Albertine disparue (Marcel Proust)
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Chapitre premier
Le chagrin et l’oubli
Mademoiselle Albertine est partie ! Comme la souffrance va plus loin en psychologie que la psychologie ! Il y a un instant, en train de s’analyser, le narrateur cru que cette séparation sans s’être revus était justement ce qu’il désirait, et comparant la médiocrité des plaisirs que lui donnait Albertine à la richesse des désirs qu’elle le privait de réaliser, il s’était trouvé subtil, avait conclu qu’il ne voulait plus la voir, qu’il ne l’aimait plus. Mais ces mots : « Mademoiselle Albertine est partie » venaient de produire dans son cœur une souffrance telle qu’il ne pourrait pas y résister plus longtemps. Ainsi ce qu’il avait cru n’être rien pour lui, c’était tout simplement toute sa vie.
Il fallait faire cesser immédiatement cette souffrance.
Il voulait la faire revenir dès ce soir. D’abord se dire que tout cela n’avait aucune importance. Il avait tâché d’en donner l’impression à Françoise en ne laissant pas paraître devant elle sa souffrance, parce que, même au moment où il l’éprouvait avec une telle violence, son amour n’oubliait pas qu’il lui importait de sembler un amour heureux, un amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n’aimant pas Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Avant l’arrivée de Françoise, il avait cru qu’il n’aimait plus Albertine.
Il avait une telle habitude d’avoir Albertine auprès de lui, et il voyait soudain un nouveau visage de l’Habitude. Jusqu’ici il l’avait considérée surtout comme un pouvoir annihilateur qui supprime l’originalité et jusqu’à la conscience des perceptions ; maintenant il la voyait comme une divinité redoutable.
Le plus pressé était de lire la lettre d’Albertine puisqu’il voulait aviser aux moyens de la faire revenir. Quand Albertine était à la maison, le narrateur était bien décidé à garder l’initiative de leur séparation. Et puis elle était partie. Dans sa lettre, Albertine lui écrivait que la vie était devenue impossible entre eux. Il valait mieux se quitter bons amis. Elle lui demandait pardon si elle lui causait du chagrin. Elle ne voulait pas devenir son ennemie. Sa décision était irrévocable.
Le narrateur chercha à se rassurer. Il voulut croire qu’Albertine ne pensait rien de tout cela, elle ne l’avait évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin qu’il prenne peur et ne soit plus insupportable avec elle.
En même temps, le narrateur calculait s’il avait le temps d’aller ce matin commander le yacht et la Rolls Royce qu’elle désirait, ne songeant même plus, toute hésitation ayant disparu, qu’il avait pu trouver peu sage de les lui donner. Il espérait que Mme Bontemps l’aiderait à retrouver Albertine car elle était sa tante. Même si l’adhésion de Mme Bontemps ne suffisait pas, si Albertine ne voulait pas obéir à sa tante et posait comme condition de son retour qu’elle aurait désormais sa pleine indépendance, eh bien ! quelque chagrin que cela fasse au narrateur, il la lui laisserait ; elle sortirait seule, comme elle voudrait. Il ne croyait plus que lui laisser sa liberté le ferait souffrir. Souvent déjà il avait senti que la souffrance de la laisser libre de faire le mal loin de lui était peut-être moindre encore que ce genre de tristesse qu’il lui arrivait d’éprouver à la sentir s’ennuyer, avec lui, chez lui. Sans doute, au moment même où elle lui eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec l’idée qu’il y avait des orgies organisées, lui eût été atroce. Mais lui dire : prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous ferez, cela lui avait souvent plu par l’idée que par comparaison, loin de lui, elle le préférerait, et serait heureuse au retour.
Il voulait croire que ce qu’Albertine avait voulu, c’était qu’il ne soit plus insupportable avec elle, et surtout – comme autrefois Odette avec Swann – qu’il se décide à l’épouser.
L’épouser, c’était ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps. Le narrateur pensait qu’Albertine avait sa lettre pour cela. Mais la vie peu à peu, cas par cas, nous permet de remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des puissances autres et la deuxième hypothèse : Albertine était partie pour rejoindre Melle Vinteuil et son amie ne tenait pas du raisonnement.
D’ailleurs l’idée du départ d’Albertine voulu par elle-même eût pu lui venir mille fois à l’esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que le narrateur n’aurait pas soupçonné davantage ce que serait relativement à lui, c’est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce, inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si l’avait prévu, il aurait pu songer sans trêve pendant des années, sans que, mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible rapport, non seulement d’intensité mais de ressemblance, avec l’inimaginable enfer dont Françoise lui avait levé le voile en lui disant : « Mademoiselle Albertine est partie ».
Pour se représenter une situation inconnue l’imagination emprunte des éléments connus et à cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la plus physique, reçoit, comme le sillon de la foudre, la signature originale et longtemps indélébile de l’événement nouveau. Et le narrateur osait à peine se dire que, s’il avait prévu ce départ, il aurait peut-être été incapable de se le représenter dans son horreur, et même, Albertine le lui annonçant, lui la menaçant, la suppliant, de l’empêcher ! Que le désir de Venise était loin de lui maintenant !
Toutes les inquiétudes éprouvées depuis son enfance, à l’appel de l’angoisse nouvelle, avaient accouru la renforcer, s’amalgamer à elle en une masse homogène qui étouffait le narrateur.
