Histoire de mirages
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Toutes les histoires de science-fiction se déploient dans l'imaginaire, elles traduisent ou trahissent un désir d'omnipotence. Voyager dans l'espace ou dans le temps c'est s'imaginer investi de grands pouvoirs.
Le désir d'omnipotence ne se maintient dans la durée que par sa dénégation reconduite car l'omnipotence immédiate, ce serait l'abolition du désir, y compris d'omnipotence.
Dans la plupart des œuvres de science-fiction, l'homme s'affirme, après certaines épreuves structurantes soigneusement choisies puis élaborées, comme devenant le maître de l'univers.
Le triomphe de la raison dissout l'être désirant qui, s'il désire persister, doit préserver quelque chose de la déraison, ou, plutôt, du chaos.
Ce recueil est donc une suite d'histoires de mirages où s'agitent les incertitudes de la raison, à l'intérieur et à l'extérieur ; et l'adversaire désigné : celui qui porte, à toute force, le projet de rationalité.
Toutes les histoires de ce volume, dues à 13 auteurs fort différents et écrites sur une vingtaine d'années au moins, expriment le même désir destructeur à l'endroit de toutes les catégories qui font l'obstacle à l'affirmation d'un soi tout-puissant.
Pour le lecteur, et pour l'auteur assurément, il en résulte un double effet de jouissance et de terreur : jouissance de savoir que « si on voulait », on pourrait plier le monde à ses désirs ; terreur, « si on subissait » de se voir affronté à un monde sans règles, incertain, imprévisible, en tout cas sans autre causalité que le désir de l'Autre.
Les auteurs de ces histoires y postulent que l'univers a des propriétés en sus de celles qui lui sont couramment reconnues par la science, et ils en exploitent les conséquences.
Certains des auteurs de ce recueil imaginent des techniques ou des machines permettant l'accès direct aux contenus du psychisme, sa projection sur un écran, son enregistrement, sa modification.
Grâce à la machine, le fantasme est devenu un observable puis un réel, explorable physiquement, susceptible de conquête et d'exploitation, un territoire redoutable pour qui s'y aventure mais rarement pour celui qui l'a créé.
A la limite, le fantasme devient le seul réel dont il n'est plus question de sortir et son créateur un Dieu dont le diable et le thérapeute.
Dans l'exploitation littéraire classique de la folie et du délire, c'est avec la raison et ses limites que joue l'écrivain, ou avec elles qu'il se débat, mettant en cause le sens commun ou la philosophie. Mais ici, c'est avec la théorie du délire et de la raison, c'est-à-dire avec un projet de science. Le fantasme devenu connaissable et théorisable comme objet de science peut légitimement entrer dans le réel. Un pas de plus qui est caractéristique de la science-fiction.
L'existence de Mason (Kingsley Amis).
Un homme de taille moyenne tourna un visage neutre vers Pettigrew qui tenait un demi de bière à la main. Pettigrew était grand et beau. Pettigrew demanda à l'homme s'il pouvait s'asseoir à côté de lui et l'homme accepta. L'ambiance était celle d'un bar ordinaire. Pettigrew se présenta. Son interlocuteur s'appelait Mason. Pettigrew lui demanda son numéro de téléphone. Mason aurait pu se cabrer devant le sans-gêne de Pettigrew mais il lui répondit que son numéro était dans l'annuaire. Alors Pettigrew insista et Mason lui donna son numéro. Mais Pettigrew le nota pas ce qui surprit Mason. Pettigrew lui expliqua que ça ne servait à rien. Puis il voulut donner son numéro à Mason mais celui-ci n'était pas intéressé. Alors Pettigrew lui demanda de convenir d'une phrase de reconnaissance pour pouvoir échanger de nouveaux le lendemain matin. Mason lui demanda des explications. Pettigrew lui dit que tout pouvait changer d'un instant à l'autre et qu'il ne disposait que de peu de temps. Alors Mason exigea des explications. Pettigrew lui dit qu'il s'était imaginé que Mason était quelqu'un de réel car il était en train de dormir. Mason ne le croyait pas. Pettigrew ajouta qu'il était en train de rêver et il pensait que Mason était lui aussi un rêveur. Il pensait pouvoir ainsi échanger son numéro de téléphone avec lui pour vérifier la réalité de l'expérience. Il avait déjà essayé quatre ou cinq fois dans son existence mais sans succès. Soir il avait oublié les détails, soit il découvrait que la personne en question n'existait pas. Mason le prit pour un malade. Mason était convaincu de ne pas être né dans le cerveau de Pettigrew. Il avait 46 ans, une épouse, trois enfants, un travail. Mason remarqua que Pettigrew était agité. Pettigrew lui expliqua qu'il pouvait arriver quelque chose à Mason d'une minute à l'autre. Tout à coup, Mason réalisa que Pettigrew était en train de disparaître.
En dedans (Carol Carr).
La maison était un puzzle fait de nombreux rêves. La jeune fille en avait vaguement conscience. Pourtant elle parcourait ses rôles et ses couloirs changeants. Elle avait vécu six mois ici et la maison s'était rapidement agrandie. Elle croyait être née de nouveau dans cette maison et ne s'interrogeait jamais sur sa propre présence en ce lieu. Quand elle se réveillait dans la chambre à coucher, elle n'avait pas peur à part une légère appréhension en s'apercevant que la porte s'ouvrait sur des ténèbres absolues. Elle ne connaissait ni la curiosité ni la faim. Dehors, il n'y avait qu' une brume d'un gris jaunâtre. La jeune fille appréciait cette chambre ainsi que la petite salle de bains qui lui était adjointe.
Le deuxième jour, elle ouvrit les portes sculptées de l'armoire en acajou pour y prendre une robe de chambre. Elle sortit de la chambre à traversa un étroit couloir aux murs lambrissés d'acajou sculpté. Il n'y avait pas de tableaux aux murs. Le couloir était très long et ne donnait accès à aucune autre pièce. Quand elle retourna dans sa chambre, elle remarqua un grand bureau placé dans le coin près de la fenêtre. Elle accepta cette nouveauté comme elle avait accepté le reste. Regardant dehors, elle vit que la brume était toujours là. Elle se sentit protégée.
Dans l'après-midi, elle commença à avoir faim. Elle trouva une boîte poussiéreuse contenant des chocolats dans les tiroirs du bureau. Elle les mangea et alla remplir un verre au robinet de la salle de bain. L'eau avait un mauvais goût.
Le troisième jour, elle s'aventurera dans la maison. Ensuite, elle dormit et se réveilla tout engourdie.
Le quatrième jour, elle découvrit des escaliers sur trois étages. En y descendant, elle découvrit une cuisine avec un coin déjeuner. La cuisine était moderne. Elle mangea un sandwich au gruyère. Comme les escaliers l'avaient fatiguée, elle s'endormit instantanément.
La maison continua à s'agrandir. Des chambres apparurent : certaines semblables à la sienne, d'autres, modernes, d'autres encore mélangeant les époques et les styles. Dans chaque chambre, elle trouva de nouveaux vêtements.
Le matin, elle commençait à se réveiller avec impatience. Au bout d'un mois, la maison comprenait 18 chambres, trois salons, une bibliothèque, une salle de bal, un salon de musique, une salle de couture, un sous-sol aménagé et deux greniers.
Ensuite, les gens commencèrent à arriver. Elle était furieuse de cette intrusion mais se réconforta en se disant que les gens étaient à l'extérieur. Elle ne pouvait toutefois éviter de les entendre rire et parler. Alors elle s'est mis du coton dans les oreilles mais elle se sentit plutôt exclue que protégée.
La maison cessa de s'agrandir. La brume se dissipa et le soleil se montra. En regardant par la fenêtre, elle vit un lac formant de nombreux bras étroits. Les intrus n'arrivaient que tard dans la nuit. Ils devaient être plusieurs dizaines.
Elle perdit du poids. Elle prit d'habitude de se promener la nuit ou au petit matin. Ses rêves étaient hantés par les voix venues de l'extérieur, par le clapotis de l'eau et par les rires qui n'en finissaient pas.
Elle découvrit des alcôves cachées et des couloirs secrets qui reliaient les chambres entre elles ou la bibliothèque à la cuisine.
Elle se réveillait maintenant avec appréhension. Elle se demandait si quelqu'un avait réussi à s'introduire dans la maison. Dans un placard, elle trouva des outils de menuisier. Elle cloua les fenêtres pour les condamner. Cela lui prit deux semaines.
Le sous-sol l'effrayait et elle n'avait cessé de retarder le moment d'y descendre. Lorsque les voix nocturne se firent de plus en plus distinctes et qu'elle crut reconnaître certaines de ces voix, elle comprit qu'elle n'avait plus le choix.
Le sous-sol était sombre et humide. La lumière était insuffisante pour bien voir ce qu'elle faisait et elle se rendit compte qu'elle avait bâclé le travail.
Le lendemain matin, elle s'aperçut que la maison s'était agrandie d'une nouvelle aile comprenant trois chambres. Elles étaient plus petites que les autres et pauvrement meublées. Un jour, elle vit un premier serviteur. Une cuisinière. Puis il y eut un maître d'hôtel. Ensuite elle découvrit une intendante qui lui demanda si elle avait des invités ce soir. Alors elle courut vers les escaliers pour regagner la protection de sa chambre.
Ce jour-là, ils arrivèrent dès la tombée de la nuit. La jeune fille se réfugia dans son lit et remonta les couvertures. Mais un nouveau bruit la fit sursauter. Les gens étaient dans la salle à manger. Alors elle descendit pour les affronter et leur expliquer que c'était sa maison et leur demander de partir. Ainsi qu'aux serviteurs. Ils étaient 12 et elle les connaissait tous. Il y avait son mari, sa mère, une amie. Les invités revinrent, soir après soir, mais chaque fois, c'était un nouveau groupe. Et chaque fois, la jeune fille les connaissait tous et chaque fois, elle les regarda manger. Les invités faisaient des plaisanteries sur la nourriture empoisonnée. Elle se retrouva seule. Elle n'eut pas besoin de renvoyer les serviteurs : le lendemain, ils avaient disparu. La brume entoura de nouveau ses fenêtres, et, pour la première fois dans son souvenir, elle se mit à rire.
Le rivage d'Asie (Thomas Disch)
1
Le soir, il traînait un fauteuil dans la pièce de derrière son mobilier, la chambre d'amis, pour contempler les toits couverts de tuiles et les eaux sombres du Bosphore, les lumières d'Usküdar. Il restait assis dans l'obscurité à boire du vin en attendant que la femme vienne frapper à la porte. Il écrivait à sa femme Janice pour lui donner de ses nouvelles. Mais il lui était impossible de se décider à dire ce qu'il était devenu, en réalité.
Il avait étudié la langue du pays mais cette une grammaire fondée sur des postulats totalement étrangers à tout autre langue connue de lui opposait un rempart inébranlable aux assauts de son incorrigible esprit aristotélicien.
Mais les leçons lui avaient apporté une illusion d'activité.
Au bout du premier mois, les pluies étaient tombées en abondance. Alors il restait chez lui. Il avait absorbé en une semaine les principaux attraits de la ville. Il avait exploré toutes les mosquées, ruines, musées mentionnés dans son guide.
Il avait parcouru le cimetière d'Eyup et avait consacré un dimanche entier aux murailles. Au cours de ces excursions, il rencontrait de plus en plus souvent la femme ou l'enfant, au point qu'il en était venu à craindre la vue de toute femme ou de tout enfant dans la cité.
Et toujours, à 9 heures du soir, elle venait frapper à la porte de l'appartement. Parfois, elle tapait à la fenêtre de la pièce de devant. Elle accompagnait son tambourinage de quelques mots turcs, le plus souvent Yavuz ! Yavuz !
C'était un nom courant en Turquie, un nom d'homme.
Quant à lui, il se nommait John Benedict. Il était américain.
La femme s'attardait rarement plus d'une demi-heure chaque soir, à taper en l'appelant, lui ou plutôt son Yavuz imaginaire.
La première fois, il est l'avait vue devant la forteresse de Rumeli Hisar. Il avait voulu la prendre en photo mais on ne pouvait pas cadrer l'ensemble. Alors il avait pris un sentier qui paraissait devoir faire le tour de la forteresse. Il avait aperçu la femme à une vingtaine de mètres de distance. Elle portait un gros ballot enveloppé de papier journal. Elle était habillée pauvrement. Elle n'avait pas caché son visage en le voyant. Il était difficile de distinguer un présage quelconque dans cette première rencontre.
Au moment où ils se croisèrent, il s'écarta pour lui laisser le passage et elle marmonna quelques mots en turc.
Il entra dans la forteresse. On ne pouvait monter les marches sans se trouver mêlé à la prise de Constantinople. L'escalier aboutissait à une sorte de chemin de ronde en bois accroché au mur intérieur de la tour, à une hauteur d'environ 20 m. Il se demanda quand il reverrait sa femme et de quoi elle aurait l'air. Elle avait déjà dû entamer la procédure de divorce.
En contemplant la route déserte au bas de la tour, il revit la femme, debout au bord de l'eau. Elle avait les yeux levés vers lui. Elle cria et dressa les deux mains au-dessus de sa tête. Il pensa qu'elle désirait se faire photographier alors il déclencha l'obturateur de son appareil. Il lui adressa un signe de la main en ébauchant un sourire. En fait, il aurait préféré jouir du paysage dans la solitude.
Altin était l'homme qui lui avait trouvé son appartement. Il travaillait à la commission pour diverses boutiques du Grand bazar. John avait accepté un bail de six mois. Il avait détesté l'endroit dès le premier jour. Il passait tous les jours chercher son courrier au consulat. Il mangeait dans des restaurants, visitait les monuments et griffonnait des notes pour son livre. Le jeudi, il se rendait au hammam pour transpirer le poison accumulé au cours de la semaine et se faire masser.
Il s'était rendu compte que la photo qu'il avait prise de la femme était ratée car toute la pellicule était voilée.
Ce fut à Usküdar qu'il rencontra pour la première fois le petit garçon. C'était à la mi-novembre. John avait traversé le Bosphore pour la première fois. Quand il était à New York, il avait d'abord envisagé de passer deux mois tout au plus à Istanbul pour apprendre la langue avant de se rendre en Asie. Il déambula dans les ruelles sordides et les taudis. Comme il était de petite taille et ne s'habillait pas en Américain, il se promenait dans les rues sans attirer l'attention. Il n'avait pas apporté son appareil photo qui était en réparation.
Le petit garçon pleurait près d'une fontaine publique. Il devait avoir cinq ou six ans. Il portait au bout de chaque bras un grand seau en plastique rempli d'eau. Il n'arrivait pas à garder ses sandales aux pieds. Il ne pouvait marcher sans elles. John se sentait impuissant car il ne pouvait parler à l'enfant ne connaissant pas assez la langue. Le petit garçon s'était aperçu de la présence de John. Il pleura avec application pour attirer son attention. Il implora John. Alors John recula et l'enfant se mit à crier à son adresse. John s'en alla pour retrouver l'embarcadère. Il commença à neiger. Quand il fut assis dans le bac, il se surprit à jeter des coups d'oeil furtifs aux autres passagers, comme s'il s'attendait à découvrir la femme parmi eux.
Le lendemain, John avait de la fièvre.
Au cours de la nuit, il avait rêvé à la femme et au petit garçon. Une partie de son esprit avait déjà entamé l'élaboration de l'équation qui les reliait.
2
La thèse de son premier livre soutenait que l'essence de l'architecture, son principal droit à l'intérêt esthétique, résidait dans son arbitraire.
Depuis trois ou quatre ans, John s'imposait pour tâche une rééducation de l'oeil et de l'esprit pour les ramener à cet état d'innocence.
Il avait besoin de découvrir un laboratoire plus favorable que New York, un endroit où il pouvait être avec plus de naturel un étranger. Il avait demandé une bourse qui lui avait été refusée. Il décida d'entreprendre le voyage à ses frais. Il avait accepté que Janice demande le divorce. Ils s'étaient quittés dans les meilleurs termes. Elle l'avait même accompagné au bateau.
John traversa un hiver qu'Altin prétendit d'une dureté inaccoutumée, sans précédent.
Un soir, en rentrant du cinéma, John glissa sur les pavés glacés juste devant la porte de sa maison et déchira de façon irréparable son pantalon. Il s'en fit faire un sur mesure par un tailleur. Il avait l'air maintenant plus petit et plus trapu, peut-être qu'il devait effectivement avoir cette apparence et que ses costumes antérieurs avaient durant des années raconté des mensonges à son sujet. La couleur également concourait à une légère métamorphose. Le costume était bleu. Avec ce costume, John devenait apparemment turc. Il ne souhaitait pas ressembler à un Turc mais plutôt éviter les autres Américains qui abondaient ici.
Au cours de l'hiver, John cessa ses visites dans la ville. Deux mois de mosquées ottomanes et de ruines byzantines avaient élevé sa sensibilité à l'arbitraire. Jour et nuit, les pièces de son appartement lui tiraillaient l'esprit. Il se mit à passer les après-midi dans un café proche, en bas de sa rue.
Bien qu'il se livra de moins en moins à l'analyse de ses sensations et de ses motivations, John se rendait compte que ce café avait l'avantage spécial de lui servir de bastion contre l'influence maintenant omniprésente de l'arbitraire. Cette salle était seulement ce que devait être, elle le contenait lui-même.
Il ne fit pas attention au premier tapement à la vitre du café mais la seconde fois, il leva la tête. La femme et l'enfant étaient tous deux ensembles. Il les avait revus l'un et l'autre à diverses reprises depuis son voyage à Usküdar qui est remonté à trois semaines. Mais jamais encore il ne les avait vus ensemble. Personne ne paraissait remarquer la femme derrière la vitre. John fixa résolument les yeux sur son verre de thé. La femme continuait à taper à la vitre. Le propriétaire du café finit par sortir et lui lança quelques sèches paroles. Elle s'en alla sans répondre. John resta encore un quart d'heure devant son thé refroidi. Puis il gagna la rue. La femme et l'enfant avaient disparu. Il rentra dans son hôtel. Jamais il ne retourna dans ce café.
Quand la femme vint frapper pour la première fois à sa porte ce soir-là, John n'en fut pas surpris. Et tous les soirs elle revenait, à neuf heures, à dix au plus tard.
"Yavuz ! Yavuz !" Elle l'appelait.
John se demandait souvent quand il céderait, quand il ouvrirait la porte. Mais c'était sûrement une erreur. Il n'était pas Yavuz. Il s'appelait John Benedict Harris et il était Américain. Il se surprit à tenter d'imaginer quelque chose de ce Yavuz.
