La Prisonnière IIè partie (Proust)
Brichot aveugle d’esprit aussi, ne comprenait pas qu’alors aimer un jeune homme était comme aujourd’hui (les plaisanteries de Socrate le révèlent mieux que les théories de Platon) entretenir une danseuse, puis se fiancer. M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien.
Toute l’homosexualité de coutume – celle des jeunes gens de Platon comme des bergers de Virgile – avait disparu. Seule surnageait et se multipliait l’involontaire, la nerveuse, celle qu’on cachait aux autres et qu’on travestissait à soi-même.
Pour le narrateur, c’était l’homosexualité survivante malgré les obstacles, honteuse, flétrie, qui était la seule vraie, la seule à laquelle pouvait correspondre chez le même être un affinement des qualités morales.
M. de Charlus faisait peur et avait l’air d’un prêtre interdit, diverses compromissions auxquelles l’avait obligé la nécessité d’exercer son goût et d’en protéger le secret ayant eu pour effet d’amener à la surface du visage précisément ce que le baron cherchait à cacher, une vie crapuleuse racontée par la déchéance morale.
Ce n’était pas, d’ailleurs, seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de ce visage fardé, dans la poitrine tétonnière, la croupe rebondie de ce corps livré au laisser-aller et envahi par l’embonpoint, que surnageait maintenant, étalé comme de l’huile, le vice jadis si intimement renfoncé par M. de Charlus au plus secret de lui-même. Il débordait maintenant dans ses propos.
Le baron était d’humeur d’autant plus gaie qu’il ignorait entièrement la scène de l’après-midi (Morel avait traité la nièce de Jupien de putain), Jupien ayant jugé plus utile de protéger sa nièce contre un retour offensif que d’aller prévenir M. de Charlus. Aussi celui-ci croyait-il toujours au mariage et s’en réjouissait-il.
Les manières conjugales de M. de Charlus avec Morel auraient à bon droit étonné qui les aurait entièrement connues. Mais il était arrivé à M. de Charlus que la monotonie des plaisirs qu’offre son vice l’avait lassé. Il avait instinctivement cherché de nouvelles performances, et après s’être fatigué des inconnus qu’il rencontrait, était passé au pôle opposé, à ce qu’il avait cru qu’il détesterait toujours, à l’imitation d’un « ménage » ou d’une « paternité ».
Parfois cela ne lui suffisait même plus, il lui fallait du nouveau, il allait passer la nuit avec une femme de la même façon qu’un homme normal peut, une fois dans sa vie, avoir voulu coucher avec un garçon, par une curiosité semblable, inverse, et dans les deux cas également malsaine.
Sentant les curiosités que la particularité de son personnage excitait, M. de Charlus éprouvait un certain plaisir à les satisfaire, à les piquer, à les entretenir. De même que tel publiciste juif se fait chaque jour le champion du catholicisme, non pas probablement avec l’espoir d’être pris au sérieux, mais pour ne pas décevoir l’attente des rieurs bienveillants, M. de Charlus flétrissait plaisamment les mauvaises mœurs dans le petit clan. De sorte que M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer à la Sorbonne que le professeur se promenait maintenant avec des jeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de la « fille aînée de l’Église » et du « Sacré-Cœur de Jésus », c’est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe de cabotinage.
Un changement était survenu dans les intonations, les gestes, qui les uns et les autres ressemblaient singulièrement maintenant à ce que M. de Charlus flétrissait le plus âprement autrefois. il poussait maintenant, involontairement, presque les mêmes petits cris (chez lui involontaires et d’autant plus profonds) que jettent, volontairement, eux, les invertis qui s’interpellent en s’appelant « ma chère » ; comme si ce « chichi » voulu, dont M. de Charlus avait pris si longtemps le contrepied, n’était en effet qu’une géniale et fidèle imitation des manières qu’arrivent à prendre, quoi qu’ils en aient, les Charlus, quand ils sont arrivés à une certaine phase de leur mal, comme un paralytique général ou un ataxique finissent fatalement par présenter certains symptômes. Du reste, on voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et qui revenaient maintenant à tout moment (par exemple : « l’enchaînement des circonstances ») et auxquelles la parole du baron s’appuyait de phrase en phrase comme à un tuteur nécessaire.
Le narrateur demanda à Charlus s’il y avait longtemps qu’il avait vu Morel, pour avoir l’air à la fois de ne pas craindre de lui parler de Morel et de ne pas croire qu’il vivait complètement avec lui. Le baron répondit que Morel était venu par hasard cinq minutes ce matin, pendant qu’il était encore à demi endormi, s’asseoir sur le coin de son lit, comme s’il avait voulu le violer. D’une façon générale, M. de Charlus, malgré l’aggravation de son mal qui le poussait perpétuellement à révéler, à insinuer, parfois tout simplement à inventer des détails compromettants, cherchait, pendant cette période de sa vie, à affirmer que Charlie n’était pas de la même sorte d’homme que lui, Charlus, et qu’il n’existait entre eux que de l’amitié.
Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait de Morel comme d’un bon petit camarade, et qu’il dît la vérité plus encore qu’il ne croyait en disant : « Je ne sais pas ce qu’il fait, je ne connais pas sa vie. »
Peu de temps avant cette soirée chez les Verdurin, le baron fut plongé dans la douleur et dans la stupéfaction par une lettre qu’il ouvrit par mégarde et qui était adressée à Morel. Cette lettre, laquelle devait, par contre-coup, causer au narrateur de cruels chagrins, était écrite par l’actrice Léa, célèbre pour le goût exclusif qu’elle avait pour les femmes. Or sa lettre à Morel (que M. de Charlus ne soupçonnait même pas la connaître) était écrite sur le ton le plus passionné. Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa. D’autre part, la moquerie de Morel à l’égard de M. de Charlus, et de Léa à l’égard d’un officier qui l’entretenait et dont elle disait : « Il me supplie dans ses lettres d’être sage ! Tu parles ! mon petit chat blanc », ne révélait pas à M. de Charlus une réalité moins insoupçonnée de lui que n’étaient les rapports si particuliers de Morel avec Léa. Le baron était surtout troublé par ces mots « en être ». Après l’avoir d’abord ignoré, il avait enfin, depuis un temps bien long déjà, appris que lui-même « en était ». Or voici que cette notion qu’il avait acquise se trouvait remise en question. Quand il avait découvert qu’il « en était » il avait cru par-là apprendre que son goût, comme dit Saint-Simon, n’était pas celui des femmes. Or voici que, pour Morel, cette expression « en être » prenait une extension que M. de Charlus n’avait pas connue, tant et si bien que Morel prouvait, d’après cette lettre, qu’il « en était » en ayant le même goût que des femmes pour des femmes mêmes. Dès lors la jalousie de M. de Charlus n’avait plus de raison de se borner aux hommes que Morel connaissait, mais allait s’étendre aux femmes elles-mêmes. Ainsi les êtres qui « en étaient » n’étaient pas seulement ceux qu’il avait crus, mais toute une immense partie de la planète, composée aussi bien de femmes que d’hommes, aimant non seulement les hommes mais les femmes. Charlus se sentait torturé par une inquiétude de l’intelligence autant que du cœur, née de ce double mystère, où il y avait à la fois de l’agrandissement de sa jalousie et de l’insuffisance soudaine d’une définition.
M. de Charlus n’avait jamais été, dans la vie, qu’un amateur. C’est dire que des incidents de ce genre ne pouvaient lui être d’aucune utilité. Il faisait dériver l’impression pénible qu’il en pouvait ressentir, en scènes violentes où il savait être éloquent, ou en intrigues sournoises. M. de Charlus fut stupéfait d’apprendre, relativement à Morel, un certain nombre de choses que celui-ci lui avait soigneusement cachées. Il eut tort d’en conclure que c’est une erreur de se lier avec des gens du peuple. La révélation qui lui avait été le plus pénible avait été celle d’un voyage que Morel avait fait avec Léa, alors qu’il avait assuré à M. de Charlus qu’il était en ce moment-là à étudier la musique en Allemagne. Il s’était servi, pour échafauder son mensonge, de personnes bénévoles à qui il avait envoyé ses lettres en Allemagne, d’où on les réexpédiait à M. de Charlus qui, d’ailleurs, était tellement convaincu que Morel y était qu’il n’eût même pas regardé le timbre de la poste.
La surveillance qu’il chargeait un vieux domestique de faire exercer par une agence sur Morel était si peu discrète, que les valets de pied se croyaient filés et qu’une femme de chambre ne vivait plus, n’osait plus sortir dans la rue, croyant toujours avoir un policier à ses trousses. C’était des hommes seulement que M. de Charlus était capable d’éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. Admirant tout chez Morel, ses succès féminins ne lui portaient pas ombrage, lui causaient une même joie que ses succès au concert ou à l’écarté. Mais si M. de Charlus aimait à montrer qu’il aimait Morel, il aimait à persuader les autres, peut-être à se persuader lui-même, qu’il en était aimé. Il mettait à l’avoir tout le temps auprès de lui (et malgré le tort que ce petit jeune homme pouvait faire à la situation mondaine du baron) une sorte d’amour-propre. Pour la soirée chez les Verdurin, c’était le baron qui avait fait les invitations et qui avait convoqué quelques personnes d’un autre milieu, qui pouvaient être utiles à Charlie et qu’il serait agréable pour les Verdurin de connaître. Il espérait en tirer un enchaînement de circonstances qui pourrait avoir son prix pour l’artiste, pour la maîtresse de maison, servir en quelque sorte de mégaphone à une manifestation qui serait ainsi rendue audible à un public lointain.
M. de Charlus négligeait de dire que depuis quelque temps il faisait faire à Morel, comme ces grands seigneurs du XVIIe siècle qui dédaignaient de signer et même d’écrire leurs libelles, des petits entrefilets bassement calomniateurs et dirigés contre la comtesse Molé. Semblant déjà insolents à ceux qui les lisaient, combien étaient-ils plus cruels pour la jeune femme, qui retrouvait, si adroitement glissés que personne d’autre qu’elle n’y voyait goutte, des passages de lettres d’elle, textuellement cités, mais pris dans un sens où ils pouvaient l’affoler comme la plus cruelle vengeance. La jeune femme en mourut.
M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann, était allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander qu’il obtînt pour Morel d’écrire dans un journal des sortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. En y allant, M. de Charlus avait un certain remords, car grand admirateur de Bergotte, il s’était rendu compte qu’il n’allait jamais le voir pour lui-même, mais pour, grâce à la considération mi-intellectuelle, mi-sociale que Bergotte avait pour lui, pouvoir faire une grande politesse à Morel, ou à tel autre de ses amis. Qu’il ne se servît plus du monde que pour cela ne choquait pas M. de Charlus, mais de Bergotte cela lui avait paru plus mal, parce qu’il sentait que Bergotte n’était pas utilitaire comme les gens du monde et méritait mieux. Bergotte, s’était rendu compte de cet utilitarisme des visites de M. de Charlus, mais ne lui en avait pas voulu, car il avait été toute sa vie incapable d’une bonté suivie, mais désireux de faire plaisir, compréhensif, insensible au plaisir de donner une leçon.
Brichot annonça au narrateur que la fille de Vinteuil serait présente à la soirée des Verdurin et qu’elle serait accompagnée de son amie. Le narrateur comprit alors pourquoi Albertine avait eu envie de venir à cette soirée et il en souffrit. Il pensait que Mlle Vinteuil avait évidemment donné rendez-vous à Albertine chez Mme Verdurin.
Au moment où le narrateur, Brichot et M. de Charlus allaient sonner à la porte de l’hôtel, ils furent rattrapés par Saniette qui leur apprit que la princesse Sherbatoff était morte à six heures. Il leur annonça aussi qu’une œuvre inédite de Vinteuil allait être exécutée par d’excellents artistes, et singulièrement par Morel. M. de Charlus demanda au narrateur s’il travaillait, et comme le narrateur lui dit que non, mais qu’il s’intéressait beaucoup en ce moment aux vieux services d’argenterie et de porcelaine. Le baron lui répondit qu’il ne pourrait en voir de plus beaux que chez les Verdurin.
M. de Charlus était en train de donner son pardessus avec des recommandations d’habitué. Mais le valet de pied auquel il le tendait était un nouveau, tout jeune. Or M. de Charlus perdait souvent maintenant ce qu’on appelle « le Nord » et ne se rendait plus compte de ce qui se fait et ne se fait pas. Le louable désir qu’il avait, à Balbec, de montrer que certains sujets ne l’effrayaient pas, de ne pas avoir peur de déclarer à propos de quelqu’un : « Il est joli garçon », de dire, en un mot, les mêmes choses qu’aurait pu dire quelqu’un qui n’aurait pas été comme lui, il lui arrivait maintenant de traduire ce désir en disant, au contraire, des choses que n’aurait jamais pu dire quelqu’un qui n’aurait pas été comme lui, choses devant lesquelles son esprit était si constamment fixé qu’il en oubliait qu’elles ne font pas partie de la préoccupation habituelle de tout le monde. Il défendit au valet de lui faire de l’œil croyant faire une excellente plaisanterie. Il dit à Brichot que ce valet avait un nez amusant et il en profita pour toucher le nez en question en disant : « Pif ! ». Le maître d’hôtel expliqua plus tard au valet que le baron était un ami de Mme Verdurin et qu’il était un peu dingo mais avait bon cœur.
Brichot demanda au narrateur s’il comptait retourner à la Raspelière. Le narrateur se rappelait dans quel état de souffrance il avait quitté Balbec et ne désirait nullement y retourner. « Mais bien sûr qu’il y reviendra, nous le voulons, il nous est indispensable », déclara M. de Charlus avec l’égoïsme autoritaire et incompréhensif de l’amabilité. M. Verdurin les accueillit. Ils lui présentèrent leurs condoléances pour la princesse Sherbatoff mais il répondit qu’elle était très mal mais pas morte. Et il sermonna Saniette.
Mme Verdurin était en grande conférence avec Cottard et Ski. Morel venait de refuser (parce que M. de Charlus ne pouvait s’y rendre) une invitation chez des amis auxquels elle avait pourtant promis le concours du violoniste. L’assiduité aux mercredis faisait naître chez les Verdurin une disposition opposée. C’était le désir de brouiller, d’éloigner. Il avait été fortifié, rendu presque furieux par les mois passés à la Raspelière, où l’on se voyait du matin au soir. M. Verdurin s’y ingéniait à prendre quelqu’un en faute, à tendre des toiles où il pût passer à l’araignée sa compagne quelque mouche innocente. Faute de griefs, on inventait des ridicules. Dès qu’un fidèle était sorti une demi-heure, on se moquait de lui devant les autres, on feignait d’être surpris qu’ils n’eussent pas remarqué combien il avait toujours les dents sales, ou, au contraire, qu’il les brossât, par manie, vingt fois par jour. Si l’un se permettait d’ouvrir la fenêtre, ce manque d’éducation faisait que le Patron et la Patronne échangeaient un regard révolté. Les promenades ensemble de deux fidèles qui n’avaient pas préalablement demandé son autorisation à la Patronne avaient pour conséquence des commentaires infinis, si innocentes que fussent ces promenades. Celles de M. de Charlus avec Morel ne l’étaient pas. Seul le fait que le baron n’habitait pas la Raspelière (à cause de la vie de garnison de Morel) retarda le moment de la satiété, des dégoûts, des vomissements. Il était pourtant prêt à venir.