Toute femme sent que, si son pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s’en aller, c’est de fuir. Fugitive parce que reine, c’est ainsi. La femme qui est partie n’est plus la même que celle qui était là.
Ce malheur était le plus grand de toute la vie du narrateur. Et malgré tout, la souffrance qu’il lui causait était peut-être dépassée encore par la curiosité de connaître les causes de ce malheur qu’Albertine avait désiré, retrouvé.
Le narrateur se demandait si Albertine avait prémédité son départ. La veille, elle avait pris dans la chambre du narrateur, sans qu’il s’en aperçût une grande quantité de papier et de toile d’emballage qui s’y trouvait, et à l’aide desquels elle emballa ses innombrables peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin. Elle lui rendit presque de force ce soir-là mille francs qu’elle lui devait mais le narrateur n’y attacha pas d’importance. Ce n’était pas le chagrin qui la fit partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie qu’elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Il se souvenait que ses dernières paroles pour lui avaient été dites de la porte de sa chambre : « Adieu, petit, adieu, petit. »
Françoise dit au narrateur que quand Albertine lui avait dit qu’elle partait (mais, du reste, c’était explicable aussi par la fatigue, car elle ne s’était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à emballer, sauf les affaires qu’elle avait à demander à Françoise et qui n’étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui dit : « Adieu, Françoise » qu’elle allait tomber.
Il fallait qu’elle revînt, mais d’elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l’air de faire faire une démarche, de la prier de revenir irait à l’encontre du but. Certes le narrateur n’avait plus la force de renoncer à elle comme il l’avait eue pour Gilberte.
Plus même que revoir Albertine, ce qu’il voulait c’était mettre fin à l’angoisse physique que son cœur plus mal portant que jadis ne pouvait plus tolérer. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte pour bien des raisons dont la plus importante n’était peut-être pas qu’il n’avait jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute heure, n’en ayant pas la possibilité et par conséquent pas le besoin, il y avait en moins, dans son amour pour elles, la force immense de l’Habitude.
Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui lui restait de ce qu’il avait éprouvé pour Gilberte, c’était la fierté de ne pas vouloir être à Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant demander de revenir, il voulait qu’elle revînt sans qu’il eût l’air d’y tenir. Il se leva pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance l’arrêta : c’était la première fois qu’il se levait depuis qu’Albertine était partie. Pourtant il fallait vite qu’il s’habille afin d’aller s’informer chez son concierge.
Il se rappela tout d’un coup que depuis huit jours il avait par moments été pris de peurs paniques qu’il ne s’était pas avouées. À ces moments-là il discutait pourtant en se disant : « Inutile, n’est-ce pas, d’envisager l’hypothèse où elle partirait brusquement. C’est absurde ».
Et, en effet, ces derniers jours ils n’avaient pas eu une seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit de répondre. On ne part pas comme cela.
Quand Françoise lui avait remis la lettre d’Albertine, il avait tout de suite été sûr qu’il s’agissait de la chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu plusieurs jours d’avance, malgré les raisons logiques d’être rassuré. Il se l’était dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans son désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert, mais qui a peur et qui tout d’un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d’un dossier chez le juge d’instruction qui l’a fait mander. Tout son espoir était qu’Albertine fût partie en Touraine, chez sa tante où, en somme, elle était assez surveillée et ne pourrait faire grand’chose jusqu’à ce qu’il l’en ramenât.
Sa pire crainte avait été qu’elle fût restée à Paris, partie à Amsterdam ou pour Montjouvain, c’est-à-dire qu’elle se fût échappée pour se consacrer à quelque intrigue dont les préliminaires lui avaient échappé. Mais, en réalité, en se disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c’est-à-dire plusieurs lieux, le narrateur pensait à des lieux qui n’étaient que possibles. Aussi, quand la concierge d’Albertine répondit qu’elle était partie en Touraine, cette résidence qu’il croyait désirer lui sembla la plus affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la première fois, torturé par la certitude du présent et l’incertitude de l’avenir, il se représentait Albertine commençant une vie qu’elle avait voulue séparée de lui, peut-être pour longtemps, peut-être pour toujours.
Devant la porte d’Albertine, il trouvait une petite fille pauvre qui le regardait avec de grands yeux et qui avait l’air si bon qu’il lui demandait si elle ne voulait pas venir chez lui, comme il eût fait d’un chien au regard fidèle.
Elle en eut l’air content. À la maison, il la berça quelque temps sur ses genoux, mais bientôt sa présence, en lui faisant trop sentir l’absence d’Albertine, lui fut insupportable. Et il la pria de s’en aller, après lui avoir remis un billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée d’avoir quelque autre petite fille près de lui, de ne jamais être seul, sans le secours d’une présence innocente, fut le seul rêve qui lui permît de supporter l’idée que peut-être Albertine resterait quelque temps sans revenir.
L’esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur armée l’œuvre de leur diplomatie. Elle n’avait dû partir que pour obtenir du narrateur de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans ce cas celui qui l’eût emporté d’eux deux, c’eût été le narrateur, s’il avait eu la force d’attendre, d’attendre le moment où, voyant qu’elle n’obtenait rien, elle fût revenue d’elle-même.