3
Trois jours après Noël, John reçu de sa femme une carte du Nevada. La carte représentait une immense étendue de désert blanc, un lac de sel avec des montagnes violettes au lointain. Alain Caillard, sa femme avait écrit : « Joyeux Noël ! Janice ».
Le même jour, il reçut un exemplaire du magazine Art News envoyé par son ami Raymond. Dans les dernières pages, John trouva une longue critique dénuée de toute sympathie de son livre Homo Arbitrans. La critique, Robertson, avait la réputation d'être une autorité quant à l'esthétique de Hegel. Il soutenait que le livre de John n'était qu'un assemblage de truismes. John avait suivi les cours de Robertson pendant les deux premières places puis avait arrêté. Il se demanda si Robertson ne s'en était pas souvenu. John décida d'envoyer une réfutation mais le soir même, il est répandu toute une bouteille de vin sur le magazine. Il déchira l'article et jeta le magazine aux ordures en même temps que la carte de sa femme.
John avait envie d'aller au cinéma. Il gît dans la rue un homme suivi par une petite troupe d'enfants. C'était un homme qui faisait de la publicité pour un film turc avec un personnage devenu principal dans le nouveau folklore turc "Killing", c'était un squelette. Une salle projetait infime intitulé «Killing à Istanbul ». John alla le voir. Pendant le film, il sentit une main sur son épaule. Il avait la certitude que c'était la femme et ne voulait pas se retourner. Une voix d'homme. John se retourna. C'était Altin. Il était accompagné d'un ami. Il s'assit à la droite de John et son ami prit le siège libre à sa gauche. L'ami d'Altin s'appelait Yavuz. Il ne parle pas l'anglais. John lui serra la main, à regret.
John trouvait qu'il y avait un aspect déplaisant dans presque tous les visages de Turcs. Il n'avait jamais pu définir quoi.
Durant les dernières minutes du film se déroula un combat entre deux silhouettes déguisées en squelettes, un vrai Killing et un faux. Un des deux mourut, projetés du haut des poutrelles métalliques d'un bâtiment inachevé. Altin demande à John si le film lui avait plu et s'il avait compris. John répondit qu'il avait compris suffisamment et que le film lui avait plu. Altin parla un moment avec Yavuz. Celui-ci s'adressa à John en turc alors Altin lui expliqua que son ami trouvait que John avait le même costume que lui. Altin proposa de raccompagner John et d'acheter une bouteille de vin mais John refusa. Il disait avoir mal à la tête. Il se rendit compte qu'il les avait vexés.
Pour rentrer chez lui, il emprunta un itinéraire indirect pour éviter les ruelles sombres. Il repensa au film. Il croisa la femme. Elle semblait préparée à cette confrontation. Elle avait la peau marquée de variole. Elle pleurait. Elle avait enfilé plusieurs couches de vêtements contre le froid. Elle lui chuchota des mots à l'oreille. Mais il ne comprenait pas. Elle continuait de l'appeler Yavuz alors il lui expliqua qu'il était Américain. Elle souleva ses jupes pour le montrer ses chevilles. Puis elle lui toucha l'épaule. John la repoussa mais elle continuait de se cramponner à lui en hurlant Yavuz !
Alors il la frappa au visage. Elle tomba sur le pavé humide. Il recula. Elle se releva enseignant du nez. John tenait le paquet graisseux que la femme lui avait laissé. Elle s'en alla. John regarda le paquet. Il savait qu'il ne devait pas l'ouvrir. Pourtant il l'ouvrit. Il y avait de la nourriture dedans. Une orange, du fromage. John les mangea.
Au cours du mois de janvier, John de ces avis que deux fois de son carnet. Il avait noté un extrait du livre de A. H. Lybyer intitulé Le gouvernement de l'empire ottoman à l'époque de Soliman le magnifique. Dans la seconde note, John avait simplement indiqué être resté chez lui pour boire car il avait plu et que la femme était venue à l'heure habituelle.
4
John avait maigri. Il s'était fait couper les cheveux. Il s'était fait pousser la moustache. Il buvait beaucoup de vin. Les journées s'écoulaient à torrents. John s'était dit qu'il fallait simplement tenir jusqu'au printemps. Il s'était préparé un siège, dans la croyance qu'un assaut était impossible.
En février, John visita Topkapi. Il trouva que rien n'était beau. N'importe où qu'il fut dans la ville, il restait prisonnier de sa chambre.
En dernier ressort, il retourna à Eyup. C'était la suprême abstraction de l'architecture. Il sembla à John qu'on l'avait entassé là pour justifier la thèse de son livre. Son esprit et son œil reprirent vie. La beauté était là en abondance !
Il revint le lendemain avec son appareil photo enfin réparé. Puis il se rendit au petit café en haut de la colline. C'était un café ou Pierre Loti avait coutume de venir. John se sentit absolument chez lui. Il ouvrit son carnet et se mit à écrire.
Son énergie retrouvée lui permit de rédiger une réponse à l'article de Robertson mais il fut obligé de se référer à des passages de son propre livre. Le plus souvent, ce qu'il y découvrait lui paraissait incompréhensible. Il écrivit à Art News que tout système, y compris le sien, et celui de M. Robertson était un tissu de mensonges plus ou moins intéressants comme l'était le titre de son livre : Homo Arbitrans. Il demanda à M. Robertson ce qui pouvait bien être plus improbable que ce titre est plus arbitraire. Il envoya sa lettre sans la signer.
5
John voulut récupérer ses photos mais le vieil Allemand derrière le comptoir lui dit qu'elles n'étaient pas prêtes. Quand il retourna dans le magasin, les photos qu'on lui donna n'était pas celle qu'il avait prises. C'était la photo d'un pique-nique. Mais le vieil Allemand lui montra une photo. On y voyait John avec un petit garçon dans les bras. John retourna à la pâtisserie pour regarder ses photos. Il les étala en quatre rangées sur une table. Il y avait 20 photographies. Trois étaient surexposées et pratiquement invisibles. Trois autres révèlent à ce qui semblait être des îles. Il y avait aussi une vue d'une rue montante bordée de maisons de bois et de jardins dénudés par l'hiver. Les 13 autres photos représentaient diverses personnes et des groupes qui regardaient droit dans l'appareil. La silhouette identifiable à lui-même n'apparaissait que sur trois photos : l'une avec l'enfant dans ses bras ; la deuxième avec son bras passé sur les épaules de la femme tandis que l'enfant se tenait devant et la troisième dans un groupe de 13 personnes qui figuraient sur les clichés précédents. John se reconnut.
Jamais auparavant il n'avait vu ces gens saufs la femme et l'enfant. Il ne reconnaissait pas non plus les espaces herbeux, les rochers, la plage.
John avait dans la poche son billet d'avion pour New York. Maintenant, il était en sûreté. C'était la sécurité honteuse d'une déroute. Il commença à neiger quand le pacte approcha d'Heybeli. C'était une station estivale. Peu de gens y vivaient durant les mois d'hiver. Il appuya sa joue contre l'écorce d'un arbre et perçut du nouveau le déclic de l'appareil photo comme si c'était les battements de son coeur.
Il reconnut l'endroit. C'était ici qu'il s'était tenu avec le garçon dans les bras. La femme avait porté l'appareil photo à hauteur de son œil. John était prêt à reconnaître que tout cela était arrivé. Il se sentait déjà à New York.
John regarda la forêt. Il vit un homme qui se tenait juste à la lisière des arbres. L'homme entra dans la forêt.
John avait embarqué sur un bac qui allait dans la direction opposée. Il ne rentrait pas à Istanbul, il allait à Yalova. Il expliqua à l'employé qui ne pouvait pas se rendre à Yalova. Il montra son billet d'avion.
Une femme et un garçon se tenaient au bout de l'appontement de bois. L'homme qui était resté si longtemps appuyé au bastingage descendit d'un pas raide sur le quai. Il rejoignit la femme et l'enfant. Ils se mirent en route, comme ils l'avaient si souvent fait auparavant, vers leurs foyers.
Aux bons soins de M. Makepeace (Peter Philips).
L'étiquette de banlieusards est la seule chose que les banlieusards de Londres est en commun. Le mur mitoyen d'une villa jumelle est une barrière entre des univers. D'un côté il y avait un épicier retraité, doucement respectable et dans l'autre, un homme encore actif avec une grosse femme toujours souffrante et une fille nymphomane. Le plus souvent, les voisins restent des étrangers pendant toute leur vie. Personne ne connaissait Tristram Makepeace. Il avait 50 ans. Il ne se connaissait pas lui-même.
Un jour, le facteur arrive à pour lui porter une lettre et Tristram prétendit qu'il s'était trompé car l'enveloppe indiquait " E. Grabcheek Esq. aux bons soins de Tristram Makepeace. Tristram vivait seul et ne connaissait pas ce Grabcheek. Le facteur refusa de reprendre la lettre. D'ailleurs il avait déjà porté une lettre avec la même adresse et Tristram l'avait acceptée quand le facteur l'avait passée sous la porte. Et il s'en alla.
Tristram regarda sous le paillasson. Il n'y avait pas de lettres. Il ne voulut pas ouvrir l'enveloppe qu'il venait de recevoir. Il n'était pas le genre d'homme à ouvrir les lettres d'une autre personne. Il remit la lettre dans une plus grande enveloppe et l'adressa à la poste avec une note concise : « Personne de ce nom ici. T. Makepeace ».
Il ne fallait pas qu'il se tourmente au sujet de cette lettre. C'était la meilleure manière de ramener son ancien malaise. Il avait sa maison, sa pension, son jardin, ses livres et ses connaissances à l'auberge locale. Il se rendit à l'auberge pour dépenser sa pension plus libéralement que d'habitude. Il parla de son mystère aux habitués. Le patron lui dit qu'il aurait dû ouvrir la lettre.
Quand il rentra chez lui, un peu ivre, il y avait eu une seconde distribution. Il fourra la lettre dans la poche de sa vieille veste et monta se coucher.
Quand il se réveilla, il mit la main dans la poche de sa veste. La lettre avait disparu. Il haussa les épaules.
Deux jours plus tard, le facteur avait porté deux lettres : l'une avec la même adresse mystérieuse et l'autre avec le seul nom de Tristram. Cette deuxième lettre contenait celle que Tristram avait renvoyée à la poste. La poste lui signalait que cette lettre avait été distribuée réglementairement. Alors Tristram envoya les deux lettres non ouvertes à l'inspecteur général des postes pour la Grande-Bretagne. Une semaine plus tard, il les reçut en retour avec des regrets de la secrétaire du secrétaire de l'inspecteur général des postes. Une note de politesse hautaine suggérait qu'en tant qu'occupant de la ville, il pouvait avoir le droit de les ouvrir. Alors il ouvrit une lettre. À l'intérieur, le papier était vierge. Makepeace crut que c'était une farce. Il se rappela un peu de son langage à l'armée. Il se mit à jurer. Il se dirigea vers l'entrée pour en faire autant avec l'autre lettre mais elle avait disparu. Il se frotta les yeux et toucha le mur trois fois pour se rassurer. Il chercha partout la lettre disparue. Au bout d'un moment, il avait oublié ce qu'il était en train de chercher.
L'entraînement de l'armée s'était superposé à l'enfance maussade et ordonnée de Tristram. Il fit son lit car il avait oublié de le faire et cela lui avait terriblement torturé l'esprit. Puis il retourna à l'auberge pour boire beaucoup de whisky. Il regarda par la fenêtre du bar et ne parla à personne. Il était torturé par ses pensées. Le cendrier en verre sur la table qui était en face de lui glissa sur la surface humide de bière et se cassa en 1000 morceaux sur le sol. Makepeace se sentit un peu mieux et invita l'aubergiste à prendre un verre. Puis il rentra chez lui.
Il chercha la lettre de la secrétaire du secrétaire de l'inspecteur général des postes. Il ne trouva rien que les restes de sa pension en billets froissés. Il s'adressa au mur : « je ne suis pas en train de devenir fou ». Pendant la guerre, une bombe allemande était tombée du ciel et avait éclaté à côté de lui. Il y repensa comme il repensa au moment où son père avait frappé sa mère. C'est la guerre qui l' avait rendu schizophrène. Il avait été réformé de l'armée et on lui avait accordé une pension. On lui avait demandé de signaler ses troubles s'ils revenaient.
Un jour, M. Makepeace se dit, avec le peu qui lui restait de son esprit conscient, qu'il faudrait qu'il repeigne les murs de sa maison. En attendant, il devait obéir aux ordres.
Le lendemain matin, il attendit l'arrivée du facteur. Le facteur lui demanda s'il avait trouvé le dessinateur de la lettre. M. Makepeace répondit non. Il reçut encore une lettre avec une feuille vierge. Il aurait voulu sortir son cerveau et le laver sous l'eau claire du robinet jusqu'à ce qu'il soit blanc et propre.
Il fut encore torturé par ses pensées et hurla "Non". Il décida d'écrire au ministère des pensions pour obtenir une entrevue avec un psychiatre. Il évoqua les lettres qu'il recevait et leur disparition. Sa lettre fut transmise au ministère de la Santé avec la mention « à l'attention du service médical, District E ».
Le quatrième jour d'attente, pendant que M. Makepeace était assis, la tête entre les mains, à sa table, le journal du matin tomba du plafond. Il se mit à rire. Il n'osa plus quitter sa maison car cela équivaudrait à une fuite.
La secrétaire du conseil médical, District E et cria la commission médicale de l'armée pour demander les papiers concernant l'ex-capitaine Tristram Makepeace.
Le cinquième jour d'attente, M. Makepeace qui n'avait pas d'amis intimes, pas de proches parents, passa sa journée à tourner en rond dans sa maison et parla à ses murs.
Le matin du septième jour, la femme d'à côté téléphona d'urgence pour une ambulance. M. Makepeace était penché à la fenêtre de sa chambre et poussait des hurlements. Il criait : « la barrière a cédé. Je ne peux pas le supporter ».
Les médecins avaient conclu que Makepeace s'était inventé une personnalité qui s'écrivait des lettres. M. Makepeace avait été placé à l'isolement. Pourtant il avait réussi à s'envoyer une lettre à l'adresse « aux bons soins de Tristram Makepeace Seaton Mental Hospital. Essex.
Le superintendant et son jeune assistant étaient en désaccord sur le cas Makepeace. Le superintendant était persuadé qu'une personnalité dissociée ne pouvait avoir une existence objective séparée. Son adjoint pensait le contraire.
Ce matin, dans une maison vide d'une banlieue, le facteur distribua une dernière lettre. Elle tomba sur le paillasson. Elle était adressée à Ezreel Grabcheek Esq. 36 avenue des acacias. Sans la concession du « aux bons soins de suspension »
La lettre s'éleva du paillasson en zigzaguant et resta suspendu en l'air.
Quelque chose se mit à rire.
Les vents de Mars (Fritz Leiber).
Le narrateur était à bord d'un long patrouilleur archéologique. Il pensait se trouver quelque part près de de la mer Acide sur Mars. Mais il ne voyait que la plaine infinie d'un rose terne. Il reconnut les constellations du Sagittaire et du Scorpion et Antarès comme un point rouge. Il était vêtu d'une combinaison spatiale rouge. À côté de lui se trouvait la combinaison spatiale verte de son copilote. Il y aurait eu quelqu'un à l'intérieur si le narrateur était seulement plus sociable ou s'il se souciait un peu plus des règles de vol.
Il trouvait que le paysage martien était encore plus spectral que celui d'Amérique du Sud-Ouest. Il avait écouté la station de Deimos. Un programme suggérait d'éloigner Mercure du soleil pour en faire la lune de Vénus. Le narrateur aurait préféré qu'on finisse d'aménager Mars. Et finalement il préférait que Mars demeure solitaire. C'était pour cela qu'il était venu ici. Il trouvait que la Terre était trop peuplée. Cependant, il y avait des moments sur Mars où il aurait souhaité avoir un compagnon.
Le narrateur pensa à Monica. À la chapelle Rockfeller de l'université de Chicago elle s'était trouvée par un brillant matin de juin pour obtenir son diplôme de physique, le jour où le souffle de la bombe avait atteint l'extrémité sud de du lac Michigan. Elle était morte il y avait longtemps. Il repensa à un poème de Browning dans lequel un évêque exigeait que ça tombe soit érigée en l'église de Saint te-Praxède. Pour lui, la perte de Monica était liée à son horreur de ce que la Terre s'était faite elle-même dans son amour de l'argent. La guerre atomique avait éclaté juste au moment où on pensait que le monde était en sécurité et qu'il n'y avait plus de problème. Le tiers de la Terre avait été détruit. Cela avait aussi détruit la foi du narrateur en la nature humaine.
Tout à coup, le narrateur vit l'impossible dressé dans le désert en face de lui. Il atterrit et descendit sur le sol. Il contempla le miracle et l'autre partie de son esprit commença enfin à s'éveiller. Il regarda la façade ouest de la cathédrale de Chartres qui était en face de lui. Il voyait un mirage qui avait voyagé à travers 80 millions de kilomètres. Il savait que Chartres avait été volatilisé par la bombe qui avait manqué de peu la capitale. Le bâtiment était une limitation construite par les coléoptéroïdes selon un plan relevé par télépathie sur une image-souvenir de Chartres prise dans l'esprit d'un humain. Le narrateur pensait qu'il était atteint par un piège hypnotique tendu par les coléoptères de Mars.
Le narrateur pensait qu'on avait peut-être offert une excursion sur Mars au dernier président fou de la belle France pour lui calmer les nerfs et en avait monté de toutes pièces une cathédrale de Chartres en carton-pâte pour le satisfaire. Ou peut-être le passé et le futur existaient-ils quelque part dans une sorte d'animation suspendue. Ainsi il y avait une porte menant à Chartres. Le narrateur entendit un gémissement derrière lui. Il se retourna pour voir la combinaison verte sortir de l'engin et venir vers lui. Le vent entraîna le narrateur loin de l'engin et la combinaison verte l'accompagna.
Le narrateur avait l'impression que le vent ne soufflait pas seulement à travers l'espace de Mars mais aussi à travers le temps. Un petit rocher prit pendant quelques instants la forme toute tordue de Brush, le chien de Monica, tel qu'il était au moment de sa mort. Il était mort des suites des retombées radioactives, trois semaines plus tard. Quand le vent s'arrêta, le narrateur regarda la façade ouest de la cathédrale de Chartres qui se dressait devant lui. Il était accroupi sur les marches de la baie du Sud. Il sera peu la que selon la légende Chartres avait été le lieu de résidence de Sainte-Modesta, une ravissante jeune fille que son père Quirinus avait torturée à mort à cause de sa foi chrétienne. La porte à deux battants étaie entrouverte et la combinaison verte était couchée sur le ventre, casque levé, comme pour regarder à l'intérieur.