Mme Verdurin était furieuse et décidée à « éclairer » Morel sur le rôle ridicule et odieux que lui faisait jouer M. de Charlus. Mme Verdurin avait encore une raison plus grave que le lâchage de Morel à la soirée de ses amis d’en vouloir à M. de Charlus. Celui-ci, pénétré de l’honneur qu’il faisait à la Patronne en amenant quai Conti des gens qui, en effet, n’y seraient pas venus pour elle, avait, dès les premiers noms que Mme Verdurin avait proposés comme ceux de personnes qu’on pourrait inviter, prononcé la plus catégorique exclusive, sur un ton péremptoire où se mêlait à l’orgueil rancunier du grand seigneur quinteux, le dogmatisme de l’artiste expert en matière de fêtes et qui retirerait sa pièce et refuserait son concours plutôt que de condescendre à des concessions qui, selon lui, compromettraient le résultat d’ensemble. M. de Charlus n’avait donné son permis, en l’entourant de réserves, qu’à Saintine, à l’égard duquel, pour ne pas s’encombrer de sa femme, Mme de Guermantes avait passé, d’une intimité quotidienne, à une cessation complète des relations, mais que M. de Charlus, le trouvant intelligent, voyait toujours.
Mme Verdurin crut devoir justifier une invitation pour Saintine en faisant valoir qu’il connaissait beaucoup de monde, « ayant épousé Mlle *** ». L’ignorance dont cette assertion, exactement contraire à la réalité, témoignait chez Mme Verdurin, fit s’épanouir en un rire d’indulgent mépris et de large compréhension les lèvres peintes du baron. Pour M. de Charlus, le cas de Saintine ne soulevait aucune discussion, il était clair qu’en faisant le mariage qu’il avait fait, il s’était attaché un poids mort, et avait mis sa flamme sous le boisseau. Sa vie sociale était finie. Les exclusions de M. de Charlus n’étaient pas toujours fondées sur des ressentiments de toqué ou des raffinements d’artiste, mais sur des habiletés d’acteur. Quand il tenait sur quelqu’un, sur quelque chose, un couplet tout à fait réussi, il désirait le faire entendre au plus grand nombre de personnes possible, mais en ayant soin de ne pas admettre, dans la seconde fournée, des invités de la première qui eussent pu constater que le morceau n’avait pas changé.
Quoi qu’il en fût des motifs variés de ces exclusions, celles de M. de Charlus ne froissaient pas seulement Mme Verdurin, qui sentait atteinte son autorité de Patronne, elles lui causaient encore un grand tort mondain, et cela pour deux raisons. La première est que M. de Charlus, plus susceptible encore que Jupien, se brouillait, sans qu’on sût même pourquoi, avec les personnes le mieux faites pour être de ses amies. Naturellement, une des premières punitions qu’on pouvait leur infliger était de ne pas les laisser inviter à une fête qu’il donnait chez les Verdurin. Or ces parias étaient souvent des gens qui tiennent ce qu’on appelle « le haut du pavé », mais qui, pour M. de Charlus, avaient cessé de le tenir du jour qu’il avait été brouillé avec eux. Car son imagination, autant qu’à supposer des torts aux gens pour se brouiller avec eux, était ingénieuse à leur ôter toute importance dès qu’ils n’étaient plus ses amis.
Chez M. de Charlus, la chute suivait de près la faveur à cause de cette disposition propre aux Guermantes d’exiger de la conversation, de l’amitié, ce qu’elle ne peut donner, plus la crainte symptomatique d’être l’objet de médisances. Et la chute était d’autant plus profonde que la faveur avait été plus grande. Or personne n’en avait joui auprès du baron d’une pareille à celle qu’il avait ostensiblement marquée à la comtesse Molé. Par quelle marque d’indifférence montra-t-elle, un beau jour, qu’elle en avait été indigne ? La comtesse déclara toujours qu’elle n’avait jamais pu arriver à le découvrir. Toujours est-il que son nom seul excitait chez le baron les plus violentes colères, les philippiques les plus éloquentes mais les plus terribles.
D’autre part, certaines personnes, jugées négligeables par M. de Charlus, pouvaient en effet l’être pour lui et non pour Mme Verdurin.
M. de Charlus, de haute naissance, pouvait se passer des gens les plus élégants dont l’assemblée eût fait du salon de Mme Verdurin un des premiers de Paris. Or celle-ci commençait à trouver qu’elle avait déjà bien des fois manqué le coche, sans compter l’énorme retard que l’erreur mondaine de l’affaire Dreyfus lui avait infligé, non sans lui rendre service pourtant. Je ne sais si j’ai dit combien la duchesse de Guermantes avait vu avec déplaisir des personnes de son monde qui, subordonnant tout à l’Affaire, excluaient des femmes élégantes et en recevaient qui ne l’étaient pas, pour cause de révisionnisme ou d’antirévisionnisme, puis avait été critiquée à son tour, par ces mêmes dames, comme tiède, mal pensante et subordonnant aux étiquettes mondaines les intérêts de la Patrie.
M. de Cambremer considérait l’affaire Dreyfus comme une machine étrangère destinée à détruire le Service des Renseignements, à briser la discipline, à affaiblir l’armée, à diviser les Français, à préparer l’invasion. La littérature étant, hors quelques fables de La Fontaine, étrangère au marquis, il laissait à sa femme le soin d’établir que la littérature, cruellement observatrice, en créant l’irrespect, avait procédé à un chambardement parallèle. M. Reinach et M. Hervieu sont « de mèche », disait-elle. On n’accusera pas l’affaire Dreyfus d’avoir prémédité d’aussi noirs desseins à l’encontre du monde. Mais là certainement elle a brisé les cadres. Les mondains qui ne veulent pas laisser la politique s’introduire dans le monde sont aussi prévoyants que les militaires qui ne veulent pas laisser la politique pénétrer dans l’armée. Il en est du monde comme du goût sexuel, où l’on ne sait pas jusqu’à quelles perversions il peut arriver quand une fois on a laissé des raisons esthétiques dicter son choix. La raison qu’elles étaient nationalistes donna au faubourg Saint-Germain l’habitude de recevoir des dames d’une autre société ; la raison disparut avec le nationalisme, l’habitude subsista. Mme Verdurin, à la faveur du dreyfusisme, avait attiré chez elle des écrivains de valeur qui, momentanément, ne lui furent d’aucun usage mondain parce qu’ils étaient dreyfusards. Mais les passions politiques sont comme les autres, elles ne durent pas.
Les monarchistes ne se soucièrent plus, pendant l’affaire Dreyfus, que quelqu’un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical, s’il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d’un écrivain chauvin on ne s’occuperait même pas s’il avait été ou non dreyfusard. C’est ainsi que, à chaque crise politique, à chaque rénovation artistique, Mme Verdurin avait arraché petit à petit, comme l’oiseau fait son nid, les bribes successives, provisoirement inutilisables, de ce qui serait un jour son salon. L’affaire Dreyfus avait passé, Anatole France lui restait. La force de Mme Verdurin, c’était l’amour sincère qu’elle avait de l’art, la peine qu’elle se donnait pour les fidèles, les merveilleux dîners qu’elle donnait pour eux seuls, sans qu’il y eût des gens du monde conviés. Chacun d’eux était traité chez elle comme Bergotte l’avait été chez Mme Swann.
Quand un familier de cet ordre devenait, un beau jour, un homme illustre que le monde désire voir, sa présence chez une Mme Verdurin n’avait rien du côté factice, frelaté, d’une cuisine de banquet officiel ou de Saint-Charlemagne faite par Potel et Chabot, mais tout au contraire d’un délicieux ordinaire qu’on eût trouvé aussi parfait un jour où il n’y aurait pas eu de monde.
Le goût du public se détournait de l’art raisonnable et français d’un Bergotte et s’éprenait surtout de musiques exotiques, Mme Verdurin, sorte de correspondant attitré à Paris de tous les artistes étrangers, allait bientôt, à côté de la ravissante princesse Yourbeletief, servir de vieille fée Carabosse, mais toute-puissante, aux danseurs russes. Cette charmante invasion, contre les séductions de laquelle ne protestèrent que les critiques dénués de goût, amena à Paris, on le sait, une fièvre de curiosité moins âpre, plus purement esthétique, mais peut-être aussi vive que l’affaire Dreyfus. Là encore Mme Verdurin, mais pour un tout autre résultat mondain, allait être au premier rang. Comme on l’avait vue à côté de Mme Zola, tout au pied du tribunal, aux séances de la Cour d’assises, quand l’humanité nouvelle, acclamatrice des ballets russes, se pressa à l’Opéra, ornée d’aigrettes inconnues, toujours on vit dans une première loge Mme Verdurin à côté de la princesse Yourbeletief. Et comme après les émotions du Palais de Justice on avait été le soir chez Mme Verdurin voir de près Picquart ou Labori, et surtout apprendre les dernières nouvelles, savoir ce qu’on pouvait espérer de Zurlinden, de Loubet, du colonel Jouaust, du Règlement, de même, peu disposé à aller se coucher après l’enthousiasme déchaîné par Shéhérazade ou les danses du prince Igor, on allait chez Mme Verdurin, où, présidés par la princesse Yourbeletief et par la Patronne, des soupers exquis réunissaient, chaque soir, les danseurs, qui n’avaient pas dîné pour être plus bondissants, leur directeur, leurs décorateurs, les grands compositeurs Igor Stravinski et Richard Strauss, petit noyau immuable, autour duquel, comme aux soupers de M. et Mme Helvétius, les plus grandes dames de Paris et les Altesses étrangères ne dédaignèrent pas de se mêler.
Mme Verdurin n’eût pas trop souffert s’il n’avait mis à l’index que la comtesse Molé, et Mme Bontemps, qu’elle avait distinguée chez Odette à cause de son amour des arts, et qui, pendant l’affaire Dreyfus, était venue quelquefois dîner avec son mari. Mais le baron avait également proscrit quelques dames de l’aristocratie avec lesquelles Mme Verdurin était, à l’occasion de solennités musicales, de collections, de charité, entrée récemment en relations et qui, quoi que M. de Charlus pût penser d’elles, eussent été, beaucoup plus que lui-même, des éléments essentiels pour former chez Mme Verdurin un nouveau noyau, aristocratique celui-là. Mme Verdurin avait justement compté sur cette fête, où M. de Charlus lui amènerait des femmes du même monde, pour leur adjoindre ses nouvelles amies, et avait joui d’avance de la surprise qu’elles auraient à rencontrer quai Conti leurs amies ou parentes invitées par le baron. Elle était déçue et furieuse de son interdiction. Restait à savoir si la soirée, dans ces conditions, se traduirait pour elle par un profit ou par une perte.
Mme Verdurin attendait donc les invitées du baron avec une certaine émotion. Elle n’allait pas tarder à savoir l’état d’esprit où elles venaient et les relations que la Patronne pouvait espérer avoir avec elles. En attendant, Mme Verdurin se consultait avec les fidèles, mais, voyant M. de Charlus qui entrait avec Brichot et le narrateur, elle s’arrêta net. À leur grand étonnement, quand Brichot lui dit sa tristesse de savoir que sa grande amie était si mal, Mme Verdurin répondit : « Écoutez, je suis obligée d’avouer que de tristesse je n’en éprouve aucune. Il est inutile de feindre les sentiments qu’on ne ressent pas. »
Mme Verdurin tint à insister sur son manque de chagrin, non sans une certaine satisfaction orgueilleuse de psychologue paradoxal et de dramaturge hardi. « Oui, c’est très drôle, dit-elle, ça ne m’a presque rien fait. Mon Dieu, je ne peux pas dire que je n’aurais pas mieux aimé qu’elle vécût, ce n’était pas une mauvaise personne ».
M. Verdurin n’avait jamais approuvé cette fréquentation. Il l’avait toujours dit que la princesse Sherbatoff avait mauvaise réputation. Mme Verdurin dit qu’elle ne détestait pas la princesse mais qu’elle lui était indifférente. L’insensibilité ou l’immoralité avouée simplifie autant la vie que la morale facile. Et les fidèles écoutaient les paroles de Mme Verdurin avec le mélange d’admiration et de malaise que certaines pièces cruellement réalistes et d’une observation pénible causaient parfois ; et tout en s’émerveillant de voir leur chère Patronne donner une forme nouvelle de sa droiture et de son indépendance, plus d’un, tout en se disant qu’après tout ce ne serait pas la même chose, pensait à sa propre mort et se demandait si, le jour qu’elle surviendrait, on pleurerait ou on donnerait une fête quai Conti.
Mme Verdurin n’exprimait jamais ses émotions artistiques d’une façon morale, mais physique, pour qu’elles semblassent plus inévitables et plus profondes. Or, si on lui parlait de la musique de Vinteuil, sa préférée, elle restait indifférente, comme si elle n’en attendait aucune émotion. Mais après quelques minutes de regard immobile, presque distrait, sur un ton précis, pratique, presque peu poli, elle vous répondait : « Je n’ai rien contre Vinteuil ; à mon sens, c’est le plus grand musicien du siècle, seulement je ne peux pas écouter ces machines-là sans cesser de pleurer un instant ». Cela lui provoquait des rhumes alors ce soir-là, elle avait pris les devants en se mettant du rhino-goménol sur le nez.
Le narrateur demanda à Mme Verdurin si la fille de Vinteuil était présente. Mme Verdurin répondit que la fille du musicien avait dû rester à la campagne avec son amie. Le narrateur salua Morel et l’interrogea sur Melle Vinteuil. Le violoniste sembla fort peu au courant.
La femme de M. de Charlus était morte et il avait songé à se remarier. Il était travaillé à présent d’une maniaque envie d’adopter. On disait qu’il allait adopter Morel, et ce n’était pas extraordinaire. M. de Charlus s’éloigna avec Morel, sous prétexte de se faire expliquer ce qu’on allait jouer, trouvant surtout une grande douceur, tandis que Charlie lui montrait sa musique, à étaler ainsi publiquement leur intimité secrète.
M. de Charlus avait échangé quelques propos avec plusieurs hommes importants de cette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Il voulait savoir qui était le valet à qui il avait touché le nez. Mme Verdurin évoqua M. de Charlus devant Brichot. Avec lui elle était tranquille, il arrivait là à ses dîners, il pouvait y avoir toutes les femmes du monde, on était sûr que la conversation générale n’était pas troublée par des flirts, des chuchotements. Charlus était à part, on était tranquille, c’était comme un prêtre. Seulement, il ne fallait pas qu’il se permette de régenter les jeunes gens qui venaient ici et de porter le trouble dans son petit noyau, sans cela ce serait encore pire qu’un homme à femmes. Comme tout pouvoir ecclésiastique, elle jugeait les faiblesses humaines moins graves que ce qui pouvait affaiblir le principe d’autorité, nuire à l’orthodoxie, modifier l’antique credo, dans sa petite Église. Charlus avait voulu empêcher Charlie Morel de venir à une répétition parce qu’il n’y était pas convié. Elle ne le pardonnerait pas. Elle voulait que son mari éclaire Morel au sujet de Charlus mais avait peur que Morel lâche le petit clan.
Ce qui perdit M. de Charlus ce soir-là fut la mauvaise éducation – si fréquente dans ce monde – des personnes qu’il avait invitées et qui commençaient à arriver. Venues à la fois par amitié pour M. de Charlus, et avec la curiosité de pénétrer dans un endroit pareil, chaque duchesse allait droit au baron, comme si c’était lui qui avait reçu, et disait, juste à un pas des Verdurin, qui entendaient tout : « Montrez-moi où est la mère Verdurin ; croyez-vous que ce soit indispensable que je me fasse présenter ? J’espère, au moins, qu’elle ne fera pas mettre mon nom dans le journal demain, il y aurait de quoi me brouiller avec tous les miens. Comment ! comment, c’est cette femme à cheveux blancs ? mais elle n’a pas trop mauvaise façon. »
M. de Charlus, pendant que ses invités se frayaient un chemin pour venir le féliciter, le remercier comme s’il avait été le maître de maison, ne songea pas à leur demander de dire quelques mots à Mme Verdurin. Seule la reine de Naples, en qui vivait le même noble sang qu’en ses sœurs l’impératrice Élisabeth et la duchesse d’Alençon, se mit à causer avec Mme Verdurin comme si elle était venue pour le plaisir de la voir plus que pour la musique et pour M. de Charlus, fit mille déclarations à la Patronne, ne tarit pas sur l’envie qu’elle avait depuis si longtemps de faire sa connaissance, la complimenta sur sa maison et lui parla des sujets les plus divers comme si elle était en visite.