Si pour attendre, pour « durer », le narrateur laissait Albertine rester loin de lui plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, il ruinait ce qui avait été son but pendant plus d’une année : ne pas la laisser libre une heure.
Toutes ses précautions se trouvaient devenues inutiles s’il lui laissait le temps, la facilité de le tromper tant qu’elle voudrait, et si à la fin elle se rendait, il ne pourrait plus oublier le temps où elle aurait été seule, et, même l’emportant à la fin, tout de même dans le passé, c’est-à-dire irréparablement, il serait le vaincu.
Le narrateur ne réussirait à ramener Albertine que dans l’hypothèse où elle ne serait partie que dans l’espoir d’être rappelée avec de meilleures conditions paraîtrait plus plausible. Dans tout cela le narrateur fut le plus apathique quoique le plus douloureux des policiers. Mais la fuite d’Albertine ne lui avait pas rendu les qualités que l’habitude de la faire surveiller par d’autres lui avait enlevées. Il ne pensait qu’à une chose : charger un autre de cette recherche. Cet autre fut Saint-Loup, qui consentit. L’anxiété de tant de jours remise à un autre lui donna de la joie et il se trémoussa, sûr du succès.
Quand le narrateur résolut de vivre avec Albertine et même de l’épouser, c’était pour la garder, savoir ce qu’elle faisait, l’empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Cet amour né surtout d’un besoin d’empêcher Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace de son origine. Être avec elle importait peu au narrateur pour peu qu’il pût empêcher « l’être de fuite » d’aller ici ou là. Pour l’en empêcher il s’en était remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec elle et pour peu qu’ils lui fissent le soir un bon petit rapport bien rassurant ses inquiétudes s’évanouissaient en bonne humeur.
Pour mettre en œuvre les moyens d’amener ce retour, une fois encore, le narrateur était condamné à faire comme s’il n’aimait pas Albertine, ne souffrait pas de son départ, il était condamné à continuer de lui mentir. Il pourrait être d’autant plus énergique dans les moyens de la faire revenir que personnellement il aurait l’air d’avoir renoncé à elle. Il se proposait d’écrire à Albertine une lettre d’adieux où il considérerait son départ comme définitif, tandis qu’il enverrait Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps, et comme à son insu, la pression la plus brutale pour qu’Albertine revînt au plus vite.
Sans doute le narrateur avait expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d’une indifférence qui, feinte d’abord, finit par devenir vraie. Et cette expérience aurait dû l’empêcher d’écrire à Albertine des lettres du même caractère que celles qu’il avait écrites à Gilberte. Il n’en fut rien.
Saint-Loup qui était à Paris avait été mandé par le narrateur à l’instant même ; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Le narrateur lui soumit la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu’Albertine fût sortie, car elle aurait pu le reconnaître. Comme Saint-Loup avait déjà l’air un peu surpris qu’une jeune fille eût habité chez le narrateur tout un hiver sans qu’il lui en eût rien dit, comme d’autre part Saint-Loup lui avait souvent reparlé de la jeune fille de Balbec et que le narrateur ne lui avait jamais répondu : « Mais elle habite ici », il eût pu être froissé du manque de confiance du narrateur. Il est vrai que peut-être Mme Bontemps parlerait de Balbec à Saint-Loup. Mais le narrateur était trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir, pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage.
Quant à ce qu’il reconnût Albertine (qu’il avait d’ailleurs systématiquement évité de regarder quand il l’avait rencontrée à Doncières), elle avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n’était guère probable. Saint-Loup demanda au narrateur s’il n’avait pas un portrait d’Albertine. Il répondit d’abord que non, pour que Saint-Loup n’eût pas, d’après la photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n’avait qu’entrevue dans le wagon.
Mais le narrateur réfléchit que sur la dernière elle serait déjà aussi différente de l’Albertine de Balbec que l’était maintenant l’Albertine vivante, et que Saint-Loup ne la reconnaîtrait pas plus sur la photographie que dans la réalité. Pendant qu’il la lui cherchait, Sait-Loup lui passa doucement la main sur le front, en manière de le consoler. Le narrateur était ému de la peine que la douleur, que Saint-Loup devinait en lui, lui causait.
D’abord Saint-Loup avait beau s’être séparé de Rachel, ce qu’il avait éprouvé alors n’était pas encore si lointain qu’il n’eût une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances, comme on se sent plus voisin de quelqu’un qui a la même maladie que vous. Puis il avait tant d’affection pour le narrateur que la pensée de ses souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle qui les lui causait un mélange de rancune et d’admiration. Il se figurait que le narrateur était un être si supérieur qu’il pensait que, pour qu’il fût soumis à une autre créature, il fallait que celle-là fût tout à fait extraordinaire.
Saint-Loup dit : « Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c’était bien à supposer qu’un être artiste jusqu’au bout des ongles comme toi, toi qui aimes en tout la beauté et d’un tel amour, tu étais prédestiné à souffrir plus qu’un autre quand tu la rencontrerais dans une femme. »
Quand Saint-Loup vit la photo, sa figure exprima une stupéfaction qui allait jusqu’à la stupidité. « C’est ça la jeune fille que tu aimes ? » finit-il par dire d’un ton où l’étonnement était maté par la crainte de fâcher le narrateur. Il ne fit aucune observation, il avait pris l’air raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu’on a devant un malade – eût-il été jusque-là un homme remarquable et votre ami – mais qui n’est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse.
