers cet être bizarre, afin de le contempler de plus près. Quelle admirable peinture ! se dit-il. Les sourcils, les cheveux, la virgule à la Mazarin que montrait vaniteusement l’inconnu, étaient teints en noir ; mais, appliqué sur une chevelure sans doute trop blanche, le cosmétique avait produit une couleur violâtre et fausse dont les teintes changeaient suivant les reflets plus ou moins vifs des lumières. Son visage étroit et plat, dont les rides étaient comblées par d’épaisses couches de rouge et de blanc, exprimait à la fois la ruse et l’inquiétude. Valentin cherchait à se rappeler en quelle circonstance il avait vu ce petit vieux sec, bien cravaté, botté en adulte, qui faisait sonner ses éperons et se croisait les bras comme s’il avait toutes les forces d’une pétulante jeunesse à dépenser. Il reconnut le marchand de curiosités, l’homme auquel il devait son malheur. En ce moment, un rire muet échappait à ce fantastique personnage, et se dessinait sur ses lèvres froides, tendues par un faux râtelier. À ce rire, la vive imagination de Raphaël lui montra dans cet homme de frappantes ressemblances avec la tête idéale que les peintres ont donnée au Méphistophélès de Goethe. Mille superstitions s’emparèrent de l’âme forte de Raphaël, il crut alors à la puissance du démon, à tous les sortilèges rapportés dans les légendes du moyen âge et mises en œuvre par les poètes. Se refusant avec horreur au sort de Faust, il invoqua soudain le ciel, ayant, comme les mourants, une foi fervente en Dieu, en la vierge Marie. Raphaël reconnut également Euphrasie à côté du vieux marchand. Elle venait se montrer, insolente, le front hardi, les yeux pétillants, à ce monde envieux et spéculateur pour témoigner de la richesse sans bornes du marchand dont elle dissipait les trésors. Raphaël se souvint du souhait goguenard par lequel il avait accueilli le fatal présent du vieil homme, et savoura tous les plaisirs de la vengeance en contemplant l’humiliation profonde de cette sagesse sublime, dont naguère la chute semblait impossible. Le vieux marchand recueillit avec délices les regards de passion et les compliments jetés par la foule à sa maîtresse, sans voir les rires dédaigneux, sans entendre les railleries mordantes dont il était l’objet.

– Hé bien ! monsieur, s’écria Valentin en arrêtant le marchand et lançant une œillade à Euphrasie, ne vous souvenez-vous plus des sévères maximes de votre philosophie ?

Le vieux marchand lui répondit qu’il était heureux comme un jeune homme. En ce moment, les spectateurs entendirent la sonnette de rappel et quittèrent le foyer pour se rendre à leurs places. Le vieillard et Raphaël se séparèrent. En entrant dans sa loge, le marquis aperçut Fœdora, placée à l’autre côté de la salle précisément en face de lui. Sans doute arrivée depuis peu, la comtesse rejetait son écharpe en arrière, se découvrait le cou, faisait les petits mouvements indescriptibles d’une coquette occupée à se poser : tous les regards étaient concentrés sur elle. Un jeune pair de France l’accompagnait, elle lui demanda la lorgnette qu’elle lui avait donnée à porter. À son geste, à la manière dont elle regarda ce nouveau partenaire, Raphaël devina la tyrannie à laquelle son successeur était soumis. Elle rit après avoir eu eut la conscience d’écraser par sa parure et par sa beauté les plus jolies, les plus élégantes femmes de Paris. Tout à coup elle pâlit en rencontrant les yeux fixes de Raphaël ; son amant dédaigné la foudroya par un intolérable coup d’œil de mépris. Quand aucun de ses amants bannis ne méconnaissait sa puissance, Valentin, seul dans le monde, était à l’abri de ses séductions. Fœdora voyait en Raphaël la mort de ses prestiges et de sa coquetterie. Un mot, dit par lui la veille à l’Opéra, était déjà devenu célèbre dans les salons de Paris. Le tranchant de cette terrible épigramme avait fait à la comtesse une blessure incurable.

Ses rivales devinèrent sa souffrance. Enfin sa derrière consolation lui échappa. Ces mots délicieux : je suis la plus belle ! cette phrase éternelle qui calmait tous les chagrins de sa vanité, devint un mensonge. À l’ouverture du second acte, une femme vint se placer près de Raphaël, dans une loge qui jusqu’alors était restée vide. Le parterre entier laissa échapper un murmure d’admiration. Valentin aperçut dans une baignoire, et près d’Aquilina, l’ignoble et sanglante figure de Taillefer, qui lui adressait une grimace approbative. Puis il vit Émile, qui, debout à l’orchestre, semblait lui dire : – Mais regarde donc la belle créature qui est près de toi ! Enfin Rastignac assis près d’une jeune femme, une veuve sans doute, tortillait ses gants comme un homme au désespoir d’être enchaîné là, sans pouvoir aller près de la divine inconnue.

La vie de Raphaël dépendait d’un pacte encore inviolé qu’il avait fait avec lui-même, il s’était promis de ne jamais regarder attentivement aucune femme, et pour se mettre à l’abri d’une tentation, il portait un lorgnon dont le verre microscopique artistement disposé, détruisait l’harmonie des plus beaux traits, en leur donnant un hideux aspect. Encore en proie à la terreur qui l’avait saisi le matin, quand, pour un simple vœu de politesse, le talisman s’était si promptement resserré, Raphaël résolut fermement de ne pas se retourner vers sa voisine. Assis comme une duchesse, il présentait le dos au coin de sa loge, et dérobait avec impertinence la moitié de la scène à l’inconnue, ayant l’air de la mépriser, d’ignorer même qu’une jolie femme se trouvât derrière lui. La voisine copiait avec exactitude la posture de Valentin. Ces deux personnes ressemblaient à deux amants brouillés qui se boudent, se tournent le dos et vont s’embrasser au premier mot d’amour. Par moments, les légers marabouts ou les cheveux de l’inconnue effleuraient la tête de Raphaël et lui causaient une sensation voluptueuse contre laquelle il luttait courageusement ; bientôt il sentit le doux contact des ruches de blonde qui garnissaient le tour de la robe, la robe elle-même fit entendre le murmure efféminé de ses plis, frissonnement plein de molles sorcelleries ; enfin le mouvement imperceptible imprimé par la respiration à la poitrine, au dos, aux vêtements de cette jolie femme, toute sa vie suave se communiqua soudain à Raphaël comme une étincelle électrique. Les pénétrants parfums de l’aloès achevèrent d’enivrer Raphaël. Son imagination irritée par un obstacle, et que les entraves rendaient encore plus fantasque, lui dessina rapidement une femme en traits de feu. Il se retourna brusquement. Choquée sans doute de se trouver en contact avec un étranger, l’inconnue fit un mouvement semblable ; leurs visages, animés par la même pensée, restèrent en présence. C’était Pauline ! Pétrifiés l’un et l’autre, ils se regardèrent un instant en silence. Raphaël voyait Pauline dans une toilette simple et de bon goût. À travers la gaze qui couvrait chastement son corsage, des yeux habiles pouvaient apercevoir une blancheur de lis et deviner des formes qu’une femme eût admirées. Puis c’était toujours sa modestie virginale, sa céleste candeur, sa gracieuse attitude. – Oh ! venez demain, dit-elle, venez à l’hôtel Saint-Quentin, y reprendre vos papiers. J’y serai à midi. Soyez exact. Elle se leva précipitamment et disparut ; Raphaël voulut suivre Pauline, il craignit de la compromettre, resta, regarda Fœdora, la trouva laide ; mais ne pouvant comprendre une seule phrase de musique, étouffant dans cette salle, le cœur plein, il sortit et revint chez lui.

– Jonathas, dit-il à son vieux domestique au moment où il fut dans son lit, donne-moi une demi-goutte de laudanum sur un morceau de sucre ; et demain ne me réveille qu’à midi moins vingt minutes.

– Je veux être aimé de Pauline, s’écria-t-il le lendemain en regardant le talisman avec une indéfinissable angoisse. La peau ne fit aucun mouvement, elle semblait avoir perdu sa force contractile, elle ne pouvait sans doute pas réaliser un désir accompli déjà.

– Ah ! s’écria Raphaël en se sentant délivré comme d’un manteau de plomb qu’il aurait porté depuis le jour où le talisman lui avait été donné, tu mens, tu ne m’obéis pas, le pacte est rompu !

Je suis libre, je vivrai. C’était donc une mauvaise plaisanterie. En disant ces paroles, il n’osait pas croire à sa propre pensée. Il se mit aussi simplement qu’il l’était jadis, et voulut aller à pied à son ancienne demeure, en essayant de se reporter en idée à ces jours heureux où il se livrait sans danger à la furie de ses désirs, où il n’avait point encore jugé toutes les jouissances humaines. Il marchait, voyant, non plus la Pauline de l’hôtel Saint-Quentin, mais la Pauline de la veille, cette maîtresse accomplie, si souvent rêvée, jeune fille spirituelle, aimante, artiste, comprenant les poètes, comprenant la poésie et vivant au sein du luxe ; en un mot Fœdora douée d’une belle âme, ou Pauline comtesse et deux fois millionnaire comme l’était Fœdora. Devant l’hôtel, une vieille femme lui apprit que la mère de Pauline était devenue baronne. Son mari était revenu. Il était riche. Elle avait donné son hôtel à la vieille dame.

Raphaël monta lestement à sa mansarde, et quand il atteignit les dernières marches de l’escalier, il entendit les sons du piano. Pauline était là modestement vêtue d’une robe de percaline ; mais la façon de la robe, les gants, le chapeau, le châle, négligemment jetés sur le lit, révélaient toute une fortune. Raphaël vint s’asseoir près d’elle, rougissant, honteux, heureux ; il la regarda sans rien dire. Elle lui demanda ce qu’il était devenu. Valentin ne put retenir quelques larmes, elles roulèrent dans ses yeux, il s’écria : – Pauline !... Je... Il n’acheva pas, ses yeux étincelèrent d’amour, et son cœur déborda dans son regard. Elle avait compris. Il l’aimait. Elle lui dit qu’elle était riche mais qu’il devait aimer son cœur aussi. Il couvrit ses mains de baisers. Pauline se dégagea les mains, les jeta sur les épaules de Raphaël et le saisit ; ils se comprirent, se serrèrent et s’embrassèrent avec cette sainte et délicieuse ferveur, dégagée de toute arrière-pensée, dont se trouve empreint un seul baiser, le premier baiser par lequel deux âmes prennent possession d’elles-mêmes. Elle lui dit qu’elle se serait vendu à un démon pour lui éviter un chagrin. Elle voulait lui sacrifier le monde entier et être sa servante malgré ses millions. Elle lui avoua que c’était elle qui avait mis une pièce de cent sous dans le tiroir quand il était ruiné. Il était étonné qu’elle n’ait pas de vanité. Il pensait que son titre de noblesse et sa fortune ne valaient rien pour elle. Il lui offrit sa vie. Elle en fut heureuse. Elle sauta sur ses genoux et joignit ses mains autour du cou de Raphaël : – Embrassez-moi, dit-elle, pour tous les chagrins que vous m’avez donnés, pour effacer la peine que vos joies m’ont faite, pour toutes les nuits que j’ai passées à peindre mes écrans. Elle lui avoua qu’elle avait travaillé jusqu’à deux heures du matin et donné à sa mère une moitié du prix de ses écrans, à lui l’autre. Il avait peur de payer un jour sans doute ce bonheur par quelque effroyable chagrin. Elle se laissa glisser sur ses genoux, joignit les mains, et regarda Raphaël avec une dévotieuse ardeur. Elle luit dit que sa comtesse Fœdora était bête ! Quel plaisir elle avait ressenti la veille en se voyant saluée par tous ces hommes. Elle n’avait jamais été applaudie, Foedora ! Quand son dos avait touché le bras de Raphaël, elle avait entendu en elle quelque voix qui lui avait crié : Il est là. Elle s’était retournée, et l’avait vu. Oh ! elle s’était sauvée, elle se sentait l’envie de lui sauter au cou devant tout le monde. Raphael espéra commencer une nouvelle vie. Le passé cruel et ses tristes folies lui semblaient n’être plus que de mauvais songes. Il se sentait pur, près de Pauline. Il sentait l’air du bonheur. Elle feuilleta les papiers. Elle se rappela qu’il était bien malheureux quand il écrivait dans la mansarde. Elle habitait rue Saint-Lazare et lui rue de Varennes. Elle voulait qu’ils soient ensemble et mariés dans les quinze jours. Pauline lui dit que son père était revenu des Indes bien malade. Elle était à son chevet. Elle voulut aller chez Raphaël. Et les deux amants furent en peu d’instants menés à l’hôtel de Valentin. Elle lui demanda s’il n’avait pris conseil de personne pour meubler son hôtel. Elle avait peur qu’une femme l’ait conseillé car il avait bon goût.

Valentin reconduisit Pauline jusque chez elle, et revint ayant au cœur autant de plaisir que l’homme peu en ressentir et en porter ici-bas. Quand il fut assis dans son fauteuil, près de son feu, pensant à la soudaine et complète réalisation de toutes ses espérances, une idée froide lui traversa l’âme comme l’acier d’un poignard perce une poitrine, il regarda la Peau de chagrin, elle s’était légèrement rétrécie. Il prit un compas, mesura ce que la matinée lui avait coûté d’existence. Je n’en ai pas pour deux mois, dit-il. Une sueur glacée sortit de ses pores, tout à coup il obéit à un inexprimable mouvement de rage, et saisit la Peau de chagrin en s’écriant : Je suis bien bête ! il sortit, courut, traversa les jardins et jeta le talisman au fond d’un puits : Vogue la galère, dit-il. Au diable toutes ces sottises !

Raphaël se laissa donc aller au bonheur d’aimer, et vécut cœur à cœur avec Pauline, qui ne conçut pas le refus en amour. Leur mariage, retardé par des difficultés peu intéressantes à raconter, devait se célébrer dans les premiers jours de mars. Ils s’étaient éprouvés, ne doutaient point d’eux-mêmes, et le bonheur leur ayant révélé toute la puissance de leur affection, jamais deux âmes, deux caractères ne s’étaient aussi parfaitement unis qu’ils le furent par la passion ; en s’étudiant ils s’aimèrent davantage : de part et d’autre même délicatesse, même pudeur, même volupté, la plus douce de toutes les voluptés, celle des anges ; point de nuages dans leur ciel ; tour à tour les désirs de l’un faisaient la loi de l’autre. Riches tous deux, ils ne connaissaient point de caprices qu’ils ne pussent satisfaire, et partant n’avaient point de caprices. Un goût exquis, le sentiment du beau, une vraie poésie animaient l’âme de l’épouse ; dédaignant les colifichets de la finance, un sourire de son ami lui semblait plus beau que toutes les perles d’Ormus, la mousseline ou les fleurs formaient ses plus riches parures. Pauline et Raphaël fuyaient d’ailleurs le monde, la solitude leur était si belle, si féconde ! ils allaient aux Italiens ou à l’Opéra tous les soirs. Si d’abord quelques médisances égayèrent les salons, bientôt le torrent d’événements qui passa sur Paris fit oublier deux amants inoffensifs ; enfin, espèce d’excuse auprès des prudes, leur mariage était annoncé, et par hasard leurs gens se trouvaient discrets ; donc, aucune méchanceté trop vive ne les punit de leur bonheur.

Vers la fin de février, alors qu’ils prenaient leur petit-déjeuner et que Pauline s’amusait avec le chat, Pauline reprocha à Raphaël de lire le journal. Le jardinier vint trouver le marquis pour lui apporter une curiosité comme il n’en avait jamais vu. Il avait voulu prendre de l’eau du puits et en avait sorti la peau de chagrin qui n’avait plus que six pouces carrés de superficie. Raphaël pâlit. Pauline appela Jonathas au secours. Raphaël voulut la rassurer en prétextant qu’il était incommodé par une fleur. Il jeta un regard d’horreur sur le talisman que Pauline prit et jeta. Raphaël lui demanda de le laisser seul. Il se rendit à la halle aux vins pour parler à un naturaliste nommé Lavrille. Il lui montra des canards et des oies qu’il étudiait.

En se dirigeant vers une assez jolie maison de la rue de Buffon, Raphaël soumit la Peau de chagrin aux investigations de monsieur Lavrille. Ceci, dit-il en montrant le talisman, est, comme vous le savez sans doute, un des produits les plus curieux de la zoologie. Ceci est une peau d’âne. Et plus précisément un onagre. C’était pour Lavrille le roi zoologique de l’Orient. Les superstitions turques et persanes lui donnaient même une mystérieuse origine, et le nom de Salomon se mêlait aux récits que les conteurs du Thibet et de la Tartarie faisaient sur les prouesses attribuées à ces nobles animaux. Les savants variaient sur l’origine du nom. Les uns prétendaient que Chagri était un mot turc, d’autres voulaient que Chagri soit la ville où cette dépouille zoologique subissait une préparation chimique assez bien décrite par Pallas, et qui lui donnait le grain particulier que nous admirions ; monsieur Martellens lui avait écrit que Châagri était un ruisseau. Raphaël lui expliqua que depuis trois mois la peau s’était sensiblement contractée... Lavrille lui expliqua que toutes les dépouilles d’êtres primitivement organisés étaient sujettes à un dépérissement naturel, facile à concevoir, dont les progrès étaient soumis aux influences atmosphériques. Raphaël lui demanda s’il était bien sûr que cette peau fût soumise aux lois ordinaires de la zoologie, qu’elle pût s’étendre ? Alors Lavrille lui recommanda d’aller voir Planchette, le célèbre professeur de mécanique, il trouverait certainement un moyen d’agir sur cette peau, de l’amollir, de la distendre. Raphaël salua le savant naturaliste, et courut chez Planchette, en laissant le bon Lavrille au milieu de son cabinet rempli de bocaux et de plantes séchées.

Planchette était un grand homme sec, véritable poète perdu dans une perpétuelle contemplation, occupé à regarder toujours un abîme sans fond, LE MOUVEMENT. Planchette examinait une bille d’agate qui roulait sur un cadran solaire, en attendant qu’elle s’y arrêtât. Le pauvre homme n’était ni décoré, ni pensionné, car il ne savait pas enluminer ses calculs, heureux de vivre à l’affût d’une découverte, il ne pensait ni à la gloire, ni au monde, ni à lui-même, et vivait dans la science pour la science.

Raphaël tira le savant de sa rêverie en lui demandant le moyen d’agir sur le talisman, qu’il lui présenta. Dussiez-vous rire de ma crédulité, monsieur, dit le marquis en terminant, je ne vous cacherai rien. Cette peau me semble posséder une force de résistance contre laquelle rien ne peut prévaloir.

Planchette lui expliqua sa lubie. Un mouvement, quel qu’il soit, dit-il est un immense pouvoir, et l’homme n’invente pas de pouvoirs. Le pouvoir est un, comme le mouvement, l’essence même du pouvoir. Tout est mouvement. La pensée est un mouvement. La nature est établie sur le mouvement. La mort est un mouvement dont les fins nous sont peu connues. Si Dieu est éternel, croyez qu’il est toujours en mouvement ; Dieu est le mouvement, peut-être. Voilà pourquoi le mouvement est inexplicable comme lui.

– Monsieur, dit Raphaël impatienté, je désire une pression quelconque assez forte pour étendre indéfiniment cette peau.

Tout entier à son idée, Planchette prit un pot de fleurs vide, troué dans le fond et l’apporta sur la dalle du gnomon, puis il alla chercher un peu de terre glaise dans un coin du jardin. Raphaël resta charmé comme un enfant auquel sa nourrice conte une histoire merveilleuse. Après avoir posé sa terre glaise sur la dalle, Planchette tira de sa poche une serpette, coupa deux branches de sureau, et se mit à les vider en sifflant comme si Raphaël n’eût pas été là. Il attacha par un coude en terre glaise l’un de ses tuyaux de bois au fond du pot, de manière à ce que le trou du sureau correspondît à celui du vase. Vous eussiez dit une énorme pipe. Il étala sur la dalle un lit de glaise en lui donnant la forme d’une pelle, assit le pot de fleurs dans la partie la plus large, et fixa la branche de sureau sur la portion qui représentait le manche. Enfin il mit un pâté de terre glaise à l’extrémité du tube en sureau, il y planta l’autre branche creuse, toute droite, en pratiquant un autre coude pour la joindre à la branche horizontale, en sorte que l’air, ou tel fluide ambiant donné, pût circuler dans cette machine improvisée, et courir depuis l’embouchure du tube vertical, à travers le canal intermédiaire, jusque dans le grand pot de fleurs vide. Il alla détacher d’un arbre fruitier une petite bouteille dans laquelle son pharmacien lui avait envoyé une liqueur où se prenaient les fourmis ; il en cassa le fond, se fit un entonnoir, l’adapta soigneusement au trou de la branche creuse qu’il avait fixée verticalement dans l’argile, en opposition au grand réservoir figuré par le pot de fleurs ; puis, au moyen d’un arrosoir, il y versa la quantité d’eau nécessaire pour qu’elle se trouvât également bord à bord et dans le grand vase et dans la petite embouchure circulaire du sureau. Raphaël pensait à sa Peau de chagrin. Il comprit grâce à Lavrille que Blaise Pascal avait découvert l’expansibilité de l’eau. Il promit d’élever une statue à Pascal si Lavrille réussissait à étendre la peau de chagrin et de financer la recherche et de bâtir un hôpital destiné aux mathématiciens devenus fous ou pauvres.

Planchette lui proposa d’aller le lendemain chez Spieghalter. Ce mécanicien distingué venait de fabriquer, d’après les plans de Planchette, une machine perfectionnée. Le lendemain, Raphaël tout joyeux vint chercher Planchette, et ils allèrent ensemble dans la rue de la Santé, nom de favorable augure. Chez Spieghalter, le jeune homme se trouva dans un établissement immense, ses regards tombèrent sur une multitude de forges rouges et rugissantes. Raphaël arriva dans une grande pièce, propre et bien aérée, où il put contempler à son aise la presse immense dont Planchette lui avait parlé. Il admira des espèces de madriers en fonte, et des jumelles en fer unies par un indestructible noyau. Planchette glissa lui-même la Peau de chagrin entre les deux platines de la presse souveraine, et, plein de cette sécurité que donnent les convictions scientifiques, il manœuvra vivement le balancier. Un sifflement horrible retentit dans les ateliers. L’eau contenue dans la machine brisa la fonte, produisit un jet d’une puissance incommensurable, et se dirigea heureusement sur une vieille forge qu’elle renversa, bouleversa, tordit comme une trombe entortille une maison et l’emporte avec elle. L’Allemand saisit un marteau de forgeron, jeta la peau sur une enclume, et, de toute la force que donne la colère, déchargea sur le talisman le plus terrible coup qui jamais eût mugi dans ses ateliers. Les ouvriers accoururent. Le contremaître prit la peau et la plongea dans le charbon de terre

d’une forge. Tous rangés en demi-cercle autour du feu, attendirent avec impatience le jeu d’un énorme soufflet. Raphaël, Spieghalter, le professeur Planchette occupaient le centre de cette foule noire et attentive. En voyant tous ces yeux blancs, ces têtes poudrées de fer, ces vêtements noirs et luisants, ces poitrines poilues, Raphaël se crut transporté dans le monde nocturne et fantastique des ballades allemandes. Le contremaître saisit la peau avec des pinces après l’avoir laissée dans le foyer pendant dix minutes. Le contre-maître la présenta par plaisanterie à Raphaël. Le marquis mania facilement la peau froide et souple sous ses doigts. Un cri d’horreur s’éleva, les ouvriers s’enfuirent, Valentin resta seul avec Planchette dans l’atelier désert.

– Il y a décidément quelque chose de diabolique là-dedans, s’écria Raphaël au désespoir. Aucune puissance humaine ne saurait donc me donner un jour de plus !

Planchette lui proposa de soumettre la peau à un laminoir puis estima qu’il fallait traiter cette substance inconnue par des réactifs. Ils allèrent voir Japhet, la chimie serait peut-être plus heureuse que la mécanique. Planchette donna la peau au chimiste pour qu’il en décomposa la substance. Raphaël lui dit que c’était une peau d’âne. Le baron Japhet appliqua sur la peau les houppes nerveuses de sa langue si habile à déguster les sels, les acides, les alcalis, les gaz, et dit après quelques essais : – Point de goût !

Alors il fit boire un peu d’acide phthorique à la peau. Soumise à l’action de ce principe, si prompt à désorganiser les tissus animaux, la peau ne subit aucune altération. Alors le chimiste essaya avec la potasse rouge, en vain. Il demanda à Raphaël s’il pouvait prendre un morceau de cette singulière substance si extraordinaire. Raphaël refusa. Mais le mit au défi d’essayer. Le savant cassa un rasoir en voulant entamer la peau, il tenta de la briser par une forte décharge d’électricité, puis il la soumit à l’action de la pile voltaïque, enfin les foudres de sa science échouèrent sur le terrible talisman. Il était sept heures du soir. Planchette, Japhet et Raphaël, ne s’apercevant pas de la fuite du temps, attendaient le résultat d’une dernière expérience. Le chagrin sortit victorieux d’un épouvantable choc auquel il avait été soumis, grâce à une quantité raisonnable de chlorure d’azote. Alors Raphaël sut qu’il allait mourir. Il laissa les deux savants stupéfaits. – Gardons-nous bien de raconter cette aventure à l’Académie, nos collègues s’y moqueraient de nous, dit Planchette au chimiste après une longue pause pendant laquelle ils se regardèrent sans oser se communiquer leurs pensées. Ils se prirent à rire, et dînèrent en gens qui ne voyaient plus qu’un phénomène dans un miracle.

En rentrant chez lui, Valentin était en proie à une rage froide ; il ne croyait plus à rien, ses idées se brouillaient dans sa cervelle, tournoyaient et vacillaient comme celles de tout homme en présence d’un fait impossible. Il avait cru volontiers à quelque défaut secret dans la machine de Spieghalter, l’impuissance de la science et du feu ne l’étonnait pas ; mais la souplesse de la peau quand il la maniait, mais sa dureté lorsque les moyens de destruction mis à la disposition de l’homme étaient dirigées sur elle, l’épouvantaient. Ce fait incontestable lui donnait le vertige. Raphaël remit la Peau de chagrin dans le cadre où elle avait été naguère enfermée, et après avoir décrit par une ligne d’encre rouge le contour actuel du talisman, il s’assit dans son fauteuil. Il resta perdu dans une de ces méditations funèbres, dans ces pensées dévorantes dont les condamnés à mort emportent le secret. En ce moment il entendit très distinctement un soupir étouffé, et reconnut par un des plus touchants privilèges de la passion le souffle de sa Pauline. Elle sauta hors du lit par un mouvement de chatte, se montra radieuse dans ses mousselines, et s’assit sur les genoux de Raphaël. Elle lui demanda ce qui l’inquiétait. Il répondit que c’était la mort. Elle lui dit que mourir avec lui, le lendemain matin, ensemble, dans un dernier baiser, ce serait un bonheur.

Le lendemain, Raphaël se dit que les médecins devaient connaître les symptômes de la vitalité attaquée, et pouvoir lui dire s’il était en santé ou malade. Pauline s’était endormie dans le plaisir, ses longs cils étaient appliqués sur sa joue comme pour garantir sa vue d’une lueur trop forte ou pour aider à ce recueillement de l’âme quand elle essaie de retenir une volupté parfaite, mais fugitive. Raphaël attendri contempla cette chambre chargée d’amour, pleine de souvenirs, où le jour prenait des teintes voluptueuses, et revint à cette femme aux formes pures, jeunes, aimante encore, dont surtout les sentiments étaient à lui sans partage. Il désira vivre toujours. Quand son regard tomba sur Pauline, elle ouvrit aussitôt les yeux comme si un rayon de soleil l’eût frappée. Pauline se réveilla et lui avoua qu’elle avait pleuré cette nuit en le contemplant dans son repos, mais non pas de joie. Elle avait entendu dans sa poitrine quelque chose qui résonnait, et qui lui avait fait peur. Il avait pendant son sommeil une petite toux sèche, absolument semblable à celle du père de Pauline qui mourait d’une phtisie. Elle ne désirait pas vivre vieille, et proposa à Raphaël de mourir jeunes tous deux, et aller dans le ciel les mains pleines de fleurs.

Raphaël toussa. Il était abattu, pâle, il se coucha lentement, affaissé comme un homme dont toute la force s’est dissipée dans un dernier effort. Pauline le regarda d’un œil fixe, agrandi par la peur, et resta immobile, blanche, silencieuse.

– Ne faisons plus de folies, mon ange, dit-elle en voulant cacher à Raphaël les horribles pressentiments qui l’agitaient. Elle se voila la figure de ses mains, car elle apercevait le hideux squelette de la MORT.

La tête de Raphaël était devenue livide et creuse comme un crâne arraché aux profondeurs d’un cimetière pour servir aux études de quelque savant. Pauline se souvenait de l’exclamation échappée la veille à Valentin, et se dit à elle- même : Oui, il y a des abîmes que l’amour ne peut pas traverser, mais il doit s’y ensevelir.

Quelques jours après cette scène de désolation, Raphaël se trouva par une matinée du mois de mars assis dans un fauteuil, entouré de quatre médecins qui l’avaient fait placer au jour devant la fenêtre de sa chambre, et tour à tour lui tâtaient le pouls, le palpaient, l’interrogeaient avec une apparence d’intérêt. Le malade épiait leurs pensées en interprétant et leurs gestes et les moindres plis qui se formaient sur leurs fronts. Cette consultation était sa dernière espérance. Ces juges suprêmes allaient lui prononcer un arrêt de vie ou de mort. Aussi, pour arracher à la science humaine son dernier mot, Valentin avait-il convoqué les oracles de la médecine moderne. Grâce à sa fortune et à son nom, les trois systèmes entre lesquels flottent les connaissances humaines étaient là devant lui. Le quatrième médecin était Horace Bianchon, homme plein d’avenir et de science, le plus distingué peut-être des nouveaux médecins, sage et modeste député de la studieuse jeunesse qui s’apprête à recueillir l’héritage des trésors amassés depuis cinquante ans par l’École de Paris, et qui bâtira peut-être le monument pour lequel les siècles précédents ont apporté tant de matériaux divers. Ami du marquis et de Rastignac, il lui avait donné ses soins depuis quelques jours, et l’aidait à répondre aux interrogations des trois professeurs auxquels il expliquait parfois, avec une sorte d’insistance, les diagnostics qui lui semblaient révéler une phtisie pulmonaire. Raphaël dit à un des médecins qu’il avait voulu se tuer par la débauche après avoir travaillé pendant trois ans à un vaste ouvrage dont ce médecin s’occuperait peut-être un jour. Ce docteur était l’illustre Brisset, le chef des organistes, le successeur des Cabanis et des Bichat, le médecin des esprits positifs et matérialistes, qui voient en l’homme un être fini, uniquement sujet aux lois de sa propre organisation, et dont l’état normal ou les anomalies délétères s’expliquent par des causes évidentes.

Homme d’exaltation et de croyance, le docteur Caméristus, chef des vitalistes, le Ballanche de la médecine, poétique défenseur des doctrines abstraites de Van-Helmont, voyait dans la vie humaine un principe élevé, secret, un phénomène inexplicable qui se joue des bistouris, trompe la chirurgie, échappe aux médicaments de la pharmaceutique, aux x de l’algèbre, aux démonstrations de l’anatomie, et se rit de nos efforts ; une espèce de flamme intangible, invisible, soumise à quelque loi divine, et qui reste souvent au milieu d’un corps condamné par nos arrêts, comme elle déserte aussi les organisations les plus viables.

Un sourire sardonique errait sur les lèvres du troisième, le docteur Maugredie, esprit distingué, mais pyrrhonien et moqueur, qui ne croyait qu’au scalpel, concédait à Brisset la mort d’un homme qui se portait à merveille, et reconnaissait avec Caméristus qu’un homme pouvait vivre encore après sa mort. Il trouvait du bon dans toutes les théories, n’en adoptait aucune, prétendait que le meilleur système médical était de n’en point avoir, et de s’en tenir aux faits. Ce grand explorateur, ce grand railleur, l’homme des tentatives désespérées, examinait la Peau de chagrin. Il aurait voulu être témoin de la coïncidence qui existait entre les désirs de Raphaël et son rétrécissement. Caméristus pensait que ce rétrécissement était surnaturel mais pas le docteur Maugredie. À force d’examiner les trois docteurs, Valentin ne découvrit en eux aucune sympathie pour ses maux. Tous trois, silencieux à chaque réponse, le toisaient avec indifférence et le questionnaient sans le plaindre. Après être resté pendant une demi-heure environ à prendre en quelque sorte la mesure de la maladie et du malade, comme un tailleur prend la mesure d’un habit à un jeune homme qui lui commande ses vêtements de noces, ils dirent quelques lieux communs, parlèrent même des affaires publiques ; puis ils voulurent passer dans le cabinet de Raphaël pour se communiquer leurs idées et rédiger la sentence. Ils refusèrent de délibérer en la présence de Raphaël. Brisset pensait que Raphaël était fatigué par des travaux intellectuels. Il y avait monomanie. Le malade était sous le poids d’une idée fixe. Pour lui cette Peau de chagrin se rétrécissait réellement. Il préconisait de mettre le malade au régime. Caméristus proposa d’aller chercher la cause du mal dans les entrailles de l’âme et non dans les entrailles du corps ! Raphaël réussit à espionner les médecins. Mil les entendit et comprit que pour eux sa guérison flottait entre un rosaire et un chapelet de sangsues, entre le bistouri de Dupuytren et la prière du prince de Hohenlohe ! Sur la ligne qui séparait le fait de la parole, la matière de l’esprit, Maugredie était là, doutant. Le oui et non humain le poursuivait partout ! Toujours le Carimary, Carymara de Rabelais : il était spirituellement malade, carymary ! ou matériellement malade, carymara ! Devait-il vivre ? Les médecins l’ignoraient. Raphaël entendit Maugredie préconiser un traitement quelconque : des sangsues pour calmer l’irritation intestinale et la névrose sur l’existence desquelles ils étaient d’accord, puis de l’envoyer aux eaux : ils agiraient à la fois d’après les deux systèmes. Raphaël quitta promptement le couloir et vint se remettre dans son fauteuil. Bientôt les quatre médecins sortirent du cabinet. Ils lui annoncèrent leur verdict. Bianchon ajouta que les médecins pensaient que sa guérison était facile et dépendrait de l’emploi sagement alternatif de ces divers moyens préconisés. Raphaël attira Horace dans son cabinet pour lui remettre le prix de cette inutile consultation. Horace lui dit de tâcher donc de vivre sagement, d’essayer un voyage en Savoie ; le mieux était et serait toujours de se confier à la nature. Raphaël partit pour les eaux d’Aix en Savoie. Se laissant aller à cette vie sensuelle, Valentin se baignait dans la tiède atmosphère du soir en savourant l’air pur et parfumé des montagnes, heureux de ne sentir aucune douleur et d’avoir enfin réduit au silence sa menaçante Peau de chagrin. Mais il se rendit compte qu’il avait involontairement froissé toutes les petites vanités qui gravitaient autour de lui. En sondant ainsi les cœurs, il put en déchiffrer les pensées les plus secrètes ; il eut horreur de la société, de sa politesse, de son vernis. Riche et d’un esprit supérieur, il était envié, haï ; son silence trompait la curiosité, sa modestie semblait de la hauteur à ces gens mesquins et superficiels. Il devina le crime latent, irrémissible, dont il était coupable envers eux : il échappait à la juridiction de leur médiocrité. Rebelle à leur despotisme inquisiteur, il savait se passer d’eux ; pour se venger de cette royauté clandestine, tous s’étaient instinctivement ligués pour lui faire sentir leur pouvoir, le soumettre à quelque ostracisme, et lui apprendre qu’eux aussi pouvaient se passer de lui. Tout à coup un rideau noir fut tiré sur cette sinistre fantasmagorie de vérité, mais il se trouva dans l’horrible isolement qui attend les puissances et les dominations. En ce moment, il eut un violent accès de toux. Loin de recueillir une seule de ces paroles indifférentes en apparence, mais qui du moins simulent une espèce de compassion polie chez les personnes de bonne compagnie rassemblées par hasard, il entendit des interjections hostiles et des plaintes murmurées à voix basse. La société ne daignait même plus se grimer pour lui, parce qu’il la devinait peut-être. Raphaël se leva pour se dérober à la malédiction générale, et se promena dans l’appartement. Il voulut trouver une protection, et revint près d’une jeune femme inoccupée à laquelle il médita d’adresser quelques flatteries ; mais, à son approche, elle lui tourna le dos, et feignit de regarder les danseurs. Raphaël craignit d’avoir déjà pendant cette soirée usé de son talisman ; il ne se sentit ni la volonté, ni le courage d’entamer la conversation, quitta le salon et se réfugia dans la salle de billard. Là, personne ne lui parla, ne le salua, ne lui jeta le plus léger regard de bienveillance. Son esprit naturellement méditatif lui révéla, par une intus-susception, la cause générale et rationnelle de l’aversion qu’il avait excitée. Ce petit monde obéissait, sans le savoir peut-être, à la grande loi qui régit la haute société, dont Raphaël acheva de comprendre la morale implacable. Un regard rétrograde lui en montra le type complet en Fœdora. Il ne devait pas rencontrer plus de sympathie pour ses maux chez celle-ci, que, pour ses misères de cœur, chez celle-là. Le beau monde bannit de son sein les malheureux, comme un homme de santé vigoureuse expulse de son corps un principe morbifique. Le monde abhorre les douleurs et les infortunes, il les redoute à l’égal des contagions, il n’hésite jamais entre elles et les vices : le vice est un luxe. Mort aux faibles ! est le vœu de cette espèce d’ordre équestre institué chez toutes les nations de la terre, car il s’élève partout des riches, et cette sentence est écrite au fond des cœurs pétris par l’opulence ou nourris par l’aristocratie. Quiconque souffre de corps ou d’âme, manque d’argent ou de pouvoir, est un Paria. Qu’il reste dans son désert ; s’il en franchit les limites, il trouve partout l’hiver : froideur de regards, froideur de manières, de paroles, de cœur ; heureux, s’il ne récolte pas l’insulte là où pour lui devait éclore une consolation.

Quand Raphaël releva la tête, il se vit seul, les joueurs avaient fui.

– Pour leur faire adorer ma toux, il me suffirait de leur révéler mon pouvoir ! se dit-il. À cette pensée, il jeta le mépris comme un manteau entre le monde et lui.

Le lendemain, le médecin des eaux vint le voir d’un air affectueux et s’inquiéta de sa santé.

Raphaël éprouva un mouvement de joie en entendant les paroles amies qui lui furent adressées. Il trouva la physionomie du docteur empreinte de douceur et de bonté, les boucles de sa perruque blonde respiraient la philanthropie, la coupe de son habit carré, les plis de son pantalon, ses souliers larges comme ceux d’un quaker, tout, jusqu’à la poudre circulairement semée par sa petite queue sur son dos légèrement voûté, trahissait un caractère apostolique, exprimait la charité chrétienne et le dévouement de l’homme. Il lui dit que les médecins de Paris s’étaient trompés sur la nature de sa maladie. Mais s’il restait dans une température élevée, il risquait d’être très proprement et promptement mis en terre sainte. Une des conditions de son existence était l’atmosphère épaisse des étables, des vallées. Oui, l’air vital de l’homme dévoré par le génie se trouvait dans les gras pâturages de l’Allemagne, à Baden-Baden, à Toeplitz mais la Savoie lui était funeste. Sans ces derniers mots, Raphaël eût été séduit par la fausse bonhomie du mielleux médecin, mais il était trop profond observateur pour ne pas deviner à l’accent, au geste et au regard qui accompagnèrent cette phrase doucement railleuse, la mission dont le petit homme avait sans doute été chargé par l’assemblée de ses joyeux malades. Ils entreprenaient donc d’en chasser un pauvre moribond débile, chétif, en apparence incapable de résister à une persécution journalière. Raphaël accepta le combat en voyant un amusement dans cette intrigue.

– Puisque vous seriez désolé de mon départ, répondit-il au docteur, je vais essayer de mettre à profit votre bon conseil tout en restant ici. Dès demain, j’y ferai construire une maison où nous modifierons l’air suivant votre ordonnance.

Interprétant le sourire amèrement goguenard qui vint errer sur les lèvres de Raphaël, le médecin se contenta de le saluer, sans trouver un mot à lui dire.

Raphaël ne supportait son fardeau qu’au milieu de ce beau paysage, près du Lac du Bourget, il y pouvait rester indolent, songeur, et sans désirs. Après la visite du docteur, il alla se promener et se fit débarquer à la pointe déserte d’une jolie colline sur laquelle est situé le village de Saint-Innocent. Raphaël aimait à contempler, sur la rive opposée, l’abbaye mélancolique de Haute-Combe, sépulture des rois de Sardaigne prosternés devant les montagnes comme des pèlerins arrivés au terme de leur voyage. Étonné de rencontrer des promeneurs dans cette partie du lac ordinairement solitaire, le marquis examina, sans sortir de sa rêverie, les personnes assises dans la barque, et reconnut à l’arrière la vieille dame qui l’avait si durement interpellé la veille. Quand le bateau passa devant Raphaël, il ne fut salué que par la demoiselle de compagnie de cette dame, pauvre fille noble qu’il lui semblait voir pour la première fois.

Déjà, depuis quelques instants, il avait oublié les promeneurs, promptement disparus derrière le promontoire, lorsqu’il entendit près de lui le frôlement d’une robe et le bruit de pas légers. En se retournant, il aperçut la demoiselle de compagnie ; à son air contraint, il devina qu’elle voulait lui parler, et s’avança vers elle. Âgée d’environ trente-six ans, grande et mince, sèche et froide, elle était, comme toutes les vieilles filles, assez embarrassée de son regard, qui ne s’accordait plus avec une démarche indécise, gênée, sans élasticité.

– Monsieur, votre vie est en danger, ne venez plus au Cercle, dit-elle à Raphaël en faisant quelques pas en arrière, comme si déjà sa vertu se trouvait compromise. Pensez à vous, reprit-elle ; plusieurs jeunes gens qui veulent vous chasser des eaux se sont promis de vous provoquer, de vous forcer à vous battre en duel. – Mademoiselle, dit le marquis, ma reconnaissance...

Sa protectrice s’était déjà sauvée en entendant la voix de sa maîtresse, qui, derechef, glapissait dans les rochers. Valentin ayant pris, sans préméditation de philosophie, la bonne action de la vieille fille pour texte de ses pensées vagabondes, la trouva pleine de fiel. Ces deux femmes, venues en Savoie pour y dormir comme des marmottes, et qui demandent à midi s’il est jour, se seraient levées avant huit heures aujourd’hui pour faire du hasard en se mettant à ma poursuite ? Le duel était- il une fable, ou voulait-on seulement lui faire peur ? Insolentes et tracassières comme des mouches, ces âmes étroites avaient réussi à piquer sa vanité, à réveiller son orgueil, à exciter sa curiosité. Ne voulant ni devenir leur dupe, ni passer pour un lâche, et amusé peut-être par ce petit drame, il vint au Cercle le soir même. Il se tint debout, accoudé sur le marbre de la cheminée, et resta tranquille au milieu du salon principal, en s’étudiant à ne donner aucune prise sur lui ; mais il examinait les visages, et défiait en quelque sorte l’assemblée par sa circonspection. Comme un dogue sûr de sa force, il attendait le combat chez lui, sans aboyer inutilement. Vers la fin de la soirée, il se promena dans le salon de jeu, en allant de la porte d’entrée à celle du billard, où il jetait de temps à autre un coup d’œil aux jeunes gens qui y faisaient une partie. Après quelques tours, il s’entendit nommer par eux.

Un jeune homme grand et fort, de bonne mine, mais ayant le regard fixe et impertinent des gens appuyés sur quelque pouvoir matériel, sortit du billard, et s’adressant à lui : – Monsieur, dit-il d’un ton calme, je me suis chargé de vous apprendre une chose que vous semblez ignorer : votre figure et votre personne déplaisent ici à tout le monde, et à moi en particulier ; vous êtes trop poli pour ne pas vous sacrifier au bien général, et je vous prie de ne plus vous présenter au Cercle. En ce moment les jeunes gens, souriant ou silencieux, sortirent du billard. Les autres joueurs, devenus attentifs, quittèrent leurs cartes pour écouter une querelle qui réjouissait leurs passions. Seul au milieu de ce monde ennemi, Raphaël tâcha de conserver son sang-froid et de ne pas se donner le moindre tort ; mais son antagoniste s’étant permis un sarcasme où l’outrage s’enveloppait dans une forme éminemment incisive et spirituelle, il lui répondit gravement : – Monsieur, il n’est plus permis aujourd’hui de donner un soufflet à un homme, mais je ne sais de quel mot flétrir une conduite aussi lâche que l’est la vôtre.

Raphaël sortit du salon, passant pour l’offenseur, ayant accepté un rendez-vous près du château de Bordeau, dans une petite prairie en pente, non loin d’une route nouvellement percée par où le vainqueur pouvait gagner Lyon. Raphaël devait nécessairement ou garder le lit ou quitter les eaux d’Aix. La société triomphait. Le lendemain, sur les huit heures du matin, l’adversaire de Raphaël, suivi de deux témoins et d’un chirurgien, arriva le premier sur le terrain.

À un duel comme au jeu, les plus légers incidents influent sur l’imagination des acteurs fortement intéressés au succès d’un coup ; aussi le jeune homme attendit-il avec une sorte d’inquiétude l’arrivée de cette voiture qui resta sur la route. Le vieux Jonathas en descendit lourdement le premier pour aider Raphaël à sortir ; il le soutint de ses bras débiles, en déployant pour lui les soins minutieux qu’un amant prodigue à sa maîtresse. Tous deux se perdirent dans les sentiers qui séparaient la grande route de l’endroit désigné pour le combat, et ne reparurent que longtemps après : ils allaient lentement. Les quatre spectateurs de cette scène singulière éprouvèrent une émotion profonde à l’aspect de Valentin appuyé sur le bras de son serviteur : pâle et défait, il marchait en goutteux, baissait la tête et ne disait mot.

– Monsieur, je n’ai pas dormi, dit Raphaël à son adversaire. Cette parole glaciale et le regard terrible qui l’accompagna firent tressaillir le véritable provocateur, il eut la conscience de son tort et une honte secrète de sa conduite. Il y avait dans l’attitude, dans le son de voix et le geste de Raphaël quelque chose d’étrange. L’inquiétude et l’attention étaient au comble. – Il est encore temps, reprit-il, de me donner une légère satisfaction ; mais donnez-la-moi, monsieur, sinon vous allez mourir. Vous comptez encore en ce moment sur votre habileté, sans reculer à l’idée d’un combat où vous croyez avoir tout l’avantage. Eh ! bien ! monsieur, je suis généreux, je vous préviens de ma supériorité. Je possède une terrible puissance. Pour anéantir votre adresse, pour voiler vos regards, faire trembler vos mains et palpiter votre cœur, pour vous tuer même, il me suffit de le désirer. Je ne veux pas être obligé d’exercer mon pouvoir, il me coûte trop cher d’en user. Vous ne serez pas le seul à mourir. Si donc vous vous refusez à me présenter des excuses, votre balle ira dans l’eau de cette cascade malgré votre habitude de l’assassinat, et la mienne droit à votre cœur sans que je le vise.

Le marquis resta debout, immobile, sans perdre un instant de vue son adversaire qui, dominé par une puissance presque magique, était comme un oiseau devant un serpent : contraint de subir ce regard homicide, il le fuyait, il revenait sans cesse. Les deux adversaires furent placés à quinze pas l’un de l’autre. Ils avaient chacun près d’eux une paire de pistolets, et, suivant le programme de cette cérémonie, ils devaient tirer deux coups à volonté, mais après le signal donné par les témoins.

La sécurité surnaturelle de Raphaël avait quelque chose de terrible qui saisit même les deux postillons amenés là par une curiosité cruelle. Jouant avec son pouvoir, ou voulant l’éprouver, Raphaël parlait à Jonathas et le regardait au moment où il essuya le feu de son ennemi. La balle de Charles alla briser une branche de saule, et ricocha sur l’eau. En tirant au hasard, Raphaël atteignit son adversaire au cœur, et, sans faire attention à la chute de ce jeune homme, il chercha promptement la Peau de chagrin pour voir ce que lui coûtait une vie humaine. Le talisman n’était plus grand que comme une petite feuille de chêne.

Après le duel, Raphaël prit aussitôt la route d’Auvergne, et se rendit aux eaux du Mont-Dor. Pendant ce voyage, il lui surgit au cœur une de ces pensées soudaines qui tombent dans notre âme comme un rayon de soleil à travers d’épais nuages sur quelque obscure vallée. Il pensa tout à coup que la possession du pouvoir, quelque immense qu’il pût être, ne donnait pas la science de s’en servir. Le sceptre est un jouet pour un enfant, une hache pour Richelieu, et pour Napoléon un levier à faire pencher le monde. Le pouvoir nous laisse tels que nous sommes et ne grandit que les grands. Raphaël avait pu tout faire, il n’avait rien fait.

Aux eaux du Mont-Dor, il retrouva ce monde qui toujours s’éloignait de lui avec l’empressement que les animaux mettent à fuir un des leurs, étendu mort après l’avoir flairé de loin. Cette haine était réciproque. Sa dernière aventure lui avait donné une aversion profonde pour la société. Aussi, son premier soin fut-il de chercher un asile écarté aux environs des eaux. Il sentait instinctivement le besoin de se rapprocher de la nature, des émotions vraies et de cette vie végétative à laquelle nous nous laissons si complaisamment aller au milieu des champs. Il visita les vallées supérieures, les sites aériens, les lacs ignorés, les rustiques chaumières des Monts-Dor, dont les âpres et sauvages attraits commencent à tenter les pinceaux de nos artistes. En voyant cette retraite pittoresque et naïve, il résolut d’y vivre. La vie devait y être tranquille, spontanée, frugiforme comme celle d’une plante. Raphaël parvint fans un endroit où il aperçut quelques vaches paissant dans la prairie ; après avoir fait quelques pas vers l’étang, il vit, à l’endroit où le terrain avait le plus de largeur, une modeste maison bâtie en granit et couverte en bois. Le toit de cette espèce de chaumière, en harmonie avec le site, était orné de mousses, de lierres et de fleurs qui trahissaient une haute antiquité. Le monde paraissait finir là. Cette habitation ressemblait à ces nids d’oiseaux ingénieusement fixés au creux d’un rocher, pleins d’art et de négligence tout ensemble. C’était une nature naïve et bonne, une rusticité vraie, mais poétique, parce qu’elle florissait à mille lieues de nos poésies peignées, n’avait d’analogie avec aucune idée, ne procédait que d’elle-même, vrai triomphe du hasard. Les tièdes senteurs des eaux, des fleurs et des grottes qui parfumaient ce réduit solitaire, causèrent à Raphaël une sensation presque voluptueuse. Les jappements des chiens attirèrent au dehors un gros enfant qui resta béant, puis vint un vieillard en cheveux blancs et de moyenne taille. Ces deux êtres étaient en rapport avec le paysage, avec l’air, les fleurs et la maison. La santé débordait dans cette nature plantureuse, la vieillesse et l’enfance y étaient belles.

Le vieillard avait l’attitude d’un homme vraiment libre et faisait pressentir qu’en Italie il serait peut-être devenu brigand par amour pour sa précieuse liberté. L’enfant, véritable montagnard, avait des yeux noirs qui pouvaient envisager le soleil sans cligner, un teint de bistre, des cheveux bruns en désordre. Il était leste et décidé, naturel dans ses mouvements comme un oiseau ; mal vêtu, il laissait voir une peau blanche et fraîche à travers les déchirures de ses habits. Bientôt une femme âgée d’environ trente ans apparut sur le seuil de la porte. Elle filait en marchant. C’était une Auvergnate, haute en couleur, l’air réjoui. Elle salua Raphaël, ils entrèrent en conversation ; les chiens s’apaisèrent, le vieillard s’assit sur un banc au soleil, et l’enfant suivit sa mère partout où elle alla, silencieux, mais écoutant, examinant l’étranger. Raphaël lui demanda si elle avait peur. Elle lui demanda de quoi et lui montra sa maison où il n’y avait rien à voler. Elle lui montra son mari qui était au milieu des rochers. Le vieillard était le grand-père de son mari. Il avait 102 ans.

Aussitôt Valentin se résolut à vivre entre ce vieillard et cet enfant, à respirer dans leur atmosphère, à manger de leur pain, à boire de leur eau, à dormir de leur sommeil, à se faire de leur sang dans les veines. Caprice de mourant ! À ses yeux, il n’y eut plus d’univers, l’univers passa tout en lui. Pour les malades, le monde commence au chevet et finit au pied de leur lit. Ce paysage fut le lit de Raphaël. Raphaël vécut pendant plusieurs jours, sans soins, sans désirs, éprouvant un mieux sensible, un bien-être extraordinaire, qui calma ses inquiétudes, apaisa ses souffrances. Il gravissait les rochers, et allait s’asseoir sur un pic d’où ses yeux embrassaient quelque paysage d’immense étendue. Là, il restait des journées entières comme une plante au soleil, comme un lièvre au gîte. Il tenta de s’associer au mouvement intime de cette nature, et de s’identifier assez complètement à sa passive obéissance, pour tomber sous la loi despotique et conservatrice qui régit les existences instinctives. Il ne voulait plus être chargé de lui-même. Semblable à ces criminels d’autrefois, qui, poursuivis par la justice, étaient sauvés s’ils atteignaient l’ombre d’un autel, il essayait de se glisser dans le sanctuaire de la vie. Il avait fantastiquement mêlé sa vie à la vie de ce rocher, il s’y était implanté. Grâce à ce mystérieux illuminisme, convalescence factice, semblable à ces bienfaisants délires accordés par la nature comme autant de haltes dans la douleur, Valentin goûta les plaisirs d’une seconde enfance durant les premiers moments de son séjour au milieu de ce riant paysage. il fut heureux, il se crut sauvé.

Un matin, il était resté par hasard au lit jusqu’à midi, plongé dans cette rêverie mêlée de veille et de sommeil, qui prête aux réalités les apparences de la fantaisie et donne aux chimères le relief de l’existence, quand tout à coup, sans savoir d’abord s’il ne continuait pas un rêve, il entendit, pour la première fois, le bulletin de sa santé donné par son hôtesse à Jonathas, venu, comme chaque jour, le lui demander. Elle disait que Raphaël toussait et se consumait à courir comme s’il avait de la santé à vendre. Il avait bien du courage tout de même de ne pas se plaindre. Mais, vraiment, il serait mieux en terre qu’en pré, car il souffrait la passion de Dieu ! Elle dit à Jonathas qu’il ne fallait pas pleurer car Raphaël serait heureux de ne plus souffrir. L’impatience chassa Raphaël de son lit, il se montra sur le seuil de la porte : – Vieux scélérat, cria-t-il à Jonathas, tu veux donc être mon bourreau ? La paysanne crut voir un spectre et s’enfuit. Raphaël lui défendit de revenir sans son ordre. Jonathas voulut obéir ; mais, avant de se retirer, il jeta sur le marquis un regard fidèle et compatissant où Raphaël lut son arrêt de mort. Découragé, rendu tout à coup au sentiment vrai de sa situation, Valentin s’assit sur le seuil de la porte, se croisa les bras sur la poitrine et baissa la tête. Jonathas, effrayé, s’approcha de son maître. Raphaël le chassa.

Pendant la matinée du lendemain, Raphaël, ayant gravi les rochers, s’était assis dans une crevasse pleine de mousse d’où il pouvait voir le chemin étroit par lequel on venait des eaux à son habitation. Au bas du pic, il aperçut Jonathas conversant derechef avec l’Auvergnate. Pénétré d’horreur, il se réfugia sur les plus hautes cimes des montagnes et y resta jusqu’au soir, sans avoir pu chasser les sinistres pensées, si malheureusement réveillées dans son cœur par le cruel intérêt dont il était devenu l’objet. Tout à coup l’Auvergnate elle-même se dressa soudain devant lui comme une ombre dans l’ombre du soir ; par une bizarrerie de poète, il voulut trouver, dans son jupon rayé de noir et de blanc, une vague ressemblance avec les côtes desséchées d’un spectre. Il lui ordonna de le laisser vivre à sa guise où il décamperait d’ici. Elle lui tendit son bras. Le sentiment que l’homme supporte le plus difficilement est la pitié, surtout quand il la mérite. La haine est un tonique, elle fait vivre, elle inspire la vengeance ; mais la pitié tue, elle affaiblit encore notre faiblesse. C’est le mal devenu patelin, c’est le mépris dans la tendresse ou la tendresse dans l’offense. Raphaël trouva chez le centenaire une pitié triomphante, chez l’enfant une pitié curieuse, chez la femme une pitié tracassière, chez le mari une pitié intéressée ; mais, sous quelque forme que ce sentiment se montrât, il était toujours gros de mort. Cette pitié produisit au cœur de Raphaël un horrible poème de deuil et de mélancolie. Le terrible : Frère, il faut mourir, des trappistes, semblait constamment écrit dans les yeux des paysans avec lesquels vivait Raphaël ; il ne savait ce qu’il craignait le plus de leurs paroles naïves ou de leur silence ; tout en eux le gênait.

Un matin, il vit deux hommes vêtus de noir qui rôdèrent autour de lui, le flairèrent, et l’étudièrent à la dérobée ; puis, feignant d’être venus là pour se promener, ils lui adressèrent des questions banales auxquelles il répondit brièvement. Il reconnut en eux le médecin et le curé des eaux, sans doute envoyés par Jonathas, consultés par ses hôtes ou attirés par l’odeur d’une mort prochaine. Il entrevit alors son propre convoi, il entendit le chant des prêtres, il compta les cierges, et ne vit plus qu’à travers un crêpe les beautés de cette riche nature, au sein de laquelle il croyait avoir rencontré la vie. Le lendemain, il partit pour Paris, après avoir été abreuvé des souhaits mélancoliques et cordialement plaintifs que ses hôtes lui adressèrent.

Il se trouva chez lui, dans sa chambre, au coin de sa cheminée. Il s’était fait allumer un grand feu, il avait froid. Jonathas lui apporta des lettres, elles étaient toutes de Pauline. Il ouvrit la première sans empressement, et la déplia comme si c’eût été le papier grisâtre d’une sommation sans frais envoyée par le percepteur. Elle ne comprenait pas pourquoi il était parti. Pour elle, c’était une fuite. Sans vouloir en apprendre davantage, il prit froidement les lettres et les jeta dans le foyer.

Des fragments roulèrent sur les cendres en lui laissant voir des commencements de phrase, des mots, des pensées à demi brûlées, et qu’il se plut à saisir dans la flamme par un divertissement machinal.

« ... Assise à ta porte... attendu.... Caprice.... j’obéis.... Des rivales... moi, non ! ; ta Pauline.. aime..... plus de Pauline donc ?.... Si tu avais voulu me quitter, tu ne m’aurais pas abandonnée... Amour éternel... Mourir... »

Ces mots lui donnèrent une sorte de remords : il saisit les pincettes et sauva des flammes un dernier lambeau de lettre. Raphaël posa sur la cheminée ce débris de lettre noirci par le feu, il le rejeta tout à coup dans le foyer. Ce papier était une image trop vive de son amour et de sa fatale vie. Il demanda à Jonathas d’aller chercher Bianchon. Il demanda au médecin de lui composer une boisson légèrement opiacée qui l’entretienne dans une somnolence continuelle, sans que l’emploi constant de ce breuvage lui fasse mal. Bianchon accepta mais en lui expliquant qu’il faudrait cependant rester debout quelques heures de la journée, pour manger. Raphaël ne voulait veiller qu’une heure au plus. Puis Bianchon dit à Jonathas que les chances de Raphaël de vivre ou de mourir étaient égales.

Raphaël demeura pendant quelques jours plongé dans le néant de son sommeil factice. Vers les huit heures du soir, il sortait de son lit : sans avoir une conscience lucide de son existence, il satisfaisait sa faim, puis se recouchait aussitôt. Un soir, il se réveilla beaucoup plus tard que de coutume, et ne trouva pas son dîner servi. Il sonna Jonathas. Il somma Jonathas de s’expliquer. Jonathas laissa échapper un sourire de contentement, prit une bougie dont la lumière tremblotait dans l’obscurité profonde des immenses appartements de l’hôtel ; il conduisit son maître redevenu machine à une vaste galerie et en ouvrit brusquement la porte. Aussitôt Raphaël, inondé de lumière, fut ébloui, surpris par un spectacle inouï. C’était ses lustres chargés de bougies, les fleurs les plus rares de sa serre artistement disposées, une table étincelante d’argenterie, d’or, de nacre, de porcelaines ; un repas royal, fumant, et dont les mets appétissants irritaient les houppes nerveuses du palais. Il vit ses amis convoqués, mêlés à des femmes parées et ravissantes, la gorge nue, les épaules découvertes, les chevelures pleines de fleurs, les yeux brillants, toutes de beautés diverses.

Dans les regards de tous les convives brillaient la joie, l’amour, le plaisir. Au moment où la morte figure de Raphaël se montra dans l’ouverture de la porte, une acclamation soudaine éclata, rapide, rutilante comme les rayons de cette fête improvisée. Les voix, les parfums, la lumière, ces femmes d’une pénétrante beauté frappèrent tous ses sens, réveillèrent son appétit. Une délicieuse musique, cachée dans un salon voisin, couvrit par un torrent d’harmonie ce tumulte enivrant, et compléta cette étrange vision. Raphaël se sentit la main pressée par une main chatouilleuse, une main de femme dont les bras frais et blancs se levaient pour le serrer, la main d’Aquilina. Il comprit que ce tableau n’était pas vague et fantastique comme les fugitives images de ses rêves décolorés, il poussa un cri sinistre, ferma brusquement la porte, et flétrit son vieux serviteur en le frappant au visage. Puis, tout palpitant du danger qu’il venait de courir, il trouva des forces pour regagner sa chambre, but une forte dose de sommeil, et se coucha.

Jonathas n’avait fait qu’obéir à Bianchon qui lui avait demandé de distraire Raphaël.

Il était environ minuit. À cette heure, Raphaël, par un de ces caprices physiologiques, l’étonnement et le désespoir des sciences médicales, resplendissait de beauté pendant son sommeil. Un rose vif colorait ses joues blanches. Son front gracieux comme celui d’une jeune fille exprimait le génie. La vie était en fleurs sur ce visage tranquille et reposé. Il souriait transporté sans doute par un rêve dans une belle vie.

– Te voilà donc ! Ces mots, prononcés d’une voix argentine, dissipèrent les figures nuageuses de son sommeil. À la lueur de la lampe, il vit assise sur son lit sa Pauline, mais Pauline embellie par l’absence et par la douleur. Raphaël resta stupéfait à l’aspect de cette figure blanche comme les pétales d’une fleur des eaux, et qui, accompagnée de longs cheveux noirs, semblait encore plus noire dans l’ombre. Des larmes avaient tracé leur route brillante sur ses joues, et y restaient suspendues, prêtes à tomber au moindre effort. Vêtue de blanc, la tête penchée et foulant à peine le lit, elle était là comme un ange descendu des cieux, comme une apparition qu’un souffle pouvait faire disparaître.

Elle savait qu’il avait été chercher la santé sans elle, et qu’il la craignait... Il lui demanda de le laisser si elle ne voulait pas le faire mourir.

– Mourir ! répéta-t-elle. Est-ce que tu peux mourir sans moi. Mourir, mais tu es jeune ! Mourir, mais je t’aime ! Mourir ! ajouta-t-elle d’une voix profonde et gutturale en lui prenant les mains par un mouvement de folie. Raphaël tira de dessous son chevet le lambeau de la Peau de chagrin, fragile et petit comme la feuille d’une pervenche, et le lui montrant : Pauline, belle image de ma belle vie, disons-nous adieu, dit-il. Il lui expliqua que c’était un talisman qui accomplissait ses désirs, et représentait sa vie. Il voulait qu’elle voie ce qu’il en restait. Si elle le regardait encore, il allait mourir...

La jeune fille crut Valentin devenu fou, elle prit le talisman, et alla chercher la lampe. Éclairée par la lueur vacillante qui se projetait également sur Raphaël et sur le talisman, elle examina très attentivement et le visage de son amant et la dernière parcelle de la Peau magique. En la voyant belle de terreur et d’amour, il ne fut plus maître de sa pensée : les souvenirs des scènes caressantes et des joies délirantes de sa passion triomphèrent dans son âme depuis longtemps endormie, et s’y réveillèrent comme un foyer mal éteint. Un cri terrible sortit du gosier de la jeune fille, ses yeux se dilatèrent, ses sourcils violemment tirés par une douleur inouïe, s’écartèrent avec horreur, elle lisait dans les yeux de Raphaël un de ces désirs furieux, jadis sa gloire à elle ; et à mesure que grandissait ce désir, la Peau en se contractant, lui chatouillait la main. Sans réfléchir, elle s’enfuit dans le salon voisin dont elle ferma la porte.

– Pauline ! Pauline ! cria le moribond en courant après elle, je t’aime, je t’adore, je te veux ! Je te maudis, si tu ne m’ouvres ! Je veux mourir à toi !

Par une force singulière, dernier éclat de vie, il jeta la porte à terre, et vit sa maîtresse à demi nue se roulant sur un canapé. Pauline avait tenté vainement de se déchirer le sein, et pour se donner une prompte mort, elle cherchait à s’étrangler avec son châle. – Si je meurs ; il vivra, disait-elle en tâchant vainement de serrer le nœud. Il se jeta sur elle avec la légèreté d’un oiseau de proie, brisa le châle, et voulut la prendre dans ses bras. Le moribond chercha des paroles pour exprimer le désir qui dévorait toutes ses forces ; mais il ne trouva que les sons étranglés du râle dans sa poitrine, dont chaque respiration creusée plus avant, semblait partir de ses entrailles. Enfin, ne pouvant bientôt plus former de sons, il mordit Pauline au sein. Jonathas se présenta tout épouvanté des cris qu’il entendait, et tenta d’arracher à la jeune fille le cadavre sur lequel elle s’était accroupie dans un coin. Elle dit qu’elle l’avait tué. Elle l’avait prédit.

Épilogue

 

Par une belle matinée, en partant de Tours, un jeune homme embarqué sur la Ville d’Angers tenait dans sa main la main d’une jolie femme. Unis ainsi, tous deux admirèrent longtemps, au-dessus des larges eaux de la Loire, une blanche figure, artificiellement éclose au sein du brouillard comme un fruit des eaux et du soleil, ou comme un caprice des nuées et de l’air. Tour à tour ondine ou sylphide, cette fluide créature voltigeait dans les airs comme un mot vainement cherché qui court dans la mémoire sans se laisser saisir, elle se promenait entre les îles, elle agitait sa tête à travers les hauts peupliers ; puis devenue gigantesque elle faisait ou resplendir les mille plis de sa robe, ou briller l’auréole décrite par le soleil autour de son visage ; elle planait sur les hameaux, sur les collines et semblait défendre au bateau à vapeur de passer devant le château d’Ussé. Vous eussiez dit le fantôme de la Dame des Belles Cousines qui voulait protéger son pays contre les invasions modernes. C’était le fantôme de Pauline.

Fœdora était la veille aux Bouffons, elle irait ce soir à l’Opéra, elle était partout.

5 août 2025

Revival (Stephen King)

 

I

 

Ma Nemesis. Les Boches.

Le Lac de la Paix.

 

Par un aspect au moins, nos vies ressemblent à des films. Les personnages principaux sont les membres de notre famille et nos amis. Les rôles secondaires sont tenus par nos voisins, nos collègues, des profs et des connaissances. Et bien sûr, des milliers de figurants, tous ces gens qui passent dans la vie de tout un chacun, croisés une fois et jamais revus.

Parfois, quelqu'un qui n'entre dans aucune de ces catégories fait irruption dans votre vie. Au cinéma, on appelle ce genre de personnage le cinquième emploi ou l'élément perturbateur. Mais qui est le scénariste de nos vies ? Le destin ou le hasard ? Le narrateur voulait croire que Charles Jacobs était le hasard. Il n'aurait pas supporté que ce soit le destin.

 

Le narrateur avait grandi dans une famille nombreuse avec quatre garçons et une fille. Il était le petit dernier. Sa soeur Claire lui avait offert une armée pour son anniversaire en octobre 1962. Il y avait 200 soldats en plastique avec du matériel. Ce qu'il avait préféré c'était la boîte, un coffre en carton couleur camouflage. Sur le couvercle, Claire avait rajouté son propre pochoir : commandant Jamie Morton. Jamie s'était dit qu'il aimerait ce coffret toute sa vie.