Elle savait que M. de Charlus serait doublement touché qu’elle se fût dérangée en pareille circonstance. Seulement, aussi bonne qu’elle s’était jadis montrée brave, cette femme héroïque qui, reine-soldat, avait fait elle-même le coup de feu sur les remparts de Gaète, toujours prête à aller chevaleresquement du côté des faibles, voyant Mme Verdurin seule et délaissée, et qui ignorait, d’ailleurs, qu’elle n’eût pas dû quitter la Reine, avait cherché à feindre que pour elle, reine de Naples, le centre de cette soirée, le point attractif qui l’avait fait venir c’était Mme Verdurin.
Il faut rendre pourtant cette justice à M. de Charlus que, s’il oublia entièrement Mme
Verdurin et la laissa oublier, jusqu’au scandale, par les gens « de son monde » à lui qu’il avait invités, il comprit, en revanche, qu’il ne devait pas laisser ceux-ci garder, en face de la « manifestation musicale » elle-même, les mauvaises façons dont ils usaient à l’égard de la Patronne… Tous furent hypnotisés ; on n’osa plus proférer un son, bouger une chaise ; le respect pour la musique – de par le prestige de Palamède – avait été subitement inculqué à une foule aussi mal élevée qu’élégante.
En voyant se ranger sur la petite estrade non pas seulement Morel et un pianiste, mais d’autres instrumentistes, le narrateur crut qu’on commençait par des œuvres d’autres musiciens que Vinteuil. Car il croyait qu’on ne possédait de lui que sa sonate pour piano et violon.
Le narrateur savait que cette nuance nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supra-terrestre, il ne l’oublierait jamais. Mais serait-elle jamais réalisable pour lui ? Cette question me paraissait d’autant plus importante que cette phrase était ce qui aurait pu le mieux caractériser – comme tranchant avec tout le reste de ma vie, avec le monde visible – ces impressions qu’à des intervalles éloignés je retrouvais dans ma vie comme les points de repère, les amorces, pour la construction d’une vie véritable : l’impression éprouvée devant les clochers de Martainville, devant une rangée d’arbres près de Balbec. Le narrateur se demandait comment se faisait-il que cette révélation, la plus étrange qu’il eût encore reçue, d’un type inconnu de joie, il eût pu la recevoir de Vinteuil, puisque, disait-on, quand il était mort il n’avait laissé que sa sonate, que le reste demeurait inexistant en d’indéchiffrables notations. Indéchiffrables, mais qui pourtant avaient fini par être déchiffrées, à force de patience, d’intelligence et de respect, par la seule personne qui avait assez vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manière de travailler, pour deviner ses indications d’orchestre : l’amie de Mlle Vinteuil.
Du vivant même du grand musicien, elle avait appris de la fille le culte que celle-ci avait pour son père. C’est à cause de ce culte que, dans ces moments où l’on va à l’opposé de ses inclinations véritables, les deux jeunes filles avaient pu trouver un plaisir dément aux profanations qui ont été racontées. (L’adoration pour son père était la condition même du sacrilège de sa fille. Et sans doute, la volupté de ce sacrilège, elles eussent dû se la refuser, mais celle-ci ne les exprimait pas tout entières.) Et d’ailleurs, elles étaient allées se raréfiant jusqu’à disparaître tout à fait, au fur et à mesure que les relations charnelles et maladives, ce trouble et fumeux embrasement avait fait place à la flamme d’une amitié haute et pure.
L’amie de Mlle Vinteuil était quelquefois traversée par l’importune pensée qu’elle avait peut-être précipité la mort de Vinteuil. Du moins, en passant des années à débrouiller le grimoire laissé par Vinteuil, en établissant la lecture certaine de ces hiéroglyphes inconnus, l’amie de Mlle Vinteuil eut la consolation d’assurer au musicien dont elle avait assombri les dernières années une gloire immortelle et compensatrice. Mlle Vinteuil n’avait agi que par sadisme. Elle devait bien se rendre compte, au moment où elle profanait avec son amie la photographie de son père, que tout cela n’était que maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu’elle aurait voulue. Cette idée que c’était une simulation de méchanceté seulement gâtait son plaisir.
Mlle Vinteuil avait dégagé, de papiers plus illisibles que des papyrus ponctués d’écriture cunéiforme, la formule éternellement vraie, à jamais féconde, de cette joie inconnue, l’espérance mystique de l’Ange écarlate du matin. Elle avait été aussi, elle venait d’être ce soir même encore, en réveillant à nouveau la jalousie du narrateur envers Albertine, elle devait, surtout dans l’avenir, être cause de tant de souffrances, c’était grâce à elle, par compensation, qu’avait pu venir jusqu’à lui l’étrange appel que le narrateur ne cesserait plus jamais d’entendre comme la promesse et la preuve qu’il existait autre chose, réalisable par l’art sans doute, que le néant qu’il avait trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour même, et que si sa vie lui semblait si vaine, du moins n’avait-elle pas tout accompli.
Ce qu’elle avait permis, grâce à son labeur, qu’on connût de Vinteuil, c’était à vrai dire toute l’œuvre de Vinteuil. À côté de ce Septuor, certaines phrases de la sonate, que seules le public connaissait, apparaissaient comme tellement banales qu’on ne pouvait pas comprendre comment elles avaient pu exciter tant d’admiration.
Si le sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, homme véritablement artiste, bien élevé et snob, quelques duchesses et trois ambassadeurs avec leurs femmes étaient ce soir chez Mme Verdurin, le motif proche, immédiat, de cette présence résidait dans les relations qui existaient entre M. de Charlus et Morel, relations qui faisaient désirer au baron de donner le plus de retentissement possible aux succès artistiques de sa jeune idole, et d’obtenir pour lui la croix de la Légion d’honneur. La cause plus lointaine qui avait rendu cette réunion possible était qu’une jeune fille entretenant avec Mlle Vinteuil des relations parallèles à celles de Charlie et du baron avait mis au jour toute une série d’œuvres géniales et qui avaient été une telle révélation qu’une souscription n’allait pas tarder à être ouverte, sous le patronage du Ministre de l’Instruction publique, en vue de faire élever une statue à Vinteuil.
M. de Charlus recommença, au moment où, la musique finie, ses invités prirent congé de lui, la même erreur qu’à leur arrivée. Il ne leur demanda pas d’aller vers la Patronne, de l’associer, elle et son mari, à la reconnaissance qu’on lui témoignait. Ce fut un long défilé, mais un défilé devant le baron seul. On prolongeait même les remerciements par des propos différents qui permettaient de rester un instant de plus auprès du baron, pendant que ceux qui ne l’avaient pas encore félicité de la réussite de sa fête stagnaient, piétinaient. Personne n’eût plus pensé à se faire présenter à Mme Verdurin qu’à l’ouvreuse d’un théâtre où une grande dame a, pour un soir, amené toute l’aristocratie. Et M. de Charlus ne se contentait même pas d’omettre dans la conversation Mme Verdurin et de parler de sujets de toute sorte qu’il semblait avoir plaisir à développer et varier, pour le cruel plaisir, qui avait toujours été le sien, de faire rester indéfiniment sur leurs jambes à « faire la queue » les amis qui attendaient avec une épuisante patience que leur tour fût venu ; il faisait même des critiques sur toute la partie de la soirée dont Mme Verdurin était responsable. M. de Charlus eut le toupet de critiquer les tasses à café de Mme Verdurin et devant elle, il lui ordonna de les donner à ses amies dont elle désirait enlaidir la maison.
Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée n’avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu’une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Avant même d’avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en revanche, n’aurait eu l’idée de l’écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des « élues », avait pris, par ce fait même, l’air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu’en- dira-t-on.
Les autres invitées de M. de Charlus s’en allèrent assez rapidement. Aucune ne s’occupait de Mme Verdurin. Plusieurs feignirent de ne pas la reconnaître et de dire adieu par erreur à Mme Cottard. Les duchesses, ne trouvant rien des étrangetés auxquelles elles s’étaient attendues, dans ce lieu qu’elles avaient espéré plus différent de ce qu’elles connaissaient, se rattrapaient, faute de mieux, en étouffant des fous rires devant les tableaux d’Elstir ; pour le reste, qu’elles trouvaient plus conforme qu’elles n’avaient cru à ce qu’elles connaissaient déjà, elles en faisaient honneur à M. de Charlus. Les plus nobles étaient celles qui félicitaient avec le plus de ferveur M. de Charlus de la réussite d’une soirée dont certaines n’ignoraient pas le ressort secret, sans en être embarrassées d’ailleurs.
Plusieurs d’entre elles engagèrent sur place Charlie pour des soirs où il viendrait jouer le septuor de Vinteuil, mais aucune n’eut même l’idée d’y convier Mme Verdurin. Celle-ci était au comble de la rage quand M. de Charlus qui, porté sur un nuage, ne pouvait s’en apercevoir, voulut, par décence, inviter la Patronne à partager sa joie. M. de Charlus lui dit que la soirée avait été un événement historique car la reine de Naples était venue de Neuilly. Il ajouta avec condescendance que Mme Verdurin avait eu sa part de rôle dans cette fête. Son nom n’en serait pas absent. Elle avait permis la fusion entre la musique de Vinteuil et son génial exécutant, elle avait eu l’intelligence de comprendre l’importance capitale de tout l’enchaînement de circonstances qui ferait bénéficier l’exécutant de tout le poids d’une personnalité considérable.
Comme M. de Charlus aimait aussi à répéter de l’un à l’autre, cherchant à brouiller, à diviser pour régner, il ajouta : « Vous avez, en ne l’invitant pas, enlevé à Mme Molé l’occasion de dire : « Je ne sais pas pourquoi cette Mme Verdurin m’a invitée. Je ne sais pas ce que c’est que ces gens-là, je ne les connais pas. » Elle a déjà dit l’an passé que vous la fatiguiez de vos avances. C’est une sotte, ne l’invitez plus ».
Puis Charlus dit que la duchesse de Duras avait été enchantée. Elle l’avait même chargé de le dire à Mme Verdurin », comme si Mme Verdurin devait considérer cela comme un honneur suffisant. Suffisant et même à peine croyable, car il trouva nécessaire, pour être cru, de dire : « Parfaitement », emporté par la démence de ceux que Jupiter veut perdre. « Elle a engagé Morel chez elle où on redonnera le même programme, et je pense même à demander une invitation pour M. Verdurin. »
Cette politesse au mari seul était, sans que M. de Charlus en eût même l’idée, le plus sanglant outrage pour l’épouse, laquelle se croyant, à l’égard de l’exécutant, en vertu d’une sorte de décret de Moscou en vigueur dans le petit clan, le droit de lui interdire de jouer au dehors sans son autorisation expresse, était bien résolue à interdire sa participation à la soirée de Mme de Duras. Rien qu’en parlant avec cette faconde, M. de Charlus irritait Mme Verdurin, qui n’aimait pas qu’on fît bande à part dans leur petit clan.
M. de Charlus ne comprenait pas qu’en raccourcissant le rôle de Mme Verdurin et en lui fixant d’étroites frontières, il déchaînait ce sentiment haineux qui n’était chez elle qu’une forme particulière, une forme sociale de la jalousie. Mme Verdurin aimait vraiment les habitués, les fidèles du petit clan, elle les voulait tout à leur Patronne. Faisant la part du feu, comme ces jaloux qui permettent qu’on les trompe, mais sous leur toit et même sous leurs yeux, c’est-à-dire qu’on ne les trompe pas, elle concédait aux hommes d’avoir une maîtresse, un amant, à condition que tout cela n’eût aucune conséquence sociale hors de chez elle, se nouât et se perpétuât à l’abri des mercredis. Tout éclat de rire furtif d’Odette auprès de Swann lui avait jadis rongé le cœur, depuis quelque temps tout aparté entre Morel et le baron ; elle trouvait à ses chagrins une seule consolation, qui était de défaire le bonheur des autres. Elle n’eût pu supporter longtemps celui du baron. Voici que cet imprudent précipitait la catastrophe en ayant l’air de restreindre la place de la Patronne dans son propre petit clan.
Déjà elle voyait Morel allant dans le monde sans elle, sous l’égide du baron. Il n’y avait qu’un remède, donner à choisir à Morel entre le baron et elle, et, profitant de l’ascendant qu’elle avait pris sur Morel en faisant preuve à ses yeux d’une clairvoyance extraordinaire, grâce à des rapports qu’elle se faisait faire, à des mensonges qu’elle inventait, et qu’elle lui servait, les uns et les autres, comme corroborant ce qu’il était porté à croire lui-même, et ce qu’il allait voir à l’évidence, grâce aux panneaux qu’elle préparait et où les naïfs venaient tomber, profitant de cet ascendant, la faire choisir, elle, de préférence au baron.
Quant aux femmes du monde qui étaient là et qui ne s’étaient même pas fait présenter, dès qu’elle avait compris leurs hésitations ou leur sans-gêne, elle serait morte plutôt que de dire qu’on avait été moins aimable avec elle qu’elle n’avait espéré.
M. de Charlus lâcha Mme Verdurin parce qu’il aperçut le général Deltour, secrétaire de la Présidence de la République, lequel pouvait avoir une grande importance pour la croix de Charlie. Profitant de ce que le baron s’était éloigné pour parler au général, Mme Verdurin fit signe à Brichot. Celui-ci, qui ne savait pas ce que Mme Verdurin allait lui dire, voulut l’amuser et, sans se douter combien il faisait souffrir le narrateur, dit à la Patronne : « Le baron est enchanté que Mlle Vinteuil et son amie ne soient pas venues. Contrairement à l’attente de Brichot, Mme Verdurin ne s’égaya pas : « Il est immonde, répondit-elle. Proposez-lui de venir fumer une cigarette avec vous, pour que mon mari puisse emmener sa Dulcinée sans que le Charlus s’en aperçoive, et l’éclaire sur l’abîme où il roule. » Brichot semblait avoir quelques hésitations. Alors elle ajouta que le baron avait fait de la prison et que son ami Jupien était un ancien forçat. Jupien tenait M. De Charlus par des lettres effrayantes. Mme Verdurin était agréablement enfiévrée par l’attente de la conversation que son mari allait avoir avec le violoniste. Elle prétendait à Brichot qu’elle était dévouée pour sauver les camarades. » (Elle faisait allusion aux circonstances dans lesquelles elle l’avait, juste à temps, brouillé avec sa blanchisseuse d’abord, avec Mme de Cambremer ensuite, brouilles à la suite desquelles Brichot était devenu presque complètement aveugle et, disait-on, morphinomane). Quand celle-ci se fut éloignée, Brichot dit au narrateur qu’elle n’hésitait pas à couper dans le vif. Elle était interventionniste. Brichot avoua pourtant que la pensée que le pauvre baron ignore encore le coup qui allait le frapper lui faisait une grande peine. Il était complètement fou de Morel. Si Mme Verdurin réussissait, voilà un homme qui serait bien malheureux.
Il était visible qu’en elle le besoin de conserver l’amitié des fidèles était de plus en plus dominé par celui que cette amitié ne fût jamais tenue en échec par celle qu’ils pouvaient avoir les uns pour les autres. L’homosexualité ne lui déplaisait pas, tant qu’elle ne touchait pas à l’orthodoxie, mais, comme l’Église, elle préférait tous les sacrifices à une concession sur l’orthodoxie.
Le narrateur commençait à craindre que l’irritation de Mme Verdurin contre lui ne vînt de ce qu’elle avait su qu’il avait empêché Albertine d’aller chez elle dans la journée, et qu’elle n’entreprît auprès d’elle, si elle n’avait déjà commencé, le même travail pour la séparer de lui que son mari allait, à l’égard de Charlus, opérer auprès du musicien.