Le narrateur comprit tout de suite l’étonnement de Robert, et que c’était celui où l’avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que le narrateur avait trouvé en elle une femme qu’il connaissait déjà, tandis que lui croyait n’avoir jamais vu Albertine.
Le temps était loin où le narrateur avait bien petitement commencé à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand il regardait Albertine, des sensations de saveur, d’odeur, de toucher.
Depuis, des sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s’y étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine n’était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre générateur d’une immense construction qui passait par le plan de son cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de sensations, ne saisissait qu’un résidu qu’elle empêchait au contraire le narrateur d’apercevoir. Sous la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à l’amant les pires métamorphoses de l’être aimé, le visage a eu le temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l’amant a vu la première fois est fort loin de celui qu’il voit depuis qu’il aime et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut voir maintenant le spectateur indifférent comme l’était Saint-Loup.
Il y a beaucoup de chances pour que la femme qui fait souffrir celui qui l’aime ait toujours été bonne fille avec quelqu’un qui ne se souciait pas d’elle, comme Odette, si cruelle pour Swann, avait été la prévenante « dame en rose » du grand-oncle du narrateur, comme la maîtresse de Saint-Loup pour le narrateur qui ne voyait en elle que cette « Rachel Quand du Seigneur » qu’on lui avait tant de fois proposée.
Or le narrateur sentait que tout ce passé, mais d’Albertine, vers lequel chaque fibre de son cœur, de sa vie, se dirigeait avec une souffrance, vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à Saint-Loup qu’il le lui deviendrait peut-être un jour à lui-même. Il ne se faisait pas d’illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre que l’amant pouvait penser. Et il n’en souffrait pas trop. Il avait essayé par la pensée d’ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de lui-même. Le narrateur essaya d’ôter son apport cardiaque et mental dans la composition d’Albertine et de se la représenter telle qu’elle devait apparaître à Saint-Loup, comme à lui Rachel.
Ce qu’on aime est trop dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu’on ait besoin de toute la femme ; on veut seulement être sûr que c’est elle, ne pas se tromper sur l’identité, autrement importante que la beauté pour ceux qui aiment ; les joues peuvent se creuser, le corps s’amaigrir, même pour ceux qui ont été d’abord le plus orgueilleux aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d’une femme, cet extrait algébrique, cette constance, cela suffit pour qu’un homme attendu dans le plus grand monde, et qui l’aimerait, ne puisse disposer d’une seule de ses soirées parce qu’il passe son temps à peigner et à dépeigner, jusqu’à l’heure de s’endormir, la femme qu’il aime, ou simplement à rester auprès d’elle, pour être avec elle, ou pour qu’elle soit avec lui, ou seulement pour qu’elle ne soit pas avec d’autres.
Le narrateur avait demandé à Saint-Loup de donner trente mille francs à la tante d’Albertine et de lui dire : « Mon ami avait demandé ces trente mille francs à un parent pour le comité de l’oncle de sa fiancée. C’est à cause de cette raison de fiançailles qu’on les lui avait donnés. Et il m’avait prié de vous les porter pour qu’Albertine n’en sût rien. Et puis voici qu’Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de rendre les trente mille francs s’il n’épouse pas Albertine. Et s’il l’épouse, il faudrait qu’au moins pour la forme elle revînt immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se prolongeait. »
Saint-Loup était content de rendre ce service à son ami et espérait le voir plus souvent quand il serait marié pour que sa maison devienne un peu celle du narrateur. Mais alors Albertine ne pourrait pas être pour sa femme une relation intime à cause de ses goûts.
Maintenant le poids de l’affaire ne reposait plus sur l’esprit surmené du narrateur mais sur Saint-Loup. Une allégresse le soulevait parce qu’il avait pris une décision, parce qu’il se disait : « J’ai répondu du tac au tac, j’ai agi. » Saint-Loup devait être à peine dans le train qu’il se croisa dans son antichambre avec Bloch qu’il n’avait pas entendu sonner, de sorte que force lui fut de le recevoir un instant.
Bloch l’avait dernièrement rencontré avec Albertine (qu’il connaissait de Balbec) un jour où elle était de mauvaise humeur.
Bloch lui dit : « J’ai dîné avec M. Bontemps et comme j’ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m’étais attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu’il fallait qu’il lui adressât des prières en ce sens. »
Le narrateur étouffa de colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l’effet de la démarche de Saint-Loup et le mettaient directement en cause auprès d’Albertine qu’il avait l’air d’implorer. Pour comble de malheur Françoise restée dans l’antichambre entendit tout cela. Le narrateur fit tous les reproches possibles à Bloch, lui disant qu’il ne l’avait nullement chargé d’une telle commission et que, du reste, le fait était faux. Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins de joie que de gêne de l’avoir contrarié. Il s’étonnait en riant de soulever une telle colère. Le narrateur le mit à la porte. On sonna de nouveau et Françoise lui remit une convocation chez le chef de la Sûreté. Les parents de la petite fille qu’il avait amenée une heure chez lui avaient voulu déposer contre lui une plainte en détournement de mineure.