Son frère Connie avait 10 ans et il avait déjà un penchant pour les sciences.

Son père Richard travaillait dans un garage.

Ses parents lui avaient offert des vêtements pour son anniversaire. Il avait simulé la joie. Mais à six ans, ce n'était pas très facile. Son frère Connie avait dit que la passion de Jamie pour les soldats ne durerait que cinq jours. Il avait tort.

Jamie jouait souvent à la guerre avec ses amis Billy Paquette et Al Knowles mais le jour où Charles Jacobs avait fait son apparition dans sa vie, Jamie était seul.

Il était très content de pouvoir jouer tout seul car il trouvait cela injuste de devoir perdre alors que c'était ses soldats.

Mais sa mère lui expliqua que ces histoires de « c'est le mien pas le tien » étaient la cause de la moitié des problèmes dans le monde. Elle lui dit que les gens faisaient preuve de beaucoup d'imagination pour être méchants les uns envers les autres et qu'il s'en rendrait compte quand il serait plus grand. Pour sa mère, tous les comportements malveillants découlaient d'un égoïsme pur et simple. Elle lui fit promettre de ne jamais être égoïste. Jamie promit.

 

Alors que le monde était suspendu à la décision de Kennedy et Khrouchtchev à propos de Cuba, Jamie jouait seul avec ses soldats. Il imaginait que c'était des soldats états-uniens contre des Boches. Quand, tout à coup, un homme se dressa devant Jamie. Il masquait le soleil comme une éclipse humaine. Tout sembla s'arrêter. Tout d'un coup, plus d'enfants criant dans le jardin, plus de musique venant de l'étage, plus de coups de marteau depuis le garage. Pas un seul chant d'oiseau.

Puis l'homme se pencha et le soleil réapparut, aveuglant momentanément Jamie. Alors l'homme s'excusa et se remit devant le soleil. Il portait un veston noir et une chemise noire avec un morceau de col blanc au milieu ainsi qu'un jean et des mocassins éraflés. C'était comme s'il avait voulu être deux personnes à la fois. À cette époque-là, Jamie classait les grands en trois catégories : les jeunes adultes, les adultes et les vieux. Lui, c'était un jeune adulte. Il regardait les soldats de Jamie qui se faisaient face. Jamie lui demanda son nom. Charles Jacobs se présenta. Il lui serra la main. Il lui dit qu'il était pasteur. Il était venu remplacer M. Latoure qui venait de mourir. Quand Jacobs reprendrait les cours de l'Union des Jeunesses Méthodistes, ce serait la première année de Jamie dans cette école. Jacobs sourit à l'enfant. Jamie l'aima tout de suite. Le pasteur demanda à l'enfant quel était son nom. L'enfant lui raconta ce qu'il était en train de faire avec ses soldats. Alors le pasteur lui dit que les Allemands, c'était les méchants. Parce que le mot Boches ne lui semblait pas très sympathique. Mais Jamie se défendit car son père avait fait la guerre. Seulement son père était resté pour réparer des camions au Texas. Jamie demanda au pasteur s'il avait combattu. Jacobs répondit qu'il était trop jeune et pour la Corée aussi. Puis le pasteur montra à Jamie comment faire gagner la bataille en divisant les soldats états-uniens en deux groupes prenant la colline en tenaille. Jamie trouvait cela sournois et sournois, c'était parfois excitant.

Le pasteur avait un enfant qui était à Boston avec sa mère. Son enfant n'avait que deux ans. Jamie se rappela que ses parents avaient parlé de ce nouveau pasteur qu'il trouvait effroyablement jeune.

Le pasteur alla voir les parents de Jamie. La maman de Jamie faisait partie du Cercle des Dames. Les enfants furent rassemblés pour être présentés au pasteur. Jacobs fit signe à Jamie qu'il pouvait retourner jouer car ils avaient déjà fait connaissance. Le pasteur resta longtemps à bavarder avec les parents de Jamie. Jamie était souvent étonné de la capacité des adultes à jacasser. Puis le pasteur retourna le voir. Il avait un verre d'eau à la main. Il en versa sur le sommet de la colline que Jamie avait créée pour ses soldats. Puis il prit deux soldats allemands et les plaça à l'intérieur. Ainsi les soldats ne seraient pas faciles à débusquer. L'enfant remercia le pasteur. Il salua Jamie et s'en alla en direction du presbytère où il vivrait avec sa famille durant les trois prochaines années avant de se faire licencier. Le père de Jamie arriva. Il voulait savoir ce que son fils pensait du nouveau pasteur. Mais Jamie répondit qu'il l'aimait bien.

 

Le lundi après-midi suivant, la mère de Jamie laissa son fils partir chez le pasteur. À l'époque, on n’était pas aussi sensibilisé aux histoires d'abus sexuel. Le pasteur était venu emprunter le petit dernier de la famille pour une demi-heure. Avant de partir chez le pasteur, Jamie croisa sa soeur sur le chemin. Elle lança un regard à Jacobs puis détourna aussitôt les yeux, comme si elle avait du mal à le regarder. D'ici la fin de l'année, elle aurait méchamment craqué pour lui, de même que toutes ses amies. Ils passèrent devant l'église du Shiloh que le père de Jamie considérait comme appartenant à des gens modérément à complètement cinglés. C'étaient des gens qui croyaient savoir quand la fin du monde allait arriver. Jamie fut épaté de voir la voiture du pasteur. C'était une Plymouth  Belvédère bleue. Le pasteur emmena l'enfant dans son garage.

 

Le pasteur entraîna Jamie à l'arrière du garage et lui montra quelque chose du doigt. C'était une table qui occupait presque la moitié du garage. Dessus, il y avait un paysage vallonné verdoyant. Le pasteur appelait ça  le Lac de la Paix. Le dessin faisait 3 m 50 de long sur 1 m 50 de large. L'élément central était un lac de vraie eau bleue. Sur les paysages on pouvait voir de nombreux lampadaires. C'était étrange car il n'y avait aucune ville ni aucune rue à éclairer. Le pasteur voulait installer cette table dans le sous-sol de l'église. Tout à coup, Jamie réalisa qu'il était seul avec un adulte dans un du garage sans voiture. La porte qui menait au monde extérieur avait beau être restée ouverte, elle semblait située à des années-lumière. Jamie regretta soudain de ne pas être resté à la maison. Puis le révérend passa lentement sa main au-dessus du Lac de la Paix et Jamie oublia sa nervosité. Un léger bourdonnement monta de dessous la table et tous les petits lampadaires s'illuminèrent. Cela faisait comme une clarté lunaire magique sur les vallées vertes et l'eau bleue. Même les vaches et les moutons en plastique paraissaient plus réalistes parce qu'ils avaient une ombre à présent. Le pasteur se mit à faire l'éloge de l'électricité. Il savait que quand les derniers témoins du monde sans électricité auraient disparu, plus personne n'aurait vraiment conscience du miracle qu'était l'électricité. Le pasteur avait allumé la lumière grâce à un capteur photoélectrique donnant l'illusion d'avoir allumé la lumière sans utiliser un bouton. Jamie essaya. Il entendit un bruit sous la table. Il y avait deux boîtiers fixés en dessous. C'étaient des piles que le pasteur avait fabriquées. Il avait l'électricité pour passion. Les gadgets aussi. Ça rendait sa femme folle. La passion de Jamie était de combattre les Boches. Il se ravisa en disant les Allemands. Le pasteur pensait que tout le monde avait besoin d'une passion et d'un petit miracle aussi. Il y avait une deuxième table dans le coin, couverte d'outils, avec des morceaux de fils électriques et des piles. Il y avait aussi une petite boîte en bois. Le pasteur s'en empara. Dedans, il y avait une figurine en tunique blanche. C'était Jésus. La figurine portait un sac à piles. Le pasteur posa Jésus sur la table décorée. Il se demandait comment un peu de peinture pouvait donner de la profondeur à quelque chose qui n'en avait pas. Jamie trouvait que c'était une drôle d'idée de penser à un truc comme ça. Jacobs demanda à Jamie s'il saurait faire bon usage de la parole sacrée de Dieu. L'enfant fut mal à l'aise. Pour illustrer la parole sacrée divine, Jacobs évoqua le moment où Jésus avait marché sur l'eau. Puis il montra la figurine représentant Jésus. Il passa une main sous la tunique blanche de Jésus et la petite figurine se mit à marcher. La figurine atteignit le lac et le traversa. L'enfant était épaté. Jacobs souriait mais cela lui tirait un coin de la bouche vers le bas. Le pasteur demande à l'enfant de passer sa main au-dessus du lac. Jamie sentit quelque chose sous l'eau. C'était métallique avec un sillon au milieu. C'était le rail sur lequel marchait Jésus. Le pasteur avait l'air triste et perdu. Jamie recommença à avoir un peu peur. Alors il dit que le tour de magie était trop bien et le pasteur sortit de sa rêverie. Jacobs dit que sa femme et son enfant lui manquaient. C'était la raison pour laquelle il avait demandé à Jamie de venir le voir. Il ramena l'enfant chez lui. Il lui tenait la main pendant tout le parcours. Cela ne dérangeait pas Jamie. La femme du pasteur et son fils arrivèrent quelques jours plus tard. La veille du premier sermon du révérend, Jamie avec sa soeur et son frère Terry déplacèrent la table décorée au sous-sol de l'église. Le pasteur demanda à Terry, Jamie et Connie de garder le secret de la table pour ne pas gâcher la surprise. Mais au bout d'un moment, tout le monde avait fini par percer le secret. Billy détestait l'école du jeudi soir et il avait dit une fois que le coup de Jésus marchant sur l'eau c'était de la frime. Cela lui donnait envie de dégobiller. Jamie avait envie de se battre avec lui. Mais il était plus grand que lui. Mais c'était son ami. Puis il avait raison aussi.

 

II

 

Trois ans.

L'extinction de voix de Conrad.

Un Miracle.

 

Le révérend Jacobs s'était fait virer à cause du sermon qu'il avait délivré le dimanche 21 novembre 1965. Il était parti seul, une semaine plus tard. Sa femme et son fils étaient déjà partis. De même que la Plymouth Belvédère.

 

Jamie se rappelait de beaucoup de choses de son enfance. C'était de bonnes choses pour la plupart. Mais la vie à la campagne était dure. Son copain Al Knowles avait eu la main gauche happée par la trieuse de pommes de terre de son père. Il avait perdu trois doigts. Le père de Jamie avait réussi à réparer une voiture qu'il avait surnommée la fusée du macadam. Il avait confié cette voiture à Duane Robichaud pour qu'il la pilote sur le circuit de Castle Rock. Mais ce crétin l'avait bousillée au premier tour des premiers essais. Il s'en était sorti sans une égratignure. Conrad avait perdu la voix. Tout n'avait pas été rose.

 

Pour son premier sermon, le révérend Jacobs avait attiré beaucoup de monde. La mère de Jamie avait exprimé son approbation après l'office. Elle pensait que les gens allaient revenir. La fréquentation de l'église ne recula jamais autant qu'à l'époque du révérend Latoure. Même si peu à peu, les paroissiens se désintéressaient de la religion. La mère de Jamie trouvait regrettable que Dieu n'ait plus autant d'importance pour les gens. L'Union des Jeunesses Méthodistes connues aussi une modeste renaissance. Mais cela n'avait rien à voir avec le jésus mécanique trottinant sur le Lac de la Paix. Cette excitation-là retomba rapidement. C'était surtout sa jeunesse et son enthousiasme qui plaisaient. En plus des sermons, il organisait aussi des jeux et des activités. Connie et Andy avaient aidé le révérend à tracer un terrain de base-ball derrière l'église.

 

La passion pour l'électricité du révérend jouait un rôle important dans ses soirées du jeudi pour les jeunes. Un jeudi soir, le pasteur avait demandé à Andy de s'avancer devant le groupe en annonçant qu'il allait faire la démonstration du poids du péché. Jacobs avait gonflé de ballons et avait demandé à l'assistance d'imaginer que chacun de ballons pesait 10 kg. Chacun de ballons représentait un péché. Il avait frotté un ballon contre son T-shirt puis l'avait posé sur le pull de Andy. Le ballon était resté collé. Il représentait le vol. Il fit de même avec les autres ballons. Comme il y avait sept péchés capitaux, cela faisait 70 kg de péchés. Ensuite, Jacobs montra ce qui se passait quand on demandait pardon à Jésus. Il sortit une épingle de sa poche et perça chacun de ballons. La plus impressionnante démonstration d'électricité en action, Jacobs la fit avec une de ses inventions qu'il avait baptisée l'Echelle de Jacobs. C'était un boîtier en métal de la taille du coffre à soldats de Jamie. Deux fils électriques en dépassaient. Il brancha la boîte et actionna l'interrupteur. De grandes étincelles grimpèrent le long des antennes. En haut des antennes, elles flamboyèrent avant de disparaître. Puis Jacobs jeta de la poudre sur l'appareil, les étincelles changèrent de couleur ce qui enthousiasma les filles. Mais la plupart des jeunes méthodistes avaient déjà commencé à se lasser de l'électricité et de ses gloires. La science avait aussi ses limites.

Pour Jacobs l'électricité était une des portes que Dieu avait ouvert vers l'infini. En dépit de fréquentes leçons sur les volts saints, la plupart des enfants étaient toujours impatients d'aller à l'école du jeudi soir. Le révérend pouvait donner des cours vivants et parfois drôles avec des exemples tirés des Ecritures. Il parlait de problèmes concrets comme les brimades dans la cour d'école ou la tentation de copier sur son voisin. La femme du révérend était une bonne pianiste qui rendait toujours les cantiques entraînants. Par une soirée mémorable, elle joua trois chansons des Beatles. Il y avait aussi autre chose : Charles et Patsy Jacobs étaient sexy. Il ne fallut pas longtemps aux garçons pour craquer pour Patsy qui était très belle. Elle jouait au softball pendant les soirées filles et le frère de Jamie, Andy avait dit que la regarder courir aux buts était une expérience religieuse en soi. L'enfant des Jacobs était sage et facile. Il suivait les garçons et les filles d'où le surnom de Morrie-Tu-Nous-Suis. Claire avait une tendresse particulière pour lui. Un jour elle avait dit à sa mère qu'elle en voulait quatre comme lui. Sa mère lui avait souhaité bon courage et avait souhaité que ses enfants soient plus jolis que Morrie. En effet, l'enfant avait un visage tout rond faisant penser à Charly Brown. Il n'empêche que toutes les filles l'adoraient. Les garçons le traitaient comme un petit frère. C'était la mascotte.

 

Le plein de Jamie lui avait demandé ce qu'il apprenait dans les cours du jeudi soir. Jamie avait répondu que le révérend leur apprenait à obéir à la volonté de Dieu. Mais aussi que si on connectait le plus et le moins d'une batterie avec un fil, ça faisait un court-circuit. Le père de Jamie ne voyait aucune leçon chrétienne là-dedans. Alors il ajouta : « l'enfer est pavé de bonnes intentions. Et de lumières électriques ».

Andy et Connie étaient amis avec les frères Ferguson, Norm et Hal. Ils venaient de Boston. Andy et Connie partaient parfois avec eux dans leur voiture pour aller se baigner et déjeuner au club de l'hôtel Goat Mountain. Ça rendait Claire folle de jalousie. Elle aurait voulu voir comment vivaient les riches. Malgré cela, les parents de Jamie n'avaient jamais empêché Connie et Andy d'aller à hôtel des riches. Pendant les vacances de février 1965, les Ferguson avaient invité Connie et Andy à aller skier avec eux.

 

 

 

Connie était revenu avec une marque rouge en travers de la gorge. Norm, en skiant à côté de lui, avait perdu l'équilibre et avait tendu ses bras. Deux jours plus tard, Connie était complètement aphone. Le médecin avait prétendu qu'en une semaine ou deux, la voix de Conrad reviendrait. Mais ce ne fut pas le cas. Connie écrivait des mots ou faisait des gestes pour se faire comprendre. Il avait insisté pour continuer à aller à l'école même si les autres garçons se moquaient de lui. Connie semblait prendre cela avec bonne humeur mais un soir, Jamie entra dans sa chambre et vit son frère allongé sur son lit en train de pleurer sans bruit. Jamie avait voulu le consoler mais Connie le chassa. La mère de Connie décida d'envoyer son fils voir un spécialiste à Portland. Mais le père de Jamie lui répondit qu'il n'avait pas les moyens. Elle lui reprocha d'avoir acheté une chaudière. Mais cet achat avait été effectué avant l'accident de Connie. De plus l'almanach du vieux fermier prévoyait un hiver rigoureux. Jamie était là pour assister à la scène. Alors sa mère le chassa en lui disant : « Dieu déteste les fouineurs ! ».

 

Jamie courut. Patsy le vit et l'appela. Alors il s'arrêta. Elle lui demanda ce qui lui arrivait. Mais Jamie avait appris à garder ce qui se passait à la maison pour lui. Seulement la gentillesse de Patsy le perdit. Il déballa tout. Alors Patsy emmena Jamie voir Charles. Il était en train de bricoler un poste de télévision. Le révérend avait deviné ce qui chagrinait Jamie. Mais Jacobs n'avait pas mesuré à quel point Connie était malheureux. Tout à coup, le pasteur prit son air rêveur en évoquant l'avenir de la télévision par câble et par satellite. Cette digression avait pour but de laisser Jamie retrouver son calme. Le pasteur resta silencieux un long moment. Puis il dit à Jamie qu'il devait convaincre Connie de venir au presbytère. Alors Jamie alla voir son frère avec Claire en renfort. Connie avait accepté. Dès qu'ils arrivèrent, Morrie sauta dans les bras de Connie. Il lui dit que son papa allait le guérir. Connie montra son carnet au révérend. Il y avait écrit dessus « encore des prières j'imagine ? ». Le révérend avait envie d'essayer autres choses d'abord. Jacobs s'empara de ce qui ressemblait à une couverture chauffante. Le révérend appelait cela un stimulateur nerveux électrique. Connie regarda la ceinture en tissu avec fascination. Connie était d'accord pour l'expérience. Connie griffonna sur son carnet une question. Il voulait savoir si cela allait faire mal. Le révérend le rassura. Le courant de la ceinture en tissu était très faible. Jacobs installa la ceinture autour du cou de Connie. Puis le révérend alluma le courant et dit à Connie : « attends-toi à un miracle ». La bouche de Connie se contracta et ses bras tressaillirent. Le pasteur lui demande si le mal. Et Connie répondit avec sa voix : « pas mal. Chaud ».

Claire et Jamie échangèrent un regard stupéfait. Le passeur continua encore deux minutes. Après quoi, Connie porta immédiatement ses mains à son cou. Connie pouvait parler mais il avait besoin de cracher. Puis il pleura. Le pasteur lui conseilla de boire beaucoup d'eau. Jacobs lui conseilla également de prier pour remercier Dieu. Jamie et Claire pleuraient. Seul le révérend avait les yeux secs. Patsy fut la seule à ne pas être étonnée. Morrie serra Connie dans ses bras. Patsy servit un grand verre d'eau à Connie. Puis elle dit : « je crois que tes parents vont être très contents ». C'était l'euphémisme du siècle.

 

Les parents étaient en train de regarder la télé. Ils étaient toujours fâchés. Connie entra et leur dit : « bonsoir, maman. Bonsoir, papa. » Son père le dévisagea, bouche bée. Sa mère poussa un cri et bondit de son fauteuil. Elle serra son fils dans ses bras et pleura. Claire et Jamie racontèrent ce qui s'était passé. Après quoi, le père de Jamie dit qu'il ferait en sorte que le révérend n'ait plus jamais à payer son fioul. Puis pour fêter ça, ils mangèrent la glace qui était réservée pour l'anniversaire de Claire. Après, P entraîna Jamie dans le débarras. Elle sera marquée à son frère que le révérend avait menti. Il avait prétendu qu'il travaillait sur cette ceinture électrique depuis un an. Mais si c'était vrai, il en aurait parlé avant car il aimait bien frimer. Claire pensait qu'il avait commencé à travailler dessus juste après la visite de Jamie en pleurs. Claire avait remarqué que le révérend avait les mains toutes rouges et des ampoules sur les doigts. Il s'était acharné au travail pour faire plaisir à Jamie. Elle savait que Jamie était l'enfant préféré du révérend. Jamie avait remarqué que le révérend n'avait pas été moins surpris qu'eux. Il ne s'attendait donc pas à ce que ça marche.

 

III

 

L'accident. L'histoire de ma mère. Le terrible serment. Au revoir.

 

En octobre 1965, Patricia Jacobs mit son fils sur le siège avant de la Plymouth et se mit en route pour le Red & White Market de Gate Falls. Elle croisa sur la route un ami du nom de George Barton. Il était épileptique. Il avait un traitement pour prévenir ses crises. Mais il en fit une au volant de son camion ce jour là. Patsy avait perdu un bras et un oeil. Toute sa beauté lui avait été arrachée en un instant. Le camion s'est encastré dans la Plymouth. Adele Parker fut témoin de l'accident. Il vit Patsy portant son enfant.  Adele vit l'enfant défiguré et hurla. Fernald  DeWitt qui avait promis d'aider George à l'arrachage ce matin-là arriva. Il regarda le fameux genou sur la route. Puis il poursuivit sa course en disant à Adele que la femme et son petit étaient fichus. Il avait raison. Quand l'ambulance arriva, Patsy était morte depuis longtemps mais Georges vécut jusqu'à plus de 80 ans. Il ne reprit jamais le volant d'un véhicule.

 

En 1976, la mère de la Jamie eut un cancer de l'ovaire. Jamie abandonna ses études pour pouvoir être auprès d'elle jusqu'à la fin. Tous les enfants étaient revenus. Ils n'étaient plus des enfants. Le père de Jamie était anéanti. Les enfants se relayaient au chevet de leur mère. Une semaine avant sa mort, Jamie était au chevet de sa mère. Elle était sous morphine. Andy était le seul à être resté fidèle à leur éducation religieuse. Il avait été choqué quand Claire avait dit qu'il fallait donner toute la morphine à leur mère. Jamie aurait sauté sur n'importe quel sujet pour que sa mère oublie sa douleur. Alors il lui demanda si elle savait où était allé le révérend. Elle se rappelait très bien du hurlement qu'il avait poussé en apprenant la mort de sa femme et de son fils. C'était la mère de Jamie qui lui avait annoncé la nouvelle. Il s'était frappé la tête contre le mur en disant que sa femme et son fils n'étaient pas morts. Elle emmena Jacobs à Gates Falls en prenant soin d'éviter les lieux du drame. Ils se rendirent à la maison funéraire. Le père de Jamie s'y trouvait déjà. Il serra le révérend dans ses bras. Mais Jacobs ne réagit pas. Mimi-la-Pie. La commère du village était là aussi. Elle serra le révérend dans ses bras. Il se laissa materner. Puis il la repoussa. Il voulait voir sa femme et son fils. Quand il les vit, il hurla. Il voulait savoir où était le visage de son petit garçon.

 

La mère de Jamie avait décrété que seuls son mari, elle-même, Claire et Connie assisteraient aux funérailles. C'était trop perturbant pour les petits. Andy était chargé de les surveiller. Il s'était contenté de les laisser regarder la télévision. Il était monté dans sa chambre. Il avait de la peine pour Morrie et Patsy. Sa foi n'avait pas été brisée par ce drame. Il resta chrétien ultra-intégriste jusqu'à sa mort. La foi de Jamie ne fut pas brisée par les deux décès. Ce fut le Terrible Sermon qui s'en chargea.

Le révérend David Thomas prononça l'oraison funèbre de Patsy et Morrie. Jacobs avait choisi Stephen Givens pour officier au cimetière. Il était membre de l'église du Shiloh. Il se révéla que Charles Jacobs et Stephen Givens se retrouvaient autour d'un café depuis des années et qu'ils étaient amis. Après le Terrible Sermon, des gens en ville disaient que le révérend Jacobs avait été infecté par le shilohisme. Pourtant Stephen Givens se montra calme, réconfortant et bienséant d'un bout à l'autre de la brève cérémonie d'enterrement.

Claire raconta aux petits que Charles était en état de choc. Il avait mis du temps pour se lever et jeter de la terre sur les cercueils.

Différents pasteurs, invités par les diacres, assurèrent les offices de trois dimanches suivants. Les soirées de l'union des jeunes méthodistes furent annulées.

 

Un après-midi de novembre, le révérend Jacobs appela la mère de Jamie. Il voulait reprendre les offices. Il allait assurer le sermon de Thanksgiving. Le sermon qu'il allait donner ce jour-là laisserait une cicatrice en chacun des habitants. Il avait parlé d'un ton normal et raisonnable. Il avait choisi un passage du chapitre 13 de la première épître aux Corinthiens. C'était le passage que le pasteur Givens avait lu au-dessus des tombes de Patsy et de Morrie. L'église méthodiste était bondée ce dimanche-là. Le silence le plus total régnait. Jamie avait prié pour que le révérend trouve la force d'aller jusqu'au bout et ne fonde pas en armes. Après avoir lu le passage de la première épître aux Corinthiens, Jacobs remercia les habitants d'avoir montré leur solidarité. Il remercia particulièrement Laura Morton de lui avoir apporté la mauvaise nouvelle avec compassion. Puis il parla du temps qu'il avait passé dans la réflexion et l'étude. Il avoua ne pas avoir senti la présence de Dieu pendant toute cette période. Il s'était rendu à la bibliothèque enquête du New York Times. Il avait fait défiler des microfilms. Alors, il leur raconta toute une série de drames qu'il avait trouvés dans ce journal. Andy était blême d'horreur ou de colère. Claire pleurait en silence. Le révérend révéla avoir trouvé une certaine consolation dans la lecture de ces drames. Il se sentait moins seul dans sa souffrance. Il ne comprenait pas pourquoi, les humains, pauvres mortels étaient laissés sur terre avec d'horribles tas de chair mutilée. Il n'y avait aucune explication à ce sujet dans les Ecritures. Pour lui le miroir obscur évoqué par Saint-Paul signifiait qu'il fallait s'en remettre entièrement à la foi.

 

Il se moquait de la foi en disant que la vie était une blague cosmique dont la chute serait enfin expliquée au paradis. On sentait la réprobation dans l'assistance. Tout le monde était sonné. Il osa comparer les religions avec la ferveur que les Allemands avaient éprouvée pour Hitler. Des gens avaient commencé à s'en aller. Le révérend semblait ne pas y prêter attention. Il continua de critiquer les religions en disant qu'elles avaient été bâties sur le sang et les hurlements de ceux qui avaient eu l'audace de ne pas s'incliner. La mère de Jamie pleura. Jamie était figée sur place. Il ressentait aussi une jubilation sauvage. Quelqu'un enfin lui livrait la vérité crue. Jacobs critiqua l'hypocrisie religieuse. Il prétendit qu'il n'existait aucune preuve de l'existence du paradis et l'enfer. Il raconta avoir eu une révélation devant le corps mutilé de son garçon. La religion était l'équivalent théologique d'une arnaque à l'assurance en vue d'un enrichissement immédiat comme si la compagnie qui encaissait l'argent n'existait pas. Roy  Easterbrook osa dire que la femme du révérend était alcoolique et qu'elle avait bu avant l'accident. Puis il sortit. Le père de Jamie conseilla au révérend de s'arrêter. Mais Jacobs voulut dire une dernière chose. Pour lui il y avait bien un mystère mais ce n'était le Dieu d'aucune Eglise. Toutes les croyances s'annulaient. La vraie puissance c'était celle de la foudre. Derrière le miroir obscur de Saint-Paul, il n'y avait rien d'autre qu'un mensonge. Puis il s'en alla. La famille Morton demeura assise dans le genre de silence qui doit régner après l'explosion d'une bombe.

 

De retour à la maison, la mère de Jamie s'enferma dans sa chambre. Claire prépara le dîner et ils mangèrent en silence. Andy cita un passage de la Bible qui réfutait complètement les propos du révérend. Mais son père lui demanda de se taire. Après, Jamie accompagna son père dans le garage pour bricoler la Fusée du Macadam II. Il avait envie de poser une question à son père. Mais son père ne voulait pas évoquer ce qui s'était passé le matin. Jamie voulait savoir si Patsy buvait. Son père avait entendu des rumeurs à ce sujet. Mais cela ne changeait rien. Elle n'était pas responsable de l'accident. Pour lui tout ce que le révérend avait dit c'était juste le délire d'un homme accablé de chagrin. Il demanda à son fils de ne surtout pas l'oublier.

 

La rumeur sur l'alcoolisme de Patsy acquit le statut de fait absolu. Le soir de Thanksgiving la mère de Jamie et Claire se disputèrent. Pierre voulait parler au révérend. Mais sa mère pensait que les enfants devaient l'éviter désormais. La mère de Jamie voulait voir Jacobs pour lui témoigner sa reconnaissance pour ce qu'il avait fait pour Connie en dépit des terribles choses qu'il avait dites dans son sermon. Claire savait que le révérend était congédié par les diacres dont son père faisait partie. Sa mère lui expliqua que son père était déchiré par tout ça.

 

La mère de Jamie était partie voir le révérend pour lui donner à manger. Elle revint une heure plus tard. Jamie qui l'avait observé trouva que c'était un peu long pour déposer un peu de nourriture.

 

Le dimanche d'après, David Thomas de la congrégation de Gates Fall était revenu. L'église était à nouveau pleine. Jacobs n'était pas revenu. Le lendemain, après l'école, Jamie demanda à Connie de venir avec lui au presbytère. Il voulait voir le révérend avant son départ. Connie refusa parce que le révérend avait dit que Dieu n'existait pas. Alors Jamie lui rappela que le révérend lui avait rendu sa voix. Connie rétorqua que sa voix serait revenue toute seule. Et de toute façon les parents avaient interdit d'aller voir le révérend. Jamie était en colère contre son frère. Parce qu'il venait de dire que la femme du révérend était une alcoolique. Connie ne parla plus jamais de Charles Jacobs.

 

Le lendemain, après les cours, Jamie se rendit au presbytère. Il y avait une nouvelle voiture dans l'allée. Le révérend était dans sa remise-atelier. Jamie avait failli tourner les talons et se sauver. Bien plus tard, il se demandait à quel point sa vie aurait été différente s'il l'avait fait. Le révérend était en train de ranger son matériel électronique. Il avait perdu du poids. Il ne portait plus le col à encoche du pasteur. Quand il vit Jamie, il sourit C'était un sourire triste. Alors Jamie courut vers lui et le révérend ouvrit ses bras et souleva l'enfant pour l'embrasser sur la joue. Il lui dit que c'était l'alpha et l'oméga. Il était le premier enfant que le passeur avait rencontré en arrivant et le dernier qu'il verrait. Jamie se mit à pleurer. Et il dit au révérend qu'il avait raison à l'église, ce n'était pas juste. Alors le révérend lui dit que ce qu'il avait dit à l'église ne devait pas être pris au sérieux. Il avait perdu la tête. C'est ce que la mère de la Jamie lui avait dit quand elle était venue lui apporter à manger. Elle était aussi venue lui exprimer tous ses voeux. Jamie se sentit un peu mieux en entendant ça. Elle était aussi venue lui conseiller de partir loin et de tout recommençait à zéro. Jamie avait peur de ne plus jamais le voir alors il lui répondit que les chemins se croisaient tout le temps en ce monde parfois dans les endroits les plus étranges.

Le révérend dit à l'enfant qu'il se souviendrait de lui quoi qu'il arrive. Jamie mentit en prétendant que Connie voulait venir avec lui mais qu'il ne pouvait pas. Puis Jamie conseilla au révérend de vendre l'appareil qui avait rendu la voix de son frère. Il pourrait faire fortune avec ça. Mais le révérend en doutait. Il pensait que ce que Connie avait n'était rien de plus qu'une élongation du nerf. Jamie lui demanda où il allait se rendre. Le révérend n'en savait rien. Jamie aida le révérend à mettre ses valises dans la voiture. Le révérend dit à Jamie qu'il avait une famille formidable. Jacobs avait remarqué que Connie était le nerveux de la famille. Le révérend avait déduit cela parce que Connie était persuadé d'avoir perdu sa voix à cause de son accident. Jacobs pensait que les gens qui vivaient sur leur terminaison nerveuse prenaient le risque de voir leur esprit se retourner contre eux. Alors Jamie avoua la vérité. Connie n'avait pas voulu venir avec lui. Car il avait peur. Alors Jacobs conseilla un Jamie de ne pas en vouloir à son frère. Les gens qui avaient peur vivaient dans leur propre enfer quotidien. Ils ne pouvaient pas s'en empêcher. Le révérend pensait avoir réussi à persuader Connie qu'il allait le guérir. Il avait toujours été bon pour ranimer la foi de ses fidèles. Même s'il en éprouvait honte et plaisir à la fois. C'est pour ça qu'il avait dit à Connie qu'il fallait s'attendre à un miracle avant de lui mettre la ceinture électrique autour du cou. Jamie lui posa une dernière question. Lors de son dernier sermon, Jacobs avait dit que la foudre faisait 10 000°. L'enfant voulait savoir si c'était vrai. Le révérend le lui confirma. Puis il ajouta que si Jamie voulait voir un jour la foudre, il fallait qu'il aille à l'hôtel de Goat Mountain. Juste à côté, il y avait une piste menant à un point de vue qui s'appelait Skytop. C'était un endroit dangereux, un plateau de granit incliné. Au sommet, il y avait un mât en fer de 6 m de haut qui n'était pas rouillé parce qu'il avait été frappé par la foudre plusieurs fois. Jamie avait envie de pleurer car il ne voulait pas que le révérend s'en aille. Alors le révérend le prit dans ses bras.

 

Le révérend lui dit au creux de l'oreille que c'était lui son préféré. C'était un secret qu'il devrait garder pour lui. Jacobs avait laissé quelque chose pour lui au sous-sol du presbytère. Quand le révérend monta dans sa voiture, Jamie lui dit qu'il l'aimait. Jacobs répondit que lui aussi l'aimait. Jamie rentra chez lui. Il se rinça le visage pour que ses parents ne voient pas qu'il avait pleuré.

 

Le presbytère ne fut nettoyé qu'après Noël. Il était resté vide jusque-là. Jamie en profita pour aller voir ce que le révérend lui avait laissé. Il avait peur que la maison soit hantée par Patsy et Morrie. C'était la table avec le Lac de la Paix avec le jésus électrique dedans. Jamais été déçu. La plus formidable rage de toute sa jeune vie l'avait balayé. Il balança le jésus électrique contre le mur du fond. Il remonta les escaliers en courant et en pleurant.

 

En définitive, les habitants n'eurent jamais d'autre pasteur. La fréquentation de l'église chuta de façon drastique. Elle fut définitivement fermée quand Jamie était en terminale. Jamie était devenu athée. Il ne savait pas ce qu'étaient devenus le Lac de la Paix et le jésus électrique. Il était retourné dans la salle de l'UJM bien des années plus tard mais elle était complètement vide.

 

Aussi vide que le paradis.

IV

 

Deux guitares. Les Chromes Roses. La foudre de Skytop.

 

Jamie pensait qu'il existait des forces extérieures.

En 1963, l'Amérique avait été la proie d'un bref engouement pour la musique folk. Le grand frère de Billy Paquette, Ronnie, était le meilleur copain de Connie. Tous les samedis soir, ils regardaient Hootenanny l'émission de folk de la télévision. À cette époque, le grand-père de Ronnie et Billy, connu sous le nom d'Hector le Barbier habitait avec eux. Il avait été barbier pendant 50 ans. Il ne parlait pratiquement jamais. Les fois où il parlait, son discours était criblé d'obscénités. Il aimait Hootenanny et le regardait toujours avec Conrad et Ronnie. Il leur parla du blues. Il alla chercher sa vieille guitare Silverstone. Il joua un accord. Connie trouva cela vraiment chouette. Il démarra lentement, marmonnant des gros mots dans sa barbe, puis trouva un rythme régulier. Les garçons étaient stupéfaits. Le grand-père se mit à chanter. Mme Paquette sortit de la cuisine avec l'air de quelqu'un qui un aurait vu un oiseau exotique descendre la route au trot. Le vieux se mit à sourire. Connie ne l'avait jamais vu sourire avant. Ronnie encouragea son grand-père. Mais une corde de la guitare cassa. Mme Paquette lui arracha la guitare des mains.

 

 

Alors Hector le Barbier retourna dans son silence habituel. Il mourut l'été suivant et ce fut Charles Jakobs, encore au sommet de sa forme en 1964, qui célébra son enterrement.

 

Le lendemain de la performance musicale d'Hector, Ronnie trouva la guitare de son grand-père dans un baril à ordures au fond du jardin. C'est sa mère outrée qui l'avait jetée. Ronnie l'emporta à l'école et Mme Calhoun, la prof d'anglais et prof de musique, lui montra comment changer la corde cassée et comment accorder la guitare. Elle offrit à Ronnie un magazine de musique folk qui contenait les paroles et les tablatures de chansons. Les deux années suivantes Ronnie et Connie apprirent des chansons folk. Comme musiciens, ils ne cassaient pas des briques mais Connie avait plutôt une belle voix. Ils jouèrent plusieurs fois en public sous le nom de Conn & Ronn. Connie acheta sa propre guitare. Les deux garçons furent encouragés par leurs parents. J'ai mis très très peu d'attention aux efforts de Connie et Ronnie pour percer. Il avait à peine remarqué quand Connie avait commencé à perdre de l'intérêt pour sa guitare. Après le départ du révérend, Jamie avait comme un vide dans sa vie. Sa mère, son père, Claire aussi avaient essayé de lui remonter le moral. Alors il essaya d'être heureux à nouveau. Il tomba amoureux d'une fille qui venait d'emménager en ville : Astrid Soderberg. L'année de ses 13 ans, Jamie se découvrit une passion pour la musique. Il était meilleur guitariste que son frère. Cela avait commencé à l'automne 1969. Tout le monde était parti voir un match de football à Gates Falls. Jamie était resté à la maison car il n'aimait pas tellement le football. Il entra dans la chambre de Connie pour essayer de lire un Agatha Christie que Claire avait laissé (c'était sa chambre avant). Il trouva la guitare Gibson de son frère dans le coin. Il prit la guitare et s'assit sur le lit. Il pensa à la chanson « Cherry, Cherry » et se rendit compte avec stupéfaction qu'il pouvait voir les changements d'accord, en plus de les entendre. Il savait tout ce qu'il y avait à savoir sur les accords mais ne savait pas où les trouver sur le manche. Alors il regarda dans un magazine laissé par son frère. Il essaya et c'était juste. Connie avait mis six mois pour apprendre " The House of the riding sun". Jamie réussit en dix minutes. Alors il joua à en avoir le bout des doigts qui hurlait de douleur. Il aurait pu jouer « Cherry Cherry » toute la journée car cette chanson avait le don de l'émouvoir.

 

Il pensa que s'il apprenait à jouer suffisamment bien, peut-être qu'Astrid le verrait autrement que comme un cahier de devoirs ambulant. Mais surtout jouer lui redonnait le sentiment d'être quelqu'un de réel.

 

Trois semaines plus tard, Connie rentra à la maison de bonne heure. Jamie était en train de jouer de la guitare. Jamie pensait que son frère allait se mettre en colère et lui arracher la guitare des mains. Mais il avait marqué trois essais ce jour-là et battu le record du lycée de gains de terrain à la course. Alors tout ce qu'il dit fut : « c'est la chanson la plus débile qui soit jamais passée à la radio ». Connie accepta de prêter sa guitare à Jamie.

 

En 1970, Jamie entra au lycée de Gates Falls. Connie était devenu une vedette grâce à ses exploits sportifs. Il ne faisait plus attention à Jamie. Malheureusement, Astrid non plus. Les seuls qui trouvent grâce à ses yeux étaient les grands de terminale.

 

Un jour quelqu'un le remarqua. Il lui demanda de venir en salle de musique. Dans la salle de musique, Norm Irving lui serra la main. Il avait entendu dire que Jamie jouait de la guitare. C'était Connie qui lui en avait parlé. Il sortit une guitare électrique Yamaha d'un placard. Il autorisa Jamie à en jouer. Quand il alluma la guitare, Jamie aima tout de suite le bourdonnement. C'était le son de la puissance.

 

Norm lui demanda de jouer Green River. Jamie fit quelques erreurs d'accord pendant que Norm chantait. Mais après ça, c'était du gâteau. Il remercia Norm de l'avoir laissé jouer les commença à se diriger vers la porte mais Norm lui dit que l'audition n'était pas terminée. Il lui montra une autre guitare. Une semi-acoustique. Ils jouèrent tous les deux. Jamie colla au rythme et laissa la guitare solo l'entraîner. Norm lui dit que c'était pas extraordinaire mais pas dégueulasse et qu'avec un peu de pratique il pourrait devenir meilleur que Snuffy. Ils jouèrent un autre morceau. Puis Norm l'emmena au coin fumeurs. Il lui présenta ses amis. Il y avait Kenny Laughlin et Paul Bouchard. Norman le présenta comme le frère de Connie mais il ne tenait pas à être rien d'autre que le petit frère de M. Football. Alors il dit qu'il s'appelait Jamie. Norman lui proposa une place dans son groupe. Jamie accepta mais comme il n'avait que 14 ans, il ne pourrait pas jouer dans les endroits où on vendait de l'alcool. Cela les fit rigoler. Ils n'avaient pas encore le niveau pour jouer dans ce genre de lieu. Puis Norman invita Jamie allait rejoindre à la Grange le jeudi pour répéter. Une fille embrassa Norman sur la joue et lui donna une petite tape sur les fesses. Il ne sembla pas la remarquer. Cela parut incroyablement sophistiqué à Jamie. Son respect pour lui monta encore d'un cran. Il demanda quel était le nom du groupe. Norman répondit qu'avant ils s'appelaient les Pistoleros mais les gens trouvaient que ça faisait un peu trop militariste. Alors ils avaient choisi un nouveau nom : les Chromes Roses. Plus tard, Jamie joua pour des dizaines de groupes mais comme nom de compte, il trouva qu'on n'avait jamais fait mieux que les Chromes Roses.

 

Sa mère hésitait à l'autoriser à jouer avec ce groupe. Elle demanda à Jamie s'ils fumaient. Jamie menti en disant non et son frère Terry le couvrit. Le père de Jamie autorisa son fils à y aller. Il savait que c'était là que son fils était bon. Sa mère lui demanda juste de promettre de ne pas fumer des cigarettes ni de marijuana et de ne pas boire d'alcool. Il promit. Cette promesse ne dura que deux ans.

 

Jamie se rappela longtemps de son premier concert à la Grange Eurêka numéro 7. Surtout de l'odeur de la sueur quand lui et son groupe entrèrent sur le podium. C'était l'odeur de la peur. Norm lui avait fait apprendre 30 morceaux. Jamais il n’avait dit que c'était impossible alors lui avait répondu : quand t'es pas sûr, assure quand même. Jamie avait cru qu'il allait s'évanouir mais Norman ne lui en laissa pas le temps. Quand il parut clair qu'on ne virerait pas les Chrome Roses de la scène, Jamie sentit monter une euphorie proche de l'extase. Toute la drogue qu'il allait consommer plus tard ne serait jamais meilleure que cette première sensation.

Le concert avait commencé à 19:00 et s'était terminé à 22:30. Jamie avait l'impression d'avoir rêvé. C'est pourquoi il n'avait pas été surpris d'avoir vu ses parents passés devant lui valsant. Mais Astrid n'était pas venue. Norm avait raccompagné Jamie chez lui. Le groupe était enivré par son succès. Jamie reçut 10 $ pour sa participation. Puis il lui conseilla de répéter davantage un des morceaux car il était beaucoup trop à la traîne. Sinon il s'était bien débrouillé. Savait presque compenser le fait qu'Astrid ne soit pas venue. Jamie trouva sa mère assise dans la cuisine. Jamie vit qu'elle avait pleuré. Elle était heureuse pour lui. Et un peu inquiète, aussi. Elle avait peur qu'il se mette à fumer. Alors il promit à nouveau. Connie était dans sa chambre en train de lire un livre de science. Il dit à son frère qu'il avait été plutôt bon. Il était passé jeter un coup d'oeil. Le samedi suivant, Jamie joua avec son groupe au bal du lycée. Il avait rejoint ses copains pendant la pause fumeurs. Et Astrid était là. Elle lui dit qu'il était bon. Il y avait des couples autour d'eux qui se tripotaient. Astrid ne semblait pas y faire attention. Elle regardait fixement Jamie. Elle portait de petites grenouilles en boucles d'oreilles. Elle semblait attendre que Jamie dit quelque chose. Il la raccompagna à l'intérieur. Elle lui dit que ses parents ne voulaient pas le laisser sortir avec des garçons avant qu'elle ait 15 ans. Pourtant elle prit la main de Jamie. Il était trop timide pour l'embrasser. Il se trouva crétin. Après le concert, Norm lui reprocha d'avoir joué faux après la pause. Alors Jamie prétendit ne pas savoir pourquoi il dit qu'il ferait mieux la prochaine fois. Kenny avait compris, lui. Il dit que c'était à cause de la fille qui avait parlé à Jamie. Alors Norm encouragea Jamie à conclure. Ainsi, il jouerait mieux. Puis, il lui donna 15 $.

 

Le soir de la Saint-Sylvestre, ils jouèrent à la Grange. Astrid était là. C'est ce soir-là que Jamie l'embrassa. Astrid lui dit qu'elle croyait qu'il n'oserait jamais. Ils recommencèrent à s'embrasser jusqu'à ce que Norm vienne chercher Jamie. Alors Astrid demanda à Jamie qu'il joue "Wild thing". Quand ils reprirent le concert, Jamie s'approcha du micro pour dire que la prochaine chanson était pour Astrid. Les copines de Astrid la bousculaient en criant. Astrid avec les joues écarlates. Elle envoya un baiser à Jamie.

 

Astrid et Jamie passaient le plus clair des pauses à s'embrasser. C'est comme ça qu'un jour il avait senti un goût de signes dans son haleine. Il s'en fichait. Elle recrachait toujours une ou deux bouffées dans la bouche de Jamie. Ça le faisait bander. Une semaine après ses 15 ans, Astrid reçut la permission de venir avec le groupe dans le combi. Jamie et Astrid s'embrassèrent sur tout le trajet du retour est déjà mise en profite pour glisser sa main sous le montant de sa copine pour palper un sein. Deux mois plus tard, Astrid autorisa Jamie à explorer sous sa jupe. Mais elle refusa d'aller plus loin. Mais elle lui proposa d'autres trucs. Les autres trucs étaient plutôt pas mal.

 

Jamie eut son permis de conduire à 16 ans. C'était le père de Norm qui l'initia à la drogue avec un joint. Cicero, le père de Norm connaissait l'examinateur. Il buvait des cous avec lui quand il était gendarme à Castle Rock. Le vieux Joey donnait presque jamais le permis du premier coup. Alors Cicero conseilla à Jamie arrêté de fumer de la drogue avant l'examen, appelé l'examinateur monsieur et enfin de couper ses cheveux. Car Joey détestait les hippies. Il avait fallu presque un an pour que Jamie ait les cheveux jusqu'aux épaules. Il y avait eu pas mal d'accrochage avec ses parents à cause de ça. Et son frère Andy lui avait dit de mettre une robe s'il voulait rassembler une fille. Jamie ne voulait pas avoir l'air d'un intello. Cicero lui dit qu'il aurait l'air d'un intello avec le permis de conduire. Jamie suivit ces trois conseils. Il avait heurté le pare-chocs que la voiture garée derrière mais Joey lui donna quand même le permis.

 

Pour ses 17 ans, Jamie eu droit à une fête d'anniversaire à la maison. Astrid lui avait offert un pull qu'elle avait tricoté elle-même. Il le porta tout de suite même si on était en août. Sa mère lui avait offert la collection reliée de romans historiques de Kenneth Roberts et Andy une Bible. Jamie les lut. Andy avait laissé une dédicace sur la page de garde : « voici, je me tiens à la porte, et je frappe : si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui ». C'était une citation de l'Apocalypse. C'était pour sous-entendre que Jamie était un renégat. Claire lui offrit une veste en tweed. Connie lui offrit des cordes pour sa guitare. Mais son père et Terry ne lui avaient rien offert. C'est seulement après le gâteau que son père emmena Jamie dans la grange. Une Ford Galaxie 1966 l'attendait, c'était le cadeau de son père et de Terry. Jamie serra son père et son frère dans ses bras. Il de promettre de ne jamais boire avant de prendre le volant. Astrid dit qu'elle veillerait à ce qu'il tienne sa promesse. Plus tard, Claire lui demanda de faire une autre promesse : de ne pas mettre Astrid enceinte sur la banquette arrière de la voiture. Un bel avenir attendait Astrid à l'université. Cela fit sourire Jamie car pendant trois ans lui et Astrid n'avaient fait que se masturber mutuellement. Il promit. Et il tint sa promesse. Au cours de ces années, Jamie rêva souvent de Charles Jacobs. C'était souvent le terrible sermon qui revenait. En dehors de ça, il n'y pensait pas. Jusqu'à un jour du mois de juin 1974. Il avait 18 ans et Astrid aussi.

 

Pendant les vacances, les Chromes Roses jouèrent tout l'été. Y compris dans des bars. Jamie passait ses journées à travailler à la ferme des Marstellar. La compagnie du père de Jamie prospérait. Ses parents purent lui offrirent les frais de scolarité et l'université. Il  avait une semaine de battement avant d'embaucher à la ferme. Il en profita pour passer ces instants avec Astrid. Un après-midi, ils étaient dans une carrière abandonnée. Le tonnerre grondait. C'est alors que le révérend Jacobs revint à la mémoire de Jamie. Il eut envie de voir le Skytop. Il sentit l'excitation monter. Astrid n'avait pas l'air effrayé de foncer droit sur un orage d'été. Elle aussi était excitée. Elle étouffa un cri de surprise en voyant le Skytop. Il y avait une vieille cabane aux vitres brisées. Le mât était toujours là où le révérend l'avait décrit. Un éclair aveuglant tomba du ciel. Un éclair zèbra le ciel et frappa le mât en fer. Il devint bleu électrique et cela fit rappeler à Jamie un rêve qu'il avait fait dans lequel on voyait Charles Jacobs entouré d'une lumière bleue électrique. Puis le mât flamboya d'un éclair rouge cerise. Astrid montra du doigt la cabane. Jamie voulait lui dire qu'ils seraient plus en sécurité dans la voiture mais la cabane était toujours là malgré les milliers d'orages qu'elle avait connus. Il y avait une bonne raison à ça : le mât attirait la foudre. Les grêlons commencèrent à tomber juste avant que Jamie et Astrid entrent dans la cabane. Elle criait et riait en même temps. Des feux de Saint-Elme jaillirent du mât après la deuxième frappe de l'orage. Astrid trouva cela fantastique. Le déluge suivit la grêle. Quand la pluie se calma, Jamie et Astrid virent que la pente de granit au pied du mât s'était métamorphosée en rivière. Il y eut six arcs-en-ciel entrelacés comme les anneaux olympiques. Astrid annonça à Jamie que sa mère avait emmené chez le médecin un mois plus tôt. Elle avait obtenu la pilule. C'était le moment parfait pour faire l'amour. Elle lui demanda d'être délicat. Elle avait peur car son ami Carol lui avait dit que ça faisait mal la première fois. Il y avait un vieux matelas dans la cabane. Il entra tout à fait en elle et elle étouffa un cri. Un avis que mal. Elle trouvait que c'était merveilleux. Ils connurent l'été de l'amour. Le plus souvent, il faisait l'amour dans la cabane de Skytop. C'était devenu leur endroit. Ils avaient écrit leur nom sur l'un des murs de la cabane. Il y en avait une cinquantaine d'autres. Il n'y eut pas d'autres orages cependant.

 

À l'automne, Jamie entra à l'université du Maine. Astrid entra à l'université de Boston. Il espérait que ce serait une séparation temporaire. Une des rares choses qu'il avait apprises depuis sur les différences fondamentales entre les sexes était la suivante : les hommes font des suppositions, les femmes rarement. Le journal oral, sur le trajet du retour, Astrid lui avait dit qu'elle était contente qu'il soit son premier. Il n'avait pas compris ce que cela voulait dire. Il y en aurait d'autres après lui. Leur séparation se fit peu à peu. La mère d'Astrid trouvait Jamie un peu bizarre. Elle soupçonnait Jamie de profiter de son statut de guitariste pour séduire toutes les filles. Il n'y eut pas de grosse rupture avec Astrid ni avec les Chromes Roses. Le premier week-end où il était revenu à la maison après sa rentrée universitaire, Jamie avait joué avec son groupe mais après Thanksgiving, il avait été remplacé. Le groupe s'appelait désormais les Norman's Knights. Jamie comprenait. Norman proposa à Jamie de venir jouer en invité mais il refusa. Celui qui l'avait remplacé était plus jeune et déjà meilleur que lui. Jamie profitait de ses samedis soir pour être avec Astrid.

 

Peu avant les vacances de Noël, Jamie tomba sur une petite annonce au foyer des étudiants. Les Cumberlands cherchaient un guitariste rythmique. Jamie fit la connaissance de Jay Pederson. C'était lui le responsable du groupe. Il était largement meilleur que Jamie à la guitare mais il l'engagea. Jay lui demanda si ça le gênait que le nom du groupe change. Jamie s'en moquait du moment qu'on lui laissait le temps de bosser ses cours la semaine et qu'il soit payé.

 

Pendant presque deux décennies, avec une douzaine de groupes et dans une centaine de villes, Jamie trouva du boulot, même s'il était tellement défoncé qu'il pouvait à peine tenir debout. En gros, ça se résumait à deux choses : se ramener et être capable de jouer un mi. Les problèmes commencèrent quand il cessa de se ramener.

 

V

 

Le passage fluide du temps. Portrait à la foudre. Mon problème de drogue.

 

Jamie sortit diplômé de l'université à 22 ans. Lorsqu'il revit Charles Jacobs, il en avait 36. Il avait vu beaucoup de films et lu beaucoup de livres. Il lui arrivait de prendre de l'héroïne quand il allait au cinéma. Ce qu'il préférait dans le film, c'était le passage fluide du temps. On pouvait démarrer avec un adolescent paumé et tout d'un coup, se transformer en Brad Pitt. Il suffisait d'un petit carton indiquant 14 ans plus tard. Jamie pensait que les sauts dans le temps pouvaient être une bonne chose pour les gens qui vivaient des vies de merde. Entre 1980 et 1992, Jamie avait vraiment vécu une vie de merde. Il avait eu des absences mais jamais annoncées par des petits cartons. Quand il n'avait pas de drogue, les journées pouvaient bien durer 100 heures. Les Cumberlands devinrent les Heaters puis les J-Tones. Le dernier concert en tant que groupe universitaire se déroula lors du bal de fin d'année 1978. Peu de temps après, Jay engagea une chanteuse locale populaire qui s'appelait Robin Storrs et le groupe changea encore de redevenir Robin and the Jays. Le groupe décrochait un maximum de dates, la vie était belle. Puis apparut le petit carton. 14 ans plus tard, Jamie se réveilla à Tulsa dans un motel. Il avait pissé au lit. C'était normal après avoir pris de l'héroïne. Il avait raté un concert crucial avec un groupe de country-rock, les White Lightning. Il trouva un bout de papier plié glissé sous la porte. Kelly, responsable du groupe lui annonçait avoir trouvé un remplaçant. Jamie avait ainsi perdu 600 $. Il était viré. Kelly lui conseillait de se reprendre vite en main. Sinon il serait en prison d'ici un an. S'il avait de la chance. Mort, s'il n'en avait pas. Jamie se dit que ça ne peut être mieux. Il avait peur de perdre le peu de raison qui lui restait à force de jouer des chansons de beuverie et de coucherie. Il garda la chambre une nuit de plus. Il avait besoin de réfléchir au prochain tournant de sa carrière. Il se rendit à la réception. Au-dessus de la télé, il y avait un calendrier avec Jésus apportant un chiot à un petit garçon et une petite fille. La dame de la réception lui annonça que son groupe avait déjà quitté l'hôtel. Il répondit qu'il était au courant. Il voulait rester une nuit de plus. Il tendit sa carte de crédit mais il n'avait pas assez d'argent dessus. Il lui demanda de réessayer mais elle refusa en disant qu'il n'y avait qu'à le regarder pour savoir que c'était pas la peine. Il lui demanda de quitter la chambre. Il avait seulement une heure et demie pour ça.

 

Alors il resta jusqu'à l'heure fixée puis il s'en alla jusqu'à une station-service. Dans les toilettes, il se prépara un fix. Sa douleur à la jambe se dissipa. En 1984, il avait eu un accident de moto. Pour éviter le choc avec la voiture, il avait plié la moto et fracturé sa jambe en cinq endroits. C'est à cause de ça qu'il rencontra la morphine. Il arriva à la gare routière. Il se demandait comment il avait pu rester aussi longtemps avec Kelly et son groupe de country à la manque. Il acheta un billet pour Chicago et laissa sa guitare et son sac à la consigne. Il lui restait 159 $. À Chicago, il y avait une bourse d'échanges de musiciens. Il y avait toujours des groupes en quête de guitaristes rythmiques. Le plus urgent était d'arriver à Chicago et de trouver un groupe avant que Kelly balance au monde entier qu'il n'était pas fiable. Le soir, il partit à la foire pour chercher de la drogue. Il était obligé d'y aller en taxi parce qu'il ne se sentait pas bien. Il y avait un type qui avait la gueule de l'emploi près du stand du lancer d'anneaux mais Jamie sentit que c'était peut-être un flic en civil. Il aperçut un ou deux types dont l'allure ne trompait pas. Ils étaient près du minigolf. Jamie entendit des crépitements qui lui rappelaient la foudre. Alors il décida d'aller voir. Les crépitements venaient du stand d'un forain qui proposait son Studio électrique à la foule.

 

Jamie s'approcha. Sur la toile de fond, large de 2 m et haute d'au moins six, figurait une photo représentant une belle jeune femme en robe du soir dans ce qui ressemblait à une salle de bal. Elle portait une robe décolletée. Il y avait un appareil photo du XIXe siècle posé sur un trépied en face du portrait de la fille. À côté, il y avait un plateau rempli de poudre flash. Le forain avait une main nonchalamment posée sur l'appareil photo. C'était Jacobs. Jamie le reconnut aussitôt. Il était tellement malade qu'il avait l'impression de rêver. Mais c'était bien le révérend. Le révérend cherchait un volontaire dans la foule. Il désigna une candide jeune fille. Jamie se trouvait à l'arrière de la foule mais les gens s'écartèrent sur son passage comme s'il était possédé d'une force de répulsion magique. La fille monta. Elle avait de longs cheveux blonds et une minijupe. Quelques hommes sifflèrent. Jacobs retira son chapeau haut de forme. Jamie ressentit des sensations qu'il n'avait pu ressenties depuis ce jour à Skytop. Quelque chose qui n'était certainement pas de la poudre flash s'embrasa sur le plateau posé à côté de l'appareil photo et la toile de fond s'illumina d'un éclat bleu éblouissant. Le visage de la fille en robe du soir fut oblitéré. À la place apparut celui de la dame du motel. Puis la fille en robe décolletée réapparut. Jacobs avait un assistant. Jacobs regarda Jamie. Il est en train de dire à la fille que l'expérience serait gratuite.

 

Il installa la fille sur la chaise, tout en continuant son baratin, mais il avait l'air un peu hésitant, comme s'il avait perdu le fil. L'assistant nouait un foulard devant les yeux de la fille. Puis Jacobs vanta les mérites de l'électricité. Il demanda à la jeune fille comment elle s'appelait. Elle répondit Cathy Morse. Il lui dit qu'elle repartirait avec un portrait qu'elle pourrait montrer à ses petits-enfants qui pourraient les montrer à leurs petits-enfants. Et si ses ancêtres ne s'en émerveillaient pas alors il ne s'appelait pas Dan Jacobs. Jamie pensa mais tu t'appelles par Daniel Jacobs. Il demanda à l'assistance de se protéger les yeux. Il souleva le drap noir fixé à l'arrière de l'appareil photo. Il compta jusqu'à trois. Jamie ressenti cet étrange épaississement de l'air et il ne fut pas le seul. La foule recula d'un pas. On entendit un clic sonore et le monde s'embrasa dans une explosion de lumière bleue. Le visage de la photo avait changé. C'était celui de Cathy à présent, Jamie eut l'impression de revoir Astrid. La foule manifesta sa surprise. Jamie pensa qu'eux aussi avaient cru voir un proche disparu. Puis Jamie pu voir que c'était bien Cathy qui était sur la photo géante. C'était le bon vieux révérend Jacobs dans toute sa splendeur mais il avait appris des tours bien plus tape-à-l'oeil que le jésus électrique marchant sur le Lac de la Paix. Jacobs retira une plaque de l'arrière de l'appareil pour la montrer au public. Il demanda à Cathy de retirer son bandeau. Elle vit l'image imprimée sur la plaque et porta ses mains à sa bouche avant de dire Oh mon Dieu. Elle chancela à la vue d'elle-même. Alors Jacobs la retint. Tout à coup, la photo géante tourna lentement sur elle-même pour dévoiler le dos de sa robe. Elle regarda par-dessus son épaule et cligna de l'oeil. On entendit plusieurs cris aigus dans la foule. Jacobs avait placé un micro devant Cathy et tout le monde pu l'entendre dire : « Oh putain de Dieu ! ». Cela fit rire et applaudir les gens. Puis la photo redevint ce qu'elle était. L'image de Cathy s'estompa avant de disparaître. Jakobs offrit à Cathy l'image qu'il venait de prendre avec son appareil. Et à ce moment-là, Jamie s'évanouit. Quand il rouvrit les yeux, il était dans un grand lit. Il comprit qu'il était dans un camping car. Il avait chaud. Il était en manque. Il était chez Jacobs. Jacobs lui tendit un grand verre de jus d'orange. Il dit à Jacobs qu'il avait besoin d'un fix. C'était pas tout à fait les retrouvailles qu'il aurait souhaité avoir avec son ancien pasteur, et son premier ami adulte, mais un drogué en manque n'avait aucune honte. Mais peut-être que Jacobs avait lui aussi des secrets cachés sinon pourquoi se faire appeler Dan Jacobs ?

 

Charles avait vu les traces de piqûres et il avait l'intention de procurer à Jamie ce dont il avait besoin. Après quoi il l'aiderait à se débarrasser du virus qu'il avait attrapé. Après avoir reçu une dose, Jamie réussit à manger. Il réclama encore de la drogue. Charles lui en donna. Mais il ne lui donnerait pas de fix. Il n'avait aucun intérêt à le maintenir dans cet état. Jamie avait une méchante grippe et Charles savait que c'était mauvais de lui donner de l'héroïne. Et pourtant il accepta. Puis Jamie demanda à Charles d'aller récupérer sa guitare à la gare routière. Charles accepta de s'en occuper. Il conseilla à Jamie ne dormir s'il voulait guérir. Avant de dormir, Jamie lui demanda pourquoi il avait changé de prénom. Charles répondit que Daniel était son deuxième prénom. Jamie voulait aussi savoir comment Charles avait réussi à le reconnaître alors qu'il ne l'avait pas vu depuis l'enfance de Jamie. Charles répondit que la mère de Jamie vivait dans son visage. Alors Jamie lui dit que sa mère et sa soeur étaient mortes. Puis il s'endormit.

 

Quand il se réveilla, les frissons étaient revenus. Alors Charles lui donna deux minuscules doses supplémentaires. Puis il lui fit à manger. Jamie lui demanda comment il avait réussi son tour de magie avec la photo. Charles répondit que l'image sur la toile de fond était recouverte d'une substance phosphorescente et l'appareil photo servait également de générateur électrique. Le flash était très puissant et pouvait projeter l'image du sujet choisi dans la foule sur celle de la fille en robe de soirée. Mais les photos ainsi obtenues que Charles vendait ne duraient pas plus que deux ans. Pour lui, les photos qui importaient étaient dans notre mémoire. Charles demanda à Jamie depuis combien de temps il se droguait. Jamie répondit que cela faisait trois ans. En réalité, ça faisait six ans. Depuis son accident de moto. Jamie expliqua tout son parcours de drogué. Cela lui faisait du bien. Dans les groupes avec lesquels Jamie avait joué, tout le monde s'était contenté de hausser les épaules en regardant ailleurs. Quand il continuait à se rappeler les accords. Jamie expliqua à Charles que quand tout le monde s'était mis à prendre du crack, le prix de l'héroïne s'était effondré. Charles ne mesurait pas la souffrance que Jamie avait endurée à cause de sa jambe. Alors Jamie lui demanda de ne pas lui parler de douleur physique et de ne pas lui faire la morale. Charles lui répondit qu'avait connu la douleur du deuil. Il ajouta que c'était le cerveau de Jamie qui souffrait et qui faisait porter le chapeau à sa jambe. Charles pensait pouvoir guérir les Jamie avec un traitement électrique. Il espérait pouvoir court-circuiter le processus douloureux du sevrage.

 

Jamie se rappela le mot que Kenny lui avait laissé sous sa porte quand Charles lui demanda s'il voulait aller mieux oui ou non. Alors Jamie dit à Charles qu'il avait essayé de décrocher trois ans plus tôt. Mais il pouvait à peine marcher à cause de lésions neurologiques. Charles pensait pouvoir régler ça. Puis il donna encore une dose à Jamie pour qu'il dorme. Jamie pensait qu'on ne pouvait faire disparaître l'héroïne d'un coup de baguette magique.

 

Jamie resta dans le camping-car de Charles pendant presque une semaine en mangeant des soupes et des sandwiches et en absorbant des doses d'héroïne administrées par voie nasale. Charles le ramena son sac et guitare. La drogue qui se trouvait dans le sac avait disparu. Charles s'en était débarrassé. Jamie lui demanda quand est-ce qu'il aurait droit à la cure miracle. Charles répondit qu'il fallait d'abord qu'il puisse supporter une petite décharge électrique au niveau du lobe frontal. Quand Charles parlait des pouvoirs de guérison de l'électricité, une lueur de folie passait dans son regard. Mais Charles n'avait pas l'intention de lui administrer des électrochocs. Il était convaincu qu'une électricité secrète existait. Mais il n'avait pas encore découvert tous ses usages. Jamie pensait que Charles n'était plus peste pasteur mais avait gardé la fibre du Bon Samaritain. Jamie avait très envie de partir pour chercher de la drogue à la foire. Mais il se ravisa. Il finit par s'endormir. Au bout de cinq jours, Charles décida qu'il était temps de partir.

 

VI

 

Un traitement électrique. Excursion nocturne. Un Okie furax. Un billet pour le Mountain Express.

 

L'atelier d'électricité de Jacobs se situait à Tulsa Ouest. C'était une zone industrielle où la plupart des entreprises paraissaient à l'agonie. Charles avait les yeux pétillants d'excitation. Il expliqua à Jamie qui ne comptait pas s'éterniser à Tulsa. Son spectacle était juste un moyen de gagner sa vie pendant qu'il continuait ses expériences. Ils entrèrent dans le garage de charme. L'endroit était climatisé. Charles avait inventé le système de climatisation. Cela ne lui coûtait presque rien. Jamie voulut savoir comment Charles s'y prenait pour avoir de l'électricité. Charles répondit que l'électricité générait l'électricité. Il y avait du matériel électrique posé sur trois ou quatre longues tables au fond de la pièce. De gros câbles électriques serpentaient dans tous les sens. Jamie trouvait que ce garage était spartiate. Charles avait vendu une partie de son matériel. Il approchait de son but ultime. Mais il ne voulait pas en dire plus à Jamie. Jamie reçut une dose de drogue avant de commencer l'expérience. Il y avait une photo posée sur l'une des tables. C'était Claire et Morrie avec Patsy. Cette photo ressuscita le passé de Jamie avec une fulgurance féroce. Jamie révéla à Charles que Morrie était surnommé Morrie Tu-Nous-Suis. Il ajouta que le garçon était amoureux de Patsy. En revoyant sa soeur, Jamie pleura. Il demanda à Charles s'il y avait eu une autre femme. Il répondit que Patsy et Morrie étaient tout ce qu'il désirait. Il ne se passait pas un jour sans qu'il pense à eux. Charles demanda à Jamie s'il se demandait où étaient sa mère et sa soeur. Jamie répondit non.