Mme Verdurin dévoila la vraie raison de sa rage. Avoir fait jouer des chefs-d’œuvre devant des cruches.
Brichot parla au narrateur de sa mission auprès de M. de Charlus à la demande de Mme Verdurin. Pour lui, le baron était un doux homme qui savait découper un rôti comme personne, possédait, avec le génie de l’anathème, des trésors de bonté. Il pouvait être amusant comme un pitre supérieur. Il lui sembla qu’il attirait M. de Charlus dans un guet-apens, et il reculait comme devant une manière de lâcheté.
Le narrateur désirait pouvoir tâcher d’obtenir de M. de Charlus les renseignements relatifs à la venue de Mlle Vinteuil et de son amie. D’autre part, il ne voulait pas laisser Albertine seule trop longtemps. Pourtant, il suivit le baron, dont l’excitation mondaine commençait à tomber, mais qui éprouvait ce besoin de prolonger, de faire durer les entretiens. Il commenta le concert mais le narrateur l’interrompit car il voulait évoquer la fille de Vinteuil. Mais le baron éluda le sujet. Il constata que le narrateur avait l’air souffrant et lui proposa d’aller chercher sa pelure mais Brichot craignant que le baron en profite pour rejoindre Morel alla chercher lui-même le manteau.
Ski s’était assis au piano, où personne ne lui avait demandé de se mettre, et se composant – avec un froncement souriant des sourcils, un regard lointain et une légère grimace de la bouche – ce qu’il croyait être un air artiste, insistait auprès de Morel pour que celui-ci jouât quelque chose de Bizet. Morel, qui n’aimait pas Bizet, le déclara avec exagération et (comme il passait dans le petit clan pour avoir, ce qui était vraiment incroyable, de l’esprit) Ski, feignant de prendre les diatribes du violoniste pour des paradoxes, se mit à rire.
M. de Charlus fit l’éloge de Brichot au narrateur. Le narrateur fut étonné que Brichot, le moins raffiné des convives de Mme de Guermantes eût trouvé si bête et si lourd, pût plaire au plus difficile de tous, M. de Charlus. M. de Charlus trouvait plus intelligent que ses autres amis, Brichot, qui non seulement était aimable pour Morel, mais cueillait à propos dans les philosophes grecs, les poètes latins, les conteurs orientaux, des textes qui décoraient le goût du baron d’un florilège étrange et charmant. Il préférait à tous, ceux qui admettaient son point de vue sur la vie. Il se moqua des jeunes bourgeois qui suivaient les cours de Brichot. Le narrateur n’en fut pas offusqué. Le narrateur avait fini par apprendre, de l’expérience de la vie, qu’il était mal de sourire affectueusement quand quelqu’un se moquait de lui et de ne pas lui en vouloir. Mais cette absence d’amour-propre et de rancune, s’il avait cessé de l’exprimer jusqu’à en être arrivé à ignorer à peu près complètement qu’elle existât chez lui, n’en était pas moins le milieu vital primitif dans lequel il baignait De plus, le sentiment de la justice lui était inconnu jusqu’à une complète absence de sens moral. Il était, au fond de son cœur, tout acquis à celui qui était le plus faible et qui était malheureux. Il n’avait aucune opinion sur la mesure dans laquelle le bien et le mal pouvaient être engagés dans les relations de Morel et de M. de Charlus, mais l’idée des souffrances qu’on préparait à M. de Charlus lui était intolérable. Il aurait voulu le prévenir, ne savais comment le faire.
Brichot tirait parfois de cette présence de M. de Charlus à ses cours l’occasion de faire un plaisir, presque de rendre des politesses. Il disait à quelque parent, ou à quelqu’un de ses amis bourgeois : « Si cela pouvait amuser votre femme ou votre fille, je vous préviens que le baron de Charlus, prince d’Agrigente, le descendant des Condé, assistera à mon cours.
Le narrateur demanda à M. de Charlus de le prévenir par un pneumatique s’il apprenait que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en lui disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne qu’il le lui avait demandé. M. de Charlus accepta. Il ajouta qu’en n’acceptant pas autrefois ce qu’il lui avait proposé, le narrateur lui avait, aux dépens du baron, rendu un immense service, il lui avait laissé sa liberté. Si, le jour où ils étaient sortis ensemble de chez Mme de Villeparisis, le narrateur avait accepté, peut-être bien des choses qui s’étaient passées depuis n’auraient jamais eu lieu. Embarrassé, le narrateur fit dériver la conversation en s’emparant du nom de Mme de Villeparisis, et il chercha à savoir de lui, si qualifié à tous égards, pour quelles raisons Mme de Villeparisis semblait tenue à l’écart par le monde aristocratique. Non seulement le baron ne lui donna pas la solution de ce petit problème mondain, mais il ne lui parut même pas le connaître.
M. de Charlus commença par apprendre au narrateur que Mme de Villeparisis était la nièce de la fameuse duchesse de ***, la personne la plus célèbre de la grande aristocratie pendant la monarchie de Juillet, mais qui n’avait pas voulu fréquenter le Roi Citoyen et sa famille.
Brichot revint mais avec le pardessus du baron. M. de Charlus le mit sur les épaules du narrateur, tout en lui disant que c’était comme boire dans le même verre, il saurait ses pensées.
– Vous désirez voir Mlle Vinteuil, dit Brichot au narrateur, qui avait entendu la fin de leur conversation. Il promit au narrateur de l’avertir si elle venait, il le saurait par Mme Verdurin, car il prévoyait sans doute que le baron risquait fort d’être, de façon imminente, exclu du petit clan.
M. de Charlus dit que Mme Verdurin avait tort de laisser Melle Vinteuil et Albertine venir, c’était bon pour les milieux interlopes. Elles étaient amies de toute une bande terrible. Tout ça devait se réunir dans des endroits affreux. À chacune de ces paroles, la souffrance du narrateur s’accroissait d’une souffrance nouvelle et il eût l’effroi qu’Albertine ait conçu le projet de le quitter. Cela lui rendait plus nécessaire de faire durer leur vie commune jusqu’à ce qu’il ait retrouvé son calme. Le plus habile pour le narrateur était de lui faire croire qu’il avait lui-même l’intention de la quitter. Aussi, dès qu’il serait rentré, il simulerait des adieux.
Mais Brichot dit : « Il y a une chose à quoi le baron me semble ne pas avoir songé quand il parle de la réputation de ces deux dames, c’est qu’une réputation peut être tout à la fois épouvantable et imméritée ». Puis il parla d’accusations immérités d’hommes jugés comme sodomites. M. de Charlus avait trahi dans tout son visage le genre particulier d’impatience qu’on voit à un expert médical ou militaire quand des gens du monde qui n’y connaissent rien se mettent à dire des bêtises sur des points de thérapeutique ou de stratégie.
Pour M. de Charlus, les réputations injustifiées étaient les plus établies aux yeux du public.
Brichot, qui mettait sa main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui venait chez Mme Verdurin et que les renseignés connaissaient comme le loup blanc, devait croire, comme tout le monde, à ce qu’on disait de tel homme en vue qui incarnait ces goûts-là pour la masse, alors qu’il « n’en était pas » pour deux sous selon M. de Charlus. Le baron disait pour deux sous, parce que, si on y mettait vingt-cinq louis, on verrait le nombre des petits saints diminuer jusqu’à zéro. Sans cela le taux des saints se tenait, en règle générale, entre 3 et 4 sur 10.
Si Brichot avait transposé dans le sexe masculin la question des mauvaises réputations, à son tour et inversement c’était au sexe féminin, et en pensant à Albertine, que le narrateur reportait les paroles de M. de Charlus. Il était épouvanté par la statistique, même en tenant compte que le baron devait enfler les chiffres au gré de ce qu’il souhaitait, et aussi d’après les rapports d’êtres cancaniers.
M. de Charlus taxait d’inversion la grande majorité de ses contemporains, en exceptant toutefois les hommes avec qui il avait eu des relations et dont, pour peu qu’elles eussent été mêlées d’un peu de romanesque, le cas lui paraissait plus complexe.
M. de Charlus évoqua Swann et Brichot voulut savoir si Swann « en était ». Le baron répondit : « Mais non, je ne crois pas », les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’être inoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation : « Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard », dit le baron comme malgré lui, et comme s’il pensait tout haut, puis se reprenant : « Mais il y a deux cents ans ; comment voulez-vous que je me rappelle ? vous m’embêtez », conclut-il en riant. « En tous cas il n’était pas joli, joli ! » dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids.
Le baron expliqua au narrateur que c’était lui qui avait présenté Odette à Swann car il voulait s’en débarrasser. Mais de ce jour-là elle ne cessa plus de cramponner le baron, elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est lui qui faisait ses lettres. Et puis c’est lui qui ensuite avait été chargé de la promener. Elle le forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six. Les amants d’Odette, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s’il avait récité la liste des Rois de France. Le narrateur lui demanda si Swann avait su qu’il avait été de ses amants. Le baron répondit que Swann l’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. Charlus avait été obligé d’être le témoin de Swann contre d’Osmond, qui ne lui avait jamais pardonné. D’Osmond avait enlevé Odette, et Swann, pour se consoler, avait pris pour maîtresse, ou fausse maîtresse, la sœur d’Odette.
Brichot demanda à M. de Charlus si Ski n’était pas homosexuel. Il avait choisi Ski, se disant que, puisqu’il n’y avait que trois innocents sur dix, il risquait peu de se tromper en nommant Ski qui lui semblait un peu bizarre, avait des insomnies, se parfumait, bref était en dehors de la normale. Le baron nia. Il ajouta que pour une mauvaise réputation injustifiée, il y en avait des centaines de bonnes qui ne l’étaient pas moins. Mais la vraie raison de l’écart énorme qu’il y avait entre ce nombre calculé par les profanes, et celui calculé par les initiés, venait du mystère dont ceux-ci entouraient leurs agissements, afin de les cacher aux autres, qui, dépourvus d’aucun moyen d’information, auraient été littéralement stupéfaits s’ils avaient appris seulement le quart de la vérité.
Le baron ne reconnaissait plus ni la société où les barrières étaient rompues, où une cohue, sans élégance et sans décence, dansait le tango jusque dans sa famille, ni les modes, ni la politique, ni les arts, ni la religion, ni rien. Mais il avoua que ce qui avait encore le plus changé, c’était ce que les Allemands appelaient l’homosexualité. De son temps, en mettant de côté les hommes qui détestaient les femmes, et ceux qui, n’aimant qu’elles, ne faisaient autre chose que par intérêt, les homosexuels étaient de bons pères de famille et n’avaient guère de maîtresses que par couverture.
Brichot demanda si le prince de Guermantes avait ces goûts avec un mélange d’étonnement et de malaise. – Mon Dieu, répondit M. de Charlus ravi, c’est tellement connu que je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous disant que oui.
Le narrateur demanda si le monsieur qui était le chef de la petite Société des quatre amis, était comme le prince de Guermantes. Le baron acquiesça. Mais ce n’était pas le cas de ses trois amis. Brichot dit que, si jamais le Conseil des Facultés proposait d’ouvrir une chaire d’homosexualité, il le ferait proposer en première ligne. Et il le voyait surtout pourvu d’une chaire au Collège de France, lui permettant de se livrer à des études personnelles dont il livrerait les résultats. Le baron trouvait scandaleux que les femmes parlent d’homosexualité. Mais il n’y avait plus de société, plus de règles, plus de convenances, pas plus pour la conversation que pour la toilette. C’était la fin du monde. Tout le monde était devenu si méchant.
Le narrateur n’avait plus qu’une pensée, partir de chez les Verdurin avant que l’exécution de Charlus ait eu lieu. Brichot lui dit qu’il fallait dire au revoir à Mme Verdurin avant de partir. Ils y allèrent. M. Verdurin, sur un signe de sa femme, avait emmené Morel.
Morel avait commencé par déplorer que la reine de Naples fût partie sans qu’il eût pu lui être présenté. M. de Charlus lui avait tant répété qu’elle était la sœur de l’impératrice Élisabeth et de la duchesse d’Alençon, que la souveraine avait pris aux yeux de Morel une importance extraordinaire. Mais le Patron lui avait expliqué que ce n’était pas pour parler de la reine de Naples qu’ils étaient là, et était entré dans le vif du sujet. Puis il proposa à Morel d’aller demander conseil à sa femme. Morel accepta. C’est à Morel que s’adressa Mme Verdurin : « Je suis absolument du même avis que mon mari, je trouve que vous ne pouvez pas tolérer cela plus longtemps », s’écria-t-elle avec violence, oubliant, comme fiction futile, qu’il avait été convenu entre elle et son mari qu’elle était censée ne rien savoir de ce qu’il avait dit au violoniste.
Mme Verdurin dit au violoniste qu’il ne devait pas souffrir davantage cette promiscuité honteuse avec un personnage flétri, qui n’était reçu nulle part, n’ayant cure que ce ne fût pas vrai et oubliant qu’elle le recevait presque chaque jour.
Vous êtes la fable du Conservatoire, ajouta-t-elle, sentant que c’était l’argument qui porterait le plus ; un mois de plus de cette vie et votre avenir artistique est brisé, alors que, sans le Charlus, vous devriez gagner plus de cent mille francs par an.
Morel la remercia, les larmes aux yeux. Mais, obligé à la fois de feindre l’étonnement et de dissimuler la honte, il était plus rouge et suait plus que s’il avait joué toutes les sonates de Beethoven à la file. Elle cherchait à aggraver encore les blessures qu’elle faisait au malheureux Charlie et à venger celles qu’elle-même avait reçues ce soir. Elle ajouta que M. de Charlus était ruiné depuis qu’il était la proie de gens qui le faisaient chanter. Morel ajouta d’autant plus aisément foi à ce mensonge que M. de Charlus aimait à le prendre pour confident de ses relations avec des apaches.
Déjà, dans l’esprit rusé de Morel, avait germé une combinaison analogue à ce qu’on appela, au XVIIIe siècle, le renversement des alliances. Décidé à ne jamais reparler à M. de Charlus, il retournerait le lendemain soir auprès de la nièce de Jupien, se chargeant de tout arranger. Malheureusement pour lui, ce projet devait échouer, M. de Charlus ayant le soir même avec Jupien un rendez-vous auquel l’ancien giletier n’osa manquer malgré les événements. D’autres, qu’on va voir, s’étant précipités du fait de Morel, quand Jupien en pleurant raconta ses malheurs au baron, celui-ci, non moins malheureux, lui déclara qu’il adoptait la petite abandonnée, qu’elle prendrait un des titres dont il disposait, probablement celui de Mlle d’Oléron, lui ferait donner un complément parfait d’instruction et faire un riche mariage. Promesses qui réjouirent profondément Jupien et laissèrent indifférente sa nièce, car elle aimait toujours Morel, lequel, par sottise ou cynisme, entrait en plaisantant dans la boutique quand Jupien était absent.
Il ne se fâcha qu’une fois parce qu’elle pleura, ce qu’il trouva lâche, un indigne procédé. On ne supporte pas toujours bien les larmes qu’on fait verser.
Mme Verdurin dit à Morel qu’il était la fable du Conservatoire, qu’il était montré du doigt.
– Je ne sais pas comment vous remercier », dit Charlie du ton dont on le dit à un dentiste qui vient de vous faire affreusement mal sans qu’on ait voulu le laisser voir. Il annonça qu’il romprait avec le baron le soir même.
– Ce n’est pas nécessaire de rompre entièrement avec lui, dit Mme Verdurin, désireuse de ne pas désorganiser le petit noyau. Il n’y a pas d’inconvénients à ce que vous le voyiez ici, dans notre petit groupe, où vous êtes apprécié, où on ne dira pas de mal de vous. Mais exigez votre liberté, et puis ne vous laissez pas traîner par lui chez toutes ces pécores, qui sont aimables par devant.