Il trouva à la Sûreté les parents qui l’insultèrent en lui disant : « Nous ne mangeons pas de ce pain-là », lui rendirent les cinq cents francs que le narrateur ne voulut pas reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable exemple la facilité des présidents d’assises à « reparties », prélevait un mot de chaque phrase que le narrateur disait, mot qui lui servait à en faire une spirituelle et accablante réponse. De son innocence dans le fait il ne fut même pas question, car c’était la seule hypothèse que personne ne voulut admettre un instant.
Néanmoins les difficultés de l’inculpation firent que le narrateur s’en tira avec un savon extrêmement violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu’ils furent partis, le chef de la Sûreté, qui aimait les petites filles, changea de ton et le réprimanda comme un compère : « Une autre fois, il faut être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement que ça, ou ça rate. D’ailleurs vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était follement exagérée. »
Le narrateur profita sans mot dire de la permission que le chef de la Sûreté lui donna de se retirer.
Depuis que Saint-Loup s’était chargé d’aller voir Mme Bontemps, les souffrances du narrateur avaient été dispersées. Il croyait que c’était pour avoir agi, il le croyait de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au fond, ce qui le rendait heureux, ce n’était pas de s’être déchargé de ses indécisions sur Saint-Loup, comme il le croyait. Pour guérir un événement malheureux, il fallait une décision. Ce qui au fond le rendait si heureux, c’était la certitude secrète que, la mission de Saint-Loup ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Mais n’ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de Saint-Loup, il recommença à souffrir. Sa décision, sa remise à lui de ses pleins pouvoirs, n’étaient donc pas la cause de sa joie qui sans cela eût duré, mais le « la réussite est sûre » qu’il avait pensé quand il disait « Advienne que pourra ». Et la pensée, éveillée par son retard, qu’en effet autre chose que la réussite pouvait advenir, lui était si odieuse qu’il avait perdu sa gaîté.
Nous avons beau aimer les êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l’isolement nous ne sommes plus qu’en face d’elle, à qui notre esprit donne dans une certaine mesure la forme qu’il veut, cette souffrance est supportable et différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et bizarre qu’un accident dans le monde moral et dans la région du cœur, – qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine, le narrateur pouvait penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas plus la voir ce soir qu’hier ; mais relire « ma décision est irrévocable », c’était autre chose, c’était comme prendre un médicament dangereux, qui lui eût donné une crise cardiaque à laquelle on peut ne pas survivre.
Mais cette souffrance dura peu. Il était malgré tout si sûr du succès, de l’habileté de Saint-Loup, le retour d’Albertine lui paraissait une chose si certaine qu’il se demanda s’il avait eu raison de le souhaiter.
Malheureusement pour lui qui croyait l’affaire de la Sûreté finie, Françoise vint lui annoncer qu’un inspecteur était venu s’informer s’il n’avait pas l’habitude d’avoir des jeunes filles chez lui ; que le concierge, croyant qu’on parlait d’Albertine, avait répondu que si, et que depuis ce moment la maison semblait surveillée. Dès lors il lui serait à jamais impossible de faire venir une petite fille dans ses chagrins pour le consoler, sans risquer d’avoir la honte devant elle qu’un inspecteur surgît et qu’elle le prît pour un malfaiteur. S’il avait pensé que même une petite fille inconnue pût avoir, par l’arrivée d’un homme de la police, une idée honteuse de lui, combien il aurait mieux aimé se tuer. Il n’y avait même pas de comparaison possible entre les deux souffrances. Mais alors, en pensant que le retour d’Albertine pouvait amener pour moi une condamnation infamante (même si Albertine était majeure) qui le dégraderait à ses yeux et peut-être lui ferait à elle-même un tort qu’elle ne lui pardonnerait pas, il cessa de souhaiter ce retour, il l’épouvanta. Il aurait voulu lui télégraphier de ne pas revenir. Mais ayant envisagé un instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans elle, tout d’un coup il se sentit au contraire prêt à sacrifier tous les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu’Albertine revînt !
En attendant que Saint-Loup pût voir Mme Bontemps, le narrateur se prit à imaginer Venise et de belles femmes inconnues. Ce furent quelques moments de calme agréable. Dès qu’il s’en aperçut, il sentit en lui une terreur panique. Ce calme qu’il venait de goûter, c’était la première apparition de cette grande force intermittente, qui allait lutter en lui contre la douleur, contre l’amour, et finirait par en avoir raison. Ce dont il venait d’avoir l’avant-goût et d’apprendre le présage, c’était pour un instant seulement ce qui plus tard serait chez lui un état permanent, une vie où il ne pourrait plus souffrir pour Albertine, où il ne l’aimerait plus. Et son amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera.
Il pensait tout le temps à Albertine en dormant. C’était un sommeil spécial à elle, qu’elle lui donnait et où, du reste, il n’aurait plus été libre comme pendant la veille de penser à autre chose.
Le sommeil, son souvenir, c’étaient les deux substances mêlées qu’on nous fait prendre à la fois pour dormir. Réveillé, du reste, sa souffrance allait en augmentant chaque jour au lieu de diminuer, non que l’oubli n’accomplît son œuvre, mais, là même, il favorisait l’idéalisation de l’image regrettée et par là l’assimilation de sa souffrance initiale à d’autres souffrances analogues qui la renforçaient.