Il entra dans l'église. Il y avait un intérieur sombre avec des grosses colonnes de granit et des escaliers de marbre rouge. Il vit une tombe somptueusement ornée où se trouvait un gisant. C'était un évêque. En dessous de lui, se trouvait une frise de bronze où se bousculaient des multiples personnages. C'était la tombe de l'évêque dont parlait le poème de Browning. C'était l'église de Sainte-Praxède, soufflée par la bombe de Rome. L'église de Sainte-Praxède avait bien existé mais la tombe de l'évêque de Browning n'avait jamais existé que dans l'imagination du poète.
Le narrateur s'aperçut qu'il y avait deux silhouettes vêtues de noir en train d'examiner la tombe-un homme pâle dont la barbe noire recouvrait les joues et une femme pâle dans les cheveux noirs masquaient une partie du visage. Un animal gras et sans poil s'éloigna d'eux. Le narrateur eut vraiment peur. La femme appela son chien Flush. Le narrateur se rappela que c'était le nom du chien qu'Elizabeth Barrett avait emmené avec elle quand elle s'était enfuie avec Browning. Puis la femme appela de nouveau son chien mais cette fois elle l'appela Brush. La tombe somptueuse avait disparu et les murs étaient devenus gris comme ceux de la chapelle Rockfeller. La femme vint vers le narrateur. C'était Monica. Quelque chose vint frapper le narrateur et l'entraîna dehors Le narrateur crut que c'était le fantôme du souffle d'une explosion atomique qui l'avait frappé. Le vent s'arrêta et le narrateur se releva dans la poussière près de l'engin. La cathédrale avait disparu. La combinaison verte se tenait debout appuyée à la coque. La vitre du casque était vide. Alors le narrateur porta la combinaison jusqu'à la cabine comme s'il se fût agi d'une personne. Il comprit que c'est dans ce que nous avons perdu que nous existons le plus pleinement. Il vit apparaître l'étoile du soir, la Terre.
Je vois un homme assis dans un fauteuil et le fauteuil lui mord la jambe (Robert Scheckley et Harlan Ellison).
1
C'était bientôt la fin du jour de travailler et Pareti était épuisé. Il était moissonneur dans les champs de vase depuis trois ans. La première fois qu'il avait vu la mutation de plancton qui parsemait cette région de l'Atlantique il s'était écrié « foutue vase ». Et c'était devenu un rituel. La vase qu'il venait de recueillir avait touché son gant mais il décida que c'était trop d'embarras de le désinfecter immédiatement.
Il était à 50 milles au large de l'Atlantique. Il entreprit le retour. Le soleil brillait avec la dureté du diamant, comme toujours de la troisième guerre mondiale. C'était le temps presque parfait pour la récolte, à 530 $ la tournée. Il continua en direction de la tour du Texas, recueillant de la vase sur son chemin.
En regardant les morceaux de vase, cela lui évoquait des images :un cyprès, un bébé phoque. Un élan vital l'avait conduit au champ de vase, une fois obtenue ses diplômes avec la plus haute distinction. Il se demandait à quoi pouvait lui servir son instruction dans un monde surpeuplé de 27 milliards d'habitants. Mais ils faisaient partie des rares à avoir obtenu un doctorat, le timbre d'or et la note « deux A ». Mais rien de tout cela ne valait son instinct naturel de ramasseur de vase. La vitesse avec laquelle il la recueillait lui permettait de gagner plus qu'un ingénieur chevronné.
La tour du Texas avait l'air d'un récif de corail articulé. Au-dessus de la surface, il y avait un réseau de tubes entrecroisés, des tuyaux dans lesquels les ramasseurs déversaient la vase.
L'engin était informe et lent à se déplacer. En tant que navire, c'était sans conteste le plus affreux de toute l'histoire de la navigation, mais comme usine, c'était une merveille.
Pareti pénétra dans le sas le plus proche. Il passa par les compartiments de décontamination. Puis il dévala la spirale de l'escalier d'aluminium et entendit s'élever des voix. C'était Mercier, sur le point de prendre son service, et Peggy Flinn qui discutaient de l'argent que leur rapportait leur travail. La matière gluante était envoyée aux usines de fractionnement et d'irradiation lorsque le réservoir était rempli. Soumise aux diverses procédés brevetés des principales compagnies de traitement, la vase se multipliait molécule par molécule, se développait, s'étendait, livrait enfin 40 fois son poids initial.
On « tuait » alors la vase amplifiée et on lui faisait subir un nouveau traitement d'où sortait l'aliment artificiel, base du régime de la population. La troisième guerre mondiale avait été une tragédie épouvantable en ce sens qu'elle avait détruit des quantités fantastiques de tout sauf d'êtres humains.
La vase était broyée, malaxée, purifiée, bourrée de vitamines, colorée, parfumée, épicée et présentée sous divers emballages et sous une quantité de marques déposées. C'était les ramasseurs de vase qui maintenaient le monde en vie. Et même à 530 $ par jour, certains d'entre eux avaient l'impression qu'on ne les payait pas assez.
Peggy proposa à Pareti de faire l'amour. Il accepta et descendit avec elle jusqu'à la cabine de Joe. Les femmes bégueules en matière sexuelle ne restaient pas longtemps dans les Tours du Texas. Il était rare que les ramasseurs aient la permission de se rendre à terre, aussi la compagnie leur fournissait toutes facilités. Cinéma, cuisiniers, sports, bibliothèque et aussi leurs collègues du sexe féminin. Les femmes recevaient une indemnité de sexe pour les activités en dehors des heures de service. Quand Joe se déshabilla dans la cabine, Peggy remarqua qu'il était en train de perdre ses poils. Ils prirent leur plaisir. Ensuite Joe s'endormit.
50 ans plus tôt, la troisième guerre mondiale avait enfin éclaté. Elle avait suivi 30 ans de phase 2 de la guerre froide. La phase 1 s'était terminée en 1970 lorsqu'il était devenu clair que la guerre était inévitable. La phase 22 avait été celle des mesures défensives prises contre une tuerie trop vaste. On avait enterré les villes sous terre. Dans les monts Smoky, on avait enfoncé, à 3 km de profondeur, le gigantesque l'ensemble de défenses anti-fusées du continent nord américain, dénommé Mur de Fer.
L'explosion de la démographie avait commencé longtemps avant la phase de 1. Sous l'aiguillon de la peur, les peuples se multipliaient comme jamais. Et dans les villes en boîte telles que Hong Kong-le-Bas, Labyrinthe (au-dessus de Boston), la monotonie de la vie circonscrite ne laissait aux habitants que peu de plaisirs. Donc on se multipliait. Seules les élites militaires et scientifiques choisissaient, par nécessité, de vivre en surface. Puis vint la guerre. Los Angeles fut réduite en scories. Mur de Fer et la moitié des monts Smoky disparurent. New York et Chicago avaient été mieux protégées. Elles avaient perdu leurs faubourgs mais pas leur villes souterraines.
La situation avait été aussi grave, pire même, sur les autres continents.
On avait eu le temps de mettre au point des sérums, des remèdes, des antidotes, des thérapeutiques. Des millions de personnes avaient été sauvées.
L'écologie était devenue insensée. Des espèces avaient survécu, d'autres s'étaient éteintes sans espoir. Commencèrent alors les grèves de la famine et les émeutes alimentaires. Puis ce fut le temps des cannibales. Les gouvernements, attérés par la mal qu'ils avaient semé, se regroupèrent enfin. Les Nations unies avaient été rétablies et avaient chargé les compagnies industrielles de résoudre les problèmes de l'alimentation synthétique. La radioactivité, combinée avec le soleil et la pluie, avait provoqué une étrange mutation dans les eaux riches de plancton des hauts-fonds du Diamant. 10 ans après la fin de la troisième guerre mondiale, le plancton était devenu autre chose. Les pêcheurs l'appelaient « la vase ».
Des espèces apparurent et disparurent. Mais la vase ne disparut pas.
Le monde fut sauvé. La vase, une fois « tuée » pouvait se transformer en aliment de synthèse. Elle contenait une gamme étendue de protéines, de vitamines, d'acides aminés, d'hydrates de carbone. Jamais, on avait découvert une substance qui s'approchât à ce point de l'aliment parfait. Sa saveur variait à l'infini, selon le procédé de traitement breveté qui lui était appliqué.
À l'état de nature, elle subsistait à un niveau quasi végétatif. Elle était apparemment inintelligente bien qu'elle eût une tendance incontestable à constituer des formes. On eût dit que la vase désirait devenir quelque chose. Dans les laboratoires, on espérait qu'elle ne découvrirait jamais ce qu'elle souhaitait devenir.
Les moissonneurs touchaient la plus haute paie de tous les non-techniciens du monde. C'était en quelque sorte une indemnité de haut danger. Joe Pareti n'avait jamais compris pourquoi toutes les sommes déposées à son compte étaient qualifiées d'indemnités de haut danger. Il était sur le point de le découvrir.
2
après une nuit de sommeil, Pareti s'aperçut qu'il avait du mal à garder l'équilibre. Il avait mal partout. Il alla se doucher. En se regardant dans la glace, il se rendit compte que le sommeil lui avait frotté la peau à la toile-émeri. Il était totalement chauve. Ses cheveux étaient tombés dans la nuit. Il n'avait plus de cils ni de sourcils. Il avait perdu son système pileux, ses verrues, ses grains de beauté et des cicatrices. Il avait l'impression fugace de comprendre ce qui lui arrivait. Il partit à la recherche du médecin qu'il trouva au laboratoire de pharmacologie. Le médecin l'emmena à l'infirmerie. Pareti se sentit transformé en objet de curiosité quand le médecin Ball l'examina. Le médecin prit des notes, déclencha des appareils photo et disposa des instruments sur un plateau. Il expliqua à Joe qu'il avait attrapé le mal d'Ashton. C'était l'infection transmise par la vase. Ashton avait été le premier cas réellement étudié. Ball lui expliqua qu'il était le sixième cas connu. Et cette maladie était irréversible et fatale. Le médecin lui conseilla de se reposer et de s'amuser. Alors Pareti le traita de salaud. Le médecin le pria d'excuser sa légèreté. Puis il lui expliqua ce qui était arrivé aux cinq personnes qui avaient contracté la maladie avant lui. Ashton était devenu volubile. Un jour, devant une foule importante, il était resté en l'air, sans support visible, à haranguer l'assistance dans une langue hermétique de son invention. Puis il s'était dissipé dans l'air. Le cas numéro trois s'était aperçu qu'il pouvait vivre dans l'eau. Puis il avait été tué par un troupeau de dauphins. Le numéro quatre vivait actuellement dans la communauté d'Ausable Chasm. Il avait perdu son système pileux comme Joe. Le numéro cinq avait subi une dégénérescence des organes accompagnée d'une croissance simultanée desdits organes vers l'extérieur. Puis il avait commencé à acquérir un exosquelette, des antennes, des écailles, des plumes. Enfin, il s'était transformé en ver de terre. Ball dit à Pareti que dans son cas, la forme pouvait être agréable. Alors Joe s'énervant mais le médecin lui dit que c'était lui qui avait choisi son occupation et on l'avait averti des risques. Pareti demanda au médecin ce qu'il devait faire. Ball répondit qu'il devait s'attendre à l'inattendu. Le cycle de la maladie produisait une modification fondamentale des rapports entre la victime et le monde extérieur. Le cinquième cas avait peut-être réussi à retarder les effets de la maladie par la puissance de la volonté alors Pareti s'en alla en disant qu'il lutterait.
Le médecin lui dit que les autres cas, d'après ce qu'il en avait lu, taient beaucoup plus forts que Joe n'en avait l'air. Et il lui ordonna de cesser de gémir. Jour lui donna un coup de poing juste au-dessus du coeur. Le médecin partit à la renverse en battant des bras et heurta la vitrine aux instruments qui se brisa. Joe lui dit qu'il avait de vilaines manières avec la clientèle et s'en alla.
Joe reçut un dernier bulletin de paye et quitta la tour du Texas. Il reçut en outre une importante indemnité de licenciement. Tout le monde savait que le mal d'Ashton n'était pas contagieux mais Peggy lui dit adieu mais refusa de l'embrasser. On avait envoyé un transport aérien de la compagnie pour prendre Pareti. Le directeur de la tour vint lui parler. Il dit à Joe qu'il n'était pas en quarantaine et qu'il pouvait aller où il voulait. Il remercia Pareti d'avoir tabassé le médecin qu'il détestait. Pareti dit adieu à ce qu'il avait été pour prendre passage vers le monde réel.
3
Joe avait droit au voyage gratuit pour la destination de son choix. Il s'était décidé pour Est-Pyrites. Une des hôtesses l'entraîna dans une salle d'eau pour lui faire l'amour. Puis elle quitta les lieux. Pareti se regarda dans la glace. Il eut soudain l'impression plaisante que sa maladie aurait peut-être pour conséquence de le rendre irrésistible pour les femmes. Mais il voulait combattre la vase et l'empêcher de s'emparer de lui. Il décida de prendre un peu d'amusement puis d'acheter un lopin de terre en surface et de trouver une femme puis de se mettre au travail dans une des compagnies.
Est-Pyrites, dans le Nevada, se situait à 130 km au sud de la ville fantôme radioactive de Las Vegas. Elle était aussi à 5 km plus bas. Elle était considérée sans exagérer comme une des merveilles du monde. C'était une ville consacrée à la jouissance. Un dicton était né dans cette ville : le plaisir est un devoir sévère que nous impose le monde. Les rites de fertilité de l'Antiquité avaient été remis en vigueur. Pareti ne voulut pas y participer car il ne voulait pas favoriser l'emprise de la vase sur lui. Des exécutions pour impiété avaient lieu en public devant le tribunal du soleil. Le christianisme était en régression. Les antiques coutumes du jeu au Nevada avaient été respectées et amplifiées. Les usages de cette ville étaient anticonstitutionnels, improbables et certains absolument inconcevables. Pareti aima d'emblée la ville.
Il s'installa à l'hôtel du Tour du monde à côté du Hall des perversions face aux verdoyantes étendues du Jardin des supplices. Dans sa chambre, il se rendit compte qu'il n'était pas seul. Quelqu'un ou quelque chose était avec lui dans la pièce. La veste qu'il avait posée sur le fauteuil se mit à bouger toute seule. Joe réussit à s'en emparer. La veste resta molle un moment puis elle se leva sur elle-même et lui chatouilla le creux de la main. Alors il la jeta loin de lui et sortit de la chambre.
Pareti pensait que la vase avait modifié les relations entre lui-même et un article d'habillement. Un objet inanimé. Il se rendit dans un tripot dont l'innovation consistait en un jeu compliqué appelé Fourre-la. Pour jouer, on s'asseyait devant un long comptoir avec des trous dans la paroi. C'était un jeu réservé aux hommes. Il arrivait derrière les panneaux frontons des choses diverses à quiconque s'était inséré dans le trou du jeu. Certaines de ses choses étaient exquises. D'autres ne l'étaient pas. Une grande femme élégante aux cheveux d'un noir d'encre s'approcha de Pareti. Elle lui proposa de descendre chez elle. Joe devina que la vase s'était remise à l'oeuvre. Il se retira du panneau à l'instant même où s'éclairait devant lui le voyant « perdant ». Il entendit le bruit reconnaissable de lames de rasoir qui tourbillonnaient. Il quitta l'endroit suave en courant. Derrière lui, la femme pleurait.
Il s'assit sur un banc dans un parc. C'était un endroit tranquille. Un journal voltigea à travers la rue et se colla autour de sa cheville. Joe entendit le journal murmurer : « s'il vous plaît, oh ! S'il vous plaît ! Ne me repoussez pas ». Joe lui ordonna de foutre le camp. Le journal se froissa pour tenter de lui défaire ses chaussures. Alors Joe essaya d'arracher le journal de ses chaussures. Un homme passa et s'arrêta. Il regarda. Il était stupéfait. Le journal le traita de voyeur. Joe comprit que ce n'était donc pas une hallucination. Il s'en alla et alla la boire des verres dans un bar sombre. On dut l'emporter au séchoir public du coin pour le ranimer. Au Taj Mahal, il joua les filles, visant mal volontairement en envoyant les poignards sur les putains qui tournoyaient à toute vitesse sur la roue gigantesque. Cela lui coûta 100 $ et il hurla « au voleur ». Il fut jeté dehors.
Il fut accosté dans la rue par un changeur de tête qui lui proposa une opération illégale. Mais Joe cria "aux flics" et l'homme s'en alla. Un chauffeur de taxi lui proposa la Vallée des larmes. Joe accepta. C'était une boîte nécrophile. L'odeur des cadavres lui monta au nez et l'étouffa. Il n'y resta qu'une heure.
Longtemps après, Joe se retrouva dans le parc où le journal l'avait poursuivi. Joe courut pour chercher à s'arracher aux bavardages ineptes des herbes, aux langueurs d'un peuplier. Par son intermédiaire, sa maladie influait sur le milieu. Elle infectait le monde à travers laquelle il passait. Il n'était pas contagieux pour les humains. C'était bien pire. Il était porteur de peste pour le monde inanimé. Ce monde modifié l'aimait.
Il rencontra une bande errante d'adolescents qui lui proposèrent de le battre comme plâtre contre argent comptant mais Joe refusa et poursuivit sa route.
Il aboutit au boulevard Sade mais là encore il entendait les petits pavés murmurer autour de lui : « dis, ce qu'il est mignon ! ». Alors il leur répondit : « pour moi, un pavé ressemble à n'importe quel autre pavé. Quand on en vu un, on les a tous vus »
À la Cité de la sexualité à prix réduit, Pareti lut un message sur une enseigne : je suis une enseigne aux néons et j'adore Joe Pareti.
La foule s'était amassée pour observer le phénomène et une femme demanda qui pouvait être ce Joe Pareti. Jo lui répondit que Pareti était une victime de l'amour et que si elle prononçait son à voix basse elle pourrait être le prochain cadavre. Elle le traita de détraqué. Il entra dans la Cité de la sexualité. La poignée du battant lui donna une tape amicale sur les fesses.
Un vendeur lui expliqua qu'on pouvait le conditionner à aimer tout ce qu'il aimerait aimer grâce à des impulsions. Pareti passa son chemin. Il savait qu'on ne devait jamais se laisser implanter à la légère des impulsions par les charlatans de foire. Le parc d'attractions était bondé. Joe cherchait le calme et la solitude alors il se glissa dans un box à fantôme. Les rapports sexuels avec les fantômes étaient interdits dans certains Etats mais la plupart des médecins convenaient qu'ils étaient sans danger à condition de bien se débarrasser du résidu ectoplasmique avec une solution alcoolique. Une employée en uniforme annonça à Pareti qu'il était demandé au téléphone. Quand il décrocha, il se rendit compte que c'était le téléphone lui-même qui voulait lui parler. Le téléphone lui dit que quelque part en quelque sorte l'oiseau vivait.