Elle lui déconseilla d’aller chez Mme de Duras car il ne trouverait plus d’engagement nulle part. Cela lui donnerait la réputation d’un amateur. Mme Verdurin dit à Morel que Charlus parlait de lui, non comme de son ami, mais comme de sa créature, de son protégé. Elle ajouta même qu’on avait répété à son mari que Charlus considérait Morel comme son domestique. Mme Verdurin reprochait à Charlus de manquer de délicatesse envers Morel. Elle prétendit que le baron avait parié qu’il allait faire rougir Morel de plaisir en lui annonçant (par blague naturellement, car sa recommandation aurait suffi à l’empêcher de l’avoir) qu’il aurait la croix de la Légion d’honneur.
De plus Charlus aurait dit que l’oncle de Morel était larbin.
– Il vous a dit cela ! » s’écria Charlie croyant, d’après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait dit Mme Verdurin ! Mme Verdurin fut inondée de la joie d’une vieille maîtresse qui, sur le point d’être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage.
Morel se senti trahi par M. de Charlus. Mme Verdurin sentit ses mercredis sauvés.
Le narrateur et le baron arrivèrent en ce moment. M. de Charlus dit à Morel : « Eh bien, enfin, ce n’est pas trop tôt ; êtes-vous content, jeune gloire et bientôt jeune chevalier de la Légion d’honneur ? Car bientôt vous pourrez montrer votre croix ». Il contresigna ainsi les mensonges de Mme Verdurin, qui apparurent une vérité indiscutable à Morel. Morel lui défendit de l’approcher et le baron resta muet, mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d’un air interrogateur, indigné, suppliant, et qui semblait leur demander moins encore ce qui s’était passé que ce qu’il devait répondre. Sensitif, nerveux, hystérique, il était un vrai impulsif, mais un faux brave, un faux méchant. Dans une circonstance si cruellement imprévue, ce grand discoureur ne sut que balbutier : « Qu’est-ce que cela veut dire, qu’est-ce qu’il y a ? » On ne l’entendait même pas.
Les actions déconcertantes de nos semblables, nous en découvrons rarement les mobiles. Ainsi, M. de Charlus ne vit dans l’attitude de Charlie qu’une seule chose claire. Charlie, qui avait souvent menacé le baron de raconter quelle passion il lui inspirait, avait dû profiter pour le faire de ce qu’il se croyait maintenant suffisamment « arrivé » pour voler de ses propres ailes. Et il avait dû tout raconter, par pure ingratitude, à Mme Verdurin. Des amis de Mme Verdurin, peut-être ayant eux-mêmes une passion pour Charlie, avaient préparé le terrain.
En conséquence, M. de Charlus, les jours suivants, écrivit des lettres terribles à plusieurs « fidèles » entièrement innocents et qui le crurent fou ; puis il alla faire à Mme Verdurin un long récit attendrissant, lequel n’eut d’ailleurs nullement l’effet qu’il souhaitait.
Le baron ne soupirait qu’après une réconciliation. Pour amener celle-ci en supprimant à Charlie tout ce dont il s’était cru assuré, il demanda à Mme Verdurin de ne plus le recevoir ; ce à quoi elle opposa un refus qui lui valut des lettres irritées et sarcastiques de M. de Charlus. Allant d’une supposition à l’autre, le baron ne fit jamais la vraie : à savoir, que le coup n’était nullement parti de Morel. Il est vrai qu’il eût pu l’apprendre en lui demandant quelques minutes d’entretien. Mais il jugeait cela contraire à sa dignité et aux intérêts de son amour. Il avait été offensé, il attendait des explications.
Celui qui s’est abaissé et a montré sa faiblesse dans vingt circonstances fera preuve de fierté la vingt et unième fois, la seule où il serait utile de ne pas s’entêter dans une attitude arrogante et de dissiper une erreur qui va s’enracinant chez l’adversaire faute de démenti.
Le bruit se répandit que M. de Charlus avait été mis à la porte de chez les Verdurin au moment où il cherchait à violer un jeune musicien. Ce bruit fit qu’on ne s’étonna pas de voir M. de Charlus ne plus reparaître chez les Verdurin, et quand par hasard il rencontrait quelque part un des fidèles qu’il avait soupçonnés et insultés, comme celui-ci gardait rancune au baron, qui lui-même ne lui disait pas bonjour, les gens ne s’étonnaient pas, comprenant que personne dans le petit clan ne voulût plus saluer le baron.
La reine de Naples, qui, ayant oublié son éventail, avait trouvé plus aimable, en quittant une autre soirée où elle s’était rendue, de venir le rechercher elle-même, était entrée tout doucement, comme confuse, s’apprêtant à s’excuser et à faire une courte visite maintenant qu’il n’y avait plus personne. Mais on ne l’avait pas entendue entrer, dans le feu de l’incident, qu’elle avait compris tout de suite et qui l’enflamma d’indignation.
À ce moment Morel accourut vers elle : « Est-ce que cette dame n’est pas la reine de Naples ? demanda-t-il (bien qu’il sût que c’était elle) en montrant la souveraine qui se dirigeait vers Charlus. Après ce qui vient de se passer, je ne peux plus, hélas ! demander au baron de me présenter. – Attendez, je vais le faire », dit Mme Verdurin, et suivie de quelques fidèles, mais non du narrateur et de Brichot qui s’empressèrent d’aller demander leurs affaires et de sortir, elle s’avança vers la Reine qui causait avec M. de Charlus.
M. de Charlus eût tout donné pour que Morel ne fût pas présenté à la Reine. Mme Verdurin fit une révérence à la Reine.
Mme Verdurin fit une révérence à la Reine. Voyant que celle-ci n’avait pas l’air de la reconnaître : « Je suis Mme Verdurin. Votre Majesté ne me reconnaît pas. – Très bien », dit la reine en continuant si naturellement à parler à M. de Charlus, et d’un air si parfaitement absent que Mme Verdurin douta si c’était à elle que s’adressait ce « très bien » prononcé sur une intonation merveilleusement distraite, qui arracha à M. de Charlus, au milieu de sa douleur d’amant, un sourire de reconnaissance expert et friand en matière d’impertinence. Morel, voyant de loin les préparatifs de la présentation, s’était rapproché.
La Reine tendit son bras à M. de Charlus. Contre lui aussi elle était fâchée, mais seulement parce qu’il ne faisait pas face plus énergiquement à de vils insulteurs. Elle était rouge de honte pour lui que les Verdurin osassent le traiter ainsi. La sympathie pleine de simplicité qu’elle leur avait témoignée, il y a quelques heures, et l’insolente fierté avec laquelle elle se dressait devant eux prenaient leur source au même point de son cœur.
La Reine, en femme pleine de bonté, concevait la bonté d’abord sous la forme de l’inébranlable attachement aux gens qu’elle aimait. Les êtres sympathiques n’étaient pas du tout conçus par elle comme ils le sont dans ces romans de Dostoïevski, c’est-à-dire sous les traits de parasites flagorneurs, voleurs, ivrognes, tantôt plats et tantôt insolents, débauchés, au besoin assassins. L’homme noble, le proche, le parent outragé que la Reine voulait défendre, était M. de Charlus, c’est-à-dire, malgré sa naissance et toutes les parentés qu’il avait avec la Reine, quelqu’un dont la vertu s’entourait de beaucoup de vices. Elle lui dit demanda de s’appuyer sur son bras et lui dit que son bras lui servirait de rempart. Et c’est ainsi, emmenant à son bras le baron, et sans s’être laissé présenter Morel, que sortit la glorieuse sœur de l’impératrice Élisabeth. On pouvait croire, avec le caractère terrible de M. de Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu’à ses parents, qu’il allait, à la suite de cette soirée, déchaîner sa fureur et exercer des représailles contre les Verdurin. Il n’en fut rien tout d’abord. Puis le baron, ayant pris froid à quelque temps de là et contracté une de ces pneumonies infectieuses qui furent très fréquentes alors, fut longtemps jugé par ses médecins, et se jugea lui-même, comme à deux doigts de la mort, et resta plusieurs mois suspendu entre elle et la vie. La maladie causait de si grandes fatigues au baron qu’il lui restait peu de loisir pour penser aux Verdurin. Il était à demi mourant.
Après avoir pensé un instant aux Verdurin, M. de Charlus se sentait trop fatigué, se retournait contre son mur et ne pensait plus à rien. S’il se taisait souvent ainsi, ce n’est pas qu’il eût perdu son éloquence. Elle coulait encore de source, mais avait changé. Détachée des violences qu’elle avait ornées si souvent, ce n’était plus qu’une éloquence quasi mystique qu’embellissaient des paroles de douceur, des paraboles de l’Évangile, une apparente résignation à la mort. Il parlait surtout les jours où il se croyait sauvé. Une rechute le faisait taire. Cette chrétienne douceur, où s’était transposée sa magnifique violence, faisait l’admiration de ceux qui l’entouraient. Le baron espérait que Morel lui reviendrait.
Moralement M. de Charlus s’était élevé bien au-dessus du niveau où il vivait naguère. Mais ce perfectionnement moral, sur la réalité duquel son art oratoire était, du reste, capable de tromper quelque peu ses auditeurs attendris, ce perfectionnement disparut avec la maladie qui avait travaillé pour lui. M. de Charlus redescendit sa pente avec une vitesse progressivement croissante. Mais l’attitude des Verdurin envers lui n’était déjà plus qu’un souvenir un peu éloigné que des colères plus immédiates empêchèrent de se raviver.
Quand les Verdurin se retrouvèrent seuls après la soirée musicale, ils évoquèrent Saniette qui était ruiné. M. Verdurin savait qu’il avait eu une attaque. Il proposa à Mme Verdurin de verser une rente à Saniette. Elle accepta. M. Verdurin fit de savants calculs pour prédire combien cette rente leur coûterait. Il n’escomptait pas que Saniette pût vivre plus de deux ou trois ans. Cottard fut mis dans la confidence et le médecin révéla au narrateur cet acte généreux lors de l’enterrement de Saniette. Le narrateur pensait que M. Verdurin était un homme capable de désintéressement, de générosités sans ostentation, cela ne voulait pas dire forcément un homme sensible, ni un homme sympathique, ni scrupuleux, ni véridique, ni toujours bon.
La nature de M. Verdurin présenta au narrateur une face nouvelle insoupçonnée ; et il conclut à la difficulté de présenter une image fixe aussi bien d’un caractère que des sociétés et des passions.
Chapitre troisième
Disparition d’Albertine
Voyant l’heure, et craignant qu’Albertine ne s’ennuyât, le narrateur demanda à Brichot, en sortant de la soirée Verdurin, qu’il voulût bien d’abord le déposer chez lui. Brichot le félicita de rentrer ainsi directement (ne sachant pas qu’une jeune fille attendait le narrateur à la maison), et de finir aussitôt et avec tant de sagesse, une soirée dont, bien au contraire, le narrateur n’avait en réalité fait que retarder le véritable commencement. Puis Brichot lui parla de M. de Charlus alors qu’il avait dit à M. de Charlus qu’il ne répétait jamais rien. Brichot trouvait sur le tard, à causer avec M. de Charlus, un peu du plaisir qu’il savait que ses maîtres M. Mérimée et M. Renan, son collègue M. Maspéro avaient éprouvé, voyageant en Espagne, en Palestine, en Égypte, à reconnaître, dans les paysages et les populations actuelles de l’Espagne, de la Palestine et de l’Égypte, le cadre et les invariables acteurs des scènes antiques qu’eux-mêmes dans les livres avaient étudiées. Il ne s’embêtait pas avec M. de Charlus qui avait suivi les instincts de sa race, et, en toute innocence sodomiste s’était croisé. Pour Brichot, M. de Charlus était le meilleur homme du monde. Pour toutes ces raisons il aurait été désolé que la rupture de ce soir fût définitive. Ce qui l’avait étonné, était la façon dont Morel s’était rebiffé.
M. de Charlus, après avoir vainement souhaité qu’il lui ramenât Morel, ne témoigna pas de violente rancune à Brichot, du moins sa sympathie pour l’universitaire tomba assez complètement pour lui permettre de le juger sans aucune indulgence.
Le narrateur rentra chez lui. Il pensait retrouver Albertine. Leurs fiançailles avaient pris une allure de procès et donnaient à Albertine la timidité d’une coupable. Maintenant elle changeait la conversation quand il s’agissait de personnes, hommes ou femmes, qui ne fussent pas de vieilles gens. C’est quand elle ne soupçonnait pas encore que le narrateur était jaloux d’elle qu’il aurait dû lui demander ce qu’il voulait savoir.
Le narrateur dit à Albertine qu’il était allé chez les Verdurin. Cela la mit en colère. Si le narrateur était préoccupé par Mlle Vinteuil, il l’était encore plus d’une crainte qui l’avait déjà effleuré mais qui s’emparait maintenant de lui avec force, la crainte qu’Albertine voulût sa liberté. En rentrant il croyait que Mme Verdurin avait purement et simplement inventé par gloriole la venue de Mlle Vinteuil et de son amie, de sorte que le narrateur était tranquille. Mais Albertine, en lui disant : « Est-ce que Mlle Vinteuil ne devait pas être là ? », lui avait montré qu’il ne s’était pas trompé dans son premier soupçon. Albertine lui avait sacrifié les Verdurin pour aller au Trocadéro, tout de même, chez les Verdurin, il avait bien dû y avoir Mlle Vinteuil, et, au Trocadéro, il y avait eu Léa qu’Albertine avait vue dans sa loge. Ce qui avait le plus frappé le narrateur comme symptôme, c’était qu’Albertine allât au-devant de son accusation, c’était qu’elle lui eût dit : « Je crois qu’ils ont eu Mlle Vinteuil ce soir ».
Il y eut alors un instant où il eut pour elle une espèce de haine qui ne fit qu’aviver son besoin de la retenir. Il lui reprocha de lui avoir caché son voyage de trois jours qu’elle avait fait avec le mécanicien, jusqu’à Balbec. Mais Albertine crut, d’après ce que le narrateur venait de dire, que la vérité vraie, il la savait, et lui avait seulement caché qu’il la savait ; elle était donc restée persuadée, depuis peu de temps, que, par un moyen ou un autre, il la faisait suivre. Mais elle prétendit que ce voyage n’avait jamais eu lieu et qu’elle avait couvert un mensonge du mécanicien qui avait besoin de ses trois jours. En vérité, elle avait passé trois jours chez une amie à Auteuil. Ella n’avait même pas osé sortir dans Auteuil de peur d’être vue.
La seule fois qu’elle était suis sortie, c’était déguisée en homme, histoire de rigoler plutôt. Et sa chance avait voulu que la première personne dans les pattes de qui elle s’était fourrée était Bloch, l’ami du narrateur. Le narrateur eut envie de pleurer car, pendant ces trois jours passés à s’ennuyer chez son amie d’Auteuil, Albertine n’avait pas une fois eu le désir, peut-être même pas l’idée, de venir passer en cachette un jour chez lui, ou, par un petit bleu, de lui demander d’aller la voir à Auteuil. Il lui demanda de lui jurer que ce n’était pas pour ravoir des relations avec Melle Vinteuil qu’elle voulait aller chez les Verdurin. Elle jura qu’elle n’avait jamais eu de relation avec Melle Vinteuil. Mais elle avoua qu’elle aurait aimé la revoir chez les Verdurin. Le narrateur voulut lui faire croire qu’il avait appris quelque chose sur Melle Vinteuil chez les Verdurin. Mais l’homosexualité de Melle Vinteuil, c’était en la voyant avec son amie à Montjouvain, qu’il l’avait découverte. Mais Albertine ne le laissa pas prendre la parole et lui fit un aveu exactement contraire de celui qu’il avait cru, mais qui, en lui démontrant qu’elle n’avait jamais cessé de lui mentir, lui fit peut-être autant de peine. Elle dit qu’elle avait cru bêtement se rendre intéressante à ses yeux en inventant qu’elle avait beaucoup connu Melle Vinteuil et ses amies. Elle ajouta que quand elle lui mentait, c’était toujours par amitié pour lui.