Il vint un enfin un télégramme de Saint-Loup mais qui ne faisait que tout reculer, lui disant : « Ces dames sont parties pour trois jours. » Sans doute, si le narrateur avait supporté les quatre jours qu’il y avait déjà depuis qu’elle était partie, c’était parce qu’il se disait : « Ce n’est qu’une affaire de temps, avant la fin de la semaine elle sera là. » Mais cette raison n’empêchait pas que pour son cœur, pour son corps, l’acte à accomplir était le même : vivre sans elle, rentrer chez lui sans la trouver, passer devant la porte de sa chambre – l’ouvrir, il n’avait pas encore le courage – en sachant qu’elle n’y était pas, se coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà les choses que son cœur avait dû accomplir dans leur terrible intégralité et tout de même que s’il n’avait pas dû revoir Albertine.
Or qu’il l’eût accompli déjà quatre fois prouvait qu’il était maintenant capable de continuer à l’accomplir. Et bientôt peut-être la raison qui l’aidait à continuer ainsi à vivre – le prochain retour d’Albertine – il cesserait d’en avoir besoin (il pourrait se dire : « Elle ne reviendra jamais », et vivre tout de même comme il avait déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris l’habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute le soir en rentrant il trouvait encore, lui ôtant la respiration, l’étouffant du vide de la solitude, les souvenirs, juxtaposés en une interminable série, de tous les soirs où Albertine l’attendait ; mais déjà il trouvait ainsi le souvenir de la veille, de l’avant-veille et des deux soirs précédents, c’est-à-dire le souvenir des quatre soirs écoulés depuis le départ d’Albertine, pendant lesquels il était resté sans elle, seul, où cependant il avait vécu, quatre soirs déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l’autre, mais que chaque jour qui s’écoulerait allait peut-être étoffer.
Le narrateur reçut une lettre de déclaration d’une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune fille de Paris. Il y eut même une démarche du duc de Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur fille à l’inégalité du parti, à une semblable mésalliance. Mais tout cela ne comptait plus pour le narrateur.
Plus le désir avance, plus la possession véritable s’éloigne. De sorte que si le bonheur, ou du moins l’absence de souffrances, peut être trouvé, ce n’est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l’extinction finale du désir qu’il faut chercher. On cherche à voir ce qu’on aime, on devrait chercher à ne pas le voir, l’oubli seul finit par amener l’extinction du désir.
Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. La mémoire en s’affaiblissant les relâche, et malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes, et dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment.
Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété secondaire – l’attente d’un nouveau télégramme, d’un téléphonage de Saint-Loup – masqua la première, l’inquiétude du résultat, savoir si Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l’attente du télégramme lui devenait si intolérable qu’il lui semblait que, quel qu’il fût, l’arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à laquelle le narrateur pensait maintenant, mettrait fin à ses souffrances. Mais quand il eut reçu enfin un télégramme de Robert où il lui disait qu’il avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, le narrateur éclata de fureur et de désespoir, car c’était là ce qu’il avait voulu avant tout éviter.
Il maudissait Robert. Puis se dit que si ce moyen avait échoué, il en prendrait un autre. Puisque l’homme peut agir sur le monde extérieur, comment, en faisant jouer la ruse, l’intelligence, l’intérêt, l’affection, n’arriverait-il pas à supprimer cette chose atroce : l’absence d’Albertine.
Nous n’arrivons pas à changer les choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La situation que nous espérions changer parce qu’elle nous était insupportable nous devient indifférente. Nous n’avons pas pu surmonter l’obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l’a fait tourner, dépasser, et c’est à peine alors si en nous retournant vers le lointain du passé nous pouvons l’apercevoir, tant il est devenu imperceptible.
Furieux, le narrateur télégraphia à Saint-Loup de revenir au plus vite à Paris, pour éviter au moins l’apparence de mettre une insistance aggravante dans une démarche qu’il aurait tant voulu cacher.
Mais avant même qu’il fût revenu selon ses instructions, c’est d’Albertine elle-même que le narrateur reçut cette lettre :
« Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne pas m’avoir écrit directement ? J’aurais été trop heureuse de revenir ; ne recommencez plus ces démarches absurdes. » « J’aurais été trop heureuse de revenir ! ». Si elle disait cela, c’est donc qu’elle regrettait d’être partie, qu’elle ne cherchait qu’un prétexte pour revenir. Donc le narrateur n’avait qu’à faire ce qu’elle lui disait, à lui écrire qu’il avait besoin d’elle, et elle reviendrait.
Il allait donc la revoir, elle, l’Albertine de Balbec (car, depuis son départ, elle l’était redevenue pour lui ; comme un coquillage auquel on ne fait plus attention quand on l’a toujours sur sa commode, une fois qu’on s’en est séparé pour le donner, ou l’ayant perdu, et qu’on pense à lui, ce qu’on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des montagnes bleues de la mer). Et ce n’était pas seulement elle qui était devenue un être d’imagination, c’est-à-dire désirable, mais la vie avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c’est-à-dire affranchie de toutes difficultés, de sorte que le narrateur se disait : « Comme nous allons être heureux ! »
Mais du moment qu’il avait l’assurance de ce retour, il ne fallait pas avoir l’air de le hâter, mais au contraire effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que le narrateur pourrait toujours plus tard désavouer en disant qu’il avait agi de lui-même, parce qu’il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, il relisait la lettre d’Albertine et il était tout de même déçu du peu qu’il y a d’une personne dans une lettre.