Pareti demanda des explications mais le téléphone avait raccroché. Le téléphone sonna à nouveau pour lui dire qu'il l'aimait. Il lui dit qu'il s'était transformé en journal pour le séduire. Pareti comprit qu'il avait affaire à sa maladie. Il comprit que le monde devenait autre chose. À présent le téléphone prétendait être la vase. Pareti comprenait. On avait sous-estimé la vase. C'était un organisme muet mais non dépourvu d'intelligence. Il était façonné par les puissants désirs qui l'agitaient. Alors il demanda à la vase si elle pouvait devenir une fille. La vase répondit que c'était impossible. Joe lui dit qu'il ne l'aimait pas et qu'il l'avait en horreur. Le téléphone avait raccroché.
Pareti était rentré à l'hôtel. La commode s'était rendue compte que Pareti était sans amour. Il était le sixième homme à dédaigner l'amour aimant de l'amoureuse amante. Pareti regarda le miroir doré sur le mur qui lui faisait face. Il se rappela que Cocteau appelait les miroirs les portes de l'enfer. Il savait qu'un miroir était un œil qui attendait qu'on regarde à travers lui.
Joe s'aperçut qu'il se regardait par le miroir. Il avait cinq nouveaux yeux. Deux sur le mur de la chambre, un au plafond, un dans la salle de bains, un dans le vestibule. Il voyait des choses nouvelles : le divan, pauvre créature sevré d'amour, la lampe dont le col incurvé trahissait la fureur. L'amour comporte toujours un risque mais la haine est un danger mortel. En regardant le miroir, Joe se disait : je vois un homme assis dans un fauteuil, et le fauteuil lui mord la jambe.
Chrysolite entière et parfaite (R. A. Lafferty)
Le Fidèle Prosélyte et faisait voile vers le large en direction de l'est. Au nord du caboteur se trouvait la magnifique côte de Cannelle de Libye avec ses plages merveilleuses et ses remarquables hôtels dorés dans le lointain. Le Fidèle prosélyte faisait voile le long de la rive la plus au sud de l'oecumène, le monde habitable et habité. August Shackleton poussait des jappements prenant de joue en tenant la barre du Fidèle prosélyte. Il demanda à Boyle pourquoi ils essayaient d'évoquer des esprits extérieurs et d'invoquer des esprits et des contrées intérieurs. Pour lui c'était un enfantillage grotesque. Boyle lui répondit que c'était parce qu'ils appartenaient à une espèce qui n'avait jamais disposé d'une culture adulte. Il n'y avait rien au-delà de la puérilité. Il fallait qu'ils trouvent quelque part une perspective plus profonde.
Shackleton avait eu honte devant ses fils lorsqu'il avait avoué à quelles sortes de distractions il se livrait. Il y avait les séances de spiritisme et présent le voyage sur le Fidèle prosélyte. Ils étaient à la recherche de la localisation géographique de certaines images de l'inconscient collectif. Il y avait quatre autres membres dans l'expédition, Sebastian Linter, Justina Shackelton, Luna Boyle et Mintgreen Linter.
Justina remarqua qu'il y avait des mauvaises herbes dans l'eau ainsi que des roseaux et des herbes des marais. Son mari ne voulait pas y croire. Mais Sebastian confirma que l'eau était vraiment boueuse. Il avait compris que ce qu'ils cherchaient avaient déjà commencé. L'illusion avait déjà atteint tous les sens à l'exception de la vue. Il dit à Schakleton qu'il y avait des serpents et des crocodiles et qu'il fallait arrêter de nager dans ces eaux dangereuses. Schakleton refusa d'y croire. Mais il accepta que tout le monde remonte sur le bateau. Mais Justina refusa de remonter. Mintgrenn était pleine d'herbes et de boue, elle avait les pieds et les mains déchirées et elle marchait en boitant tellement elle avait mal. Elle dit qu'elle avait l'illusion d'avoir le pied cassé et d'avoir horriblement mal. Boyle trouvait que ces illusions étaient absurdes.
Schakleton déboucha une bouteille de Bombe romaine et incita les autres à imaginer l'odeur de créatures au-delà de celles inclus dans l'oecumène fermé. Schakleton commença l'évocation. Justina venait de se faire manger la cheville gauche par une bête. Schakleton continua l'évocation en disant qu'il existait un mystère consistant à sourdre de l'inconscient populaire des idées de continents qui ne se trouvaient pas dans le monde réel ainsi qu'une flore et une faune hautement imaginaires. Des gens avaient déclaré les avoir visités. Le plus grand des mystères était l'Afrique. Pour lui c'était une absurdité et il le prouverait.
Boyle trouvait que sa boisson, le Canari vert, avait un drôle de goût. Il y avait dans sa boisson quelque chose d'effroyablement étrange.
Schakleton évoqua les créatures imaginaires d'Afrique. Ses amis le suivirent et les créatures conjurées apparurent comme dans un brouillard.
August ordonna à sa femme de sortir de l'eau mais elle refusa. Elle prétendit qu'ils n'étaient pas sur un bateau mais sur un énorme arbre abattu et que les crocodiles passaient tout près de leurs jambes et de leur cous. Mais les autres continuèrent leur conjuration. Ils terminèrent leur conjuration en conjurant les hommes d'Afrique. Ils considéraient que ces hommes étaient les caricatures du commencement. Et ils se retrouvèrent au milieu de l'Afrique, sur le tronc glissant d'un arbre abattu au-dessus d'un marécage vert. Les animaux étaient autour d'eux dans les forêts et il y avait aussi un homme noir, le visage altéré par l'émotion.
Justina poussa un hurlement horrible lorsque le crocodile la coupa en deux.
D'après les textes servant à la conjuration, l'oecumène était l'île qui était le monde et avait la forme d'un oeuf partagé en trois parties : l'Europe, l'Asie et la Libye.
August éclata d'un gros rire nerveux lorsque sa femme fut coupée en deux mais sa main qui tenait la Bombe romaine se mit à trembler. Il trouvait que sa dernière invention de se faire manger par un crocodile était bien dans son style.
Brusquement, ils se révélèrent tous d'une créativité explosive. Ce qui avait été le Fidèle prosélyte était maintenant un tronc d'arbre glissant surplombant un marécage. L'un d'entre eux avait eu l'idée qu'un crocodile devait faire un certain hurlement et il avait imposé son imagination aux autres.
Puis Luna avait imaginé un Noir en train de parler français et les alertant que les crocodiles allaient les dévorer. Il essayait de leur expliquer que ce qu'il voyait était la réalité. Il leur dit qu'ils étaient dans une zone sauvage fermée. August ordonna à l'homme noir de sortir la moitié de sa femme du crocodile et de la remettre ensemble. L'homme noir répondit qu'il ne pouvait pas faire cela car cette femme était morte. August répondit à l'homme noir qu'il faisait partie de son rêve. Il jeta à l'homme noir une bouteille de Bombe romaine.
L'homme noir but tout en les suppliant de quitter cet endroit.
Mintgreen terrorisée prit l'initiative de réciter l'incantation : « que se dissipe le cauchemar de l'heure de midi, le crocodile-dragon et le monstre ! ».
Et les autres psalmodièrent avec elle. Mais l'homme noir était mort écrasé par une créature bovine.
Il avait essayé d'empêcher le buffle de renverser le tronc d'arbre en équilibre instable et de précipiter tous les hommes blancs dans le marécage meurtrier. Les créatures disparurent et il y avait du nouveau dans l'air la saveur de l'eau salée et des lointaines plages de sable chaud.
Le Fidèle prosélyte s'éleva à nouveau juste au-dessus du seuil de la conscience de ses occupants. La côte de cannelle de la Libye commença à prendre forme. Et tout fut terminé. L'incantation les avait ébranlés par son seul pouvoir psychique. Luna ne comprenait pas pourquoi Justina n'était pas avec eux sur le bateau. Tout à coup, la moitié inférieure du corps de Justina flotta le long du Fidèle prosélyte et c'était vraiment épouvantable. Elle était couverte de sang et les poissons mordaient dedans à pleines dents.
Ils arrivèrent à l'entrée du port de plaisance. Le monde était de nouveau intact, magnifique, vers le nord. Sur toute chose régnait la parfaite lumière de midi.
Dans l'Imagicon (George H. Smith)
Dandor se renfonça dans la soie tiède du divan pour s'étirer voluptueusement. Il étudia soigneusement la jeune femme blonde qui finissait de polir les ongles de ses doigts de pied. Elle s'appelait Cécile. Elle lui avait rendu un autre service la nuit dernière. Mais aujourd'hui, elle l'ennuyait, de même que la brunette dont il ne pouvait se rappeler le nom. Il se demandait pourquoi les femmes lui était toujours aussi dévouées et pleines d'adoration. On aurait presque pu croire qu'elles étaient le produit de son imagination. Ou le produit de la plus grande invention de l'homme, l'Imagicon. Cécile embrassa avec passion le pied droit de Dandor tout en lui disant qu'elle l'aimait. Il résista à l'envie d'utiliser un de ses pieds fraîchement bichonnés pour lui donner un coup bien asséné sur son petit derrière. Il faisait tout son possible pour être gentil, même quand leur adulation menaçait de le faire périr d'ennui.
Il se mit à bâiller. Cécile demanda s'il allait partir. Il répondit qu'il ne serait pas absent très longtemps. La brunette lui demanda s'il ne les aimait pas. Il se rappela que la brunette s'appelait Daphné. Il dit qu'elles commençaient à lui sembler irréelles et qu'il était temps de partir. Cécile répondit que quand il partait, elle avait l'impression qu'on les éteignait. Dandor pensa que dans un sens c'était bien vrai. Il ne pouvait rien y faire car il se sentait irrésistiblement attiré vers cet autre monde.
Il jeta pour la dernière fois un regard circulaire sur le luxe insensé de son grandiose palais et sur la beauté de ses femmes et il disparut.
La première chose qu'il entendit en sortant de l'Imagicon fut le hurlement du vent et il sentit la morsure du froid. Sa femme, Nona, le traita de bon à rien. Sa femme était laide. Il pensait que Cécile et les autres étaient de vrais déèsses à côté. Sa femme commença à lui dire la longue liste des tâches qui l'attendaient. Il savait, sans qu'on ait besoin de le lui dire, que les amants de sa femme étaient venus la voir lors de son absence. Comme il y avait 20 hommes pour une femme sur la planète, elle n'avait que l'embarras du choix. Dandor faillit avoir la nausée en regardant le repas qu'elle lui avait préparé. Puis il sortit pour effectuer son travail. Il regarda le paysage désolé et froid. Il s'enfonça dans le désert de glace vers la tourbière qui leur fournissait leur unique combustible.
Il empila de la tourbe gelée toute la matinée. Puis il retourna vers les misérables huttes de Nidrond. Nona posa un bol de soupe maigre et un morceau de pain rassis devant lui. Il mangea en silence puis il sortit derrière la cabine pour creuser une nouvelle fosse d'aisance. Le soir venu, il avait affreusement mal au dos. Il retourna vers la cabine du pas d'un homme ivre et avec une seule pensée dans son esprit : dormir…
Il fut réveillé par les hurlements des loups des glaces. Sa femme lui ordonna de les chasser pour sauver le bétail. Il empoigna son fusil laser. Il y avait deux loups à six pattes. Un des loups l'attaqua et il le tua. L'autre loup l'attaqua par derrière et l'envoya s'étaler sur le sol gelé. La bête se jeta sur lui. Heureusement il avait toujours son fusil laser. Il tira. Après avoir tué la bête, il sombra dans les ténèbres. Lorsqu'il revint à lui, il était dans la cabine allongé sur la table. Nona et un homme qu'il ne connaissait pas étaient penchés au-dessus de lui. L'homme était docteur. Il annonça à Dandor qu'il devait lui couper une jambe. Puis Nona lui expliqua qu'avec une seule jambe il ne pourrait plus utiliser l'Imagicon tout seul. Il devrait rester bien gentil avec elle. Le docteur revint avec sa sacoche et un flacon de whisky. Dandor but le whisky tandis que le docteur l'opérait. Dandor s'évanouit. Quand il se réveilla, la douleur avait dépassé tout ce que sa raison pouvait supporter alors il décida d'entrer dans la boîte noire. C'était une promesse de sécurité durable et absolue. Un monde clair et chaleureux l'entoura. Cécile et Daphné l'accueillirent. Ainsi que les sœurs jumelles. Dans ce monde imaginaire, Dandor avait encore ses deux jambes. Il était sur la Terre en l'an 22 300, c'est-à-dire 100 ans après le Mal qui s'attaquait aux gènes masculins et avait réduit la population masculine de la Terre à quelques milliers d'hommes. Chaque homme était devenu le centre d'un harem où il était choyé et adoré comme un Dieu.
Un grand nombre des survivants n'y avait pas résisté longtemps. Alors, on a inventé l'Imagicon qui transformait en réalité tout ce qu'un homme pouvait imaginer. Mais les hommes se retrouvèrent plus insatisfaits que jamais.
Dandor avait été plus avisé. Avec l'Imagicon, il avait créé quelque chose d'entièrement différent… Un monde froid et différent qu'il avait baptisé Nidrond. Il avait découvert une grande vérité. À quoi bon le paradis si on ne peut le comparer à rien ? Comment un homme pourrait-il apprécier le ciel à sa juste valeur et ne goûtait pas de temps à autre à l'enfer ?
L'avocat camé (H. H. Hollis).
Corky Craven franchit l'entrée du tribunal du comté de Harris. L'homme de loi vérifia que sa poche intérieure était bien bourrée d'hallucinogènes. Il resta parfaitement immobile dans la minuscule antichambre du tribunal, le temps de respirer profondément à six reprises. Il voulait ainsi éviter les relents de drogue et de déchets corporels. Corky trouva un vieil huissier dans une cabine d'écoute et de vision qui regardait le divorce d'une célébrité. Corky sentit que ce divorce avait été l'occasion de recourir à diverses drogues. Il songea au procès. Avec trois points de jonction dans l'appareil fixé à chaque poignet gauche (c'était l'insigne de l'avocat du bureau) ils échangeaient entre eux assez de sang pour garantir la simultanéité de leurs perceptions modifiées tandis que par le triple projecteur sensoriel et ils étudiaient les versions différentes de la même histoire et que chacun avait puisée dans le cerveau de son client.
Corky secoua la tête au bourré d'étalon de maître Hlavcek. Il révise forme certainement. Elle aurait de la veine de s'en tirer avec une simple réprimande du comité des Torts pour avoir interrompu l'audience. Les profanes ne tenaient pas le coup sous les drogues comme savait le faire un avocat endurci et si le client perdait le fil de son récit, la dernière ressource était l'ingestion directe des faits. Le client qui refusait à son avocat la préparation physique au témoignage tombait sous le coup de tous les commandements de rigueur du tribunal jusqu'à l'interdiction de présenter simplement sa propre cause. En effet, l'avocat avalait les quelques cellules corticales de ses clients. Craven avait de la peine pour Hlavcek. Rien de pire que d'être lié par fil avec un avocat dans le cortex duquel tous les faits se gravaient alors que l'on n'avait plus d'autre ressource que de le combattre sur des points de forme.
Judith Hlavcek enlaça Craven. Elle pleurait. Alors il tendit la main pour ouvrir la cabine d'écoute mais elle ne voulait pas se réfugier dans cette pièce. Hans Pahlevski l'adversaire de Judith dans l'affaire Hazlitt lui pinça son tour l'épaule. Judith disparut en secouant la tête par la porte sombre de la cabine qu'il avait mise en service. Judith et Craven entrèrent dans la cabine qui leur était affectée pour la faire Hazlitt. Craven tira de sa poche la drogue qu'il avait emmenée. Pahlevski était prêt. Ils devaient se procurer quelques faits par hallucination. Chacun pressa le bouton de la drogue procédurale de son choix et aussitôt l'ordre écrit leur parvint : LSD 3.
Chacun d'eux remplit une petite seringue et se piquèrent au même instant puis ils s'occupèrent de leurs capuchons à l'intérieur desquels seraient projetés leurs rêves. Puis ils ouvrirent l'appareil situé à leur poignet pour y fixer le tube du mélangeur de sang. Aussitôt, une procession de beautés voluptueuses commença à défiler dans leurs cerveaux.
Craven entreprit de projeter à son adversaire des filles maigres et en un instant les filles de Pahlevski étaient devenues si grasses et celle de Craven si maigres qu'elles se transformèrent en rangée de chiffres binaires. Craven sommeillait tout en retournant au fond de sa tête la matrice industrielle du litige. Puis Craven eut la vision d'un cours d'eau et Pahlevsi aussi. L'eau était stagnante et épaisse. Alors Craven transforma cette vision en y ajoutant un soleil brillant et des poissons. Corky suscita un jeune garçon souriant qui lançait des pierres. L'instant suivant, l'enfant était devenu un crétin urinant maladroitement dans l'eau malodorante.
Craven laissa l'enfant qui ressemblait de plus en plus à un singe et élargit le champ de son rêve. Quand tout le paysage fut en place, l'origine de la pourriture de l'eau apparut au premier plan. De l'acide sulfurique s'échappait d'une buse qui sortait tout droit d'une boîte en béton. Au-dessus de la buse on pouvait voir : « Fairlawn Chemicals, Inc ».
Craven sentit que Pahlevski frémissait physiquement tant il objectait à cette image. En se servant d'un judo mental qui lui acquérait rapidement une solide réputation dans la communauté juridique, Corky laissa la buse de tomber aux dimensions d'un tuyau d'arrosage. Puis il lui 10 tuyaux puis 20. Quand ils furent cent à vider des souillures dans l'eau, il cligna les paupières s'adressa à Judith.
Craven se concentra sur des tronçons du ruisseau pour revenir à l'immense buse bouillonnante de phénol rouge et au cours d'eau tel que l'avaient fait les clients de Pahlevski. Puis une vilaine horde de petits êtres apparut qui jetaient des excréments et des ordures dans l'eau. Mais Pahlevski les transformera en souriceaux qui déchiquetaient des journaux pour les jeter dans l'eau. La buse déversait une aussi clair que du gin, elle rejaillissait sur la fosse d'impuretés créées par les clients de Craven.