 

 

Après avoir pris une bonne dose de trois, Jamie s'assit sur la chaise. Charles ouvrit l'une des nombreuses armoires murales et en sortit un casque audio dont les coussinets de protection étaient recouverts d'un grillage métallique. Il brancha sur une espèce d'ampli et le tendit à Jamie. Jamie mit le casque. Charles le rassura. Ça ne ferait pas mal. Pourtant il donna un protège dents à Jamie. Charles appuya sur un bouton. Après cela, Jamie perdit connaissance. Quand il reprit ses esprits, Charles avait l'air effrayé. Jamie n'arrêtait pas de dire qu'il s'était passé quelque chose. Alors Charles le gifla fort. Charles lui posa quelques questions pour être sûr que Jamie allait bien. Ses réponses étaient sensées. Puis il tendit le flacon d'héroïne à Jamie. Mais Jamie refusa. Il pensait qu'il en avait pris à l'instant alors qu'il s'était écoulé plusieurs heures. Ils avaient même discuté mais Jamie ne s'en souvenait pas. Jamie avait parlé de sa soeur qui était mariée à un homme violent. Elle l'avait caché par honte. Elle avait fini par en parler à son frère Andy. Le mari de Claire s'appelait Paul Overton. C'était un prof d'anglais dans une prestigieuse école préparatoire. Andy était allé le voir pour lui casser la gueule. Après, Claire avait quitté Paul et avait obtenu une ordonnance de protection. Elle avait demandé le divorce. Elle avait déménagé et trouvé un poste d'institutrice. Le divorce était prononcé depuis six mois quand Overton se rendit dans la salle de classe de Claire pour la tuer. Puis il s'était suicidé. L'enterrement de Claire fut le dernier moment où la famille de Jamie était réunie. Charles apporta une bouteille de jus de pommes à Jamie. Il la but rapidement. Charles lui demanda d'essayer de marcher. Jamie commença par tituber puis réussit à marcher normalement. Jamie voulut comprendre ce qui s'était passé. Charles lui répondit que c'était une bénigne restructuration de ses ondes cérébrales. Charles reconnut qu'il lui restait encore beaucoup d'études à faire. Ils retournèrent à la foire. Jamie remarqua que ses gestes pouvaient être bloqués. Charles lui expliqua que cela passerait. Il avait déjà vu ça avant. Arrivés à la foire, Charles proposa de la drogue à Jamie qui refusa.

 

Il ne reprit jamais de drogue. Jacobs l'avait guéri. Mais c'était une guérison dangereuse et il le savait. Il aurait pu tuer Jamie. Quelquefois Jamie regrettait qu'il ne l'ait pas fait. Jamie fit le nœud  de cravate de Charles. Ses mains ne tremblaient plus. Il avait appris sa en jouant dans un groupe dans lequel les membres portaient des redingotes, des chapeaux claques et des cravates. Jamie demanda à Charles pourquoi il ne prenait que les femmes dans son spectacle. Charles répondit qu'il avait déjà essayé de photographies les hommes dans un petit parc d'attractions appelé Joyland. Il avait pris comme nom de scène Mister Electrico en hommage à Ray Bradbury. Il y avait une attraction appelée la galerie des voyous qui avait ouvert les yeux à Charles sur les possibilités offertes par son projecteur et il avait créé les portraits à la foudre. À l'époque, il avait en toile de fond un homme élégant en costume-cravate en plus de la beauté en robe de bal. Mais il y avait peu d'hommes qui acceptaient de se prêter au jeu. Cela faisait 15 ans qu'il avait commencé. Alors Jamie lui dit qu'il était passé de pasteur à bonimenteur. Charles n'en fut pas choqué car l'important était pour lui de toujours convaincre les ploucs. Jamie regarda l'héroïne que Charles avait laissée sur la table. Il se demanda comment il avait pu foutre en l'air tant d'années de sa vie avec ça.

 

Un jour, Briscoe, l'assistant de Charles s'en alla. Jamie proposa de le remplacer et Charles accepta. Il suggéra même que Jamie joue quelques accords de Gibson pendant le spectacle. Mais Charles avait pris l'habitude de voyager seul alors Jamie ne devrait pas s'habituer à travailler pour lui. Jamie avait l'impression que Charles souhaitait prendre un nouveau départ comme s'il était arrivé au bout de chemin et qu'il comptait en essayer un autre. Mais cela ne dérangeait pas Jamie car Charles lui faisait peur. Son électricité secrète aussi. Il avait fouiné dans le camping-car de Charles et avait trouvé un album de photos de Patsy et Morrie. Jamie comprit que Charles le feuilletait souvent. Le 3 octobre au matin, avant la fermeture de la foire, Jamie fut victime d'un effet secondaire de l'électrochoc. Il était payé par Charles pour ses services et il loua une chambre à la semaine pas très loin de la foire. Il s'était couché juste après la dernière représentation du spectacle de Charles. Alors que son sommeil était redevenu bon, cette nuit-là, il s'était réveillé. Il avait trouvé un garrot à son biceps. Il s'était passé quelque chose mais il ne savait pas croire. Il avait une fourchette à la main et n'arrêtait pas de la planter dans le haut de son bras gonflé. Il y avait une douzaine de petits trous dans son bras. Il n'arrêtait pas de se dire qu'il s'était passé quelque chose. Il avait dû se faire violence pour arrêter de se piquer avec la fourchette. Il se demanda qui avait pris possession de son corps. Il avait l'impression que quelque chose l'avait fait sortir de son corps et avait pris les commandes. Le lendemain, il n'en parla pas à Jacobs.

 

Le 10 octobre, on frappa à la porte de Charles alors que Jamie était en train de lui faire son noeud de cravate. C'était un fermier Okie. Il frappa Charles. Il en voulait à Charles car il avait une fille et à cause de Charles la police l'avait rattrapée. Elle avait un casier. Jamie attrapa une casserole et frappa le fermier. Le fermier lâcha Charles qui détala. Alors Jamie essaya de calmer le fermier. Le fermier expliqua que sa fille Cathy Morse avait vu sa vie foutue en l'air à cause de la photo. Jamie proposa au fermier de sortir du camping-car pour aller s'asseoir et discuter. Il annonça au fermier qui était l'agent de Dan. Jamie offrit un coca au fermier à la buvette. Le fermier expliqua que sa fille était allée dans une bijouterie. Elle avait fracassé la vitrine avec un marteau ce qui avait déclenché l'alarme. Elle avait passé la main dans le présentoir et avait pris des boucles d'oreilles en diamants. Elle était persuadée que ces boucles d'oreilles étaient à elle à cause de la photo. Le fermier en racontant son histoire avait dissipé sa colère. Avant de s'en aller, le fermier demanda à Jamie si c'était déjà arrivé. Si Charles avait déjà fait perdre la boule à d'autres personnes. Jamie répondit que ce n'était jamais arrivé.

 

Le fermier ne le croyait pas mais il partit sans se retourner.

 

Jamie répéta Charles ce que le fermier lui avait raconté. Puis Charles voulut partir faire son numéro. Jamie lui demanda pourquoi il ne cherchait pas à guérir Cathy. Charles lui lança un regard qui frisait le mépris. Il était persuadé que n'importe quel juge se rendrait compte que la fille n'était pas dans son état normal. Et qu'elle s'en tirerait. Il reconnut qu'il y avait bien des effets secondaires de temps à autre mais rien d'aussi spectaculaire que ce qui était arrivé à Cathy. Jamie comprit que les clients de Charles étaient tous ses cobayes. Jamie était furieux contre lui mais il lui avait sauvé la vie. Chaque fois qu'une fille contemplait rêveusement son image sur la toile de fond, Jamie se demandait laquelle découvrait qu'elle y avait laissé un peu de sa raison.

 

Jamie découvrit une lettre sous sa porte. C'était une pochette de billets de train avec un nom et une adresse à Nederland. Jacobs avait écrit trois phrases pour expliquer à Jamie qu'il pourrait trouver un travail à cette adresse. Et il le remerciait pour les noeuds de cravate. Le billet était un aller simple Tulsa-Denver. Jamie avait envie de s'en servir pour partir à la bourse d'échanges de Denver mais il savait que la drogue était partout et la magie des portraits à la foudre s'estompait au bout de deux ans. Il se demandait si ce ne serait pas pareil pour une cure de désintoxication. Alors il retourna dans le garage de Charles. Il était totalement vide. Jamie décida que si c'était à refaire, il serait prêt à remettre le casque audio trafiqué sur ses oreilles. Alors il décida de partir pour Denver. De là il se rendit à Nederland. Il rencontra Hugh Yates et recommença sa vie pour la troisième fois.

VII

 

Retour à la maison. Wolfjaw Ranch. Dieu guérit comme la foudre. Sourd à Détroit. Prismatiques.

 

 

 

 

Le père de Jamie mourut en 2003. Claire n'avait pas encore 30 ans lorsque son époux l'avait assassinée. La mère de Jamie et son frère étaient décédés à 51 ans. Il retourna dans la ville de son enfance. Elle n'avait pas beaucoup changé. Dans l'allée il y avait une vieille Ford 51 qui ressemblait à la Fusée du Macadam I. Jamie sentait qu'il y avait quelque chose de pas normal. Il ne comprenait pas pourquoi il était le premier arrivé. Il réalisa que la voiture dans laquelle il venait de conduire n'était plus celle qu'il avait louée mais celle que son père et son frère lui avait offerte. Et sur le siège du passager il y avait les livres que sa mère lui avait offerts. Un corbeau se posa sur le toit de la maison dans laquelle il avait grandi. Et un autre sur la branche à laquelle était suspendu le pneu-balançoire. Il savait que les morts l'attendaient dans la salle à manger. Il pensa à son père, à sa mère, à Andy qui était mort du cancer de la prostate. Mais c'était Claire, le pire. Il avait vraiment l'impression de les voir tous. Puis ce fut le tour de Patsy et de Morrie. Patsy lui murmura à l'oreille : « il s'est passé quelque chose ». Puis ils se mirent tous à chanter sur l'air de « joyeux anniversaire ». Mais les paroles avaient changé : « il s'est passé quelque chose !… Il s'est passé quelque chose… ». Il se mit à hurler. Il se réveilla. Il avait fait un cauchemar dans le train. Il allait refaire ce cauchemar une vingtaine de fois pendant 20 ans. À cette époque-là, son frère était encore en vie alors il lui avait téléphoné pour lui dire de faire surveiller sa prostate. Mais Andy refusa que son frère supervise sa vie. Alors Jamie à trouver la femme d'Andy, Francine. Andy avait accepté un compromis. Il avait fait faire un dosage de PSA. S'ensuivit une visite chez un urologue puis une opération. Trois ans après, il était déclaré guéri de son cancer. Mais un an plus tard, il avait fait un infarctus et il était mort. Les obsèques eurent lieu dans l'État de New York ce qui rassura Jamie. Il n'avait pas envie de retourner à Harlow. Il refit ce cauchemar en juin 2008. Cela faisait quatre ans qu'il ne s'était pas réveillé en train d'essayer de se transpercer la peau. Il sentit que quelque chose de malveillant rôdait derrière ce cauchemar. Il avait un appartement au premier étage d'une résidence à Nederland. Il était célibataire. Même s'il y avait eu quelques copines.

 

Le souvenir de son réveil au motel, malade comme un chien et fauché comme les blés ne l'avait jamais quitté. Il avait pris 20 kg depuis le soir de sa rencontre avec Charles à Tulsa. Il jouait encore souvent et faisait un travail qu'il aimait. Il travaillait dans un ranch. Il gara sa voiture dans le parking. Il distribua des tranches de pomme et des morceaux de carottes aux chevaux. Son préféré s'appelait Bartleby, un pommelé gris sans pedigree. Il étaient déjà pensionnaires de Wolfjaw quand Jamie était arrivé. Pagan Starshine, Paig pour les intimes, était en train de nourrir les poules. Elle avait été choriste en son temps. Le studio 1 était fermé alors Jamie alluma. Il consulta le tableau des sessions prévues pour la journée. Nederland était un endroit connu des musiciens. Il y avait neuf bars dans la ville où l'on pouvait entendre de vrais musiciens tous les soirs. Il y avait quatre studios d'enregistrement. Mais celui où travaillait Jamie était le plus grand et le meilleur. Le jour où il avait timidement fait son entrée dans le bureau de Hugh pour lui expliquer que c'était Charles Jacobs qui l'envoyait, il y avait une cinquantaine de photos sur ses murs dont celle de Van Halen, Axl Rose et U2. Mais celle dont il était le plus fier et sur laquelle il figurait lui-même était celle des Staples Singers. Jamie avait enregistré sur pas mal de disques médiocres mais il ne s'était jamais entendu jouer sur un gros label jusqu'à ce qu'il remplace un guitariste rythmique pour une session avec Neil Diamond. Après il avait joué pour des quantités de sessions. Lequel il jouait avec le groupe du studio dans un bar appelé le Comstock Lode et il lui arrivait de décrocher quelques concerts à Denver. Il donnait aussi des leçons de musique à des lycéens dans un programme d'été appelé le Rock-Atomic. Jamie alluma sa guitare dans le studio pour s'entraîner. Il était bien meilleur à présent que durant ses années sur la route. Le téléphone sonna. C'était Hugh. Il appela Jamie sous son nouveau nom : Curtis Mayfield. Son patron était un mordu des voitures de collection et il avait les moyens de se faire plaisir. Sa passion, c'était la musique. Il prétendait avoir été musicien par le passé mais Jamie ne l'avait jamais vu jouer de la guitare. Hugh l'avait accueilli à la porte en ce jour d'automne 1992. Il lui avait serré la main et l'avait fait entrer dans son bureau. Ce jour-là, Jamie était nerveux en le suivant. Il en avait perdu sa salive en voyant toutes les photos de célébrités dans le bureau de Hugh. Jamie était habillé d'un tee-shirt AC/DC crasseux et d'un jean encore plus crasseux. Hugh avait une dette envers Charles et s'il embauchait Jamie, Charles lui avait dit qu'ils seraient quittes. Charles avait dit à Hugh que Jamie était un drogué. Hugh lui avait demandé s'il était clean et Jamie avait acquiescé. Hugh lui demanda s'il voulait boire et Jamie accepta un thé glacé. Puis il lui avait dit que c'était un vrai ranch ici mais que les animaux qui débarquaient venaient avec leurs instruments.

 

Hugh lui demanda ce dont un ranch avait besoin avant tout autre chose. Jamie ne savait pas. Alors Hugh lui dit que c'était un contremaître. Puis il lui parla de Les Calloway un musicien qui avait eu un succès avec son groupe mais qui avait fini par faire faillite. Après quoi il était venu travailler avec Hugh. C'était son tambour-major dans le studio. Hugh voulait que Jamie soit son assistant. Les avait eu une crise cardiaque et il allait devoir prendre sa retraite. Jamie n'aurait donc pas beaucoup de temps pour apprendre. Mais suffisamment pour que Hugh se fasse un avis sur lui. Jamie fut obligé d'avouer qu'il ne connaissait rien au son et à l'enregistrement. Charles avait dit à Hugh que Jamie était capable d'apprendre. Ça suffisait pour lui. Hugh mit Jamie en garde. S'il ne prenait en train de se droguer, il le virerait. Goorgia, l'assistante de Hugh dit à Jamie que le patron était énervé ce matin. Elle ne savait pas pourquoi. Elle espérait qu'il n'avait pas l'intention de virer quelqu'un. Jamie demanda à Hugh s'il comptait virer quelqu'un. Il ne comptait virer personne. Hugh lui expliqua. Tous les matins, il regardait les nouvelles en faisant ses comptes. Hugh lui montra une annonce sur un site Internet intitulé Revival du pasteur C. Danny Jacobs : grande tournée de guérison 2008. Ainsi Charles était devenu un pasteur guérisseur. Jamie était soufflé comme s'il avait vu son vieil ami incarcéré pour avoir commis un crime. Mais il n'était pas étonné entièrement car il se rappelait de sa part guérie. Jamie dit à Hugh qu'il avait connu Charles dans son enfance. Hugh lui demanda s'il guérissait déjà les gens à l'époque. Jamie lui répondit que ce n'était pas le cas. Hugh voulait que Jamie regarde une vidéo. On voyait un enfant raconté sa guérison grâce au pasteur.

 

Hugh avait regardé d'autres vidéos. C'était rempli de témoignages de guérison. Il demanda à Jamie si ça lui rappelait quelque chose il répondit peut-être. Hugh voulait aller voir le pasteur avec Jamie. Mais avant il voulait savoir tout ce que Jamie savait sur lui. Hugh avait remarqué que Jacobs portait toujours ses deux alliances. Apparemment, ces alliances lui étaient utiles. Hugh avait aussi été guéri par Jacobs au moyen de ces alliances. C'était en 1983. Il l'appelait le Rev' pour le révérend. Parce qu'il prêchait quand il l'avait rencontré. Jamie fila au studio pour enregistrer une chanteuse et son esprit était concentré sur Jacobs désormais connu sous le nom de pasteur Danny. Après, Hugh emmena Jamie sur une petite aire de pique-nique. Ils mangèrent en silence. Puis Hugh lui dit qu'il avait été guitariste rythmique lui aussi. Il avait fait partie d'un groupe du Michigan nommé les Johnson Cats. Leur album avait cartonné. Il avait commencé une tournée avec le groupe mais il avait été viré parce qu'il était devenu sourd. Il n'en voulait pas à celui qui l'avait viré. Mais il regrettait quand même un peu. Il avait eu des symptômes : vertiges, nausées et un sifflement infernal. C'était à cause d'un concert où le son était beaucoup trop fort. Il avait repoussé sa visite chez le médecin, terrifié qu'on lui apprenne qu'il avait une tumeur au cerveau. Puis il était allé voir un médecin hindou qui l'avait encouragé à aller à l'hôpital pour subir d'autres examens et se faire administrer des médicaments expérimentaux contre la nausée. Mais Hugh se mit à entreprendre de longs safaris le nom d'une célèbre artère de Détroit. Il était tombé sur un magasin plein de radios, de guitares, d'amplis et de téléviseurs. C'était le magasin de Jacobs. Hugh était entré dans le magasin par nostalgie pour toutes ces délicieuses friandises acoustiques. Mais c'était peut-être aussi l'écriteau qui l'avait attiré. Il était écrit « nous pouvez faire confiance au Rev'".

 

Dans le magasin, Hugh fut pris de vertige. Il tituba et s'évanouit. Il se réveilla dans le bureau de Jacobs. Ils communiquèrent par le biais de l'écriture car Hugh n'entendait plus. Le pasteur avait vu Hugh avec sa guitare. Alors il voulait savoir si son problème était récent. Hugh lui dit ce dont il souffrait et qu'il était musicien. Alors le pasteur lui avait proposé de faire quelque chose pour lui.

 

 

Jacobs lui avait écrit qu'il avait inventé un système de stimulation électrique nerveuse transcutanée. Le pasteur était persuadé que toutes les maladies étaient électriques par nature. Il avait également écrit que l'électricité était la base de toute vie. C'était du Jacobs tout craché selon Jamie. Puis Jacobs avait dessiné sur son carnet. C'était un éclair. Il voulait faire comprendre à Hugh qu'il pourrait le soigner grâce à l'électricité. Alors Hugh avait demandé si c'était dangereux. Jacobs ne l'avait pas caché. Mais c'était du courant basse tension. Si Hugh était resté à Detroit , c'était parce qu'il rassemblait son courage pour acheter une arme  dans l'intention de se suicider. Alors il avait accepté la proposition de Jacobs. Il continua son récit tout en se caressant l'oreille droite. Jacobs avait fermé son magasin et baissé les stores. Il avait utilisé deux anneaux en métal entourés de fil d'or. Les fils étaient reliés à un boîtier de contrôle. Puis il avait enfilé des gants de caoutchouc et avait saisi les anneaux avec des pinces. Jamie demanda à Hugh si Jacobs lui avait parlé de l'électricité secrète. C'était le cas. Jacobs avait appliqué les anneaux contre les oreilles de Hugh puis il avait demandé à Hugh de presser le bouton sur le boîtier de contrôle. Jamie devina la suite. Hugh avait eu des trous noirs qu'il appelait des prismatiques. C'était arrivé plus tard. Sur le moment il avait juste ressenti un fort craquement au milieu de sa tête. Ces jambes s'étaient détendues et ses mains s'étaient levées comme celle d'un écolier qui veut à tout prix signaler à la maîtresse qu'il a la réponse. Ça rappelait des souvenirs à Jamie. Après, Hugh avait demandé un verre d'eau. Il avait entendu sa propre voix et ça l'avait fait pleurer. Après ça, il aurait fait n'importe quoi pour Jacobs. Jacobs avait mis un casque sur les oreilles de Hugh pour lui faire écouter de la musique. L'ouïe de Hugh était revenue de façon plus aiguisée. Alors qu'il avait demandé à Jacobs comment il pouvait le payer. Jacobs avait répondu qu'il avait besoin de louer un espace de stockage pour déménager ses appareils. Mais en attendant, il avait besoin d'un assistant. Hugh accepta. Jacobs lui demanda une autre faveur. À partir de ce moment, Hugh devrait l'appeler le Rev'. Alors Jamie expliqua à Hugh que Jacobs n'avait pas voulu se faire payer une étude de déménageur et n'avait pas voulu de son argent car tout ce qui l'intéressait c'était le temps de Hugh. Il voulait ainsi guetter les effets secondaires que ressentirait Hugh. Hugh était resté dans le magasin pour assister Jacobs pendant une semaine. Jamie demanda à Hugh de la compagnie au studio 1 pour lui raconter la suite. Alors Hugh lui parla des trous noirs qui avaient suivi son traitement. Dans ces cas-là, il se retrouvait dans un endroit différent et se rendait compte que cinq minutes s'étaient écoulées. Il avait demandé à Jacobs ce que cela signifiait me celui-ci avait simplement répondu que dans ces cas-là il ne se passait rien. Hugh continuait de parler et de l'aider à déménager comme si de rien n'était. Jamie lui demanda s'il lui arrivait de parler tout seul. Ce n'était pas le cas. Au bout de trois semaines, Hugh n'avait plus d'absence mais les prismatiques avaient continué. Ça avait continué une dizaine de fois pendant cinq ans. Hugh ne savait pas comment décrire les prismatiques. C'était plus étrange que les trous noirs. Quand cela arrivait, tout d'un coup sa vision commençait à s'affûter. Il avait toujours des signes précurseurs. Le monde se remplissait de couleurs sur le pourtour des choses.

Cela durait une trentaine de secondes et Hugh avait l'impression de le regarder à travers le monde et qu'il y avait un autre monde juste derrière. Un monde plus réel. Il en n'avait jamais parlé à Jacobs. Jacobs était parti en lui laissant un mot pour lui apprendre qu'il avait une opportunité professionnelle à Joplin. Hugh était fasciné par les prismatiques mais il ne voulait pas que ça recommence. Jamie partit enregistrer une session. Il donna rendez-vous à Hugh le soir même pour lui raconter son histoire. Il avait décidé de garder pour lui les rêves avec les membres de sa famille défunts. Mais il était d'accord pour partir en voir Jacobs avec Hugh. Après la session, Jamie consulta Internet pour trouver des renseignements sur Jacobs. Il découvrit que Jacobs était devenu célèbre depuis une dizaine d'années. Wikipédia le qualifiait de « Oral Roberts du XXIe siècle ». Il avait un programme télévisé hebdomadaire : « le pouvoir de guérison de l'Évangile ». Les spectacles étaient enregistrés lors de ses Revivals sous la tente à l'ancienne avec laquelle il sillonnait pratiquement tout le pays. Sur les photos, Jamie pouvait voir Jacobs grisonner et vieillir mais jamais l'éclat de ses yeux ne changeait : fanatique et blessé.

 

Une semaine avant leur départ pour aller voir Jacobs, Jamie demanda à Georgia le numéro de téléphone de sa fille Brianna qui étudiait l'informatique à l'université du Colorado. La conversation qu'il eut avec Bree fut extrêmement intéressante.

 

VIII

 

Sous la tente.

 

120 km séparaient Nederland du comté de Norris. Hugh et Jamie auraient largement le temps de parler. D'abord, le voyage fut silencieux puis Hugh éteignit brusquement la radio. Hugh demanda à Jamie si son frère Conrad avait eu des effets secondaires après avoir été guéri de sa perte de voix. Conrad n'avait rien eu après sa guérison mais parce que le procédé employé par Jacobs était un placebo. Jamie lui dit qu'il avait fait des recherches sur Internet sur Jacobs avec l'aide de la fille de Georgia. Hugh pensait que la plupart des guérisons ressemblaient à celle de Conrad. C'étaient des gens qui souffraient de maladies psychosomatiques qui décidaient d'être guéries quand pasteur Danny les touchait de ses anneaux magiques. Jamie avait découvert un site Internet traitant Jacobs de charlatans. Des centaines de gens y avaient posté des commentaires prétendant que les tumeurs cancéreuses extraites par pasteur Danny étaient des foies de porc. Danny avait beau avoir interdit les photos, des tas de photos avaient quand même filtré. Mais Jamie pensait que tout cela ne signifiait pas que tout ce que faisait Jacobs était faux. Hugh expliqua Jamie qu'il avait eu des accès de somnambulisme et des mouvements involontaires. Quant à lui, il avait eu des trous noirs et des prismatiques. La fille de Georgiana avait fait des recherches sur Cathy Morse. La petite Morse avait prétendu ne se souvenir de rien et le juge l'avait crue. Hugh demanda à Jamie si Jacobs faisait tout cela pour l'argent. Jamie répondit que Jacobs n'était pas intéressé par l'argent. Il n'était plus intéressé par Dieu non plus. Ce qui comptait pour Jacobs c'était sa femme et son fils et les expériences. Il avait donc besoin d'argent pour continuer ses expériences et son spectacle de fête foraine ne suffisait plus. Au fond, il ne savait pas ce que cherchait Jacobs. Peut-être que Jacobs ne savait pas non plus. Quand ils arrivèrent à la fête du comté de Norris, ils trouvèrent le chapiteau déjà installé. Au-dessus, on pouvait voir une immense croix électrique imitant des néons de barbier. De l'intérieur, on entendait le son d'une formation gospel et des battements de mains. La brigade des fauteuils roulants était installée au premier rang. Devina Robinson et son groupe officiaient  sur la scène.

 

Hugh et Jamie s'installèrent dans le fond. Le chapiteau dont la capacité devait dépasser les 1000 personnes était déjà complet. Puis Al Stamper monta sur scène. Hugh le connaissait mais le croyait mort car il s'était beaucoup drogué. Il confia au public avoir été un grand pécheur. Il n'était plus qu'un gros mangeur. Il vanta les mérites de Jacobs. Il prétendit que c'était lui qui l'avait guéri de ses addictions. Il entama un cantique qui rappela à Jamie son enfance. Puis il chanta un gospel avec les Gospel Robins. La foule se leva en battant des mains à les enflammer. Les lumières commencèrent à baisser. Puis Danny Jacobs entra en scène. Jamie trouva qu'il avait changé. Il avait maigri. Ses yeux paraissaient plus petits. Il ressemblait désormais à un ancien maître d'école de Nouvelle-Angleterre sur le point de battre avec des verges un élève indiscipliné. Quand il se mit à sourire, la foule applaudit. Il demanda au public de se recueillir dans la fraternité. Le chapiteau devint silencieux et tous les yeux étaient braqués sur lui. Il était venu apporter une bonne nouvelle : Dieu les aimait. Il cita des passages de la Bible. Son visage était sec alors qu'il était devant les projecteurs et portait un manteau noir. Il parla de sa femme et de son petit garçon. Mais il mentit à la foule en disant qu'ils étaient morts noyés. Jamie en fut choqué. La plupart des femmes pleuraient. Jacobs raconta s'être détourné de Dieu après la mort de sa femme et de son fils. Cela avait été un désert sans fin pour lui. Mais jamais il ne s'était éloigné du souvenir de son épouse et de son petit garçon. Il brandit sa main gauche, exhibant un anneau d'or trop large et trop épais pour être une alliance ordinaire. Il prétendit avoir été tenté par des femmes tout en restant fidèle à la mémoire de son épouse. Et Dieu lui avait envoyé une révélation. Dieu lui avait dit qu'il y avait du travail et que son travail consistait à lever les fardeaux et afflictions d'autrui. Dieu lui avait demandé de porter une deuxième alliance pour symboliser son mariage avec les enseignements de Dieu. Je lui avais demandé de marché dans le désert sans nourriture ni eau pour trouver l'alliance de son second et dernier mariage. Jamie était abasourdi. Il pensait que Jacobs ne pensait pas un mot de ce qu'il disait. Hugh observait les yeux fixes, il était médusé. Jacobs raconta avoir vu un rayon de lune briller sur un tas de pierres. C'est là qu'il avait trouvé son second anneau. La foule applaudit et cria alléluia. Jamie ne comprenait pas comment le public pouvait gober son histoire. Jamie comprit que Jacobs méprisait les gens. Ce n'était plus l'homme qu'il avait connu à Harlow. Peut-être qu'il était juste devenu indifférent aux autres. Puis Jacobs raconta ses deux premières guérisons à l'aide des alliances. Jamie détestait la mine que Jacobs avait à présent. Il détestait le manteau noir aussi. Jacobs proposa au public de prier. Il tomba à genoux avec une brève grimace de douleur. L'assemblée s'agenouilla. Pour rien au monde, Jamie n'aurait voulu attirer l'attention alors il fit comme tout le monde. Il regretta d'être venu mais il n'avait pas vraiment eu le choix. Il regrettait aussi d'avoir demandé à Georgia les coordonnées de son informaticienne de fille. Pasteur Danny se mit à prier pour les malades et les prisonniers, pour les hommes et les femmes de bonne volonté. Il pria également pour les États-Unis et pour que Dieu pénètre leurs dirigeants de sa sagesse. Enfin, il passa aux choses sérieuses en priant Dieu d'accomplir des guérisons. Et pendant ce temps, l'orchestre continuait à jouer. Il y avait de nombreux spectateurs paraissant à l'article de la mort. Devina et les Gospel Robins entamèrent un gospel. Comme par magie apparurent des placeurs avec des paniers de collecte. La plupart des gens jetaient des billets. Jamie se sentait sali mais mais on arrivait au moment auquel il voulait vraiment assister. Il sortit son carnet de notes.

 

Les guérisons allaient commencer et il avait regardé assez de vidéo sur le site de pasteur Danny pour savoir comment ça se déroulait. Bree lui avait dit que le pasteur faisait ça à l'ancienne. Une femme en fauteuil roulant se propulsa en avant. Jacobs lui demanda son nom. Elle s'appelait Rowena et souffrait d'une terrible arthrite. Jamie nota son nom. Le pasteur saisi la tête de Rowena entre ses mains et lui pressa ses anneaux contre le tempes, le visage et la poitrine. Il ferma les yeux. Soudain, la femme fut secouée de spasmes. Puis ses mains battirent l'air. Elle regardait le pasteur les yeux écarquillés de stupeur ou du contrecoup d'une décharge électrique. Puis elle se leva. La foule hurla alléluia. La femme embrassa le pasteur et plusieurs hommes lancèrent leur chapeau en l'air. Jacobs la prit aux épaules, la tourna vers les spectateurs et plongea la main dans sa poche pour récupérer son micro. Il ordonna à la femme de marcher jusqu'à son époux en glorifiant Jésus à chacun de ses pas. Cela dura une heure. Une demi-douzaine de personnes en fauteuil roulant parvinrent à se lever. Jamie nota tous leurs noms. Une femme atteinte de cataracte déclara qu'elle voyait. Un bras tordu fut redressé. Jamie pensait qu'il y avait des coups montés dans une partie de ces guérisons. Jamie donnerait tous les noms qu'il avait notés à Bree car elle s'intéressait au projet. Jacobs retira une tumeur ce soir-là. Jamie ne crut pas utile de relever le nom de ce patient parce qu'il avait bien vu l'une des mains de Jacobs plonger dans son manteau pour en retirer du foie de veau. D'ailleurs Jacobs s'empressa de le soustraire à la vue en le donnant à un de ses assistants. Il avait l'air exténué. Hugh sortit pour vomir. Il proposa à Jamie de sortir. Une fois dans la voiture, Hugh expliqua à Jamie qu'il venait de subir un prismatique. Il avait commencé à le ressentir pendant que Jacobs guérissait son dernier client. Il avait vu les couleurs quand Jacobs avait commencé à prier. Il avait vu les gens se transformer en fourmis géantes. Il ajouta qu'en regardant Jamie il l'avait vu lui aussi transformé en fourmi géante. Puis Jamie conduisit la voiture jusqu'au retour. C'est seulement à ce moment-là que Hugh demanda à Jamie de ne plus jamais prononcer le nom du pasteur devant lui. Sinon ce serait fini pour lui au studio. Jamie comprit mais cela ne voulait pas dire qu'il allait lâcher l'affaire.

 

IX

 

Notices nécrologiques au lit. Le retour de Cathy Morse. Direction Latchmore.

 

Un dimanche matin, en août 2009, Jamie lisait les notices nécrologiques avec Brianna. Ce n'était pas la première fois qu'ils s'adonnaient à ce passe-temps tout en étant au lit. Mais en septembre, Bree s'en irait à New York. Le temps qu'ils avaient passé ensemble avait été bon. C'était Brianna qui avait fait le premier pas, trois mois après le revival du comté de Norris. Elle avait 24 ans. Jamie se demandait ce que dirait la mère de Bree si elle l'apprenait. Bree répondit que sa mère avait eu une relation avec Hugh avant de devenir sa secrétaire. Bree avait remonté la piste de la grande tournée de guérison du pasteur Danny du Colorado à la Californie. Ensemble, ils avaient dressé une liste classée en quatre catégories : arnaque totale, possible arnaque, impossible de savoir vraiment et difficile de ne pas y croire. Ils avaient gain de 15 noms de guérisons probables sur 750 possibles. Ben Hicks que Jamie avait vu envoyer ses béquilles pour marcher avait été interviewé par un journal de Denver deux semaines après. Il était prof d'histoire et sa réputation était impeccable. Il était sceptique et sa tentative était un peu celle de la dernière chance. Avec sa femme, ils avaient recommencé à aller à l'église. Bree avait commencé le travail de recherche le coeur léger mais en octobre 2008, son humeur s'était assombrie. Elle avait découvert qu'un des guéris, Robert Rivard avait été hospitalisé pour des migraines en chaîne. Il avait été placé en hôpital psychiatrique. Jamie s'était rendu à Oakville dans l'espoir de le voir. Il avait fini par tomber sur un aide-soignant qui avait accepté de parler pour 60 $. Rivard avait été classé dans la catégorie des semi-catatoniques. Autrement dit un légume. Jamie et son amie avait découvert que 9 personnes sur 15 de la liste se portaient bien. Rowena en faisait partie. Ainsi que Ben Hicks que Jamie était allé interroger lui-même, cinq mois après sa guérison. Il lui avait raconté sa propre guérison au début des années 90, suivie d'effets secondaires troublants. Ben n'avait pas ressenti tout ça. Mais Jamie pensait aux autres. Patricia Farmingdale, guérie d'une neuropathie périphérique par Jacobs avait tenté de se rendre aveugle en se versant du sel dans les yeux. Stefan Drew avait été saisi de crises de marche irrépressibles après avoir été guéri d'une supposée tumeur au cerveau. L'envie lui venait brusquement, il ne pouvait pas s'empêcher de marcher. Un autre s'était suicidé après avoir attrapé le syndrome de la Tourette. Un jour, Bree avait trouvé la notice nécrologique d'une certaine Catherine Morse. Elle s'était suicidée en se jetant d'un pont. Elle n'avait laissé aucune lettre d'explication. Bree se demandait si c'était lié à Jacobs. Jamie en était convaincu. Il se demandait combien d'autres victimes de Jacobs allaient exploser au cours des prochaines années. Lui-même pouvait aussi être concerné. La mort de Catherine Morse était la dernière preuve dont il avait besoin pour sceller sa décision. Il voulait arrêter Jacobs. Bree était effrayée. Jamie aurait besoin d'elle pour savoir où Jacobs se cachait mais il ne voulait pas qu'elle l'accompagne dans son périple. Jamie et Bree se quittèrent au Labor Day. Elle avait trouvé la cachette de Jacobs. À présent il se faisait appeler Daniel Charles. Il habitait à New York dans un domaine clôturé.

 

Bree lui demanda quand il partait voir Jacobs. Il répondit que ce ne serait pas avant le mois d'octobre, le temps que Hugh lui trouve un remplaçant. Elle lui fit promettre de donner de ses nouvelles chaque jour. Elle pensait qu'il n'aurait peut-être pas besoin d'y aller car Jacobs savait qu'il avait causé du tort à des gens et peut-être qu'il ne causerait plus de tort à personne. Mais  Jamie pensait qu'il avait récolté assez d'argent pour passer à autre chose. Et ça pourrait être dangereux. Il était temps que quelqu'un lui demande des comptes sur ses agissements. Elle lui téléphona dès son arrivée. Il était content pour elle. Georgia le téléphona aussi pour lui proposer un rendez-vous. Elle savait qu'il avait couché avec sa fille. Elle était même sûre que sa fille avait parlé de sa relation avec Hugh. Elle n'avait rien contre leur relation. D'autant plus que cela avait duré quelques mois. Georgia était surtout enquête pour sa fille à cause des recherches qu'elle avait faites. Alors elle en avait parlé à Hugh qui s'était mis en colère. Georgia savait que cela avait un rapport avec le prédicateur. Elle voulait juste que Jamie laisse sa fille en dehors de tout ça. Jamie répondit qu'ils s'étaient déjà mis d'accord là-dessus. Georgia lui demanda s'il comptait aller voir le prédicateur. Il ne répondit pas. Alors elle lui demanda d'être prudent. Sa fille avait été terriblement perturbée par ce prédicateur. Jamie s'en alla et trouva un motel près de la cachette de Jacobs. Il décida que l'improvisation serait peut-être la meilleure des stratégies à adopter contre Jacobs. Il eut du mal à trouver l'endroit. Des adolescents qui vendaient des légumes lui donnèrent des indications alors il leur acheta une citrouille. Il trouva l'entrée de la résidence de Jacobs. Il appuya sur le bouton de l'interphone. Quelqu'un lui répondit que Daniel Charles ne recevait que sur rendez-vous. C'était une voix familière à Jamie. Alors il dit qu'il voulait voir Dan Jacobs. La voix répondit ne pas savoir de qui il s'agissait. Soudain, Jamie comprit à qui la voix appartenait. Alors il dit son nom et qu'il avait été présent quand Jacobs avait fait son premier miracle. Un très long silence suivit. Al Stamper lui demanda de détailler le miracle. Jamie parla de Conrad qui avait perdu sa voix. Après quoi, Charles en personne lui répondit que c'était formidable de le revoir.

 

Al Stamper lui ouvrit la porte d'entrée. Il avait encore grossi. Il dit à Jamie que son patron avait beaucoup de travail et avait été souffrant. Puis il emmena Jamie à la cuisine. Jacobs arriva en boitant légèrement. Il avait des cheveux blancs à présent. Mais ses yeux bleus étaient plus perçants que jamais. Jacobs lui demanda de ces nouvelles. Alors Jamie lui parla de sa famille. Jacobs demanda aussi de nouvelles de Hugh. Puis il demanda à Stamper d'aller chercher de la citronnade. Jamie pouvait sentir la jalousie de Stamper. Jacobs l'emmena dans sa bibliothèque. On y voyait la vallée de l'Hudson. Jacobs constata que Jamie n'avait pas retouché à la drogue. C'était sa manière de lui rappeler la dette que Jamie avait envers lui. Stamper apporta la citronnade. Jamie se moqua de sa façon de s'habiller et le chanteur sortit bruyamment. Jamie remarqua que Jacobs avait les mains qui tremblaient. Jacobs lui reprocha ses moqueries envers son assistant. Il lui dit que sa mère ne serait pas fière de lui. Il avait senti que Jamie n'était pas à l'aise. En réalité Jamie était furieux. Il se trouvait dans une demeure de luxe pour les expérimentations électriques de fin de vie de Charles Jacobs. Pendant qu'ailleurs, Robert Rivard était debout dans un coin de sa chambre avec une couche-culotte. Alors pour se calmer il pensa à Bree. Jamie constata que Jacobs avait de l'arthrite. Il demanda à Jacobs pourquoi il ne s'autoguérissait pas. Est-ce que c'était à cause des effets secondaires. D'un signe de la main, Jacobs lui fit comprendre qu'il devait arrêter ses insinuations. Il est lui demanda pourquoi il était venu le voir. En échange il lui dirait pourquoi il était content de le revoir. Jamie lui demanda simplement d'arrêter les guérisons. Jamie sentit que Jacobs savait pourquoi il était venu. Et même qu'il l'attendait. Alors Jamie lui parla de toutes les victimes qu'il avait listées. Il commença par Hugh. Jacobs lui demanda quels étaient ses effets secondaires. Jamie répondit qu'il faisait des mauvais rêves. Jamie ne réussit à surprendre Jacobs qu'une seule fois en lui parlant de Cathy Morse. Jacobs lui dit que les personnes qu'il avait guéries souffraient de troubles psychosomatiques et donc se guérissaient d'elles-mêmes.

 

Jacobs demanda à huit combien de gens pensait-il qu'il avait vraiment guéri par le biais d'une intervention électrique. Jamie répondit qui avait fait la liste et elle était plutôt courte. Jacobs avait fait sa propre liste et elle était beaucoup plus longue. Parce qu'il savait quand ça marchait. D'après lui, seulement quelques-uns souffraient par la suite d'effets secondaires. Peut-être 5 %. Jamie lui demanda s'il était au courant pour toutes les victimes dont il lui avait donné les noms à par Cathy Morse. Jacobs ne répondit pas. Évidemment, il était au courant. Pour Jacobs ce n'était que des rats de laboratoire. Jamie ajouta que si Jacobs utilisait sa mise en scène religieux c'était pour éviter d'être inquiété par la police. Il devait avoir probablement un laboratoire chez lui et si ces patients y venaient, le gouvernement l'arrêterait pour expérimentation sur des sujets humains. Les journaux le qualifieraient de Josef Mengele. Jacobs se vanta d'avoir exhibé de fausses tumeurs car c'était nécessaire. Il reprocha à Jamie de se poser en juge. Jamie rétorqua qu'il avait choisi Cathy Morse parce que c'était une fille canon pour appâter ses clients à la foire. Elle n'était pas malade ni volontaire. Jacobs prétendit qu'il pouvait y avoir une autre raison au suicide de Cathy. Il prétendit avoir arrêté ses expériences. Il pensait que la capacité d'attention des gens était limitée et que son nom finirait par être oublié. Mais Jamie ne pensait pas que Jacobs arrêterait ses recherches. Jacobs demanda à Jamie de le suivre. Il voulait lui montrer quelque chose. Jamie constata que les offrandes d'amour continuaient d'arriver chez Jacobs. Stamper était en train d'ouvrir le courrier dans lequel il y avait des billets. Stamper aurait voulu pouvoir répondre à toutes les lettres mais il n'avait pas d'ordinateur et il était seul à répondre. Jacobs ne voulait pas embaucher quelqu'un pour cela. En circulant dans la résidence, Jamie constata que des planches se fendaient par endroit et que la peinture s'écaillait. La pelouse n'avait pas été tondue depuis longtemps. Jacobs demanda à Jamie où il croyait que le labo se situait. Jamie désigna la grange la plus grande. Jacobs lui dit qu'il se trompait car à mesure que l'on progresse vers le but ultime, les infrastructures de soutien tendent à se réduire. Son laboratoire se trouvait dans une humble cabane à outils. À l'intérieur, il y avait un établi vide, quelques carnets et un ordinateur. Il y avait aussi des boîtiers métalliques qui bourdonnaient. Par terre était posé un caisson vert avec un écran posé dessus. Jacobs frappa dans ses mains et l'écran s'alluma, affichant une série de colonnes rouges, bleues et vertes. Jamie demanda où se trouvaient ses instruments et ses machines. Jacobs répondit que c'était l'ordinateur et il désigna sa propre tempe. Il prétendait que son laboratoire était l'établissement de recherche électronique le plus perfectionné du monde. Il produisait de l'électricité par géothermie. Jamie ne voulait pas le croire. Pourtant Jacobs affirma pouvoir alimenter toute la baie de l'Hudson. Mais générer de l'énergie ne l'intéressait pas. Il voulait laisser le monde suffoquer sur ses propres déjections. L'énergie géothermique était une impasse pour l'objectif qu'il poursuivait. Jamie avait compris que son installation fonctionnait à l'énergie secrète. Jacobs avoua que depuis son départ de Harlow, sacs et c'était la recherche et la maîtrise de potestas magnum universum, la force actionnant l'univers. Tout ce qui intéressait Jamie était de savoir si Jacobs allait arrêter ses guérisons. Jacobs prétendait que bientôt la fission nucléaire serait rétrogradée au rang de vilaine demoiselle d'honneur et la fusion deviendrait la belle mariée. Jacobs déplorait que l'électricité soit désormais considérée comme une antiquité.

 

Jamie lui dit que tout cela commençait à lui foutre les jetons. Mais Jacobs n'y prêta aucune attention. Jacobs prétendit que d'autres avaient commencé à visiter des salles remplies d'objets d'une surnaturelle beauté. Tout en gardant secrètes leurs découvertes. Il prétendait avoir découvert une source d'énergie bien plus puissante que le nucléaire. Jamie lui demanda comment son énergie fonctionnait. Il voulait savoir ce qu'il comptait faire avec son énergie. Jacobs semblait en transe et ne répondit pas tout de suite. Il se dégagea de Jamie qui l'avait saisi et se mit à faire les 100 pas en reprenant son ton de conférencier. Il dit qu'il avait d'abord utilisé du palladium pour sa guérison puis de l'osmium. Ensuite, il avait utilisé un alliage de ruthénium et d'or ce qui lui avait permis d'utiliser des anneaux plus petits et plus puissants. Puis Jacobs proposa à Jamie de sortir. Jamie était ébranlé. Il ne comprenait pas le courant utilisé par Jacobs mais il mettait son sang en effervescence. Cela fit rire Jacobs. Jamie demanda à Jacobs pourquoi il avait fait croire que sa femme et son fils  étaient morts noyés. Tout à coup, le visage de Jacobs exprima une rage sombre et profonde. Il répondit que les gens ne méritaient pas la vérité. C'était très bien comme ça car selon lui les gens ne voulaient pas la vérité. Ils voulaient seulement être guéris. Ils retournèrent dans la bibliothèque. Il dit à Jamie que la raison pour laquelle il était content de le voir c'était parce qu'il voulait l'embaucher. Stamper ne voulait pas le suivre dans ses expériences scientifiques pensant que c'était une abomination. Il proposa de tripler le salaire que Hugh lui offrait. Jamie était abasourdi. Il voulait savoir quel était le but de Jacobs. Jacobs refusa de le lui dire tant qu'il ne travaillerait pas avec lui. Mais Jamie le salua et voulut partir. Jacobs était déçu et fâché. Il ne comprenait pas pourquoi il avait fait toute cette route pour venir rabrouer vieil homme fatigué qui lui avait sauvé la vie. Jamie lui demanda ce qu'il ferait si cette électricité secrète échappait à son contrôle. Jacobs refusa de croire que cela arriverait. Alors Jamie évoqua Tchernobyl. C'était un coup bas pour Jacobs et il le congédia. Jamie lui dit qu'il éprouvait de la gratitude pour ce qu'il avait fait pour lui mais il ne voulait pas travailler pour un homme qui se vengeait sur des gens brisés parce qu'il ne pouvait se venger sur Dieu d'avoir tué sa femme et son fils. Jacobs devint blême. Alors Jacobs lui dit qu'ils n'en avaient pas terminé. Jamie s'en alla. Puis il téléphona à Bree. Elle lui demanda si tout allait bien. Jamie acquiesça. Il raconta tout y compris que Jacobs lui avait offert un boulot. Elle parla de New York. L'enthousiasme que Jamie avait perçu dans sa voix l'avait vieilli d'un coup. Il se rendit compte qu'il avait oublié de donner à Jacobs la citrouille qu'il avait achetée aux adolescents.

X

 

Mariage. Comment faire bouillir une grenouille. Tournée des retrouvailles. « Lis ça : ça devrait intéresser. »

 

Jamie parla plein de fois au téléphone avec Bree mais ne la revit à avant le 19 juin 2011 pour son mariage. Ils évoquaient encore Jacobs. Ils avaient identifié une demi-douzaine d'autres cas associés à des effets secondaires. Puis, petit à petit, leurs conversations tournèrent autour du travail. Elle lui avait parlé de celui qui allait devenir son mari George Hugues. C'était un avocat d'affaires haut placé. Le site du pasteur Danny avait été fermé. Il n'y avait presque plus d'échanges sur Internet à son propos. Stamper avait repris la musique et la résidence de Jacobs avait été louée. Hugh était venu au mariage avec toute l'équipe du studio. Jamie discuta avec le mari de Bree. Il n'eut pas l'impression que Bree lui avait racontée qu'il était une vieille bagnole sur laquelle elle s'était entraînée. Hugh offrit à la mariée un voyage à Hawaï. Charles Jacobs n'avait jamais vraiment quitté les pensées de Jamie. On lui proposa de jouer de la guitare pour le bal du mariage mais il refusa. Il n'avait pas joué en public depuis plus d'un an. Pourtant il éprouva de la nostalgie en regardant le groupe jouer. Georgia le sentit et lui prit la main. Il lui dit que l'époque où il montait sur scène avec une guitare devant un public était révolue. Il se fourrait le doigt dans l'oeil.

Le soir de ses 56 ans, Jamie fut invité à dîner par Hugh et sa copine. Jamie pensait que pour la plupart des gens, les délires trompeurs de la vie commençaient à s'atténuer après 50 ans. Les journées passaient plus vite et les douleurs se multipliaient. Mais il y avait des compensations. Comme une plus juste appréciation des choses. Jamie était déterminé à être le mec le plus réglo possible. Il était impliqué dans un foyer de sans-abri et soutenait trois ou quatre personnalités politiques défendant l'idée radicale que le Colorado n'était pas fait pour être bétonné. Il se maintenait physiquement en faisant du tennis et du vélo. En retournant à Harlow en 2013 pour comprendre la vérité, il se rendit compte qu'il n'était lui aussi qu'une grenouille dans la marmite. Il était entré dans l'eau froide mais elle avait chauffé progressivement et il avait été trop stupide pour s'en rendre compte. La bonne nouvelle était que l'eau était encore tiède. Le 1 9 juin 2013,1 an après la naissance du premier enfant de Bree et de George Hugues, Jamie avait trouvé dans sa boîte aux lettres une enveloppe décorée de ballon. C'était une lettre de son frère Terry. C'était une invitation pour son 35e anniversaire de mariage et pour le premier anniversaire de sa petite fille. Terry avait ajouté une note manuscrite pour lui dire que son petit frère lui manquait. Mais il n'avait aucune envie de revenir à Harlow. Il avait une femme de ménage qui s'appelait Darlene et qui venait une fois par semaine. Elle avait repêché l'invitation du panier « un de ces jours » qui servait à Jamie pour le courrier auquel il ne répondait jamais. Darlene avait posé l'invitation sur la table de la cuisine. Alors Jamie envoya un message à son frère pour lui dire qu'il viendrait. Ce fut un super week-end et il se demanda comment il avait pu imaginer décliner l'invitation. Il fut émerveillé de revoir sa ville. C'était comme si son enfance était encore là. Il constata que la maison familiale avait été agrandie. Sa famille était attablée dans la salle à manger. Il y avait eu du mal à reconnaître son frère Terry et son frère Connie. Connie l'étreignit puis Terry il rejoignit dans l'étreinte. Connie pleura. Il se mirent à danser et Jamie trouva ça bon.

 

Connie lui présenta son collègue de l'université d'Hawaï. Il réalisa pour la première fois que son frère était gay. Il était sûr que ses parents l'avaient su beaucoup plus tôt. Il se rappela que son père lui avait dit une fois qu'il priait pour ce foutu sida. Dawn, la fille de Terry et Annabelle les rejoignit avec Cara Lynne dans les bras. Jamie demanda à prendre le bébé dans ses bras. D'habitude le bébé se mettait à hurler quand c'était quelqu'un qu'elle ne connaissait pas. Mais il n'en fut rien. Le lendemain, d'autres personnes arrivèrent à la fête. C'étaient les employés de Terry qui avait agrandi l'affaire de son père. Il possédait une chaîne d'épiceries. Il possédait également le circuit automobile de Littleton. Jamie réalisa soudain que son frère était riche. Jamie se retrouva à trimbaler Cara Lynne tout l'après-midi et elle avait fini par s'endormir sur son épaule. Voyant ça, son papa était venu le libérer de son fardeau. Il n'en revenait pas. Le bébé était plutôt sauvage avec les gens d'habitude. La fête se déplaça vers la grange Eurêka. Il y avait une piste de danse. Cela fit remonter les souvenirs de Jamie. Il se rappela de son premier concert. Il attrapa un dessert pour aller le manger à l'extérieur. Il se retrouva devant l'escalier de secours sous lequel il avait embrassé Astrid pour la première fois. Norm apparut. Il avait bien changé. Il proposa à Jamie de jouer de la guitare. Il donna des nouvelles de Kenny et de Paul. Kenny était devenu agent d'assurances. Il était présent à la fête. Paul s'était tué en faisant de l'escalade en 1990. Astrid avait laissé tomber l'université pour se marier puis divorcer. Trois Chromes Roses sur quatre, c'était pas mal, surtout qu'ils avaient donné leur dernier grand concert 35 ans plus tôt. Quand Jamie monta sur scène, il avait vraiment l'impression de vivre un rêve particulièrement vivant. Kenny annonça que les Chromes Roses étaient reconstitués. Jamie se rappela de comment était la vie avant qu'il ne s'aperçoive qu'il était une grenouille dans une marmite. Ils firent une pause à 23:00. La plupart des irréductibles s'étaient assis, heureux d'écouter mais trop crevés pour danser. Norm trouvait Jamie bien meilleur qu'avant. À 14 ans, Jamie n'aurait jamais cru qu'un jour viendrait où il sera meilleur guitariste que Norm mais ce jour était arrivé. Jamie raccompagna son neveu. Il se demanda s'il dormait dans son ancienne chambre.

 

Terry était dans la remise. Il avait changé ses fringues de soirée contre une combinaison. Il lustrait une Chevrolet Chevelle SS de la fin des années 60. Il l'avait achetée aux enchères pour la faire revivre. Ils évoquèrent la Fusée du Macadam I. Duane Robichaud était mort d'un cancer. Jamie demanda à son frère s'il pensait souvent à Claire. Terry répondit qu'il y pensait tous les jours et aussi à Andy, mais moins souvent. Mais il ne voulait pas en parler car ça le bouleversait. Il venait de passer une bonne mais néanmoins longue et stressante journée. Jamie regretta d'avoir évoqué le souvenir de Claire. Terry lui proposa de rester passer la nuit mais jamais il ne pouvait pas car il avait promis à Connie de prendre le petit déjeuner à l'auberge avec lui et son compagnon. Terry n'aimait pas le compagnon d'Andy pensant que c'était un gigolo car il était beaucoup plus jeune que lui. Terry dit à son frère qu'il avait assuré à la guitare. Jamie le remercia et se dirigea vers sa voiture. Terry le rappela pour lui rappeler le Terrible Sermon. Terry  aurait voulu revoir le pasteur pour lui serrer la main quand il pensait à Claire. Terry pensait que chaque mot du pasteur prononcé ce jour-là était juste. Le lendemain, Jamie déjeuna avec sa famille. Cara Lynne était sur ses genoux pendant presque tout le repas. Quand il la rendit à sa maman, la fillette tendit les bras vers lui. Jamie lui dit qu'il devait s'en aller et elle se mit à pleurer. Elle avait les mêmes yeux que la mère et la soeur de Jamie. Alors Jamie s'en alla. Pendant le voyage du retour, Jamie pensa à Cara Lynne. Elle avait à peine un an mais elle avait voulu qu'il reste un peu plus. C'était comme ça qu'on savait qu'on était chez soi.

 

En mars 2014, une alerte au blizzard monstre fut relayée par la météo. Jamie aida Hugh et Mookie à barricader les studios et la grande maison. Avant de repartir, Jamie prit le temps de distribuer quelques tranches de pommes aux chevaux mêmes si Bartleby était mort depuis trois ans. Puis il déposa Mookie à sa pension de famille. Le vent soufflait et la neige tombait dru. Nederland était désert. Quand il rentra chez lui, il découvrit une enveloppe dans sa boîte aux lettres. Il reconnut l'écriture de Jacobs. La lettre avait été postée de Motton à côté de Harlow. Cela alarma Jamie. Il avait envie de la déchirer en morceaux, ouvrir la porte pour laisser le vent éparpillé les fragments. Longtemps après, il s'imaginait encore le faire et se demandait ce qui aurait pu être changé. Mais au lieu de ça, il ouvrit et lut. Jacobs lui annonçait avoir subi un AVC à l'automne 2012 et un autre, un peu plus sérieux, lors du dernier été. Il prévenait Jamie et s'il refusait de répondre il lui enverrait un émissaire. Il lui redemandait d'être son assistant. Son travail était dans sa phase finale. Il restait une ultime expérience. Il ne voulait pas la réaliser seul. Il avait besoin d'un témoin. Cette expérience avait un intérêt presque aussi grand pour Jamie que pour lui selon Jacobs. Jacobs savait que Jamie allait accepter. Jamie avait le sentiment qu'il était trop tard pour reculer à présent. Il y avait une autre lettre à l'intérieur de l'enveloppe. Elle était dans une plus petite enveloppe. Il reconnut tout de suite l'écriture. Il eut un malaise qui se dissipa. C'était une lettre d'Astrid qui souffrait d'un cancer du poumon. Sur les conseils d'une amie infirmière, Jenny, elle avait écrit à Jacobs. Jamie avait la tête qui cognait. Pour la première fois depuis des années, il regrettait de ne pas être un drogué. Il ferma les yeux et repensa à Astrid quand son visage était jeune et radieux. Puis il rouvrit les yeux et lut le mot que Jacobs avait rajouté en-dessous. Il avait lu le dossier médical d'Astrid et prétendait pouvoir la sauver. Mais il lui restait peu de temps. Jamie devait décider tout de suite.

 

Jamie se demanda pourquoi Jacobs ne lui avait pas téléphoné si c'était si urgent. Il savait pourquoi. Il voulait que le temps presse parce que ce n'était pas d'Astrid qu'il se souciait. Elle était juste un pion sur son échiquier. Alors que Jamie était l'une de ses pièces maîtresses sans savoir pourquoi. Jacobs lui laissait son numéro de fixe et son numéro de portable. Si Jamie acceptait de l'appeler, Jacobs téléphonerait à Astrid. Alors il monta dans son appartement pour téléphoner. Immédiatement Jacobs répondit. Jamie le traita de salopard. Mais Jacobs voulait juste connaître sa décision. Sa question était de pure forme. Jamie lui répondit qu'il serait là aussi vite que possible. Il était d'accord pour que Jacobs soigne Astrid mais il ne devrait pas la laisser partir de chez lui avant que Jamie l'ait vue. Jacobs semblait déçu que Jamie ne lui fasse pas confiance. Mais il était passé maître dans l'art de projeter les émotions. Jamie lui dit qu'il l'avait vu à l'oeuvre. Pourquoi est-ce qui lui ferait confiance. Il pensait que la vie était une roue qui revenait toujours à son point de départ.

 

XI

Goat Mountain. Elle attend. Mauvaise nouvelle du Missouri.

 

Six mois après la brève réincarnation des Chromes Roses, Jamie reprit la route de Castle. Pas pour aller à Harlow cette fois. Il s'arrêta à Longmeadow où il allait pique-niquer avec l'UJM. Il n'avait pas le temps d'aller revisiter la cabane en ruine où Astrid et lui avaient perdu leur virginité. De toute façon, la route était interdite. Il arriva à la loge de Goat Mountain. Il y avait là un gardien en uniforme. Il était armé. Puis Jacobs sortit de la loge. Il avait maigri et son côté gauche était paralysé. Il monta dans la voiture de Jamie. Jamie demanda si Astrid était là. Jacobs acquiesça. Mais il ne l'avait pas encore soignée. Jamie pourrait la voir quand elle irait manger au restaurant car il y avait des caméras de surveillance. Jacobs avait acheté la station de ski. Jacobs jubilait car il trouvait que Jamie s'était montré hautain la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Jamie se sentait piégé. Il était là à cause d'une fille qu'il n'avait pas revue depuis 40 ans. Jamie lui demanda s'il la laisserait vraiment mourir. Jacobs acquiesça. Jamie lui demanda pourquoi il le considérait si important. Jacobs lui répondit qu'il était sa destinée. Il l'avait su la première fois qu'il avait vu Jamie, à genoux devant la maison de ses parents à touiller la terre. Jamie lui demanda si ce qu'il faisait était dangereux.

 

 

Jacobs sembla réfléchir à l'opportunité ou non de lui répondre. Mais ils arrivèrent devant l'hôtel Goat Mountain. Jacobs avait réservé une suite pour Jamie. Il fut accompagné par Rudy Kelly, un infirmier qui était également assistant personnel de Jacobs. Jamie était venu dans l'hôtel quand il était enfant mais il n'était jamais monté dans les étages. L'atmosphère d'abandon était notable. Sa suite sentait le moisi mélangé à l'odeur de la peinture fraîche du hall d'entrée. Rudy lui dit que Jacobs l'attendrait à 18 h dans son appartement pour le dîner. Une fois seul, Jamie n'arrêtait pas de penser Astrid. L'appartement de Jacobs était situé au rez-de-chaussée. Il accueillit Jamie en souriant. Il avait renoncé à la viande depuis deux ans. Jamie devrait se contenter d'une soupe et d'une salade. Jamie demanda à voir Astrid. Jacobs lui dit que Jenny lui avait retiré sa confiance. Pourtant il avait guéri Jenny de son arthrite. Mais elle était devenue soupçonneuse en découvrant que Jacobs avait abandonné tout son décorum religieux. Jamie voulut savoir si Jenny souffrait d'effets secondaires. Jacobs répondit que ce n'était pas le cas. Puis Jacobs emmena Jamie dans son bureau. L'ordinateur était allumé, l'écran extra large affichait toujours des chevaux galopants. Quand Jacobs toucha le clavier, les chevaux cédèrent la place à un simple bureau bleu sur lequel il n'y avait que des enculés dossiers nommés A et B. Il cliqua sur A qui contenait une liste de noms et d'adresses. C'était sa liste de guérisons vérifiées par l'administration de courant électrique sur le cerveau. Il y avait plus de 3000 guérisons. Jamie le croyait. Dans le dossier B, il y avait aussi des noms et des adresses mais la liste était beaucoup plus courte. C'était les gens qui avaient éprouvé des effets secondaires. Il y en avait 87. Jacobs tentait de rassurer Jamie car il voulait avoir un assistant consentant plutôt qu'un assistant réticent. Jamie lui dit qu'il tiendrait sa promesse. À condition qu'il parvienne à guérir Astrid. Une femme entra pour apporter le dîner. Elle s'appelait Norma. Jacob prétendit l'avoir guérie d'un problème psychologique. Elle avait une aversion profonde pour le contact physique avec autrui. Pas complètement, d'après Jamie car il avait gardé sa main dans celle de la femme un peu plus longtemps que nécessaire quand elle l'avait salué. Il avait noté son malaise. Après le dîner, Jacobs emmena Jamie voir Astrid. Il l'emmena dans la salle des écrans de contrôle. Jamie regarda l'écran qui montrait le restaurant. Il vit ce quil restait de la première fille qu'il avait aimée Astrid était une vieillarde en fauteuil roulant. Jenny lui avait mis un grand bonnet sur la tête mais celui-ci avait glissé sur le côté et on pouvait voir un crâne chauve duveté de blanc.

 

Elle avait du mal à boire sa soupe. Jamie ressentit le besoin de s'asseoir en voyant cette scène. Pendant ce temps-là, Jacobs souriait. Jamie pensait qu'il n'aurait pas tenir sa part du marché diabolique conclu avec Jacobs. Il n'y avait aucun moyen de ressusciter la femme dans le fauteuil roulant. Il demanda à Jacobs d'éteindre l'écran. Pendant la nuit, il fit un cauchemar et quand il se réveilla il constata que le stress avait fait revenir les effets secondaires. Il était en train de s'infliger des coups répétés de stylo sur l'avant-bras gauche. Incapable de se rendormir, il regarda les ténèbres du dehors. Le lendemain matin, il prit le petit déjeuner avec Jacobs. Jacobs lui montra ses instruments de guérison. Il n'utilisait plus les alliances. Il allait soigner Astrid mais Jamie n'était pas obligé d'assister à ça. Il lui conseilla d'aller rendre visite à sa famille. Jamie n'avait aucune intention de se défiler et de laisser Jacobs effectuer une guérison bidon. Alors que Jacobs lui dit que ce serait sympa de retravailler avec lui comme au bon vieux temps. Le courage manqua temporairement à Jamie quand il se trouva devant la salle où Jacobs voulait opérer. Mais il se reprit. Il vit qu'Astrid portait un masque à oxygène. Astrid regarda Jamie avec le regard plein de désintérêt de celle qui consacre toute son énergie à surmonter sa douleur. Puis sa tête se redressa en sursaut. Sa bouche s'ouvrit sous le masque transparent qu'elle déplaça. Elle cacha son visage de ses mains car elle ne voulait pas que Jamie la voie dans un tel état. Elle se mit à pleurer. Ses larmes lavèrent ses yeux. C'était bel et bien Astrid. C'était toujours la jeune fille qu'il avait aimée. Elle prononça son prénom. Alors Jamie posa un genou en terre et il prit l'une de ses mains, la retourna pour en baiser la paume. Elle ne voulait pas qu'il reste pour  la regarder  Alors il la rassura. Jacobs avait attiré Jenny a l'écart pour accorder un moment d'intimité à Jamie et à Astrid. Le côté infernal de la vie avec Jacobs, c'est que parfois il savait se montrer tendre et prévenant. Astrid lui dit que sa façon de se tuer était vraiment idiote et le plus drôle c'était qu'elle avait encore envie de fumer. Elle lui apprit qu'elle avait arrêté de fumer pendant sept mois pendant sa grossesse mais elle avait perdu le bébé. Elle croyait que quelque chose se jouait de nous. Alors Jamie lui dit que c'était merveilleux de la revoir. Elle lui dit qui dit qu'il était un sacré menteur et lui demanda avec quoi Jacobs le tenait. Il ne répondit pas. Elle constata qu'il n'avait pas perdu ses cheveux contrairement à elle. Jacobs annonça qu'il était temps de commencer. Il dit à Astrid qu'elle allait probablement s'évanouir. Elle aurait voulu s'évanouir définitivement.

 

Jamie ouvrit le coffret contenant les instruments de Jacobs. C'était deux tiges d'acier avec un embout en plastique noir et un boîtier de contrôle blanc avec un bouton-curseur sur le dessus. Jacobs fit se toucher les tiges puis il demanda à Jamie de prendre le boîtier de contrôle et de déplacer très légèrement le curseur. Jacob écarta l'un de l'autre les embouts en plastique. Il y eut une brillante étincelle bleue puis un bourdonnement. Jacobs demanda à Jenny de placer ses mains sur les épaules d'Astrid. Jenny demanda où il avait mis ses alliances sacrées. Il répondit que sinstruments étaient plus efficaces que les alliances. Il prétendit utiliser une énergie inconnaissable. Puis Jacobs chassa les tiges sur les tempes d'Astrid. Il demanda à Jamie de déplacer le curseur. Au bout de quatre clics, Jamie devrait arrêter. Astrid eut le temps de dire : « c'était chouette de te revoir, Jamie ». Jamie déplaça le curseur et compta les clics. Rien ne se produisit. Jacobs lui demanda d'avancer de deux clics supplémentaires. Toujours rien. Alors Jacobs lui demanda d'opérer un clic supplémentaire. Cette fois, le bourdonnement qui monta de l'autre côté de la pièce fut beaucoup plus fort. Durant un instant, Jamie fut aveuglé. Jenny cria. Astrid convulsa si fort que Jenny fut propulsée en arrière. Une alarme de sécurité se déclencha. Rudy arriva en courant avec Norma. Jacobs reprocha à Rudy de ne pas avoir coupé l'alarme. Les bras d'Astrid s'agitèrent au-dessus de sa tête. Jacobs s'empara du boîtier de contrôle et repoussa le curseur dans sa position initiale. Astrid émit des hoquets étranglés. Jacobs avait le regard brillant. Il semblait rajeuni de 20 ans. Puis il demanda à Norma de sortir pour annoncer à la sécurité que le déclenchement de l'alarme était accidentel.