Aussi, touché qu’elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu Verdurin, le narrateur lui dit tendrement : « Mais, ma chérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire où vous voudriez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M. et Mme Verdurin. »
Hélas ! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu’elle lui fit d’un air de dégoût : « Grand merci ! dépenser un sou pour ces vieux-là, j’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser... ». Aussitôt dit sa figure s’empourpra, elle eut l’air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu’elle venait de dire et que le narrateur n’avait pas du tout compris. Il voulut qu’elle finisse sa phrase mais elle refusa parce que c’était trop vulgaire. Il était inutile d’insister en ce moment. Mais la mémoire du narrateur restait obsédée par ce mot « casser ».
Elle reparla des Verdurin. Elle aurait refusé d’aller à leur soirée si le narrateur le lui avait proposé. Il n’y avait pas de gentillesses qu’elle n’avait eues pour Mme Verdurin à Balbec, elle en avait été joliment récompensée. Elle dit au narrateur que c’était la première indélicatesse qu’il lui faisait. En ce moment, le narrateur pensa qu’Albertine avait voulu dire « me faire casser le pot ». La dernière des grues, et qui consentait à cela, ou le désirait, n’employait pas avec l’homme qui s’y prêtait cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aimait, elle disait cela pour s’excuser de se donner tout à l’heure à un homme. Pour cacher sa peine, le narrateur annonça à Albertine qu’il valait mieux qu’ils se séparent et qu’elle parte dès le lendemain matin.
Elle parut stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée.
– Oui, vous avez raison, lui dit-elle d’un air navré, auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l’heure tardive ; plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j’aime mieux donner la tête tout de suite.
Le narrateur lui proposa de demander à Bloch de lui envoyer sa cousine Esther à l’endroit où elle serait pour la distraire (c’était pour tâcher d’arracher un aveu à Albertine). Elle lui répondit qu’elle ne tenait qu’à une seule personne : lui. Cela le toucha. Albertine se rappelait très bien avoir donné sa photographie à Esther parce qu’elle insistait beaucoup et qu’elle voyait que cela lui faisait plaisir, mais quant à avoir eu de l’amitié pour elle ou à avoir envie de la voir jamais. Le narrateur était accablé qu’Albertine avoue avoir donné sa photo à Esther. Il lui demanda de ne jamais chercher à le revoir. Il lui dit que cela lui faisait de la peine de la quitter et elle lui que cela lui en faisait mille fois plus.
Quand il avait senti que sa présence fatiguait Gilberte, il avait encore assez de forces pour renoncer à elle ; il n’en avait plus quand il avait fait la même constatation pour Albertine, et il ne songeait qu’à la retenir à tout prix. De sorte que, s’il écrivait à Gilberte qu’il ne la verrait plus, et dans l’intention de ne plus la voir en effet, il ne le disait à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation.
Tout ce que le narrateur avait, enfant, rêvé de plus doux dans l’amour et qui lui semblait de son essence même, c’était, devant celle qu’il aimait, d’épancher librement sa tendresse, sa reconnaissance pour sa bonté, son désir d’une perpétuelle vie commune. Mais il s’était trop bien rendu compte, par sa propre expérience et d’après celle de ses amis, que l’expression de tels sentiments était loin d’être contagieuse.
Et ce soir, ayant eu peur qu’Albertine le quittât, il avait feint de désirer la quitter, feinte qui ne lui était pas seulement dictée, d’ailleurs, par les enseignements qu’il avait cru recueillir de ses amours précédentes et dont il essayait de faire profiter celui-ci.
L’intention de quitter le narrateur, si elle existait chez Albertine, ne se manifestait que d’une façon obscure, par certains regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient nullement dire cela. Le narrateur continuait à vivre sur l’hypothèse qui admettait pour vrai tout ce que lui disait Albertine. Mais il gardait l’idée d’une Albertine entièrement contraire à celle que sa raison s’en faisait, à celle aussi que ses paroles, à elle, dépeignaient, une Albertine pourtant pas absolument inventée, puisqu’elle était comme un miroir antérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que le narrateur fût allé chez les Verdurin. Cette hypothèse était plus probable plus probable, car en le laissant aller à des effusions de tendresse avec Albertine, le narrateur n’obtenait d’elle qu’une irritation (à laquelle, d’ailleurs, elle assignait une autre cause).
Si, ce soir-là, il lui dit qu’il allait la quitter, c’était – même avant qu’il ’en fût rendu compte – parce qu’il avait peur qu’elle voulût une liberté, une liberté telle qu’elle eût pu le tromper, ou du moins qu’il n’aurait plus pu être certain qu’elle ne le trompât pas) et qu’il voulait lui montrer par orgueil, par habileté, qu’il était bien loin de craindre cela, comme déjà, à Balbec, quand il voulait qu’elle eût une haute idée de lui et, plus tard, quand il voulait qu’elle n’eût pas le temps de s’ennuyer avec lui. Il ne manifestait jamais le désir de la quitter que quand il ne pouvait pas se passer d’elle, et qu’à Balbec il lui avait avoué aimer une autre femme, une fois Andrée, une autre fois une personne mystérieuse, les deux fois où la jalousie lui avait rendu de l’amour pour Albertine.
Cette crainte vague d’être quitté par Albertine, éprouvée par le narrateur chez les Verdurin, s’était d’abord dissipée. Quand il était rentré, ç’avait été avec le sentiment d’être un prisonnier, nullement de retrouver une prisonnière. Mais la crainte dissipée l’avait ressaisi avec plus de force, quand, au moment où il avait annoncé à Albertine qu’il était allé chez les Verdurin, il avait vu se superposer à son visage une apparence d’énigmatique irritation, qui n’y affleurait pas, du reste, pour la première fois.
Depuis Balbec où elle avait mis tant de persévérance à éviter de jamais rester seule avec Andrée, jusqu’à aujourd’hui où elle avait renoncé à aller chez les Verdurin et à rester au Trocadéro, elle n’avait pas réussi à regagner la confiance du narrateur.
A Balbec, quand on parlait de jeunes filles qui avaient mauvais genre, elle avait eu souvent des rires, des éploiements de corps, des imitations de leur genre, qui me torturaient à cause de ce que le narrateur supposait que cela signifiait pour ses amies, depuis qu’elle savait mon opinion là-dessus, dès qu’on faisait allusion à ce genre de choses, elle cessait de prendre part à la conversation, non seulement avec la parole, mais avec l’expression du visage. Soit pour ne pas contribuer aux malveillances qu’on disait sur telle ou telle, soit pour toute autre raison. Elle ajoutait foi à l’intention simulée du narrateur de se séparer à tout jamais ce soir. Elle avait l’air de se méfier que la cause en pût être chez les Verdurin.
Par un besoin d’apaiser le trouble où le mettait sa simulation de rupture, le narrateur lui dit : « Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m’avez jamais menti ? » Elle regarda fixement dans le vide, puis répondit : « Oui, c’est-à-dire non. J’ai eu tort de vous dire qu’Andrée avait été très emballée sur Bloch, nous ne l’avions pas vu. – Mais alors pourquoi ? – Parce que j’avais peur que vous ne croyiez d’autres choses d’elle, c’est tout. »
« J’ai eu tort, en vous parlant tout à l’heure de Léa, de vous cacher un voyage de trois semaines que j’ai fait avec elle. Mais je vous connaissais si peu à l’époque où il a eu lieu ! – C’était avant Balbec ?
– Avant le second, oui. »
Et le matin même, elle avait dit au narrateur qu’elle ne connaissait pas Léa, et il y avait un instant, qu’elle ne l’avait vue que dans sa loge !
Le narrateur comprit que les paroles d’Albertine, quand on l’interrogeait, ne contenaient jamais un atome de vérité, que, la vérité, elle ne la laissait échapper que malgré elle, comme un brusque mélange qui se faisait en elle, entre les faits qu’elle était jusque-là décidée à cacher et la croyance qu’on en avait eu connaissance.
Le narrateur lui demanda d’autres aveux. Albertine resta silencieuse puis « Non, rien d’autre », finit-elle par dire.
Le narrateur savait que du moment qu’elle avait ces goûts, jusqu’au jour où elle avait été enfermée chez lui, combien de fois, dans combien de demeures, de promenades elle avait dû les satisfaire !
« Mais Léa a été, tout le temps de ce voyage, parfaitement convenable avec moi, dit Albertine. Elle était même plus réservée que bien des femmes du monde. – Est-ce qu’il y a des femmes du monde qui ont manqué de réserve avec vous, Albertine ? – Jamais.
Cette volonté de séparation, que le narrateur simulait avec persévérance, entraînait peu à peu pour lui quelque chose de la tristesse qu’il aurait éprouvée s’il avait vraiment voulu quitter Albertine. En repensant par à-coups, par élancements, comme on dit pour les autres douleurs physiques, à cette vie orgiaque, qu’avait menée Albertine avant de le connaître, le narrateur admira davantage la docilité de sa captive et il cessa de lui en vouloir.
Il savait qu’il menaçait un être dans sa sécurité et pour ne pas laisser croire que sa menace n’avait été que paroles en l’air, il allait assez loin dans les apparences de la réalisation et ne se repliait que quand l’adversaire, ayant eu vraiment l’illusion de sa sincérité, avait tremblé pour tout de bon. Il avait soudain tenu à garder Albertine parce qu’il la sentait éparse en d’autres êtres auxquels il ne pouvait l’empêcher de se joindre. Il sentait en tous cas qu’il livrait la grande bataille où il devait vaincre ou succomber.
Pour qu’Albertine ne pût pas croire qu’il exagérait et pour la faire aller le plus loin possible dans l’idée qu’ils se quittaient, tirant lui-même les déductions de ce qu’il venait d’avancer, il s’était mis à anticiper le temps qui allait commencer le lendemain et qui durerait toujours, le temps où ils seraient séparés, adressant à Albertine les mêmes recommandations que s’ils n’allaient pas se réconcilier tout à l’heure. Comme les généraux qui, jugeant que, pour qu’une feinte réussisse à tromper l’ennemi, il faut la pousser à fond, le narrateur avait engagé dans celle-ci presque autant de ses forces de sensibilité que si elle avait été véritable. Cette scène de séparation fictive finissait par lui faire presque autant de chagrin que si elle avait été réelle, peut-être parce qu’un des deux acteurs, Albertine, en la croyant telle, ajoutait pour l’autre à l’illusion.
Dans tout bluff, il y a, si petite qu’elle soit, une part d’incertitude sur ce que va faire celui qu’on trompe. Si cette comédie de séparation allait aboutir à une séparation !
Le narrateur avait les larmes aux yeux, comme ceux qui, seuls dans leur chambre, imaginent, selon les détours capricieux de leur rêverie, la mort d’un être qu’ils aiment, se représentent si minutieusement la douleur qu’ils auraient, qu’ils finissent par l’éprouver.
Toutes les heures d’Albertine lui appartenaient, et, en amour, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. Mais tant de paroles douloureuses concernant leur séparation, si la force de les prononcer était donnée au narrateur parce qu’il les savait mensongères, en revanche elles étaient sincères dans la bouche d’Albertine quand il l’entendit s’écrier : « Ah ! c’est promis, je ne vous reverrai jamais. Tout plutôt que de vous voir pleurer comme cela, mon chéri. Je ne veux pas vous faire de chagrin. Puisqu’il le faut, on ne se verra plus. »
Le narrateur roulait de plus en plus vite sur la pente de sa tristesse, vers un désespoir de plus en plus profond, et avec l’inertie d’un homme qui sent le froid le saisir, n’essaye pas de lutter, et trouve même à frissonner une espèce de plaisir. Il lui dit qu’ils devaient se séparer car elle était malheureuse. Mais Albertine répondit que ce serait après leur rupture qu’elle serait malheureuse. Alors il lui proposa de prolonger leur relation de quelques semaines et elle accepta. Il l’assit sur ses genoux, il prit le manuscrit de Bergotte qu’elle désirait tant, et il écrivit sur la couverture : « À ma petite Albertine, en souvenir d’un renouvellement de bail. » « Puis, il lui conseilla d’aller dormir car elle devait être brisée. Elle lui demanda de venir dans sa chambre cinq minutes et il accepta. Elle dormait et en la regardant, le narrateur se demanda comment ce corps insignifiant avait pu lui procurer des angoisses si douloureuses.
Il était si tard que, dès le matin, le narrateur recommanda à Françoise de marcher bien doucement quand elle aurait à passer devant la chambre d’Albertine. Aussi Françoise, persuadée qu’ils avaient passé la nuit dans ce qu’elle appelait des orgies, recommanda ironiquement aux autres domestiques de ne pas « éveiller la Princesse ».
Et c’était une des choses que le narrateur craignait, que Françoise un jour ne pût plus se contenir, fût insolente avec Albertine, et que cela n’amenât des complications dans leur vie. Il essayait de comprendre quel était le véritable état d’esprit d’Albertine. Par la triste comédie qu’il avait jouée, était-ce à un péril réel qu’il avait paré, et, bien qu’elle prétendît se sentir si heureuse à la maison, avait-elle eu vraiment, par moments, l’idée de vouloir sa liberté, ou au contraire, fallait-il croire ses paroles ? Il se trouvait qu’Albertine eût l’intention, tôt ou tard, de ne plus continuer cette vie, ou, au contraire, que l’idée ne lui en fût jamais venue à l’esprit, et que l’imagination du narrateur l’eût inventée de toutes pièces. Telles furent les différentes hypothèses qu’il envisagea pendant qu’Albertine dormait, ce matin-là.
Il reçut une lettre de sa mère qui le ramena sur terre.
Albertine s’arrangea à ne jamais être seule et à téléphoner quand le narrateur était avec elle. Hélas ! tout cela ne le tranquillisait pas. Le narrateur eut un jour de découragement. Aimé lui avait renvoyé la photographie d’Esther en lui disant que ce n’était pas elle. Alors Albertine avait d’autres amies intimes que celle à qui, par le contresens qu’elle avait fait en écoutant les paroles du narrateur, il avait, en croyant parler de tout autre chose, découvert qu’elle avait donné sa photographie. Il renvoya cette photographie à Bloch. Celle qu’il aurait voulu voir, c’était celle qu’Albertine avait donnée à Esther.
Françoise disait d’Albertine qu’elle n’avait jamais connu une personne d’une telle « perfidité », qui savait « tirer ses sous » au narrateur en jouant si bien la comédie. Elle ne tarda pas à deviner la réalité, guidée, comme le spirite qui, les yeux bandés, trouve un objet, par cette intuition qu’elle avait des choses qui pouvaient être pénibles au narrateur.
Le narrateur connaissait l’art de l’insinuation de Françoise, le parti qu’elle savait tirer d’une mise en scène significative, et il ne pouvait pas croire qu’elle avait résisté à faire comprendre quotidiennement à Albertine le rôle humilié que celle-ci jouait à la maison, à l’affoler par la peinture, savamment exagérée, de la claustration à laquelle l’amie du narrateur était soumise.
Le narrateur avait trouvé une fois Françoise, ayant ajusté de grosses lunettes, qui fouillait dans ses papiers et en replaçait parmi eux un où il avait noté un récit relatif à Swann et à l’impossibilité où il était de se passer d’Odette. L’avait-elle laissé traîner par mégarde dans la chambre d’Albertine ?
Il était vraisemblable qu’avait dû s’élever, plus haute, plus nette, plus pressante, la voix accusatrice et calomnieuse des Verdurin, irrités de voir qu’Albertine retenait involontairement le narrateur, et lui Albertine volontairement, loin du petit clan. Quant à l’argent qu’il dépensait pour Albertine, il lui était presque impossible de le cacher à Françoise, puisqu’il ne pouvait lui cacher aucune dépense. Françoise, qui n’y voyait presque plus clair, qui savait à peine compter, dirigée par ce même goût qui fait qu’un tailleur en vous voyant suppute instinctivement l’étoffe de votre habit et même ne peut s’empêcher de la palper, ou qu’un peintre est sensible à un effet de couleurs, Françoise voyait à la dérobée, calculait instantanément ce que le narrateur donnait.