Corky passa à la vue de la pente de la colline qui montrait bien que la perspective plate sous laquelle Pahlevski bouclait le ruisseau n'était qu'une illusion et qu'il y avait une dénivellation suffisante pour que le cours d'eau coule lentement. Quand la crête de la hauteur apparut, le domicile du client de Craven devint visible. C'était une villa magnifique. Tout cela fut remplacé par un plan souillé de réseaux d'égouts. Pahlevski fit apparaître le numéro d'identité de l'ingénieur et Corky comprit qu'ils regardaient vraiment le relevé des égouts au voisinage du ruisseau pollué.
Craven lutta pour revenir à la projection de l'usine de produits chimiques. Il comprit que son cerveau se préparait à une puissante poussée dans le conflit juridique.
Craven arracha irrésistiblement le mur de pierre de l'usine par la force de son imagination, réalisant ce qui lui avait été refusé lors de l'enquête préliminaire, avoir une vue réelle des installations intérieures. Il put ainsi se fixer sur l'échangeur massif qui procédait à la fonction principale de l'usine en relâchant du phénol comme sous-produit. Craven réussit à se focaliser sur l'image que recevait Pahlevski. L'avocat se rendit compte que les proportions qu'il avait projetées étaient erronées parce que son informateur avait omis de lui parler d'un grand et massif ensemble d'appareils et de tuyauteries qui occupait un bon tiers de l'espace au sol. Pahlevski apparut à genoux, se cachant les yeux des deux mains. C'était la seule échappatoire aux rêves de la drogue : le refus de voir.
Un schéma se surimposa et il fut évident que l'eau utilisée dans le circuit était en majeure partie recyclée. Le peu de déchets restants s'évacuait par une petite buse qui fut agrandie pour que Craven puisse distinguer les jours je de surveillance de la teneur. Corky projeta une autre surimposition : « quand ? ». Et l'année 2525 apparut.
Corky dut bien reconnaître l'existence de fuite du réseau public d'égouts mais c'était minime en regard de la buse sans filtres ni systèmes de dépôt qui emportait l'effluent de l'ensemble des serpentins et tours de raffinage dont Craven avait dû arracher l'image du cerveau de Pahlevski.
Craven laissa dégouliner le phénol sur l'écran et commença à rassembler les éléments d'une image montrant un ruisseau non pollué, ni empoisonné, ni échauffé au-delà du point de tolérance du poisson, mais il vit alors que Pahlevski projetait de son côté une usine améliorée par l'adjonction d'une mare de dépôt juxtaposé. L'effluent se perdait dans la fosse de décantation et l'eau qui se répandait ensuite dans le cours d'eau par un petit déversoir était presque claire. Craven fit brusquement basculer un enfant dans la mare de décantation puis plusieurs enfants du voisinage escaladèrent la clôture pour se précipiter dans la fosse. Certains en ressortirent aveugles, d'autres flottaient en silence à la surface.
Pahlevski ne parvint pas à effacer l'image d'une enfant borgne. Il avait amassé des milliers de dollars pour montrer combien la société avait payé mais Craven démontra qu'il n'avait été ordonné de payer cette somme qu'après un procès et une demande adressée à l'ordinateur signala que l'affaire de l'enfant borgne était toujours en appel.
En pleine concentration, Craven projeta un rapport dont il connaissait l'existence mais auquel il n'avait pu obtenir accès. C'était l'exposé d'un plan de commercialisation à faible bénéfice de l'effluent liquide de l'usine. Pahlevski résistait avec une obstination désespérée. Le rapport était partiellement brouillé.
Craven maintint fermement sa prise et en fut récompensé par l'image du rapport authentique qu'il extrayait molécule après molécule du cerveau de Pahlevski.
Craven arracha le capuchon de sa tête et s'assit. Les mains tremblantes, il détacha le tube d'amenée du sang de s'embrasser. Il était littéralement trempé de sueur. La dernière personne devant laquelle il voulut se trouver était bien Judith Hlavcek. Elle franchit la porte et l'enlaça. Il aurait voulu lui dire qu'il avait imaginé son corps nu durant l'expérience ayant amené à la découverte du rapport. Elle le rassura et l'embrassa sur l'oreille. Pahlevski se releva péniblement, la main sur la bouche. Il reconnut sa défaite.
Craven s'attarda un moment, fouillant dans son esprit avec un mélange de honte et de plaisir, pour retrouver le souvenir de Judith offert nue sur le sol. Il croisa Judith dans le couloir. Elle lui adressa un sourire. Il lui dit qu'elle lui plaisait beaucoup.
Craven se rendit au bureau du greffier pour indiquer l'injonction dans l'affaire Hazlitt. Il retrouva Judith debout à l'angle du bâtiment sous les grands chênes. Il se mit à courir pour la rejoindre.
Souvenirs garantis, prix raisonnables (Philip K. Dick).
Douglas Quail se réveilla avec l'envie d'aller sur Mars. Seuls les représentants du gouvernement et les personnages officiels avaient pu se rendre sur la planète Mars. Un petit fonctionnaire comme lui avait peu de chances de s'y rendre. Sa femme Kirsten lui ordonna de se lever et d'appuyer sur le bouton café chaud de la cuisinière. La lumière du jour, le bruit si banal de sa femme qui à présent se brossait les cheveux devant un miroir de la chambre à coucher… Tout conspirait à lui rappeler ce qu'il était : « un minable petit congés payés ». Kirsten le lui rappelait au moins une fois par jour et il le lui en voulait à ; c'était le rôle d'une femme que de remettre les pieds sur terre à son mari.
Sa femme pensait qu'il rêvait d'une autre femme alors il la rassura en disant que son rêve était d'aller sur Mars. Alors elle lui proposa de louer des équipements de branchies artificielles pour prendre une semaine de congés dans les stations subaquatiques ouvertes toute l'année. Elle se rendit compte qu'il ne l'écoutait pas. Il partit au travail.
Au lieu d'aller au travail, Douglas se rendit à la société Rekal. Il fut accueilli par une jeune femme à la poitrine nue. Il dit qu'il avait rendez-vous avec la société Rekal. "Recall" le corrigea-t-elle. C'est là que la M. Mc Clane. La jeune femme lui indiqua la voie à suivre. Douglas trouva le bureau qu'il cherchait. Il fut accueilli par un homme entre deux âges, à l'air jovial. Il portait un costume gris dernier cri en peau de grenouille de Mars. Rien qu'à voir sa tenue, Douglas aurait deviné qu'il se trouvait en présence de la bonne personne.
Douglas lui dit que le tarif proposé était très cher et il n'était pas sûr de recevoir quelque chose en échange. Mc Clane répondit qu'il recevrait des preuves tangibles de son voyage. D'abord Douglas recevrait le talon du billet du voyage pour Mars. Ensuite on lui donnerait des cartes postales illustrées en couleurs et en trois dimensions. Il recevrait aussi un film avec des prises de vue de curiosités locales que Douglas pourrait prétendre avoir tourné avec une caméra louée sur Mars. Il y aurait aussi le passeport, les certificats établissant les vaccinations et plus encore. De plus, Douglas ne se souviendrait pas d'avoir contacté Recall. Cela resterait un vrai voyage sur Mars dans sa mémoire. Douglas pourrait disposer ainsi de deux semaines complètes de souvenirs dans le moindre détail. En cas d'insuccès, il serait intégralement remboursé. Il paraissait impossible à Douglas que l'implantation de souvenirs puisse marcher. Mc Clane lui expliqua qu'il n'avait pas les moyens d'aller sur Mars et qu'il ne serait jamais agent secret d'Interplan. Recall était donc la seule manière de pouvoir réaliser son rêve. L'implantation de souvenirs serait si profonde que Douglas n'oublierait rien.
Douglas paya en disant qu’aller sur Mars avait toujours été sa grande ambition et qu’il savait qu’il ne la réaliserait jamais. Mc Clane répondit que ce n’était pas un pis-aller qu’il lui proposait. Deux techniciens entrèrent dans le bureau et emmenèrent Douglas. Mc Clane annonça à Douglas qu’il était maintenant agent secret parti sur Mars. Une intuition bizarre et persistante dit à Douglas que quelque chose tournerait de travers.
Douglas fut plongé en sédation. La programmation de souvenirs artificiels d'un voyage sur une autre planète réapparaissait avec une régularité monotone sur l'agenda de la société Recall. Un des techniciens demanda à Mc Clane s'il voulait superviser l'opération. Il refusa.
Plus tard, un technicien annonça à Mc Clane qu'il se passait quelque chose d'assez inquiétant. Mc Clane accourut. Il crut qu'il n'y avait pas de créneaux ou introduire de faux souvenirs. Alors Mc Clane suggéra aux techniciens de faire sauter deux semaines de travail puisque Douglas était fonctionnaire à l'Office d'Emigration de la côte Ouest. Mais le problème était d'un tout autre ordre. Douglas parla. Il dit que Mc Clane avait foutu sa couverture en l'air. Il menaçait de les démolir tous. Alors le technicien Lowe demanda à Douglas combien de temps était-il resté sur Mars. Douglas répondit un mois. Puis Lowe hui demanda quel était le but de son séjour là-bas. Douglas répondit qu'il était agent d'Interplan puis il ferma les yeux. Mc Clane sentit aussitôt une vague de soulagement déferler en lui. Il comprit pourquoi Douglas avait tellement envie d'aller sur Mars. Douglas ouvrit les yeux et dit qu'il n'avait jamais eu envie d'aller sur Mars. On lui avait donné cette mission. Il était coincé. Il se demanda si sa femme n'était pas le relais d'Interplan chargé de le surveiller pour être bien sûr qu'il recouvre pas la mémoire.
Lowe expliqua à son supérieur que Douglas avait demandé qu'on lui implante un faux souvenir correspondant à un voyage qu'il avait effectivement fait. Et un faux motif qui était le vrai motif.
Ainsi le voyage sur Mars était profondément dans la mémoire de Douglas… Du moins sous sédatifs. Mais apparemment il ne s'en souvenait pas autrement. Quelqu'un, dans un laboratoire militaire probablement, avait dû effacer ses souvenirs conscients. Tout ce que Douglas savait, c'était que d'aller sur Mars représentait quelque chose d'important pour lui, tout comme d'être agent secret. L'autre technicien, Keeler, demanda à Mc Clane ce qu'il fallait faire. On ne pouvait pas greffer un faux modèle de souvenir sur le souvenir véritable. Cela provoquerait un accident psychotique. Il valait mieux le ranimer sans lui implanter de faux souvenirs et s'en débarrasser car cette histoire sentait mauvais. Mc Clane accepta cette proposition. Keeler pensait que Douglas se réveillerait avec un vague souvenir très confus de son vrai voyage. Il douterait très fort de son authenticité. Il en conclurait que la programmation avait foiré quelque part. Il se rappellerait être venu chez Recall. Mc Clane trouvait qu'ils avaient déjà assez fait joujou avec un authentique espion d'Interplan. Il voulait être débarrassé au plus vite de Douglas. Il voulait lui rembourser la moitié du tarif.
Lors du voyage de retour, Douglas se disait que c'était vraiment bon d'être un retour sur Terra. La période d'un mois passé sur Mars avait commencé à s'estomper dans sa mémoire. Il conservait seulement l'image de profonds cratères béants et d'un monde de poussière ou presque rien ne se passait. Fouillant dans la poche de sa veste, il cherche à la boîte d'ascarides martiens qu'il pensait avoir ramenée. À la place il trouva une enveloppe. C'était de l'argent. Il y avait une lettre lui expliquant le remboursement de la moitié du tarif de la part de Mc Clane. Alors il décida de retourner chez Recall. Puis il téléphona à sa femme pour lui annoncer qu'il était allé sur Mars. Elle le lui dit qu'il était probablement soûl ou pire. Mais il jura que c'était la vérité alors elle lui demanda quand il était allé sur Mars. Il ne le savait pas. Il savait juste que c'était un voyage simulé et que cela n'avait pas marché.
Quand il retourna à Recall, la réceptionniste ne cacha pas sa surprise. Il annonça qu'il était venu réclamer le reste de son remboursement. Elle rétorqua qu'aucun voyage n'avait été effectué. Mais il protesta car il se souvenait de tout. Le faux souvenir de son voyage sur Mars n'avait pas marché. Alors la réceptionniste lui proposa de sortir avec elle. Mais Douglas se rappelait que Mc Clane avait proposé de le rembourser intégralement. Finalement Mc Clane accepta de recevoir Douglas. Il proposa le remboursement intégral. Puis il conseilla à Douglas de ne parler à personne de son voyage sur Mars. Il savait que Douglas avait conservé des souvenirs partiels de ce voyage et il lui conseilla de faire comme s'il ne se rappelait plus de rien.
Dans le taxi qui le ramenait chez lui, Quail rédigea mentalement la lettre de protestation qu'il adresserait à l'Office de protection du consommateur. Une fois rentré chez lui, il remarqua une petite boîte qui lui était familière. Elle contenait des spécimens de la faune martienne qu'il avait passée en fraude à la douane. Il se rappela avoir passé une journée entière pour fouiller parmi d'énormes blocs de rochers pour trouver ces spécimens. Il demanda à sa femme s'il était bien allé sur Mars. Elle répondit-il était tout le temps en train de pleurnicher qu'il voulait y aller. Douglas à deux souvenirs greffés dans sa tête ; l'un était vrai et l'autre ne l'était pas. Il n'arrivait pas à décider lequel était le bon. Il aurait voulu pouvoir se fier à sa femme. Elle menaça de le quitter s'il ne se reprenait pas en main.
Kirsten pour prouver qu'elle ne mentait pas, s'en alla.
Tout à coup, un homme portant l'uniforme de l'agence de police d'Interplan ordonna à Douglas de lever les mains en l'air. Il paraissait familier à Douglas. Le policier lui annonça qu'il avait été surveillé grâce à un procédé implanté dans son cerveau. Un émetteur télépathique. La police savait donc tout ce qu'il avait fait. Elle savait qu'à présent Douglas était retombé dans l'oubli Ce qui était gênant, c'était le fait que sous l'effet de la drogue chez Rekal, Douglas avait parlé aux techniciens et au patron de son voyage sur Mars. Mc Clane et ses techniciens avaient très peur et auraient voulu n'avoir jamais rencontré Douglas. Douglas doutait encore de ses souvenirs mais le policier lui expliqua qu'il était bien allé sur Mars et que ses souvenirs posaient un problème. Un traitement Rekal était bien la dernière chose au monde dont Douglas avait besoin. Rien n'aurait pu être plus fatal pour lui ou pour la police. Et en l'occurrence pour Mc Clane. Douglas demanda en quoi ses souvenirs posaient problème. Le policier répondit que ce que Douglas avait fait sur Mars ne correspondait pas à l'image de marque du père irréprochable défenseur de la veuve et de l'orphelin. Douglas avait accompli pour l'État ce que la police ne faisait jamais. Un deuxième policier arriva. Les deux policiers se consultèrent brièvement. Grâce à la drogue qu'il avait reçue chez Rekal, les souvenirs de Douglas commençaient à revenir. Il se rappela la mission qu'il avait accomplie sur Mars. Cela fit réagir immédiatement les policiers. C'était ce qui pouvait arriver de pire. Les policiers étaient obligés de tuer Douglas. Douglas avait presque entièrement recouvré sa mémoire et il comprenait parfaitement l'angoisse des policiers. Douglas avait tué un homme sur Mars après avoir effacé 15 gardes du corps. Il avait été entraîné pour cela par Interplan.
Douglas avait asséné un coup du tranchant de la main à l'agent qui tenait le pistolet. En un instant, il était en possession du pistolet et tenait en respect l'autre agent, hébété. Ensuite Douglas fonça vers l'ascenseur. Les policiers ne l'avaient pas suivi. Ils avaient dû capter ses pensées déterminées. Il se retrouva dans la foule. Sa tête lui faisait mal et il avait envie de vomir. Au moins, il avait échappé à la mort. Ironiquement, il avait obtenu exactement ce qu'il avait demandé à Rekal : l'aventure, le risque, la police d'Interplan en action, un voyage secret et dangereux sur mars dans lequel sa vie était en jeu. Il savait qu'il ne pourrait pas retourner sur Mars car il avait assassiné le leader d'une organisation politique et il serait repéré dès sa descente du vaisseau. Il savait qu'il était toujours écouté par les policiers par la pensée. Alors il leur demanda d'effacer sa mémoire pour obtenir une vie moyenne et tranquille à la place. Mais une voix répondit dans son cerveau que cela ne serait pas suffisant. On lui avait déjà fourni des souvenirs ordinaires et cela avait rendu Douglas agité. Les policiers ne voulaient pas qu'il retourne chez Rekal. Alors Douglas demanda que les policiers réunissent les psychiatres militaires pour explorer son esprit. Il voulait que les psychiatres percent à jour son rêve le plus cher. Les policiers lui demandèrent s'il se rendrait dans ce cas. Il accepta.
Douglas se rendit à la caserne principale de New York. Le psychiatre d'Interplan trouva la nature du désir-fantasme de base de Douglas. C'était un rêve d'enfance de Douglas. Quand elle était enfant, Douglas avait rêvé d'une rencontre avec des extraterrestres qu'il était le seul à avoir vus. Des extraterrestres étaient venus sur Terre en repérage avant l'invasion. Douglas empêchait l'invasion en faisant preuve de bonté et de générosité à l'égard des extraterrestres. Alors les extraterrestres avaient passé un marché avec lui : ils n'envahiraient pas la terre tant qu'il serait vivant. Le haut gradé de la police demanda à Mc Clane d'implanter à Douglas ce modèle de souvenir. Les psychiatres avaient déjà effacé une nouvelle fois le souvenir de Douglas sur son voyage sur Mars.
Douglas retourna à Rekal il fut accueilli à nouveau par la réceptionniste Shirley. Elle lui dit qu'elle était sûre que cela irait bien mieux cette fois-ci. Mc Lane fournirait à Douglas des preuves de son fantasme : une baguette magique de guérison offerte par les extraterrestres mais ne fonctionnant plus après avoir été longtemps utilisé par Douglas et un papier du secrétaire général de l'ONU le remerciant d'avoir sauvé la Terre. Il y avait également des inscriptions extraterrestres et une carte céleste retraçant le vol des extraterrestres pour arriver sur la Terre. Mais le souvenir implanté ne fonctionna pas comme prévu. Douglas pensait que la baguette magique servait à anéantir et non pas à guérir. Douglas était persuadé d'avoir tué quelqu'un sur mars avec cette baguette pour le compte d'Interplan.
L'officier d'Interplan tourna les talons et s'éloigna de la salle de travail de Rekall. Douglas Quail avait vraiment rencontré des extraterrestres à l'âge de neuf ans, et son « désir-fantasme de base » inconscient était en réalité la vérité, ce que tout le monde ignorait ! Interplan ne pouvait donc le tuer sans risquer l’invasion extraterrestre.