Il lui écrivit une réponse. Il lui expliqua qu’elle avait pris une décision qu’il croyait très sage et qu’elle avait avez prise au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car elle était partie le jour où il venait de recevoir l’assentiment de sa mère à demander sa main. il lui aurait dit à son réveil. Peut-être aurait-elle eu peur de lui faire de la peine en partant là-dessus. Et ils auraient peut-être lié leurs vies par ce qui aurait été pour eux, qui sait ? Le pire malheur. Si cela avait dû être, Albertine était bénie pour sa sagesse. Le narrateur prétendait qu’ils en perdraient tout le fruit en se revoyant. Le narrateur lui décrivait la vie qu’elle aurait eue avec lui, ils auraient mené leur existence de la façon la plus indépendante possible, et pour commencer il avait voulu qu’elle eut eussiez ce yacht où elle aurait pu voyager pendant que, trop souffrant, il l’aurait attendue au port. Elle aurait eu aussi sa propre voiture, une Rolls comme elle en avait exprimé le désir. Le narrateur prétendit que le yacht était prêt et s’appelait Le Cygne. Il ferait graver sur le bateau des vers de Mallarmé qu’Albertine aimait : Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui Magnifique mais qui sans espoir se délivre Pour n’avoir pas chanté la région où vivre Quand du stérile hiver a resplendi l’ennui.
Le narrateur avait prévu des vers pour la Rolls également.
Il écrivit adieu à Albertine et réfuta sa responsabilité quant à la venue de Saint-Loup en Touraine. C’était parce qu’il voulait absolument qu’elle revînt dans les huit jours que le narrateur lui écrivait : « Adieu pour toujours » ; c’est parce qu’il voulait la revoir qu’il lui écrivait : « Je trouverais dangereux de vous voir » ; c’est parce que vivre séparé d’elle lui semblait pire que la mort qu’il lui écrivait : « Vous avez eu raison, nous serions malheureux ensemble. » Hélas, cette lettre feinte, en l’écrivant pour avoir l’air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que lui et non elle, il aurait dû d’abord prévoir qu’il était possible qu’elle eût pour effet une réponse négative, c’est-à-dire consacrant ce qu’il disait ; qu’il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été moins intelligente qu’elle n’était, elle n’eût pas douté un instant que ce qu’il disait était faux.
Après avoir prévu la possibilité d’une réponse négative, le narrateur aurait dû toujours prévoir que brusquement cette réponse lui rendrait dans sa plus extrême vivacité son amour pour Albertine. Et il aurait dû, toujours avant d’envoyer sa lettre, se demander si, au cas où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir, il serait assez maître de sa douleur pour se forcer à rester silencieux.
Mais la manière désastreuse dont est construit l’univers psycho-pathologique veut que l’acte maladroit, l’acte qu’il faudrait avant tout éviter, soit justement l’acte calmant, l’acte qui, ouvrant pour nous, jusqu’à ce que nous en sachions le résultat, de nouvelles perspectives d’espérance, nous débarrasse momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en nous.
Mais il ne prévit rien de tout cela. Le résultat de cette lettre lui paraissait être au contraire de faire revenir Albertine au plus vite. Mais en même temps il n’avait cessé en écrivant de pleurer ; d’abord un peu de la même manière que le jour où il avait joué la fausse séparation, parce que, ces mots lui représentant l’idée qu’ils m’exprimaient quoiqu’ils tendissent à un but contraire. Mais aussi parce qu’il sentait que cette idée avait de la vérité.
Le résultat de cette lettre lui paraissant certain, il regretta de l’avoir envoyée. Car en se représentant le retour, en somme si aisé, d’Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient leur mariage une chose mauvaise pour lui revinrent avec toute leur force. Il espéra qu’elle refuserait de revenir.
Mais Françoise ne savait pas avec combien de timbres elle devait affranchir la lettre et la lui rapporta. Aussitôt il changea d’avis ; il souhaitait qu’Albertine ne revînt pas, mais il voulait que cette décision vînt d’elle pour mettre fin à son anxiété, et il résolut de rendre la lettre à Françoise.
Le narrateur avait donné la lettre à Françoise en lui demandant d’aller vite la mettre à la poste. Dès que sa lettre fut partie il conçut de nouveau le retour d’Albertine comme imminent. Il ne laissait pas de mettre dans sa pensée de gracieuses images qui neutralisaient bien un peu par leur douceur les dangers qu’il voyait à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l’avoir auprès de lui l’enivrait.
Le temps passe, et peu à peu tout ce qu’on disait par mensonge devient vrai, le narrateur l’avait trop expérimenté avec Gilberte. Il s’était dit que si Albertine revenait, il renoncerait à la vie véritable que, certes, il n’était pas en état de goûter encore, mais qui progressivement pourrait commencer à présenter pour lui des charmes tandis que le souvenir d’Albertine irait en s’affaiblissant.
L’oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets de l’oubli était précisément – en faisant que beaucoup des aspects déplaisants d’Albertine, des heures ennuyeuses que le narrateur passait avec elle, ne se représentaient plus à sa mémoire, cessaient donc d’être des motifs à désirer qu’elle ne fût plus là comme il le souhaitait quand elle y était encore – de lui donner d’elle une image sommaire, embellie de tout ce qu’il avait éprouvé d’amour pour d’autres. Sous cette forme particulière, l’oubli, qui pourtant travaillait à l’habituer à la séparation, lui faisait, en lui montrant Albertine plus douce, souhaiter davantage son retour.