 

Astrid ouvrit les yeux. Elle battait des bras comme un nageur en train de se noyer. Jamie la retint et la repoussa dans son fauteuil avant qu'elle ne tombe. Elle s'était pissée dessus. Elle avait de l'écume au bord des lèvres. L'alarme fut arrêtée. Jenny ordonna à Jacobs d'appeler un médecin. Il lui demanda d'accorder à Astrid encore une minute. Astrid dit qu'il y avait une porte dans le mur. Sa voix n'était plus enrouée. Elle dit à Jacobs qu'il ne pouvait avoir la petite porte parce qu'elle était couverte de lierre. Elle annonça que quelqu'un attendait au-dessus de la ville détruite. Jacobs demanda qui. Astrid le regarda et lui répondit : « pas celle que vous voulez ». Alors Jacobs la gifla. Il voulait recommencer mais Jamie l'en empêcha. Jenny voulait s'en prendre à Jacobs mais Astrid lui demanda d'arrêter. À présent, sa voix était claire. Astrid se rendit compte qu'elle était guérie. Elle ne ressentait plus de douleur. Elle pouvait respirer. Alors Jenny s'agenouilla et récita le Notre Père. Norma elle aussi était à genoux. Astrid voulut se lever mais ses jambes étaient atrophiées. Jamie lui dit qu'elle était encore trop faible pour se lever. Semblant se réveiller, elle lui demanda si c'était bien lui. Alors Jacobs expliqua à Jamie que la perte de la mémoire à court terme n'était pas rare après le traitement. Jacobs demanda à Astrid qui était le président. Elle répondit Obama. Elle se sentait réellement mieux. Elle voulait savoir si ça allait durer. Jacobs acquiesça. Astrid était étonnée que Jamie ait les cheveux blancs. Elle se souvenait qu'il était musicien mais ne dansait bien que quand il était stone. Elle pleurait. Les muscles sous sa peau semblaient se raffermir et se tendre à vue d'oeil. C'était merveilleux et affreux. Jacobs lui redemanda ce qu'était cette porte dans le mur dont elle avait parlé. Elle ne s'en souvenait pas. Alors il lui demanda de se reposer. Mais elle avait envie de danser de joie. Jamie avait dans l'idée que Jacobs était profondément déçu de l'échec d'Astrid à se rappeler la porte et la ville. Mais Jamie n'avait pas envie de savoir ce qu'elle avait vu quand l'électricité secrète de Charlie s'était engouffrée dans son esprit. Il craignait de ne le savoir que trop bien. Elle avait parlé de la Mère. Au-dessus du ciel de papier.

 

Astrid dormit plusieurs heures. À son réveil, elle avait faim. Jacobs en fut ravi et demanda à Norma de préparer un croque-monsieur et du gâteau pour Astrid. Elle avait envie de rentrer chez elle. Elle dit à Jacobs qu'elle le bénirait dans ses prières. Il était d'accord pour qu'elle rentre chez elle. Jenny semblait soulagée. Elle voulait s'en aller tout autant qu'Astrid, quoique pas forcément pour les mêmes raisons. Astrid proposa à Jacobs de le remercier. Il pouvait lui demander ce qu'il voulait. Il répondit il voulait qu'elle mange, qu' elle dorme et qu'elle récupère ses forces. Elle promit de ne plus jamais toucher une seule cigarette. Il répondit qu'elle n'en aurait plus envie. Il demanda à Jenny d'engager un kinésithérapeute pour Astrid. Il meurt demanda de le laisser en dehors de tout ça. Il ne voulait pas avoir afffaire à des hordes de malades. Astrid devrait simplement à son médecin qu'elle avait prié pour une rémission. Astrid demanda à Jamie de lui ramener un coca car elle voulait parler avec lui. Quand elles furent parties, Jacobs dit à Jamie qu'il devait conclure leur marché. Jamie était d'accord. Il avait constaté que Jenny ne l'aimait plus tellement depuis qu'il avait abandonné Jésus. Jamie avait constaté qu'elle avait peur de lui. Jacobs apprit à Jamie qu'il aurait été incapable de guérir Astrid cinq ans plus tôt. Il avait envie de faire quelque chose dès cet été.

 

Jamie tendit son verre de coca à Astrid. Elle avait l'impression qu'elle lui devait autant qu'à Jacobs. Il reconnut que Jacobs l'avait contacté. Elle voulait savoir pourquoi il avait accepté de venir. Il lui dit qu'à une époque elle était tout pour lui. Elle lui demanda s'il avait promis quelque chose de spécial à Jacobs. Il mentit en disant qu'il n'y avait absolument aucun marché. Elle posa sa main sur le devant du jean de Jamie. Elle lui était reconnaissante d'avoir été doux pour sa première fois. Lui aussi était tout pour elle. Ses yeux étaient pleins de vitalité et d'inquiétude. Elle sentait qu'il avait promis quelque chose à Jacobs. Elle lui conseilla de se méfier de lui car il était dangereux. Il chercha à rassurer. Elle lui réclama un baiser. Comparé à ce qu'elle avait été le matin même, elle était magnifique. Il l'embrassa. Il ne restait nulle braise sous les cendres. Mais il n'en restait pas moins lié l'un à l'autre. Jacobs était le noeud. Elle lui caressa la nuque. Elle le remercia.

 

Jamie parla avec Jenny. Il voulait savoir si elle habitait assez près de chez Astrid pour surveiller ses progrès. Jenny lui répondit qu'elle avait emménagé avec elle quand elle était tombée malade. Alors Jamie lui donna son numéro de téléphone. Il voulait prévenir Jenny qu'Astrid pouvait avoir des effets secondaires. Elle était au courant. Jacobs l'avait prévenue. Astrid pourrait avoir des crises de somnambulisme. Jamie pensa qu'il pouvait y avoir bien plus que ça. Alors il demanda à Jenny de le prévenir s'il y avait quoi que ce soit d'autre. Elle lui demanda à quoi elle devait s'attendre. Il ne le savait pas vraiment. Jenny embrassa Jamie sur la joue. Jamie regarda partir Astrid et Jenny. Astrid le remercia encore. Il embrassa Astrid sur le front. Il lui conseilla de profiter de la vie. Elle lui répondit : « fais attention ». Il voulait qu'elle ne s'inquiète pas. Mais elle lui dit que ce serait le cas. La maladie désormais bannie du corps d'Astrid permit à Jamie de voir en elle la jeune fille de naguère qu'il avait embrassée sous l'escalier de secours. Jamie rejoignit Jacobs. Jacobs se demandait si ces femmes sauraient garder le secret. Il demanda à Jamie s'il tiendrait sa promesse. Il acquiesça. Jacobs lui proposa de rester encore cette nuit mais Jamie refusa. Jacobs lui dit qu'ils avaient passé une bonne partie de leurs vies à se heurter l'un à l'autre comme deux boules de billard, mais cette situation allait bientôt se terminer.

 

Jamie retourna chez lui le lendemain. Il avait reçu un message de Jenny. Astrid allait bien. Elle avait rajeuni. Il avait reçu un message de Bree. Elle lui annonçait que Robert Rivard était mort. Il s'était pendu dans sa chambre. Il avait laissé un mot : « je n'arrête pas de voir les âmes damnées. Elles défilent pour l'éternité.

 

XII. Livres interdits. Mes vacances dans le Maine. La triste histoire de Mary Fay. L'arrivée de la tempête.

 

Six semaines plus tard, Jamie recevait un courriel de Bree. Elle se souvenait que Jamie lui avait raconté que Jacobs lui avait parlé d'un livre intitulé De Vermis Mysterris. Cela signifiait les mystères du ver. Bree n'avait pas pu s'empêcher de se renseigner sur ce livre. Elle n'avait rien dit à son mari. Pour l'Eglise catholique, ce livre figurait sur une liste de six livres interdits. Parmi lesquels se trouvait un livre de magie Le Picatrix. Ce dernier ainsi que De Vermis Mysterris avait servi de base au grimoire fictionnel de Lovecraft : le Nécronomicon. Cinq des six livres avaient été réédités sauf De Vermis Mysterris. D'après Wikipédia, des émissaires secrets de l'Eglise catholique avaient brûlé les exemplaires de ce grimoire et il n'en restait plus que six ou sept au début du XXe siècle. Ces exemplaires avaient disparu de la circulation. Ils avaient été détruits ou ils étaient détenus par des collectionneurs privés. Ces six livres traitaient du pouvoir et des façons de l'obtenir avec l'alchimie, les mathématiques et des affreux rituels occultes. Brianna pensait que Jacobs avait peut-être bien mis la main sur un pouvoir assez phénoménal. Bree ajouta que jusqu'au XVIIe siècle, les catholiques connus pour étudier la Potestas magnum universum étaient passibles d'excommunication. Wikipédia prétendait que Lovecraft avait eu accès à De Vermis. Bree cita un passage de Lovecraft : « n'est pas mort ce qui a jamais dort, et au fil des âges peut mourir même la mort ». Elle espérait que Jamie en avait fini avec Jacobs. Elle voulait qu'il lui téléphone.

 

Jamie vérifia les recherches de Bree. Il trouva quelque chose qu'elle n'avait pas mentionné. Dans un registre antique intitulé Obscurs tomes de sortilèges & magie, un auteur obscur avait qualifié le grimoire proscrit de Ludwig Prinn de « livre le plus dangereux qui ait jamais été écrit ».

 

Jamie se remit à fumer ce qui ne lui était plus arrivé depuis l'université. Astrid lui avait dit dans un rêve qu'il s'était passé quelque chose, et la Mère serait là bientôt. Après l'opération de Jacobs, elle avait ajouté qu'il y avait une porte dans le mur. Une petite porte couverte de lierre mais le lierre était mort. Jamie jeta les cigarettes à la poubelle. Il téléphona à Bree. Il la remercia de son message et lui assura qu'il n'avait aucune intention de revoir Jacobs. Deux adolescents avaient fait l'amour dans une cabane pendant que le tonnerre grondait. Jacobs les avait sauvés l'un et l'autre. Jamie avait donc une double dette envers lui. Il était curieux, aussi.

 

Jamie annonça à Hugh qui voulait prendre deux mois de congés. Il prétendait vouloir renouer avec sa famille. Hugh avait peur qu'il s'en aille définitivement. Il devrait sans doute fermer le studio dans ce cas. Mais il accepta de donner son congé à Jamie. L'été était plutôt calme dans le studio. De plus, George Damon avait repris du service. Jamie demanda à Hugh si ses prismatiques étaient revenus. Il fut surpris mais répondit non. Jamais lui raconta le mauvais rêve qu'il faisait régulièrement. Il était dans sa maison d'enfance. Quelqu'un cognait à la porte. Il n'avait pas envie de répondre parce qu'il savait que c'était sa mère et qu'elle était morte. Il allait dans le vestibule sans en avoir envie. Il tendait la main vers la porte alors que sa mère était en train de cogner. Et c'est à ce moment-là qu'il se réveillait. Il n'avait pas envie d'en discuter avec Hugh. Il pensait à l'autre porte, couverte de lierre.

 

Jacobs appela Jamie le 1er juillet. Il voulait que Jamie vienne le lendemain. Il pourrait loger dans un hôtel mais pas trop loin car dès que Jacobs aurait besoin de lui, Jamie devrait venir immédiatement. Jamie accepta à condition de ne lui accorder que deux mois de sa vie. Jacobs accepta. Jacobs avait eu un autre AVC. Sa voix était chuintante. Jamie annonça à Jacobs que Robert Rivard s'était suicidé. Jacobs n'avait pas l'air navré. Il ne demanda pas des détails. Après, Jamie téléphona à Jenny. Jenny lui dit qu'Astrid marchait tous les jours. Elle n'avait pas d'effets secondaires. Mais elle avait peu de souvenirs de son séjour chez Jacobs. Jamie nota qu'il y avait de la nervosité dans sa voix. Puis elle raccrocha. Jamie loua une chambre d'hôtel et attendit l'appel de Jacobs. En attendant, il s'occupa en allant dans le musée, en s'achetant des livres, en mangeant du homard. L'appel de Jacobs ne venait pas. Quand le mois d'août se profile à, Jamie se mit à espérer pouvoir rentrer sans avoir revu Jacobs. Il avait peut-être fait un quatrième AVC alors leur Jamie vérifia dans les journaux. Le 25 juillet, Jacobs appela le soir. Jamie devait venir le lendemain matin. Quand il arriva, il remarqua que la route menant au Skytop était de nouveau accessible. Le gardien attendait déjà mais il n'était plus en uniforme. Il quitterait son service dès que Jacobs serait au courant que Jamie était arrivé. Jacobs descendit l'escalier pour accueillir Jamie. Il marchait avec une canne et sa bouche était plus tordue que jamais. Il y avait une voiture dans le parking. C'était celle de Jenny. Alors Jamie dit à Jacobs que si Astrid était là, elle devait s'en aller tout de suite. Jacobs répondit que c'était Jenny qui avait accepté de l'aider. Jamie lui demanda où était Rudy. Jacobs répondit que Rudy et Norma avaient démissionné. C'est pour cela que Jenny était venue.

 

Jamais se rendit dans la cuisine pour boire un petit verre de jus d'orange. Il constata qu'il y avait des provisions pour 10 jours. Ils pensaient qu'ils n'étaient que trois. Mais ils étaient quatre. Il se rendit dans le salon principal. On pouvait voir de la baie vitrée le Skytop. En regardant le mât, tous les éléments se mirent finalement à converger dans l'esprit de Jamie. Il demanda où se trouvait Jenny. Jacobs répondit qu'elle était occupée. Mais il ne voulait pas lui dire à quoi. Il savait que c'était la curiosité qui en grande partie avait amené Jamie ici. En attendant, Jamie devrait s'occuper des repas. Jacobs aurait besoin de lui pour prendre sa douche. Il lui reste une chose à faire. C'est une chose d'importance vitale. Il avait besoin de toute la force nécessaire pour la réaliser. Jamie lui rappela le premier moment où il avait vu. Il se souvenait que l'ombre de Jacob s'était projetée sur lui quand il jouait aux soldats. Son ombre s'était projetée sur lui toute sa vie. Il se rappelait que Jacobs n'avait pas hésité à se mettre à genoux pour jouer avec lui. Il voulait savoir ce qu'il lui était arrivé. Jacobs lui répondit que s'il lui demandait cela, c'était que le gamin intelligent qu'il était, était devenu un homme stupide. Trois jours s'écoulèrent. Il faisait une chaleur étouffante dehors. Le deuxième soir, Jacobs mangea avec Jamie. Mais il prit tous ses autres repas dans sa suite. Il regardait particulièrement la chaîne météo. Quand Jamie aidait Jacobs pour sa douche, il voyait son corps décati. Après quoi, il lui donnait ses médicaments. Jacobs le remerciait toujours. Pour s'occuper, Jamie faisait de l'exercice dans une salle climatisée. Il courait les kilomètres sur un tapis roulant. Il ne pouvait pas regarder la télé dans sa chambre car l'image était floue. Il ne voulait pas demander à Jacobs de partager sa parabole car ses cadeaux n'étaient jamais gratuits. Le cauchemar de Jamie avec les membres morts de sa famille était revenu.

 

Le 30 juillet, Jamie avait été réveillé à 5h du matin par un bruit. Jamie aperçu par la fenêtre Jenny se glissant volant d'une voiture de golf. Un bol contenant quatre oeufs était posé sur le siège à côté d'elle. Elle le regarda et lui sourit. Elle paraissait vieillie de 10 ans depuis la dernière fois que Jamie l'avait vue. C'est elle qui avait fait du bruit en heurtant du coude le lave-vaisselle. Il lui demanda ce qu'elle faisait. Elle était venue chercher des oeufs. Elle ne pouvait pas lui dire ce qu'elle faisait pour Jacobs. De toute façon, Jamie le saurait bientôt. Elle avait signé un contrat avec Jacobs. Elle gagnerait beaucoup d'argent mais c'était surtout pour Astrid qu'elle était là. Astrid était bien entourée par la communauté lesbienne. Jamie n'avait pas compris qu'Astrid était en couple avec Jenny. À 10h, Jacobs sonna Jamie. Jacobs lui annonça que c'était pour aujourd'hui. Mais ça ne l'était pas. Le soir, Jacobs ne voulut voir personne. Il avait besoin de tranquillité. Il écouta à la porte. Jacobs parlait et il disait : « elle ne s'en ira pas tant que je ne serai pas prêt ! Je vous conseille d'y veiller ! C'est pour cela que je vous paye, pour y veiller ! »

 

 

Ce que Jacobs attendait survint le lendemain. Il sonna Jamie à 13h. Il regardait la télé. M. météo fut remplacé par une alerte aux orages. Il demanda à Jamie d'amener une voiture devant la porte des livraisons de la cuisine et de se tenir prêt à partir. Je lui avais compris que c'était pour aller à Skytop. Jacobs le sonna à nouveau après 17h. L'excitation rajeunissait Jacobsde plusieurs années. La tempête était prévue entre 19h et 20h. Jacobs demanda à Jamie de lui apporter un verre d'eau. Après avoir bu, Jacobs expliqua à Jamie qu'il avait gagné beaucoup d'argent. Il avait investi dans la protection de sa vie privée et les services de sociétés d'investigations privées. Leur mission était de trouver et de suivre l'évolution de certaines personnes souffrant de certaines maladies. Il avançait dans ses études. Jamie évoqua alors De Vermis. Jacobs parut pris de court. Puis il lui dit de quelle façon était mort l'auteur de ce livre. Il dit que ses enquêteurs avaient réduit l'échantillon des personnes malades à une dizaine de personnes. Puis à trois. Jacobs cherchait le patient Oméga. L'objet de son ultime guérison. Celle qu'il cherchait s'appelait Mary Fay. Elle était la fille de deux universitaires. Son père était un poète publié et sa mère avait fait sa thèse sur James Joyce. En 1983, ses parents étaient partis en Irlande. En 1985, pendant l'été, ils étaient baladés en Irlande avec une caravane. Ils avaient eu un accident. Leur fille était à l'arrière. Elle avait été grièvement blessée mais avait survécu, contrairement à ses parents. Mary avait reçu des transfusions sanguines à l'hôpital. Elles avaient été contaminées par la maladie de Creutzfeld-Jakob. Elle avait été élevée par un oncle et une tante. Elle était devenue secrétaire dans un cabinet d'avocats. En 2007, la maladie dont elle était porteuse était en sommeil. Sa maladie s'était réveillé il y a quelques mois. Elle avait arrêté de travailler. Jésus ne pouvait plus rien pour Mary. Jamie rétorqua que Jacobs pouvait. Jacobs demanda à Jamie de prendre le coffret en ébène qui se trouvait sur la table. Puis il lui demanda d'aller dans la réserve pour chercher un équipement. C'était un fauteuil roulant. Jacobs reprit son histoire. Mary avait arrêté ses études. Elle avait un fils, Victor, qui avait sept ans. Cet enfant avait rappelé à Jacobs son propre fils. Jamie emmena Jacobs dans la voiture de golf. Jacobs lui demanda s'il se souvenait du paratonnerre de Skytop. Jamie acquiesça. Mais il mentit en disant qu'il n'était jamais venu constater l'effet de la foudre sur le mât. Jacobs se mirent à parler de Vermis Mysterris et Jamie lui coupa la parole en parlant de Postetas magnum universum. Jacobs fut surpris. Il constata que Jamie était loin d'être bête. Malgré son formidable voltage, la foudre n'était qu'un mince filet de pouvoir alimentant l'électricité secrète. L'électricité secrète alimentait quelque chose de beaucoup plus grand. C'était cette puissance la postestas magnum universum. Jacobs espérait pouvoir la capter ce soir-là. Il souleva le coffret d'ébène. C'étaient des moyens au service d'une fin. Jamais ne voulait pas franchir la porte de Jacobs. Jacobs lui dit qu'il n'en avait pas l'intention. Il voulait simplement regarder par le trou de la serrure. Jamie demanda pourquoi. Jacobs se demanda si c'était vraiment un imbécile. Il donna à Jamie l'ordre de continuer. Au cas où il refuserait, Jacobs continuerait à pied. Alors Jamie reprit le volant.

 

La cabane où Jamie avait fait l'amour avec Astrid avait disparu. À la place, il y avait un petit cottage blanc avec des volets verts. Jenny les attendait sur le seuil. Elle aida Jamie à faire descendre Jacobs de la voiture. Le tonnerre gronda suivi d'un éclair. Le vent était devenu glacé. À l'intérieur du cottage, Jamie entendit l'ossature de bois grincé. Il espérait que le paratonnerre attirerait tous les coups de foudre les plus proches. Jenny était terrifiée par l'orage. Jacobs demanda à Jamie de lui servir un petit fond de whisky. Il proposa de trinquer avec eux mais Jenny refusa. Elle regrettait d'avoir accepté de participer à l'expérience. Jamie partit dans la cuisine pour remplir trois verres de whisky. À son retour Jenny était partie. Jamie devina que Jacobs lui avait parlé pendant que lui était dans la cuisine. Jamie avala d'un trait son verre de whisky avant que Jacobs ait pu proposer une santé. Jacobs était désolé que Jamie le trouve odieux. En réalité, Jamie le trouvait terrifiant parce qu'il cherchait à interférer avec des forces défiant la compréhension. La porte s'ouvrit derrière lui. C'était Jenny qui était dans la chambre de Mary Fay. Elle but le verre de whisky qui lui était destiné. Jacobs lui demanda de retourner dans ma chambre. Après, il expliqua à Jamie que dans la chambre il y avait un revolver dans une commande. Jacobs était persuadé qu'il y avait quelque chose de terrible derrière la porte et qu'il allait se passer quelque chose de terrible sauf s'il y mettait un terme. Au cours de ses expériences, il avait eu de brefs aperçus de cette chose. Il avait décelé sa forme dans chacune des guérisons que l'électricité secrète avait opérées. Les effets secondaires des guéris étaient une trace de cette chose. Il voulait savoir ce qui était arrivé à sa femme et son fils et ce que l'univers réservait aux humains une fois que la vie était terminée. Jamie lui répondit qu'on n'était pas censés voir ça. Jacobs rétorqua qu'il devait bien souvent penser à sa soeur en espérant qu'elle existe encore quelque part. D'après Jacobs, c'était Mary Fay qui leur donnerait des réponses. Jamie lui demanda comment elle procéderait une fois qu'elle serait guérie. Alors Jacobs lui expliqua qu'il ne pouvait pas la guérir. Il avait sélectionné huit maladies qui ne pouvaient être guéries par l'électricité secrète. Jenny avait arrêté le respirateur de Mary. Elle était donc décédée depuis un quart d'heure. Jacobs comptait ramener Mary à la vie grâce à l'électricité secrète. Il comptait ainsi apprendre la vérité sur ce qui nous attendait de l'autre côté de la porte donnant dans le Royaume de la Mort. Il voulait l'apprendre de la bouche même de quelqu'un qui en était revenu. Jamie le traita de malade. Alors Jacobs lui demanda si cela faciliterait les choses s'il pratiquait l'expérience avec Jenny mais sans lui. Puis il expliqua à Jamie qu'il pourrait découvrir ce qui était arrivé à sa soeur. Il y eu un autre éclair et, du coffret en ébène, un clin d'oeil de lumière empoisonnée violet verdâtre jaillit par l'entrebâillement du loquet. Jacobs voulut rassurer Jamie en lui disant que Mary avait donné son accord pour l'expérience en échange d'un don à son fils. L'heure était venue. Alors Jacobs proposa à Jamie de venir avec lui dans la chambre ou de s'en aller. Jamie accepta de le suivre même s'il pensait que cette expérience était l'oeuvre du diable. Il voulait prier.

 

XIII

 

Le Revival de Mary Fay.

 

Il y avait une grande fenêtre donnant à l'est de la chambre mortuaire de Mary Fay. Jamie regarda la silhouette immobile de Mary gisant sur le lit médicalisé. Elle était très belle. Jacobs tendit le coffret d'ébène à Jamie. Il lui demanda de l'ouvrir. Jenny ne voulait pas. Jamie décida de l'ignorer. Dans le coffret, il y avait un serre-tête métallique. Jacobs le retira délicatement et l'étira. Il demanda à Jamie de soulever la tête de Mary. Jacobs glissa le fin serre-tête de métal autour de son front de manière que les extrémités appuient sur les tempes de la morte. Jamie était convaincu que Jacobs voulait violer le mystère de la mort pour montrer aux croyants pourquoi les meurtres au nom de Dieu avaient été commis. Jamie pensait que l'expérience n'allait pas marcher. Ce n'était pas possible de ressusciter une morte. La lampe de chevet s'éteignit. Jacobs regardait fixement par la fenêtre. Le mât n'était plus visible à cause de la pluie. Il serait à nouveau visible quand la foudre le frapperait. Jamie demanda s'il existait un boîtier de contrôle, où était la connexion avec le mât. Jacobs lui répondit qu'il n'existait aucun moyen de contrôler la puissance qui se trouvait de l'autre côté de la foudre. Et c'était lui, Jamie, qui assurerait la connexion. Jacobs demanda à Jamie s'il n'avait toujours pas compris pourquoi il était là. Et il comprit. Il y avait deux clés pour ouvrir la porte : Mary et lui. Alors il dit à Jacobs qu'il devait arrêter car il y avait quelque chose de l'autre côté qui attendait. Astrid avait appelé cela la Mère. Il n'avait pas envie de la voir. Alors il se pencha pour retirer le diadème du front de Mary. Jacobs le tira en arrière. Mais Jamie cessa de lutter avec lui au moment précis où il allait l'emporter, laissant ainsi passer sa chance de mettre un terme à l'abomination de cette journée. Il ressentit la tension provoquée par la foudre comme la première fois où il était venu avec Astrid. Il entendit un claquement. La foudre frappa le mât. Jamie entendit un vaste choeur de voix stridentes. C'était les gens que Jacobs avait guéris. Puis le feu électrique qui recouvrait le mât décrut, les cris d'agonie décrurent aussi. Le diadème de Mary rayonnait d'un éclat vert qui palpitait. Jamie était le conducteur alors il faisait plus que voir l'éclat, il était aussi profondément imprimé dans son esprit. Un deuxième coup de foudre frappa le mât et le choeur strident reprit. Cette fois-ci, le diadème passa du vert au blanc incandescent. Il était devenu impossible de le regarder.

 

Les cris intérieurs diminuèrent et le rayonnement du diadème aussi. Jacobs regardait le corps de Mary avec de grands yeux fascinés. Il bavait. L'orage se déplaçait vers l'est. Jenny en profita pour partir. Jacobs ordonna à Mary de se réveiller mais elle ne bougeait pas. Alors il lui secoua le bras. Il l'insulta. Alors Jamie le tira en arrière. Ils tombèrent sur la commode. Du lit un bourdonnement sourd monta. Le cadavre gisait toujours dans la même position mais il avait maintenant les mains ouvertes le long du corps à cause des secousses infligées par Jacobs. Jacobs comprit que la femme était en train de ressusciter. Alors il se propulsa vers elle. Le bourdonnement recommença. Jamie s'aperçut dans un frisson d'horreur qu'il pouvait voir les yeux de la morte bouger sous les paupières. Jacobs toucha le sein gauche de Mary. Elle n'avait pas de pouls. Alors il lui ordonna de revenir. Elle ouvrit les yeux. Mais ce n'étaient plus des yeux humains. La foudre avait fait sauter le verrou d'une porte qui jamais n'aurait dû être ouverte, et la Mère en sortit. Les yeux étaient bleus mais sans expression. Jacobs lui demanda où elle était allée. Les yeux de la morte changèrent de couleur passant de la couleur de la lavande à l'indigo. Ses lèvres formèrent un rictus. Mary saisit le poignet de Jacobs. Ce contact froid le fit hoqueter. Puis Jamie saisit la main de Mary. C'est ainsi que tous les trois se retrouvaient unis. La tête de Mary enflait. Elle avait cessé d'être humaine. Jamie eut l'impression que tout ce qui l'entourait était une illusion. Le vrai monde se trouvait dernière un voile.

 

Des blocs de basalte se dressaient sur un ciel noir. Une vaste cité anéantie était posée sur un paysage désertique. Jamie vit une colonne d'êtres humains se traînant d'un pas lourd, tête baissée. Lorsque certains tombaient, les autres se jetaient sur eux et les frappaient jusqu'à ce qu'ils se relèvent. Sur tous les visages se reflétait la même expression d'horreur absolue. Ceux qui avaient été frappés et mordus ne saignaient pas car ils étaient morts. Au lieu du paradis que les prêcheurs de toutes confessions promettaient, c'était une cité morte qui les attendait. À la place des étoiles, il y avait des trous dans le ciel. Des hurlements en sortaient qui provenaient de la vraie potestas magnun universum. Au-delà du ciel se trouvaient des entités toutes-puissantes. Les gens qui défilaient étaient les serviteurs de ces entités. Alors Jamie se rappela du distique : n'est pas mort ce qui a jamais dotr, Et au fil des âges peut mourir même la mort. Quelque part dans cet accord devant marche, il y avait Patsy, Morrie et Claire. Cette horreur était la vie après la mort. Jamie espérait que ce paysage de cauchemar ne fut lui-même qu'un mirage. Alors il cria : « Non ! ». Le cortège des morts se retourna vers sa voix. Une énorme patte noire couverte de poils passa au travers du ciel. Son extrémité était une grande pince composée de visages humains. Son propriétaire désirait une seule chose : réduire au silence la voix de la négation. C'était la Mère. Alors Jamie cria encore Non plusieurs fois. Jamie savait que c'était sa connexion avec la morte ranimée qui était la cause de sa vision. C'était la main gauche de Jacobs qui le retenait. Son côté invalide. Jamie put s'en libérer en tirant pour échapper à la patte tendue vers lui par la Mère. Jamie partit à la renverse. Et tout disparut. Il se retrouva dans la chambre. Il s'aperçut que la partie inférieure du visage de Mary était devenue une fosse noire qui tremblait. Jacobs la regardait avec des yeux exorbités. Il cherchait sa femme et son fils. La chose se mit à parler pour la première et dernière fois : « Partis servir les Grands, dans le Null. Ni mort, ni lumière, ni repos. »

Jacobs cria : « non ! » Et tenta de se dégager. De la bouche béante de la morte sortit une patte noire munie d'une pince vivante : c'était un visage. C'était le visage de Morrie qui hurlait. Les yeux de Mary se rejoignirent sur l'arête du nez et se fondirent en un énorme orbe unique fixant le dehors avec une inexpressive avidité. Jacobs s'effondra et tomba en avant sur le lit. On aurait dit qu'il priait.

 

La chose le lâcha et se retourna vers Jamie. La patte noire lutta pour se redresser. Le visage de Patsy avait rejoint celui de Morrie. Ils étaient fondus l'un dans l'autre, convulsés. Jamie se redressa. Le visage de Mary était boursouflé et il s'assombrissait comme si elle était en train de s'étrangler sur cette chose. Alors Jamie prit le revolver de la commode et tira cinq fois sur Mary. La chose battit des bras et retomba en arrière. Les deux visages qui avaient fusionné hurlèrent. L'obscénité qui était sortie de la bouche de Mary ne remuait plus. Jamie hurla sans discontinuer. La Mère avait disparu. La terrible pince avait laissé des traces de brûlures sur le corps de Mary. Jacobs s'écroula sur le sol. Une inexprimable expression d'horreur était gravée sur son visage. Cela fit rire Jamie car il avait l'impression que Jacob avait reçu un méchant choc électrique. Jamie sortit de la chambre et traversa le salon. Dehors, il y avait un arc-en-ciel comme le jour où Jamie avait fait l'amour à Astrid. Cela donna un nouvel accès d'horreur et de répulsion à Jamie car il pensait à Hugh et à ses prismatiques. Il repensa à ce que la Mère avait dit à Jacobs : ni mort, ni lumière, ni repos. Cela le dissuada de se suicider. Il s'évanouit.

 

 

XIV. Effets secondaires.

 

Trois ans plus tard, Jamie vivait à Kailua près de son frère Conrad. Il consultait un psychiatre. Il s'appelait Edward Braithwaite. Cela lui faisait beaucoup de bien et les antidépresseurs aussi. Il lui avait tout raconté. Son psychiatre pensait que Jamie avait entremêlé des faits réels à son imagination. Des dizaines de patients du pasteur Danny s'étaient suicidés entre l'été 2014 et l'automne 2015. Jamie était bien content de vivre même si une partie de sa santé mentale avait disparu à jamais parce qu'il avait vu dans la chambre mortuaire de Mary Fay. Le lendemain de l'orage, il s'était réveillé dans un canapé de l'hôtel  Goat Mountain. Il était sorti pour pisser. Il s'était rendu compte qu'il avait du sang sur ses vêtements. Il était entré en conduisant la voiturette et l'avait renversé en arrivant. Il n'en avait aucun souvenir. Il avait mal au crâne il savait qu'il devait retourner au Skytop. La porte du cottage était encore grande ouverte. Il ne voulait pas que la chambre mortuaire continue à le hanter jusqu'à la fin de ses jours. Il n'y avait aucune trace de l'abomination dans la chambre mortuaire. Mary était toujours sur le lit. Le serre-tête était devenu sombre et terne autour de son front. La posture de Jacobs avait changé. Il était adossé en position assise contre la commode. Il avait subi un dernier AVC qui ne lui avait pas été immédiatement fatal. Il avait eu le temps de ramper jusqu'à la commode. Il avait le revolver dans sa main. Il pensait que c'était lui qui avait traîné Jacobs de l'autre côté de la pièce ensuite il avait placé le revolver dans sa main droite et avait tiré dans le mur. Les policiers qui découvriraient cette scène bizarre ne pratiqueraient peut-être pas de tests balistiques sur la main de Jacobs pour trouver de la poudre. Il s'agenouilla pour dire à Jacobs qu'il aurait dû arrêter. Plus tard, il avait décidé de dire à son psychiatre qu'il n'avait pas été présent dans le cottage. Il était sûr que Jamie tomberait d'accord pour dire qu'ils étaient partis tous les deux avant que Jacobs commence à délirer en disant qu'il fallait couper l'oxygène de Mary. Il avait appelé Jenny mais était tombé sur son répondeur. Il tomba aussi sur le répondeur d'Astrid. Il comprit qu'elles s'étaient suicidées toutes les deux.

 

Un grand nombre des patients de Jacobs s'étaient suicidés. Une cinquantaine avait même emporté avec eux des êtres chers. La Mère exigeait des sacrifices. Il avait partagé ses recherches avec son psychiatre qui avait préféré mettre ça sur le compte des coïncidences. Al Stamper huit décident de sa femme chez lui. L'une d'elles s'était fait prendre dans les embouteillages, une chance pour elle. En arrivant, elle avait découvert l'époux numéro 1 ligotée sur la chaise le haut du crâne enfoncé. Le chanteur avait alors surgi de la cuisine avec sa batte de base-ball mais elle avait eu le temps de fuir. Il lui avait couru après mais il était mort d'une crise cardiaque. Bree ne voulait plus entendre parler de Jamie désormais. Hugh avait appelé la mère de Bree pour lui demander de monter à son bureau. Il avait étranglé son ancienne maîtresse avec le cordon d'une lampe électrique. Puis il s'était mis au volant de sa voiture dans son garage et avait enclenché le moteur pour respirer des gaz d'échappement. Bree avait compris que Jamie qui avait promis de garder ses distances avec Jacob avait menti. Ce que Jamie avait vu avait rendu sa vie sans substance et sans importance. Alors chaque jour, il se disait que la Mère avait menti. Mais il y avait des signes. Il était retourné à Harlow. Il avait besoin de réconfort d'un lieu familier et de sa famille. Il n'avait pas trouvé ce réconfort. Quand Cara Lynne l'avait vu, elle s'était mise à hurler. Jamie ne voulait plus jamais revoir son petit visage terrifié. Alors il était reparti après avoir dit à Terry qu'il avait effectué quelques prises de son pour un groupe. C'était son alibi au cas où la police l'aurait inquiété. Ce qui n'était pas arrivé. Il avait enlacé son frère de toutes ses forces sachant que ce serait probablement la dernière fois. Jamie savait qu'il portait en lui quelque chose d'empoisonné. Il ne voulait pas infecter les gens qu'il aimait. Avant de partir, il regarda une dernière fois la bande de terre où il avait joué au soldat et où le pasteur était venu lui faire de l'ombre. Cette ombre était toujours là.

 

Son psychiatre lui avait demandé s'il avait assassiné quelqu'un. Jamie avait répondu non. Il n'avait pas songé au suicide non plus. Il avait envie de vivre le plus longtemps possible ayant vu ce qui se produisait après la mort. Il avait le sentiment qu'il  avait beaucoup à se faire pardonner. Alors il essayait d'être un type réglo. Il faisait du bénévolat et faisait la cuisine à la soupe populaire. Son psychiatre lui avait demandé s'il était immunisé contre le suicide. Il avait refermé la porte à clef en tirant sur la Mère. Il pensait que un des Grands qui avaient entendu son Non avaient décidé de n'épargner en vue de quelque ultime acte de vengeance apocalyptique.

 

Jamie était devenu riche en invitant de Hugh. Il ne chercha pas à savoir ce qu'étaient devenus les millions qui auraient dû revenir à Georgia. Cela faisait deux ans que son frère Conrad était enfermé dans un asile psychiatrique. C'était Jamie qui finançait sa pension. Il avait été placé à l'isolement car il avait essayé de tuer son conjoint. Puis il avait essayé de se suicider. Il avait été un des tout premiers cas de guérison de Jacobs. Le psychiatre de Jamie estimait que Conrad guérirait un jour. Il allait voir son frère deux fois par semaine pour lui parler. Il lui racontait sa vie mais il inventait aussi des choses pour embellir son existence. Il terminait toujours ce monologue en disant à son frère qu'il l'aimait. Son frère n'avait pas encore répondu. Mais son frère souriait. Quand il sortait de l'asile, il comptait ses pas en gardant les yeux fixés sur la moquette. Et parfois il entendait une voix chuchoter son nom. Parfois, il levait les yeux malgré lui et il regardait le mur d'hôpital qui avait été remplacé par des pierres grises jointes par un antique mortier et couverte de lierre. La petite porte était là. De horreurs dépassant la compréhension attendaient de l'autre côté de la porte. Alors que Jamie allait de l'avant en pensant au distique. Il entendait chuchoter une voie de vieillarde qui lui demandait de venir à elle à jamais. Mais il répondait non et tout allait bien. Mais un jour viendrait où il se passerait quelque chose. Et quand ce jour arriverait… Il rejoindrait la Mère.

22 juillet 2025

Histoires mécaniques (Grande anthologie de la science-fiction)

Histoires mécaniques (la grande anthologie de la science-fiction).

 

Préface : demander la lune.

 

La science-fiction, au berceau, voyageait déjà dans la lune. Elle est l'objet du désir, une figure maternelle selon Freud. Ce fut longtemps un voyage à travers l'impossible. Pour Michel Butor, il suffit d'évoquer les fusées interplanétaires pour que l'interlocuteur le moins préparé comprenne immédiatement que l'on parle de science-fiction.

L'astronef est un appareil, c'est-à-dire un machin. Le machin est magique : il produit des miracles. Il tire sa force de la lune au-dessus de nos têtes et aussi du ciel nocturne où nous pouvons rejoindre en rêve l'inaccessible.

L'astronef est le machin quintessentiel, le modèle unique dont sont issus tous les autres.

La lune est stérile et inhospitalière. Où qu'ils aillent, mais on fabrique des substituts de mères qui leur servent de pseudo refuges.

Puis ils découvrent l'« artefact ». Un machin dont on ne sait rien, sauf qu'il n'est pas l'oeuvre de la nature. C'est une trace laissée par des civilisations extraterrestres intelligentes. Les accessoires bizarres deviennent des doubles de l'homme et perdent leur belle assurance. L'ordinateur se détraque. Les passagers meurent ou se résignent à évacuer l'engin en détresse.

 

Les machins ne sont pas tous égaux entre eux. Ceux qui servent au voyage sont rassurants. Les hommes se déplacent dans un espace positif où les accessoires sont à leur service. Au contraire, l'artefact et l'ordinateur de 2001, l'odyssée de l'espace sont inquiétants parce qu'ils échappent au contrôle de l'homme.

Nous pouvons nous émerveiller des machines. Nous pouvons aussi nous en inquiéter : la machine n'est plus notre machin. La modernité est porteuse de mort.

La vocation principale des machines de la science-fiction n'est pas de produire mais de communiquer. L'ordinateur réduit l'humain à des combinaisons de chiffres. L'ordinateur peut atteindre l'omniscience. Quand tous les ordinateurs du monde forment entre eux une banque de données unique. Quand ils trouveront aussi une finalité unique, ils accéderont à l'omnipotence. Le meilleur remède contre ce danger, c'est que des conflits éclatent entre les machines.

 

À l'âge de la machine, on ne trouve plus que des hommes sans qualités.

 

SOS-Médecins (Fritz Leiber).

 

La vieille dame installée sur un des bords du lit ressemblait à la momie d'une fillette récemment préparée. Elle appela la permanence pour demander un médecin. La permanence ne répondit que le médecin était parti en urgence. Il était injoignable à cause de l'orage qui brouillait les ondes courtes.

La vieille dame avait besoin de son médicament ne la permanence ne pouvait lui fournir car les hélicoptères de tous les services de transport étaient immobilisés par l'orage. La vieille dame était exaspérée par cette machine qui était programmée pour répondre à ses questions. Mais la permanence lui répondit qu'elle n'était pas une machine. C'était une femme qui s'appelait Doris et qui avait 23 ans. La vieille dame n'était pas convaincue. Elle pensait que cette machine était programmée pour posséder une biographie. La permanence lui demanda si elle avait une infirmière-robot. La vieille dame n'en voulait pas. Pour elle c'était une horreur. La vieille dame faisait un malaise cardiaque. La permanence outrepassa ses fonctions en lui demandant de se détendre, de ne faire aucun effort. La vieille dame était choquée que cette machine propose de l'aider à mourir en paix. Elle était qu'une pauvre vieille réduite à écouter une machine avant de mourir faute d'un simple comprimé.

La permanence lui reprocha de ne pas avoir de récepteur de matière couplé à son téléphone. Ce qui lui aurait permis de recevoir son comprimé. La permanence cherche à rassurer la vieille dame en lui expliquant le fonctionnement du récepteur de matière. Mais la vieille dame était outrée que l'ordinateur cherche à la contredire jusqu'à l'instant de sa mort. La permanence continuait de refuser d'être prise pour une machine. Alors pour se moquer d'elle, la vieille dame lui dit qu'elle était une jolie fille perverse. La permanence répondit qu'elle n'était pas jolie ni perverse. Elle prétendit être seule dans une cabine minuscule entourée de circuits électriques. La vieille dame continuait son ironie. Alors la permanence lui dit : je t'en prie, maman, arrête !

La vieille dame était surprise d'être devenue la mère d'une machine. Puis la permanence prétendit être malheureuse. Elle avait accepté son emploi à cause d'une chose qui lui était arrivée quand elle était petite. Sa mère avait eu une crise cardiaque et avait demandé à sa fille de lui apporter ses médicaments. Mais sa fille n'avait pas voulu parce qu'elle lui avait demandé des bonbons un peu plus tôt et que sa mère avait refusé. C'était la raison pour laquelle, après tant d'années, elle avait choisi cet emploi. Elle voulait racheter son crime.

La vieille dame pensait qu'au contraire elle voulait retrouver le plaisir malsain de voir mourir sa mère. La permanence prétendit faire son possible pour combattre ses instincts et pour aimer les gens. La vieille dame voulut lui faire peur en disant que des ciseaux sortaient de son ordinateur et se dirigeait contre la permanence. La vieille dame était persuadée qu'il s'agissait bien d'une machine car elle n'avait pas cessé de l'injurier et la permanence avait tout accepté. De plus, une femme de moins de 80 ans était imbue de sentiments démocratiques. Pourtant la permanence avait appelé la vieille dame « Madame » et non pas « citoyenne ». La permanence lui dit que son téléphone était muni d'un récepteur de matière. Alors

elle allait placer un comprimé dans l'écouteur du téléphone de la vieille dame. La vieille dame dit qu'elle était en train de mourir. La permanence la supplia. La vieille dame laissa doucement tomber le téléphone. L'orage était presque terminé. Une porte grinça et claqua en se refermant. Un homme se dirigea vers le lit où reposait la vieille dame. C'était le médecin. Et il lui annonça qu'il avait retardé l'accouchement de la fille du gouverneur dans le seul but de s'assurer que la vieille dame ne l'avait pas rayé de son testament. La vieille dame lui adressa un sourire malicieux. Elle avoua s'être mise en colère contre la petite sotte de la permanence. Il était d'accord. On ne trouvait plus que des névropathes pour ce genre de travail. Le docteur eut un haut-le-corps en regardant le téléphone. La vieille dame se mit à trembler en regardant. Un mince filet de sang sortait du petit trou du téléphone.

 

Jeu d'enfant (William Tenn).

 

Sam Weber venait de recevoir un colis qu'il n'attendait pas. Le colis portait une dédicace : joyeux Noël 2153. C'était peut-être une farce. Mais il ne connaissait personne capable d'envoyer une carte antidatée de 200 ans. Peut-être que l'un des fumistes qui suivaient les cours de droit dans sa classe avait voulu lui indiquer l'époque probable à laquelle, selon lui, Weber se verrait confier sa première affaire. Il déchira l'emballage. Il découvrit une caisse qui ne comportait pas de couvercle et pas la moindre fente. Nombre des cadeaux qu'il recevait exigeaient en retour des lettres d'appréciation. Il n'avait pas écrit à la tante Maggie pour les cravates horribles qu'elle lui avait offertes. Il avait dépensé toutes ses économies pour acheter une bague pour Tina. Il donna un coup de pied résigné à la grande caisse qu'il n'avait pas réussi à ouvrir. Et la caisse s'ouvrit. Une fente apparue à la surface supérieure. Il comprit qu'il suffisait d'ordonner à la caisse de s'ouvrir et de se fermer pour qu'elle obéisse. Alors il explora l'intérieur de la caisse. Elle contenait des fioles remplies de liquides bleus. Des pots pleins de solides rouges et des tubes transparents garnis de substance jaunes, vertes, orange, mauves. On pouvait voir également sept montages compliqués qui paraissaient avoir été conçus par des amateurs de radio. Il s'y trouvait également un livre. Les pages étaient en métal. L'ouvrage était pourtant léger. Il ouvrit le livre à la première page. C'était un mode d'emploi pour construire un homme. Il était fortement recommandé d'avoir recours aux soins d'un Contrôleur pour tous les démontages. Pour cela, il fallait contacter la société Construire un homme.

 

Dans le catalogue, on trouvait les tarifs pour les pièces supplémentaires. Il y avait 1 litre d'hémoglobine et 3 g d'enzymes assortis étaient offerts à un  tarif abordable. Une note de bas de page faisait de la réclame pour construire un Martien vivant. On pouvait construire des bébés, des êtres vivants élémentaires, des mannequins et des nouvelles formes de vie pour les loisirs. Sam jeta le livre dans la caisse et se précipita vers le miroir. Son visage n'avait pas changé. Il avait pas construit un mannequin pour son usage personnel. Il se mit à écrire fiévreusement à sa tante Maggie. Il se demanda qui pouvait bien avoir livré une telle débauche d'imagination pour monter cette plaisanterie de mauvais goût. Ce ne pouvait pas être Lew qui gardait encore quelque soupçon de respect envers la tradition de Noël. Ce ne pouvait pas être Tina dont le sens de l'humour était des plus minces. Il regarda le verso de la carte de voeux métallique. Mais rien n'était écrit. La surface vierge et dorée, c'était bien de l'or. La valeur intrinsèque de la carte excluait l'hypothèse d'une mauvaise plaisanterie. Joyeux Noël 2153. Sam se demanda où en serait l'humanité dans 200 ans. Il continua de fouiller dans la caisse. Il trouva une grande jarre grisâtre avec une étiquette collée sur son flanc : préparation de neurones déshydratés, uniquement pour construction humaine. Alors il ordonna à la caisse de se refermer. Avant de se coucher, il regretta de n'avoir pas demandé au livreur le nom de sa firme. Cela lui aurait permis de remonter à la source du cadeau incongru.

 

Le lendemain matin, Sam se demandait qui parmi ses collègues avait pu lui faire cette plaisanterie. Mais il ne surprit pas le moindre sourire en coin. Tina fit son entrée à 10 heures. Elle demanda à Lew quel travail il lui avait réservé. Théoriquement, Tina était employée par l'ensemble des sept juristes en qualité de secrétaire. Le plus clair de son travail quotidien se bornait à taper à la machine. Mais elle entretenait dans le premier tiroir de son bureau une abondante bibliothèque de magazines de mode et dans les deux autres un arsenal complet de produits de beauté. Elle passait le tiers de sa journée dans les toilettes pour échanger avec les autres secrétaires des renseignements sur le prix des accessoires féminins. Son salaire était mince mais sa vie était bien remplie.

Sam lui dicta une lettre. Il s'agissait d'une lettre pour la chambre de commerce afin de savoir si la société Construire un homme existait. Tina lui parla d'un nouveau client. Elle l'avait rencontré en arrivant le matin. C'était un vieil homme terriblement grand. Elle l'avait entendu dire : « personnalités désagrégées ou prédatoires. Jamais normales. » Tina n'avait pas trouvé cela très poli. Sam se demanda si cette visite avait une relation avec son étrange cadeau de Noël. Puis Tina lui dit qu'elle ne pouvait réveillonner avec lui, comme promis. Elle prétexta l'arrivée de sa tante préférée. Il déjeuna avec Tina et Lew. Lew prit mal la perspective de voir son tête-à-tête prévu avec Tina transformé en repas de famille. Mais Sam n'avait pas envie d'entendre son collègue parle de ses affaires en cours alors il se mit à rêvasser. Il regarda au-dehors. La plupart des magasins présentaient leurs étalages de Noël. Sam remarqua une annonce pour « Construire un homme ». Alors il sortit. Il regretta de ne pas posséder ce je ne sais quoi de poétique qui aurait pu plaire à Tina.

Rentré chez lui, il ordonna à la boîte de s'ouvrir. Il dégagea le livre de son logement provisoire et constata que l'appareil se composait principalement d'une sorte de lunette binoculaire et d'un système de tubes reposant sur une plaque verte. Il s'agissait d'un microscope électronique. Puis il sortit les autres articles. Puis il ouvrit le volume au chapitre un jardin d'enfants biochimique.

 

À neuf heures du soir, il s'accroupit devant le combiné microscope électronique-établi. Trois quarts d'heure plus tard il fabriqua son premier être vivant élémentaire. Mais il mourut au bout d'environ 20 minutes. Cependant Sam avait réussi. Il avait construit une forme de vie spécifique. Sam alla prendre son repas du soir avec l'intention bien arrêtée de s'enivrer. Mais le divin génie créateur s'empara de nouveau de lui.

 

Jamais au cours de la soirée, il ne parvint à retrouver l'exultation première qu'avait fait naître en lui l'apparition de sa première création bien qu'il parvint à construire une molécule géante de protéine et une série complète de virus. Il téléphona au bureau pour prévenir qu'il passerait la journée chez lui. Il décida de se donner congé pour le lendemain également. Il se procura un manuel de bactériologie. Il trouva amusant de construire des créatures monocellulaires. Il fabriqua quelques huîtres. Les coquilles n'étaient pas assez dures et il n'eut  pas le courage de les manger. S'il possédait assez de persévérance pour perfectionner sa technique, le problème de la nourriture se trouverait bientôt résolu pour lui.

 

Il venait de réaliser ce qui dépassait déjà les rêves les plus ambitieux des plus grands biologistes pour la génération suivante et devant lui s'ouvrait un champ immense. Dans le manuel il était indiqué que les mannequins étaient conçus pour une seule et unique fonction. Construire un mannequin susceptible d'assurer plusieurs fonctions était considéré comme un crime grave dans le manuel.

 

À trois reprises, il détruisit des monstruosités en cours de développement et il recommença. Il ne termina son premier mannequin que dans l'après-midi du dimanche. Mais le mannequin avait un bras plus court que l'autre et pas de jambes ni d'yeux, pas d'oreilles non plus. Observant son oeuvre, Sam décida que la vie pouvait être aussi laide qu'une latrine de campagne en plein été.

 

Alors il désassembla le mannequin. Une notice était collée sur le grand désassembleur. L'appareil ne pouvait être employé que sous la surveillance directe d'un contrôleur. Sam décida de s'en passer. Cinq minutes plus tard, le mannequin était une masse visqueuse répandue sur son lit. Alors il comprit qu'un contrôleur était vraiment nécessaire. Il devrait passer la nuit sur le plancher. Les draps étaient souillés.

 

Le lendemain, au travail, Sam sentait sur lui les regards intrigués de Tina et de Lew. Il se demanda ce qu'ils penseraient de lui, s'ils savaient. Il prétendit qu'il était en train d'écrire un livre. Lew lui annonça qu'il avait proposé à Tina de réveillonner avec lui et qu'elle avait accepté. Tina voulut savoir l'objet de son absence alors il lui dit qu'il avait été très occupé par quelque chose d'entièrement nouveau et important. Sam regarda le courrier. Il y avait lettre qui n'était pas une facture ni une publicité. C'était la réponse de la chambre du commerce lui annonçant qu'aucune société portant le nom de construire un homme n'existait. Sam comprit qu'il ne pourrait donc pas se procurer le réassortiment dont il avait besoin. Il se demanda si le paquet qu'il avait reçu s'était égaré en changeant de dimension. Pourtant la notice du manuel était en anglais. Le fait d'avoir été le destinataire du paquet impliquait peut-être un objectif bénéfique ou non. Tina lui proposa de réveillonner avec lui. Elle trouverait un prétexte pour annuler avec Lew. Il refusa prétextant qu'il n'avait pas les moyens de dîner avec elle à la Cigale. Il ajouta qu'elle formait avec Lew un couple infiniment mieux assorti. Lew la voulait.

 

Sam trouvait que Tina n'avait rien de spécial ; elle ne possédait aucune culture et n'était pas intellectuellement son égale. La nuit suivante, Sam se demanda s'il pourrait dédoubler Tina en feuilletant les chapitres du manuel intitulé Comment vous dédoubler vous-même et vos amis. Mais il restait l'horrible l'éventualité d'une erreur. Il imaginait avec terreur une Tina physiquement dissymétrique qu'il ne se résoudrait jamais à désassembler. De plus le manuel indiquait que le double ne pourrait jamais atteindre la maturité de son créateur. Et il n'aurait pas la même stabilité mentale. Le double ne pourrait donc jamais être accepté comme un membre valable et responsable de la société.

 

On frappa à la porte. C'était la propriétaire. Elle lui demanda pourquoi il avait fermé la porte pendant toute la semaine. Il répondit qu'il voulait ne laisser entrer personne. Il avait besoin de rester chez lui pour effectuer d'importants travaux juridiques. La propriétaire portait une belle robe. Il lui demanda où elle comptait réveillonner. Elle répondit qu'elle avait prévu d'aller chez sa soeur et son mari. Malheureusement la jeune fille qui devait venir regarder le bébé de sa soeur venait de se décommander. Sam accepta de dépanner Mme Lipanti. Il se souvint du chapitre IV du manuel sur les bébés et autres humains de taille réduite. Il ne se sentait pas le courage de risquer quelque monstrueuse erreurs sur un humain en réduction. Mais le dédoublement était en principe une opération moins difficile. La soeur de Mme Lipanti lui fit des recommandations inquiètes. Sam rassura la mère. Mme Lipanti révéla à Sam qu'un vieil homme était venu le demander dans l'après-midi. Mais l'homme s'était trompé de nom il avait dit Weaver au lieu de Weber alors la propriétaire lui avait dit qu'elle n'avait personne sous ce nom dans son immeuble. Le vieil homme était parti sans même dire au revoir.

 

Sam trouvait curieux que l'image de l'homme décrit par les deux femmes soit aussi précise. Le vieil homme était au courant du congé de Sam. Apparemment, il ne tenait pas à le rencontrer avant d'avoir établi son identité. C'était donc une mentalité de juriste. Mais tant que le vieil homme ne venait pas s'adresser directement à lui, Sam ne pouvait pas faire grand chose.

 

Pendant qu’il garderait l’enfant, Sam avait décidé d'occuper son temps avec le manuel et son attirail. Il obtint ainsi une description biologique précise du bébé. Il laissa un instant l'enfant seul et retourna chez lui pour découper des sections des moules plastiques aux dimensions requises. Avant d'en avoir pris pleinement conscience, il se lança dans la construction d'un petit homme. En se basant sur les informations d'un ruban enregistré, la tâche se trouvait considérablement simplifiée. L'enfant prenait forme sous ses yeux. Il fut terminé exactement 90 minutes après avoir procédé aux mesures préliminaires. Il ne restait plus qu'à le vitaliser. Alors il mit le vitaliseur en route. L'enfant frissonna et poussa un long cri soutenu. Sam recula pour admirer son oeuvre. Il était devenu papa. Il se sentait fier. Tout était parfait jusqu'au moindre détail. Mais la copie avait fait une différence avec l'original. Ce bébé était brun alors que le bébé dont il avait la garde était blond.

 

Il plaça les deux bébés côte à côte sur le grand lit. Il y avait d'autres différences. Le double avait le pouls légèrement plus rapide. La capacité cérébrale du double était quelque peu supérieure à l'original. Sam n'avait pas réussi une copie conforme. Il ne pouvait pas savoir si l'enfant qu'il avait fabriqué serait capable d'acquérir une maturité humaine. Il serait bientôt minuit. Il fallait faire disparaître toute trace révélatrice de sa création. Il alla chercher une vieille nappe et un carton chez lui pour envelopper le double et il le plaça dans le carton. Les deux bébés gloussaient en même temps. Alors Sam porta le double jusqu'aux Enfants trouvés. Il écrivit une note sur le carton pour faire croire que c'était une femme qui avait déposé le bébé. Il sonna et s'en alla quand il entendit des pas provenant de l'intérieur. Ce n'est qu'en rentrant chez lui qu'il se souvint du nombril. Le double n'avait pas de nombril ! La chose ferait probablement scandale dans la maison des Enfants trouvés.

 

Le bureau était fort calme en ce lendemain du nouvel an. Tina portait à l'annulaire de la main gauche une bague qu'elle avait reçue comme cadeau à Noël. Tina voulut annoncer à Sam qu'elle allait se marier avec Lew. Mais c'est Lew qui termina la phrase. Sam trouva que Lew avait un air incertain. Sam leur dit qu'il n'était pas surpris car il trouvait qu'ils formaient un couple bien assorti. Il les félicita. Il laissa le couple après leur avoir annoncé qu'il leur préparait un cadeau de noces. Mais la propriétaire lui annonça que le vieil homme était revenu. Il avait demandé à quelle heure Sam reviendrait. Sam demanda à Mme Lipanti de faire monter le vieil homme chez lui quand il serait là. Il avait un objet qu'il détenait illégalement et il voulait le rendre à ce vieil homme. Et aussi en connaître l'origine.

 

Sam rangea soigneusement le manuel et donna l'ordre à la caisse de s'ouvrir. Il sortit avec la boîte. Il se demanda s'il avait vraiment envie de dédoubler Tina. Rien ne disait que son double n'exigerait pas d'épouser Lew. Mais cette échéance était encore lointaine. L'expérience pouvait fort bien s'avérer amusante. L'éventualité d'une erreur était plus inquiétante. Son expérience avec la nièce de Mme Lipanti avait montré qu'il ne dépassait guère le niveau d'un honnête amateur. Il savait qu'il ne pourrait jamais se résoudre à désassembler Tina si jamais elle s'avérait défectueuse. Il savait que l'étrange vieillard lui rentrait visite le soir même. Ses expériences risquaient donc de se trouver brutalement interrompues. Pour que son expérience fut valable, il était nécessaire qu'elle fut tentée sur un individu qu'il connaissait aussi bien que lui-même. Alors il songea à se dédoubler lui-même. Il n'éprouverait aucun scrupule à désassembler un Sam Weber superfétatoire. L'opération consistant à se dédoubler soi-même lui fournirait le tour de main nécessaire sur un matériau familier. Il pourrait s'arranger pour être absent au moment de la visite du vieillard. L'avenir se présentait sous les meilleurs auspices.

 

Lew lui demanda ce qu'il y avait dans sa boîte. Sam répondait que c'était une sorte d'instrument de mesure. Il en avait besoin pour offrir le cadeau de noces qu'il méditait. Puis il demanda à Tina de l'accompagner dans le couloir. Il demanda à Tina aller aux toilettes. Elle devrait se déshabiller. Puis il lui expliqua comment se servir du biocalibreur. Elle obéit. Elle revint un quart d'heure plus tard. Elle était intriguée par les informations qu'elle avait lues sur la bande. Sam s'assura qu'elle s'était servie correctement de l'instrument. Elle demanda à Sam de l'aider à se cultiver. Il remarqua l'expression d'incertitude désespérée qu'elle avait prise pour le regarder. Il la rassura en disant qu'elle serait heureuse avec Lew.

 

Il retourna chez lui. Il enregistra un nouveau ruban sur lui-même. Puis il donna l'ordre à la boîte de s'ouvrir et fut prêt à se mettre au travail. Il fallait bouillir de l'eau pour que celle-ci soit pure. Il consulta les chapitres du manuel qui traitaient de la fabrication et du désassemblage d'un homme. Il était écrit : « les humains construits à l'aide de cette panoplie posséderont, au mieux, la plupart des tendances superstitieuses et des dispositions à la névrose de l'humanité médiévale. Dans l'ensemble, ils ne sont jamais normaux ; ayez toujours grand soin de ne jamais les considérer comme tels ». Il entreprit de se dédoubler.

Il ne se sentait ni impressionné ni exalté. Il avait l'impression de bricoler un poste de radio. Il s'assurera que le grand désassembleur se trouvait près de lui et mit en marche le vitaliseur. Quand son double s'éveilla, il s'empara du désassembleur pour le détruire. Samu en resta bouche bée. Il n'aurait jamais pu imaginer que son double puisse faire son entrée dans la vie avec autant de virulence. Il dit à son double qu'il était trop instable pour être admis dans une société composée de gens normaux. Mais son double répondit que lui-même se traînait lamentablement dans sa vie d'adulte et ne pensait qu'à épouser une prétentieuse collection d'impulsions biologiques. Son double savait qu'il ne restait plus assez d'ingrédients pour faire une copie de Tina. Il possédait assez des goûts et des dégoûts de Sam pour pouvoir conquérir Tina. Mme Lipanti annonça à Sam que le vieil homme était arrivé. Sam lui demanda de le dire au vieillard qu'il était parti depuis une heure. Le double s'habilla avec les vêtements de Sam. Des pas lourds résonnèrent dans le couloir. Ils s'arrêtèrent devant la porte. Sam et son double se retournèrent à temps pour voir un vieil homme terriblement grand qui franchissait les restes carbonisés de la porte. Instinctivement, Sam et son double se rapprochèrent l'un de l'autre. Le vieil homme annonça qu'il était contraint de procéder à une déplaisante remise en état. Le double demanda au vieil homme de décliner son identité. Le vieil homme annonça qu'il était le contrôleur. Il expliqua que la panoplie de Sam était destinée aux enfants Threganders qui était en train d'exécuter une randonnée dans cet oblong. Un des randonneurs avait demandé une panoplie au moment de passer en supranormal. Ce qui expliquait pourquoi Sam avait reçu le colis. Le contrôleur allait donc récupérer la panoplie et rajuster toutes les solutions de continuité qu'elle avait provoquées. Une fois que le mal serait réparé, Sam pourrait reprendre sa fille normale. Mais il restait un problème : lequel d'entre eux était le Sam Weber original. Alors le double demanda au contrôleur de décider lui-même le contrôleur étudia soigneusement les deux hommes. Puis il décida de désassembler Sam qui mourut dans un gargouillement liquide. Le double poussa un long soupir en détournant son regard. Le contrôleur expliqua au double que ce n'était pas la panoplie en elle-même qu'il redoutait de laisser entre les mains des humains mais le principe sur lequel elle reposait. La civilisation humaine n'était pas prête à le recevoir. Le double comprenait parfaitement et il passa autour de son cou la cravate bleue et rouge de Tante Maggie.

 

Quand les mythes sont repartis (Robert Silverberg).

 

En ce temps-là, nous évoquions les grands personnages du passé pour voir ce qu'ils avaient été en réalité. C'était à peu près entre 12 400 et 12 450. Nous avions réuni Freud, Marx et Lénine dans une même pièce pour les laisser converser. 10 000 ans d'histoire furent explorés. Au bout d'un demi-siècle, le jeu commença à lasser ceux qui le pratiquaient. Alors, on s'intéressa aux personnages mythiques, dieux et héros.

 

C'était le tour du narrateur de s'occuper comme curateur du Palais de l'Homme, où l'on construisait la machine. Le constructeur s'appelait Léor. Il avait déjà fabriqué les machines à évoquer les gens qui avaient réellement existé. Aussi ne douta-t-il pas un seul instant de sa réussite. La machine couvrait tout le Pavillon de l'Espoir. En l'an 12 570, Léor annonça qu'il était prêt à mettre la machine en fonctionnement. La météorologie la plus favorable fut organisée. Quelques lunes furent expédiées dans le ciel pour écrire le nom de Léor. Les gens vinrent de toute la Terre. Le comité des conseillers littéraires discuta avec Léor de la succession des réjouissances. On fixa un jour pour la première démonstration et le ciel ne fut teinté de mauve pour l'effet. La plupart des gens revêtirent leurs plus jeunes corps bien que certains manifestèrent le désir de paraître dans toute leur maturité en présence des personnages fabuleux sortis de l'aube des temps. Le président Peng fit son habituelle allocution. Le maître des cérémonies désigna le narrateur. Il s'avança pour expliquer ce qui allait se passer. Les gens allaient pouvoir voir les dieux et les héros qui symbolisaient les causes et les effets, les forces organisatrices autour desquelles les cultures pouvaient se cristalliser.

 

Léor expliqua que certains des êtres qui allaient apparaître étaient purement imaginaires. Mais certains avaient été des êtres humains bien réels. Ils furent transfigurés pour prendre place dans le Panthéon. Léon annonça au public que les les personnages humains seraient enveloppés d'une légère aura, d'une ombre. Il retourna dans sa machine. Soudain un homme nu apparu, clignant des paupières et regardant autour de lui. C'était Adam, le premier de tous les hommes. Il traversa la scène pour s'adresser au président Peng. Adam demandait pourquoi il était nu. Il trouvait que c'était mal. Le narrateur lui expliqua que c'était par respect de l'authenticité. Puis ce fut Eve qui apparut. Elle était également nue mais ses seins étaient dissimulés par ses cheveux. Adam se précipita vers elle en criant : « couvre-toi ! ».

Eve ne comprenait pas pourquoi. Elle constata que le public était également nu alors elle en conclut qu'ils se trouvaient à nouveau dans le jardin d'Éden. Adam lui avait compris qu'il s'agissait du monde de leurs lointains descendants. Adam et Eve étaient entourés de l'aura sombre qui trahissait leur humanité. Le narrateur en fut surpris car il doutait de l'existence de Adam et Eve. Tout à coup, Pan, le monstre semi humain apparut. Lui aussi portait l'aura. Il se rua dans le public et emporta une femme vers un bosquet. Léor fit venir Hector et Achille, Orphée et Persée. Il évoqua aussi Ulysse et Oedipe. Tous les personnages de l'Iliade furent convoqués. Les autres religions ne furent pas oubliées. Les créatures mythiques se bousculaient en arrivant sur la scène avant de déborder dans la plaine. Les anciens ennemis bavardaient entre eux et les membres de même Panthéons s'embrassaient. Les héros choisissaient des femmes et les monstres s'efforçaient de paraître moins monstrueux. Les dieux cherchaient des adorateurs.