Mc Clane résigné se dit qu'il ferait mieux de ranger les preuves simulacre dont la citation du secrétaire général de l'ONU. La vraie ne tarderait sans doute pas à arriver.
Configuration du rivage septentrional (R. A. Lafferty).
Le patient s'appelait John Miller. L'analyste s'appelait Robert Rousse. La pièce était encombrée d'appareils d'éclairage, d'expérimentation et d'enregistrement. L'entourage de Miller s'accordait à dire qu'il avait perdu toute ambition et tout jugement. Et pourtant, il avait une ambition passionnée mais n'était pas capable de l'exprimer. L'analyste lui demanda de l'exprimer. Miller répondit qu'il voulait visiter le rivage septentrional et faire en sorte d'y rester. Mais il ne pouvait le localiser que très vaguement. Il avait parcouru toutes les mers de la Nouvelle-Guinée jusqu'à la mer de Banda sans rien trouver. Il y avait consacré 25 ans. L'analyste comprit que cela correspondait aux Indes orientales et datait du temps où Miller était dans cette partie du monde pendant la seconde guerre mondiale.
Rousse lui demanda s'il pouvait rattacher l'impression que lui faisait le rivage septentrional à quelque chose. Il avait passé toute son enfance dans les terres et pourtant le rivage septentrional lui semblait familier. Il faisait un rêve récurrent qui l'amenait au rivage septentrional. Il avait été 1000 fois sur le point de le découvrir. Alors Rousse lui demanda de rêver pour enregistrer son rêve. Miller lui expliqua que ce n'était pas si simple car il y avait un petit rêve préliminaire en rapport avec l'eau. L'analyste respecta les agréables détours du rêve principal et demanda à son patient de s'étendre et de se mettre à l'aise. Il lui administra un somnifère. Les cabines d'ombre d'enregistrèrent le rêve. Plus d'un malade, en voyant l'enregistrement de ses propres rêves, était stupéfait de voir qu'une impression qu'il croyait impossible à rendre était parfaitement exprimée par l'ombre. La cabine d'ombre de Rousse était plus qu'une cabine standard car il y avait incorporé ses propres inventions. Mais la cabine reproduisait les rêves de ses patients à travers ses propres yeux et présuppositions.
Rousse regarda l'enregistrement du rêve précurseur. Il y avait un bateau à rames à fond plat attaché par une corde à un arbre. Des poissons bondissaient dans la nuit et des serpents noirs se laissaient glisser le long de la colline pour boire. On entendait le coassement des grenouilles, des chats-huants et des chiens. Miller alors adolescent se rappelait ce qu'il avait à faire. Il détachait la corde du bateau et le poussa au fil de l'eau. Il retire ensuite les poissons accrochés aux hameçons jusqu'à ce que le bateau en soit presque submergé. Il y avait aussi une grosse tortue accrochée à un hameçon. Miller la détacha. Elle se hissa à l'intérieur du bateau. La tortue se transforma en une personne que l'adolescent connaissait. Il lui parla et ils fumèrent ensemble en regardant les nuages qu'ils avaient appelés Toute-finesse et Brillonge. Rousse fut étonné par ce rêve poétique car il ne connaissait pas son patient comme quelqu'un de cultivé. Puis le rêve principal commença. Le voyage vers le rivage septentrional commença en contournant un promontoire dans un vieux voilier à bord duquel tous les hommes étaient morts à l'exception du rêveur. Le promontoire était difficile à doubler. Puis vinrent le vent et la bruine pénétrante. Le vaisseau se mit à frémir. Le rêveur se débattait. Rousse, ému, se sentit profondément concerné. Un marsouin émit un fort coup de sifflet et alors le bateau contourna le promontoire. Mais c'était un faux promontoire. Le vrai promontoire se trouvait encore plus loin sur l'avant.
Mais cet après-midi-là, le rêveur ne parvint pas à atteindre son but. Lorsque le rêve s'interrompit, Miller et Rousse était tous les deux tremblant de l'effort qu'ils avaient fourni. L'analyste dit à son patient qu'ils auraient dû jeter l'ancre dans la crique. Il avait peur d'être un peu trop en empathie avec son patient. Il proposa de revenir le lendemain.
Le rêve commença de la même façon. Il y avait toutefois quelques différences : les lanternes des restaurants et des guinguettes qui longeaient le chemin étaient allumées. Une fille était avec le rêveur dans le canoë. Depuis la ville de son Antonio ils dérivèrent sur un millier de milles. La fille s'appelait Ginger. Elle jouait d'un instrument sphéroïde à cordes. Ils traversèrent le Mississippi. Le garçon embrassa Ginger. Tout d'un coup, elle le mordit impitoyablement. Il sentit le sang couler le long de son visage et il la repoussa. Il la fit tomber du canoë et elle lui fit un signe de la main il appela dans un jaillissement de bulle mais l'adolescent l'envoya au diable.
Rousse expliqua à son patient que chacun de ces petits rêves précurseurs était un rituel. Le rêve principal commença. Cette fois le rêveur était sur un bateau à vapeur et voguait avec neuf autres vaisseaux sur la mer de Banda. Un marin montrait la carte au rêveur. Ils étaient loin du bout du monde selon lui. Mais le rêveur prétendit que la carte était fausse. Il la déchira. Il désigna aux marins que le bout du monde en leur montrant du doigt et tous sautèrent du bateau pour regagner la terre ferme à la nage. Tous les autres vaisseaux de la formation plongèrent dans l'abîme.
Le vaisseau s'engage à sur une langue étroite. Rousse conseilla à son patient d'être prudent. Il avait conscience d'être bien trop concerné par le rêve d'un patient. Le bateau longea cette langue et des deux côtés il y avait un gouffre sans fond. Le ciel avait pris fin et le vent impétueux s'élevait des profondeurs.
Pour la première fois, le rêveur réalisa le côté effrayant de ce qu'il était en train de faire. Un chemin menait vers le rivage septentrional. Rousse encouragea son patient à le franchir. En face d'eux, sur la masse de terre incertaine, se tenait un manchot empereur. Le manchot dit qu'il fallait attendre pour passer car il avait demandé à ses frères de combler la rupture totale dans le chemin. Miller accepta mais Rousse avait quelque chose que le rêveur ne voyait pas, que personne n'avait jamais vu auparavant. Dans la configuration du ciel il y avait la configuration du rivage septentrional. Puis le rêve s'interrompit.
Miller demanda à Roussel de lui dire ce qu'il ne lui disait pas. Miller répondit que le rêve serait arrivé à son point culminant le lendemain. Il fallait alors intervenir en éjectant le second étage de la fusée.
Meilleur pensait avoir atteint le complexe de l'ultime, l'arrivée : la compensation. Il voulait être celui qui remporterait le Grand prix. Alors il s'activa en prévision du lendemain. Il prépara un dispositif spécial. Il réunit une masse d'informations. Il incorpora ces éléments dans la cabine d'ombre. Il s'arrangea pour pouvoir disposer de tout le temps dont il aurait besoin.
La séance du lendemain démarra tout à fait de la même façon en dehors de quelques doutes de la part de Miller. Il avait le sentiment que Rousse était en train de lui jouer un tour. Rousse lui promit qu'ils atteindraient le cap lors de cette séance. Il y eut de nouveaux la terre élémentaire, la montagne rugissante, le mugissement des rochers, le monde qui s'efforçait constamment d'assurer son équilibre sur des fondations instables. Le rêve précurseur s'insinua. C'était un rendez-vous de bateau dans une immensité d'îles. Il y avait des marins et des matelots et des pirates qui jouaient ensemble aux dés sur les petites îles. Il y avait de la monnaie qui circulait à cette occasion. Un des pirates s'adressa à Miller en lui demandant de retirer son bateau du passage. Miller répondit qu'il était un sergent de l'armée censé garder cette boîte pour le lieutenant. Il n'avait même pas de boîtes. Le pirate répéta son ordre.
Le rêveur répondit qu'il n'avait pas le bateau alors le pirate lui trancha les pieds, les mains, et le cou. Le pirate culbuta le rêveur dans une tombe sur l'une des îles vertes et l'ensevelit.
Malgré tout, ils continuèrent à se diriger vers le rivage septentrional alors que le rêve précurseur s'estompait.
Le bateau était devenu un gros bateau à moteur très rapide. Ils avaient rompu avec la carte et les conventions en découvrant un passage là où il n'y en avait pas. Il y avait maintenant des multitudes d'îles et de presqu'îles. Mais il y avait des fausses îles constituées d'algues ou de pierre ponce. Le rêveur découvrit une vraie île nommée Pulo Bakal. Après une longue distance, le bateau percuta une autre île nommée Pulo Kaparangan. Et enfin, il y eut une île qui tinta comme de l'or. Son nom était Pulo Ginto.
Le rêveur pensait qu'il avait atteint le rivage septentrional. Mais la terre était dénaturée. Il n'en avait plus envie. Rousse l'encouragea pourtant à continuer. Mais le rêveur ne voulait pas. Il voulait se réveiller et essayer une autre fois. L'analyste fit certaines choses avec des électrodes et avec une seringue dans la fesse gauche de Miller et le renvoya dans son rêve. Mais le rêveur trouvait que le son de la terre était fêlé et que c'était perdu pour toujours. Il accusa Rousse de lui avoir volé son rêve. Ils arrivèrent au petit canal qui s'échappait du fleuve qui s'enfonçait dans le trou de la sixième rue près des magasins généraux. Miller continua son chemin il se retrouva dans le bureau de l'analyste où le rêve et la réalité se réunirent.
En se réveillant, Miller accusa l'analyste de lui avoir volé son rêve. Miller répondit à présent qu'il était guéri et qu'il pourrait de nouveau mener une vie pleine et entière. Miller rétorqua que son jeu était une fourberie et il espérait qu'un jour quelqu'un lui dérobe la chose ultime.
Rousse avait passé 24 heures à faire ses préparatifs. Il avait annulé ses rendez-vous. Il avait un lieu de retraite : une pointe isolée sur un lac ridé par le vent. Il pensait connaître le chemin direct pour y accéder. C'était trop beau pour un paysan comme Miller. Rousse voulait le conquérir lui-même.
Un vieux canapé était aussi bon qu'un autre vaisseau pour aller là-bas. Il effectua le rêve précurseur et se mit en route pour le Rivage septentrional. Il choisit la terre qui se trouvait juste au détour du promontoire, sauta avec aisance et laissa son bateau à moteur s'écraser sur les rochers.
Rousse avait compris que c'était le retour qui préoccupait toujours Miller et qui le faisait échouer.
Il emprunta le sentier avec une extrême excitation et franchit la crête. Il descendit vers le Rivage septentrional sur lequel le brouillard commençait à se lever. Un petit Léviathan le traita de faux capitaine. Le brouillard se leva et le paysage commença à jaillir dans toute sa magnificence. Il y avait une foule glorieuse. À l'entrée d'un défilé se tenait une licorne à la robe luisante et tachetée. Elle alerta Rousse que s'il passait il mourrait. Il passa et entendit un petit gémissement derrière lui. La licorne lui annonça qu'il venait de mourir. Ça n'avait pas d'importance car il n'avait pas l'intention de revenir. Il y avait une stèle gravée qui lui indiquait le chemin en termes radieux. Il la lut et pénétra sur le rivage même.
Une mer de visage (Robert Silverberg)
Richard évoqua avril Lowry, une jeune femme qui souffrait de schizophrénie. Son interlocutrice s'appelait Irène. La lui demanda s'il y avait un moyen d'aider Avril. Richard répondit qu'il avait tout essayé sans succès. Il envisageait de faire semblant de connaître un moyen pour voir ce qui se passerait. Richard se demandait quelle étrange ressemblance existait, par moments, entre Irène et Avril. Il était troublant pour lui de les confondre.
Le Dr Richard Bjornstand demanda l'avis de son collègue Erik sur la thérapie qu'il avait choisie. Erik considérait qu'elle était dangereuse.
Le Dr Richard convoqua Avril. Elle lui dit qu'il avait toujours la possibilité de pénétrer dans sa tête s'il le désirait. Il lui demanda si cela lui faisait peur. Elle répondit que cela la tuerait. Richard n'était pas sûr car elle était beaucoup plus forte qu'elle ne le pensait. Il en profita pour lui dire qu'elle était très belle. Quand il entrait dans son esprit, il était émerveillé par les paysages imaginaires conçus par Irène. Parfois, en explorant son esprit, il se retrouvait sur une île.
Il découvrit que l'île était luxuriante par sa végétation. Il perçut dans le ciel un visage de femme. Puis ce fut plusieurs visages féminins qui apparurent dans le ciel. Puis ce fut une des milliers de visages avec la même expression sérieuse. Le docteur leur ordonna de sourire et elles obéirent.
Le docteur vit apparaître des faucons. Les oiseaux tournoyaient dans le ciel. L'instant d'après, il n'y avait plus d'oiseaux dans le ciel, rien que les visages qui continuaient de sourire. Le docteur voulut explorer l'île et se rendit compte qu'elle dérivait. Sur l'horizon, on pouvait distinguer des montagnes noires.
Richard avait commencé à se pencher sur le cas de Lowry le 3 août 1987. Il était parvenu à définir le foyer de sa psychose et recommanda l'application d'un traitement par pénétration dans la conscience. Le médecin personnel de Lowry s'était opposé dans les premiers temps au recours d'une telle méthode puis il se laissa convaincre. Le 19 septembre, on inaugura le processus d'injection dans l'espace mental de la patiente.
Léonie demanda à Richard ce qu'il se passerait s'il tombait amoureux de sa patiente. Il répondit que plusieurs psychiatres avaient déjà été amoureux de leurs malades.
Le docteur avait continué l'exploration de l'île. Les visages apparaissaient, disparaissaient et revenaient sans périodicité régulière. C'était les visages d'Irène et d'Avril. Richard avait découvert une vaste steppe brûlée par le soleil couverte d'épineux rabougris. Il y avait aussi une haute barrière corallienne. Au sud, il y avait des dunes. Il avait trouvé de l'eau et de la nourriture en suffisance. Il était pourtant rongé d'impatience à l'idée de voir se terminer le voyage. Un jour, il atteindrait le rivage et son travail réel commencerait.
Le risque de cette méthode était pour le médecin de s'attendre à rencontrer des puissances dépassant de loin ses propres forces. La patiente, pour sa part, devait connaître et accepter le fait que cette intrusion du psychiatre dans sa conscience pouvait entraîner dans sa personnalité de profondes modifications dont certaines risquaient de ne pas être bénéfiques.
Richard avait vécu une journée particulièrement éprouvante sur l'île. Le vent s'était mis à souffler alors il s'était enfoncé à l'intérieur des terres. Puis il dut subir une averse de grêle et des rafales de vent. Mais en l'espace de cinq minutes, tout fut terminé. Le soleil reparut comme si de rien n'était. Les visages d'Irène et d'Avril recommencèrent à clignoter entre présence et absence dans le ciel.
Le lendemain, Richard fut réveillé par un soleil monstrueux et diforme.
Richard avait discuté avec ses collègues de son désir d'entrer dans la conscience de Miss Lowry. Léonie lui avait dit qu'il restait de rester englué à l'intérieur de la conscience d'Avril. Richard affirma ne voulant pénétrer en Avril que dans le sens le plus métaphorique de ce terme. Irène se faisait pas le moindre souci en ce qui concernait la fidélité de Richard.
L'île dérivait vers la haute mer. Richard était convaincu de ne pouvoir rien faire pour Avril tant qu'il n'aurait pas atteint le continent. L'île venait de pénétrer dans un secteur au calme plat. Richard ne voyait d'autre visage que le sien mais il n'a voyait multiplié à l'infini.
Richard avait l'impression qu'Irène était un personnage de fiction depuis qu'il était dans la conscience d'Avril. Il commençait à comprendre qu'il procédait peut-être à sa propre analyse plutôt qu'à celle d'Avril. Il avait conçu des rames en taillant des arbres. Il les avait attachées avec un câble végétal à un énorme palmier au sommet d'un promontoire. Ainsi il pouvait pousser l'île vers le continent.
L'île avait fini par être emportée par le courant. Richard avait l'impression d'être confronté à un Scylla. Dans le ciel, Irène elle lui sourit. Il fabriqua des simulacres de lui-même pour tromper le monstre. L'île s'engouffra dans le détroit de Richard passa tout près de Scylla. La bête emporta les sosies de Richard. Elle les dévora. Richard doubla sain et sauf le roc où se tenait la hideuse créature. Le visage d'Avril, démultiplié à l'infini dans le ciel, lui sourit. Il était prêt à affronter Charybde.
Richard avait l'impression d'avoir un contrôle total sur cette île. Il pouvait la remodeler en fonction de ses besoins. Il avait remplacé son système de rames en palmiers par des projections flexibles de la substance même de l'île qui le propulsaient à une allure régulière vers le continent. Il n'avait qu'à tendre les mains pour que les poissons viennent docilement s'y prendre. Il pouvait façonner le ciel à sa guise. Il parvint au continent. Il descendit à terre. Il voyagea pendant cinq jours pour atteindre le sommet de la plus proche montagne. L'air était parsemé de sévères visages de femmes. Il grimpa jusqu'au sommet de la plus haute crête de la chaîne. Il pensait avoir trouvé l'antre où se trouvait l'essence d'Avril et le fier noyau de son âme. Il découvrit de longues et minces presqu'îles incurvées et à l'intérieur la mer bouillonnait avec frénésie. C'est là que se trouvait Charybde. Il se précipita au bas de la montagne pour regagner son île. Il voulut trancher le câble pour redémarrer mais le câble se reforma encore et encore. Il fut obligé de provoquer une fissure traversant l'île de part en part pour déloger le câble. Il put ainsi redémarrer. Mais l'île se désintégra. Il ne restait plus rien.
Il nagea. Le visage d'Irène semblait lui faire un clin d'œil. Il arriva en vue de la première presqu'île.