Le narrateur se demandait si Albertine, se sentant surveillée, ne réaliserait pas elle-même cette séparation dont il l’avait menacée, car la vie en changeant fait des réalités avec nos fables. Chaque fois qu’il entendait ouvrir une porte, il avait ce tressaillement que sa grand’mère avait, pendant son agonie, chaque fois qu’il sonnait. Le narrateur ne croyait pas qu’Albertine sortît sans lui avoir dit, mais c’était son inconscient qui pensait cela, comme c’était l’inconscient de sa grand’mère qui palpitait aux coups de sonnette, alors qu’elle n’avait plus sa connaissance. Un matin même, il eut tout d’un coup la brusque inquiétude qu’Albertine était non pas seulement sortie, mais partie : il venait d’entendre une porte qui lui semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loup il alla jusqu’à cette chambre, entra, resta sur le seuil. Dans la pénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. Il sentit ce demi-cercle immobile et vivant, où tenait toute une vie humaine, et qui était la seule chose à laquelle il attachait du prix ; il sentit qu’il était là, en sa possession dominatrice.
Un jour, assise à côté de son lit, Albertine parlait avec le narrateur d’une de ces toilettes ou de ces objets qu’il ne cessait de lui donner pour tâcher de rendre sa vie plus douce et sa prison plus belle. Albertine n’avait d’abord pensé qu’aux toilettes et à l’ameublement. Maintenant l’argenterie l’intéressait. Aussi le narrateur avait interrogé M. de Charlus sur la vieille argenterie française. Il avait même demandé des conseils à Elstir sur l’achat d’un yacht alors qu’il jugeait ce projet irréalisable.
Albertine avait même commencé de jolies collections d’argenterie, qu’elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que le narrateur ne pouvait regarder sans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, de nostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout à ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées. Depuis que le narrateur avait enfermé Albertine, il refusait toutes les invitations mondaines et donc en recevaient de plus en plus. C’était son absence qui le rendait désirable aux mondains.
Malgré le sourire avec lequel Albertine remercia le narrateur pour les robes en lui disant : « Vous êtes trop gentil », il remarqua combien elle avait l’air fatigué et même triste.
Le narrateur trouvait que son esclavage à Paris était plus pesant par la vue de ces robes qui lui évoquaient Venise. Certes, Albertine était bien plus prisonnière que lui. Et c’était une chose curieuse comme, à travers les murs de sa prison, le destin, qui transforme les êtres, avait pu passer, la changer dans son essence même, et de la jeune fille de Balbec faire une ennuyeuse et docile captive.
Ce n’était plus la même Albertine, parce qu’elle n’était pas, comme à Balbec, sans cesse en fuite sur sa bicyclette, introuvable à cause du nombre de petites plages où elle allait coucher chez des amies et où, d’ailleurs, ses mensonges la rendaient plus difficile à atteindre ; parce qu’enfermée chez le narrateur, docile et seule, elle n’était même plus ce qu’à Balbec, quand il avait pu la trouver, elle était sur la plage, cet être fuyant, prudent et fourbe, dont la présence se prolongeait de tant de rendez-vous qu’elle était habile à dissimuler, qui la faisaient aimer parce qu’ils faisaient souffrir, en qui, sous sa froideur avec les autres et ses réponses banales, on sentait le rendez-vous de la veille et celui du lendemain, et pour le narrateur une pensée de dédain et de ruse ; parce que le vent de la mer ne gonflait plus ses vêtements ; parce que, surtout, il lui avait coupé les ailes, qu’elle avait cessé d’être une Victoire, qu’elle était une pesante esclave dont il aurait voulu se débarrasser.
Alors, pour changer le cours de ses pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, il lui demandait de lui faire un peu de musique. Il restait dans son lit et elle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou qu’elle ne lui avait encore joués qu’une fois ou deux, car, commençant à le connaître, elle savait qu’il n’aimait proposer à son attention que ce qui lui était encore obscur.
Le narrateur s’était si bien rendu compte qu’il était absurde d’être jaloux de Mlle Vinteuil et de son amie, puisqu’Albertine, depuis son aveu, ne cherchait nullement à les voir, et de tous les projets de villégiature qu’ils avaient formés, avait écarté d’elle-même Combray, si proche de Montjouvain, que, souvent, ce qu’il demandait à Albertine de lui jouer, et sans que cela le fît souffrir, c’était de la musique de Vinteuil.
Une seule fois, cette musique de Vinteuil avait été une cause indirecte de jalousie pour le narrateur. En effet, Albertine qui savait qu’il en avait entendu jouer chez Mme Verdurin par Morel, lui parla, un soir, de celui-ci en lui manifestant un vif désir d’aller l’entendre, de le connaître. C’était justement peu de temps après que le narrateur avait appris l’existence de la lettre, involontairement interceptée par M. de Charlus, de Léa à Morel. Le narrateur se demanda si Léa n’avait pas parlé de lui à Albertine. Les mots de « grande sale », « grande vicieuse » lui revenaient à l’esprit avec horreur. Mais, justement parce qu’ainsi la musique de Vinteuil fut liée douloureusement à Léa – non plus à Mlle Vinteuil et à son amie – quand la douleur causée par Léa fut apaisée, le narrateur put dès lors entendre cette musique sans souffrance ; un mal l’avait guéri de la possibilité des autres. De cette musique de Vinteuil des phrases inaperçues chez Mme Verdurin, larves obscures alors indistinctes, devenaient d’éblouissantes architectures. D’autre part, des phrases, distinctes la première fois dans la musique entendue chez Mme Verdurin, mais que le narrateur n’avait pas alors reconnues là, il les identifiait maintenant avec des phrases des autres œuvres, comme cette phrase de la Variation religieuse pour orgue qui, chez Mme Verdurin, avait passé inaperçue pour lui dans le septuor.
Rien ne ressemblait plus qu’une telle phrase de Vinteuil à ce plaisir particulier que le narrateur quelquefois éprouvé dans sa vie, par exemple devant les clochers de Martainville, certains arbres d’une route de Balbec ou, plus simplement, au début de cet ouvrage, en buvant une certaine tasse de thé avec des morceaux de madeleine. Repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, le narrateur expliqua à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt n’ont jamais que réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde.
Les phrases de Vinteuil lui firent penser à la petite phrase et il dit à Albertine qu’elle avait été comme l’hymne national de l’amour de Swann et d’Odette. Albertine lui dit que Gilberte avait essayé d’avoir des relations avec elle. Elle avoua que Gilberte l’avait embrassée une fois. Gilberte lui avait demandé si elle aimait les femmes et Albertine avait acquiescé. Mais il ne s’était rien passé entre elles. Le narrateur eut beaucoup de mal à passer à un autre sujet mais il voulut avoir l’air de n’y attacher aucune importance.
Il parla de Dostoïevski et de Baudelaire avec Albertine. Il avait noté le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouaient chez ses personnages.
Le narrateur se mettait à douter, il se disait qu’après tout il se pourrait que, si les phrases de Vinteuil semblaient l’expression de certains états de l’âme, analogues à celui qu’il avait éprouvé en goûtant la madeleine trempée dans la tasse de thé, rien ne lui assurait que le vague de tels états fût une marque de leur profondeur, mais seulement de ce que nous n’avons pas encore su les analyser, qu’il n’y aurait donc rien de plus réel en eux que dans d’autres.
Pourtant ce bonheur, ce sentiment de certitude dans le bonheur pendant que le narrateur buvait la tasse de thé, qu’il respirait aux Champs-Élysées une odeur de vieux bois, ce n’était pas une illusion. Le charme de certaines phrases de Vinteuil lui faisait penser à eux parce qu’il était lui aussi inanalysable, mais cela ne prouvait pas qu’il avait la même profondeur.
Au moment où le narrateur avait hérité de sa tante Léonie, il s’était promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter des tableaux, des statues, tout son argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais sa chambre ne contenait- elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutes celles-là ? C’était Albertine elle-même.
Albertine était devenue d’une élégance qui la lui faisait sentir plus à lui, parce que c’était de lui qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or sur les pédales du pianola. Le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à ses baisers sa substance précieuse et rose.
Mais non, Albertine n’était nullement pour lui une œuvre d’art. Il savait ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, il avait connu Swann.
Le plaisir et la peine qui lui venaient d’Albertine ne prenaient jamais, pour l’atteindre, le détour du goût et de l’intelligence ; même, pour dire vrai, quand le narrateur commençait à regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patiné et qu’il se félicitait de posséder, elle ne tardait pas à lui devenir indifférente, il s’ennuyait bientôt auprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu : on n’aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aime que ce qu’on ne possède pas, et, bien vite, il se remettait à se rendre compte qu’il ne possédait pas Albertine.
Dans ses yeux il voyait passer tantôt l’espérance, tantôt le souvenir, peut-être le regret, de joies qu’il ne devinait pas. Pendant ces heures, quelquefois le narrateur voyait flotter sur elle, dans ses regards, dans sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dont la contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable, éloignée de lui à qui ils étaient refusés. Quelquefois, pour répondre à ce reproche qu’il lui faisait de ne me rien dire, tantôt elle lui disait des choses qu’elle n’ignorait pas qu’il savait aussi bien que tout le monde, tantôt elle lui racontait sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait à Balbec, l’année avant de le connaître. L’évocation qu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres d’Albertine ce même mystérieux sourire qui avait séduit le narrateur les premiers jours sur la digue de Balbec.
Pour le narrateur, cet amour entre femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait d’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité. Maintenant, la connaissance que le narrateur avais des gens fréquentés par Albertine était interne, immédiate, spasmodique, douloureuse. L’amour était pour lui l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.
Par instants, dans les yeux d’Albertine, dans la brusque inflammation de son teint, il sentait comme un éclair de chaleur passer furtivement dans des régions plus inaccessibles pour lui que le ciel, et où évoluaient les souvenirs, à lui inconnus, d’Albertine. Alors sous ce visage rosissant il sentait se creuser, comme un gouffre, l’inexhaustible espace des soirs où il n’avait pas connu Albertine. Le narrateur souffrait car si le corps d’Albertine était au pouvoir du sien, sa pensée échappait aux prises de sa pensée. Il se rendait compte qu’Albertine n’était pas même, pour lui, la merveilleuse captive dont il avait cru enrichir sa demeure, tout en y cachant aussi parfaitement sa présence, même à ceux qui venaient le voir et qui ne la soupçonnaient pas, au bout du couloir. Et s’il a fallu qu’il perdît pour elle des années, sa fortune – et pourvu qu’il puisse se dire qu’elle n’y avait, elle, pas perdu – il n’avait rien à regretter. Sans doute la solitude eût mieux valu, plus féconde, moins douloureuse. Mais s’il avait mené la vie de collectionneur que lui conseillait Swann, quelles statues, quels tableaux longuement poursuivis, enfin possédés lui eussent donné accès hors de lui-même, sur ce chemin de communication privé, mais qui donne sur la grande route où passe ce que nous ne connaissons que du jour où nous en avons souffert, la vie des autres.
Si le narrateur se résignait à laisser encore mener à Albertine cette vie, où, malgré ses dénégations, il sentait qu’elle avait l’impression d’être prisonnière, c’était seulement parce que chaque jour il était sûr que le lendemain il pourrait se mettre, en même temps qu’à travailler, à se lever, à sortir, à préparer un départ pour quelque propriété qu’ils achèteraient et où Albertine pourrait mener plus librement, et sans inquiétude pour lui, la vie de campagne ou de mer, de navigation ou de chasse, qui lui plairait. Et puis ses soupçons revenaient. Il continuait de croit qu’Albertine lui avait menti sur sa relation avec Andrée.
Il se souvenait de deux traits particuliers du caractère d’Albertine qui lui revenaient maintenant à l’esprit, l’un pour le consoler, l’autre pour le désoler, car nous trouvons de tout dans notre mémoire ; elle est une espèce de pharmacie, de laboratoire de chimie, où on met, au hasard, la main tantôt sur une drogue calmante, tantôt sur un poison dangereux. Le premier trait, le consolant, fut cette habitude de faire servir une même action au plaisir de plusieurs personnes, cette utilisation multiple de ce qu’elle faisait, qui était caractéristique chez Albertine. C’était bien dans son caractère, revenant à Paris (le fait qu’Andrée ne revenait pas pouvait lui rendre incommode de rester à Balbec sans que cela signifiât qu’elle ne pouvait pas se passer d’Andrée), de tirer de ce seul voyage une occasion de toucher deux personnes qu’elle aimait sincèrement : le narrateur, en lui faisant croire que c’était pour ne pas le laisser seul, pour qu’il ne souffrît pas, par dévouement pour lui ; Andrée, en la persuadant que, du moment qu’elle ne venait pas à Balbec, elle ne voulait pas y rester un instant de plus, qu’elle n’avait prolongé son séjour que pour la voir, et qu’elle accourait dans l’instant vers elle. Or le départ d’Albertine avec le narrateur succédait, en effet, d’une façon si immédiate, d’une part à son chagrin, à son désir de revenir à Paris, d’autre part à la dépêche d’Andrée, qu’il était tout naturel qu’Andrée et le narrateur, ignorant respectivement, elle son chagrin, lui sa dépêche, ils auraient pu croire que le départ d’Albertine était l’effet de la seule cause que chacun d’eux connût et qu’il suivait, en effet, à si peu d’heures de distance et si inopinément.
L’autre trait de caractère d’Albertine était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d’un plaisir.
Le narrateur se rappela ce qui rendait Albertine si fiévreuse de partir, quand ils avaient failli manquer l’omnibus. Ce qu’elle était impatiente de retrouver, c’était cet appartement inhabité qu’il avait vu une fois, appartenant à la grand’mère d’Andrée, laissé à la garde d’un vieux valet de chambre, appartement luxueux, en plein midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l’air de mettre des housses sur le canapé, sur les fauteuils de la chambre où Albertine et Andrée demanderaient au gardien respectueux, peut-être naïf, peut-être complice, de les laisser se reposer. Le narrateur le voyait tout le temps maintenant, vide, avec un lit ou un canapé, cette chambre, où, chaque fois qu’Albertine avait l’air pressé et sérieux, elle partait pour retrouver son amie, sans doute arrivée avant elle parce qu’elle était plus libre.
Le narrateur ne voulait pas qu’Albertine pût le mépriser comme ayant été dupe d’elle et d’Andrée. Un jour ou l’autre, il le lui dirait. Et ainsi il la forcerait peut-être à lui parler plus franchement, en lui montrant qu’il était informé tout de même des choses qu’elle lui cachait.
Si le narrateur raisonnait, cherchait la vérité, pronostiquait l’avenir d’après les paroles d’Albertine, lesquelles approuvaient toujours tous ses projets, exprimaient combien elle aimait cette vie, combien sa claustration la privait peu, il ne doutait pas qu’elle restât toujours auprès de lui. Il en était même fort ennuyé, il sentait s’échapper la vie, l’univers, auxquels il n’avait jamais goûté, échangés contre une femme dans laquelle il ne pouvait plus rien trouver de nouveau. Il ne pouvait même pas aller à Venise, où, pendant qu’il serait couché, il serait trop torturé par la crainte des avances que pourraient lui faire le gondolier, les gens de l’hôtel, les Vénitiennes. Mais s’il raisonnait, au contraire, d’après l’autre hypothèse, celle qui s’appuyait non sur les paroles d’Albertine, mais sur des silences, des regards, des rougeurs, des bouderies, alors il se disait que cette vie lui était insupportable, que tout le temps elle se trouvait privée de ce qu’elle aimait, et que fatalement elle le quitterait un jour.