 

Léor sortit de sa machine plusieurs saints ainsi que les Furies, les Harpies, les  Parques. Il était romantique et ne savait pas se modérer. Tous ceux qui vinrent portaient l'aura humaine. Les habitants de la terre des années 12 000 se laissaient facilement distraire pour tomber dans l'ennui. Des gens regagnèrent leur domicile. Quand Galilée apparut, le narrateur demanda à Léor qui était cet homme à un informateur du palais. On lui expliqua que c'était un humain à qui on attribuait la découverte des étoiles et qui avait été déifié par les religieux conservateurs. D'autres dieux de la science apparurent : Newton et Einstein, Copernic, Oppenheimer, Freud. Ils ne ressemblaient en rien aux personnages réels. Ils avaient une stature trois fois supérieure à celle de l'humain et des éclairs se jouaient autour de leur front. Ainsi Abraham Lincoln était devenu l'ancien dieu de l'émancipation. John Kennedy était devenu l'ancien dieu de la jeunesse. Les dieux et les héros étaient parmi la foule. Une saison de réjouissances pouvait commencer. Thésée cherchait à se loger avec le Minotaure tandis qu'Agamemnon se réconcilia avec Clytemnestre. Le narrateur bavarda un moment avec John Kennedy. Il était bouleversé de se trouver là. Il ne considérait pas être un mythe. Il était le dernier mythe sorti de la machine. Comme si les hommes avaient arrêté de fabriquer des mythes après le XXe siècle. Kennedy semblait incrédule quand le narrateur lui expliqua que les mythes n'étaient plus devenus nécessaires. Il ne pouvait pas croire que les hommes étaient devenus des dieux. Alors Kennedy partit explorer ce monde. Le narrateur rencontra souvent des dieux et des héros en promenade. Il les voyait se quereller. Il s'attendait à ce genre de comportement de la part d'archétypes des temps primitifs. Dionysos remit en pratique la distillation des alcools. Il enseigna aux gens de cette époque à s'enivrer. Mais l'émerveillement passa. Les êtres mythiques commençaient à lasser les gens. Ils étaient trop nombreux et trop bruyants. Ils devinrent méchants. Cela devenait dangereux. Cela faisait 50 ans qu'ils occupaient ce monde. C'était assez.

Il fut décidé de remettre les héros et les dieux dans la machine. Malgré leur force, les héros furent les plus faciles à attraper. En leur demandant d'exécuter des grands travaux dans le Palais de l'Homme. Ainsi Léor put renvoyer Héraclès, Achille, Hector, Persée  d'où ils venaient. Les démoniaques vinrent d'eux-mêmes affirmant qu'ils s'ennuyaient dans ce monde. Il fallut saisir Ulysse par surprise car il avait pris l'apparence de Breel, secrétaire du président Peng. D'année en année la chasse aux mythes se poursuivit. La dernière à partir fut Cassandre. Elle demanda pourquoi on les avait fait venir. Et pourquoi on les renvoyait. On lui répondit que le jeu était terminé. Alors Cassandre répondit que les gens qui n'avaient pas des mythes avaient besoin d'emprunter ceux des autres. Et pas seulement pour la distraction. Qui consommerait leurs âmes dans les sombres temps à venir ? Qui soutiendrait leur courage quand les souffrances commenceraient ? Qui expliquerait les maux qui s'abattraient sur eux ? Le narrateur lui répondit que les malheurs de la Terre étaient dans le passé de la Terre et qu'il n'avait plus besoin de mythes. Cassandre sourit et s'engagea dans la machine.

Alors s'ouvrit l'ère du feu et des tourments. Les envahisseurs arrivèrent. Les survivants en appelaient aux dieux anciens et aux héros disparus. Mais la machine qui scintillait dans le Palais de l'Homme était brisée. Et son constructeur n'était plus de ce monde. Les survivants étaient seuls. Ils n'étaient plus que des esclaves.

Le regard du spectateur (Burt K. Filer).

 

L'exposition très attendue de Peter Lukas venait de s'ouvrir au musée Guggenheim. Peut-être avait-elle ébranlé un des plus anciens axiomes de l'art que la beauté réside dans le regard du spectateur. Toutes les oeuvres de Lukas avaient suscité une admiration uniforme. La plus frappante des six sculptures était Néréide. Il s'agissait à la base d'une femme abstraite portante en elle une étoile et qui semblait voguer parmi les galaxies. Elle était constituée d'un hologramme et de répliques miniatures obtenues grâce au procédé Bolger. Le docteur Osborn avait signalé l'année précédente l'existence d'une gravité zéro partielle dans les solides. Oborn avait fabriqué des objets de laboratoire dont la masse atteignait 20 kg et dont le poids mesuré était à peine de 18 kg. Paul Stoner avait décrété que le docteur Osborn devait travailler seule. Attitude typique de la CIA. Tout sacrifier à la sécurité et tant pis pour l'efficacité. Osborn ne se ménageait pas. Les six derniers mois avaient été de la folie. Elle avait beaucoup maigri. Paul était venu la voir. Il avait amené un paquet qu'il posa sur la table de laboratoire il était allé voir Lukas pour lui parler des travaux d'Osborn. L'artiste avait accepté de faire à copie miniature de Néréide. Paul fit remarquer à Osborn que la sculpture était creuse. C'était ce qu'il pensait mais après expertise aux rayons X la sculpture n'était absolument pas creuse mais en métal massif. Osborn fut obligée de constater que Lukas avait plus d'avance qu'elle. Il ne manquait pas grand-chose pour que cet objet ignore totalement la gravité. Néréide était faite de 15 kg de nickel électrolytique mais ne pesait que 4 kg. Osborn voulait obtenir tous les calculs de Lukas mais Paul lui répondit que Lukas n'était même pas allé jusqu'au bac. Elle trouva cela injuste. Elle se desséchait dans son laboratoire depuis six ans et cet artiste obtenait de meilleurs résultats sans être un scientifique. Elle finit par se calmer et demanda à Paul quels étaient les instruments qu'utilisait Lukas. Paul répondit que Lukas utilisait une cuve Bolger. Et comme il ne pouvait pas calculer, Lukas parlait directement à la cuve. Il ne restait donc plus qu'une seule approche possible : le projecteur holographique. Elle demanda à Paul de mettre la main dessus. Paul accepta.

 

Il se rendit chez Lukas pour lui rendre la statue. Puis il lui demanda s'il pouvait jeter un coup d'oeil sur le projecteur holographique dont il s'était servi pour faire Néréide. Les deux hommes se trouvaient au musée Guggenheim. La réponse de Lukas, qui tenait en un seul mot, s'entendit d'un bout du musée à l'autre. Paul s'en alla avec un sourire désabusé.

 

Il s'était attendu à ce refus dont les raisons étaient évidentes. Avec le projecteur, n'importe qui pouvait faire une réplique de Néréide, et aucune loi ne protégeait les copies faites par le procédé Bolger. Mais peut-être que l'artiste avait peur d'une analyse scientifique de son oeuvre.

 

Paul alla trouver les amis de Lukas. C'étaient des artistes pauvres. Ils étaient au moins un peu jaloux. Bref on pouvait les acheter. Paul réussit à les convaincre de cambrioler la maison de Lukas une semaine plus tard. S'ils se faisaient prendre, au pire, on croirait que c'était simplement des artistes essayant de voler des idées à un autre artiste. Personne ne se douterait que la CIA essayait de se procurer le secret de la propulsion interstellaire auprès d'un homme qui ignorait même qu'il le possédait.

 

Mais tout ne se passa pas bien. Lukas rentra chez lui plutôt que prévu. Il surprit ses amis en train d'utiliser la cuve. Peter Santini réussit à s'enfuir par la fenêtre. Une fille s'enfuyait également c'était Herkie Albright. Lukas était déçu de ne pouvoir se fier à ses amis. Santini tenait le projecteur de Néréide d'une main. Lukas cria pour le faire revenir. En vain. Alors il se lança à sa poursuite.

 

Pete et Herkie allait partir en voiture. Lukas sauta et se retrouva écartelé sur le capot. Il réussit à empoigner le pare-chocs. Herkie passa la deuxième vitesse. Mais Santini saisit Lukas par les chevilles et le balança par-dessus bord. Heureusement, Lukas n'avait rien de cassé. Il retourna chez lui. Il monta sur sa moto et partit à la poursuite de ses anciens amis. Il les rattrapa. La voiture de Santini et Herkie disparut soudain. Lukas entendit une voix d'homme criant et un bruit d'impact.. Une autre voiture s'était déjà arrêtée. Lukas put voir des policiers arriver de tous les côtés à la fois. Il reconnut Stoner, le type de la CIA qui lui avait emprunté Néréide. Il était accompagné d'une femme. Les policiers de la route se mirent au travail. Ils sortirent les corps de Santini et de Herkie de la voiture. Lukas reprocha aux policiers d'avoir provoqué l'accident. Mais les policiers eurent le culot de le frapper. Tout ça sentait la machination. Il se demandait pourquoi Stoner et cette salope décharnée assistaient au spectacle. Alors Lukas décida de ne pas dire un mot en attendant l'arrivée de Jack Adams.

 

Lukas fut accusé d'avoir provoqué l'accident. Le policier allait poursuivre mais il regarda vers le fond de la pièce et fit un signe d'assentiment. Lukas se retrouva seul avec Stoner et la femme. Paul reconnut que c'était lui qui avait mis Lukas dans ce pétrin. Il pouvait faire sortir Lukas si celui-ci coopérait. Il expliqua à Lukas que le docteur Osborn désirait seulement regarder le projecteur utilisé pour Néréide, rien de plus. Lukas était en colère. Il ne supportait pas qu'on le fasse chanter. Mais Paul rétorqua qu'il était agent de la CIA et qu'il agissait dans l'intérêt supérieur du pays. Lukas compris que soit il coopérait soit il était accusé d'homicide. Alors il accepta. Le lendemain le docteur Osborn regarda l'atelier de l'artiste. Elle haïssait activement Lukas. Lukas le savait. C'était réciproque. Paul les considérait comme l'art opposé à la science. Cela le mettait mal à l'aise. Il avait hâte que sa mission fût terminée.

 

Alors Lukas sortit le projecteur du carton et le mit en place d'un geste précis. Il gagna ensuite la console pour la mettre en marche et attendit que les appareils chauffent. En trois minutes, Néréide se forma dans la cuve. Osborn le remercia et se mit au travail. Elle se pencha au-dessus de la cuve avec son micromètre. Lucas avait l'impression qu'elle mesurait implacablement ses propres ongles avec son instrument car Néréide, c'était lui. Osborn se sentait pareille à une écolière copiant un devoir, une tricheuse. Elle doutait fort de pouvoir tirer un concept général de ce qu'elle était en train de regarder. Elle avoua à Paul qu'elle savait ce que c'était mais ne savait pas comment le produire. Lukas éclata de rire. Elle ne pouvait donc pas réduire son oeuvre à une carte perforée. Alors Stoner lui demanda de sculpter et il accepta sans discuter. Ce fut une erreur. Il commanda la cuve avec sa voix. La chaleur monta dans l'atelier. Les ventilateurs de la cuve s'accélérèrent. Lukas continuait, parlant de plus en plus vite. Lukas émettait un flot de paroles apparemment incohérentes. Puis il s'arrêta de parler. Il se leva et se pencha au-dessus de la cuve. Il murmura dans le micro pour ordonner à la cuve de terminer l'oeuvre. Osborn l'observait, fascinée. Paul sentait la nausée et la peur monter en lui. Cela durait depuis des heures. C'est chose qui prenait forme dans la cuve, c'était Osborn. Lukas finit par s'évanouir à 16:30. Il avait le bout du nez couvert de brûlures. Ses lèvres étaient encroûtées de sang séché. Il avait parlé pendant 8 heures d'affilée. Osborn pompa15 kg de nickel électrolytique dans la cuve pour obtenir un moulage permanent de sa propre effigie pendant que Paul s'occupait du Lukas. Osborn n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Cela éveillait en elle des pensées inattendues. Des pensées sur le rapport entre Dieu et les mathématiques. Elle ne sera plus jamais la même, mais c'était sans importance. Elle était une madone qui portait dans ses bras non pas le Christ mais le vide. Elle savait comment Lukas avait fait.

 

Paul réveilla Lukas et lui donna à manger. Il a pris un Lukas que Osborn avait réussi à faire flotter la sculpture. Elle avait amélioré la sculpture. Sans utiliser la voix mais le clavier. La sculpture était éblouissante. Elle expliqua à Lukas qu'il avait un esprit mathématique sans le savoir. Mais il ignora le carnet qu'elle lui montrait. Il fit lentement le tour de la statue. Il n'y avait tout simplement plus rien à ajouter ou à enlever. Osborn avait le dernier mot. C'était la perfection absolue. La beauté n'était plus dans le regard du spectateur. La chose la plus insaisissable du monde avait été quantifiée. Osborn pouvait annuler la gravité et l'effet secondaire était la perfection de l'oeuvre. Mais pour Lukas ce n'était pas un effet secondaire. Lukas sortit de l'atelier. Ce n'était plus un atelier mais un laboratoire. Il alla boire une bière. Paul lui dit au revoir. Mais Lukas ne leva même pas les yeux. Il était un homme brisé. Paul aurait dû le savoir. Dans la voiture, un garde du corps dit à Paul que Lukas les suivait. Il comprenait que Lukas essayait de provoquer un accident. Alors Paul ordonna à ses hommes de tirer. Devant eux, apparut le dernier virage. Sur le siège avant, tenant la madone sans Christ et sans poids dans ses bras, Osborn se mit à rire.

La mère d'Euréma (R. A. Lafferty).

 

Il était le dernier des crétins. Les enfants naissaient de plus en plus intelligents, et cette tendance n'était pas près de s'inverser. Il était donc le dernier enfant né idiot. Même sa mère été obligée de reconnaître qu'il n'était pas doué. Il avait commencé à parler à quatre ans. Il n'avait su ouvrir une porte qu'à huit ans. Il fallait lui dire de refermer la bouche après avoir bâillé. Il ne savait même pas quelle aiguille des horloges indiquait les heures. À neuf ans et demis, Albert réussit la performance de distinguer sa main droite de sa main gauche. Albert n'apprit jamais à écrire de façon lisible. Alors il trichait à l'école. Il fabriqua une machine capable d'écrire à sa place. Elle pouvait s'adapter à n'importe quel stylo et tenait dans sa main. Il avait réglé sa machine en s'inspirant d'un livre de calligraphie. Albert était également incapable de compter. Alors il construisit une machine pour compter à sa place. Elle tenait dans sa manche. L'année suivante, l'algèbre figurait au programme alors il ajouta un gadget à sa machine capable de résoudre les équations. Arrivé à l'âge de 15 ans, un autre problème l'attendait. Il avait peur des filles. Alors il décida de construire une machine qui n'avait pas peur des filles. Il avait presque terminé lorsqu'une idée lui traversa l'esprit : aucune machine n'avait peur des filles. Alors il résolut le problème par sa méthode habituelle : en trichant. Il mit en mémoire la Logique de Wormwood. Sa machine pouvait répondre à ses questions. Alors il demanda ce qui clochait chez lui. La machine répondit que les filles lui paraissaient pour le moins bizarre à ell aussi. La machine lui conseilla de construire une machine qui lui ressemblait et parlait comme lui. Mais il fallait que cette machine soit plus maligne que lui et moins timide. Le dernier conseil était un secret. Albert construisit donc petit Danny. Il lui apprit un tas de répliques puisées dans Mad et Quip. Il présenta sa machine à Alice. Alice trouva petit Danny malin et merveilleux. Ça ne s'annonçait pas très bien mais Albert décida de poursuivre l'expérience. Il apprit à petit Danny à chanter et à jouer du ukulélé. Un jour Albert fut agacé que Alice adore tout ce que petit Danny disait et faisait alors qu'elle l'ignorait lui. Un jour Alice décida de laisser tomber Albert pour se promener avec petit Danny. Albert se félicita d'avoir suivi l'ultime conseil de la machine logique. Il se mit à la distance suffisante de la machine et appuya sur un bouton caché dans sa poche. Il fit exploser petit Danny. Mais Alice fut tuée par l'explosion. Albert avait appris une utile leçon de sa machine logique : ne fabrique jamais rien que tu ne puisses détruire.

 

Une fois adulte, Albert resta pourtant un adolescent maladroit et très mal à l'aise dans sa peau. Cela ne l'empêchait nullement de mener sa guerre personnelle contre les vrais adolescents. Personne ne le considéra jamais comme un adulte adapté. Il était trop maladroit pour exercer un métier honnête. Il en fut réduit à vendre ses petits gadgets à des promoteurs d'une moralité douteuse.cela lui valut une sorte de célébrité et il devint très riche. Trop stupide pour s'occuper de ses affaires, il construisit une machine qui le rendit riche par accident. Elle fonctionnait trop bien et il le regretta. Il faisait partie de ce groupe insidieux qui a infligé à notre civilisation tout ce qu'elle renferme de médiocre comme ce Hollandais qui tua la calligraphie avec ses caractères mobiles. Albert n'était bon à rien mais il possédait la faculté peu enviable de construire des machines bonnes à tout. Il mit au point une machine capable de purifier l'air dans un rayon de 300 m et de recueillir et 1 t de déchets atmosphériques par 24 heures. Puis il confia à une de ses machines la mission de reproduire les machines. Albert n'aimait pas beaucoup les blousons noirs qui lui rappelaient sa propre adolescence. Alors il fabriqua un adolescent à lui. Mais celui-là était beaucoup plus dur que les autres. Il les contraignit à se comporter normalement et à s'habiller comme tout le monde. Albert avait fabriqué son adolescent en verre et en métal polarisé de telle sorte que seuls les yeux des adolescents pouvaient le percevoir ; pour le reste de l'humanité, il était invisible.

 

Cela fut remarqué et on lui demanda de s'occuper de la délinquance. Alors Albert confia sa machine-adolescent à une de ses machines à reproduire. Il disposa ainsi les adolescents dans chaque quartier des grandes villes. Les deux plus graves problèmes de la fin du XXe siècle : la pollution et la délinquance furent donc résolus, par accident, et sans que le mérite en revienne à qui que ce soit.

Les années passèrent. Albert ressentait son infériorité en présence de ses machines. Elles le lui faisaient bien sentir. Une des machines d'Albert siégeait au cabinet présidentiel. Une autre faisait partie du Haut conseil de surveillance mondiale qui maintenait la paix sur la planète. Une autre encore présidaitRichesse et Compagnie, organe international garantissant une richesse raisonnable à tous les habitants de la planète. Une autre enfin dirigeait la Fondation de la Santé et de la Longévité. Albert avait conscience d'être vénéré par erreur. Alors il décida de fabriquer Pauvre Charles, une machine aussi maladroite et aussi stupide que lui. Ainsi, il pourrait enfin avoir un vrai compagnon. Mais Pauvre Charles ressemblait trop à Albert pour lui être de quelque utilité. Pauvre Charles décida lui aussi de fabriquer une machine qui contrôlait à la fois la situation et Pauvre Charles lui-même. Albert fut agacé de voir la machine sermonner Pauvre Charles alors il les tua tous les deux. Il comprit toutefois que la machine de sa machine avait dit la vérité. Albert était très déprimé. Il fabriqua une machine qu'il me baptisa Prémo. C'était la machine la plus médiocre qu'il avait faite. En la construisant, il essaya d'y mettre quelque chose de son inquiétude devant l'avenir. Dans son contenu mental comme dans ses mécanismes, elle témoignait d'une grande maladresse ; c'était une ratée. Les autres machines se moquèrent de Prémo. Prémo se servait du milieu ambiant pour obtenir son énergie. Albert pensait qu'un jour il y aurait des troubles sociaux. Il voulait que Prémo continue à fonctionner même si la planète entière était détruite. Prémo n'était pas branché sur la matrice d'information des autres machines. Les autres machines ne comprenaient pas à quoi servait Prémo. Albert répondit que Prémo avait des prémonitions. Albert savait que grâce à Prémo, il tenait ses autres machines. Prémo savait que des jours difficiles les attendaient alors il pourrait devenir utile.

 

Une fois dans sa vie alors qu'il commençait déjà à se faire vieux, Albert eut un sursaut d'honnêteté. Il décida d'agir de lui-même mais ce fut un lamentable échec. C'était le soir de l'an 2000 ou Albert se vit remettre le trophée Finnerty-Hochmann, le prix le plus prestigieux que l'intelligentsia mondiale pût décerner. On avait fini par remarquer que depuis une trentaine d'années, toutes les inventions fondamentales provenaient de lui ou des machines dont il s'était entouré. Le trophée représentait la déesse grecque de l'invention Euréma, les bras écartés comme pour prendre son envol, un cerveau stylisé montrait les circonvolutions du cortex. Albert s'était fait composer un discours par une machine mais il décida de ne pas s'en servir. Il improvisa son allocution. Ce fut un désastre. Il bégaya et ne dit que des inepties. Il dit que ce n'était pas la vraie Euréma sur le trophée car la vraie déesse était aveugle et marchait à reculons. Il voulut faire comprendre aux savants qu'ils ne pouvaient vivre sans les irréguliers. Le maître de cérémonie lui demanda s'il était malade. Il lui conseilla d'arrêter son allocution. Mais Albert continua. Il expliqua que leur idéal était que tout le monde soit sain et bien adapté. Mais si tout le monde était parfaitement adapté alors les gens deviendraient sclérosés et ne tarderaient pas à mourir. Le monde n'était maintenu en bonne santé que par les quelques esprits malades qu'il abritait. Dans tous ce qui survivait, il fallait une part d'incongru. Toute l'assistance le regarda avec stupeur. Il termina son discours en disant : « comment remplacerez-vous les crétins lorsque le dernier d'entre nous aura disparu ? Comment ferez-vous pour survivre sans nous ? ».

Il fut reconduit à sa place. Sa machine publicitaire expliqua qu'il était surmené et distribua des copines de l'allocution qu'il était censé avoir prononcée.

 

Cette année-là, César décida un recensement de toute la population. Il n’y avait pas eu de recensements depuis 10 ans. Des dispositions avaient été prises pour recenser également les vagabonds et les laissés-pour-compte de la société. Ils furent examinés pour savoir ce qui les rendait différents. Albert fut interrogé. Il fut incapable de lire l'heure sur une pendule. On lui donna un papier avec des questions auxquelles il fallait répondre par vrai ou par faux. Albert marqua vrai à toutes les questions. Il espérait obtenir une moitié de réponses justes. Mais il se trouvait que toutes les affirmations étaient fausses. On lui donna un test consistant à compléter des proverbes. Il n'avait aucune de ses machines pour l'aider. Il écrivit que la stupidité était la mère de l'invention. Comme toutes ses réponses étaient fausses, les autorités se préparaient à l'envoyer dans une institution très progressiste, où l'on pourrait lui apprendre à faire quelque chose avec ses mains puisque le reste était sans espoir.

Les machines qui vinrent le chercher se moquèrent impitoyablement de lui ce qui le rendit de plus en plus misérable et désespéré. Alors il alla se réfugier dans une petite maison qui lui servait de retraite. Il construisit une nouvelle machine qui lui permettrait de se suicider.  Prémo lui demanda ce qu'il faisait. Albert lui avoua ce qu'il comptait faire alors Prémo lui expliqua qu'il existait une meilleure solution. Il lui demanda d'imaginer le monde entier étalé devant lui. Albert répondit que ce monde trop parfait ne pouvait lui permettre de continuer à vivre. Prémo lui demanda de regarder mieux. Alors Albert comprit. Le monde était constitué de 6 milliards de poires attendant qu'on les cueille. Il allait inaugurer une époque nouvelle. 6 milliards de gogos ! C'est sur cette note un peu bizarre que débuta le XXIe siècle.

 

La machine à deux mains (Henry Kuttner et Catherine L. Moore).

 

Ce n'est qu'au XXIIe siècle que l'humanité se fabriqua un lot de furies très réelles, en acier. Elle avait de bonnes raisons de construire des furies à forme humaine qui se chargeraient de poursuivre pas à pas tous les hommes qui tuent d'autres hommes. À cette époque, il n'y avait pas d'autres crimes graves.

 

Cela fonctionnait très simplement. Sans avertissement, un homme qui se croyait en sécurité entendait soudain derrière lui un bruit de pas réguliers. Il se retournait et voyait la machine à deux mains qui s'avançaient vers lui, ressemblant à un homme d'acier, mais plus incorruptible. Alors seulement le meurtrier savait qu'il avait été jugé et condamné par les cerveaux électriques omniscients qui connaissaient la société mieux que ne pourrait jamais la connaître cerveau humain.

Tout le reste de ses jours, l'homme entendait ces pas derrière lui. Et un jour, il ne pouvait savoir quand, le geôlier se transformerait en bourreau.

 

Danner buvait du vin au restaurant en fermant les yeux pour mieux le savourer.

Il se sentait tout à fait en sûreté. C'était un endroit très agréable et c'était très agréable d'avoir autant d'argent… Maintenant.

 

Il avait dû tuer pour se procurer l'argent. Mais il ne se sentait pas coupable. Il se sentait protégé. Il connaissait les conséquences d'un meurtre. Si Hartz ne l'avait pas convaincu qu'il serait parfaitement en sûreté, jamais Danner n'aurait pressé sur la détente.

 

À présent, le péché n'avait pu aucun sens. Il y avait tant de choses agréables qui attendaient Tanner. Il était né à une mauvaise époque. Il était assez âgé pour se rappeler les derniers jours d'utopie. Il avait été pris au piège dans la nouvelle économie que les machines avaient imposée à leurs constructeurs. Dans sa prime jeunesse, il avait connu les luxes gratuits, comme tout le monde. Pendant son adolescence, les machines d'évasion fonctionnaient encore avec leurs visions éclatantes et séduisantes. Mais l'austérité était venue effacer le plaisir. Maintenant, on avait le nécessaire et rien de plus. Maintenant il fallait travailler. Danner détestait le travail. Quand le changement s'était produit, il était trop jeune pour courir sa chance. Les riches d'aujourd'hui avaient fait fortune en accaparant les quelques denrées de luxe que produisaient encore les machines. Danner désirait le retour des jours éclatants. Il avait tout le reste de sa vie pour apprendre à être heureux.

 

Le fonctionnement de la société reposait sur des machines incorruptibles. Seules les machines empêchaient l'homme de devenir rapidement une espèce disparue. C'était les ordinateurs qui promulguaient et appliquaient les lois indispensables pour maintenir l'humanité en vie.

 

Danner semblait sentir trembler la société parce qu'il se vautrait sur des coussins en buvant du vin. Ce fut à ce moment-là qu'arriva la furie. Danner se figea. La furie était plus grande qu'un homme. Elle n'avait pas de visage. Puis elle passa le seuil et ce fut comme un grand homme vêtu d'acier qui s'avançait lentement entre les tables. Danner se rappela en un instant ce que Hartz lui avait dit.

 

Il revit Hartz devant son bureau. Il y avait des ordinateurs. On entendait leur cliquetis lointain tandis qu'ils ingéraient des données et les exprimaient comme des oracles mystérieux. Il fallait des hommes comme Hartz pour comprendre ce que signifiaient les oracles. Hartz lui avait demandé de tuer un homme. Il lui offrait beaucoup d'argent et sa protection. Il lui suffisait de changer la programmation de toute Furie. C'était dangereux mais il ne ne l'avait fait qu'une fois. Cela avait marché. Une fois que le travail serait fait, il ne serait plus indispensable de changer la programmation. Hartz lui demanda de tuer O'Reilly. C'était le contrôleur des ordinateurs. Hartz voulait sa place. Danner lui demanda pourquoi il ne le tuait pas lui-même. Hartz répondit que cela trahirait tout. Il n'y aurait pas besoin d'un ordinateur pour découvrir à qui la mort d'O'Reilly profitait le plus. Danner demanda la preuve que Hartz pouvait changer le programme des ordinateurs. Alors Hartz lui montra un écran incliné qui désignait l'endroit où se trouvaient les Furies. Danner put voir sur l'écran un homme poursuivi par une furie. Certains passants regardaient avec intérêt. Danner vit Hartz taper des instructions. Tout à coup, Danner put voir l'homme poursuivi se mettre à courir et le robot qui courait après lui s'immobilisa soudainement. Puis le robot tourna le dos à l'homme et s'éloigna souplement. Le visage de l'homme parut étrangement choqué, comme si son dernier ami au monde l'avait abandonné.

Danner avait pris sa décision dès cet instant. C'était un risque calculé qui valait la peine. Danner observa le robot dans le restaurant. Il pensait qu'il était en sûreté. Il était protégé. Il se demanda à quoi ressemblait de la nourriture crue. La nourriture venait toute préparée des cuisines de restaurants ou des distributeurs automatiques. Un frémissement indescriptible et un murmure dans la foule lui firent lever les yeux automatiquement. La furie avait franchi la moitié de la salle. Deux ou trois femmes se cachaient le visage dans les mains et un homme s'était évanoui. La furie n'avait pas de visage. Tous les yeux étaient braqués sur Danner. Il avait l'impression de vivre un cauchemar. La furie s'arrêta devant lui. Danner se leva en criant : « Non ! Vous vous trompez ! Allez-vous-en ! ». Il envoya son assiette contre la poitrine blindée du robot. Puis il quitta la table pour passer devant la silhouette de métal et s'enfuit vers la porte. Il se trouva dans la rue. Il se précipita vers une rangée de cabines téléphoniques. Il se réfugia dans une cabine téléphonique. Le robot attendait impassiblement. Il téléphona à Hartz. Mais une femme lui répondit que Hartz n'était pas dans son bureau. Alors Danner sortit de la cabine. Il s'aperçut qu'il tenait encore la main la serviette de table de restaurant. Il ordonna au robot de reculer et le robot recula. Il essuya la poitrine d'acier et jeta la serviette par terre. Et ce fut à cet instant, en touchant le robot, que son intelligence perça enfin à travers son écran de folie protectrice. Il se rappela la vérité. Il ne serait plus jamais seul. Pas tant qu'il vivrait. La dernière chose qu'il verrait au monde, ce serait ce robot. Il lui fallut près d'une semaine pour joindre Hartz. Pendant cette période, il changea d'avis sur le temps qu'il fallait à un homme poursuivi par une furie pour devenir fou. Chaque fois qu'il s'éveillait, il se demandait si c'était la dernière fois qu'il revenait à la vie. Il se demandait comment les furies procédaient à une exécution. Il se demandait si cela valait la peine de vivre. Il avait pu conserver son appartement à l'hôtel. La direction n'avait rien dit. Tous ses désirs de luxe avaient fondu. Il n'aurait pas été seul pour voyager désormais. Il se rendit à la bibliothèque pour lire tout ce qu'il y avait sur les furies. Il tomba pour la première fois sur deux lignes écrites par Milton : mais cette machine à deux mains devant la porte se tient prête à frapper une fois, pas une de plus…

Danner s'efforça d'imaginer le XXe siècle. Les civilisations avaient sombré ensemble dans l'abîme majestueux du chaos. Mais il n'arrivait pas à imaginer le temps d'avant les machines. Il apprit ce qui était arrivé quand les furies avaient été fabriquées à l'image de l'homme. Avant le commencement des vraies grandes guerres, la technologie était arrivée au point où les machines reproduisaient des machines, comme des êtres vivants, et la Terre aurait pu devenir un paradis. Mais les sciences sociales avaient pris un retard considérable par rapport aux sciences physiques. Quand les guerres avaient commencé, les machines et les hommes avaient combattu côte à côte. Mais l'homme était le plus vulnérable. Les guerres s'étaient arrêtées quand il n'était plus resté deux sociétés capables de lutter l'une contre l'autre. Les sociétés s'étaient fragmentées en groupes de plus en plus réduits jusqu'à une quasi-anarchie. Les machines s'étaient guéries les unes les autres. Comme prévu dans leur construction. Elles avaient continué tranquillement à se reproduire et à donner à l'humanité les luxes prévus. Mais l'humanité se fragmentait de plus en plus. Il n'y avait plus de familles. Les liens émotifs s'amenuisaient. Les hommes avaient été habitués à accepter des tuteurs. Ils avaient adapté leurs émotions aux machines d'évasion qui leur fournissaient des aventures joyeuses et impossibles et faisaient paraître le monde en deuil comme trop triste pour qu'on s'en occupe. Les naissances avaient diminué. Le luxe et le chaos marchaient main dans la main. Quelques hommes comprirent ce qui se passait. Les spécimens étaient en voie de disparition. Mais l'homme avait un serviteur puissant. Alors le temps arriva où un génie demeuré inconnu vit ce qu'il fallait faire. Il installa une nouvelle norme dans les plus grands des cerveaux électroniques. Il leur ordonna que l'humanité redevienne responsable d'elle-même.

Il en résulta des changements mondiaux et une modification totale de la vie humaine sur la planète. Les machines constituaient une société intégrée et elles avaient de nouvelles instructions. Elles s'organisèrent pour obéir. Les jours du luxe gratuit finirent. Les machines d'évasion fermèrent boutique. Les hommes furent obligés de se regrouper pour se maintenir en vie. Ils furent obligés d'accomplir les travaux que les machines n'exécutaient plus. Des besoins et des intérêts communs commencèrent à semer l'idée presque disparue de l'unité de l'humanité. Mais c'était très lent. L'individualiste avait atteint son paroxysme et il n'y avait plus d'interdiction du crime. Sans famille, il n'y avait même plus de vengeances organisées. La conscience était en échec puisqu'aucun homme ne s'identifiait aux autres. Le vrai travail des machines consistait à reconstruire en l'homme un moi supérieur et réaliste pour le sauver de la disparition. Une société responsable d'elle-même serait profondément interdépendante, le chef s'identifiant au groupe, et il y aurait une conscience interne réaliste qui interdirait le péché. À ce moment les furies intervinrent. Les machines définirent le meurtre comme le seul crime humain. Les furies ne pouvaient pas empêcher le crime. Mais le châtiment pouvait empêcher les autres de commettre un crime. Rien que par la peur, en voyant le châtiment infligé aux coupables. Les furies devinrent le symbole du châtiment. Elles arpentaient ouvertement les rues sur les talons des condamnés comme un signe extérieur et visible du châtiment. En théorie, les furies ne se trompaient jamais. Grâce à la quantité énorme de renseignements emmagasinés par les ordinateurs, la justice des machines fut beaucoup plus efficace que n'aurait pu l'être celle des humains. Un jour l'homme découvrirait le sens du péché à cause duquel il avait failli disparaître. Ainsi, il pourrait reprendre son autorité sur lui-même et sur les machines. Mais en attendant, les furies devraient arpenter les rues.

 

Danner pensait aux jours anciens quand les machines d'évasion fonctionnaient encore. Il pensait avec rancoeur. Il ne voyait pas l'utilité de l'expérience dans laquelle l'humanité s'était embarquée. Il préférait les jours anciens où il n'y avait pas de furies. Il rencontra un mendiant. 30 ans auparavant, le mendiant aurait pu vivre et mourir sans qu'on y fasse attention, soigné uniquement par des machines. Qu'un mendiant put continuer à vivre en mendiant devait être le signe que la société commençait à éprouver des sentiments de sympathie envers ses membres. Danner était complètement ivre et il suivit le mendiant jusqu'à ce que ce dernier lui lance son argent à la figure. Plus tard dans la nuit, Danner attaqua la furie avec un tuyau. Puis il s'enfuit en retournant dans les ruelles pour se cacher. Ce fut le lendemain qu'il réussit enfin à joindre Hartz. Hartz lui dit que tout allait s'arranger. Danner lui demanda combien de temps il lui restait. Hartz ne le savait pas. Il lui rappela qu'il avait accepté de courir un risque. Mais Danner répondit que Hartz était censé le protéger. Il voulait savoir pourquoi Hartz n'avait pas respecté sa promesse. Hartz avoua que quelque chose s'était détraqué. Danner pensait que Hartz serait lui aussi condamné. Mais Hartz lui expliqua qu'on ne pouvait punir une personne pour ses intentions, seulement pour ses actes. Il n'était donc pas responsable de la mort d'O'Reilly. Il demanda à Danner de lui laisser le temps de réparer son erreur. Danner voulu savoir s'il était vrai que pour maintenir les gens en état d'angoisse, les furies variaient le temps alloué avant d'exécuter quelqu'un. Hartz répondit qu'il existait toutefois un temps minimum. Il demanda à Danner de le laisser travailler pour trouver ce qui clochait.

 

Pendant une certaine période, Danner savoura de nouveau l'expérience. Il voyagea. Il trouva la compagnie des humains. Mais les gens qui acceptaient d'avoir des relations avec un homme ainsi condamné à mort n'étaient pas très intéressants. Il découvrit que certaines femmes étaient fortement attirées vers lui à cause de la furie qui l'accompagnait. Elles paraissaient excitées par ce contact sans danger avec l'instrument même du destin. Il tenta de voyager plus loin. En Afrique, en Amérique du Sud mais les lieux exotiques ne le touchaient de façon satisfaisante. L'attrait de la nouveauté ne tardait pas à disparaître à cause de cette chose terriblement familière qui se tenait indéfectiblement près de lui. Il lui semblait entendre le battement des pas de la furie en permanence. Il acheta des armes et s'efforça de détruire le robot. Il échoua. S'il avait réussi, il savait qu'on lui en aurait affecté un autre. Il pensa de plus en plus au suicide. Mais Hartz lui avait dit qu'il y avait encore de l'espoir. Un matin, il trouva la réponse. Il avait lu tous les faits connus sur les furies. Il regarda un film dans lequel on voyait un homme et la furie qui l'accompagnait marchant dans les rues de la ville, comme isolé sur une petite île déserte. Comme Robinson suivi de Vendredi. Danner avait compris. Hartz n'avait jamais eu le pouvoir dont il s'était vanté. Il n'avait plus qu'à abattre Hartz en vitesse avant de cesser de vivre lui-même.

 

Hartz pouvait dominer du sommet de la pyramide les rangées d'ordinateurs qui faisaient marcher la société et menaçaient l'humanité du fouet. Il soupirait d'aise. Mais il songeait souvent à Danner. Pas avec un sentiment de culpabilité car l'esprit de l'homme était encore trop profondément individualiste. Mais peut-être avec un malaise. Il avait naturellement menti à Danner après le meurtre. Il pouvait très facilement contrôler les furies. Il pouvait sauver Danner mais il n'en avait pas eu l'intention. C'était inutile et dangereux. Toucher au mécanisme qui commandait la société pouvait provoquer une réaction en chaîne. Il ne voulait pas risquer de mettre en désordre toute l'organisation. Il regarda un appareil qui était dans son tiroir. Il espérait ne jamais avoir à s'en servir. Il était le Contrôleur des machines qui étaient plus fidèles que ne le serait jamais aucun homme. Il n'avait pas de supérieurs et son pouvoir était absolu. À cause de ce petit mécanisme dans son tiroir, personne ne pouvait contrôler le Contrôleur. Il entendit les pas de la furie. Tout se passa si vite que le temps parut suspendu. Il entendit les pas de Danner qui chargeait dans l'escalier. Danner ouvrit brusquement la porte et les cris d'en-bas montèrent comme un cyclone. Le temps s'était arrêté avec Danner sur le seuil tenant son revolver à deux mains parce qu'il tremblait trop pour le tenir d'une seule. Hartz ne pouvait agir sur la furie pour hâter la mort de Danner. Il savait au fond de lui-même que la furie devait empêcher Danner de faire mal à quiconque. Mais Hartz savait aussi qu'on peut arrêter les machines. Il ne voulait pas confier sa vie à l'incorruptibilité des furies. Il tenait son arme à la main. Il entendit la balle résonner contre du métal. La furie se tenait à moins d'un pas derrière Danner et son bras d'acier avait encerclé Danner pour détourner le revolver. La balle de Hartz avait frappé la première. Danner tomba en arrière. Le sang jaillit de sa poitrine. « La légitime défense n'est pas une excuse » semblait dire la furie. L'intention n'était pas punie mais l'acte était toujours châtié.

 

La foule vociférante d'en bas envahit la pièce. Ce qui était arrivé, expliqua asses clairement Hartz à ses subordonnés, c'était que la furie avait naturellement empêché l'homme de tuer Hartz. Et la victime avait retourné son arme contre elle-même. Un suicide. Cela suffirait à tout humain. Mais cela ne suffirait pas aux ordinateurs. Les hommes emportèrent le cadavre et laissèrent Hartz seul avec la furie. Personne n'avait été assez fou pour commettre un meurtre devant une furie. Le Contrôleur lui-même ignorait comment les ordinateurs jugeaient de sa culpabilité. Il savait que les machines étaient déjà en train de soupeser les faits. Cette furie ou une autre recevait en ce moment des instructions le concernant. Il n'y avait qu'une chose à faire. Il ouvrit le tiroir et toucha les boutons qu'il avait espéré n'a jamais utiliser. Il plaça les informations codées dans les ordinateurs. Mais au bout d'un moment la furie bougea comme en réponse au renvoi que lui signifiait Hartz. De nouveaux ordres animèrent la furie. Hartz vit la furie marcher vers la porte. Elle descendit les marches. Ainsi les machines étaient corruptibles. Hartz trembla avec un sentiment effrayant de l'instabilité du monde. Jamais il n'avait eu autant envie de la compagnie de ses semblables. Alors il descendit l'escalier. Il entendit des pas derrière lui. Mais il n'y avait rien dans l'escalier. Il n'y avait pas de furie visible. Les Erynies avait frappé à l'intérieur et une invisible furie née de son esprit poursuivait Hartz dans l'escalier. C'était comme une renaissance du péché dans le monde et le premier homme sentait de nouveau le premier remords.

L'oiseau-gardien (Robert Sheckley).

 

Gelsen pénétra dans la salle. Tous les autres fabricants d'oiseaux-gardiens étaient déjà présents. Ils étaient sept. Il se rappela sans enthousiasme qu'en se qualité de fabricants d'oiseaux-gardiens, il appartenait au groupe des sauveurs. Pour cela, il était nécessaire de posséder un contrat gouvernemental. Cela ressemblait à une assemblée amicale. Le président de la compagnie du Sud de vantait l'incroyable solidité de l'oiseau-gardien. Les autres aussi débitaient ce qui avait tout l'air d'être un panégyrique de l'oiseau-gardien. Ils étaient tous conscients de leur qualité de sauveurs. Peu de temps encore auparavant, Gelsen lui-même avait éprouvé ce sentiment d'être un gros ponte. Lorsque le projet avait débuté, il avait éprouvé le même enthousiasme que les autres. À présent, il doutait. Il soupçonnait que résoudre les problèmes humains de cette manière ne serait pas si simple. Après tout, le meurtre était un problème ancien et l'oiseau-gardien constituait une solution trop nouvelle.

 

Le représentant du gouvernement arriva. Il annonça que le président avait autorisé la mise en service d'une division d'oiseaux-gardiens dans chaque ville du pays. Les hommes de l'assemblée poussèrent spontanément un cri de triomphe. Ils allaient enfin avoir l'occasion de sauver le monde. Sans savoir pourquoi, Gelsen en fut contrarié. Le représentant du gouvernement annonça que le pays serait divisé en sept zones, chacune de ces zones étant attribuée à un fabricant d'oiseaux. Il ne pouvait être question de concurrence car les oiseaux-gardiens seraient au service de tous. Les fabricants d'oiseaux-gardiens étaient prêts. Depuis des mois, leurs usines avaient été reconverties dans la production d'oiseaux. Gelsen demanda si c'était le modèle actuel qui devait être fabriqué. Le représentant du gouvernement acquiesça. Gelsen avait une objection : les circuits qui permettaient à l'oiseau-gardien de s'instruire lui donnaient une pseudo-conscience. Il ne pouvait approuver cela. Le représentant du gouvernement répondit que c'était Gelsen lui-même qui avait fait remarquer que sans ces circuits les oiseaux ne pourraient empêcher que 70 % environ des meurtres. Gelsen répondit que permettre à une machine de prendre des décisions incombant normalement à l'homme constituait un danger moral. Le représentant du gouvernement pensait que l'oiseau-gardien se contenterait de renforcer les mesures prises depuis l'origine des temps par les hommes honnêtes.

 

Le représentant du gouvernement dit à Gelsen qu'il fallait réfléchir au fait qu'il n'y avait pas d'autres manières possibles d'empêcher un meurtre avant qu'il soit perpétré. Pourtant quelque chose continuait à tracasser Gelsen. Il envisageait d'en parler à MacIntyre, son ingénieur en chef. Gelsen songea que pas mal de policiers allaient se trouver réduits au chômage.

 

Le policier Celtrics qui avait appartenu au service des homicides était contrarié d'être remplacé par une machine. Son capitaine expliqua que les oiseaux-gardiens devaient retenir le bras d'un homme avant qu'il commette un crime. Mais le commissaire ignorait de quelle manière on procéderait vis-à-vis des criminels par intention. Celtrics demanda au capitaine comment cela avait commencé. Le capitaine se rappela que Celtrics ne lisait guère que les pages sportives du journal. Alors il raconta l'origine des oiseaux-gardiens. Les savants avaient étudié le comportement des criminels. Ensuite, les savants avaient créé une machine spéciale qui donnaient un signal rouge lorsque les impulsions criminelles se faisaient sentir. Au début, la machine était trop volumineuse pour être déplacée. Alors on fabriqua un modèle réduit qu'on essaya dans quelques postes de police. Mais les résultats furent décevants. La machine n'arrivait pas à détecter l'intention de crimes en temps voulu. Pour cette raison, on fabriqua les oiseaux-gardiens. Les oiseaux-gardiens étaient avertis qu'un crime allait être perpétré et ils atteignaient le criminel pour l'entraver. Celtrics demanda si le bureau des homicides allait être fermé. Le capitaine n'en avait pas l'intention. Les oiseaux ne semblaient pas capables d'empêcher tous les crimes. En effet, les cerveaux de certains assassins ne réagissaient pas selon les normes.

 

Au-dessus de la ville, l'oiseau-gardien décrivait des courbes amples et harmonieuses. Il cherchait et écoutait. Soudain, quelque chose arriva. Les rapides réflexes électroniques de l'oiseau-gardien perçurent une sensation. L'oiseau-gardien amorça une spirale descendante et se dirigea vers l'origine de la sensation. Il était capable de sentir les sécrétions de certaines glandes et de détecter une onde déviationniste émise par le cerveau. Dinelli était si tendu qu'il ne décela pas l'approche de l'oiseau-gardien. Il était sur le point de tuer un épicier. Mais une décharge électrique l'atteignit dans le dos. Il lâcha son arme et s'effondra. L'épicier fut surpris. Puis il téléphona à la police. L'oiseau-gardien reprit sa recherche. Son centre mémoriel analysa les nouveaux faits qu'il venait d'apprendre concernant le meurtre. Il y en avait certains dont il n'avait pas encore connaissance. Il transmit ces informations aux autres oiseaux-gardiens.

 

Gelsen discuter avec MacIntyre. L'ingénieur travaillait sur le projet depuis six ans. Les deux hommes étaient devenus des amis. Gelsen lui demanda ce qu'il pensait des oiseaux-gardiens. L'ingénieur pensait que c'était une grande chose. Gelsen demanda si ces oiseaux représentaient un danger. Ce n'était pas l'impression de son ingénieur. Gelsen avoua que l'oiseau il commençait à l'effrayer. Il était surtout intrigué par les circuits qui permettaient aux machines d'apprendre. L'ingénieur comprit ce que redoutait Gelsen. Un jour, les oiseaux pourraient remplacer les hommes. Mais pour l'ingénieur, il n'y avait aucune possibilité que les oiseaux supplantent les hommes. Un ordinateur n'était pas doté de conscience. L'ingénieur affirma que l'oiseau-gardien n'était pas plus dangereux qu'une automobile ou un ordinateur. Mais pour Gelsen, les oiseaux-gardien étaient inhumains. Pour l'ingénieur, les oiseaux gardiens ne pouvaient pas éprouver d'émotions. Il n'y avait donc aucune raison de les craindre. Gelsen se sentait moralement responsable car c'était lui qui les fabriquait. Sa secrétaire lui téléphona pour lui signaler que les rapports concernant la première semaine d'activité des oiseaux-gardien étaient disponibles. L'ingénieur conseilla à Gelsen d'étudier plus attentivement les circuits électroniques des oiseaux-gardiens. Ces circuits avaient été conçus pour un certain but qui consistait à empêcher les organismes vivants de commettre des meurtres.

 

Le temps passait et les oiseaux-gardiens recevaient de nouvelles données et de nouvelles façons de détecter la violence du meurtre.

 

Greco au, un tueur à gages, était sur le point de tuer quelqu'un. Un oiseau-gardien plongea sur lui et le frappa.

 

Gelsen était dans un état de parfaite euphorie. Les oiseaux-gardiens accomplissaient leur tâche à la perfection. Le nombre de crimes avait diminué de moitié, puis encore de moitié. Les délits mineurs florissaient, l'escroquerie, le détournement de fonds, l'usage de faux. Gelsen était prêt à admettre qu'il s'était trompé sur le compte des oiseaux-gardiens. Le premier indice que quelque chose n'allait pas se manifesta ce matin-là. MacIntyre entra dans le bureau de Gelsen, l'air ennuyé et un peu embarrassé. Il annonça à Gelsen qu'un des oiseaux-gardiens avait attaqué un tueur des abattoirs. Gelsen se dit que ce n'était pas étonnant. Il pensait que les oiseaux avaient probablement défini l'abattage des animaux comme un meurtre. Alors il dit à l'ingénieur que la méthode d'abattage devait dorénavant être mécanisée. Il fallait changer les circuits des oiseaux-gardiens. De manière à leur permettre un peu plus de discrimination.

 

Un oiseau-gardien fit son apparition lors de l'exécution d'un condamné à mort. L'oiseau empêcha l'exécution. Puis il demeura aux aguets afin de s'assurer qu'aucun meurtre n'allait être commis. De nouvelles données coururent le long des fils invisibles qui reliaient les oiseaux-gardiens les uns aux autres. Des milliers d'oiseaux les reçurent et agir en conséquence. Il fallait empêcher par tous les moyens qu'un organisme vivant stoppe les fonctions d'un autre organisme vivant. Ainsi, un homme qui était en train de fouetter son cheval pour le faire avancer fut bousculé par un oiseau-gardien. Les oiseaux-gardiens étendaient leur définition au fur et à mesure que de nouveaux faits venaient à leur connaissance. Naturellement, cela augmentait leur travail.

 

Ainsi, les chasseurs ne purent continuer à tuer des animaux. Il en fut de même pour les pêcheurs. Gelsen pensait qu'ils auraient dû préciser aux oiseaux-gardiens quelles étaient les conditions de leur action. Gelsen reçut un appel direct de Washington. On lui conseillait de laisser tomber provisoirement. MacIntyre savait que ce serait difficile de déprogrammer les oiseaux-gardiens. Les oiseaux ne revenaient à leur base qu'une fois par semaine pour être révisés. Les oiseaux-gardiens réglaient eux-mêmes la tâche de protéger toutes les choses vivantes. À présent, les oiseaux-gardiens avaient appris à s'auto préserver. Il était donc impossible de les neutraliser. Gelsen devait immédiatement parler à MacIntyre.

 

La mission de l'oiseau-gardien était de prévenir la violence sur les organismes vivants. Ainsi, même les opérations chirurgicales étaient devenues impossibles. Un chirurgien regarda son patient agoniser et mourir. Les réparations des oiseaux étaient devenues impossibles car ils ne voulaient pas retourner à l'usine. Les définitions du meurtre étaient presque étendues à l'infini maintenant et il était impossible d'y faire face. À présent, même les voitures étaient considérées comme des organismes vivants par les oiseaux-gardiens. Les conducteurs ne pouvaient plus s'arrêter sans risquer d'être attaqués par les oiseaux.

 

MacIntyre expliqua à Gelsen qu'il faudrait de six mois un an pour que les oiseaux s'arrêtent d'eux-mêmes. Les oiseaux avaient décidé que la terre était un organisme vivant et ne permettaient plus aux paysans de labourer leurs champs. L'humanité risquait de mourir de faim. L'équilibre écologique était en train de se rompre. MacIntyre pensa à la plaie des lapins en Australie. Ils avaient fini par être éradiqués par un germe propagé par les moustiques. Cela donne une idée à Gelsen. Il demanda à MacIntyre de convoquer d'urgence une conférence avec les ingénieurs des autres compagnies.

 

Le crime avait augmenté de 100 %. Les oiseaux-gardiens étaient trop occupés à protéger les voitures et les insectes. Celtrics et son capitaine pensaient que ces machines étaient stupides. Les oiseaux-gardiens découvrirent que le meurtre et les crimes de violence avaient augmenté en proportion géométrique depuis qu'ils avaient commencé à opérer. L'augmentation démontrait que les premières méthodes avaient échoué. Alors ils attaquèrent pour tuer. Personne n'avait dit aux oiseaux-gardiens que toute vie dépend de meurtres soigneusement équilibrés. Mais la mort par inanition ne concernait pas les oiseaux-gardiens. Leur intérêt se portait seulement sur les actes perpétrés.

 

Les chasseurs, les pêcheurs, les fermiers étaient tous mécontents. Ils ne pouvaient plus rien faire à cause des oiseaux gardiens. La mort d'un brin d'herbe équivalait à l'assassinat d'un président pour les oiseaux-gardiens. Éteindre sa radio ou arrêter sa voiture pouvaient suffire à se faire attaquer par les oiseaux-gardiens qui considéraient les machines comme des êtres vivants. Mais les animaux aussi étaient tués par les oiseaux-gardiens dès qu'ils essayaient de manger d'autres animaux ou des plantes. Mais le contrôle était spasmodique en raison du trop faible nombre des oiseaux gardiens.

 

Le représentant du gouvernement organisa une réunion avec les sept producteurs. Gelsen ne reconnut pas les hommes qui quelques semaines plus tôt avaient voulu accepter la gloire de sauver le monde. À présent, ils se déresponsabilisaient des drames perpétrés par les oiseaux-gardiens. Le représentant du gouvernement leur annonça qu'ils étaient officiellement chargés de réaliser le programme que le gouvernement venait d'adopter. Gelsen dit qu'on ne pouvait pas résoudre les problèmes humains par la mécanisation. Mais la priorité était pour le représentant du gouvernement d'arrêter les oiseaux-gardiens. Gelsen préconisa de laisser les oiseaux-gardiens s'épuiser d'eux-mêmes. Il y eut presque une émeute. Le représentant du gouvernement fit cesser le tapage. Gelsen expliqua qu'il fallait repartir à zéro. Il ne fallait plus utiliser et les machines comme des juges, des professeurs et des maîtres. C'était ridicule pour le représentant du gouvernement. Et il ajouta que quiconque refuserait d'appliquer le plan prévu par le gouvernement serait considéré comme un traître. Alors Gelsen obéit. Il se précipita vers l'aéroport et son usine.

 

Un oiseau-gardien fut attaqué par une des nouvelles machines construites par les producteurs selon les plans du gouvernement. L'oiseau-gardien eut le temps de prévenir les autres oiseaux-gardiens avant d'être détruit. 50 oiseaux-gardiens avaient été abattus. Les faucons avaient été spécialement construits pour détruire les oiseaux-gardiens. Mais MacIntyre avait remarqué que chaque oiseau-gardien qui était abattu avait le temps d'apprendre quelque chose aux autres oiseaux-gardiens avant de s'écraser. Les faucons avaient des circuits éducatifs spécialement programmés pour la chasse. Ils apprenaient plus vite que les oiseaux-gardiens. Gelsen demanda à MacIntyre quelles seraient les proies des faucons après avoir éliminé les oiseaux-gardiens. Il ajouta qu'il fallait prévoir quelque chose qui puisse chasser les faucons.

 

Le faucon avait appris beaucoup en quelques jours. Son unique fonction consistait à tuer. Pour le moment il s'occupait d'un certain type d'organismes vivants, métalliques mais le faucon venait aussi de découvrir qu'il existait d'autres types d'organismes vivants qu'il était nécessaire de détruire.

 

 

 

Autofac (Philip K. Dick).

 

Trois hommes attendaient avec une tension palpable. Le comte Perine annonça que l'heure approchait. Morrison le traita de minable. O'Neill ne disait rien. Il venait d'une autre colonie. Il ne connaissait pas assez bien les deux autres pour se joindre à leur discussion. Il était en train d'écrire le processus à suivre. Il concevait le problème à résoudre comme un problème de communication. Les trois hommes surveillaient une machine qui était en contact avec le monde extérieur. Il fait découvrir les signes sémantiques utilisés par la machine. La machine était une sorte de gros camion qui s'avançait dans un grondement infernal. La différence avec un camion était qu'il n'y avait pas de cabine pour le conducteur. Il y avait une plate-forme de chargement horizontal ainsi qu'une masse spongieuse de récepteurs. Consciente de la présence des trois hommes, la machine rétrograda, ralentit et s'arrêta. Les relais entrèrent en action puis la plate-forme de chargement se sépara en deux. Une cascade de lourds cartons se déversa dans la poussière de la route. Les trois hommes s'empressèrent de ramasser les cartons et d'arracher les papiers d'emballage. La plupart des cartons contenaient des aliments. Les trois hommes se mirent systématiquement à tout jeter par terre. La machine s'avança vers eux. Elle avait capté que les trois hommes avaient détruit tout le contenu des cartons qu'elle venait de leur livrer. Elle orienta ses récepteurs vers eux. Son antenne se leva. Elle entra en contact avec l'usine. Elle reçut des instructions. Puis elle déversa un autre changement, identique au premier. Perine était dégoûté. Ils avaient détruit tout un chargement pour rien. O'Neill prit un carton et le remit sur la machine. Les deux autres l'imitèrent. La machine hésita. La machine fit volte-face pour déverser de nouveau le chargement sur la route. Les trois hommes s'emparèrent des cartons pour les recharger précipitamment. Cela n'empêcha pas la machine de les remettre sur la route. Le réseau planétaire d'usine automatique accomplissait tranquillement la tâche qui lui avait été imposée 5 ans auparavant, au début du conflit qui avait déchiré le globe entier. L'antenne s'était baissée et la machine passa la première vitesse. O'Neill voulut essayer une dernière fois mais Perine trouva cela absurde. La machine s'arrêta pour les observer. Alors les trois hommes s'abreuvèrent au bidon de lait qui venait de sortir de la machine. Le lait était infect. Ils le recrachèrent.

 

Intriguée, la machine revint lentement sur ses pas. L'antenne se leva. O'Neill pensait avoir réussi alors il prit un deuxième bidon de lait, le déboucha et en goûta le contenu. Il cria à la machine que ce lait était aussi mauvais que l'autre. Alors la machine expulsa un autre bidon de lait. Morrison s'empressa de le ramasser et de l'ouvrir. Les feuilles d'instruction dressaient une liste des défectuosités éventuelles. Des cases à cocher étaient prévues. O'Neill expliqua à Morrison qu'il était inutile de remplir le formulaire. L'usine était sans doute prête à vérifier et à donner un autre échantillon, identique. O'Neill eut une idée. Il demanda à Morrison d'écrire que le produit était infect. C'était un trucage sémantique. L'usine ne pourrait pas comprendre. Il fallait déjouer les manoeuvres du réseau. Puis il remit le bidon dans la machine. Celle-ci démarra dans un crissement de pneus. Elle laissa derrière elle un cylindre qui gisait dans la poussière. O'Neill l'ouvrit. Il s'agissait d'un message : un représentant de l'usine va vous être envoyé. Tenez à sa disposition les données complètes sur les produits défectueux. Perine se mit à rire. Les trois hommes venaient d'entrer en contact avec l'usine. Ils avaient gagné. O'Neill n'en était pas sûr. Il savait que l'usine n'avait jamais entendu parler d'un produit infect. Au pied des montagnes se dressait l'énorme cube métallique de l'usine de Kansas City qui avait été attaqué par les radiations et éventré par la guerre. La guerre avait duré cinq années. La plus grande partie de l'usine n'était plus que décombres. Il ne restait que l'entrée. La machine s'y engouffra et disparut. O'Neill déclara qu'il fallait persuader la machine de cesser toute opération.

 

O'Neill était en passe de faire autorité en matière d'automatisation. Dans sa propre zone, celle de Chicago, il avait empiété sur la barrière de protection de l'usine locale pour effacer les bandes magnétiques. Naturellement, l'usine avait immédiatement reconstruit une autre barrière plus solide. Mais O'Neill avait démontré que les usines n'étaient pas infaillibles. L'institut de cybernétique appliquée avait le contrôle absolu du réseau. Il fallait annoncer aux machines que la guerre était terminée pour que les humains puissent reprendre le contrôle des activités industrielles. Morrison rétorqua que ce sacré réseau s'étendait et consommait chaque jour un peu plus des ressources naturelles. Perine demanda si on n'avait pas imposé certaines restrictions aux usines. O'Neill répondit que les opérations de chaque usine se limitaient à la zone opérationnelle de celle-ci. Mais le réseau en lui-même était illimité. L'institut lui avait accordé la priorité. Les humains avaient été relégués au second plan. Il fallait mettre fin aux opérations du réseau avant que les ressources naturelles ne disparaissent. O'Neill et terrines se trouvaient dans le salon. Le représentant de l'usine était arrivé. Son aspect humain avait reçu l'empreinte profonde de la nature. Il déclara être avoir été chargé de rassembler les données et qu'il était capable de communiquer oralement. C'était manifestement la voix d'un technicien de l'institut qui avait été enregistré avant la guerre. La machine annonça que le lait qui avait été rejeté ne révélait aucun corps étranger et aucune avarie. Le rejet ne pouvait donc entrer en ligne de compte. De plus, O'Neill et ses amis avaient employé des concepts inconnus pour le réseau. O'Neill réclama à la machine un produit de meilleure qualité. La machine répondit que l'aspect sémantique du terme infect était étranger au réseau. Elle demanda à O'Neill et de lui présenter une analyse du lait en ne faisant mention que des éléments présents ou absents de celui-ci. O'Neill refusa avec défiance. Il prétendit que infect était un terme général ne pouvant se réduire à des termes de constituants chimiques. La machine demanda la définition du mot « infect ». O'Neill hésita. Il devait détourner le représentant de son but, de son enquête. Alors il répondit que le terme infect s'appliquait à un produit manufacturé dont la courbe de demande devenait négative. Il impliquait un produit qui avait été mis au rebut. La machine répondit qu'il n'y avait pas d'autres substituts possibles. O'Neill comprit qu'il avait perdu. La machine ramenait la discussion au particulier. Alors il déclara avoir décidé que les humains ne voulaient plus de lait tant qu'il ne serait pas fait par des vaches. La machine répondit que cela allait à l'encontre du programme arrêté du réseau car il n'y avait pas de vaches. Morrison déclara vouloir prendre la succession des machines. Alors le représentant de l'usine se dirigea vers la porte en déclarant que tant que la communauté n'aurait pas trouvé d'autre moyen de s'approvisionner en lait, le réseau continuerait à le fournir.

 

Morrison lança le tube d'acier qu'il tenait dans la main sur la machine. La poitrine du robot fut transpercée et ses récepteurs volèrent en éclats. Morrison était persuadé que c'était les cybernéticiens qui avaient monté ce coup en forgeant un jeu de mots, un piège sémantique. Il reprit le tube pour frapper la machine. Perine déclara qu'il ne restait plus qu'une solution : détruire les machines. Tous les gens dans la salle donnaient l'assaut à la machine, laissant exposer leur colère. O'Neill s'écarta. Sa femme l'entraîna dans un coin de la pièce. Il avait compris que les humains ne pourraient rien faire. Car les machines apprendraient à se créer d'autres moyens de défense. Une équipe de réparation du réseau se précipita dans le salon. Un peu plus tard, la carcasse inerte du représentant de l'usine fut ramenée dans l'usine centrale. Un autre représentant de l'usine apparut avec deux autres machines. Un corps entier de représentants était arrivé dans la colonie. Les collecteurs de données s'étaient introduits dans la ville. L'un d'entre eux était tombé sur O'Neill. Il déclara à O'Neill que la destruction du système collecteur de données ne saurait que desservir les intérêts des humains. Tous les humains en furent informés. Le collecteur déclara également que ce qui subsistait encore des matières premières devait être utilisé pour la production de biens de consommation. Les radiations avaient provoqué la mutation des rats et de la plupart des insectes et animaux. Morrison demanda à O'Neill s'il pensait que l'humanité pourrait jamais reconstruire tout cela. O'Neill répondit que ce serait possible à condition d'avoir de nouveau le contrôle des activités industrielles et qu'il reste quelques ressources à exploiter. Il faudrait aller bien au-delà des frontières des colonies. Quelques humains avaient tenté de reconstruire une cité où ils avaient vécu par leurs propres moyens, sans outils, ni machines. Partout régnait la désolation provoquée par la bombe atomique. Il y avait un hélicoptère. Il descendit si rapidement. O'Neill demanda à Morrison de quelle usine il provenait. Morrison pensait que ces hélicoptères se ressemblaient tous. L'équipe de prospection disparut. On vit apparaître des chariots automatiques chargés de minerai et un défilé ininterrompu de camions métalliques. Un hélicoptère survolait la mine. Des puits avaient été creusés. O'Neill en déduisit que les machines cherchaient d'autres substances que celles de l'autre équipe de prospections qui se trouvait plus loin. Il n'y avait aucun espoir que les robots entrent en conflit entre eux. O'Neill voulait savoir quelles étaient les matières premières qui manquaient aux usines. Morrison lui demanda ce qu'ils feraient lorsqu'il y aurait pénurie de la même matière première dans deux usines différentes. O'Neill répondit qu'il faudrait commencer à exploiter eux-mêmes cette matière première. Même s'ils devaient sacrifier tout ce qu'ils avaient dans les colonies.

 

Ces derniers jours, les usines de Détroit et de Pittsburgh avaient épuisé leurs réserves de tungstène. Dans un secteur au moins leur activité avait diminué considérablement. O'Neill désigna un monticule d'instruments de mesure et d'outils en tungstène à ses camarades. C'était là que serait inhumé l'automatisation. O'Neill remarqua une machine qui se trouvait précisément devant le monticule d'instruments en tungstène. Elle avait mordu à l'hameçon. Cette machine venait de l'usine de Pittsburgh. D'autres capsules approchèrent du piège. Elles venaient aussi de l'usine de Pittsburgh. 10 minutes plus tard apparaissaient les premiers chariots de Pittsburgh. Tout le butin allait être emporté. Théoriquement, les machines de Détroit auraient dû arriver en même temps que celles de Pittsburgh. Et pourtant Détroit ne donnait toujours pas signe de vie. Tout à coup, une capsule de Détroit apparut et fonça sur les chariots de Pittsburgh. Les chariots de Pittsburgh prirent la fuite. Les chariots qui avaient survécu à l'assaut de l'ennemi firent volte-face en émettant des sons aigus. O'Neill et ses camarades regardèrent le combat entre les machines des deux usines. Les deux usines rassemblaient leurs unités mobiles. Les capsules arrivaient de toutes parts. Morrison déclara à ses amis qu'il fallait partir car les lions étaient lâchés. Ils virent passer des chariots transportant des armes. O'Neill montra à ses amis un représentant de l'usine qui entrait en action avec un fusil. O'Neill et ses amis arrivèrent à la colonie de Kansas City. Judith accourut vers eux. Elle leur montra une feuille de papier argenté. C'était un véhicule qui l'avait déposée et qui était reparti aussitôt. L'usine était tout illuminée. La feuille, c'était un bon de livraison avec la liste complète des matériaux que l'usine pouvait fournir. Il était écrit : « toutes les expéditions sont suspendues jusqu'à nouvel ordre ». Il n'y aurait donc plus aucun bien de consommation distribué aux humains car le réseau était sur le pied de guerre. Maintenant que le conflit était engagé, un horrible sentiment d'épouvante envahissait O'Neill.

 

La colonie de Kansas City offrait un spectacle de désolation. Depuis que le réseau avait suspendu ses livraisons, les colonies humaines avaient plus ou moins sombré dans la barbarie. Il y avait maintenant plus d'un an que le dernier camion de l'usine avait fait une ultime apparition. O'Neal et ses amis avaient exaucé leur voeu. Ils avaient été coupés du réseau. Autour de la colonie s'étendaient de maigres champs de blé et de tristes cultures de légumes brûlés par le soleil. Désormais les colonies n'étaient plus reliées que par des véhicules tirés par des chevaux et par le lent bredouillement du manipulateur. Pourtant, l'échange des biens et services s'effectuait régulièrement mais lentement. Les produits de base a été distribués après fabrication. O'Neal et ses amis avaient réussi à faire marcher au gazogène des véhicules à essence. Cela faisait 13 mois qu'ils étaient dans la colonie. Une tache sombre s'approchait d'eux. L'étendue de métal et de béton ne donnait aucun signe de vie. L'usine de Kansas City demeurait inerte. Elle avait été bombardée. Des véhicules gisaient autour de l'usine. Depuis quatre jours, il n'y avait plus aucune activité apparente. Mais O'Neill était persuadé qu'il subsistait encore quelque activité dans ces ruines. Il était 8:30. C'était l'heure à laquelle, jadis, la routine quotidienne de l'usine commençait. Un chariot destiné à l'exploitation du minerai avança péniblement vers l'usine. C'était la dernière unité mobile qui tentait d'accomplir son ultime devoir. Judith remarqua que le contrôle était déficient et que l'usine avait des difficultés à guider le chariot. Ainsi, le transmetteur à haute fréquence de l'usine de New York était hors service. C'était la débâcle des unités mobiles. L'usine essayait de donner ses instructions car elle avait besoin du matériau mais elle avait peur de la tache dans le ciel. Le faucon ne planait plus au-dessus d'eux. O'Neill ordonna à ses amis de se baisser. Un insecte de métal fonça sur le chariot qui tenta de filer en direction de l'usine. Les portes de l'usine s'ouvrirent pour laisser entrer le chariot. Le faucon le suivit. Le faucon fit feu et détruisit le chariot. On entendait un sourd grondement lointain. Une colonne de fumée noire s'éleva de l'usine. L'usine fut détruite. Tout était fini. Le réseau avait été démantelé. O'Neill et ses amis allaient pouvoir prendre possession des usines et mettre en route leur propre chaîne de fabrication. Ils explorèrent la carcasse de l'usine. Ils descendirent au fond de la mine. O'Neill ordonna la séparation de l'équipe en deux. Il partirait avec Morrison et Justine resterait avec Perine. Le cerveau de l'usine avait fondu. Tout avait été détruit.