Il arriva dans les cercles extérieurs de Charybde. C'était ici que s'engouffrait l'esprit d'Avril. Il fut entraîné par le courant. Ce fut la chute libre. Il se précipita dans le cœur de Charybde. Il arriva sous le niveau de la mer. Il s'accrocha à une corniche en saillie. Il découvrit l'entrée d'une caverne creusée dans la falaise. Il entra. Il déboucha dans une salle humide et froide. Avril s'y trouvait accroupie au fond de la grotte. Elle était nue et frissonnait. Il lui proposa de sortir et de nager vers la surface. Elle refusa car elle avait peur de se noyer. Alors il attendit avec elle. Puis Avril amena Richard jusqu'à l'entrée de la grotte. Elle se laissa glisser le long d'une pente et Richard la suivit. Il se laissa emporté par les eaux. Avril l'entraîna vers le haut. Richard trouvait qu'elle ressemblait à Irène. Il aurait voulu qu'Irène le lâche mais elle continuait de l'entraîner derrière elle. Ils jaillirent dans la lumière du soleil et Irène lui montra une île. Elle nagea jusqu'à l'île. Richard était toujours tenu par la mer. Avril était partie. Il ne voyait qu'Irène dans les vagues. Il ne savait pas comment sortir d'ici. Il décida d'attendre. Tôt ou tard, il serait assez fort pour sortir et affronter les flots.
Le façonneur (Roger Zelazny).
1
Render sentit que la fin approchait. Il décida qu'il valait mieux faire de chaque microseconde une minute et augmenter la température. Les ténèbres cessèrent de se resserrer. Le Forum était étouffant. César se couvrait les yeux. Les sénateurs n'avaient pas de visage et leurs vêtements étaient éclaboussés de sang. Avec une frénésie inhumaine, ils plongèrent leurs dlagues dans la silhouette abattue. Tous, sauf Render. Tout en faisant partie de la scène, il y était étranger. Car il était Render, le façonneur. César protestait en gémissant. Il accusa Render d'avoir tué Marc-Antoine. Render lui répondit qu'il avait tué Marc-Antoine parce qu'elle était un roman beaucoup plus noble que lui. Render accusa César de porter atteinte à la dignité de cet événement. Il lui ordonna de partir et César obéit.
Render retrouva César et lui dit de se méfier d'octembre. César lui demanda ce que c'était. Render lui dit que c'était un mois. La date que devait redouter le noble César. L'événement qui ne serait jamais inscrit au calendrier. Il éclata de rire et le forum rit avec lui. Alors César réclama qu'ont le tue lui aussi. Render déchira le forum, les sénateurs, le cadavre d'un Marc-Antoine et César en dernier. Il enfourna le corps de César dans un sac noir.
Render se glissa hors de sa console couchette et s'approcha de la fenêtre. Il s'approcha du gros oeuf lisse et scintillant posé à côté de son bureau. Il tendit la main par-dessus la console pour enfoncer le second bouton rouge. L'oeuf perdit son éblouissante opacité et une fente horizontale apparut en son milieu. Render vit Erickson en sortir. Render examina la ro-matrice. Tout était conforme. Le circuit de rétroaction qui conservait la propre voix du patient capté en analyse était également conforme. Les stimulateurs de mots, les banques d'odeurs… Tout était conforme.
Render referma l'oeuf et l'éteignit. Les bandes avait enregistré une séquence précieuse.
Il demanda à Eriksson de s'asseoir. Render avait entièrement construit le rêve d'Eriksson en rapport avec César. Mais Eriksson avait donné une signification émotionnelle à son rêve. Ainsi les bandes avaient enregistré des signes d'anxiété. Cela faisait des mois qu'Eriksson était en analyse. Render était convaincu que la peur de son patient d'être assassiné ne reposait sur rien. Il pensait que le député désirait intensément être victime d'un assassinat. Le député rétorqua qu'il n'avait nullement envie de se suicider. Render lui demanda s'il avait un indice quelconque prouvant que quelqu'un le haïssait suffisamment pour vouloir le tuer. Le député répondit qu'il recevait de nombreuses lettres de menaces. Mais après enquête, il fut avéré que ces lettres avaient été écrites par des cinglés.
Alors le député expliqua au psychanalyste qu'il était venu le trouver sur le conseil d'un collègue. Il voulait que son esprit soit fouillé pour y découvrir quelque chose à donner aux détectives. Mais le psychanalyste n'avait rien trouvé. Il pensait que le député aurait aimé avoir plusieurs ennemis. Puisqu'il n'avait pas d'amis, il ne restait, pour ne pas être ignoré, qu'à se faire des ennemis. Le diagnostic du psychanalyste était que le député avait un grand besoin de rapports profonds avec d'autres personnes. Eriksson trouve cela absurde. Il rencontrait beaucoup de gens et il gardait toujours un magnétophone sur lui et un appareil photo miniature pour pouvoir se souvenir de chacun. Alors le psychanalyste lui demanda s'il avait trouvé une signification au rêve avec Jules César. C'était le cas. Le psychanalyste lui conseilla de recanaliser l'énergie qui avait servi à créer cette obsession. Il fallait aussi qu'il rencontre des gens pour se faire des amis. Le député ne comprenait pas pourquoi il n'arrivait pas à être aimé ni détesté. Le psychanalyste pensait aux observations de Dante sur les opportunistes : les opportunistes se voyaient refuser l'entrée du paradis par manque de vertu mais ils se voyaient également refuser l'entrée de l'enfer par manque de vices caractérisés.
Pour le psychanalyste, la complexité croissante de la société conduisait à la dépersonnalisation de l'individu.
Render conseilla à Eriksson de prendre rendez-vous dès qu'il éprouverait le besoin de discuter de ses activités et d'en étudier le rapport avec le diagnostic qu'il venait de faire. Alors Eriksson invita le psychanalyste à boire un verre avec lui. Render déclina la mutation car il avait un rendez-vous.
Render était un des 200 façonneurs à qui leur constitution psychique permettait de s'engager dans des types de comportements névrotiques s'en rapporter du mimétisme de l'aberration autre chose qu'une satisfaction esthétique.
Il s'était lui-même fait analyser et sa propre analyse n'avait présenté aucune difficulté. Neuf ans plus tôt, il avait subi une injection volontaire de novocaïne dans la région la plus douloureuse de son esprit. Il avait commencé à se sentir détaché après la mort de sa femme Ruth et de leur fille Miranda dans un accident de voiture. Son fils Peter avait 10 ans. Il écrivait chaque semaine une lettre à son père. Il projetait d'emmener son fils avec lui en Europe. Il avait une liaison avec Jill DeVille. Il se rendit dans son club « le Perdreau et Bistouri ». Avant de partir, il trouva une note sur son bureau. Miss DeVille avait appelé. Il décida de la rappeler le lendemain.
Dehors, il neigeait. Cela lui fit repenser à l'accident de voiture de sa femme. Une grande partie de la douleur avait été effacée par le temps.
Render fut content qu'on lui ait retenu sa table favorite. Il se composa un menu digne de son appétit. Les séances de façonnage lui donnaient toujours une faim de loup. Le serveur lui annonça que le docteur Shallot voulait lui parler. Le docteur Shallot avait dîné ici presque chaque soir depuis deux semaines et avait demandé à chaque fois qu'on le prévienne de la venue de Render. Le serveur expliqua à Render qu'il avait allé voir le docteur Shallot car celui-ci était aveugle. Alors Render se leva. Ils atteignirent une salle à manger plus petite dans laquelle trois tables seulement étaient occupées. Le docteur Shallot était une femme dans la trentaine. Elle portait au front un point argenté, comme une marque de caste. Il savait qu'elle ne pouvait distinguer de lui que ce que transmettait à son cortex optique par l'intermédiaire de l'implant des fils capillaires l'oscillateur-convertisseur de sa minuscule cellule photoélectrique.
Elle se présenta sous le prénom d'Eileen. Elle était interne à l'Institut national de psychiatrie. Elle avait connu Sam Riscomb, un ami de Render. C'était lui qui avait encouragé Eileen à poursuivre ses projets malgré son handicap. Elle voulait devenir thérapeute neuroparticipante. Render ne savait pas exactement ce qu'elle attendait de lui. Elle lui expliqua qu'elle était aveugle de naissance. Il trouva remarquable qu'elle ait fait sa médecine sans yeux. Elle pouvait reconnaître les organes au toucher et elle avait eu quelques arrangements particuliers pour les travaux pratiques.
La qualité des phénomènes de psycho-participation ne pouvait être évaluée que par le thérapeute lui-même, situé hors du temps et de l'espace où il se tenait au milieu d'un monde dirigé à partir de la substance des rêves d'un autre individu. Si le thérapeute parvenait à ramener son patient au monde ordinaire c'était que son jugement était sain et ses actes bien fondés. Elle avait lu le livre de Render et c'était une des raisons pour lesquelles elle souhaitait le rencontrer. Elle voulait devenir façonneuse.
Eileen avait un chien pour l'accompagner. Elle l'avait appelé Sigmund. Il pouvait parler car c'était un chien mutant. Render avait parlé avec des animaux de ce type et il avait été surpris par la combinaison de leurs capacités de raisonnement et de leur attachement à leur maître. Plusieurs opérations étaient nécessaires pour doter les chiens de la voix. Cela ne réussissait que sur une douzaine de chiots chaque année. Leur valeur marchande était de plusieurs centaines de milliers de dollars. Render pensa que l'admission de Eileen à l'université avait dû être appuyée par une dotation rondelette. Il dit à Eileen qu'il ne voyait pas comment elle pourrait réussir à devenir façonneuse. Pour lui ce n'était pas possible physiquement et mentalement. Elle lui demanda de l'emmener ailleurs pour chercher à le convaincre qu'il y avait un moyen.
Ils partirent pour une randonnée à l'aveuglette. Il s'agissait de foncer dans la nuit noire à travers la campagne aux mains d'un chauffeur invisible et infaillible avec des vitres opaques. Le déplacement à travers l'obscurité était la suprême abstraction de la vie elle-même. L'avènement des autoroutes à servo-guidage avait interdit les modes d'utilisation plus individualistes des voitures. Les plus jeunes membres de la société avaient ainsi inventé la randonnée à l'aveuglette. Les moniteurs ne guidaient les gens vers leur destination que par ce que ceux-ci leur indiquaient qu'ils voulaient s'y rendre. Presser au hasard une série de coordonnées sans référence à aucune carte provoquait le démarrage soudain vers une destination quelconque.
Comme toujours pour ce genre de choses, la pratique se transmit aux autres tranches d'âge.
Render enfonça les touches au hasard. La randonneuse s'engagea sur l'autoroute puis passa sur la voie rapide. Il laissa les vitres transparentes et regarda au-dehors enfoncé dans son siège. Shallot lui demanda de lui décrire ce qu'il voyait. Il décrivit la neige qui tombait et tout le reste était noir. Ils burent du champagne. Elle lui demanda quelle était la chose la plus belle qu'il ait jamais vue. Il répondit sans hésitation : « l'engloutissement de l'Atlantide ». C'était un rêve qu'il avait façonné pour un de ses patients. Shallot lui demanda d'évoquer un souvenir provenant de la réalité. Alors il évoqua le désert. Elle dit que l'infirmité ne concernait que ses yeux et pas son cerveau. Elle pourrait donc voir par d'autres yeux si elle pouvait entrer dans d'autres cerveaux. Elle pourrait pratiquer la thérapie et faire simultanément l'expérience d'impressions visuelles authentiques. Mais il refusa de l'aider. Il lui expliqua qu'elle attachait beaucoup trop d'importance au façonnage. Le thérapeute devait être complètement absorbé par sa tâche immédiate et ses émotions étaient sublimées en une impression générale d'allégresse. Render expliqua à Shallot qu'elle serait en danger permanent de perdre le contrôle du rêve. Pour elle, le spectacle serait trop puissant.
Il lui expliqua qu'elle serait en rapport constant avec l'anormal. Pour cette raison, aucun neuroparticipant n'entreprendrait jamais de traiter un psychotique endurci. Quand le thérapeute perdait le contrôle dans une séance d'une grande intensité, il devenait le façonné plutôt que le façonneur. Si elle perdait la tête devant le spectacle, elle pourrait passer le reste de sa vie en maison de santé.
Alors Shallot lui demanda d'être sa patiente. Ainsi, il pourrait l'aider à se débarrasser de son angoisse de voir. Personne n'était véritablement qualifié pour essayer parce que personne n'avait encore essayé. Alors il accepta. Elle l'embrassa.
2
Render apprit par sa secrétaire Mrs Hedges qu'un homme s'était suicidé en se jetant dans le vide. Il s'appelait James Irizzary. C'était un dessinateur de publicité qui avait ses bureaux dans le même couloir que Render.
La secrétaire de Render lui annonça que Miss DeVille avait laissé un message. Elle voulait savoir ce qu'il pensait de Saint-Moritz. Le suicide tracassait Render plus qu'il n'aurait dû. Alors il ferma la porte de son bureau et mit le phonographe route. Il prépara une conférence sur la qualité de la vie humaine depuis le début de la révolution industrielle. Il pensait que la capacité humaine de nuisance psychologique par contact personnel s'était étendue proportionnellement au développement des moyens de communication. Il évoqua l'autopsychomimétisme, l'anxiété engendrée par l'ego. L'époque actuelle était axée sur la santé physique, la sécurité et le bien-être. Tout le monde avait droit à la santé physique. La réaction à cet état de fait s'était manifestée dans le domaine de la santé mentale. On assistait à une quête obstinée des états d'anxiété historiques. Il y avait une angoisse provoquée par la mécanisation totale de tout ce qui existait dans le monde. Miss DeVille lui téléphona. Elle lui donna rendez-vous.
Shallot vint voir Render. Elle était venue avec son chien Sigmund . Le crâne du chien était étrangement difforme. Le chien lui dit bonjour. Il s'assit à côté de sa maîtresse. Eileen lui avait dit que le fait d'être aveugle ne signifiait pas qu'elle n'avait jamais vu. Render lui demanda ce que cela voulait dire. Elle répondit qu'elle avait une séance de neuroparticipation avec le docteur Riscomb. Il avait voulu adapter son esprit aux impressions visuelles. Malheureusement, il n'y avait jamais eu de seconde séance. Le docteur Riscomb avait eu un accident.
Elle avait surtout vu des couleurs. Elle avait eu cette expérience six mois plus tôt. Depuis, elle avait même rêvé des motifs en couleurs. Elle associait les mots qu'elle entendait à des couleurs. Quand Render restait simplement là à l'écouter sans rien dire, elle l'associait à un bleu profond. Alors Render lui annonça qu'il construirait un monde fictif assez élémentaire et il lui présenterait quelques formes fondamentales. Elle le remercia.
Render apporta l'oeuf dans le bureau. Sigmund faisait déjà le tour de la machine en la flairant. Il montrait les crocs. Alors Render lui expliqua que c'était un module neural omnicanaux et que ce n'était pas dangereux. Le chien gronda qu'il n'aimait pas ça. Eileen dit à son chien qu'elle allait entrer dans la machine pour faire un rêve. Il lui répondit qu'il ne trouvait pas ça bon. Render composa un paysage pour Eileen. Il y ajouta des sensations : la soif, le goût du miel, du vinaigre et du sel ; toutes les répliques olfactives et gustatives essentielles du matin, de l'après-midi et du soir en ville.
Eileen s'était déshabillée avant d'entrer dans l'oeuf. Render fut déconcerté par sa taille étroite, ses seins volumineux et ses longues jambes. Il pensait qu'elle était trop bien faite pour une femme de sa taille. Il la guida jusqu'à l'appareil et l'aida à entrer dans le module. Il remarqua que ses yeux étaient d'un vert marin lumineux. Cela aussi le mit mal à l'aise. L'oeuf se referma, s'opacifia et devint brillant. Le chien voulait accompagner sa maîtresse. Render lui répondit que c'était impossible. Il lui dit qu'il voulait simplement apprendre à sa maîtresse à quoi ressemblaient les choses. Sigmund répondit qu'elle n'aurait plus besoin de lui. Render le rassura en lui disant qu'il ne pourrait pas rendre la vue à Eileen. Puis il ordonna au chien d'aller se coucher au bout de la pièce. Le chien obéit.
Render élimina d'un simple tapotement du doigt la conscience de sa patiente. Il perçut une odeur d'herbe fraîchement coupée. Il était entré dans la plus sombre des nuits sombres. Il souhaita des couleurs. D'abord le rouge et tout devint rouge. Puis orange, jaune, vert, bleu puis il étira son esprit et produisit toutes les couleurs en même temps. Il perçut un sentiment d'émerveillement mêlé d'effroi mais aucune trace d'hystérie alors il poursuivit le façonnage.
Il créa un horizon et le ciel devint légèrement bleu. Sentant qu'une résistance s'opposait aux efforts qu'il déployait pour créer la distance et la profondeur, il renforça le tableau d'un très faible bruit de ressac. Il s'empressa de plaquer une forêt sur le paysage pour compenser une vague naissante d'acrophobie. La panique disparut. Il fit bouger les branches des arbres. Puis le monde redevint silencieux. À travers le silence, Render sentit la présence de sa patiente. Voyant qu'elle supportait fort bien l'expérience, il décida d'élargir le champ de l'exercice. Il guida sa patiente dans le paysage. Elle se tenait au milieu d'une tranquille explosion de feuillage et contemplait le profond miroir bleu de l'esprit de Render. Il lui demanda de regarder dans l'eau. C'est ainsi qu'elle put voir son propre visage. Elle se trouva jolie. Elle demanda si c'était Render qui la voyait comme ça ou si elle était vraiment jolie. Il lui confirma qu'elle était vraiment jolie. Puis il lui montra un lever de soleil. Elle voulait le voir dans son rêve alors il obéit. Il avait choisi de porter l'armure qui s'était trouvée près de la table au restaurant du Perdreau et Bistouri. Le soir de leur premier rendez-vous, Eileen avait associé Render à cette armure. Puis Render décida de lui montrer son véritable moi en costume. Eileen fut fascinée par le lever de soleil. Puis il lui montra le tonnerre.
Quand elle vit un éclair, elle trouvait que c'était trop alors elle à demanda Render de ralentir un peu. Elle avait envie d'une cigarette et aussitôt une cigarette apparut entre ses doigts. Eileen l'avait prise dans l'esprit de Render. Il était impressionné par sa rapidité d'adaptation mais lui demanda d'être prudente.
Elle avait envie de voir la neige et le façonneur accepta.
Après le départ de sa patiente, Render était de bonne humeur. Il avait subi la première épreuve sans souffrir d'aucune répercussion. Il se dit qu'il allait réussir. Il se remit au travail sur son discours. Il écrivit qu'il y avait dans l'histoire des périodes au cours desquelles la tendance générale de l'esprit à se retourner sur lui-même, à revenir en arrière, était plus forte qu'en d'autres temps.
Render reçut un appel. C'était Paul Charter, le directeur de Dilling. Il présentait ses excuses à Render car son fils avait été blessé à l'école. Render lui annonça qu'il irait chercher son fils le lendemain pour l'inscrire dans une autre école appliquant des mesures de sécurité adéquates. Après cet appel, Render ouvrit son coffre-fort pour regarder une photo de lui à côté de sa femme et de ses deux enfants. Dans le coffre-fort il y avait également un collier de pacotille que Render aimait caresser.