Tout ce que le narrateur voulait, si elle le faisait, c’est qu’il pût choisir le moment où cela ne lui serait pas trop pénible, et puis dans une saison où elle ne pourrait aller dans aucun des endroits où il se représentait ses débauches, ni à Amsterdam, ni chez Andrée, qu’elle retrouverait, il est vrai, quelques mois plus tard. Mais d’ici là il se serait calmé et cela lui serait devenu indifférent. En tous cas, il fallait attendre, pour y songer, que fût guérie la petite rechute qu’avait causée la découverte des raisons pour lesquelles Albertine, à quelques heures de distance, avait voulu ne pas quitter, puis quitter immédiatement Balbec.
Ce choix du moment, il en était le maître, car si elle voulait partir avant qu’il l’eût décidé, au moment où elle lui annoncerait qu’elle avait assez de cette vie, il serait toujours temps d’aviser à combattre ses raisons, de lui laisser plus de liberté, de lui promettre quelque grand plaisir prochain qu’elle souhaiterait elle-même d’attendre, voire, s’il ne trouvait de recours qu’en son cœur, de lui assurer son chagrin.
Le narrateur supposait que, quand il s’agirait de son départ, elle lui donnerait d’avance ses raisons, lui laisserait les combattre et les vaincre. Il sentait que sa vie avec Albertine n’était, pour une part, quand il n’était pas jaloux, qu’ennui, pour l’autre part, quand il était jaloux, que souffrance. Il était dans le même esprit de sagesse qui l’inspirait à Balbec, quand, le soir où ils avaient été heureux, après la visite de Mme de Cambremer, il voulait la quitter, parce qu’il savait qu’à prolonger il ne gagnerait rien. Seulement, maintenant encore, il s’imaginait que le souvenir qu’il garderait d’elle serait comme une sorte de vibration, prolongée par une pédale, de la dernière minute de leur séparation. Aussi tenait-il à choisir une minute douce, afin que ce fût elle qui continuât à vibrer en lui.
À tout hasard, il multiplia les gentillesses qu’il pouvait lui faire. Pour les robes de Fortuny, ils s’étaient enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et le narrateur avait commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que lui avait dit sa tante, il se laissa emporter par la colère, un soir. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine lui semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise.
Dans la journée, Françoise avait laissé échapper devant le narrateur qu’Albertine n’était contente de rien ; que, quand il lui faisait dire qu’il sortirait avec elle, ou qu’il ne sortirait pas, que l’automobile viendrait la prendre, ou ne viendrait pas, elle haussait presque les épaules et répondait à peine poliment. Ce soir, où le narrateur la sentait de mauvaise humeur et où la première grande chaleur l’avait énervé, il ne put retenir sa colère et lui reprocha son ingratitude.
Il eut honte de sa violence. Et pour revenir sur ce qu’il avait fait, sans cependant que ce fût une défaite, de manière que sa paix fût une paix armée et redoutable, en même temps qu’il lui semblait utile de montrer à nouveau qu’il ne craignait pas une rupture pour qu’elle n’en eût pas l’idée : « Pardonnez-moi, ma petite Albertine, j’ai honte de ma violence, j’en suis désespéré. Si nous ne pouvons plus nous entendre, si nous devons nous quitter, il ne faut pas que ce soit ainsi, ce ne serait pas digne de nous. Nous nous quitterons, s’il le faut, mais avant tout je tiens à vous demander pardon bien humblement de tout mon cœur. »
Il voulait profiter de ce moment pour lui montrer qu’il connaissait mieux sa vie qu’elle ne croyait. La mauvaise humeur qu’elle ressentirait serait effacée demain par ses gentillesses, mais l’avertissement resterait dans son esprit. Il lui dit que des gens cherchaient à les brouiller par des dénonciations. Il voulait ainsi évoquer la relation d’Abertine avec Andrée et Albertine en fut étonnée. Le narrateur lui affirma qu’il avait reçu une lettre anonyme dans laquelle on lui apprenait que si le jour où lui et Albertine avaient quitté Balbec, Albertine avait d’abord voulu rester et partir ensuite, c’était que, dans l’intervalle, elle avait reçu une lettre d’Andrée lui disant qu’elle ne viendrait pas. Albertine en fut offusquée.
Chaque fois qu’Albertine voyait un des motifs réels, ou allégués, d’un de ses actes découvert par une personne à qui elle en avait donné un autre motif, Albertine était en colère, la personne fût-elle celle pour laquelle elle avait fait réellement l’acte. La colère d’Albertine colère s’étendit même jusqu’à Andrée. Elle annonça qu’elle ne sortirait plus avec elle. Le narrateur lui demanda de nouveau pardon. Elle lui répondit qu’elle n’avait rien à lui pardonner. Elle était redevenue très douce. Mais sous son visage triste et défait, il semblait qu’un secret s’était formé. Il lui dit à plusieurs reprises qu’ils sortiraient ensemble le lendemain pour aller voir des verreries de Venise qu’il voulait lui donner, et fut soulagé de l’entendre lui dire que c’était convenu. Mais quand il l’embrassa pour lui dire bonsoir, elle ne lui rendit pas son baiser. On aurait dit que, brouillée avec lui, elle ne voulait pas lui donner un signe de tendresse qui eût plus tard pu lui paraître comme une fausseté démentant cette brouille. On aurait dit qu’elle accordait ses actes avec cette brouille, et cependant avec mesure, soit pour ne pas l’annoncer, soit parce que, rompant avec lui des rapports charnels, elle voulait cependant rester son amie. Il l’embrassa alors une seconde fois. Mais une seconde fois elle s’écarta, au lieu de lui rendre son baiser, avec l’espèce d’entêtement instinctif et fatidique des animaux qui sentent la mort. Ce pressentiment qu’elle semblait traduire le gagna lui-même et le remplit d’une crainte si anxieuse que, quand elle fut arrivée à la porte, il n’eut pas le courage de la laisser partir et la rappela. Elle revint lentement et lui dit avec beaucoup de douceur, et toujours le même visage abattu et triste : « Je peux rester tant que vous voudrez, je n’ai pas sommeil. » Sa réponse calma le narrateur, car tant qu’elle était là il sentait qu’il pouvait aviser à l’avenir, et elle recélait aussi de l’amitié, de l’obéissance, mais d’une certaine nature, et qui lui semblait avoir pour limite ce secret qu’il sentait derrière son regard triste. Il lui demanda d’enlever sa robe. Elle refusa. Mais elle s’assit sur le lit du narrateur. Ils causèrent. Il prononça alors le mot « mort » comme si Albertine allait mourir.
Quand il vit que d’elle-même elle ne l’embrassait pas, comprenant que tout ceci était du temps perdu, que ce ne serait qu’à partir du baiser que commenceraient les minutes calmantes et véritables, il lui dit : « Bonsoir, il est trop tard », parce que cela ferait qu’elle l’embrasserait, et ils continueraient ensuite.
Mais après lui avoir dit : « Bonsoir, tâchez de bien dormir », exactement comme les deux premières fois, elle se contenta d’un baiser sur la joue. Cette fois il n’osa pas la rappeler, mais son cœur battait si fort qu’il ne put se recoucher.
Comme un oiseau qui va d’une extrémité de sa cage à l’autre, sans arrêter, le narrateur passait de l’inquiétude qu’Albertine pût partir à un calme relatif motivé par le fait qu’elle ne pouvait le quitter sans le prévenir. Il refaisait perpétuellement le raisonnement qui donnait raison à son inquiétude et celui qui lui donnait tort et le rassurait, sur un espace aussi exigu que le malade qui palpe sans arrêter, d’un mouvement interne, l’organe qui le fait souffrir, s’éloigne un instant du point douloureux, pour y revenir l’instant d’après.
Tout à coup, dans le silence de la nuit, il fut frappé par un bruit en apparence insignifiant, mais qui le remplit de terreur, le bruit de la fenêtre d’Albertine qui s’ouvrait violemment. Albertine savait pourtant qu’Albertine avait promis de ne jamais enfreindre cette défense d’ouvrir la fenêtre la nuit car le narrateur craignait les courants d’air. Ce n’était qu’une des petites conventions de notre vie, mais du moment qu’elle violait celle-là sans lui en avoir parlé, cela ne voulait-il pas dire qu’elle n’avait plus rien à ménager, qu’elle les violerait aussi bien toutes ?
Ce bruit avait été violent, presque mal élevé, comme si elle avait ouvert rouge de colère et disant : « Cette vie m’étouffe, tant pis, il me faut de l’air ! »
Le narrateur marcha longtemps dans le couloir, espérant, par le bruit qu’il faisait, attirer l’attention d’Albertine, qu’elle aurait pitié de lui et l’appellerait, mais il n’entendit aucun bruit venir de sa chambre. Il retourna se coucher. Le lendemain, dès qu’il s’éveilla, comme on ne venait jamais chez lui, quoi qu’il arrivât, sans qu’il eût appelé, il sonna Françoise. Il lui demanda si Albertine était levée. Françoise lui répondit qu’Albertine s’était levée de bonne heure. Mais elle n’était pas sortie et le narrateur en fut rassuré.
Ce jour-là et le lendemain ils sortirent ensemble, puisque Albertine ne voulait plus sortir avec Andrée. Il ne lui parla même pas du yacht. Ces promenades l’avaient calmé tout à fait.
Mais elle avait continué, le soir, à l’embrasser de la même manière nouvelle, de sorte qu’il était furieux. Il ne pouvait plus y voir qu’une manière de lui montrer qu’elle le boudait, et qui lui paraissait trop ridicule après les gentillesses qu’il ne cessait de lui faire. Aussi, n’ayant plus d’elle-même les satisfactions charnelles auxquelles il tenait, la trouvant laide dans la mauvaise humeur, sentit-il plus vivement la privation de toutes les femmes et des voyages dont ces premiers beaux jours réveillaient en lui le désir.
La résignation à la paresse, la résignation à la chasteté, à ne connaître le plaisir qu’avec une femme qu’il n’aimais pas, la résignation à rester dans sa chambre, à ne pas voyager, tout cela était possible dans l’ancien monde où ils étaient la veille encore, dans le monde vide de l’hiver, mais non plus dans cet univers nouveau, feuillu, où il s’était éveillé comme un jeune Adam pour qui se pose pour la première fois le problème de l’existence, du bonheur, et sur qui ne pèse pas l’accumulation des solutions négatives antérieures. La présence d’Albertine lui pesait, et, maussade, il la regardait donc, en sentant que c’était un malheur qu’ils n’eussent pas rompu. Il voulait aller à Venise, il voulait, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstir que la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée.
Déjà d’avance, il craignait que, le 14 juillet, elle lui demandât d’aller à un bal populaire, et il rêvait d’un événement impossible qui eût supprimé cette fête. Et puis il y avait aussi là-bas, dans les Elstir, des nudités de femmes dans des paysages touffus du Midi qui pouvaient faire penser Albertine à certains plaisirs, bien qu’Elstir, lui n’y eût vu que la beauté sculpturale que prennent des corps de femmes assis dans la verdure.
Il lui demanda si elle voulait venir à Versailles. Elle accepta. Cela le rassura car ce ne serait pas ce qu’aurait fait une personne qui n’aurait plus été bien avec lui. A Versailles, ils virent un aéroplane. Albertine aurait voulu aller chez les Verdurin. Le narrateur lui dit qu’elle devait s’habiller pour cela car elle était en chemise de nuit et en manteau et qu’il serait trop tard ensuite. Alors il lui proposa d’aller goûter et elle accepta avec cette admirable docilité qui le stupéfiait toujours. Ils s’arrêtèrent dans une grande pâtisserie située presque en dehors de la ville, et qui jouissait à ce moment-là d’une certaine vogue. Albertine chercha à se faire remarquer par la pâtissière mais sans succès. Le narrateur la pâtissière avait des amants et ne s’inquiéta pas des tentatives d’Albertine. Pas une seule fois elle ne regarda Albertine que, pourtant, elle ne pouvait pas ne pas voir. C’était peu aimable pour Albertine, mais, dans le fond, le narrateur fut enchanté que son amie reçût cette petite leçon et vît que souvent les femmes ne faisaient pas attention à elle. La vie d’Albertine était recouverte de désirs alternés, fugitifs, souvent contradictoires. Sans doute le mensonge la compliquait encore. Mais, même en tenant compte des mensonges, il était incroyable à quel point de vue sa vie était successive, et fugitifs ses plus grands désirs. Elle était folle d’une personne, et au bout de trois jours n’eût pas voulu recevoir sa visite. Même si elle exprimait une pensée mauvaise mais bien peu durable, elle n’eût pu s’y rattacher plus longtemps qu’au désir d’aller aux Rochers, dont l’édition de Mme de Sévigné lui avait montré l’image, de retrouver une amie de golf, de monter en aéroplane, d’aller passer la Noël avec sa tante, ou de se remettre à la peinture.
Ils rentrèrent tard. Albertine admira le clair de lune. Le narrateur n’osa lui dire que il en aurait mieux joui s’il avait été seul ou à la recherche d’une inconnue.
Plongé dans ses rêveries suscitées par les parfums de Paris, le narrateur eut soudain le désir de partir. Oui, il fallait partir, c’était le moment.
Depuis qu’Albertine n’avait plus l’air d’être fâchée contre lui, sa possession ne lui semblait plus un bien en échange duquel on est prêt à donner tous les autres, pour nous débarrasser d’un chagrin, d’une anxiété, qui étaient apaisés à présent.
Maintenant que la vie avec Albertine était redevenue possible, il sentait qu’il ne pourrait en tirer que des malheurs, puisqu’elle ne l’aimait pas ; mieux valait la quitter sur la douceur de son consentement, qu’il prolongerait par le souvenir.
Oui, c’était le moment ; il fallait que le narrateur s’informe bien exactement de la date où Andrée allait quitter Paris, agir énergiquement auprès de Mme Bontemps de manière à être bien certain qu’à ce moment-là Albertine ne pourrait aller ni en Hollande, ni à Montjouvain. Quand ainsi le départ d’Albertine n’aurait plus d’inconvénients, il faudrait choisir un jour de beau temps où elle lui serait indifférente, où il serait tenté de mille désirs ; il faudrait la laisser sortir sans la voir, puis se levant, se préparant vite, lui laisser un mot, en profitant de ce que, comme elle ne pourrait à cette époque aller en nul lieu qui agiterait le narrateur, il pourrait réussir, en voyage, à ne pas se représenter les actions mauvaises qu’elle pourrait faire – et qui lui semblaient en ce moment bien indifférentes, du reste – et, sans l’avoir revue, partir pour Venise.
Le narrateur sonna Françoise pour lui demander de lui acheter un guide et un indicateur, comme il avait fait enfant, quand il avait voulu déjà préparer un voyage à Venise. Françoise lui annonça qu’Albertine était partie à 9 heures avec ses valises et lui avait laissé une lettre. Le narrateur était persuadé de son indifférence pour Albertine. Pourtant son souffle fut coupé, il tint son cœur de ses deux mains, brusquement mouillées par une certaine sueur qu’il n’avait jamais connue depuis la révélation que son amie lui avait faite dans le petit tram relativement à l’amie de Mlle Vinteuil. Il ne voulut en rien laisser son émotion paraître devant Françoise.
/image%2F1246088%2F20251126%2Fob_84ea6d_51ijbcsnh9l.jpg)
/image%2F1246088%2F20251023%2Fob_1c1d04_cornelius.jpg)
/image%2F1246088%2F20250920%2Fob_08f783_balzac.jpg)
/image%2F1246088%2F20250817%2Fob_ea9244_peau-chagrin-2.jpg)
/image%2F1246088%2F20250805%2Fob_4b0467_9782226385611-1-75.jpg)
/image%2F1246088%2F20250722%2Fob_8b0f4e_meca.png)
/image%2F1246088%2F20250426%2Fob_7d8a9a_prisonniere.jpg)
/image%2F1246088%2F20241102%2Fob_c15fe7_51ipqgqec9l.jpg)