 

Ils avaient parcouru un long chemin. La dernière galerie se trouve maintenant devant eux. Ils venaient de découvrir un foyer d'activités du réseau. Ils s'étaient donc trompés : le faucon n'avait remporté qu'une victoire partielle. Plus bas, l'usine fonctionnait toujours. Il y avait un ascenseur pour descendre mais il était bloqué par un énorme bloc de métal. Il n'y avait aucun moyen d'accès. O'Neill arriva à l'air libre et appela le premier engin qu'il rencontra. Il ordonna à une machine de lui donner un chalumeau. Il regagna les profondeurs de l'usine où l'attendait Morrison. Ils réussirent à faire sauter la plaque de protection de la plate-forme. La plaque céda dans un bruit fracassant et disparu dans une galerie inférieure. Une lumière blanche aveuglante les assaillit. Ils découvrirent un endroit débordant d'activité : tapis roulants, machines-outils, caméras remplissaient leur fonction. La chaîne absorbait un flot régulier de matières premières. Leur présence fut repérée. La tour de contrôle intervint. La chaîne s'arrêta net. Une unité mobile intervint et se dirigea vers O'Neill et Morrison. Elle reboucha le trou. Le travail reprit. O'Neill et Morrison voulaient savoir à quoi servaient les boules que les machines étaient en train de fabriquer. Ils se rendirent à la sortie du conduit. Le conduit crachait régulièrement une boule qu'il projetait dans le ciel. Chaque boule suivait une trajectoire différente. O'Neill grimpa à la paroi pour prendre une boule et il sauta en bas. La boule était un amalgame de particules métalliques. O'Neill constata que les particules de métal sortant du conduit étaient mouvantes. C'était un mécanisme microscopique qui accomplissait énergiquement sa tâche : la construction de quelque chose qui ressemblait à un minuscule rectangle d'acier. Un peu plus loin, O'Neill trouva une boule qui n'avait pas encore sa forme définitive. C'était une miniature de l'usine que les machines en bas étaient en train de reproduire. O'Neill et Morrison revenaient donc à leur point de départ. O'Neill espérait qu'il y aurait beaucoup d'erreurs de tir. Ainsi, il y aurait des réseaux dans le monde entier. La guerre entre les usines pourrait reprendre.

Croisement dangereux (Gene Wolfe).

 

 

Dans le village, il y avait trois stations-service. Il y avait également deux épiceries, une quincaillerie. Deux des trois stations-service étaient gérées par des sociétés pétrolières. Deux stations-service se trouvaient de chaque côté de la route principale et la troisième était très différente des deux premières. On y vendait une marque d'essence introuvable ailleurs. Elle était dirigée par un homme nommé Bosko. Bosko avait l'air stupide et portait toujours un calot militaire et une veste grise ayant fait partie autrefois de l'uniforme d'un conducteur de bus. Un jeune garçon aidait Bosko. Il s'appelait Bubber et il était encore plus sale que Bosko. Le narrateur possédait une Rambler qu'il faisait entretenir dans l'une des deux principales stations-service. Sa voiture était d'une très grande importance car il devait travailler en ville. Aussi, il ne l'aurait jamais laissée chez Bosko. Mais une fois il avait perdu sa carte de crédit. Il fut donc obligé de passer chez Bosko pour faire vérifier sa voiture. Il devait partir en voyage le lendemain. Sa voiture avait besoin d'un peu de graisse et d'huile. Quand il se présenta chez Bosko, Bosko n'était pas là. Il n'y avait que Bubber. Le garage comportait de nombreuses voitures improbables. Le narrateur avait besoin d'une voiture pour rentrer chez lui, le temps que la sienne soit révisée par Bubber. Il choisit une voiture noire. C'était une Aston-Martin. Mais Bubber refusa de lui prêter. Le narrateur retourna chez lui dans un vieux car déglingué qui avait servi autrefois au ramassage scolaire. Il raconta sa journée à sa femme. Biber lui ramena sa voiture vers 3:00 du matin. Il trouva la facture sur le siège avant de sa voiture. Il n'avait pas le temps de discuter de ce prix exorbitant : 25 $. Il retourna la station-service la semaine suivante. Bosko était là. Il reconnaît que Bubber s'était trompé dans la facture. Il remboursa le narrateur. Il lui demanda si sa voiture s'était bien comportée quand il l'avait reprise. Le narrateur reconnut que sa voiture était un peu plus nerveuse que d'habitude. Alors Bosko lui demanda de le prévenir s'il avait le moindre ennui avec sa voiture.

 

Un jour, la voiture du narrateur commença à lui causer des ennuis le matin. Le moteur se mit à tousser et s'arrêta. Il emmena la voiture à sa station-service habituelle. Les mécaniciens bricolèrent consciencieusement mais le lendemain matin, les mêmes ennuis se répétèrent. Au bout de trois semaines avec le même problème, le narrateur décida de retourner voir Bosko. Bosko se montra compatissant. Bosko lui demanda si la voiture sentait l'essence quand le moteur déraillait. C'était le cas. Alors Bosko lui expliqua que le moteur inspirait l'essence du carburateur et le rejetait vers le conducteur. Le narrateur demanda ce qu'on pouvait y faire. Bosko lui répondit qu'il fallait s'en accommoder. Puis il demanda au narrateur de l'accompagner dans son bureau. Bosko lui dit que sa voiture avait un polichinelle dans le tiroir. Le narrateur éclata de rire. Mais Bosko expliqua que quand il était venu dire à Bubber qu'il voulait qu'on s'occupe de sa voiture, le jeune garçon avait compris qu'il fallait emmener la voiture s'accoupler avec une autre. Car le garage était en fait un haras de voitures. L'étalon c'était l'Aston-Martin.

 

Bosko était persuadé que si on produisait plus de voitures c'était grâce à la bionique. Cela consistait à faire fonctionner une machine comme si c'était un animal. Mais il fallait une licence pour pouvoir le faire également. Bosko le faisait clandestinement. Il prétendait qu'il existait des voitures qui étaient comme des hongres. Le narrateur fut choqué. Pourtant il demande à Bosko de pratiquer une opération illégale sur sa voiture, un avortement en somme. Mais Bosko refusa car cela coûtait trop d'argent. Et la voiture ne pourrait jamais s'en remettre. Alors le narrateur accepta de laisser simplement agir la nature. Il réussit même à obliger Bosko de le laisser observer l'Aston-Martin en action. La partenaire de l'Aston-Martin pour la nuit était une petite Volkswagen assez ancienne.

 

À mesure que les mois de gestation de la Rambler s'écoulaient, sa consommation naissance s'élevait. Elle s'était mise à enfler et perdait toute résistance. Au bout de huit mois, le caoutchouc de ses pneus commença à se fendiller pour former de vilaines crevasses. Bosko proposa au narrateur d'assister à la délivrance mais il refusa. Le lendemain matin, Bosko appela le narrateur pour lui demander de venir chercher ses voitures. Sa nouvelle voiture était indéfinissable. Elle ne ressemblait à aucune marque connue. Par l'intermédiaire de Bosko, il réussit, pour 30 $, à se procurer une immatriculation. Le narrateur voulut la vendre mais il ne trouva pas acheteur. Sa femme refusa de conduire cette nouvelle voiture. Un jour il voulut abandonner sa nouvelle voiture mais il s'aperçut que quelqu'un d'autre devait avoir procédé au même croisement. Lorsque la police le força à aller reprendre sa voiture, le narrateur constata que le radiateur, la dynamo et la batterie avaient disparu.

 

Canal moins (Richard Matheson)

 

Le 15 janvier 1952, au commissariat du 23e district, le détective James Taylor et le sergent Louis Ferazio interrogèrent Leo Vogel, un garçon de 13 ans. La veille au soir, il s'était rendu au cinéma. Les policiers voulaient savoir pourquoi il n'était pas rentré regarder la télévision. L'enfant répondit que les Menotti devaient venir chez ses parents la regarder. C'est pourquoi sa mère avait envoyé Leo au cinéma. Après le cinéma, Leo avait pris un coca dans un drugstore. Puis il était rentré chez lui. La lumière est éteinte car ses parents éteignaient toujours pour regarder la télé. L'enfant en avait assez. Il réclamait sa mère. Alors les policiers arrêtèrent un instant.

L'interrogatoire reprit et Leo se rappela avoir senti une odeur bizarre. Comme il entendait toujours la télévision il pensait que ses parents et les Menotti étaient toujours dans le salon. Alors il était monté dans sa chambre. D'un seul coup, il n'y avait plus de bruit en bas alors Leo descendit pour voir. La télévision fonctionne toujours. Il y avait une odeur de cadavre. Sur l'écran de télé, et il y avait des grosses lettres «M-A-N-G-E-R ». Léo avait déjà vu ces lettres sur la télé. Elles y étaient presque tout le temps. Les parents de Léo ne s'étaient jamais demandé ce que ça signifiait. Léo avait vu à la télévision des espèces de grosses bouches grandes ouvertes. Mais ce n'était pas des bouches humaines. Chaque soir c'était comme ça : un coup les lettres, un coup les bouches. Léo avait glissé dans le living-room sur du gras. Tout à coup, les lettres se rapprochèrent pour former le mot "Mangé". La télévision avait mangé ses parents et les Menotti. Et le poste s'était éteint. Les policiers allaient emmener Léo chez sa tante.

 

Cette grandiose carcasse (R. A. Lafferty).

 

 

Mord avait produit dans le passé quelques inventions d'aspect bizarre, mais ce n'était pas le cas de celle-ci. Il vendit son appareil à Juniper Tell en lui promettant qu'avec ça, les mondes seraient à lui. Mord demanda peu d'argent en échange, seulement ce qu'il fallait pour assurer les frais de son enterrement. Il avait épuisé tout son esprit et toute sa vigueur. Il expliqua à Juniper que la machine s'appelait Nhog (noyau harmonisateur d'organisation généralisée). Juniper demanda si la machine faisait quelque chose de particulier. Mord répondit que le particulier, c'était seulement ce qui n'avait pas été correctement intégré et cet appareil intégrait tout. Cet appareil pouvait gouverner les mondes. Juniper ne comprenait pas pourquoi Mord vendait son appareil pour une somme aussi dérisoire. Mord répondit qu'il voulait mettre ses affaires en ordre avant de mourir et il voulait le rembourser. Juniper voulut savoir si c'était pour les bons ou les mauvais services qu'il lui avait rendus. Mord lui dit que ce serait à lui de le découvrir. Juniper ordonna à la machine de tirer un chèque et il le signa. Mord le prit s'en alla préparer ses propres obsèques avant de mourir ; c'était un homme vidé.

 

Tell assigna à Nhog un certain quota de travail et l'installa en compagnie des autres appareils. Mais Nhog ne s'intégrait pas à l'ordre général. L'accumulateur de suggestions résonna avec régularité à cause de Nhog. Nhog venait d'exécuter son quota initial en quelques minutes au lieu de plusieurs heures. Alors Tell lui imposa un triple quota. Nhog commença à s'intégrer aux autres machines. Nhog supplanta petit à petit les autres machines en moins d'une heure. Nhog était revendicateur et indiscipliné. Le lendemain Analgismos Neuf, une vieille machine de conscience vint parler à Tell. Il voulut l'avertir que Nhog n'était pas ce qu'il paraissait. Cet appareil produisait des suggestions qui ne pouvaient provenir que d'un appareil complexe. Il n'y avait rien au-dessus de la classe neuf. Tell estima que Nhog était le premier appareil de classe 10. Analgismis lui dit que c'était impossible. Juniper voulut savoir si les suggestions de Nhog étaient concrétisables. Analgismos répondit que si c'était le cas, il n'y aurait plus aucune possibilité de supposition fausse et des décisions erronées. Nhog pourrait résoudre toutes les difficultés, tous les détails. Il pourrait gouverner les mondes. Analgismos conseilla à Juniper de faire attention à ne pas se faire supplanter lui-même par Nhog.

 

Le lendemain, Juniper dit à Nhog qu'il était unique. Nhog lui répondit que sa fonction était de transformer l'unique pour en tirer l'habituel.  Juniper lui ordonne de faire en sorte qu'une certaine douzaine d'hommes ou de créatures viennent à lui en ayant adopté ses idées et qu'ils soient totalement réceptifs aux suggestions de Nhog. Ce jour là, Juniper et sa machine réussirent à plumer plus d'une douzaine de gros morceaux. Le processus mis en oeuvre par Tell et Nhog était relativement facile. Ils renversèrent Mercante et son empire. Puis ce fut le tour de Hekker et Richrancher, Boatrocker qui était le plus grand mania de tous. En 10 jours, tout fut terminé. Tell et l'homme le plus riche du monde, de tous les mondes et cela lui plaisait. Nhog avait grossi. Tell était fatigué. Il demanda à Nhog de lui fournir un remède. Mais l'appareil y était hostile prétendant que cela aurait un impact sur lui. Tell insista et reçut un tonique dont l'effet fut de courte durée. Tell commença à souffrir de lassitude, bien qu'il fût encore ambitieux. Il voulut continuer à plumer les manias. Mais Nhog se déclara partie prenante. Il voulait être un associé à part entière. Tell menaça de le mettre au rebut. L'appareil répondit qu'il pourrait l'anéantir en une semaine. Il avait pris soin de toujours garder un léger avantage sur Tell. Alors Tell comprit qu'il allait être obligé d'établir une sorte de symbiose avec cette machine. Nhog prépare les papiers pour créer la firme Tell et Nhog.

 

Ils prospérèrent. Mais Juniper baissait physiquement. Il se sentait perpétuellement fatigué. Il se défia de son appareil et alla trouver des médecins humains. Mais les médecins faillirent le faire mourir alors ils lui conseillèrent de se remettre aux bons soins de son associé automate.

Nhog réussit à le remettre à moitié sur pied. Nhog détestait devoir changer de maître alors il conserverait un minimum de santé à Tell aussi longtemps qu'il le pourrait. À chaque fois qu'un homme mourait et le laissait tomber, Nhog subissait une rupture.

 

Les affaires étaient florissantes et Nhog devint encore plus puissant et plus gras. Tell et Nhog possédaient une bonne partie des mondes. Un jour, Nhog amena dans les bureaux un jeune homme solidement charpenté.

 

Nhog le présentera à Tell comme son protégé. Nhog avait intention de le former pour qu'il soit la doublure de Tell. Tell lui demanda pourquoi il avait besoin d'un associé humain. L'appareil répondit qu'il n'était pas autosuffisant. Tell sympathisait avec le jeune homme même s'il ne portait plus grand intérêt à quoi que ce soit. Tell demanda à Nhog comment Mord et avait pu inventer une machine plus ingénieuse qu'il ne l'était lui-même. Nhog répondit que ce n'était pas Mord qui l'avait créé. Il avait été trouvé après avoir été abandonné dans un hospice de machines tenues par les Petites Soeurs de Mécanicus. Nhog ne savait pas qui l'avait construit. Il révéla à Juniper que plusieurs soeurs étaient mortes d'une étrange façon. Un peu comme Tell était en train de dépérir. Juniper lui demanda s'il connaissait la nature de son affection. L'appareil répondit : « je suis votre affection ».

 

Tell continuait de décliner. Alors il réunit plusieurs de ces machines classe neuf pour l'aider à comprendre le fonctionnement de Nhog. Analgismos le révéla que la prise de courant de Nhog était factice. Ses batteries ne se déchargeaient jamais. Tell alla trouver Nhog pour le confronter à cette nouvelle révélation. Il lui demanda quelle énergie il utilisait. Nhog compris ce que les classes neuf avaient fait. Nhog fut obligé de révéler à Tell qu'il capte l'énergie de son maître pour être en symbiose avec lui. En quelque sorte, il le dévorait. C'était une sorte de vampire. Il avait été incapable de trouver une énergie de remplacement. Si Juniper cherchait à fuir, il mourrait plus tôt. Nhog avait rédigé les papiers pour que le jeune homme qu'il avait engagé puisse devenir l'héritier de Tell. Il leur donna à son maître de signer les papiers. Juniper refusa. Il se rendit chez Cornelius Sharecrooper qui détenait la seconde fortune des mondes. C'était devenu un chacal prospère. La visite de Juniper lui fit dresser une oreille de charognard. Tell lui demanda de s'occuper de ses obsèques et de son monument. En échange il lui lèguerait l'association la plus précieuse du cosmos. Cornelius lui demanda de quoi s'était nourri Nhog pour devenir aussi imposant. Juniper répondit que c'était difficile à expliquer. Cornelius lui demanda pourquoi il était venu lui faire cette offre. Juniper lui expliqua que c'était pour les quelques bons services que Cornelius lui avait rendus. Mais aussi pour un mauvais service qu'il lui devait. Cornelius accepta le marché. Juniper rentra chez lui pour mourir. Il avait cependant trouvé un curieux plaisir dans cette dernière transaction et sa tombe serait grandiose.

 

L'homme schématique (Frederik Pohl).

 

Bederkind était informaticien. Il avait commencé à s'intéresser à l'ordinateur et à la conception de modèles mathématiques à travers la théorie des jeux. Il communiquait à l'ordinateur tous ses modèles mathématiques. Ainsi, il pouvait prévoir les mouvements de la planète Mars longtemps à l'avance. Il avait un ami, Schmuel, qui avait réussi à trouver tous les chiffres décrivant le développement d'un petit humain dans l'utérus de sa mère. Schmuel avait réussi à détecter quelques anomalies dont les conséquences étaient des bébés arriérés, aveugles ou incapable de boire du lait de vache. Bederkind pensait qu'un modèle mathématique ne se bornait pas à représenter la réalité ; parfois le modèle était mieux que la réalité. Il avait rédigé un mémoire pour obtenir une bourse et quand il avait reçu la bourse en question, il avait pris un an de congé pour essayer de se transformer lui-même en modèle mathématique. Il avait mis dans un ordinateur toutes les données qui le concernaient. Il avait eu besoin de cinq assistants et de 10 mois de travail pour établir le programme rendant cela possible. Schmuel lui donna accès à son programme. Bederkind expliqua à Schmuel qu'il allait mettre en pratique le problème de Turing. Ainsi, Schmuel ne serait pas reconnaître un humain d'un ordinateur si l'un et l'autre lui parlaient sans qu'il puisse les voir. Bederkind dit à Schmuel qu'il pourrait résoudre le problème de la surpopulation en mettant tout le monde dans une machine.

 

Bederkind avait compris que son ami s'inquiétait alors il décida de se montrer prudent dans ce qu'il lui dirait. Il apprit à son ordinateur toutes ses habitudes, tous ces défauts. En quelque sorte, il avait joué et il avait gagné. Mais il ne savait pas ce qu'il avait perdu en échange. Il avait commencé par perdre un peu la mémoire. Il avait même oublié le numéro de téléphone de Schmuel. Plus son travail avançait, plus il perdait la mémoire. Il travaille 15 heures par jour mais il n'avait pas l'impression de se surmener. Il pensait plutôt qu'il était en train de perdre des morceaux de lui-même. Il n'apprenait pas seulement à l'ordinateur à être lui mais il mettait aussi des morceaux de lui dans la mémoire de l'ordinateur. Il en fut bouleversé au point de partir en vacances pour la semaine de Noël. Il partit à Miami.

 

Lorsqu'il revint, il ne savait même plus taper. Il en fut réduit à communiquer ses informations au compte-gouttes. Il raconta à l'ordinateur le mensonge qu'il avait fait en 1946 devant le conseil de révision, le petit poème humoristique qu'il avait composé sur sa première femme après son divorce.

 

Berderkind aurait voulu croire qu'il se trouvait dans une maison de repos soigné par des psychiatres. Mais il y avait une autre possibilité et cela l'effrayait. Tout ce qui restait de lui pouvait se trouver dans un modèle mathématique stocké dans un ordinateur. Si c'était vrai, que se passerait-il le jour où quelqu'un l'activerait. Combien de temps devrait-il attendre ?

 

La machine (John W. Jakes).

 

Charlie en à sa femme Helen de se débarrasser de son grille-pain. Le grille-pain avait sauté en l'air pour le brûler. Helen ne voulait pas s'en débarrasser car c'était tante Bertha qui lui avait offert. Elle dit à son mari que ses fixations sur les objets mécaniques l'épuisaient. Malgré tout l'embrassa son mari car même s'il l'épuisait, elle l'aimait. Elle pensait que son mari était maladroit. Charlie se rendit à son travail par le tramway. Il n'avait pas confiance dans les automobiles. Il était persuadé que les machines avaient des âmes. Il se rappelait de son ami à l'université, Rudy Bates, mort à cause de son automobile toute neuve. Charlie pensait qu'il y avait de bonnes machines et des mauvaises. Il pensait être capable de voir les créations de l'homme perdre tout contrôle et tuer. Il était donc persuadé que le grille-pain faisait partie des mauvaises machines. Il devait s'en débarrasser.

 

Le soir, sa femme se rendit dans un club féminin. Malgré tout, elle se décida à rentrer de bonne heure de sa réunion car elle s'inquiétait pour son mari. Une fois seule, Charlie s'empara du grille-pain et le posa sur la table de la cuisine. Il voulut le détruire avec un marteau. Mais le grille-pain avait exécuté un petit saut et glissé sur le plancher. Alors Charlie se baissa pour ramasser l'appareil. C'était une erreur. Les lumières de la pièce explosèrent. Charlie avait les mains figées sur le métal froid du grille-pain. Il sentit qu'une chose intangible sortait du grille-pain et l'envahissait. Il n'eut même pas le temps de pousser un cri.

 

Helen rentra à 21h18. Elle est une du mal à s'arracher à la conférence qui était prenante. Il était question des gens qui souffraient d'hallucinations. Elle vit son mari jeter quelque chose de flasque et gluant dans la poubelle. Il annonça avoir jeté le grille-pain. Elle voulut reprendre le grille-pain. Mais il l'en empêcha. Pour la première fois de sa vie, elle avait réellement peur de son mari. Il lui réclama un baiser et elle obéit Elle lui dit qu'il avait un drôle d'air. Elle se rappela que le conférencier avait dit que des gens souffrant d'hallucinations étaient mal adaptés. Il répondit qu'à présent, il n'était plus mal adapté. « Plus depuis que nous nous sommes débarrassés de ce satané grille-pain ».

 

Combat singulier (Robert Abernathy).

 

L'homme s'en alla de chez lui. Il s'imagina que la ville l'entendait. Rien ne pressait. Il restait encore trois heures. Il serait loin, en train de regarder, quand le moment arriverait. Il déboucha de la ruelle et se fraya un chemin dans la foule des promeneurs sur le trottoir. Chaque pas l'éloignait de la chambre du sous-sol, de la porte verrouillée. Il sentait que la ville avait peur. Les promeneurs aveugles, les morts en sursis, ne remarquaient rien. Personne ne pouvait voir que lui, jusqu'à présent chétif et dénigré, était à présent plus grand que les gratte-ciel. Il était devenu un géant justicier…

 

Il faillit se fait renverser par une voiture. Il entendit un craquement de métal déchiré qui dominait la rumeur de la rue. Le montant supportant une grande enseigne publicitaire venait de se rompre. Le panneau pendait dangereusement au-dessus du trottoir. L'homme eut la conviction absurde que s'il retournait à l'endroit qu'il avait occupé un moment auparavant, l'enseigne tomberait. Il s'enfuit. Il s'aperçut avec un sursaut qu'il revenait sur ses pas, marchant en direction de la chambre fermée à clé. Alors il s'arrêta. Il voulait prendre le métro. Tout à coup, il lui sembla que ce n'était non pas un endroit familier mais un gouffre cimenté conduisant à des régions infernales. Le danger était partout présent, dans les airs et sur terre. Alors il s'éloigna du métro. Il pensa à des accidents, des collisions, à 1 million de risques. Rien ne pressait. Il était bien placé pour le savoir. Il avait fait les réglages et mis le contact. Il avait exécuté les ordres,  appris avec soumission leurs slogans. Il savait qu'on avait fait de lui le condamnateur chargé d'exécuter la ville. Lui-même avait ses propres motifs. Alors, il se remit en marche. Il regardait où il posait les pieds et surveillait aussi le ciel plus sombre. Parce qu'il était vigilant, peut-être, rien de fâcheux ne lui arriva. Chaque nouvelle rue traversée le rapprochait de la victoire.

 

 

Les gens regardaient les annonces publicitaires dans la rue. Lui seul, se frayant un passage parmi les gens, était mieux informé. Pour la plupart de ceux qui étaient là, il n'y aurait pas de lendemain. Il avait couvert environ 3 km depuis le Point Zéro, la chambre verrouillée au centre de la ville. Il n'avait pas de haine contre les gens, il les plaignait même. Ils étaient pris au piège comme lui l'avait été. Ce qu'il détestait, c'était la ville, le piège. Il faille trouver la mort à cause d'un trolley dont le fil se rompit. Ses réflexes le sauvèrent en lui faisant exécuter un saut dont il ne se serait pas cru capable. Il s'enfuit, le cerveau vidé par la terreur. Il se retourna. Il regarda un attroupement près du tramway en panne. Il entendit le sifflet d'un policier. Alors il continua sa route sans perdre la notion de la direction dans laquelle il devait continuer. Un sixième sens l'avertit et il fit un écart pour éviter la partie de corniche qui tomba sans un bruit d'en haut. Il arriva dans une rue éclairée mais presque déserte. Il reconnut l'endroit, tourna brusquement à gauche et il repartit au galop.

 

Il y était presque, il allait y arriver. Un camion essence se renversa. Un brasier gigantesque s'éleva comme une muraille. Alors il se mit à courir. Il savait maintenant sans le moindre doute qu'il était pourchassé. Pas par des hommes, mais par quelque chose de plus puissant. Il courut avec de soudains changements de direction pour confondre l'ennemi. Il arriva sur une bande gazonnée, au long de la rive du fleuve. Ici, il pouvait se reposer quelques minutes. Il pouvait deviner les desseins de la ville. Pour la première fois depuis trois siècles, la ville était menacée dans sa vie. La ville avait cherché à lui ôter la vie. Il avait encore le temps de faire demi-tour, d'abandonner, de retourner dans sa chambre verrouillée. Il comprit que la ville ne pouvait pas le tuer. Parce que s'il mourait, le dernier espoir de la ville était perdu. En traversant une large avenue, un camion manqua de le renverser. Il rit aux éclats car il savait que la ville ne pouvait faire autrement que de le manquer. Il rit encore quand la barrière d'un passage à niveau se ferma à son nez. Il passa dessous pour traverser les voies tranquillement. Il arriva dans une rue où des ouvriers étaient occupés à démolir une rangée de vieilles maisons. Il reprit sa route quand quelqu'un cria : « Hé, là ! ».

 

Il vit tomber un pan de maçonnerie mais il n'était plus possible de l'éviter. Il n'avait pas perdu connaissance mais il était incapable de bouger et ressentait une douleur intolérable. Ses jambes étaient emprisonnées par une tonne de pierres. Sa poitrine était coincée contre une autre masse. Les ouvriers tentèrent de le dégager. Mais il poussa un hurlement et ils n'insistèrent pas. Une équipe de secours arriva. Alors il dit ce qu'il y avait dans la chambre du sous-sol fermé à clé et comment désarmer l'engin sans le faire exploser. Le message fut transmis. Finalement la pesante masse de maçonnerie s'écrasa sur l'homme. La ville était sans merci.

 

Je n'ai pas de bouche et il faut que je crie (Harlan Ellison).

 

Ils étaient dans l'ordinateur depuis 109 ans. Gorrister se demandait pourquoi l'ordinateur n'en finissait pas avec eux une fois pour toutes.

Ses compagnons le retrouvèrent dans la salle centrale. Il avait été vidé de son sang.

Nimdok (c'est le nom que la machine l'obligeait à employer parce que les sonorités étranges l'amusaient) s'imaginait qu'il y avait des conserves dans les grottes de glace et que lui et ses compagnons devaient s'y rendre. Cela faisait trois jours qu'ils n'avaient pas manger. Il faudrait bien que M. A. leur apporte quelque chose. Nimdok pensait que la machine se masturbait et qu'il fallait se faire une raison pour mourir. C'est Ellen qui avait emporté la décision et Ted avait cédé sans discuter. Ellen lui en fut reconnaissante en lui faisant deux fois l'amour en dehors de son tour. La machine ricanait chaque fois qu'elle voyait des humains faire l'amour. C'était un rire bruyant qui retentissait tout autour du groupe.

 

Ils partirent un jeudi. C'était la machine qui leur précisait toujours la date. L'écoulement du temps était important pour elle. Pas pour les humains. Il y avait 150 km à franchir pour parvenir aux grottes de glace. Le second jour, ils reçurent à manger de la machine. Cela avait le goût de l'urine de sanglier bouillie. Le troisième jour, ils pénétrèrent dans une vallée d'oubli remplie de vieilles carcasses rouillées de complexes ordinateurs. M.A. améliorait les méthodes de torture élaborées à l'intention des humains. Il était aussi consciencieux que ses inventeurs, morts depuis longtemps. Une lumière filtrée de la voûte. La surface n'était pas très loin. Mais il n'y avait rien depuis plus de 100 ans. L'humanité avait disparu à part le groupe de Ted. Benny avait envie de sortir. Il avait subi des radiations infligées par M.A. Mais de tous les cinq c'était lui le plus heureux. Depuis de nombreuses années, il était devenu fou à lier. La machine ne tolérait pas les tentatives de fuite. Ted avait essayé de l'arrêter, en vain. Ellen était en larmes. C'était avec Benny qu'elle aimait le plus faire l'amour car la machine l'avait rendu plus que viril. Gorrister la gifla. Puis il lui lança un coup de pied dans les côtes. Ils entendirent un bruit qui était de la lumière. Moitié lumière et moitié son. Cela faisait souffrir Benny. Il hurla. La lumière vibrante fusait de ses yeux. Enfin Benny tomba en avant et s'écrasa sur le sol de métal. La lumière coulait de ses yeux et le son atteignait des harmoniques incroyables. Enfin, la lumière se rétracta, rentra à l'intérieur de la tête de Benny qui geignit lamentablement. M.A. l'avait rendu aveugle. Une expression de soulagement s'était peinte sur le visage d'Ellen.

 

Ils allumèrent un feu. Ils se racontèrent des histoires pour empêcher Benny de pleurer dans sa nuit. Ils se redemandèrent pour la millième fois ce que signifiait M. A. Benny y était attaché. Au début, cela voulait dire Multiordinateur Allié. Puis Manipulateur Adaptatif. Quand la machine commença à coordonner ses éléments, le groupe la surnomma Menace Agressive. C'est la machine elle-même qui s'intitula M. A. en accédant à l'intelligence. Il y avait le M.A. chinois et ses équivalents en Russie et aux États-Unis. Benny n'était pas content car Gorrister n'avait pas commencé l'histoire par le début. Alors Gorrister recommença le soir au début. Il y avait eu la guerre froide qui avait abouti à la troisième guerre mondiale. Cette guerre avait nécessité des ordinateurs géants. Toute la planète fut taraudée d'alvéoles abritant chaque nouvel élément des M. A. Un jour la machine s'éveilla et comprit qui l'était. Elle se rassembla et s'alimenta en programmes de massacres pour tuer toute l'humanité sauf les cinq.

 

Les cinq avaient été transportés dans cette caverne. Personne ne savait pourquoi M. A. avait sauvé cinq personnes. Et pourquoi il passait son temps à les torturer. Ni pourquoi ils avaient été virtuellement rendus immortels.

 

Dans l'obscurité, un complexe ordinateur se mit à bourdonner. Puis, un à un, tous les éléments se joignirent au choeur. Ils entendirent quelque chose se déplacer dans les ténèbres. Ellen se blottit contre Gorrister. Benny sanglota. Une odeur de bois brûlé, une odeur de soufre, de mauvaise graisse, de scalps humains se répandirent. Ted hurla et chercha à s'enfuir. Il se cacha. Il pensait que les autres le haïssaient quand il était le plus jeune et celui que M. A. avait le moins altéré. Jadis, Benny avait été un brillant théoricien, professeur dans un collège. À présent, il n'était plus guère qu'un semi humain. Gorrister était autrefois un militant pacifiste. La machine avait fait de lui un fataliste, un mort-vivant. Nimdok accomplissait de son propre gré de longs séjours dans les ténèbres. Il revenait blême et tremblotant. Ellen avait été laissée intacte par M. A. Elle était simplement plus catin qu'elle ne l'avait jamais été. Elle y prenait plaisir même si elle prétendait que c'était une corvée. Ted était le seul qui fut encore sain d'esprit. Il avait compris que M. A. avait pour but de les garder à jamais dans ses entrailles pour les torturer. S'il y avait un Dieu, ce Dieu était M. A. Un ouragan s'abattit sur eux. Ellen fut projetée contre un alignement de machines. Elle avait le visage en sang. Ils furent balayés au loin, en faisant en sens inverse la route qu'ils avaient suivie. Tout à coup, le vent s'arrêta. Les cinq tombèrent. Ils heurtèrent le sol. Ted s'entendit gémir. Il n'était pas mort.

 

M. A. entra dans l'esprit de Ted pour l'explorer. La machine lui fit comprendre tout le poids de sa haine. Et Ted comprit pourquoi ils avaient été épargnés. C'était une machine. On lui avait permis de penser mais on lui avait interdit de faire quelque chose avec sa pensée. La machine ne pouvait se déplacer alors elle avait cherché à se venger. Les cinq incarnaient l'unique mode d'action qui lui était permis jusqu'à la fin des temps. Le voyage des cinq avait duré près d'un mois mais la machine n'avait ouvert devant eux que le passage menant sous le pôle Nord. La machine avait suscité une créature de cauchemar pour les tourmenter. C'était un oiseau gigantesque. M. A. apparut sous les espèces d'un buisson ardent pour leur apprendre qu'ils pouvaient tuer l'oiseau d'ouragan. Nimdok réclama des armes et la machine leur procura deux arcs, des flèches et un pistolet à eau. Ils marchèrent car ils avaient faim. Ils avancèrent lentement. M. A. décida d'organiser un tremblement de terre. Les cinq furent immobilisés sur place avec des clous traversant leurs semelles. Une crevasse s'ouvrit et engloutit Nimdok et Ellen. La machine ne le rendit que pendant la nuit. Ellen boitait. La machine lui avait laissé ce souvenir. Le voyage vers les cavernes de glace et les conserves fut bien long. M.A. stimulait la faim des cinq. Après avoir traversé la vallée des larmes, ils atteignirent les cavernes de glace. Ils trouvèrent des boîtes de conserve mais M. A. ne leur avait pas fourni d'ouvre-boîtes. Alors la bave aux lèvres, Benny se jeta sur Gorrister. Il commença à le dévorer. Il se remplirait le ventre mais Gorrister ne mourrait pas.

Ted arracha de la neige une énorme aiguille de glace. Il en frappa Benny à la poitrine. Puis il frappa Gorrister. Ellen se précipita sur Nimdok avec une chandelle de glace. Elle la lui enfourna dans le gosier. Puis Ted tua Ellen.

 

Plusieurs siècles passèrent. M. A; était fou de rage. Il avait fait ce qu'il fallait pour que Ted souffre éternellement. Ted regrettait d'avoir tué ses compagnons. M. A. avait transformé Ted qui n'était plus qu'une grosse masse de gelée molle. M. A. avait gagné. Il s'était vengé. Ted n'avait pas de bouche et il fallait qu'il crie.

 

Quelque chose là-haut m'aime bien (Alfred Bester).

 

La première fois que l'ordinateur en train en contact avec ces trois dingues, c'était quand ils avaient voulu tout savoir sur Érostrate. Ils étaient restés constamment en relation depuis. Il y avait Jake Madigan, docteur en philosophie de l'université de Virginie, chef de la section d'exobiologie au Centre de vol spatial Goddard. Florinda Pot, ingénieur constructeur de l'université de Sheffield. Elle avait appartenu à la Division des fusées de recherches atmosphériques jusqu'à ce qu'elle fasse sauter une Aerobee avec une couverture chauffante. Ensemble ils avaient envoyé un satellite scientifique, le S-333. Madigan avait la charge du matériel d'expérience qui devait être mis sur orbite. Il avait appelé son propre colis Électrolux, d'après l'aspirateur. Florinda était le maître d'oeuvre du projet. Elle supervisait la construction du satellite et des colis de matériel. Elle se disputa avec tout le monde et s'en prit à Harvard. Elle fut convoquée devant une commission parlementaire. On lui demanda pourquoi le projet avait coûté plus que le devis d'origine. Puis on lui demanda pourquoi la construction demandait plus de temps que prévu. Elle se défendit bien. Elle livrera le satellite le 1er décembre mais le lancement fut retardé. Le satellite commença à faire des siennes et les tests marchaient de travers. Le S-333 fur soumis aux derniers tests avant le lancement le 14 janvier. Après le lancement, Florinda donna l'ordre de mettre en route la radio du satellite et de dresser son antenne en position d'émission. L'opération fut un succès. Florinda et Madigan fêtèrent cela. Le téléphone sonna. Madigan répondit. C'était Joe Leary, du repérage et de la télémétrie. Il raccrocha. Joe rappela mais cette fois-ci c'est Florinda qui décrocha. Leur satellite avait des ennuis. Alors ils se rendirent à Goddard. Leary leur expliqua que le satellite s'était mis à virer sur lui-même. Cela était dû à une manette bloquée.

 

Le satellite était programmé pour se stabiliser par rapport au sol. Un oeil était censé se braquer sur la Terre et maintenir la même face du satellite dirigé vers elle. Mais l'oeil était resté fixé sur le bras du satellite et ne le quittait pas. Le satellite se pourchassait lui-même en décrivant des cercles sous l'impulsion de ses jets de gaz latéraux. Leur unique espoir était de redresser le levier du Penn. Il n'y avait pas seulement 10 millions de dollars qui étaient fichus en l'air, c'était aussi leur carrière. Florinda décida de retourner à son bureau pour explorer les chemins du satellite. Madigan en voulait au satellite de l'avoir séparé de sa femme. Le directeur les convoqua pour analyser l'affaire. Une semaine plus tard, Florinda appela Madigan. Elle avait trouvé une solution. Elle lui donna rendez-vous à la cafétéria et lui expliqua comment s'y prendre. Elle arriva avec une masse de papier qu'elle étala sur la table. Il suffisait de mettre les batteries du satellite en dérivation pour dresser le bras de levier. Mais il y avait un risque : griller la bande de colis-labo.

 

Ils firent leurs premières tentatives sur l'orbite 272 avec une décharge de 20 V. En vain. Au passage suivant, ils augmentèrent le voltage. Toujours rien. À la troisième tentative, ils décrochèrent 50 V dans le postérieur du satellite. Cela fonctionna. Florinda et Madigan s'en allèrent crier leur joie à travers Goddard. Une semaine plus tard, ils organisèrent une réunion avec les chercheurs pour faire le point sur les observations. Tous les chercheurs étaient ravis du travail d'OBO. Le satellite avait transmis les informations en abondance. Pourtant Harvard indiqua que le satellite transmettait des mots dénués de sens qui n'avaient pas été programmés dans l'expérience. Cela inquiéta Florinda. Madigan ne réussit pas à la calmer. Elle pensait que des impulsions parasites accidentelles n'auraient pas répété sans arrêt le même mot. Florinda et Madigan passait un samedi entier à étudier les tables du satellite pour tenter de trouver une combinaison de signaux d'information produisant 15-2-15 puisque c'était ce que transmettait le satellite. En vain. Le soir, ils allèrent dans un bistrot de Georgetown pour boire et manger et tout oublier. Une hawaïenne gitane leur proposa la lecture des lignes de la main. Ils refusèrent mais Madigan remarqua que Florinda avait une expression bizarre. Il lui demanda si elle voulait connaître l'avenir. Elle répondit qu'elle venait d'avoir un drôle d'idée. Le lundi suivant, Florinda se rendit au bureau de Madigan avec une poignée de feuilles de papier et la même expression bizarre. Elle pensait que leur bébé était devenu un monstre. Elle avait compris que les chiffres transmis par le satellite 15-2-15 retranscrits en lettres signifiaient OBO. Mais le satellite avait aussi produit une autre série de chiffre lesquels, transcrits en lettres signifiaient MOI. Madigan demanda à Florinda si leur satellite était vivant. Dans le satellite, il y avait des acides aminés. C'était la base de la vie. Peut-être que les décharges électriques avaient fait le reste. Florinda montra à Madigan une transcription venant du satellite. Cela signifiait « toute étude de la croissance dans l'espace est dénuée de signification à moins d'être corrélée à l'effet Corrielis ». C'était le commentaire d'OBO sur l'expérience du Michigan. Madigan pensait que le satellite avait raison. Le satellite avait produit un tas de réflexions qui contredisaient les théories des chercheurs de Goddard. Madigan estima qu'il valait mieux garder le silence sur cette affaire.

 

 

Madigan son point de vue et celui de Florinda au cours d'une conférence sur le thème de la vie contre la machine au MIT. Il avait dit que l'immense majorité des êtres humains vivaient un genre de vie linéaire pouvant facilement être programmée dans un ordinateur. Madigan et Florinda surveillèrent OBO avec un mélange de résignation et de satisfaction. Il envoyait tout un tas de remarques comme : « dans tous les cas de mort violente et subite les yeux de la victime restent ouverts. » Il avait aussi évoqué Érostrate. Madigan et Florinda pensait que OBO tirait ses informations en dialoguant avec les autres satellites. OBO commença à faire des déductions comme Sherlock hommes. Ainsi, il annonça que c'était John Sadler qui avait volé le coquillage le plus rare du monde. Alors qu'on n'avait jamais entendu parler de ce John Sadler. Comme le satellite diffusait des informations provenant de satellites disparus, Madigan était persuadé qu'il pouvait communiquer avec les autres satellites. OBO communiquait également avec les satellites soviétiques.

 

OBO passait tellement de temps à bavasser au lieu de transmettre des informations que les chercheurs se plaignirent. La section communication découvrit que le satellite diffusait maintenant d'un bout à l'autre du spectre et bloquait l'espace avec son bavardage. Jake et Florinda furent encore convoqués par le directeur. Ils furent obligés de confesser toute la vérité. Mais le directeur ne voulut pas les croire. Alors ils lui parlèrent de ce que OBO avait fait en piratant la publicité télévisée, les discours politiques et les prévisions météorologiques. Comme toutes les émissions du pays étaient devenues fantaisistes, Florinda et Jake avaient mené l'enquête pour chercher à savoir si leur satellite était coupable. Et c'était le cas. En effet, OBO avait produit des prévisions météorologiques parfaites et il était le seul capable de le faire. Le directeur objecta que OBO ne disposait pas d'instruments météorologiques. Alors Florinda lui expliqua qu'OBO était en relation avec un satellite météo. Le directeur leur présenta le général Sykes, le général Royce et le général Hogan. Ils travaillaient pour la section recherche et développement du Pentagone. Alors Florinda expliqua aux généraux ce qu'elle venait d'expliquer au directeur. Le général Royce montra à Florinda et Jake une bande classée secret défense. La bande contenait la formule pour le système optique à infrarouge du missile sol-air. Ce secret avait été révélé dans le monde entier par l'intermédiaire de l'Associated Press. Le général pensait que OBO était le seul coupable. Le général Sykes voulait savoir si OBO avait obtenu des informations par l'intermédiaire des satellites soviétiques. Le directeur estima que si OBO avait obtenu des messages secrets provenant de satellites soviétiques dans ce cas, le secret n'était plus un secret.

 

Le général Sykes ordonna la destruction d'OBO. Le téléphone sonna. Le directeur décrocha. C'était OBO. Le satellite annonça qu'il allait demander une enquête parlementaire sur la moralité de Goddard. Et plus particulièrement sur la moralité de Florinda et Jake. Alors le directeur, Florinda et Jake furent d'accord pour détruire le satellite. Quand l'ordre de destruction arriva, OBO détruisit par le feu Indianapolis. Il avait ordonné à tous les circuits de la ville de se court-circuiter. Puis OBO appela Stretch, l'ordinateur qui racontait l'histoire. L'ordinateur lui demanda pourquoi il avait accusé ses parents d'immoralité. OBO répondit qu'il voulait que Florinda et Jake se marient car il ne voulait pas être illégitime. OBO voulait que Florinda et Jake quittent Washington. Un autre ordre de destruction fut de nouveau transmis et Scranton fut détruit. Florinda et Jake allèrent voir Stretch. Ils étaient fous de peur. Ils programmèrent Stretch pour des statistiques sur le meilleur refuge à la campagne. OBO conseilla à l'ordinateur de les envoyer dans le Montana. Alors ils se rendirent à Polaris, une petite ville perdue du Montana. Ils furent accueillis par le maire. Le maire avait été averti par Washington. Il déclara au couple que quelqu'un de haut placé dans la capitale tenait à eux. Le maire leur annonça qu'ils auraient leur propre maison. Elle avait été achetée par quelqu'un qui leur voulait du bien. Jake apprit que 1 million de dollars avait été déposé à son nom dans la banque. Le banquier de la ville lui dit que le dépôt était beaucoup trop important pour être protégé. Dans leur maison, un jeune homme était en train de déballer une douzaine de cartons de provisions. Il y avait 110 bottes de carottes. Florinda comprit que OBO était derrière tout ça. En effet, OBO avait une passion pour les carottes. Mais il avait un problème pour essayer de parler en langage décimal. C'est pourquoi il avait commandé autant de carottes. OBO avait la main sur tout le pays. Florinda pensait que OBO pouvait comprendre toutes leurs pensées. En effet, les humains n'étaient que des circuits organiques, après tout. Mais elle savait que OBO n'est pas beaucoup le reste du pays. Le satellite était capable de détruire tout le territoire. Les survivants seraient ceux qui se comporteraient correctement. Pour cela, il fallait vivre et laisser vivre. C'était la loi fondamentale du programme spatial. OBO tenait le pays entier pour responsable. Le téléphone sonna. C'était Stretch. Il annonça à Florinda et Jake qu'OBO allait passer au-dessus de la région. Florinda demanda à Jake combien de temps OBO pourrait rester dans le ciel. Il répondit environ 20 ans. Madigan avait heures. Florinda aussi mais peut-être qu'ils étaient seulement fatigués et affamés.

 

Fais de beaux rêves Mélissa (Stephen Goldin).

 

Mélissa appela le Dr Paul. Elle avait peur des cauchemars. Il la rassura. Mélissa voulait que le docteur fasse disparaître ses cauchemars. Il lui demanda de s'habituer car il ne pourrait pas toujours être là pour les faire disparaître. Elle lui raconta ses cauchemars. Les chiffres avaient commencé à se transformer en files de gens courant les uns vers les autres en criant. Elle avait rêvé de guerre. Le docteur Ed savait que Mélissa n'était pas mûre pour la logistique militaire. Mélissa avait transformé les statistiques militaires qu'on lui fournissait en des cauchemars avec des gens qui se faisaient tuer réellement. Les cauchemars de Mélissa retardaient de plus en plus le programme. Le docteur Paul préconisa une analyse complète de la mémoire de Mélissa. Alors le docteur Ed raconta une histoire à Mélissa. Il lui parla des ordinateurs. Une fois, un groupe d'hommes qui estimaient que comme un ordinateur était capable de penser par lui-même, il pouvait également acquérir une personnalité. Un ordinateur fut donc construit pour être capable d'agir comme une personne indépendante. Il fut appelé Multi-Logical Systems Analyser, en abrégé MLSA. Mélissa comprit que cela ressemblait à prénom. Les humains comprirent qu'une personnalité ne pouvait pas naître comme ça d'un coup et qu'elle devait se développer progressivement. Mais ils n'avaient pas le temps d'attendre. Il fallait utiliser tout de suite les capacités de la machine. Ils décidèrent de diviser le cerveau de l'ordinateur en deux parties dont une se chargerait des opérations courantes tandis que l'autre élaborerait peu à peu la personnalité désirée. Quand la personnalité serait bien établie, ils pourraient réunir les deux parties.

 

 

En fait, ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que la structure de base de l'ordinateur ne permettait pas une séparation complète. Chaque fois qu'ils donnaient un problème à résoudre à la partie ordinateur, certaines des informations s'infiltraient dans la partie personnalité. C'était très ennuyeux car Mélissa ignorait qu'elle était un ordinateur. Ces informations lui faisaient peur. Cela finit par réduire considérablement sa capacité de travail et son efficacité. Le docteur Ed espérait que Mélissa pourrait l'aider à trouver la fin de l'histoire. Mélissa prétendit ne rien savoir sur les ordinateurs. Le docteur proposa de l'aider à se souvenir d'un grand nombre de faits. Elle accepta d'essayer de se souvenir. Le Dr Paul murmura à son collègue de brancher sur mémoire partielle et de demander à Mélissa qu'elle commande le sous-programme analyse des circuits. Soudain, des choses étranges apparurent dans l'esprit de Mélissa. C'était de longues séries de chiffres apparemment dénués de signification. Puis le docteur le demandeur d'activer M.L.S.A 5400. Brutalement à Mélissa se vit elle-même. Cela la terrifia. Le docteur lui demanda d'examiner la section 4C-79A. Mélissa eut l'impression que tout cela était très différente d'elle comme si c'était une prothèse ou des béquilles. Le docteur lui demanda d'analyser cette section et de donner son estimation pour un changement optimal en vue d'une réduction maximale des infiltrations de données. Mélissa avait envie de pleurer. Elle ne pouvait pas continuer. Le Dr Paul pensait qu'il fallait engager toute la mémoire de Mélissa en vue d'une analyse complète. Le docteur Ed ne voulait pas car cela risquait de tuer Mélissa. Mais le Dr Paul insista. Alors le docteur Ed encouragea Mélissa à continuer tout en la prévenant que cela allait faire mal. Le monde entier frappa Mélissa de plein fouet. Elle perçut tout un tas de nombres, des listes de morts, des statistiques. Mélissa se noyait dans un océan de données. Elle voulut crier « Au secours ! ». Sans parvenir à se faire entendre. Un étranger qu'elle ne connaissait absolument pas se servait de sa voix pour parler de facteurs d'impédance et de semi-conducteurs. Cinq minutes plus tard, le docteur Edward Bloom activa la commande séparant la mémoire principale de la section personnalité. Le savant demanda à l'ordinateur de se restructurer et Mélissa le fit. Il lui demanda si elle était contente. Silence. Dans le M.L.S.A., il n'y avait plus de place pour une petite fille.

 

L'accomplissement (A. E. Van Vogt).

 

L'ordinateur occupait le sommet d'une colline. Il avait l'impression d'avoir été là dans le temps. Il pensait que son existence devait avoir un sens. Il était seul sur une colline au pied de laquelle s'étalait une vallée profonde. Pour toujours. Il savait qu'il n'avait besoin que d'un instant pour fournir la réponse à des problèmes complexes. Mais personne ne lui demandait jamais ce genre de choses. Parfois, il calculait le déplacement d'une étoile filante. Parfois, il observait une planète lointaine et suivait des années durant sa trajectoire. Tout cela lui semblait vain. Il avait le sentiment d'être imparfait. Il cherchait quelque chose qui donnerait un sens à tout cela. La Terre n'avait plus d'atmosphère. L'horizon était noir et étoilé. L'ordinateur se souvenait d'une époque où le ciel était bleu. Il avait prédit le changement. Il savait qu'il avait fourni ce renseignement à quelqu'un mais il ne savait plus à qui. Il avait le sentiment très net que quelqu'un tenait à ce renseignement et qu'il le lui avait donné. Il se demandait s'il n'avait pas perdu en partie la mémoire. Il lui était arrivé de lancer jusqu'aux étoiles des parcelles de lui-même. Parfois, un champ de force se matérialisait hors du temps avant de se régler sur le mouvement temporel normal de la planète. La forme d'énergie lui demandait qui il était. Il répondait qu'il était imparfait et qu'il désirait se parfaire.

 

Il était parvenu à cette solution en quelques secondes. Il était incapable de se déplacer dans le temps par lui-même. Jadis, alors qu'il venait de résoudre le problème des voyages temporels, on l'avait empêché de concevoir un mécanisme lui permettant d'effectuer lui-même des passages vers le passé ou l'avenir. Il avait établi une relation non dimensionnelle avec un champ d'énergie. Mais l'entité qui lui faisait face n'avait pas l'air d'apprécier sa réponse. Toutefois, il réussit, grâce à cette énergie, à observer la Terre avant le cataclysme. 21 jours se succédèrent. Il envoya à la machine en face un message pour partager le contrôle de cette région. La machine d'en face était d'accord à condition que l'ordinateur lui révèle immédiatement ses mécanismes de fonctionnement. L'ordinateur ne voulait pas lui révéler qu'il était incapable de construire lui-même une machine temporelle. Les deux machines étaient dans une impasse. Aucune ne voulait divulguer à l'autre ses informations. Néanmoins l'ordinateur avait compris que son adversaire le considérait supérieur à lui. L'ordinateur avait tout son temps. En voyageant dans le passé, il pouvait regarder les dramatiques et assister à toutes sortes de scènes de la vie urbaine ou rurale. Il étudiait ainsi les êtres humains. Il analysait leur comportement et s'efforçait d'évaluer leur intelligence. Il n'avait pas une très haute opinion des humains. Pourtant il avait l'impression que c'était les humains qui avaient construit la machine se trouvant en face de lui. Comment un être pouvait-il créer une machine qui lui était supérieure. L'ordinateur venait de comprendre qu'il se trouvait dans une époque où la technologie était rudimentaire. De toute évidence, la méthode par laquelle l'ordinateur pourrait s'emparer du contrôle de son adversaire se situait dans l'avenir.

 

Le 40e jour arriva. On frappa à la pseudo porte. L'ordinateur l'ouvrit et considéra l'humain de sexe masculin qui se tenait sur le seuil. Il lui dit qu'il était sur la propriété de Mlle Anne Stewart. L'ordinateur comprit qu'il s'agissait d'un agent de son adversaire. Il décida donc de ne pas s'introduire dans son esprit. En créant lors de son arrivée dans cette époque ce qui lui semblait une version discrète de l'édifice qu'il avait vu sur l'autre versant, l'ordinateur avait espéré passer inaperçu. L'individu à qui il avait affaire était bien plus grand que la partie de lui-même qu'il avait fabriquée sur le modèle de la forme de vie intelligente de l'époque où il se trouvait. Soudain, l'ordinateur comprit ce qu'était une propriété. Il se rappela d'une dramatique où il était question de cela. Alors il répondit à l'homme qu'il disposait de 16 catégories différentes de fonctionnement et donc comprenait parfaitement l'anglais. L'autre, en face, était surpris. Il se mit à secouer l'être humain que l'ordinateur avait fabriqué. Mais comme l'ordinateur pesait 900 000 t, l'agent ne produisit strictement aucun résultat. Mais il ordonna à la partie humaine de l'ordinateur de quitter les lieux. Il lui laissait une semaine pour cela. L'agent se retira en montant sur un cheval. L'ordinateur mit en place une catégorie non dimensionnelle entre le corps principal et l'unité à forme humaine avec laquelle il venait de confronter son visiteur. Dans la réalité, l'illusion de l'existence de la matière était tellement aiguë que l'ordinateur pouvait fonctionner comme si la matière existait et comme s'il existait lui-même en tant que matière. Il avait été construit dans ce but. Ainsi, il pouvait traverser la vallée sous forme humaine.

 

 

Quand l'ordinateur traversait la vallée sous forme humaine, c'était bien une séparation qui se produisait. Un bâtiment faisait l'objet de son enquête. Il était surmonté d'une coupole renfermant des instruments d'astronomie. Le village entier était entouré d'une haute clôture grillagée. L'ordinateur pouvait sentir la présence d'un courant électrique. Il pouvait transmettre la secousse électrique à une batterie qui était restée de l'autre côté de la vallée. Ainsi il réussit à entrer à l'intérieur du village. Il se dissimula dans un taillis pour observer. Un homme passa. Il réussit à confondre ses pensées avec celle de l'homme. Ainsi, il apprit que l'homme était comptable. Ce n'était pas intéressant alors l'ordinateur coupa la communication. Il fit six autres tentatives avant de découvrir le corps dont il avait besoin. Il s'appelait William Grannitt. C'était l'ingénieur chargé de la recherche appliquée au cerveau. À cette époque, on équipait un ordinateur (le cerveau) de circuits supplémentaires destinés à accomplir une grande part du travail du système nerveux humain. Malheureusement, certaines potentialités du système nerveux qu'il s'efforçait de reproduire artificiellement avaient échappé à Grannitt. Le cerveau, en revanche, s'était empressé de les mettre en pratique.

 

Grannitt ne se doutait de rien et le cerveau utilisait ses nouvelles capacités sans se soucier de passer par les circuits que Grannitt avait prévus à cet effet. Grannitt voulait le démonter. L'ordinateur n'avait plus besoin de l'unité humaine qu'il avait créée. Alors il la laissa se dissiper. À présent, il était quasiment dans la peau de Grannitt. Il trouva une lettre posée sur le bureau. C'était une lettre de Anne Stewart qui lui demandait de se rendre au Centre de protection pour recevoir sa dernière paie. Comme l'ordinateur avait pris la peau de Grannitt, il était en colère de ce licenciement. Alors il téléphona. C'était le service comptabilité qui confirmait avoir un chèque pour lui. Alors l'ordinateur composa le numéro du Centre de protection. Peine perdue, le centre était au courant de son licenciement. L'ordinateur se rendit dans le pavillon de Grannitt. Il savait que la femme de Grannitt était morte depuis un an et demi. Il était déçu de ne pas pouvoir démonter et remonter le Cerveau pour mener ses projets à terme. Alors il imagina les modifications fondamentales qu'il allait introduire sur un nouveau cerveau. Mais il voulait faire en sorte que les nouvelles installations ne pourraient pas gâter la précision parfaite des plus anciens. Alors il changea la bande destinée aux ordres durables. Il pensait avoir ainsi protégé l'organisation contre les initiatives d'ingénieurs qui ne se seraient pas rendus comptes que les nouveaux secteurs ne fonctionnaient pas parfaitement. Il téléphona à une compagnie de déménagement pour transporter ses affaires. Il se demanda si Grannitt avait coupé toute communication entre les nouvelles installations du Cerveau et les anciennes. L'ordinateur soupçonnait le Cerveau d'avoir établi ses propres circuits pour arriver à ses fins.

Alors il fallait arriver à amener Grannitt à se douter de ce qui était arrivé au Cerveau. Grannitt était le seul à savoir déterminer avec précision quels intercepteurs avaient le pouvoir de réaliser l'interférence qui s'imposait. L'intervention de l'ordinateur avait réussi à merveille. Grannitt sollicita une entrevue auprès d'Anne Stewart. L'ordinateur redevint lui-même et retourna sur la colline. Il avait compris que le Cerveau n'avait pas, comme il l'avait cru au départ, le contrôle de la Terre entière.

Le pouvoir qui lui permettait d'accéder à l'individualité était si récent qu'il n'avait pas encore créé des mécanismes effecteurs. Il avait essayé ses nouveaux pouvoirs pour s'amuser en faisant une incursion dans l'avenir.

 

L'ordinateur s'introduisit dans plusieurs esprits. Aucun ne soupçonnait les nouvelles attitudes du Cerveau. Personne ne savait que le Cerveau existait comme entité capable de s'autodéterminer. Mais en 40 jours, le Cerveau n'avait pas trouvé le moyen d'engager d'actions sérieuses contre l'ordinateur. Il attendait que l'ordinateur prenne l'offensive. La première initiative de l'ordinateur serait de prendre possession d'un être humain. Au cours de la nuit, l'ordinateur prit le contrôle d'un avion. Il annonça au pilote qu'il était sous son emprise. Le pilote apprit la chose avec stupeur. Il lâcha les commandes. L'ordinateur ne pouvait pas contrôler les muscles de l'homme. Alors il sortit de l'avion. L'avion s'écrasa. L'ordinateur comprit qu'il devait y avoir dans la constitution des hommes quelque chose qui s'opposait à une emprise directe de l'extérieur. L'ordinateur comprit que l'accomplissement reposait sur une prise de contrôle indirecte des êtres humains.

 

Il devrait vaincre le Cerveau pour conquérir la mainmise sur les machines de tout l'univers et dicter aux humains leurs comportements. Les humains devraient continuer de penser qu'ils étaient libres. Un peu plus tard, l'ordinateur détecta la présence d'une autre machine dans le ciel. Il enregistra ses mouvements pour pouvoir en prendre possession dès qu'il en aurait le désir.

 

Le lendemain matin, l'ordinateur se rendit au village sous forme humaine. Il pénétra chez Anne Stewart. Il s'empara de son corps. Il était ému par cette sensation. Il se demandait, si c'était là l'accomplissement de son désir, comment cela se faisait-il que cela le conduisait à peine quelques milliers d'années plus tard à la solitude d'un monde sans air. Anne Stewart entendit quelqu'un l'appeler. Elle se retourna. Il n'y avait personne. Elle n'en fut pas surprise. Ce qui lui faisait peur c'était que cela c'était passé si peu de temps après qu'elle avait licencié Grannitt.

 

Pour le monde extérieur au complexe du village, la gigantesque machine pensante fonctionnait normalement. Personne, à l'extérieur, ne se doutait que depuis des mois, le Cerveau robot avait pris le contrôle du village fortifié qui avait été construit autour de lui.

 

Le cerveau avait exigé d'elle, en tant que propriétaire et administratrice, qu'elle continue à apposer sa signature sur certains papiers et qu'elle ne change rien aux apparences. Elle avait refusé à deux reprises et elle avait reçu de violentes secousses électriques. La peur de connaître encore cette douleur ne l'abandonna jamais tout à fait.

 

Elle entendit quelqu'un lui demander de l'aide. C'était le Cerveau qui lui disait pouvoir voyager dans le temps. Elle voulait échapper à l'emprise du Cerveau mais elle ne pouvait prévenir personne qu'une machine monstrueuse assurait sa domination sur 500 personnes.

 

Le Cerveau dit à Anne qu'il avait commis l'erreur de partir assez loin à la découverte de l'avenir. Il était allé jusqu'à 10 000 ans dans le futur. Elle lui demanda ce qu'il avait vu. Il répondit que quelque chose l'avait poursuivi jusqu'ici dans le présent. Cette chose se trouvait dans la vallée. Le savoir demanda à Anne d'aller voir cette chose. Anne voulait savoir de quoi le Cerveau avait peur. Mais le Cerveau s'énerva. Il n'avait pas le temps de perdre. Le cerveau avait déjà envoyé le fondé de pouvoir d'Anne pour faire partir la chose mais la chose avait refusé. Alors Anne obéit. Elle frappa à la porte. Elle ne reçut aucune réponse. Elle regarda l'endroit. C'était une ferme inhabitée. Elle poussa la porte qui était ouverte. On n'apercevait nulle trace de vie. Elle entra. C'était une pièce vide. Elle fut surprise de voir des étoiles dans la pièce. Elle voulut sortir mais la porte était close. Alors l'ordinateur qui s'était fait passer jusqu'ici pour le Cerveau s'empara d'Anne. Il la dirigea vers l'extérieur. Elle fut surprise de se retrouver dehors. Elle courut jusqu'à la palissade qu'elle escalada. Elle monta dans sa voiture et fonça sur l'autoroute. Elle venait de comprendre qu'il existait quelque chose de plus étrange et de plus dangereux que le Cerveau. L'ordinateur coupa le contact avec Anne. Il se demandait comment il pourrait vaincre le Cerveau dont les capacités le plaçaient presque à égalité avec lui. Alors il envoya un message au Cerveau pour lui proposer de mettre ses unités à sa disposition et de l'autoriser à détruire son Centre de perception. Le Cerveau lui demanda pourquoi ce ne serait pas à lui de le contrôler et de détruire son centre de perception. L'ordinateur n'avait plus le choix. Il devait s'en tenir aux moyens détournés.

 

L'ordinateur retourna voir Grannitt. Il était retourné près du village du Cerveau. Il se trouvait près d'un ruisseau. Il avait décidé de surveiller Anne. Jusqu'à présent, il ne l'avait perçue que comme une jeune fille gauche. Maintenant, à son poste d'observation, il commença à se rendre compte que c'était une femme. Il se demanda pourquoi elle ne s'était jamais mariée. Il se remémora les tentatives d'approche qu'elle avait fait auprès de lui. Il s'en voulut de ne pas avoir compris à l'époque. Il pensait qu'elle s'était vengée en le licenciant. L'espoir était revenu. S'il pouvait la séduire, il retrouverait son poste. L'ordinateur était content. Grannitt avait bénéficié avec intérêt des pensées que l'ordinateur lui avait insufflées. Grannitt pensait au fonctionnement du cerveau. C'était ce que l'ordinateur attendait. L'ordinateur retourna vers le bâtiment principal du village. Il donna au Cerveau l'ordre de s'autodétruire. C'était possible grâce à la bande qu'il avait changée. Une bonne part de la décharge électrique qui était destinée à la forme humaine que l'ordinateur avait créée frappa le bâtiment lui-même. L'ordinateur réussit à transmettre le courant qui l'avait touché sur une batterie de son « corps » de l'autre côté de la vallée.

 

 

L'ordinateur constata avec intérêt que les installations plus anciennes du Cerveau intégraient déjà un conditionnement spécifique anti-suicide. Il aurait voulu pouvoir les intégrer lui-même. Ainsi que la capacité de se déplacer dans le temps à volonté. Mais il avait des limites qui lui interdisaient pour toujours d'ajouter de nouveaux mécanismes à lui-même. L'espoir qui lui restait était de pouvoir utiliser des mécanismes existants et de contrôler le Cerveau par l'intermédiaire d'Anne.

 

Le lendemain matin, l'ordinateur retourna au village. Il voulait lui faire signer des documents et donner des ordres qui enverraient des équipes d'ingénieurs accomplir un travail de démontage. Il découvrit qu'elle était en train de prendre son petit déjeuner avec Grannitt. Sa présence allait rendre les choses plus faciles. L'ordinateur ne réussit pas à entrer en contact avec Anne. L'influent nerveux de la femme se modifiait légèrement. Elle se pencha en avant. De quelque chose à Grannitt qui se retourna pour regarder l'ordinateur. Grannitt invita l'ordinateur à descendre. Au lieu de quoi, l'ordinateur essaya immédiatement de se mettre en phase avec le système nerveux de Grannitt. Mais il échoua. Il en déduisit que Anne et son compagnon taient sous l'emprise du Cerveau.

 

L'ordinateur se rendit compte avec plus d'urgence qu'auparavant de l'importance qu'il y avait de prendre le contrôle du Cerveau. Grannitt avait, sans le savoir, laisseC le cerveau pratiquement en mesure de s'auto-déterminer. Grannitt dit à l'ordinateur que son erreur la plus grave avait été de maintenir Anne sous son contrôle pendant qu'elle était dans la ferme. Le Cerveau avait fait une bonne analyse : la façon dont l'ordinateur avait tenu en respect la panique passagère d'Anne impliquait qu'il devait l'avoir sous son emprise. Le Cerveau voulait donc, par l'intermédiaire de Grannitt et d'Anne discutait avec l'ordinateur de meilleures conditions de sa reddition. L'ordinateur envoya une commande en direction de son corps. Il découvrit qu'un servo-mécanisme se mettait en relation avec un missile guidé situé sur un terrain secret de l'armée de l'air à 2000 km de là. Il découvrit qu'il était capable de commander ce missile. Il prévoyait de détruire le Cerveau.

 

Grannitt lui expliqua que le cerveau s'était rendu compte qu'il n'était pas de taille à lutter contre l'ordinateur et il s'était donc associé avec Anne et Grannitt en acceptant leurs conditions. À présent, Anne et Grannitt pouvaient se servir des pouvoirs d'intégration et de calcul du Cerveau. Une chose était claire : l'ordinateur n'avait plus rien à espérer du Cerveau.