Render emmena Jill voir un spectacle d'automates. Ils étaient surpris que les automates puissent danser sans faire aucun bruit métallique. Render et Jill avait beaucoup bu pendant le spectacle. Render avait parlé d'Eileen et de son chien à Jill. Elle voulut savoir si Eileen était jolie. Il répondit « oui et non ». Ils évoquèrent leur voyage à la montagne. Render avait choisi Davos qu'il préférait à Saint-Moritz.
La voiture filait sur les ponts de la ville. Render s'imagina qu'il était dans un rêve et qu'il en était le façonneur. Il entendit loin au-dessus de la terre les hurlements du loup Fenris qui se préparait à dévorer la lune. Ce hurlement ressemblait à la trompette du Jugement dernier. Il en fut effrayé.
3
Render était avec Jill dans la cathédrale de Winchester. Parmi tous les édifices qu'il avait visités, c'était celui-là qu'il détestait le moins. Il décida qu'il allait s'en souvenir pour Eileen.
Il avait montré à sa patiente les différents animaux. Il avait potassé un vieux cours de botanique et entrepris de façonner et de nommer les fleurs des champs. Ils étaient restés jusqu'à présent en dehors des villes et loin des machines. Les émotions d'Eileen à la vue d'objets simples présentés avec précaution étaient encore trop fortes.
Jill proposa à Render d'aller en France. Il accepta. Puis elle se plia à son désir d'aller skier. À Davos, Render rencontra par hasard Maurice Bartelmetz. C'était le pionnier de la neuroparticipation. Render avait été son élève pendant plus d'un an.
Bartelmetz avait lu le dernier livre de Render. Il lui demanda où en étaient ses recherches. Render lui répondit qu'il s'occupait d'Eileen, aveugle de naissance qui voulait devenir façonneuse. Alors Bartelmetz lui parla d'un étudiant en philosophie qui avait eu accès également à un oeuf pour explorer l'esprit d'un singe. Il écrivait un mémoire sur l'évolution de la conscience. En voulant explorer l'esprit du singe, il avait fini dans une cellule matelassée et toutes ses réactions étaient celles d'un singe effrayé.
Render expliqua que son cas était différent car sa patiente était psychiatre. De plus, il l'avait placée graduellement en présence d'une gamme complète de phénomènes visuels. Bartelmetz lui demanda si elle était parvenue à prendre le contrôle du rêve. Ce n'était pas le cas selon Render. Bartelmetz lui dit qu'il mentait. Alors Render avoua. Sa patiente était déjà capable de façonner les choses par elle-même. Elle avait pris le dessus plusieurs fois mais Render avait réussi à reprendre le contrôle presque immédiatement.
Bartelmetz évoqua le catéchisme Shankara du bouddhisme dans lequel il était question d'un ego réel et d'un faux ego. L'ego réel était immortel et le faux ego était constitué des skandas : les sentiments, les perceptions, les attitudes, la conscience elle-même ainsi que l'aspect physique. Il pensait que Render était en train de jouer avec des skandas. Il risquait de modifier la conception globale qu'Eileen avait d'elle-même et du monde. Il lui conseilla d'abandonner cette expérience. Render répondit qu'Eileen étant psychiatre, elle avait connaissance de la nature délicate de l'expérience. Elle avait une volonté de fer et un contrôle émotionnel d'ascète. Bartelmetz se doutait qu'Eileen était jolie et que Render en était amoureux. Il avait donc l'intention de prier devant le portrait d'Adler pour que Render trouve la force de vaincre dans son duel avec sa patiente.
Quand Jill se réveilla le lendemain, Render était déjà parti skier. Elle ne voulait pas le rejoindre car le ski lui faisait peur.
Elle descendit prendre son petit déjeuner et on lui confia une lettre. C'était une grosse enveloppe dont l'expéditeur était son avoué. C'était une copie du jugement de divorce. Jill n'avait décidé que récemment de divorcer de l'homme dont elle était séparée depuis cinq ans.
Jill rencontra Bartelmetz dans la salle à manger. Elle s'assit devant lui pour manger. Il lui demanda ce qu'elle savait du travail de Render. Elle trouvait qu'il passait beaucoup trop de temps avec Eileen et son chien parlant. Le chien parlant intrigua Bartelmetz. Jill lui dit qu'il était aussi très préoccupé par son fils en ce moment. Elle savait que Render avait lu récemment de compte rendu de suicides et qu'il en parlait sans arrêt. Jill avoua qu'elle avait peur d'Eileen. Elle demanda à Bartelmetz de convaincre Render d'abandonner cette expérience. Il accepta.
Render rencontra un homme qui possédait un chien parlant. Son chien l'aidait à la chasser et s'appelait Bizmarck. Il lui demanda s'il connaissait un autre chien parlant appelé Sigmund. L'homme ne le connaissait pas. Render avait remarqué que Jill avait reçu une lettre de n'avait pas ouverte. Il se demandait quel en était le contenu. Il acheta un coucou qu'il comptait offrir à Bartelmetz.
4
Eileen avait commencé l'expérience trois semaines plus tôt. Elle se sentait en manque visuel. Le souvenir de ses visions commençait à s'estomper. Render lui téléphona. Elle lui proposa un rendez-vous pour le lendemain soir. Après cet appel, des couleurs se mirent à tourbillonner de nouveau dans son esprit ainsi que des images d'arbres.
Render emmena Eileen dans son bureau. Il lui dit qu'il avait rencontré un autre chien mutant en Suisse. Sigmund aussi aimait chasser. Dès qu'elle avait eu Sigmund, Eileen avait pensé qu'il aurait besoin de vacances loin de l'humanité pour préserver sa stabilité. Elle lui demanda combien de temps il lui faudrait pour s'adapter totalement à la vision. Il ne savait pas. Mais il savait qu'elle aurait besoin de six mois pour acquérir la compétence nécessaire de l'oeuf sur un patient. Et six mois de plus sous une supervision attentive avant qu'elle puisse voler de ses propres ailes.
Il commença à façonner de nouvelles images pour Eileen. Render avait créé un lac pour qu'elle puisse se regarder dedans. Render fit apparaître sa voiture. Ils montèrent dedans. Eileen fut angoissée en regardant par la vitre les arbres qui se précipitaient vers eux alors Render opacifia les vitres. La vitesse de la voiture diminua. Les fenêtres de la voiture devinrent transparentes. Eileen admira la ville. Le monde se désagrégea soudain et Render en rattrapa les morceaux. Il maintint une obscurité absolue, étouffant toute sensation sauf celle de leur mouvement en avant.
Elle lui demanda qui il était réellement. Il répondit qu'il était Render en riant. Puis il façonna un repas au restaurant. Render sonda toutes les impressions d'Eileen. Elle fit apparaître dans la pensée de Render une image de lui portant l'armure. Il lui expliqua qu'elle était consciente des paramètres de l'expérience et que cela lui donnait un pouvoir de contrôle auquel il n'était pas habituellement confronté avec ses patients. Alors il lui demanda d'être prudente. Elle s'excusa. Puis il déplaça la table du restaurant près d'un lac. Il s'excusa de lui avoir présenté trop rapidement les éléments du menu au restaurant imaginaire. Il fit apparaître un Romanée-Conti et fut surpris que le vin imaginaire ait du goût. Il ordonna la fin du monde et le monde s'acheva.
Il éteignit l'oeuf. Il offrit de la liqueur à Eileen. Puis ils sortirent. Quand ils furent dans l'ascenseur, il souhaita la fin du monde mais rien ne se passa.
Le fils de Render lui écrivit pour lui dire qu'il avait vu l'exposition régionale des forces aériennes et cela lui avait donné envie de s'engager dans l'armée quand il aurait l'âge.
Jill téléphona pour prendre rendez-vous avec le docteur Shallot.
Un homme avait décidé de monter à un ordre puis d'en sauter sur l'autoroute pour se suicider. C'est la voiture de Cecil Green et de son compagnon qui l'écrasa.
Render écrivait le chapitre « nécropolis » de « L'Homme est le maillon manquant » qui devait être son premier livre depuis quatre ans. Sigmund arriva dans son bureau pour prévenir Render que Eileen était malade. Il avait réussi à conduire la voiture tout seul. Render suivit le chien pour aller chez Eileen. Le chien dit à Render qu'il allait guérir sa maîtresse.
Depuis la première séance, Render avait remarqué que chez Eileen il y avait un mélange de grande intelligence et d'impuissance, de détermination et de vulnérabilité, de sensibilité et d'amertume. Ils arrivèrent chez Eileen. Elle était assise dans un fauteuil près de la fenêtre. Render lui proposa une cigarette. Elle lui propose un café. Elle lui dit qu'elle avait eu des rêves depuis la dernière séance. Elle avait rêvé qu'elle était en voiture avec Render. Elle ne voulait pas arrêter les séances. Elle se sentait bien. Render lui dit que Sigmund s'était fait du souci à son sujet. Elle demanda à son chien pourquoi il avait conduit la voiture alors qu'elle le lui avait défendu. Il répondit qu'il avait peur car elle avait refusé de lui répondre quand il lui avait parlé. Alors elle lui expliqua qu'à ce moment-là, elle était très fatiguée. Render dit à Eileen qu'elle devait remercier son chien parce qu'il s'était inquiété.
Render expliqua à Eileen qu'il était en train d'écrire un livre. Il voulait connaître son opinion sur les motivations générales conduisant au suicide. Elle pensait que ces motivations demeuraient à peu près constantes. Eileen lui avoua s'être disputée avec Jill. Elle voulut savoir si Render avait l'intention de se marier avec Jill. Il répondit non. Jill avait accusé la mère d'Eileen de lui avoir donné le jour.
Render organisa une nouvelle séance avec Eileen. Il façonna un lac avec une allée bordée de pins. Une cathédrale apparut. Ils entrèrent à l'intérieur. Render sentait que quelque chose n'allait pas sans pouvoir mettre le doigt dessus. Un bolide passa rapidement au-dessus de la cathédrale. Tout à coup Render se rendit compte qu'il avait un moment confondu Eileen avec Jill. L'autel de la cathédrale était une explosion de blancheur mais tout le reste était sombre et froid. Eileen portait un chapeau conique vert et une robe verte. Elle portait un collier. Elle réclama à boire. Render commanda aux murs de s'écrouler. Il se retrouvèrent au milieu des ruines éclairées par un cierge unique. Eillen demanda pourquoi il avait fait ça. Il répondit qu'elle était fatiguée et que sa conscience vacillait. Il entendit une musique d'orgue dans la nuit. Il demanda à Eileen de regarder la lune. Plusieurs lunes apparurent dans le ciel. La dernière lune était rouge. Eileen tendit sa coupe à Render et lui demanda de boire. Il refusa. Il s'enfuit dans la nuit. Mais elle était toujours derrière lui à lui proposer de boire. Elle portait la lune au front. Il fit un pas vers elle et le mouvement fit tinter son armure. Il voulut attraper le verre mais en vain. Il était blessé au bras. Elle lui proposa de boire pour qu'il guérisse. Alors il dit : « Eileen Shallot, je vous hais ». Elle hurla et l'obscurité les enveloppa. Il lui ordonna de se réveiller.
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Render était seul au milieu d'une plaine blanche. Il entendait l'écho de sa voix depuis le bout du monde : «... vous hais ... vous hais". Une lune rouge apparut au-dessus de la plaine. Il tendit l'index vers la Lune et entendit un hurlement dans la montagne. Il vit le dernier loup-garou du Nord, Fenris. Le loup avala la lune. La bête poursuivit Render. Le long pénétra dans l'épave de l'automobile à la recherche du cadavre. Render eut soudain un scalpel à la main. Il dépeça le monstre. Puis Render se laissa tomber sur le capot et pleura. Eileen revint lui proposer à boire. Il accepta. Il sentit sa force revenir. À travers les ténèbres, le surplombant de ses deux têtes, l'adversaire de Render approcha. Et tout prit fin.
Erikson voulut voir Render car il avait changé sa vie. C'était impossible. Render avait sombré dans un cauchemar permanent.
Un affreux pressentiment (Henry Kuttner et C. L. Moore).
Le docteur Scott demanda à Timothy Hooten s'il avait l'impression de rêver. Son patient contempla l'Empire State Building et répondit : « n'est-ce pas comme dans un rêve ? ».
Timothy pensait que le psychiatre lui-même n'avait pas la bonne apparence. Il pensait que lui-même n'avait pas la bonne apparence. Timothy était venu pour le psychiatre sur les conseils de son médecin et de sa femme. Il pensait que ce qu'il faisait dans ses rêves n'avait aucune importance. Il pensait que le monde réel était celui du rêve. Alors le psychiatre lui demanda à quel moment il était éveillé. Timothy répondit qu'il était éveillé quand il dormait. Il lui semblait que dans le monde réel, il était aussi chez un psychiatre. Car c'était là que se trouvait son moi conscient. Bien entendu, son inconscient se manifestait dans ses rêves. Donc en ce moment même chez Scott. Scott lui demanda comment était son psychiatre dans l'autre monde. Mais Timothy faisait un blocage. Alors Scott proposa de lui montrer une image et Timothy dirait ce que cette image lui évoquait. Quand il regarda la première image, Timothy évoqua deux silhouettes indistinctes dont les os étaient à l'intérieur. Pour lui, c'étaient deux psychiatres. Celui du sommeil et celui du rêve. Alors il se rappela du nom du psychiatre devait la veille : Rasp.
Dans le monde de la veille, Timothy se trouvait avec le docteur Rasp qui lui demandait lui aussi s'il avait l'impression de rêver. Alors Timothy fit vibrer ses antennes et crisser ses mandibules. Il répondit que marcher sur six pattes, cela ne pouvait être qu'un rêve. Le psychiatre voulut le soumettre à un test en lui projetant une image mentale. Rasp transmis une forme nébuleuse et bouclée. Timothy regarda et pour lui cela représentait son moi conscient avec un psychiatre qui tourbillonnait au milieu. Celui qui soignait son être conscient. Rasp lui fit comprendre que cet autre médecin n'existait pas. Mais il lui en demanda davantage. Alors Timothy répondit que son autre psychiatre s'appelait Scott.
Chez le docteur Scott, Timothy répondait à un test d'associations d'idées. Quand il lui demanda de réagir au mot psychiatre, Timothy répondit : « insecte ». Et quand il lui demanda de réagir au mot insecte, Timothy répondit « veille ». Quand Scott prononça encore une fois le mot insecte, Timothy répondit : « rendez-vous. 2:00 de l'après-midi. Docteur Rasp ».
Le docteur Rasp demanda à Timothy que signifiait le mot « homme ». Timothy répondit qu'il n'en avait pas la moindre idée. Les psychiatres constatent une certaine résistance de la part de son patient. Timothy répondit que puisqu'il était en train de rêver, il n'était pas en son pouvoir de faire autrement. Il était persuadé d'être dans un rêve et de ne pas être réel. En tout cas pas dans cette enveloppe corporelle. Dans ce monde, ce n'était pas l'Empire State Building en face de lui mais que le Quatt Wunkery. Le docteur Rasp tente une expérience avec son patient. Il appelait cela une quasi-estivation.
Timothy savait que c'était de l'hypnose. Rasp ne connaissait pas ce terme. Il croisa ses antennes avec celle d'Hooten et plongea son regard dans les yeux à facettes de son patient. Il lui demanda d'imaginer qu'il était au fond d'une galerie. Il faisait chaud et il régnait une délicieuse odeur de moisi. Timothy était en train d'estiver. Le psychiatre ordonna à son patient de se réveiller le Timothy refusa parce qu'il était persuadé d'être dans le monde du rêve. C'était le docteur Scott qui le lui avait dit. Rasp répondit que le docteur Scott était un fantasme de son imagination. De même que les hommes étaient des créatures purement imaginaires. Timothy se défendit en disant qu'il avait rendez-vous à 2:00 de l'après-midi chez Scott. Alors Rasp rétorqua qu'à cette heure-là, il devrait revenir dans son cabinet et qu'il n'irait pas chez ce docteur Scott. Puis Rasp ordonna à son patient de se réveiller. Il lui demanda de revenir dans son cabinet à 2:00 de l'après-midi. Timothy répondit que ce n'était pas une heure très normale. Mais le docteur Rasp avait ses raisons.
À 2:00 de l'après-midi, Timothy était chez le docteur Scott mais il se sentit tout drôle. Comme s'il commençait à se réveiller. Le docteur Scott lui fit une injection. À ce moment-là, Timothy dit que l'Empire State Building n'était pas du tout comme un Wunkery. Scott lui dit qu'il n'existait rien de tel. Et que le docteur Rasp était une création de son inconscient. Mais Timothy refusa ce point de vue. Timothy avait l'impression de se réveiller mais il ferma les yeux. À ce moment-là il dit bonjour au docteur Rasp.
Timothy ouvrit ses yeux à facettes et si au docteur Rasp que le docteur Scott venait de lui faire une piqûre. Alors le docteur Rasp croisa ses antennes avec celle de son patient. Il insiste sur le fait que le docteur Scott n'était qu'un fantasme. Il lui ordonna d'estiver. Mais Timothy répondit que dès qu'il estiverait, il se retrouverait chez le docteur Scott. Et il dit bonjour au docteur Scott.
Le docteur Scott fit une nouvelle injection à son patient. Timothy trouva cela très désagréable. Il se sentait pris entre deux feux. Il voulait remettre cette séance et laisser le docteur Rasp pratiquer seul son traitement. Scott rétorqua que le docteur Rasp n'existait pas.
Le docteur Rasp ordonna à son patient d'estiver. Puis une idée jaillit dans son esprit et il dit que le docteur Scott allait lui aussi estiver.
Timothy dit au docteur Scott que le docteur Rasp essayait de le faire estiver. Alors le docteur Scott dans la Timothy comme s'il s'adressait au docteur Rasp et lui demanda de se détendre et de dormir. Timothy sa santé comme branché sur un courant alternatif. Il voulait que cela cesse. Scott lui administra une dose de placebo. Scott ordonna au docteur Rasp de dormir.
Pendant ce temps là, le docteur Rasp ordonna au docteur Scott d'estiver. Timothy se releva d'un bond avec la conviction profonde qu'un fait nouveau avait fini par se produire. Au centre du cabinet du docteur Scott se trouvait à côté du docteur Rasp. Il détourna la tête avec l'espoir de retrouver le décor rassurant de son cabinet. Il sentit naître en lui les premières lueurs d'une horrible certitude : jamais auparavant, il n'avait contemplé un Quatt Wunkery.
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