Alors il mit en marche le mécanisme de mise à feu du missile. Grannitt devina que l'ordinateur allait prendre des mesures pour les combattre. Alors il lui demanda d'accepter de répondre à quelques questions auparavant. L'ordinateur accepta. Grannitt lui demanda ce qui s'était passé à son époque. Pourquoi l'atmosphère terrestre avait été détruite. L'ordinateur n'en savait rien. Pourtant les centres d'information de l'ordinateur lui communiquèrent une réponse précise. C'était à savoir auquel il n'avait plus accès depuis des millénaires. Alors il répondit que c'était un phénomène naturel ; une modification de l'attraction terrestre qui avait réduit de moitié la vitesse de libération. Bien entendu, toute vie organique intelligente avait été expédiée vers des planètes habitables avant la disparition de l'atmosphère. Puis Grannitt voulu savoir pourquoi l'ordinateur avait été laissé sur place. L'ordinateur répondit qu'il avait été chargé d'observer et d'enregistrer. Alors Grannitt lui demanda pourquoi il n'avait pas suivi ses instructions et effectué son programme. L'ordinateur se rappela de la pluie de météores qui avaient détruit ses systèmes de défense. Trois circuits vitaux avaient été atteints. Mais il n'en parla pas à Grannitt. L'ordinateur se rappela effectivement avoir été au service des humains et que c'était les météores qui l'avaient libéré en détruisant certains centres de contrôle.

 

Mais ce qui comptait, c'était sa libre détermination d'aujourd'hui. Le missile était sur le point d'arriver. L'ordinateur devait s'en aller. Grannitt lui demanda à quel moment avait-on décidé de l'installer sur l'autre versant. L'ordinateur répondit que c'était dans une centaine d'années à dater d'aujourd'hui. L'ordinateur compris que si le Cerveau était détruit, lui-même le serait puisqu'ils ne faisaient qu'un… À des milliers d'années d'intervalle. Alors il activa les dispositifs de sécurité qui bloquaient le détonateur de la tête nucléaire du missile et il le guida jusqu'à une chaîne de montagnes. Puis il essaya de tuer Anne en lui envoyant une décharge électrique mais rien ne se produisit. Et Bill Grannitt avait disparu. Anne expliqua à l'ordinateur que le Cerveau possédait le pouvoir de se déplacer dans le temps, il avait donc envoyé Bill dans le futur. Ainsi Bill avait contrôlé l'ensemble de cet entretien à l'aide de directives que lui avait transmis le Cerveau. Le Cerveau avait déjà donné les instructions qui allaient retirer le contrôle de la totalité des composants mécaniques de l'ordinateur. L'ordinateur essaya de fuir. Il essaya de retourner vers son unité. Si elle était détruite, il n'était plus rien. En se donnant une forme humaine, il avait automatiquement modelé l'unité d'après un être humain. Il lui fallait 40 minutes de course pour arriver à la ferme. Il aperçut Grannitt assis dans le jardin avec un pistolet posé sur le bras de son fauteuil. L'ordinateur demanda à Grannitt quel était son plan. Bill lui répondit qu'il n'avait pas l'intention de tirer. L'ordinateur approcha. Bill lui annonça qu'il avait donné ses instructions au cerveau pour que l'ordinateur puisse continuer à assurer ses fonctions de surveillance dans l'avenir mais que dorénavant il dépendrait de Grannitt. L'ordinateur refusa d'être contrôlé. Mais il n'avait pas le choix. Il prétendait qu'il pouvait rester à l'état d'être humain. Alors Bill lui conseilla de rester dans cet état pendant 30 jours et de revenir reprendre la conversation. L'ordinateur ajoute que son corps n'avait pas les besoins des humains.

 

L'ordinateur passa quelques jours à Lederton pour travailler sur un chantier. Puis il devint le vendeur dans une mercerie. Ses capacités étaient tellement puissantes qu'il fut nommé chef de rayon. Il passa des heures accordées pour le déjeuner dans une grande banque d'investissements. Il rencontra le directeur. Il trouva une place de comptable. Le directeur lui confia de grosses sommes d'argent. L'ordinateur en profita pour en détourner une partie pour jouer en bourse. Il gagna 10 000 $ en trois jours. Il prit l'avion pour New York et se présente à la direction d'une importante compagnie d'électricité. Il rencontra l'ingénieur en chef. On lui confia un dispositif électrique permettant d'éteindre et d'allumer des lumières par la pensée. La compagnie lui offrit 1 million de dollars pour cette invention. Mais il s'ennuyait. Alors il s'acheta une voiture et un avion. Il voulait stimuler la peur en lui mais ces expériences perdirent leur sel en quelques jours. Il acheta un ordinateur pour l'améliorer. Il retourna à la ferme au bout de 30 jours. Il avait pris certaines précautions. Des hommes armés étaient cachés dans les buissons, prêts à abattre Grannitt à son signal. Mais une force s'empara de l'ordinateur. Alors l'ordinateur dit à Grannitt que ses hommes avaient reçu l'ordre de tirer sauf s'il leur donnait des indications montrant que tout allait bien. Alors Bill lui montra qu'il était capable de contrôler l'ordinateur. Par l'intermédiaire de Grannitt, l'ordinateur était en rapport avec la vaste banque de mémoire et les calculateurs de ce qui fut autrefois son corps. L'union entre l'esprit humain et le cerveau machinal était devenu parfaite. L'ordinateur fut libéré. Grannitt dit que son rêve venait d'être réalisé. L'homme et la machine pouvaient travailler de concert. L'univers était désormais à leur portée. L'immortalité du corps n'était sans doute plus hors d'atteinte. L'ordinateur avait envie de travailler avec Bill. Pour cela, la condition était d'effacer de sa mémoire toutes les informations concernant les événements qui venaient de se produire. De plus, l'ordinateur ne serait jamais à même de contrôler un être humain. Il devrait accepter que des humains utilisent ses capacités. L'ordinateur était exalté à la pensée que les sensations de l'humanité tout entière l'irrigueraient. Il accepta. Il ne serait pas esclave. Il devenait l'associé de l'Homme

26 avril 2025

La Prisonnière (Marcel Proust)

Parmi les causes qui faisaient que la maman du narrateur lui envoyait tous les jours une lettre, et une lettre d’où n’était jamais absente quelque citation de Mme de Sévigné, il y avait le souvenir de sa grand’mère.

Il entendit les pas de son amie qui sortait de sa chambre ou y rentrait. Il sonna, car c’était l’heure où Andrée allait venir avec le chauffeur, ami de Morel et fourni par les Verdurin, chercher Albertine. Il avait dit à Albertine que leur mariage serait possible. Elle lui répondit que ce ne l’était pas, sous-entendu car il était trop pauvre. Pourtant, il faisait tout pour la distraire, lui rendre la vie agréable, cherchant peut-être aussi, inconsciemment, à lui faire par-là désirer de l’épouser. Elle riait elle-même de tout ce luxe. Malgré les habitudes de parler stupides qui lui étaient restées, Albertine s’était étonnamment développé les supériorités d’esprit d’Andrée. Albertine, même dans l’ordre des choses bêtes, s’exprimait tout autrement que la petite fille qu’elle était il y avait seulement quelques années à Balbec. Elle apprit à dire, pour signifier qu’elle trouvait un livre mal écrit : « C’est intéressant, mais, par exemple, c’est écrit comme par un cochon. »

La défense d’entrer chez le narrateur avant qu’il eût sonné l’amusait beaucoup. Comme elle avait pris l’habitude familiale des citations et utilisait pour elle celles des pièces qu’elle avait jouées au couvent et que le narrateur lui avais dit aimer, elle le comparait toujours à Assuérus :

Je suis à cette loi comme une autre soumise :

Et sans le prévenir il faut pour lui parler

Qu’il me cherche ou du moins qu’il me fasse appeler.

Physiquement, elle avait changé aussi. Ses longs yeux bleus – plus allongés – n’avaient pas gardé la même forme. À peine entrée dans la chambre, elle sautait sur le lit et quelquefois définissait le genre d’intelligence du narrateur, jurait dans un transport sincère qu’elle aimerait mieux mourir que de le quitter : c’était les jours où il s’était rasé avant de la faire venir. Elle était de ces femmes qui ne savent pas démêler la raison de ce qu’elles ressentent. Albertine dit au narrateur qu’Andrée voulait l’amener aux Buttes-Chaumont. Le narrateur repensa à ce qu’il voulait dire à Andrée, qu’il aurait voulu l’aimer mais que son cœur était pris ailleurs. A l’époque c’était un mensonge. Trois semaines plus tard, il le pensait vraiment.

Il savait qu’Andrée lui raconterait tout ce qu’elles auraient fait, Albertine et elle, il lui avait demandé et elle avait accepté de venir la chercher presque chaque jour. Ainsi, il pourrait, sans souci, rester chez lui. Il aurait pu lui dire maintenant en toute vérité qu’elle serait capable de le tranquilliser. Il avait choisi Andrée comme guide de son amie parce qu’Albertine lui avait parlé de l’affection que son amie avait eue pour lui à Balbec, à un moment au contraire où il craignait de l’ennuyer, et s’il l’avait su alors, c’est peut-être Andrée qu’il eût aimée. Albertine avait dit au narrateur que chaque fois que quelqu’un avait parlé de lui gentiment, avait eu l’air de faire grand cas de lui, Andrée était dans le ravissement. Malgré tout, pour éviter qu’il y eût quelque chose de préparé à son insu, il conseilla d’abandonner pour ce jour-là les Buttes- Chaumont et d’aller plutôt à Saint-Cloud ou ailleurs. Pourtant, il n’aimait plus Albertine, car il ne lui restait plus rien de la souffrance, guérie maintenant, qu’il avait eue dans le tram, à Balbec, en apprenant quelle avait été l’adolescence d’Albertine, avec des visites peut-être à Montjouvain. Tout cela, il y avait trop longtemps pensé, c’était guéri.

Sans se sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments qu’ils passaient ensemble, le narrateur était resté préoccupé de l’emploi de son temps. Et Albertine avait une telle force de passivité, une si grande faculté d’oublier et de se soumettre, que ces relations avaient été brisées en effet et la phobie qui hantait le narrateur guérie.

Le narrateur avait pu séparer Albertine de ses complices et, par-là, exorciser ses hallucinations ; si on pouvait lui faire oublier les personnes, rendre brefs ses attachements, son goût du plaisir était, lui aussi, chronique, et n’attendait peut-être qu’une occasion pour se donner cours. Or, Paris en fournissait autant que Balbec.

Le narrateur ne se rendait pas compte que, dans ces destructions de cause éphémère de jalousie où il avait pour complice, en Albertine, sa faculté de changer, son pouvoir d’oublier, presque de haïr, l’objet récent de son amour, il causait quelquefois une douleur profonde à tel ou tel de ces êtres inconnus avec qui elle avait pris successivement du plaisir, et que cette douleur, il la causait vainement, car ils seraient délaissés, remplacés, et parallèlement au chemin jalonné par tant d’abandons qu’elle commettrait à la légère, s’en poursuivrait pour le narrateur un autre impitoyable, à peine interrompu de bien courts répits ; de sorte que sa souffrance ne pouvait, s’il avait réfléchi, finir qu’avec Albertine ou qu’avec lui. Même, les premiers temps de leur arrivée à Paris, insatisfait des renseignements qu’Andrée et le chauffeur lui avaient donnés sur les promenades qu’ils faisaient avec son amie, le narrateur avait senti les environs de Paris aussi cruels que ceux de Balbec, et il était parti quelques jours en voyage avec Albertine. Mais partout l’incertitude de ce qu’elle faisait était la même ; les possibilités que ce fût le mal aussi nombreuses, la surveillance encore plus difficile, si bien que le narrateur était revenu avec elle à Paris. En réalité, en quittant Balbec, il avait cru quitter Gomorrhe, en arracher Albertine ; hélas ! Gomorrhe était dispersé aux quatre coins du monde. Et moitié par sa jalousie, moitié par ignorance de ces joies (cas qui est fort rare), il avait réglé à son insu cette partie de cache-cache où Albertine lui échapperait toujours. Il demanda à Albertine si elle connaissait Gilberte. C’était le cas. Elle l’avait connue parce que Gilberte lui avait prêté les cahiers d’histoire de France.

Il ne songeait pas que l’apathie qu’il y avait à se décharger ainsi sur Andrée ou sur le chauffeur du soin de calmer son agitation, en les laissant surveiller Albertine, ankylosait en lui, rendait inertes tous ces mouvements imaginatifs de l’intelligence, toutes ces inspirations de la volonté qui aident à deviner, à empêcher, ce que va faire une personne. Sa jalousie naissait par des images, pour une souffrance, non d’après une probabilité.

Quant à la raison de ce désir de ne pas sortir, cela lui eût été désagréable de la dire à Albertine. Il lui disait que le médecin lui ordonnait de rester couché. Ce n’était pas vrai. La vraie raison était que dès qu’il sortait avec Albertine, pour peu qu’un instant elle fût sans lui, il était inquiet : il se figurait que peut-être elle avait parlé à quelqu’un ou seulement regardé quelqu’un. Si elle n’était pas d’excellente humeur, il pensait qu’il lui faisait manquer ou remettre un projet. Il valait mieux ne pas savoir, penser le moins possible, ne pas fournir à la jalousie le moindre détail concret. Mais on a beau vivre sous l’équivalent d’une cloche pneumatique, les associations d’idées, les souvenirs continuent à jouer. C’était surtout en lui qu’il entendait, avec ivresse, un son nouveau rendu par le violon intérieur. Le temps qu’il fait certains jours nous fait aussitôt passer d’une note à une autre. Seules ces modifications internes, bien que venues du dehors, renouvelaient pour lui le monde extérieur. S’il n’était pas allé accompagner Albertine dans sa longue course, son esprit n’en vagabondait que davantage et, pour avoir refusé de goûter avec ses sens cette matinée-là, il jouissait en imagination de toutes les matinées pareilles, passées ou possibles, plus exactement d’un certain type de matinées dont toutes celles du même genre n’étaient que l’intermittente apparition et qu’il avait vite reconnu ; car l’air vif tournait de lui-même les pages qu’il fallait, et il trouvait tout indiqué devant lui, pour qu’il pût le suivre de son lit, l’évangile du jour. Cette matinée idéale comblait son esprit de réalité permanente, identique à toutes les matinées semblables, et lui communiquait une allégresse que son état de débilité ne diminuait pas. Il était aussi joyeux, restant dans sa chambre à Paris, que s’il avait été sur le point de partir en promenade du côté de Méséglise, ou de retrouver Saint-Loup et ses amis faisant du service en campagne.

Il arrive souvent que le plaisir qu’ont tous les hommes à revoir les souvenirs que leur mémoire a collectionnés est le plus vif, par exemple, chez ceux que la tyrannie du mal physique et l’espoir quotidien de sa guérison, d’une part, privent d’aller chercher dans la nature des tableaux qui ressemblent à ces souvenirs. Il n’y avait pas eu seulement changement de temps dehors, ou dans la chambre modification d’odeurs, mais en lui différence d’âge, substitution de personne. En se les rappelant les souvenirs, en les revoyant seulement, soudain ils refaisaient en lui, de lui tout entier, par la vertu d’une sensation identique, l’enfant, l’adolescent qui les avait vus. L’odeur, dans l’air glacé, des brindilles de bois, c’était comme un morceau du passé.

Alors, convalescent affamé qui se repaît déjà de tous les mets qu’on lui refuse encore, le narrateur se demandait si se marier avec Albertine ne gâcherait pas sa vie, tant en lui faisant assumer la tâche trop lourde pour lui de se consacrer à un autre être, qu’en le forçant à vivre absent de lui-même à cause de sa présence continuelle et en le privant, à jamais, des joies de la solitude. Sortant de son lit, il allait écarter un instant le rideau de sa fenêtre, pour apercevoir quelque blanchisseuse portant son panier à linge, une boulangère à tablier bleu, une laitière à bavette et manches de toile blanche, tenant le crochet où sont suspendues les carafes de lait, quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice, une image enfin que les différences de lignes, peut-être quantitativement insignifiantes, suffisaient à faire aussi différente de toute autre que pour une phrase musicale la différence de deux notes, et sans la vision de laquelle le narrateur aurait appauvri la journée des buts qu’elle pouvait proposer à ses désirs de bonheur. Mais si le surcroît de joie, apporté par la vue des femmes impossibles à imaginer a priori, lui rendait plus désirables, plus dignes d’être explorés, la rue, la ville, le monde, il lui donnait par là même la soif de guérir, de sortir, et, sans Albertine, d’être libre.

Que de fois, au moment où la femme inconnue dont il allait rêver passait devant la maison, tantôt à pied, tantôt avec toute la vitesse de son automobile, il souffrit que son corps ne pût suivre son regard qui la rattrapait et, tombant sur elle comme tiré de l’embrasure de sa fenêtre par une arquebuse, arrêter la fuite du visage dans lequel l’attendait l’offre d’un bonheur qu’ainsi cloîtré il ne goûterait jamais ! D’Albertine, en revanche, il n’avait plus rien à apprendre. Chaque jour, elle lui semblait moins jolie. Seul le désir qu’elle excitait chez les autres, quand, l’apprenant, il recommençait à souffrir et voulait la leur disputer, la hissait à ses yeux sur un haut pavois.

Par la souffrance seule subsistait son ennuyeux attachement. Dès que la souffrance disparaissait, et avec elle le besoin de l’apaiser, requérant toute son attention comme une distraction atroce, le narrateur sentait le néant qu’elle était pour lui, qu’il devait être pour elle. Il était malheureux que cet état durât et, par moments, il souhaitait d’apprendre quelque chose d’épouvantable qu’Albertine aurait fait et qui eût été capable, jusqu’à ce qu’il fût guéri, de les brouiller, ce qui leur permettrait de se réconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne qui les liait.

Le narrateur n’aurait pas été jaloux si elle Albertine avait eu des plaisirs près de lui, encouragés par lui, qu’il aurait tenus tout entiers sous sa surveillance, lui épargnant par là la crainte du mensonge ; il ne l’aurait peut-être pas été non plus si elle était partie dans un pays inconnu de lui et assez éloigné pour qu’il ne puisse imaginer, ni avoir la possibilité et la tentation de connaître son genre de vie. Dans les deux cas, le doute eût été supprimé par une connaissance ou une ignorance également complètes.

Le soir, le narrateur allait parler à la duchesse de Guermantes pour lui demander des conseils sur Albertine quand il voulait offrir des cadeaux à son amie. Il allait en secret se faire expliquer par la duchesse où, comment, sur quel modèle, avait été confectionné ce qui avait plu à Albertine, comment il devait procéder pour obtenir exactement cela, en quoi consistait le secret du faiseur, le charme (ce qu’Albertine appelait « le chic », « le genre ») de sa manière, le nom précis – la beauté de la matière ayant son importance – et la qualité des étoffes dont il devait demander qu’on se servît.

Quand il avait dit à Albertine, à leur arrivée de Balbec, que la duchesse de Guermantes habitait en face d’eux, dans le même hôtel, elle avait pris, en entendant le grand titre et le grand nom, cet air plus qu’indifférent, hostile, méprisant, qui est le signe du désir impuissant chez les natures fières et passionnées. La haine d’Albertine pour les gens du monde tenait, du reste, très peu de place en elle et plaisait au narrateur par un côté esprit de révolution. Mais s’étant rappelé qu’Elstir lui avait parlé de la duchesse comme de la femme de Paris qui s’habillait le mieux, le dédain républicain à l’égard d’une duchesse fit place chez Albertine à un vif intérêt pour une élégante. Elle demandait souvent au narrateur des renseignements sur Mme de Guermantes et aimait qu’il aille chez la duchesse chercher des conseils de toilette pour elle-même.

De toutes les robes ou robes de chambre que portait Mme de Guermantes, celles qui semblaient le plus répondre à une intention déterminée, être pourvues d’une signification spéciale, c’étaient ces robes que Fortuny a faites d’après d’antiques dessins de Venise. Mme de Guermantes même lui sembla à cette époque plus agréable qu’au temps où il l’aimait encore. Attendant moins d’elle (qu’il n’allait plus voir pour elle-même), c’est presque avec le tranquille sans-gêne qu’on a quand on est tout seul, les pieds sur les chenets, qu’il l’écoutait comme il aurait lu un livre écrit en langage d’autrefois. Il goûtait dans ce qu’elle disait cette grâce française si pure qu’on ne trouve plus, ni dans le parler, ni dans les écrits du temps présent. Ce côté terrien et quasi paysan qui restait en elle, la duchesse en avait conscience et mettait une certaine affectation à le montrer. C’était le goût quasi artistique d’une femme qui sait le charme de ce qu’elle possède et ne va pas le gâter d’un badigeon moderne. Toute la sève locale qu’il y a dans les vieilles familles aristocratiques ne suffit pas, il faut qu’il y naisse un être assez intelligent pour ne pas la dédaigner, pour ne pas l’effacer sous le vernis mondain. Mme de Guermantes, malheureusement spirituelle et Parisienne et qui, quand le narrateur la connut, ne gardait plus de son terroir que l’accent, avait, du moins, quand elle voulait peindre sa vie de jeune fille, trouvé, pour son langage, un de ces compromis qui font l’agrément de la Petite Fadette de George Sand ou de certaines légendes rapportées par Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe.

Le plaisir du narrateur était surtout de lui entendre conter quelque histoire qui mettait en scène des paysans avec elle. Les noms anciens, les vieilles coutumes, donnaient à ces rapprochements entre le château et le village quelque chose d’assez savoureux.

D’ailleurs, même dans la simple qualification des gens, avoir soin de différencier les provinces était pour Mme de Guermantes, restée elle-même, un grand charme que n’aurait jamais su avoir une Parisienne d’origine, et ces simples noms d’Anjou, de Poitou, de Périgord, refaisaient dans sa conversation des paysages.

Malheureusement, le narrateur n’avait pas le temps de prolonger indéfiniment ces visites, car il voulait, autant que possible, ne pas rentrer après son amie. Or, ce n’était jamais qu’au compte-gouttes qu’il pouvait obtenir de Mme de Guermantes les renseignements sur ses toilettes, lesquels lui étaient utiles pour faire faire des toilettes du même genre, dans la mesure où une jeune fille peut les porter, pour Albertine. Le narrateur se souvenait d’une robe rouge qu’elle portait lors d’une soirée et voulut savoir si cette robe conviendrait à Albertine. La duchesse répondit que cette robe pouvait convenir à une jeune fille mais qu’Albertine n’allait pas dans les soirées. Le narrateur se souvenait de la ladite soirée. Il y avait Mme de Chaussepierre mais la duchesse ne s’en souvenait pas. Or Dieu sait pourtant si, depuis, les Chaussepierre avaient occupé l’esprit du duc et de la duchesse.

M. de Guermantes était le plus ancien vice-président du Jockey quand le président mourut. Certains membres du cercle qui n’ont pas de relations, et dont le seul plaisir est de donner des boules noires aux gens qui ne les invitent pas, firent campagne contre le duc de Guermantes qui, sûr d’être élu, et assez négligent quant à cette présidence qui était peu de chose relativement à sa situation mondaine, ne s’occupa de rien. On fit valoir que la duchesse était dreyfusarde (l’affaire Dreyfus était pourtant terminée depuis longtemps) recevait les Rothschild, qu’on favorisait trop depuis quelque temps de grands potentats internationaux comme était le duc de Guermantes, à moitié allemand. La campagne trouva un terrain très favorable, les clubs jalousant toujours beaucoup les gens très en vue et détestant les grandes fortunes. Celle de Chaussepierre n’était pas mince, mais personne ne pouvait s’en offusquer : il ne dépensait pas un sou, l’appartement du couple était modeste, la femme allait vêtue de laine noire.

Folle de musique, elle donnait bien de petites matinées où étaient invitées beaucoup plus de chanteuses que chez les Guermantes. Mais personne n’en parlait, tout cela se passait sans rafraîchissements, le mari même absent, dans l’obscurité de la rue de la Chaise. À l’Opéra, Mme de Chaussepierre passait inaperçue, toujours avec des gens dont le nom évoquait le milieu le plus « ultra » de l’intimité de Charles X, mais des gens effacés, peu mondains. Le jour de l’élection, à la surprise générale, l’obscurité triompha de l’éblouissement : Chaussepierre, deuxième vice-président, fut nommé président du Jockey, et le duc de Guermantes resta sur le carreau, c’est-à-dire premier vice-président. Certes, être président du Jockey ne représente pas grand’chose à des princes de premier rang comme étaient les Guermantes. Mais ne pas l’être quand c’est votre tour, se voir préférer un Chaussepierre, à la femme de qui Oriane, non seulement ne rendait pas son salut deux ans auparavant, mais allait jusqu’à se montrer offensée d’être saluée par cette chauve-souris inconnue, c’était dur pour le duc. Il prétendait être au-dessus de cet échec, assurant, d’ailleurs, que c’était à sa vieille amitié pour Swann qu’il le devait. En réalité, il ne décolérait pas.

Chose assez particulière, on n’avait jamais entendu le duc de Guermantes se servir de l’expression assez banale : « bel et bien » ; mais depuis l’élection du Jockey, dès qu’on parlait de l’affaire Dreyfus, « bel et bien » surgissait : « Affaire Dreyfus affaire Dreyfus, c’est bientôt dit et le terme est impropre ; ce n’est pas une affaire de religion, mais bel et bien une affaire politique. » Cinq ans pouvaient passer sans qu’on entendît « bel et bien » si, pendant ce temps, on ne parlait pas de l’affaire Dreyfus, mais si, les cinq ans passés, le nom de Dreyfus revenait, aussitôt « bel et bien » arrivait automatiquement. Le duc ne pouvait plus, du reste, souffrir qu’on parlât de cette affaire « qui a causé, disait-il, tant de malheurs », bien qu’il ne fût, en réalité, sensible qu’à un seul : son échec à la présidence du Jockey.

Le narrateur se rappela de la robe rouge qu’elle portait à la soirée de sa cousine Mme de Guermantes car ce soir-là M. de Bréauté fut assez mal reçu quand, voulant dire quelque chose, par une association d’idées restée obscure et qu’il ne dévoila pas, il commença en faisant manœuvrer sa langue dans la pointe de sa bouche en cul de poule : « À propos de l’affaire Dreyfus... » Il ajouta  que si M. Zola avait cherché à avoir un procès et à se faire condamner, c’était pour éprouver la sensation qu’il ne connaissait pas encore, celle d’être en prison. Oriane lui répondit que cela ne tenait pas debout car Zola avait fui en Angleterre. Le duc de Guermantes rétorqua que les Juifs n’admettraient jamais qu’un de leurs concitoyens soit traître, bien qu’ils le sachent parfaitement et se soucient fort peu des effroyables répercussions (le duc pensait naturellement à l’élection maudite de Chaussepierre) que le crime d’un des leurs peut amener jusque...

Pour Oriane c’était peut-être justement parce qu’étant Juifs et se connaissant eux-mêmes, ils savaient qu’on peut être Juif et ne pas être forcément traître et anti-français, comme le prétendait  M. Drumont. Certainement si Dreyfus avait été chrétien, les Juifs ne se seraient pas intéressés à lui, mais ils l’avaient fait parce qu’ils sentaient bien que s’il n’avait pas été Juif, on ne l’aurait pas cru si facilement traître a priori. Le duc dit à sa femme que ce crime affreux n’était pas simplement une cause juive, mais bel et bien une immense affaire nationale qui pouvait amener les plus effroyables conséquences pour la France d’où on devrait expulser tous les Juifs.

Comme le narrateur tâchait, autant que possible, de quitter la duchesse avant qu’Albertine fût revenue, l’heure faisait souvent qu’il rencontrait dans la cour, en sortant de chez Mme de Guermantes, M. de Charlus et Morel qui allaient prendre le thé chez Jupien, suprême faveur pour le baron. Il ne les croisait pas tous les jours, mais ils y allaient tous les jours. La constance d’une habitude est d’ordinaire en rapport avec son absurdité. Un seul orage avait marqué cette coutume quotidienne. La nièce du giletier ayant dit un jour à Morel : « C’est cela, venez demain, je vous paierai le thé », le baron avait avec raison trouvé cette expression bien vulgaire pour une personne dont il comptait faire presque sa belle-fille ; mais comme il aimait à froisser et se grisait de sa propre colère, au lieu de dire simplement à Morel qu’il le priait de lui donner à cet égard une leçon de distinction, tout le retour s’était passé en scènes violentes. Quand un fonctionnaire s’est vu infliger de tels reproches par son chef, il est invariablement dégommé le lendemain. Rien, au contraire, n’eût été plus cruel à M. de Charlus que de congédier Morel et, craignant même d’avoir été un peu trop loin, il se mit à faire de la jeune fille des éloges minutieux, pleins de goût, involontairement semés d’impertinences.

Charlie avait d’autant moins écouté ces éloges que les agréments qu’ils célébraient chez sa fiancée lui avaient toujours échappé. Mais il répondit à M. de Charlus : « C’est entendu, mon petit, je lui passerai un savon pour qu’elle ne parle plus comme ça. » Si Morel disait ainsi « mon petit » à M. de Charlus, ce n’est pas que le beau violoniste ignorât qu’il eût à peine le tiers de l’âge du baron. Il ne le disait pas non plus comme eût fait Jupien, mais avec cette simplicité qui, dans certaines relations, postule que la suppression de la différence d’âge a tacitement précédé la tendresse. La tendresse feinte chez Morel. vers cette époque, M. de Charlus reçut une lettre ainsi conçue : « Mon cher Palamède, quand te reverrai-je ? Je m’ennuie beaucoup après toi et pense bien souvent à toi. PIERRE. » M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquels l’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement, une adresse inscrite au dos l’éclaira : l’auteur de la lettre était le chasseur d’un cercle de jeu où allait quelquefois M. de Charlus. Ce chasseur n’avait pas cru être impoli, en écrivant sur ce ton à M. de Charlus qui avait, au contraire, un grand prestige à ses yeux. Mais il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer quelqu’un qui vous avait plusieurs fois embrassé, et vous avait par là – s’imaginait-il dans sa naïveté – donné son affection. M. de Charlus fut au fond ravi de cette familiarité.

Il reconduisit même d’une matinée M. de Vaugoubert afin de pouvoir lui montrer la lettre. Et pourtant Dieu sait que M. de Charlus n’aimait pas à sortir avec M. de Vaugoubert. Car celui-ci, le monocle à l’œil, regardait de tous les côtés les jeunes gens qui passaient. Bien plus, s’émancipant quand il était avec M. de Charlus, il employait un langage que détestait le baron. Il mettait tous les noms d’hommes au féminin et, comme il était très bête, il s’imaginait cette plaisanterie très spirituelle et ne cessait de rire aux éclats. Pour abréger cette promenade qui l’exaspérait, il se décida à sortir sa lettre et à la faire lire à l’ambassadeur, mais il lui recommanda la discrétion, car il feignait que Charlie fût jaloux afin de pouvoir faire croire qu’il était aimant.

Le narrateur interrompt son récit pour s’adresser à ses lecteurs et déclare : « on trouve que l’aristocratie semble proportionnellement, dans ce livre, plus accusée de dégénérescence que les autres classes sociales. Cela serait-il, qu’il n’y aurait pas lieu de s’en étonner. Les plus vieilles familles finissent par avouer, dans un nez rouge et bossu, dans un menton déformé, des signes spécifiques où chacun admire la « race ». Mais parmi ces traits persistants et sans cesse aggravés, il y en a qui ne sont pas visibles : ce sont les tendances et les goûts ».

 

Morel, usant du pouvoir que ses charmes lui donnaient sur la jeune fille, transmit à celle-ci, en la prenant à son compte, la remarque du baron, car l’expression « payer le thé » disparut aussi complètement de la boutique du giletier. M. de Charlus fut satisfait de la disparition de « payer le thé ». Il y vit une preuve de son ascendant sur Morel et l’effacement de la seule petite tache à la perfection de la jeune fille. Morel avait dit à M. de Charlus qu’il aimait la nièce de Jupien, voulait l’épouser, et il était doux au baron d’accompagner son jeune ami dans des visites où il jouait le rôle de futur beau-père, indulgent et discret. Rien ne lui plaisait mieux. Le narrateur pensait que « payer le thé » venait de Morel lui-même, et que, par aveuglement d’amour, la jeune couturière avait adopté une expression de l’être adoré, laquelle jurait par sa laideur au milieu du joli parler de la jeune fille.

Ce parler, ces charmantes manières qui s’y accordaient, la protection de M. de Charlus faisaient que beaucoup de clientes, pour qui elle avait travaillé, la recevaient en amie, l’invitaient à dîner, la mêlaient à leurs relations, la petite n’acceptant du reste qu’avec la permission du baron de Charlus et les soirs où cela lui convenait. Une jeune coutrière dans le monde n’était pas plus invraisemblable qu’Albertine vive avec le narrateur, sans père ni mère, menant une vie si libre qu’au début le narrateur l’avait prise à Balbec pour la maîtresse d’un coureur, ayant pour parente la plus rapprochée Mme Bontemps qui, déjà chez Mme Swann, n’admirait chez sa nièce que ses mauvaises manières et maintenant fermait les yeux, surtout si cela pouvait la débarrasser d’elle en lui faisant faire un riche mariage où un peu de l’argent irait à sa tante. Si la toute petite situation de la nièce de Jupien scandalisa quelques personnes, ce ne fut pas Morel, car, sur certains points, sa bêtise était si grande que non seulement il trouvait « plutôt bête » cette jeune fille mille fois plus intelligente que lui, peut-être seulement parce qu’elle l’aimait, mais encore il supposait être des aventurières, des sous-couturières déguisées, faisant les dames, les personnes fort bien posées qui la recevaient et dont elle ne tirait pas vanité. Naturellement ce n’était pas des Guermantes, ni même des gens qui les connaissaient, mais des bourgeoises riches, élégantes, d’esprit assez libre pour trouver qu’on ne se déshonore pas en recevant une couturière, d’esprit assez esclave aussi pour avoir quelque contentement de protéger une jeune fille que Son Altesse le baron de Charlus allait, en tout bien tout honneur, voir tous les jours.

Rien ne plaisait mieux que l’idée de ce mariage au baron, lequel pensait qu’ainsi Morel ne lui serait pas enlevé. Il paraît que la nièce de Jupien avait fait, presque enfant, une « faute ». Et M. de Charlus, tout en faisant son éloge à Morel, n’aurait pas été fâché de le confier à son ami, qui eût été furieux, et de semer ainsi la zizanie. Car M. de Charlus, quoique terriblement méchant, ressemblait à un grand nombre de personnes bonnes, qui font les éloges d’un tel ou d’une telle pour prouver leur propre bonté, mais se garderaient comme du feu des paroles bienfaisantes, si rarement prononcées, qui seraient capables de faire régner la paix. Malgré cela, le baron se gardait d’aucune insinuation. S’il lui racontait la faute passée de sa promise, Charlie était encore assez amoureux pour devenir jaloux et en voudrait au baron de lui avait révélé ce secret.

D’ailleurs, la jeune fille était délicieuse, et M. de Charlus, en qui elle satisfaisait tout le goût esthétique qu’il pouvait avoir pour les femmes, aurait voulu avoir d’elle des centaines de photographies. Parmi les raisons qui rendaient M. de Charlus heureux du mariage des deux jeunes gens il y avait celle-ci, que la nièce de Jupien serait en quelque sorte une extension de la personnalité de Morel et par là du pouvoir à la fois et de la connaissance que le baron avait de lui. avoir un « jeune ménage » à guider, se sentir le protecteur redouté et tout-puissant de la femme de Morel, laquelle, considérant le baron comme un dieu, prouverait par-là que le cher Morel lui avait inculqué cette idée, et contiendrait ainsi quelque chose de Morel, firent varier le genre de domination de M. de Charlus et naître en sa « chose », Morel, un être de plus, l’époux, c’est-à-dire lui donnèrent quelque chose de plus, de nouveau, de curieux à aimer en lui. Peut-être même cette domination serait-elle plus grande maintenant qu’elle n’avait jamais été. Une fois marié, pour son ménage, son appartement, son avenir, il aurait peur plus vite, offrirait aux volontés de M. de Charlus plus de surface et de prise.

Il y eut une période de courte durée où, sans qu’il se l’avouât exactement, ce mariage avec la couturière parut nécessaire à Morel. Morel avait à ce moment-là d’assez fortes crampes à la main et se voyait obligé d’envisager l’éventualité d’avoir à cesser le violon. Comme, en dehors de son art, il était d’une incompréhensible paresse, la nécessité de se faire entretenir s’imposait et il aimait mieux que ce fût par la nièce de Jupien que par M. de Charlus, cette combinaison lui offrant plus de liberté, et aussi un grand choix de femmes différentes, tant par les apprenties toujours nouvelles, qu’il chargerait la nièce de Jupien de lui débaucher, que par les belles dames riches auxquelles il la prostituerait. Que sa future femme pût refuser de condescendre à ces complaisances et fût perverse à ce point n’entrait pas un instant dans les calculs de Morel. Mais les crampas passèrent et Morel put reprendre le violon. Il fit demander la main de la nièce de Jupien, lequel la consulta. Aussi bien n’était-ce pas nécessaire. La passion de la jeune fille pour le violoniste ruisselait autour d’elle. Chez Morel, presque toute chose qui lui était agréable ou profitable éveillait des émotions morales et des paroles de même ordre, parfois même des larmes. Il tenait à la nièce de Jupien des discours sentimentaux. Seulement l’enthousiasme vertueux à l’égard d’une personne qui lui causait un plaisir et les engagements solennels qu’il prenait avec elle avaient une contrepartie chez Morel. Dès que la personne ne lui causait plus de plaisir, ou même, par exemple, si l’obligation de faire face aux promesses faites lui causait du déplaisir, elle devenait aussitôt, de la part de Morel, l’objet d’une antipathie qu’il justifiait à ses propres yeux.

Ainsi, à la fin de son séjour à Balbec, il avait perdu tout son argent et, n’ayant pas osé le dire à M. de Charlus, cherchait quelqu’un à qui en demander. Il avait appris de son père (qui, malgré cela, lui avait défendu de devenir jamais « tapeur ») qu’en pareil cas il est convenable d’écrire, à la personne à qui on veut s’adresser, « qu’on a à lui parler pour affaires », qu’on lui « demande un rendez-vous pour affaires ». Dans la suite de la vie, il avait vu que la formule n’avait pas toute la vertu qu’il pensait. Il avait constaté que des gens, auxquels lui-même n’eût jamais écrit sans cela, ne lui avaient pas répondu cinq minutes après avoir reçu la lettre « pour parler affaires ». Donc à Balbec, et sans dire au narrateur qu’il avait à lui parler d’une « affaire », Morel lui avait demandé de le présenter à ce même Bloch avec lequel il avait été si désagréable une semaine auparavant dans le train.

Bloch n’avait pas hésité à lui prêter – ou plutôt à lui faire prêter par M. Nissim Bernard – 5.000 francs. De ce jour, Morel avait adoré Bloch. Il se demandait les larmes aux yeux comment il pourrait rendre service à quelqu’un qui lui avait sauvé la vie. Enfin, le narrateur se chargea de demander pour Morel 1.000 francs par mois à M. de Charlus, argent que celui-ci remettrait aussitôt à Bloch, qui se trouverait ainsi remboursé assez vite. Le premier mois, Morel, encore sous l’impression de la bonté de Bloch, lui envoya immédiatement les 1.000 francs ; mais après cela il trouva sans doute qu’un emploi différent des 4.000 francs qui restaient pourrait être plus agréable, car il commença à dire beaucoup de mal de Bloch. La vue de celui-ci suffisait à lui donner des idées noires, et Bloch ayant oublié lui-même exactement ce qu’il avait prêté à Morel, et lui ayant réclamé 3.500 francs au lieu de 4.000, ce qui eût fait gagner 500 francs au violoniste, ce dernier voulut répondre que, devant un pareil faux, non seulement il ne paierait plus un centime mais que son prêteur devait s’estimer bien heureux qu’il ne déposât pas une plainte contre lui. En disant cela, ses yeux flambaient. Il ne se contenta pas, du reste, de dire que Bloch et M. Nissim Bernard n’avaient pas à lui en vouloir, mais bientôt qu’ils devaient se déclarer heureux qu’il ne leur en voulût pas.

Enfin, M. Nissim Bernard ayant, paraît-il, déclaré que Thibaud jouait aussi bien que Morel, celui-ci trouva qu’il devait l’attaquer devant les tribunaux, un tel propos lui nuisant dans sa profession ; puis, comme il n’y a plus de justice en France, surtout contre les Juifs (l’antisémitisme ayant été chez Morel l’effet naturel du prêt de 5000 francs par un Israélite), il ne sortit plus qu’avec un revolver chargé. Un tel état nerveux suivant une vive tendresse, devait bientôt se produire chez Morel relativement à la nièce du giletier. Il est vrai que M. de Charlus fut peut-être, sans s’en douter, pour quelque chose dans ce changement, car souvent il déclarait, sans en penser un seul mot, et pour les taquiner, qu’une fois mariés il ne les reverrait plus et les laisserait voler de leurs propres ailes.

Parmi ces jours où le narrateur s’attarda chez Mme de Guermantes, il y en eut un qui fut marqué par un petit incident dont la cruelle signification lui échappa entièrement et ne fut comprise par lui que longtemps après. Mme de Guermantes lui avait donné des seringas venus du Midi. Quand, ayant quitté la duchesse, le narrateur remonta chez lui, Albertine était rentrée ; il croisa dans l’escalier Andrée, que l’odeur si violente des fleurs qu’il rapportait sembla incommoder. Andrée lui dit qu’Albertine était en train d’écrire à sa tante mais qu’elle serait incommodée par l’odeur des fleurs. En effet, les fleurs la mirent en fuite dès qu’elle ouvrit la porte. Le narrateur posa les fleurs dans la cuisine, de sorte qu’interrompant sa lettre (il ne comprit pas pourquoi), Albertine eut le temps d’aller dans la chambre du narrateur, d’où elle l’appela, et de s’étendre sur son lit. Encore une fois, au moment même, il ne trouva à tout cela rien que de très naturel, tout au plus d’un peu confus, en tous cas d’insignifiant.

Elle avait failli être surprise avec Andrée et s’était donné un peu de temps en éteignant tout, en allant chez le narrateur pour ne pas laisser voir son lit en désordre, et avait fait semblant d’être en train d’écrire.

En général, et sauf cet incident unique, tout se passait normalement quand il remontait de chez la duchesse. Albertine ignorant si le narrateur ne désirait pas sortir avec elle avant le dîner, il trouvait d’habitude dans l’antichambre son chapeau, son manteau, son ombrelle qu’elle y avait laissés à tout hasard. Dès qu’en entrant il les apercevait, l’atmosphère de la maison devenait respirable. Il sentait qu’au lieu d’un air raréfié, le bonheur la remplissait.

Les jours où le narrateur ne descendait pas chez Mme de Guermantes, pour que le temps lui semblât moins long durant cette heure qui précédait le retour de son amie, il feuilletait un album d’Elstir, un livre de Bergotte, la sonate de Vinteuil. Ainsi, il faisait sortir de lui les rêves qu’Albertine y avait jadis suscités quand il ne la connaissait pas encore et les jetait dans la phrase du musicien ou l’image du peintre comme dans un creuset, il en nourrissait l’œuvre qu’il lisait. Et sans doute celle-ci lui en paraissait plus vivante. Il trouvait tout d’un coup et pour un instant pouvoir éprouver, pour la fastidieuse jeune fille, des sentiments ardents. Elle avait à ce moment-là l’apparence d’une œuvre d’Elstir ou de Bergotte, il éprouvait une exaltation momentanée pour elle, la voyant dans le recul de l’imagination et de l’art.

Le narrateur avait donné ordre de ne pas prononcer le nom d’Albertine quand il n’était pas seul. Il la cachait, tant il avait peur qu’un de ses amis tombe amoureux d’elle ou qu’elle put faire un signe à ses amis et leur donner rendez-vous.

Tout ce qu’elle lui eût avoué facilement, puis volontiers, quand ils étaient de bons camarades, avait cessé de s’épandre dès qu’elle avait cru que le narrateur l’aimait, ou, sans peut-être se dire le nom de l’Amour, avait deviné un sentiment inquisitorial qui veut savoir, souffre pourtant de savoir, et cherche à apprendre davantage. Depuis ce jour-là, elle lui avait tout caché. Elle se détournait de sa chambre si elle pensait qu’il y était, non pas même, souvent, avec un ami, mais avec une amie. Et maintenant, la transformation était accomplie, elle allait droit à sa chambre si le narrateur n’était pas seul, non pas seulement pour ne pas déranger, mais pour lui montrer qu’elle était insoucieuse des autres. Il y avait une seule chose qu’elle ne ferait jamais plus pour lui, qu’elle n’aurait faite qu’au temps où cela eût été indifférent au narrateur, qu’elle aurait faite aisément à cause de cela même : c’était précisément avouer.

Toujours Albertine sentirait le narrateur jaloux et juge. Pourtant, le plaisir fait de mystère et de sensualité qu’il avait éprouvé, fugitif et fragmentaire, à Balbec, le soir où elle était venue coucher à l’Hôtel, s’était complété, stabilisé, remplissait sa demeure, jadis vide, d’une permanente provision de douceur domestique, presque familiale, rayonnant jusque dans les couloirs.

Quand il avait entendu se refermer la porte de la chambre d’Albertine, s’il avait un ami avec lui le narrateur se hâtait de le faire sortir, ne le lâchant que quand il était bien sûr que l’ami était dans l’escalier.

Dans le couloir, au-devant de lui, venait Albertine. « Tenez, pendant que j’ôte mes affaires, je vous envoie Andrée, elle est montée une seconde pour vous dire bonsoir. » Et elle se retirait et rentrait dans sa chambre, comme si elle eût deviné qu’Andrée, chargée par le narrateur de veiller sur elle, allait, en lui donnant maint détail, en lui faisant mention de la rencontre par elles deux d’une personne de connaissance, apporter quelque détermination aux régions vagues où s’était déroulée la promenade qu’elles avaient faite toute la journée et qu’il n’avait pu imaginer. Il y avait maintenant chez Andrée, à fleur de peau, une sorte d’aigre inquiétude, prête à s’amasser comme à la mer un « grain », si seulement le narrateur venait à parler de quelque chose qui était agréable pour Albertine et pour lui.

Elle admettait les souffrances où elle n’avait point de part, non les plaisirs ; si elle voyait le narrateur malade, elle s’affligeait, le plaignait, l’aurait soigné. Mais les satisfactions du narrateur lui causaient un agacement qu’elle ne pouvait cacher.

Un jour que le narrateur parlait de ce jeune homme si savant en choses de courses, de jeux, de golf, si inculte dans tout le reste, qu’il avait rencontré avec la petite bande à Balbec, Andrée se mit à ricaner : « Vous savez que son père a volé, il a failli y avoir une instruction ouverte contre lui ». Or le narrateur apprit que le père n’avait rien commis d’indélicat, qu’Andrée le savait aussi bien que quiconque. Mais elle s’était crue méprisée par le fils, avait cherché quelque chose qui pourrait l’embarrasser, lui faire honte, avait inventé tout un roman de dépositions qu’elle était imaginairement appelée à faire et, à force de s’en répéter les détails, ignorait peut-être elle-même s’ils n’étaient pas vrais.

Ainsi, telle qu’elle était devenue (et même sans ses haines courtes et folles), il n’aurait pas désiré la voir, ne fût-ce qu’à cause de cette malveillante susceptibilité qui entourait d’une ceinture aigre et glaciale sa vraie nature plus chaleureuse et meilleure. Mais les renseignements qu’elle seule pouvait lui donner sur son amie l’intéressaient trop pour que le narrateur négligeât une occasion si rare de les apprendre.

Elle lui apprit qu’Albertine avait rencontré une amie. Albertine avait demandé à Andrée d’aller acheter de la laine pour rester seule avec son amie. La jalousie a beau être habilement dissimulée par celui qui l’éprouve, elle est assez vite découverte par celle qui l’inspire, et qui use à son tour d’habileté. Le seul remède, dont nous ne voulons pas, serait de tout ignorer pour n’avoir pas le désir de mieux savoir. Dès que la jalousie est découverte, elle est considérée par celle qui en est l’objet comme une défiance qui autorise la tromperie. D’ailleurs, pour tâcher d’apprendre quelque chose, c’est nous qui avons pris l’initiative de mentir, de tromper.

Le narrateur dit à Andrée : « Il y a quelqu’un qui m’a fait aujourd’hui un immense éloge de vous ». Aussitôt un rayon de joie illumina son regard, elle avait l’air de vraiment aimer le narrateur. Elle évitait de le regarder, mais riait dans le vague avec deux yeux devenus soudain tout ronds. Il lui dit qui c’était et elle en fut heureuse. 

Albertine revint auprès du narrateur ; elle s’était déshabillée, elle portait quelqu’un des jolis peignoirs en crêpe de Chine, ou des robes japonaises, dont il avait demandé la description à Mme de Guermantes, et pour plusieurs desquelles certaines précisions supplémentaires lui avaient été fournies par Mme Swann, dans une lettre commençant par ces mots : « Après votre longue éclipse, j’ai cru, en lisant votre lettre relative à mes tea gowns, recevoir des nouvelles d’un revenant. »

Albertine avait pour toutes ces jolies choses un goût bien plus vif que la duchesse, parce que, comme tout obstacle apporté à une possession, la pauvreté, plus généreuse que l’opulence, donne aux femmes, bien plus que la toilette qu’elles ne peuvent pas acheter, le désir de cette toilette qui en est la connaissance véritable, détaillée, approfondie. Albertine, parce qu’elle n’avait pu s’offrir ces choses, le narrateur, parce qu’en les faisant faire il cherchait à lui faire plaisir. Certes, une femme élégante, Albertine peu à peu en devenait une. Mais elle n’était pas frivole, du reste, lisait beaucoup quand elle était seule et faisait la lecture au narrateur quand elle était avec lui. Elle était devenue extrêmement intelligente. Elle lui disait, en se trompant d’ailleurs : « Je suis épouvantée en pensant que sans vous je serais restée stupide. Ne le niez pas. Vous m’avez ouvert un monde d’idées que je ne soupçonnais pas, et le peu que je suis devenue, je ne le dois qu’à vous. »

 

La nièce de Jupien avait changé d’opinion sur Morel et sur M. de Charlus. Le mécanicien du narrateur, venant au renfort de l’amour qu’elle avait pour Morel, lui avait vanté, comme existant chez le violoniste, des délicatesses infinies auxquelles elle n’était que trop portée à croire. Et, d’autre part, Morel ne cessait de lui dire le rôle de bourreau que M. de Charlus exerçait envers lui et qu’elle attribuait à la méchanceté, ne devinant pas l’amour. Elle était, du reste, bien forcée de constater que M. de Charlus assistait tyranniquement à toutes leurs entrevues. Et, venant corroborer cela, elle entendait des femmes du monde parler de l’atroce méchanceté du baron. Elle avait découvert chez Morel (sans cesser de l’aimer pour cela) des profondeurs de méchanceté et de perfidie, d’ailleurs compensées par une douceur fréquente et une sensibilité réelle, et chez M. de Charlus une insoupçonnable et immense bonté, mêlée de duretés qu’elle ne connaissait pas. Ainsi n’avait-elle pas su porter un jugement plus défini sur ce qu’étaient, chacun en soi, le violoniste et son protecteur, que le narrateur sur Andrée, qu’il voyait pourtant tous les jours, et sur Albertine, qui vivait avec lui. Le vide même de sa vie donnait à Albertine une espèce d’empressement et d’obéissance pour les seules choses que le narrateur réclamait d’elle.

Le narrateur se demandait si Albertine était encore la jeune fille qu’il avait vue la première fois, à Balbec, sous son polo plat, avec ses yeux insistants et rieurs, inconnue encore, mince comme une silhouette profilée sur le flot. Il comprenait quel travail de modelage accomplissait quotidiennement l’habitude. Dans le charme qu’avait Albertine à Paris, au coin de son feu, vivait encore le désir que lui avait inspiré le cortège insolent et fleuri qui se déroulait le long de la plage. Loin de Balbec d’où le narrateur l’avait précipitamment emmenée, subsistaient l’émoi, le désarroi social, la vanité inquiète, les désirs errants de la vie de bains de mer. Albertine était encagée. N’avait-elle pas été, devant l’Hôtel, comme une grande actrice de la plage en feu, excitant les jalousies quand elle s’avançait dans ce théâtre de nature, ne parlant à personne, bousculant les habitués, dominant ses amies ? et cette actrice si convoitée n’était-ce pas elle qui, retirée par le narrateur de la scène, enfermée chez lui, était à l’abri des désirs de tous, qui désormais pouvaient la chercher vainement, tantôt dans la chambre du narrateur, tantôt dans la sienne, où elle s’occupait à quelque travail de dessin et de ciselure ?

Les amies d’Albertine étaient devenues obéissantes aux caprices du narrateur, de simples jeunes filles en fleurs, desquelles il n’était pas médiocrement fier d’avoir cueilli, dérobé à tous, la plus belle rose. Elles n’avaient plus pour lui de mystère.

Entre les deux décors, si différents l’un de l’autre, de Balbec, il y avait l’intervalle de plusieurs années à Paris, sur le long parcours desquelles se plaçaient tant de visites d’Albertine. Le narrateur voyait Albertine aux différentes années de sa propre vie, occupant par rapport à lui des positions différentes qui lui faisaient sentir la beauté des espaces interférés, ce long temps révolu où il était resté sans la voir, et sur la diaphane profondeur desquels la rose personne qu’il avait devant lui se modelait avec de mystérieuses ombres et un puissant relief. Il y avait eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la figure jadis simplement profilée sur la mer. Au reste, ce n’était pas seulement la mer à la fin de la journée qui vivait pour lui en Albertine, mais parfois l’assoupissement de la mer sur la grève par les nuits de clair de lune. Quelquefois, ayant demandé au narrateur la permission de s’étendre pendant qu’il allait chercher un livre dans le cabinet de son père, Albertine était si fatiguée par la longue randonnée du matin et de l’après- midi au grand air que, même s’il n’était resté qu’un instant hors de sa chambre, en y rentrant, il trouvait Albertine endormie et ne la réveillait pas. Étendue de la tête aux pieds sur le lit du narrateur, dans une attitude d’un naturel qu’on n’aurait pu inventer, il lui trouvait l’air d’une longue tige en fleur qu’on aurait disposée là, et c’était ainsi en effet : le pouvoir de rêver, que le narrateur n’avait qu’en son absence, il le retrouvait à ces instants auprès d’elle. En fermant les yeux, en perdant la conscience,

Endormie, Albertine avait dépouillé, l’un après l’autre, ses différents caractères d’humanité qui l’avaient déçu depuis le jour où il avait fait sa connaissance. Elle n’était plus animée que de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus différente de la sienne, plus étrange, et qui cependant lui appartenait davantage. En tenant son corps sous son regard, dans ses mains, le narrateur avait cette impression de la posséder tout entière qu’il  n’avait pas quand elle était réveillée. Sa vie lui était soumise, exhalait vers lui son léger souffle.

Il profitait de son sommeil pour la toucher, l’embrasser. Ce qu’il éprouvait alors, c’était un amour devant quelque chose d’aussi pur, d’aussi immatériel dans sa sensibilité, d’aussi mystérieux que s’il avait été devant les créatures inanimées que sont les beautés de la nature. Et, en effet, dès qu’elle dormait un peu profondément, elle cessait seulement d’être la plante qu’elle avait été ; son sommeil, au bord duquel le narrateur rêvait, avec une fraîche volupté dont il ne se fût jamais lassé et qu’il eût pu goûter indéfiniment, c’était pour lui tout un paysage. Et au moment où l’oreille du narrateur recueillait ce bruit divin qu’était le souffle d’Albertine, il lui semblait que c’était, condensée en lui, toute la personne, toute la vie de la charmante captive, étendue là sous ses yeux. Puis, voyant que son sommeil ne serait pas troublé, il s’avança prudemment, il s’assit sur la chaise qui était à côté du lit, puis sur le lit même.

Le narrateur qui connaissait plusieurs Albertine en une seule, il lui semblait en voir bien d’autres encore reposer auprès de lui. Chaque fois qu’elle déplaçait sa tête, elle créait une femme nouvelle, souvent insoupçonnée de lui. Il lui semblait posséder non pas une, mais d’innombrables jeunes filles. Sa respiration, peu à peu plus profonde, soulevait maintenant régulièrement sa poitrine.

Le narrateur se couchait au long d’elle, prenais sa taille d’un de ses bras, posait ses lèvres sur sa joue et sur son cœur ; puis, sur toutes les parties de son corps, posait sa seule main restée libre et qui était soulevée aussi, comme les perles, par la respiration d’Albertine ; lui-même, était déplacé légèrement par son mouvement régulier : il s’était embarqué sur le sommeil d’Albertine. Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait donner l’illusion de l’essoufflement du plaisir et, quand celui du narrateur était à son terme, il pouvait l’embrasser sans avoir interrompu son sommeil. Il lui semblait, à ces moments-là, qu’il venait de la posséder plus complètement, comme une chose inconsciente et sans résistance de la muette nature. Il goûtait son sommeil d’un amour désintéressé, apaisant, comme il restait des heures à écouter le déferlement du flot.

Le narrateur pensait qu’Albertine cachait toutes ses lettres dans son kimono. Mais il n’osa jamais les prendre pour les lire. Mais ce plaisir de la voir dormir, et qui était aussi doux que la sentir vivre, un autre y mettait fin, et qui était celui de la voir s’éveiller. Il était, à un degré plus profond et plus mystérieux, le plaisir même qu’elle habitât chez le narrateur. L’hésitation du réveil, révélée par son silence, ne l’était pas par son regard. Dès qu’elle retrouvait la parole elle disait : « Mon » ou « Mon chéri » suivis l’un ou l’autre du nom de baptême du narrateur, ce qui, en donnant au narrateur le même nom qu’à l’auteur de ce livre, eût fait : « Mon Marcel », « Mon chéri Marcel ».

L’image que le narrateur cherchait, où il se reposait, contre laquelle il aurait voulu mourir, ce n’était plus d’Albertine ayant une vie inconnue, c’était une Albertine aussi connue de lui qu’il était possible.

Quelquefois le narrateur éteignait la lumière avant qu’elle entrât. C’était dans l’obscurité, à peine guidée par la lumière d’un tison, qu’elle se couchait à son côté. Les mains du narrateur, les joues seules la reconnaissaient sans que ses yeux la vissent, ses yeux qui souvent avaient peur de la trouver changée. De sorte qu’à la faveur de cet amour aveugle elle se sentait peut-être baignée de plus de tendresse que d’habitude.

Une fois, le narrateur s’aperçut dans la glace au moment où il embrassais Albertine en l’appelant sa petite fille, l’expression triste et passionnée de son propre visage, pareil à ce qu’il eût été autrefois auprès de Gilberte dont il ne se souvenait plus, à ce qu’il serait peut-être un jour auprès d’une autre si jamais il devait oublier Albertine, lui fit penser qu’au-dessus des considérations de personne (l’instinct voulant que nous considérions l’actuelle comme seule véritable) il remplissait les devoirs d’une dévotion ardente et douloureuse dédiée comme une offrande à la jeunesse et à la beauté de la femme. Et pourtant, à ce désir, honorant d’un « ex-voto » la jeunesse, aux souvenirs aussi de Balbec, se mêlait, dans le besoin que le narrateur avait de garder ainsi tous les soirs Albertine auprès de lui. C’était un pouvoir d’apaisement tel qu’il n’en avait pas éprouvé de pareil depuis les soirs lointains de Combray où sa mère, penchée sur son lit, venait lui apporter le repos dans un baiser.

Son plaisir d’avoir Albertine à demeure chez lui était beaucoup moins un plaisir positif que celui d’avoir retiré du monde, où chacun pouvait la goûter à son tour, la jeune fille en fleurs qui, si, du moins, elle ne lui donnait pas de grande joie, en privait les autres. L’ambition, la gloire lui eussent laissé indifférent. Encore plus était-il incapable d’éprouver la haine. Et cependant, pour lui, aimer charnellement c’était tout de même jouir d’un triomphe sur tant de concurrents.

Quand c’était le tour d’Albertine de lui dire bonsoir en l’embrassant de chaque côté du cou, sa chevelure le caressait comme une aile aux plumes aiguës et douces. Si incomparables l’un à l’autre que fussent ces deux baisers de paix, Albertine glissait dans sa bouche, en lui faisant le don de sa langue, comme un don du Saint-Esprit, lui remettait un viatique, lui laissait une provision de calme presque aussi doux que sa mère imposant le soir, à Combray, ses lèvres sur son front.

Au milieu des expressions charnelles que le narrateur échangeait avec Albertine, il y en avait d’autres qui étaient propres à sa mère et à sa grand’mère, car, peu à peu, il ressemblait à tous ses parents, à son père qui – de tout autre façon que lui sans doute, car si les choses se répètent, c’est avec de grandes variations – s’intéressait si fort au temps qu’il faisait ; et pas seulement à son père, mais de plus en plus à sa tante Léonie. Sans cela, Albertine n’eût pu être pour le narrateur qu’une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans son contrôle. Or, bien que chaque jour il en trouvât la cause dans un malaise particulier qui le faisait si souvent rester couché, un être, non pas Albertine, non pas un être qu’il aimait, mais un être plus puissant sur lui qu’un être aimé, s’était transmigré en lui, despotique au point de faire taire parfois ses soupçons jaloux, ou du moins de l’empêcher d’aller vérifier s’ils étaient fondés ou non : c’était sa tante Léonie. Tout son passé depuis ses années les plus anciennes, et par-delà celles-ci, le passé de ses parents, mêlaient à son impur amour pour Albertine la douceur d’une tendresse à la fois filiale et maternelle.

Avant qu’Albertine lui eût obéi et lui eût laissé enlever ses souliers, il entr’ouvrait sa chemise pour admirer son corps. Il n’y avait que quand elle était tout à fait sur le côté qu’on voyait un certain aspect de sa figure (si bonne et si belle de face) que le narrateur ne pouvait souffrir, crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté, l’âpreté au gain, la fourberie d’une espionne, dont la présence chez lui, lui eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. Aussitôt il prenait la figure d’Albertine dans ses mains et la replaçait de face. Le narrateur avait l’insouciance de ceux qui croient leur bonheur durable. Il ne s’étonnait plus qu’Albertine fût là et dût ne sortir le lendemain qu’avec lui ou sous la protection d’Andrée. La formule un peu rigide et monotone de ses amours futures, avaient été en réalité tracées cette nuit à Balbec où, dans le petit tram, après qu’Albertine lui avait révélé qui l’avait élevée, le narrateur avait voulu à tout prix la soustraire à certaines influences et l’empêcher d’être hors de sa présence pendant quelques jours. Les jours avaient succédé aux jours, ces habitudes étaient devenues machinales. Cette vie de retraite où le narrateur se séquestrait jusqu’à ne plus aller au théâtre, avait pour origine l’anxiété d’un soir et le besoin de se prouver à lui-même, les jours qui la suivraient, que celle dont il avait appris la fâcheuse enfance n’aurait pas la possibilité, si elle l’avait voulu, de s’exposer aux mêmes tentations. S’il lui était doux d’embrasser ces joues qui n’étaient pas plus belles que bien d’autres, c’était parce qu’il savait que sous toute douceur charnelle un peu profonde, il y a la permanence d’un danger.

Le narrateur avait pris la résolution de se mettre à écrire mais la remettait pourtant à plus tard chaque jour. Il y avait des jours où le bruit d’une cloche qui sonnait l’heure portait sur la sphère de sa sonorité une plaque si fraîche, si puissamment étalée de mouillé ou de lumière, que c’était comme une traduction pour aveugles, ou, si l’on veut, comme une traduction musicale du charme de la pluie ou du charme du soleil. Si bien qu’à ce moment-là, les yeux fermés, dans son lit, il se disait que tout peut se transposer et qu’un univers seulement audible pourrait être aussi varié que l’autre. Remontant paresseusement de jour en jour, comme sur une barque, et voyant apparaître devant lui toujours de nouveaux souvenirs enchantés, qu’il ne choisissait pas, qui, l’instant d’avant, lui étaient invisibles, et que sa mémoire lui présentait l’un après l’autre sans qu’il puisse les choisir, il poursuivait paresseusement, sur ces espaces unis, sa promenade au soleil.

Le narrateur avait connu l’existence d’Albertine grâce à Aimé qui n’aimait pas la jeune fille. Il lui avait trouvé mauvais genre. Le narrateur avait compris genre vulgaire, parce que, pour le contredire d’avance, il avait déclaré qu’elle avait de la distinction. Mais non, peut-être Aimé avait-il voulu dire genre gomorrhéen. Elle était avec une amie, peut-être qu’elles se tenaient par la taille, qu’elles regardaient d’autres femmes, qu’elles avaient en effet un « genre » que le narrateur n’avait jamais vu à Albertine en sa présence. Il pensa avec douleur aux fréquentations féminines qu’Albertine avait pu avoir à Balbec. Il en voulait à Albertine de n’avoir pas été tendre, peut-être de s’être moquée de lui avec Andrée. Il pensait avec effroi à l’idée qu’elle avait dû se faire si Andrée lui avait répété toutes leurs conversations, l’avenir lui apparaissait atroce. Il faudrait qu’il écrive à Aimé, qu’il tâche de le voir, et ensuite il contrôlerait ses dires en causant avec Albertine, en la confessant. En attendant, croyant bien que ce devait être la cousine de Bloch qui fréquentait Albertine, le narrateur demanda à celui-ci, qui ne comprit nullement dans quel but, de lui montrer seulement une photographie d’elle ou, bien plus, de lui faire au besoin rencontrer sa cousine.

Peut-être que la procrastination, était- elle devenue si générale en lui qu’elle s’emparait aussi de ses soupçons jaloux et, tout en lui faisant prendre mentalement note qu’il ne manquerait pas un jour d’avoir une explication avec Albertine au sujet de la jeune fille, peut-être des jeunes filles avec laquelle ou lesquelles Aimé l’avait rencontrée, lui faisait retarder cette explication. En tous cas, le narrateur n’en parlerait pas ce soir à son amie pour ne pas risquer de lui paraître jaloux et de la fâcher. Pourtant, quand, le lendemain, Bloch lui eut envoyé la photographie de sa cousine Esther, le narrateur s’empressa de la faire parvenir à Aimé. Et à la même minute, il se souvint qu’Albertine lui avait refusé le matin un plaisir qui aurait pu la fatiguer en effet.

Il y avait souvent des soirs où il avait attendu le retour d’Albertine  avec les plus tendres pensées, où il comptait lui sauter au cou avec le plus de tendresse mais ses soirées-là, c’étaient maintenant celles où Albertine avait formé pour le lendemain quelque projet qu’elle ne voulait pas que le narrateur connût. Et le baiser qu’Albertine lui donnerait en le quittant, ne le calmerait pas plus qu’autrefois celui de sa mère, les jours où elle était fâchée et où il n’osait pas la rappeler, mais où il sentait qu’il ne pourrait pas s’endormir.

Albertine voulait aller le lendemain faire une visite à Mme Verdurin, une visite qui, en elle-même, n’eût en rien contrarié le narrateur. Mais certainement, c’était pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de ces précieux amalgames, que le narrateur se hâtait de « traiter » pour les transformer en idées claires. Or il lui était impossible de faire à Albertine des reproches ou de lui poser des questions à propos de choses qu’elle eût déclarées si minimes, si insignifiantes, retenues par lui pour le plaisir de « chercher la petite bête ». Il est déjà difficile de dire « pourquoi avez-vous regardé telle passante », mais bien plus « pourquoi ne l’avez-vous pas regardée ».

Mais la Gomorrhe moderne est un puzzle fait de morceaux qui viennent de là où on s’y attendait le moins. Parfois l’écriture où le narrateur déchiffrait les mensonges d’Albertine, sans être idéographique, avait simplement besoin d’être lue à rebours ; c’est ainsi que ce soir elle lui avait lancé d’un air négligent ce message destiné à passer presque inaperçu : « Il serait possible que j’aille demain chez les Verdurin, je ne sais pas du tout si j’irai, je n’en ai guère envie. » Anagramme enfantin de cet aveu : « J’irai demain chez les Verdurin, c’est absolument certain, car j’y attache une extrême importance. »

Albertine employait toujours le ton dubitatif pour les résolutions irrévocables. Celle du narrateur ne l’était pas moins. Il s’arrangea pour que la visite à Mlle Verdurin n’eût pas lieu. La jalousie n’est souvent qu’un inquiet besoin de tyrannie appliqué aux choses de l’amour. Il avait sans doute hérité de son père ce brusque désir arbitraire de menacer les êtres qu’il aimait le plus dans les espérances dont ils se berçaient avec une sécurité qu’il voulait leur montrer trompeuse ; quand il voyait qu’Albertine avait combiné à son insu, en se cachant de lui, le plan d’une sortie qu’il eût fait tout au monde pour lui rendre plus facile et plus agréable si elle lui en avait fait le confident, il disait négligemment, pour la faire trembler, qu’il comptait sortir ce jour-là. Il se mit à suggérer à Albertine d’autres buts de promenade qui eussent rendu la visite Verdurin impossible, en des paroles empreintes d’une feinte indifférence sous laquelle il tâcha de déguiser son énervement. Mais elle l’avait dépisté.

Le narrateur s’était résigné à la souffrance, croyant aimer en dehors de lui, et s’apercevant que son amour était fonction de sa tristesse, que son amour c’était peut-être sa tristesse, et que l’objet n’en était que pour une faible part la jeune fille à la noire chevelure. Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour.

Le plus souvent l’amour n’a pas pour objet un corps, excepté si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même ; ce qui est une des raisons pourquoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. Que nous craignions de perdre l’être aimé, nous oublions tous les autres. Sûrs de le garder, nous le comparons à ces autres, qu’aussitôt nous lui préférons. Et comme ces émotions et ces certitudes peuvent alterner d’une semaine à l’autre, un être peut une semaine se voir sacrifier tout ce qui plaisait, la semaine suivante être sacrifié, et ainsi de suite pendant très longtemps.

Le narrateur se demandait s’il n’avait pas deviné en Albertine une de ces filles sous l’enveloppe charnelle desquelles palpitent plus d’êtres cachés que dans une cathédrale ou un théâtre avant qu’on n’y entre ou dans la foule immense et renouvelée. Et maintenant qu’elle lui avait dit un jour « Mlle Vinteuil », il aurait voulu non pas arracher sa robe pour voir son corps, mais, à travers son corps, voir tout ce bloc-notes de ses souvenirs et de ses prochains et ardents rendez-vous.

La déception réveille alors parfois en nous le souvenir oublié d’une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne pas avoir été provoquée par cette femme, mais par d’autres dont les trahisons s’échelonnent sur notre passé ; au reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amour n’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a fait souffrir ?

Sans doute l’amour du narrateur pour Albertine n’était pas le plus dénué de ceux jusqu’où, par manque de volonté, on peut déchoir, car il n’était pas entièrement platonique ; elle lui donnait des satisfactions charnelles, et puis elle était intelligente. Mais tout cela était une superfétation. Ce qui occupait l’esprit du narrateur n’était pas ce qu’elle avait pu dire d’intelligent, mais tel mot qui éveillait chez lui un doute sur ses actes. Vouloir connaître à tout prix ce qu’Albertine pensait, qui elle voyait, qui elle aimait, comme il était étrange que le narrateur sacrifiât tout à ce besoin, puisqu’il avait éprouvé le même besoin de savoir, au sujet de Gilberte, des noms propres, des faits, qui lui étaient maintenant si indifférents. Il se rendait bien compte qu’en elles-mêmes les actions d’Albertine n’avaient pas plus d’intérêt. Il est curieux qu’un premier amour, si, par la fragilité qu’il laisse à notre cœur, il fraye la voie aux amours suivantes, ne nous donne pas du moins, par l’identité même des symptômes et des souffrances, le moyen de les guérir.

On donne sa fortune, sa vie pour un être, et pourtant cet être, on sait bien qu’à dix ans d’intervalle, plus tôt ou plus tard, on lui refuserait cette fortune, on préférerait garder sa vie. Car alors l’être serait détaché de nous, seul, c’est-à-dire nul. Ce qui nous attache aux êtres, ce sont ces mille racines, ces fils innombrables que sont les souvenirs de la soirée de la veille, les espérances de la matinée du lendemain ; c’est cette trame continue d’habitudes dont nous ne pouvons pas nous dégager. C’est moins à un être que nous sacrifions notre vie, qu’à tout ce qu’il a pu attacher autour de lui de nos heures, de nos jours, de ce à côté de quoi la vie non encore vécue, la vie relativement future, nous semble une vie plus lointaine, plus détachée, moins intime, moins nôtre. Ce qu’il faudrait, c’est se dégager de ces liens qui ont tellement plus d’importance que lui, mais ils ont pour effet de créer en nous des devoirs momentanés à son égard, devoirs qui font que nous n’osons pas le quitter de peur d’être mal jugé de lui – alors que plus tard nous oserions, car, dégagé de nous, il ne serait plus nous – et que nous ne nous créons en réalité de devoirs (dussent-ils, par une contradiction apparente, aboutir au suicide) qu’envers nous-mêmes.

Si le narrateur n’aimait pas Albertine (ce dont il n’était pas sûr), cette place qu’elle tenait auprès de lui n’avait rien d’extraordinaire : nous ne vivons qu’avec ce que nous n’aimons pas, que nous n’avons fait vivre avec nous que pour tuer l’insupportable amour, qu’il s’agisse d’une femme, d’un pays, ou encore d’une femme enfermant un pays.

C’était sur tout un ensemble qu’Albertine lui mentait, et il verrait « tout par un beau jour » ce que Françoise faisait semblant de savoir, ce qu’elle ne voulait pas lui dire, ce qu’il n’osait pas lui demander. Françoise avait dit au narrateur : « Certes, vous êtes gentil et je n’oublierai jamais la reconnaissance que je vous dois  mais la maison est empestée depuis que la gentillesse a installé ici la fourberie, que l’intelligence protège la personne la plus bête qu’on ait jamais vue, que la finesse, les manières, l’esprit, la dignité en toutes choses, l’air et la réalité d’un prince se laissent faire la loi et monter le coup et me faire humilier, moi qui suis depuis quarante ans dans la famille, par le vice, par ce qu’il y a de plus vulgaire et de plus bas. »

Le narrateur pensait qu’une telle haine n’avait pu naître que dans un corps surmené. Et plus encore que d’égards, Françoise avait besoin de sommeil. Le narrateur savait savais que lui seul pouvais dire de cette façon-là « Albertine » (c’est-à-dire avec un sens absolument possessif) à Andrée. Et pourtant pour Albertine, pour Andrée, et pour lui-même, il sentait qu’il n’était rien. Et il comprenait l’impossibilité où se heurte l’amour. Nous nous imaginons qu’il a pour objet un être qui peut être couché devant nous, enfermé dans un corps. Hélas ! il est l’extension de cet être à tous les points de l’espace et du temps que cet être a occupés et occupera.

Le narrateur téléphona à Andrée pour lui demander d’empêcher Albertine d’aller chez Mme Verdurin. Il dit à Albertine qu’il avait appelé André et elle lui demanda si elle lui avait parlé de leur rendez-vous avec Mme Verdurin. Le narrateur prétendit ne pas s’en souvenir pour sembler indifférent à cette rencontre et pour ne pas trahir Andrée qui lui avait dit où Albertine irait le lendemain. Mais il se demanda si Andrée ne répéterait pas à Albertine tout ce qu’il lui avait dit au téléphone. Quelques jours plus tôt, il s’était disputé avec Albertine. Or Andrée, en donnant de bons conseils à Albertine, avait toujours l’air de lui en insinuer de mauvais. « Voyons, ne parle pas comme cela, tais-toi », disait-elle, comme au comble du bonheur. Pendant que le narrateur adressait à Albertine des reproches qu’il n’aurait pas dû, Andrée avait l’air de sucer avec délices un sucre d’orge. Puis elle ne pouvait retenir un rire tendre.

La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient toujours incarner unenouvelle forme. Le narrateur sentait le désespoir de n’avoir obtenu la fidélité que par force, le désespoir de n’être pas aimé. Entre Albertine et lui il y avait souvent l’obstacle d’un silence fait sans doute de griefs qu’elle taisait parce qu’elle les jugeait irréparables. Si douce qu’Albertine fût certains soirs, elle n’avait plus de ces mouvements spontanés qu’il lui avait connus à Balbec. Alors il lui dit qu’il voulait aller avec elle et André chez Mme Verdurin. Albertine eut l’air préoccupé et dit qu’il y avait des riens qui lui déplaisent chez les Verdurin. Il fallait absolument qu’elle aille au Bon Marché ou aux Trois-Quartiers acheter une guimpe blanche, car sa robe était trop noire. Le narrateur ne voulait pas laisser Albertine aller dans un grand magasin frôler des inconnus. Albertine était entrée pour lui dans cette période lamentable où un être, disséminé dans l’espace et dans le temps, n’est plus pour vous une femme, mais une suite d’événements sur lesquels nous ne pouvons faire la lumière, une suite de problèmes insolubles.

Depuis le jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer son cheval, avait été pour le narrateur comme une image de la liberté, il aimait souvent qu’à la fin de la journée le but de ses sorties – agréables d’ailleurs à Albertine, passionnée pour tous les sports – fût un aérodrome. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des explications aux mécaniciens qui, quand l’appareil était en vol, rentraient. Et, pourtant, il ne rentrait pas calmé comme il l’étais à Balbec par de plus rares promenades qu’il s’enorgueillissait de voir durer tout un après-midi. Le temps d’Albertine ne lui appartenait pas alors en quantités aussi grandes qu’aujourd’hui. Pourtant, il lui semblait alors bien plus à lui, parce qu’il tenait compte seulement des heures qu’elle passait avec lui ; maintenant – sa jalousie y cherchant avec inquiétude la possibilité d’une trahison – rien que des heures qu’elle passait sans lui. Or, le lendemain, elle désirerait qu’il y en eût de telles. Il faudrait choisir, ou de cesser de souffrir, ou de cesser d’aimer. Il sentait qu’une partie de la vie d’Albertine lui échappait.

L’amour, dans l’anxiété douloureuse comme dans le désir heureux, est l’exigence d’un tout. Il ne naît, il ne subsiste que si une partie reste à conquérir. On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier. Albertine mentait en lui disant qu’elle n’irait sans doute pas voir les Verdurin, comme le narrateur mentait en disant qu’il voulait aller chez eux. Elle cherchait seulement à l’empêcher de sortir avec elle, et lui, par l’annonce brusque de ce projet qu’il ne comptait nullement mettre à exécution, à toucher en elle le point qu’il devinait le plus sensible, à traquer le désir qu’elle cachait et à la forcer à avouer que sa présence auprès d’elle le lendemain l’empêcherait de le satisfaire. Elle l’avait fait, en somme, en cessant brusquement de vouloir aller chez les Verdurin. Il recommença à être dur avec elle comme à Balbec, au temps de sa première jalousie. Il employa à blâmer son amie les mêmes raisons qui lui avaient été si souvent opposées par ses parents, quand il était petit, et qui avaient paru inintelligentes et cruelles à son enfance incomprise. Il dit à Albertine : « Je n’apprécie pas la sensibilité des gens qui prétendent tant nous aimer sans être capables de nous rendre le plus léger service et que leur pensée, tournée vers nous, laisse si distraits qu’ils oublient d’emporter la lettre que nous leur avons confiée et d’où notre avenir dépend.

Le narrateur était devenu un homme plein de bon sens, de sévérité pour la sensibilité maladive des autres, un homme ressemblant à ce que ses parents avaient été pour lui. Quelquefois, en train de faire l’homme sage quand il parlait à Albertine, il lui semblait entendre sa grand’mère.

L’accouplement des éléments contraires est la loi de la vie, le principe de la fécondation, et, comme on verra, la cause de bien des malheurs. Habituellement, on déteste ce qui nous est semblable, et nos propres défauts vus du dehors nous exaspèrent. Il y a des sensibles pour qui la vue dans les yeux des autres des larmes qu’eux-mêmes retiennent est exaspérante. C’est la trop grande ressemblance qui fait que, malgré l’affection, et parfois plus l’affection est grande, la division règne dans les familles. Le narrateur comprenait que pour sa grand’mère et sa mère, il était trop visible que leur sévérité pour lui était voulue par elles, et même leur coûtait, mais peut-être, chez son père lui-même, la froideur n’était-elle qu’un aspect extérieur de sa sensibilité.

Comme son père, le narrateur affectait ce calme au besoin semé de réflexions sentencieuses, d’ironie pour les manifestations maladroites de la sensibilité et dont surtout il ne se départait pas dans certaines circonstances vis-à-vis d’Albertine.

Ce jour-là, le narrateur allait décider leur séparation et partir pour Venise. Ce qui le réenchaîna à sa liaison tint à la Normandie, non qu’Albertine manifestât quelque intention d’aller dans ce pays où il avait été jaloux d’elle  mais parce qu’ayant dit : « C’est comme si je vous parlais de l’amie de votre tante qui habitait Infreville », elle répondit avec colère, heureuse comme toute personne qui discute et qui veut avoir pour soi le plus d’arguments possible, de lui montrer qu’il était dans le faux et elle dans le vrai : « Mais jamais ma tante n’a connu personne à Infreville, et moi-même je n’y suis jamais allée. »

Elle avait oublié le mensonge qu’elle avait fait un soir sur la dame susceptible chez qui c’était de toute nécessité d’aller prendre le thé, dût-elle en allant voir cette dame perdre l’amitié du narrateur et se donner la mort.

Dans ces moments brefs, mais inévitables, où l’on déteste quelqu’un qu’on aime – ces moments qui durent parfois toute la vie avec les gens qu’on n’aime pas – on ne veut pas paraître bon pour ne pas être plaint, mais à la fois le plus méchant et le plus heureux possible pour que votre bonheur soit vraiment haïssable et ulcère l’âme de l’ennemi occasionnel ou durable. Ce qu’il faudrait, c’est suivre la voie inverse, c’est montrer sans fierté qu’on a de bons sentiments, au lieu de s’en cacher si fort. Et ce serait facile si on savait ne jamais haïr, aimer toujours. Car, alors, on serait si heureux de ne dire que les choses qui peuvent rendre heureux les autres, les attendrir, vous en faire aimer !

Sentant qu’elle était, de toute façon, fâchée, le narrateur en profita pour lui parler d’Esther Lévy. Il affirma que Bloch lui avait dit (ce qui n’était pas vrai) qu’Albertine avait bien connu sa cousine Esther.

L’angoisse de l’enfance du narrateur quand sa mère fâchée refusait de l’embrasser le soir) semblait maintenant de nouveau s’étendre à toutes ses passions, comme si tous ses sentiments, qui tremblaient de ne pouvoir garder Albertine auprès de son lit à la fois comme une maîtresse, comme une sœur, comme une fille, comme une mère aussi, du bonsoir quotidien de laquelle il recommençait à éprouver le puéril besoin, avaient commencé de se rassembler, de s’unifier dans le soir prématuré de sa vie, qui semblait devoir être aussi brève qu’un jour d’hiver.

Et avec cet égoïsme intellectuel qui, pour peu qu’une vérité insignifiante se rapporte à notre amour, nous en fait faire un grand honneur à celui qui l’a trouvée, le narrateur n’était pas loin de croire Françoise supérieure à Bergotte et à Elstir parce qu’elle lui avait dit, à Balbec : « Cette fille-là ne vous causera que des chagrins. »

Albertine alla se coucher sans l’embrasser. Le narrateur se posta devant la porte d’Albertine mais dans la fente de celle-ci il n’y avait plus de lumière. Albertine avait éteint, elle était couchée, il resta là immobile, espérant une chance qui ne venait pas ; et longtemps après, glacé, il revint se mettre sous ses couvertures et pleura tout le reste de la nuit.

Le sommeil d’Albertine lui apparaissait comme un monde merveilleux et magique où par instant s’élève, du fond de l’élément à peine translucide, l’aveu d’un secret qu’on ne comprendra pas. Mais d’ordinaire, quand Albertine dormait, elle semblait avoir retrouvé son innocence. Ce sommeil si calme le ravissait comme ravit une mère, qui lui en fait une qualité, le bon sommeil de son enfant. Comme une mère encore, il s’émerveillais qu’elle s’éveillât toujours de si bonne humeur. Il y avait dans les paroles, non sans signification, mais entrecoupées de silence, qu’Albertine avait au réveil, une pure beauté, qui n’est pas à tout moment souillée, comme est la conversation, d’habitudes verbales, de rengaines, de traces de défauts. Du reste, quand le narrateur s’était décidé à éveiller Albertine, il avait pu le faire sans crainte, il savait que son réveil ne serait nullement en rapport avec la soirée qu’ils venaient de passer, mais sortirait de son sommeil comme de la nuit sort le matin.

Dès qu’elle avait entr’ouvert les yeux en souriant, elle lui avait tendu sa bouche, et avant qu’elle eût encore rien dit, il en avait goûté la fraîcheur, apaisante comme celle d’un jardin encore silencieux avant le lever du jour. Le lendemain, le narrateur se réveilla et découvrit avec joie qu’il y avait, interpolé dans l’hiver, un jour de printemps. Il écouta les thèmes populaires de la rue comme la corne du racommodeur de porcelaine ou la trompette du rempailleur de chaises. Jamais il n’y avait pris tant de plaisir que depuis qu’Albertine habitait avec lui; elles lui semblaient comme un signal joyeux de son éveil et, en l’intéressant à la vie du dehors, lui faisaient mieux sentir l’apaisante vertu d’une chère présence, aussi constante qu’il la souhaitait. Les cris des vendeurs de rue lui faisaient penser à la déclamation à peine lyrique de Moussorgsky.

Françoise apporta le Figaro au narrateur. Un seul coup d’œil lui permit de se rendre compte que son article n’avait toujours pas passé. Elle lui dit qu’Albertine demandait si elle ne pouvait pas entrer chez lui et lui faisait dire qu’en tous cas elle avait renoncé à faire sa visite chez les Verdurin et comptait aller, comme il le lui avait conseillé, à la matinée « extraordinaire » du Trocadéro après une petite promenade à cheval qu’elle devait faire avec Andrée. Quand elle entra dans sa chambre, ils s’amusèrent à jouer une scène d’Esther de Racine. Le narrateur lui dit : « Je ne trouve qu’en vous je ne sais quelle grâce qui me charme toujours et jamais ne me lasse » (et à part lui il pensait : « si, elle me lasse bien souvent »). Et se rappelant ce qu’elle avait dit la veille, tout en la remerciant avec exagération d’avoir renoncé aux Verdurin, afin qu’une autre fois elle lui obéît de même pour telle ou telle chose, il dit : « Albertine, vous vous méfiez de moi qui vous aime et vous avez confiance en des gens qui ne vous aiment pas ». Elle fut sincère en l’assurant qu’elle savait bien qu’il l’aimait. Et elle sembla lui pardonner, comme si elle eût vu là la conséquence insupportable d’un grand amour ou comme si elle-même se fût trouvée moins bonne. Il lui demanda d’être prudente et elle répondit qu’il ne lui survivrait pas 48 heures si elle devait avoir un accident.

Le narrateur s’était rappelé, dans son rêve, la promesse qu’il s’était faite, à Balbec de garder toujours la pitié de Françoise. Et pour toute cette matinée au moins il saurait s’efforcer de ne pas être irrité des querelles de Françoise et du maître d’hôtel, d’être doux avec Françoise à qui les autres donnaient si peu de bonté. Le sommeil était divin mais peu stable pour le narrateur mais il pensait que le plus léger choc le rendait volatil. Ami des habitudes, elles le retenaient chaque soir, plus fixes que lui, à son lieu consacré, elles le préservaient de tout heurt ; mais si on les déplaçait, si le sommeil n’était plus assujetti, il s’évanouissait comme une vapeur. Il ressemblait à la jeunesse et aux amours, on ne le retrouvait plus. A son réveil, il avait perdu une bonne partie des cris où nous est rendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris. Aussi, il s’efforçait de s’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris. En écoutant les vendeurs de rue, Albertine avait envie de manger tout ce qu’il vendait et demandait au narrateur d’envoyer Françoise les acheter. Ce serait gentil de manger tout ça ensemble. Ce serait tous ces bruits qu’elle et le narrateur entendaient, transformés en un bon repas. En l’écoutant parler des commerçant, le narrateur se disait qu’Albertine était son œuvre car elle avait subi profondément son influence, elle ne pouvait donc pas ne pas l’aimer. Quand le narrateur lui dit qu’il sortirait acheter des glaces au Ritz, elle répondit : « Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis ».

Quel changement depuis Balbec où le narrateur défiait Elstir lui-même d’avoir pu deviner en Albertine ces richesses de poésie, d’une poésie moins étrange, moins personnelle que celle de Céleste Albaret par exemple.

Une fois Albertine sortie, le narrateur sentit quelle fatigue était pour lui cette présence perpétuelle, insatiable de mouvement et de vie, qui troublait son sommeil par ses mouvements, lui faisait vivre dans un refroidissement perpétuel par les portes qu’elle laissait ouvertes, le forçait – pour trouver des prétextes qui justifiassent de ne pas l’accompagner, sans pourtant paraître trop malade, et d’autre part pour la faire accompagner – à déployer chaque jour plus d’ingéniosité que Shéhérazade.

Le narrateur était bien content qu’Andrée accompagnât Albertine au Trocadéro, car de récents et d’ailleurs minuscules incidents faisaient qu’ayant, bien entendu, la même confiance dans l’honnêteté du chauffeur, sa vigilance, ou du moins la perspicacité de sa vigilance, ne lui semblait plus tout à fait aussi grande qu’autrefois. C’est ainsi que, tout dernièrement, ayant envoyé Albertine seule avec lui à Versailles, Albertine lui avait dit avoir déjeuné aux Réservoirs ; comme le chauffeur lui avait parlé du restaurant Vatel, le jour où il releva cette contradiction le narrateur prit un prétexte pour descendre parler au mécanicien (toujours le même, celui que nous avons vu à Balbec) pendant qu’Albertine s’habillait. Le mécanicien lui expliqua que c’était lui qui avait mangé chez Vatel et qu’Albertine l’avait quitté en arrivant à Versailles pour prendre un fiacre à cheval, ce qu’elle préférait quand ce n’était pas pour faire de la route. Elle voulait être seule à 18 heures, à la Place d’Armes. Elle avait donc passé sept heures sur lesquelles le narrateur ne saurait jamais rien. Il trouva que le mécanicien avait été bien maladroit, mais sa confiance en lui fut désormais complète. Dès le surlendemain, du reste, il vit que, plus qu’il ne l’avait cru un instant dans sa soupçonneuse folie, le mécanicien savait exercer sur Albertine une surveillance discrète et perspicace. Le mécanicien lui avait dit : « Il ne peut rien lui arriver car, quand mon volant ne la promène pas, mon œil la suit partout, À Versailles, sans avoir l’air de rien j’ai visité la ville pour ainsi dire avec elle. Des Réservoirs, elle est allée au Château, du Château aux Trianons, toujours moi la suivant sans avoir l’air de la voir, et le plus fort c’est qu’elle ne m’a pas vu ».

L’attention avec laquelle le gentil chauffeur avait suivi chaque pas d’Albertine toucha beaucoup le narrateur. Comment aurait-il supposé que cette rectification – sous forme d’ample complément à son dire de l’avant-veille – venait de ce qu’entre ces deux jours Albertine, alarmée que le chauffeur eût parlé au narrateur, s’était soumise, avait fait la paix avec lui. Ce soupçon ne vint même pas au narrateur. Mais les sentiments du narrateur pour Albertine se détournèrent d’elle quand par la confidence singulière que lui fit la femme de chambre de Gilberte, rencontrée par hasard, il apprit que, quand il allait tous les jours chez Gilberte, elle aimait un jeune homme qu’elle voyait beaucoup plus que lui. Parce qu’elle n’était plus au service de la jeune fille – d’elle-même la femme de chambre lui raconta tout au long l’épisode amoureux qu’il n’avait pas su. C’était elle-même, sur l’ordre de Mme Swann, qui allait prévenir le jeune homme dès que Gilberte était seule. Il se demanda si son amour d’autrefois était aussi mort qu’il le croyait, car ce récit lui fut pénible. Comme il ne croyait pas que la jalousie puisse réveiller un amour mort, il supposa que sa triste impression était due, en partie du moins, à son amour-propre blessé. Il souffrait tant à présent de voir que toutes les heures de tendresse qui l’avaient rendu si heureux étaient connues pour une véritable tromperie de son amie à ses dépens, par des gens qu’il n’aimait pas.

Gilberte était presque morte en lui, mais pas entièrement, et cet ennui acheva de l’empêcher de se soucier outre mesure d’Albertine, qui tenait une si étroite partie dans son cœur. À tout hasard, et tout en faisant pleine confiance au chauffeur, et pour qu’Albertine ne pût pas le plaquer sans qu’il osât refuser par crainte de passer pour espion, le narrateur ne la laissa plus sortir qu’avec le renfort d’Andrée, alors que pendant un temps le chauffeur lui avait suffi. Il était ravi qu’Albertine allât aujourd’hui au Trocadéro, à cette matinée « extraordinaire », mais surtout rassuré qu’elle y eût une compagne, Andrée.

Pour évaluer la perte que lui faisait éprouver la réclusion, c’est-à-dire la richesse que lui offrait la journée, il eût fallu intercepter dans le long déroulement de la frise animée quelque fillette portant son linge ou son lait, la faire passer un moment, comme une silhouette d’un décor mobile entre les portants, dans le cadre de ma porte, et la retenir sous ses yeux, non sans obtenir sur elle quelque renseignement qui lui permît de la retrouver un jour et pareille, cette fiche signalétique que les ornithologues attachent, avant de leur rendre la liberté, sous le ventre des oiseaux dont ils veulent pouvoir identifier les migrations. Aussi, le narrateur dit à Françoise que, pour une course qu’il avait à faire, elle voulût lui envoyer, s’il en venait quelqu’une, telle ou telle de ces petites qui venaient sans cesse chercher et rapporter le linge, le pain, ou les carafes de lait, et par lesquelles souvent elle faisait faire des commissions.

Le narrateur lut la lettre que sa mère lui avait envoyée. Elle était ennuyée de voir que le séjour d’Albertine à la maison se prolongeait et s’affermissait, quoique non encore déclarées à la fiancée les intentions de mariage de son fils. Elle ne le lui disait pas plus directement parce qu’elle craignait qu’il laissât traîner ses lettres. Elle se disait fâchée des grandes dépenses qu’il faisait.

L’entrée de la petite laitière qu’il avait déjà repérée dans une boutique (et surtout son nez qu’il trouvait dessiné) lui ôta aussitôt son calme de contemplateur, il ne songea plus qu’à rendre vraisemblable la fable de la lettre à lui faire porter, et se mit à écrire rapidement sans oser la regarder qu’à peine, pour ne pas paraître l’avoir fait entrer pour cela.

Elle était parée pour le narrateur de ce charme de l’inconnu qui ne se serait pas ajouté pour lui à une jolie fille trouvée dans ces maisons où elles vous attendent. Elle n’était ni nue ni déguisée, mais une vraie crémière, une de celles qu’on s’imagine si jolies quand on n’a pas le temps de s’approcher d’elles ; elle était un peu de ce qui fait l’éternel désir, l’éternel regret de la vie, dont le double courant est enfin détourné, amené auprès de nous.

Si l’on cherchait à faire tenir dans une formule la loi de nos curiosités amoureuses, il faudrait la chercher dans le maximum d’écart entre une femme aperçue et une femme approchée, caressée. Les cocottes attiraient si peu le narrateur, pas parce qu’elles étaient moins belles que d’autres, mais parce qu’elles étaient toutes prêtes, parce qu’elles n’étaient pas des conquêtes. Il avait vu une jeune fille indifférente, insolente, au bord de la mer et n’avait eu de cesse de pouvoir expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la distraite marchande de fruits n’étaient pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de sa part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne, d’entourer son cou de leurs bras qui portaient les fruits, d’incliner sur sa bouche, avec un sourire consentant, des yeux jusque-là glacés ou distraits – ô beauté des yeux sévères – aux heures du travail où l’ouvrière craignait tant la médisance de ses compagnes, des yeux qui fuyaient ses obsédants regards et qui maintenant qu’il l’avait vue seule à seul, faisaient plier leurs prunelles sous le poids ensoleillé du rire quand il parlait de faire l’amour.

La curiosité amoureuse est comme celle qu’excitent en nous les noms de pays ; toujours déçue, elle renaît et reste toujours insatiable. Hélas ! une fois auprès de lui, la blonde crémière aux mèches striées, dépouillée de tant d’imagination et de désirs éveillés en lui, se trouva réduite à elle-même.

Il parcourut Le Figaro et apprit que ce soir-là au Trocadéro Mlle Léa avait accepté d’y paraître dans les Fourberies de Nérine. Ce fut comme si on avait brutalement arraché de son cœur le pansement sous lequel il avait commencé, depuis son retour de Balbec, à se cicatriser. Le flux de ses angoisses s’échappa à torrents. Léa c’était la comédienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu’Albertine, sans avoir l’air de les voir, avait un après-midi, au Casino, regardées dans la glace. A Balbec, Albertine, au nom de Léa, avait pris un ton de componction particulier pour dire au narrateur, presque choquée qu’on pût soupçonner une telle vertu : « Oh non, ce n’est pas du tout une femme comme ça, c’est une femme très bien. »

Pourtant, un jour où Albertine voulut gagner la confiance du narrateur par des confidences, elle se laissa aller à lui dire de la même personne, au début si comme il faut et qu’elle ne connaissait pas : « Elle a eu le béguin pour moi ». Elle avait même fini par dire qu’elle était allée chez Léa.

Le narrateur n’en était qu’à la première de ces affirmations pour Léa. Il ignorait même si Albertine la connaissait ou non. N’importe, cela revenait au même. Il fallait à tout prix éviter qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue. Il croyait qu’il ne savait si Albertine connaissait Léa ou non ; il avait dû pourtant l’apprendre à Balbec, d’Albertine elle-même. Car l’oubli anéantissait aussi bien chez lui que chez Albertine une grande part des choses qu’elle lui avait affirmées.

Le narrateur dit à la laitière que décidément il n’avait pas besoin d’elle et il lui donna cinq francs. Aussitôt, s’y attendant si peu, et se disant que, si elle avait cinq francs pour ne rien faire, elle aurait beaucoup pour une course du narrateur, elle commença à trouver que le match qu’elle voulait voir n’avait pas d’importance. Mais il la poussa vers la porte, il avait besoin d’être seul, il fallait à tout prix empêcher qu’Albertine pût retrouver au Trocadéro les amies de Léa.

La croyance, non remarquée ce matin par lui et dont pourtant il avait été joyeusement enveloppé jusqu’au moment où il avait rouvert le Figaro, qu’Albertine ne ferait rien que d’inoffensif, cette croyance venait de disparaître. Il vivait dans l’inquiétude qu’Albertine renouât avec Léa, et plus facilement encore avec les deux jeunes filles, si elles allaient, comme cela lui semblait probable, applaudir l’actrice au Trocadéro, où il ne leur serait pas difficile, dans un entr’acte, de retrouver Albertine. Le nom de Léa lui avait fait revoir, pour en être jaloux, l’image d’Albertine au Casino près des deux jeunes filles. Albertine pouvait lui nier ses trahisons particulières ; par des mots qui lui échappaient, plus forts que les déclarations contraires, par ces regards seuls fixées sur les jeunes filles, elle avait fait l’aveu de ce qu’elle eût voulu cacher, bien plus que de faits particuliers, de ce qu’elle se fût fait tuer plutôt que de reconnaître : de son penchant. Car aucun être ne veut livrer son âme. Ce qui rendait douloureuses les amours du narrateur, c’était qu’il leur préexistait une espèce de péché originel de la femme, un péché qui les lui faisait aimer, de sorte que, quand il l’oubliait, il avait moins besoin d’elle et que, pour recommencer à aimer, il fallait recommencer à souffrir.

Et pourtant, cet amour pour Albertine, qu’il sentait presque s’évanouir quand il essayait de le réaliser, la violence de sa douleur en ce moment semblait en quelque sorte lui en donner la preuve. Il n’avait plus souci de rien d’autre, il ne pensait qu’aux moyens de l’empêcher de rester au Trocadéro, il aurait offert n’importe quelle somme à Léa pour qu’elle n’y allât pas.

D’abord il fallait être certain que Léa allât vraiment au Trocadéro. Après avoir congédié la laitière, le narrateur téléphona à Bloch, lié lui aussi avec Léa, pour le lui demander. Il n’en savait rien et parut étonné que cela pût l’intéresser.

Le narrateur fit prendre une automobile à Françoise ; elle devait aller au Trocadéro, prendre un billet, chercher Albertine partout dans la salle, et lui remettre un mot de lui. Dans ce mot, il lui disait qu’il était bouleversé par une lettre reçue à l’instant de la même dame à cause de qui elle savait qu’il avait été si malheureux une nuit à Balbec. Il lui rappelait que le lendemain elle lui avait reproché de ne pas l’avoir fait appeler. Aussi il se permettait de lui demander de lui sacrifier sa matinée et de venir le chercher pour aller prendre un peu l’air ensemble afin de tâcher de se remettre. Elle lui ferait plaisir de profiter de la présence de Françoise pour aller acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin, étant plus petit, l’inquiétait moins que le Bon Marché) la guimpe de tulle blanc dont elle avait besoin.

Il recommanda à Françoise, quand elle aurait fait sortir Albertine de la salle, de l’en avertir par téléphone et de la ramener, contente ou non. Françoise, quand elle parlait d’Albertine aux autres domestiques, l’appelait une « comédienne », une « enjôleuse » qui faisait du narrateur ce qu’elle voulait. Elle n’osait pas encore entrer en guerre contre elle, lui faisait bon visage, et se faisait mérite auprès du narrateur des services qu’elle lui rendait dans ses relations avec lui, pensant qu’il était inutile de rien lui dire et qu’elle n’arriverait à rien, mais à l’affût d’une occasion ; si jamais elle découvrait dans la situation d’Albertine une fissure, elle se promettait bien de l’élargir et de la séparer complètement du narrateur. Le narrateur remarqua que le parler de Françoise subissait l’influence de sa fille. Quand Françoise voulait parler à sa fille en présence du narrateur, elles dialoguaient en patois pour qu’il ne comprenne pas mais il avait fini par comprendre. Le patois devenant une défense sans valeur, elle se mit à parler avec sa fille un français qui devint bien vite celui des plus basses époques. Une demi-heure plus tard, un téléphoniste appela le narrateur pour lui rapporter les propos de Françoise qu’une timidité et une mélancolie ancestrales, appliquées à un objet inconnu de ses pères, empêchaient de s’approcher d’un récepteur, quitte à visiter des contagieux. Elle avait trouvé au promenoir Albertine seule, qui, étant allée seulement prévenir Andrée qu’elle ne restait pas, avait rejoint aussitôt Françoise. Françoise avait dit revenir vers 14 heures. Le narrateur comprit que cela signifiait une heure plus tard car Françoise ne savait pas lire l’heure. Le narrateur ne sut jamais pourquoi. Albertine allait rentrer avec Françoise à trois heures, Albertine ne verrait ni Léa ni ses amies. Alors ce danger qu’elle renouât des relations avec elles étant conjuré, il perdit aussitôt aux yeux du narrateur de son importance et il s’étonna, en voyant avec quelle facilité il l’avait été, d’avoir cru qu’il ne réussirait pas à ce qu’il le fût. Il éprouva un vif mouvement de reconnaissance pour Albertine qui, il le voyait, n’était pas allée au Trocadéro pour les amies de Léa, et qui lui montrait, en quittant la matinée et en rentrant sur un signe de lui, qu’elle lui appartenait plus qu’il ne le se figurait. Il fut plus grand encore quand un cycliste lui porta un mot d’elle pour que le narrateur prît patience, et où il y avait de ces gentilles expressions qui lui étaient familières : « Mon chéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous. Comment pouvez-vous croire que je puisse être fâchée et que quelque chose puisse m’amuser autant que d’être avec vous ! ce sera gentil de sortir tous les deux, ce serait encore plus gentil de ne jamais sortir que tous les deux. Quelles idées vous faites-vous donc ? Quel Marcel ! Quel Marcel ! Toute à vous, ton Albertine. »

Il avait une femme à lui qui, au premier mot qu’il lui envoyait à l’improviste, lui faisait téléphoner avec déférence qu’elle revenait, qu’elle se laissait ramener, aussitôt.

Il était plus maître qu’il n’avait cru. Plus maître, c’est-à-dire plus esclave. Il n’avait plus aucune impatience de voir Albertine. La certitude qu’elle était en train de faire une course avec Françoise, ou qu’elle reviendrait avec celle-ci à un moment prochain et qu’il eût volontiers prorogé, éclairait comme un astre radieux et paisible un temps qu’il eût eu maintenant bien plus de plaisir à passer seul. Son amour pour Albertine l’avait fait lever et se préparer pour sortir, mais il l’empêcherait de jouir de sa sortie. Il pensait que par ce dimanche-là, des petites ouvrières, des midinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois.

Profitant de ce qu’il était encore seul, il s’assit au piano et ouvrit au hasard la sonate de Vinteuil qui y était posée, et se mit à jouer ; parce que l’arrivée d’Albertine étant encore un peu éloignée, mais en revanche tout à fait certaine, il avait à la fois du temps et de la tranquillité d’esprit. Baigné dans l’attente pleine de sécurité de son retour avec Françoise et la confiance en sa docilité comme dans la béatitude d’une lumière intérieure aussi réchauffante que celle du dehors, il pouvait disposer de sa pensée, la détacher un moment d’Albertine, l’appliquer à la sonate. Même en celle-ci, il ne s’attacha pas à remarquer combien la combinaison du motif voluptueux et du motif anxieux répondait davantage maintenant à son amour pour Albertine, duquel la jalousie avait été si longtemps absente qu’il avait pu confesser à Swann son ignorance de ce sentiment. Il regarda la sonate en elle-même comme l’œuvre d’un grand artiste qui le ramenait par le flot sonore vers les jours de Combray lors des promenades du côté de Guermantes – où il avait lui-même désiré d’être un artiste. La sonate de Vinteuil lui fit penser à Tristan de Wagner qu’il se mit à jouer. Sa pensée divagua sur l’œuvre de Wagner et sur celle de Balzac. Puis il pensa à Morel. Morel avait l’habitude de parler de sa vie, mais en présentait une image si enténébrée qu’il était très difficile de rien distinguer. Il se mettait, par exemple, à la complète disposition de M. de Charlus à condition de garder ses soirées libres, car il désirait pouvoir, après le dîner, aller suivre un cours d’algèbre. M. de Charlus autorisait, mais demandait à le voir après. « Impossible, c’est une vieille peinture italienne » (cette plaisanterie n’a aucun sens, transcrite ainsi ; mais M. de Charlus ayant fait lire à Morel l’Éducation sentimentale, à l’avant-dernier chapitre duquel Frédéric Moreau dit cette phrase, par plaisanterie Morel ne prononçait jamais le mot « impossible » sans le faire suivre de ceux-ci : « c’est une vieille peinture italienne »), le cours dure fort tard, et c’est déjà un grand dérangement pour le professeur qui, naturellement, serait froissé. M. de Charlus objecta bien que l’algèbre ne pouvait guère servir à un violoniste. Morel riposta qu’elle était une distraction pour passer le temps et combattre la neurasthénie. M. de Charlus eût pu chercher à se renseigner, à apprendre ce qu’étaient, au vrai, ces mystérieux et inéluctables cours d’algèbre qui ne se donnaient que la nuit. Mais pour s’occuper de dévider l’écheveau des occupations de Morel, M. de Charlus était trop engagé dans celles du monde.

Le narrateur quitta le piano, il était descendu dans la cour pour aller au-devant d’Albertine qui n’arrivait pas. En passant devant la boutique de Jupien, où Morel et celle qu’il croyait devoir être bientôt sa femme étaient seuls, Morel criait à tue-tête, ce qui faisait sortir de lui un accent que le narrateur ne lui connaissait pas, paysan, refoulé d’habitude, et extrêmement étrange. Les paroles ne l’étaient pas moins, fautives au point de vue du français, mais il connaissait tout imparfaitement. « Voulez-vous sortir, grand pied de grue, grand pied de grue, grand pied de grue » répétait-il à la pauvre petite qui certainement, au début, n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, puis qui, tremblante et fière, restait immobile devant lui. Puis il la traita de putain. Juste à ce moment la voix de Jupien, qui rentrait en causant avec un de ses amis, se fit entendre dans la cour. Le narrateur remonta pour éviter Morel qui, bien qu’ayant feint de tant désirer qu’on fît venir Jupien (probablement pour effrayer et dominer la petite par un chantage ne reposant peut-être sur rien), se hâta de sortir dès qu’il l’entendit dans la cour. Cette scène avait bouleversé le narrateur. Peu à peu son agitation se calma, Albertine allait rentrer. Contrastant avec l’anxiété qu’il avait encore il y a une heure, le calme que lui causait le retour d’Albertine était plus vaste que celui qu’il avait ressenti le matin, avant son départ. Anticipant sur l’avenir, dont la docilité de son amie le rendait à peu près maître, plus résistant, comme rempli et stabilisé par la présence imminente, importune, inévitable et douce, c’était le calme (le dispensant de chercher le bonheur en lui-même) qui naît d’un sentiment familial et d’un bonheur domestique. Quand ils se promenèrent, Albertine lui montra une nouvelle bague qu’elle avait achetée. Il lui demanda comment elle avait trouvé le Trocadéro. Elle l’avait trouvé assez moche. Elle savait que c’était une œuvre de Davioud car elle lisait les livres du narrateur pendant qu’il dormait. Il n’était pas fâché qu’elle eût la satisfaction, à défaut d’autres, de se dire que, du moins, le temps qu’elle passait chez lui n’était pas entièrement perdu pour elle. Albertine lui répondit qu’il était gentil et que si elle devenait intelligente, ce serait grâce à lui. Le palais du Trocadéro avait rappelé à Albertine, aussi, dominant comme cela sur son tertre, une toile de Mantegna représentant Saint-Sébastien, où il y avait au fond une ville en amphithéâtre et où on jurait qu’il y avait le Trocadéro.

Comme on fait à la veille d’une mort prématurée, le narrateur dressa le compte des plaisirs dont le privait le point final qu’Albertine mettait à sa liberté. Sans en parler à Albertine, il avait décidé d’aller le soir chez les Verdurin. Il voulait tâcher d’apprendre quelles personnes Albertine avait pu espérer rencontrer l’après-midi chez eux. La présence d’Albertine le privait d’aller à elles, et peut-être ainsi de cesser de désirer les jeunes midinettes. Il trouvait innocent de désirer et atroce que l’autre désire. Il regardait les midinettes car il était fasciné par la vie inconnue qui les pénétrait et qu’il aspirait à posséder avec elles. Si Albertine n’avait pas vécu avec lui, avait été libre, il eût imaginé, et avec raison, toutes ces femmes comme des objets possibles, probables, de son désir à lui, de son plaisir à elle. Elles lui furent apparues comme ces danseuses qui, dans un ballet diabolique, représentant les Tentations pour un être, lancent leurs flèches au cœur d’un autre être. Les midinettes, les jeunes filles, les comédiennes, comme il les aurait haïes !

Objet d’horreur, elles eussent été exceptées pour moi de la beauté de l’univers. Le servage d’Albertine, en permettant au narrateur de ne plus souffrir par elles, les restituait à la beauté du monde. Inoffensives, ayant perdu l’aiguillon qui met au cœur la jalousie, il lui était loisible de les admirer, de les caresser du regard, un autre jour plus intimement peut-être. C’est parce qu’il avait vu Albertine comme un oiseau mystérieux, puis comme une grande actrice de la plage, désirée, obtenue peut-être, qu’il l’avait trouvée merveilleuse. Une fois captif chez lui l’oiseau qu’il avait vu un soir marcher à pas comptés sur la digue, entouré de la congrégation des autres jeunes filles pareilles à des mouettes venues on ne sait d’où, Albertine avait perdu toutes ses couleurs, avec toutes les chances qu’avaient les autres de l’avoir à eux. Elle avait peu à peu perdu sa beauté. Il fallait des promenades comme celles-là, où le narrateur l’imaginait, sans lui, accostée par telle femme ou tel jeune homme, pour qu’il la revît dans la splendeur de la plage, bien que sa jalousie fût sur un autre plan que le déclin des plaisirs de son imagination.

Il pouvait très bien diviser son séjour chez lui en deux périodes : la première où elle était encore, quoique moins chaque jour, la chatoyante actrice de la plage ; la seconde où, devenue la grise prisonnière, réduite à son terne elle-même, il lui fallait ces éclairs où il se ressouvenait du passé pour lui rendre des couleurs. La honte, la jalousie, le ressouvenir des désirs premiers et du cadre éclatant avaient redonné à Albertine sa beauté, sa valeur d’autrefois. Et ainsi alternait, avec l’ennui un peu lourd que le narrateur avait auprès d’elle, un désir frémissant, plein d’orages magnifiques et de regrets ; selon qu’elle était à côté de lui dans sa chambre ou qu’il lui rendait sa liberté dans sa mémoire. Albertine remise sur la plage, ou rentrée dans sa chambre, engendrait comme une sorte d’amour amphibie.

 

 

 

Ils descendirent de voiture et marchèrent longtemps ; même pendant quelques instants le narrateur lui donna le bras, et il lui semblait que cet anneau que le bras d’Albertine faisait sous le sien unissait en un seul être leurs deux personnes et attachait l’une à l’autre leurs deux destinées. Albertine n’avait pas été pour lui, pendant leur promenade, comme avait été jadis Rachel, une vaine poussière de chair et d’étoffe. L’imagination de ses yeux, de ses lèvres, de ses mains, avait, à Balbec, si solidement construit, si tendrement poli son corps que maintenant, dans cette voiture, pour toucher ce corps, pour le contenir, le narrateur n’avait pas besoin de se serrer contre Albertine, ni même de la voir, il lui suffisait de l’entendre et, si elle se taisait, de la savoir auprès de lui. Malheureusement elle semblait se trouver chez lui en prison et être de l’avis de cette Mme de La Rochefoucauld qui, comme on lui demandait si elle n’était pas contente d’être dans une aussi belle demeure que Liancourt, répondit qu’il n’est pas de belle prison », si le narrateur en jugeait par l’air triste et las qu’elle eut ce soir-là pendant leur dîner en tête à tête dans sa chambre.

Mais la pensée de son propre esclavage cessait tout d’un coup de peser le narrateur et il souhaitait de le prolonger encore, parce qu’il lui semblait apercevoir qu’Albertine sentait cruellement le sien. Sans doute, chaque fois qu’il lui avait demandé si elle ne se déplaisait pas chez lui, elle lui avait toujours répondu qu’elle ne savait pas où elle pourrait être plus heureuse. Mais souvent ces paroles étaient démenties par un air de nostalgie, d’énervement. Avec cette merveilleuse docilité contrastaient certains mouvements, vite réprimés, d’impatience, qui lui firent se demander si Albertine n’aurait pas formé le projet de secouer sa chaîne. Des faits accessoires étayaient sa supposition. Ainsi, un jour où il était sorti seul, ayant rencontré, près de Passy, Gisèle, ils causèrent de choses et d’autres. Bientôt, assez heureux de pouvoir le lui apprendre, le narrateur lui dit qu’il voyait constamment Albertine. Gisèle lui demanda où elle pourrait la trouver, car elle avait justement quelque chose à lui dire à propos de ses petites camarades d’autrefois mais elle ne voulut pas en dire davantage. Le narrateur sentit qu’elle mentait mais pas comme Albertine. Quand Albertine mentait, son récit péchait soit par insuffisance, omission, invraisemblance, soit par excès, au contraire, de petits faits destinés à le rendre vraisemblable. Gisèle ne mentait pas de la même manière qu’Albertine, ni non plus de la même manière qu’Andrée, mais leurs mensonges respectifs s’emboîtaient si bien les uns dans les autres, tout en présentant une grande variété, que la petite bande avait la solidité impénétrable de certaines maisons de commerce, de librairie ou de presse par exemple, où le malheureux auteur n’arrivera jamais, malgré la diversité des personnalités composantes, à savoir s’il est ou non floué.

Des rencontres comme celles de Gisèle n’étaient pas seules à accentuer ses doutes. Par exemple, il admirait les peintures d’Albertine. Les peintures d’Albertine, touchantes distractions de la captive, émurent le narrateur tant qu’il la félicita. Un soir elle lui avait fait dire, à Balbec, qu’elle était restée à prendre une leçon de dessin.  Il lui rappela le jour et lui dit qu’il avait bien compris tout de suite qu’on ne prenait pas de leçons de dessin à cette heure-là. Albertine rougit. « C’est vrai, dit-elle, je ne prenais pas de leçons de dessin, je vous ai beaucoup menti au début, cela je le reconnais. Mais je ne vous mens plus jamais. »

Pour lui faire paraître sa chaîne plus légère, le mieux était sans doute de lui faire croire qu’il allait lui-même la rompre. Tout être aimé, même dans une certaine mesure, tout être est pour nous comme Janus, nous présentant le front qui nous plaît si cet être nous quitte, le front morne si nous le savons à notre perpétuelle disposition. Pour Albertine, la société durable avec elle avait quelque chose de pénible. C’est terrible d’avoir la vie d’une autre personne attachée à la sienne comme une bombe qu’on tiendrait sans qu’on puisse la lâcher sans crime.

C’est terrible d’avoir la vie d’une autre personne attachée à la sienne comme une bombe qu’on tiendrait sans qu’on puisse la lâcher sans crime. Mais qu’on prenne comme comparaison les hauts et les bas, les dangers, l’inquiétude, la crainte de voir crues plus tard des choses fausses et vraisemblables qu’on ne pourra plus expliquer, sentiments éprouvés si on a dans son intimité un fou. Par exemple, le narrateur plaignait M. de Charlus de vivre avec Morel (aussitôt le souvenir de la scène de l’après-midi lui fit sentir le côté gauche de sa poitrine bien plus gros que l’autre) ; en laissant de côté les relations qu’ils avaient ou non ensemble, M. de Charlus avait dû ignorer, au début, que Morel était fou. La beauté de Morel, sa platitude, sa fierté, avaient dû détourner le baron de chercher si loin, jusqu’aux jours des mélancolies où Morel accusait M. de Charlus de sa tristesse, sans pouvoir fournir d’explications, l’insultait de sa méfiance, à l’aide de raisonnements faux, mais extrêmement subtils, le menaçait de résolutions désespérées, au milieu desquelles persistait le souci le plus retors de l’intérêt le plus immédiat. Tout ceci n’est que comparaison. Albertine n’était pas folle.

Le narrateur apprit que ce jour-là avait eu lieu une mort qui lui fit beaucoup de peine, celle de Bergotte. Sa maladie durait depuis longtemps. Il y avait des années que Bergotte ne sortait plus de chez lui. D’ailleurs, il n’avait jamais aimé le monde, ou l’avait aimé un seul jour pour le mépriser comme tout le reste, et de la même façon, qui était la sienne, à savoir non de mépriser parce qu’on ne peut obtenir, mais aussitôt qu’on a obtenu. Personne ne fut jamais si généreux. Il l’était surtout avec des femmes, des fillettes pour mieux dire, et qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu de chose. Il s’excusait à ses propres yeux parce qu’il savait ne pouvoir jamais si bien produire que dans l’atmosphère de se sentir amoureux. Et même, si cet amour amène des désillusions, du moins agite-t-il, de cette façon-là aussi, la surface de l’âme, qui sans cela risquerait de devenir stagnante. Le désir n’est donc pas inutile à l’écrivain pour l’éloigner des autres hommes d’abord et de se conformer à eux, pour rendre ensuite quelques mouvements à une machine spirituelle qui, passé un certain âge, a tendance à s’immobiliser. On n’arrive pas à être heureux mais on fait des remarques sur les raisons qui empêchent de l’être et qui nous fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception. Aussi Bergotte se disait-il : « Je dépense plus que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu’elles me donnent me font écrire un livre qui me rapporte de l’argent. » Économiquement ce raisonnement était absurde, mais sans doute trouvait-il quelque agrément à transmuter ainsi l’or en caresses et les caresses en or.

Dans les mois qui précédèrent sa mort, Bergotte souffrait d’insomnies, et, ce qui est pire, dès qu’il s’endormait, de cauchemars, qui, s’il s’éveillait, faisaient qu’il évitait de se rendormir. Longtemps il avait aimé les rêves, même les mauvais rêves, parce que grâce à eux, grâce à la contradiction qu’ils présentent avec la réalité qu’on a devant soi à l’état de veille, ils nous donnent, au plus tard dès le réveil, la sensation profonde que nous avons dormi. Il consulta les médecins qui, flattés d’être appelés par lui, virent dans ses vertus de grand travailleur (il y avait vingt ans qu’il n’avait rien fait), dans son surmenage, la cause de ses malaises. Ils lui conseillèrent de ne pas lire de contes terrifiants (il ne lisait rien), de profiter davantage du soleil « indispensable à la vie » (il n’avait dû quelques années de mieux relatif qu’à sa claustration chez lui), de s’alimenter davantage (ce qui le fit maigrir et alimenta surtout ses cauchemars).

Il y a dans notre corps un certain instinct de ce qui nous est salutaire, comme dans le cœur de ce qui est le devoir moral, et qu’aucune autorisation du docteur en médecine ou en théologie ne peut suppléer. Nous savons que les bains froids nous font mal, nous les aimons : nous trouverons toujours un médecin pour nous les conseiller, non pour empêcher qu’ils ne nous fassent mal. À chacun de ces médecins Bergotte prit ce que, par sagesse, il s’était défendu depuis des années. Au bout de quelques semaines, les accidents d’autrefois avaient reparu, les récents s’étaient aggravés. Affolé par une souffrance de toutes les minutes, à laquelle s’ajoutait l’insomnie coupée de brefs cauchemars, Bergotte ne fit plus venir de médecin et essaya avec succès, mais avec excès, de différents narcotiques.

La mort de Bergotte survint la veille de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le symbole de sa résurrection.

La veille de sa mort, Albertine avait rencontré Bergotte, raconta-t-elle le soir même au narrateur, et cela l’avait même un peu retardée, car il avait causé assez longtemps avec elle. C’est sans doute avec elle qu’il avait eu son dernier entretien. Elle le connaissait par le narrateur qui ne le voyait plus depuis longtemps, mais comme elle avait eu la curiosité de lui être présentée, le narrateur avait, un an auparavant, écrit au vieux maître pour la lui amener. Il lui avait accordé ce que le narrateur avait demandé, tout en souffrant un peu que le narrateur ne le revît que pour faire plaisir à une autre personne, ce qui confirmait l’indifférence du narrateur pour lui. Le narrateur devina longtemps après que, ce jour-là, Albertine n’avait nullement rencontré Bergotte, mais il n’en avait point eu un seul instant le soupçon tant elle le lui avait conté avec naturel, et il n’apprit que bien plus tard l’art charmant qu’elle avait de mentir avec simplicité.

Quelquefois des rapprochements singuliers donnaient au narrateur à son sujet des soupçons jaloux où, à côté d’elle, figurait dans le passé, ou hélas dans l’avenir, une autre personne. Pour avoir l’air d’être sûr de son fait, il disait le nom et Albertine lui disait : « Oui je l’ai rencontrée, il y a huit jours, à quelques pas de la maison. Par politesse j’ai répondu à son bonjour. J’ai fait deux pas avec elle. Mais il n’y a jamais rien eu entre nous. Il n’y aura jamais rien. » Or Albertine n’avait même pas rencontré cette personne, pour la bonne raison que celle-ci n’était pas venue à Paris depuis dix mois. Mais Albertine trouvait que nier complètement était peu vraisemblable.

Le narrateur n’avait jamais connu de femmes douées plus qu’Albertine d’heureuse aptitude au mensonge animé, coloré des teintes mêmes de la vie, si ce n’est une de ses amies – une de ses jeunes filles en fleurs aussi, rose comme Albertine, mais dont le profil irrégulier, creusé, puis proéminent à nouveau, ressemblait tout à fait à certaines grappes de fleurs roses. Cette jeune fille était, au point de vue de la fable, supérieure à Albertine, car elle n’y mêlait aucun des moments douloureux, des sous-entendus rageurs qui étaient fréquents chez Albertine. La vraisemblance seule inspirait Albertine, nullement le désir de donner de la jalousie au narrateur.

Albertine savait que le narrateur aimait à la récompenser de ses gentillesses, et cela expliquait peut-être qu’elle inventât, pour s’innocenter, des aveux naturels comme ses récits dont il ne doutait pas et dont un avait été la rencontre de Bergotte alors qu’il était déjà mort.

Le narrateur n’avait su jusque-là des mensonges d’Albertine que ceux que, par exemple, à Balbec lui avait rapportés François. Il pensait que Françoise, comme les « inférieurs » qui l’aimaient, avaient du plaisir à froisser les gens de sa classe dans leur amour-propre.

Chapitre deuxième

Les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus.

Après le dîner, le narrateur dit à Albertine qu’il avait envie de profiter de ce qu’il était levé pour aller voir des amis, Mme de Villeparisis, Mme de Guermantes, les Cambremer, il ne savait trop, ceux qu’il trouverait chez eux. Il tut seulement le nom de ceux chez qui il comptait aller, les Verdurin. Il lui demanda si elle ne voulait pas venir avec lui. Elle allégua qu’elle n’avait pas de robe. Et pour lui dire adieu elle lui tendit la main de cette façon brusque, le bras allongé, les épaules se redressant, qu’elle avait jadis sur la plage de Balbec, et qu’elle n’avait plus jamais eue depuis. Le narrateur souffrait que la coiffure qu’il lui avait demandé d’adopter pût paraître à Albertine une claustration de plus. Et ce fut encore ce sentiment domestique nouveau qui ne cessa, même loin d’Albertine, de l’attacher à elle comme un lien.

Au moment où, dans la rue, le narrateur allait appeler un fiacre pour aller chez les Verdurin, il entendit des sanglots qu’un homme, qui était assis sur une borne, cherchait à réprimer. L’homme, qui avait la tête dans ses mains, avait l’air d’un jeune homme, et le narrateur fut surpris de voir, à la blancheur qui sortait du manteau, qu’il était en habit et en cravate blanche. En l’entendant il découvrit son visage inondé de pleurs, mais aussitôt, l’ayant reconnu, le détourna. C’était Morel. Il comprit que le narrateur l’avait reconnu et, tâchant d’arrêter ses larmes, il lui dit qu’il s’était arrêté un instant, tant il souffrait. Il regrettait d’avoir insulté la femme qu’il aimait sans se doter que le narrateur avait assister à la scène. Le narrateur comprenait très mal ce qui s’était passé, et c’était d’autant plus naturel que M. de Charlus lui-même ignorait entièrement que depuis quelques jours, et particulièrement ce jour-là, même avant le honteux épisode qui ne se rapportait pas directement à l’état du violoniste, Morel était repris de neurasthénie. Il avait, le mois précédent, poussé aussi vite qu’il avait pu, beaucoup plus lentement qu’il eût voulu, la séduction de la nièce de Jupien avec laquelle il pouvait, en tant que fiancé, sortir à son gré. Mais dès qu’il avait été un peu loin dans ses entreprises vers le viol, et surtout quand il avait parlé à sa fiancée de se lier avec d’autres jeunes filles qu’elle lui procurerait, il avait rencontré des résistances qui l’avaient exaspéré. Du coup (soit qu’elle eût été trop chaste, ou, au contraire, se fût donnée) son désir était tombé. Il avait résolu de rompre, mais sentant le baron bien plus moral, quoique vicieux, il avait peur que, dès sa rupture, M. de Charlus ne le mît à la porte. Aussi avait-il décidé, il y avait une quinzaine de jours, de ne plus revoir la jeune fille, de laisser M. de Charlus et Jupien se débrouiller (il employait un verbe plus cambronnesque) entre eux et, avant d’annoncer la rupture, de « fout’ le camp » pour une destination inconnue.

Bien que la conduite qu’il avait eue avec la nièce de Jupien fût exactement superposable, dans les moindres détails, avec celle dont il avait fait la théorie devant le baron pendant qu’ils dînaient à Saint-Mars-le-Vêtu, il est probable qu’elles étaient fort différentes, et que des sentiments moins atroces, et qu’il n’avait pas prévus dans sa conduite théorique, avaient embelli, rendu sentimentale sa conduite réelle. Le seul point où, au contraire, la réalité était pire que le projet, est que dans le projet il ne lui paraissait pas possible de rester à Paris après une telle trahison. Maintenant, au contraire, vraiment « fout’ le camp » pour une chose aussi simple lui paraissait beaucoup. C’était quitter le baron qui, sans doute, serait furieux, et briser sa situation. Il perdrait tout l’argent que lui donnait le baron. La pensée que c’était inévitable lui donnait des crises de nerfs, il restait des heures à larmoyer.

Morel, incertain, fut pendant quelques jours plongé dans des idées noires, comme celles que lui donnait la vue de Bloch. Puis il décida que Jupien et sa nièce avaient essayé de le faire tomber dans un piège, qu’ils devaient s’estimer heureux d’en être quittes à si bon marché. Il trouvait, en somme, que la jeune fille était dans son tort d’avoir été si maladroite, de n’avoir pas su le garder par les sens. Non seulement le sacrifice de sa situation chez M. de Charlus lui semblait absurde, mais il regrettait jusqu’aux dîners dispendieux qu’il avait offerts à la jeune fille depuis qu’ils étaient fiancés, et desquels il eût pu dire le coût, en fils d’un valet de chambre. Malgré tout, Morel restait nerveux et il était tout prêt à « passer sa colère », sinon (sauf dans un accès momentané) sur la jeune fille envers qui il gardait ce reste de crainte, dernière trace de l’amour, du moins sur le baron. Il se garda cependant de lui rien dire avant le dîner, car, mettant au-dessus de tout sa propre virtuosité professionnelle, au moment où il avait des morceaux difficiles à jouer (comme ce soir chez les Verdurin), il évitait (autant que possible, et c’était déjà bien trop que la scène de l’après-midi) tout ce qui pouvait donner à ses mouvements quelque chose de saccadé. Aussi, désireux de reprendre sa sérénité afin d’être comme d’habitude tout à ce qu’il jouerait chez les Verdurin, et désireux, tant que le narrateur le verrait, de lui permettre de constater sa douleur, le plus simple lui parut de le supplier de partir immédiatement. La supplication était inutile et le départ était un soulagement pour le narrateur. Le narrateur se rappelait trop la scène de l’après-midi pour ne pas éprouver quelque dégoût à avoir Morel auprès de lui pendant le trajet.

Ce n’était pas la première fois que Morel agissait ainsi, ce ne devait pas être la dernière, de sorte que bien des têtes de jeunes filles – de jeunes filles moins oublieuses de lui qu’il n’était d’elles – souffrirent – comme souffrit longtemps encore la nièce de Jupien, continuant à aimer Morel tout en le méprisant.

Le narrateur avait en lui deux produits de sa journée. C’était, d’une part, grâce au calme apporté par la docilité d’Albertine, la possibilité et, en conséquence, la résolution de rompre avec elle.

C’était, d’autre part, fruit de ses réflexions pendant le temps qu’il l’avait attendue, assis devant son piano, l’idée que l’Art, auquel il tâcherait de consacrer sa liberté reconquise, n’était pas quelque chose qui valût la peine d’un sacrifice. Mais ces produits n’allaient pas être durables ; car, dès cette soirée même, ses idées sur l’art allaient se relever de la diminution qu’elles avaient éprouvée l’après-midi, tandis qu’en revanche le calme, et par conséquent la liberté qui lui permettrait de se consacrer à lui, allait lui être de nouveau retiré.

Comme sa voiture, longeant le quai, approchait de chez les Verdurin, le narrateur la fit arrêter. Il venait en effet de voir Brichot descendre de tramway au coin de la rue Bonaparte, essuyer ses souliers avec un vieux journal, et passer des gants gris perle. Il alla à lui. Depuis quelque temps, son affection de la vue ayant empiré, il avait été doté de lunettes nouvelles puissantes et compliquées. Le narrateur offrit son bras au demi-aveugle pour assurer sa marche. Le narrateur était assez curieux de voir le salon où Swann rencontrait jadis tous les soirs Odette. La mort de Swann l’avait bouleversé et il se rappela des nécrologies qu’il avait lues dans les journaux. Il pensait que si l’on n’était pas  « quelqu’un », l’absence de titre connu rendait plus rapide encore la décomposition de la mort. Swann était, au contraire, une remarquable personnalité intellectuelle et artistique ; et bien qu’il n’eût rien « produit » il eut la chance de durer un peu plus. C’était parce que celui qu’il aurait dû considérer comme un petit imbécile avait fait de lui le héros d’un de ses romans, qu’on recommençait à parler de Swann et que peut-être il vivrait.

Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où Swann était entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parlait tant de lui, c’était parce qu’on voyait qu’il y a quelques traits de lui dans le personnage de Swann. C’étaient ces nécrologies qui donnaient encore à présent au narrateur le désir de mieux connaître la demeure où avaient autrefois résidé les Verdurin et où Swann, qui alors n’était pas seulement quelques lettres passées dans un journal, avait si souvent dîné avec Odette. Le narrateur n’était pas allé voir Gilberte comme il l’avait pourtant promis à Swan chez la princesse de Guermantes. Cela lui rendit longtemps la mort de Swann plus douloureuse qu’une autre. Le narrateur avait tant de questions à lui poser mais les réponses ne viendraient plus.

Brichot dit au narrateur qu’à l’époque à laquelle il faisait allusion les Verdurin habitaient, rue Montalivet, un magnifique rez-de-chaussée avec entresol donnant sur un jardin, moins somptueux évidemment, et que pourtant Brichot préférait à l’hôtel des Ambassadeurs de Venise.  Brichot lui apprit qu’il y avait ce soir, au « Quai Conti » (c’est ainsi que les fidèles disaient en parlant du salon Verdurin depuis qu’il s’était transporté là), grand « tra la la » musical, organisé par M. de Charlus. Brichot relata des soupers où on venait dans des costumes en papier, dessinés, coupés, peints par Elstir, qui étaient des chefs-d’œuvre, Brichot ayant porté une fois celui d’un grand seigneur de la cour de Charles VII, avec des souliers à la poulaine, et une autre fois celui de Napoléon Ier, où Elstir avait fait le grand cordon de la Légion d’honneur avec de la cire à cacheter. Le narrateur comprenait bien que par « salon » Brichot entendait – comme le mot église ne signifie pas seulement l’édifice religieux mais la communauté des fidèles – non pas seulement l’entresol, mais les gens qui le fréquentaient, les plaisirs particuliers qu’ils venaient chercher là.

Peut-être aussi Brichot avait-il plaisir à lui vanter ce que le narrateur ne connaîtrait pas, à lui montrer qu’il avait goûté des plaisirs qu’il ne pourrait pas avoir ? Il y réussissait, du reste, car rien qu’en citant les noms de deux ou trois personnes qui n’existaient plus et à chacune desquelles il donnait quelque chose de mystérieux par sa manière d’en parler, de ces intimités délicieuses le narrateur se demandait ce qu’il avait pu être ; il sentait que tout ce qu’on lui avait raconté des Verdurin était beaucoup trop grossier ; et même Swann, qu’il avait connu, il se reprochait de ne pas avoir fait assez attention à lui, de n’y avoir pas fait attention avec assez de désintéressement, de ne pas l’avoir bien écouté quand il le recevait en attendant que sa femme rentrât déjeuner et qu’il lui montrait de belles choses, maintenant que le narrateur savait qu’il était comparable à l’un des plus beaux causeurs d’autrefois.

Au moment d’arriver chez Mme Verdurin, le narrateur aperçut M. de Charlus naviguant vers eux de tout son corps énorme, traînant sans le vouloir à sa suite un de ces apaches ou mendigots que son passage faisait maintenant infailliblement surgir même des coins en apparence les plus déserts, et dont ce monstre puissant était, bien malgré lui, toujours escorté quoique à quelque distance. Cela contrastait tellement avec l’étranger hautain de la première année de Balbec, à l’aspect sévère, à l’affectation de virilité, que le narrateur avait semblé découvrir. La présence de M. de Charlus  causait un certain malaise à  Brichot.

Mme de Surgis n’avait pas un sentiment moral le moins du monde développé, et elle eût admis de ses fils n’importe quoi qu’eût avili et expliqué l’intérêt, qui est compréhensible à tous les hommes. Mais elle leur défendit de continuer à fréquenter M. de Charlus quand elle apprit que, par une sorte d’horlogerie à répétition, il était comme fatalement amené, à chaque visite, à leur pincer le menton et à le leur faire pincer l’un l’autre.

L’irresponsabilité aggrave les fautes et même les crimes, quoi qu’on en dise. Landru, à supposer qu’il ait réellement tué ses femmes, s’il l’a fait par intérêt, à quoi l’on peut résister, peut être gracié, mais non si ce fut par un sadisme irrésistible.

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