Depuis qu’elle était partie, bien souvent, quand il lui semblait qu’on ne pouvait pas voir qu’il avait pleuré, le narrateur sonnait Françoise et lui disait : « Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n’a rien oublié. Pensez à faire sa chambre, pour qu’elle soit bien en état quand elle viendra. »
Il voulait diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait le départ d’Albertine en lui faisant entrevoir qu’il serait court. Il voulait aussi montrer à Françoise qu’il ne craignait pas de parler de ce départ. En la nommant sans cesse, il voulait enfin faire rentrer, comme un peu d’air, quelque chose d’elle dans cette chambre où son départ avait fait le vide et où il ne respirait plus.
Françoise remarqua qu’Albertine avait laissé deux de ses bagues dans le tiroir d’une petite table en bois. Le narrateur les lui demanda et elle lui donna avec une certaine méfiance. Elle en profita pour remarquer la beauté des bagues pour faire du mal au narrateur. Et ajouter que ces bagues étaient probablement des cadeaux qu’Albertine avait reçus.
Le narrateur demanda à Françoise de sortir de la chambre. Il aurait voulu voir Albertine immédiatement. À l’horreur de son mensonge, à la jalousie pour l’inconnu, s’ajoutait la douleur qu’elle se fût laissé ainsi faire des cadeaux.
Atterré, les deux bagues à la main, le narrateur regarda cet aigle impitoyable dont le bec lui tenaillait le cœur, dont les ailes aux plumes en relief avaient emporté la confiance qu’il gardait dans son amie, et sous les serres duquel son esprit meurtri ne pouvait pas échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à cet inconnu dont l’aigle symbolisait sans doute le nom sans pourtant le laisser lire au narrateur, qu’elle avait aimé sans doute autrefois, et qu’elle avait revu sans doute il n’y avait pas longtemps, puisque c’était le jour si doux, si familial, de la promenade ensemble au Bois, que le narrateur avait vu, pour la première fois, la seconde bague, celle où l’aigle avait l’air de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.
Le narrateur pensait sans cesse à Albertine mais surtout au moyen de la faire revenir.
En réalité, dans ces heures de crise où nous jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l’être dont elle dépend révèle mieux l’immensité de la place qu’il occupe pour nous, en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui, proportionnellement l’image de cet être décroît jusqu’à ne plus être perceptible. Il songeait à acheter un yacht qui coûterait plus de 200 000 francs d’entretien par an. Alors il ne lui resterait plus que 50 000 francs de rente par an. Il savait qu’il ne pourrait tenir plus de huit ans à ce rythme. Il laisserait sa rente à Albertine et se tuerait. Tout d’un coup, il se trouva affreusement triste parce qu’ayant pensé qu’il ne disposerait plus assez d’argent, c’était parce que ses parents vivaient. Il pensa soudain à sa mère. Il ne put supporter l’idée de ce qu’elle souffrirait après sa propre mort s’il se suicidait.
Françoise avait l’air de savoir que le narrateur mentait quand il faisait allusion au prochain retour d’Albertine. Et sa croyance semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait d’habitude un domestique, que les maîtres n’aiment pas à être humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de la réalité que ce qui ne s’écarte pas trop d’une action flatteuse, propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise avait l’air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même déjà entretenu la méfiance dans l’esprit d’Albertine, surexcité sa colère, bref l’eût poussée au point où elle aurait pu prédire comme inévitable son départ.
Quand Françoise vit qu’après avoir écrit une longue lettre le narrateur y mettait l’adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague qu’Albertine revînt grandit chez elle. Il se doubla d’une véritable consternation quand, un matin, elle dut remettre au narrateur dans son courrier une lettre sur l’enveloppe de laquelle elle avait reconnu l’écriture d’Albertine. Elle se demandait si le départ d’Albertine n’avait pas été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement, comme assurant définitivement pour l’avenir la vie d’Albertine à la maison et comme constituant pour le narrateur, c’est-à-dire, en tant qu’il était le maître de Françoise, pour elle-même l’humiliation d’avoir été joué par Albertine. Alors il attendit le départ de Françoise pour lire la lettre d’Albertine. Elle était d’accord pour s’occuper de décommander la Rolls. Elle était très touchée qu’il ait gardé un bon souvenir de leur dernière promenade. De son côté elle n’oublierait pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et qu’ils allaient se quitter) et qu’elle ne s’effacerait de son esprit qu’avec la nuit complète.
Le narrateur sentit que cette dernière phrase n’était qu’une phrase et qu’Albertine n’aurait pas pu garder, pour jusqu’à sa mort, un si doux souvenir de cette promenade où elle n’avait certainement eu aucun plaisir puisqu’elle était impatiente de le quitter. Mais il admira aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n’avait rien lu qu’Esther avant de le connaître, était douée et combien il avait eu raison de trouver qu’elle s’était chez lui enrichie de qualités nouvelles qui la faisaient différente et plus complète.
En somme, quand il lui avait dit qu’il ne voulait pas la voir par peur de l’aimer, il avait dit cela parce qu’au contraire il savait que dans la fréquentation constante son amour s’amortissait et que la séparation l’exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait naître un besoin d’elle infiniment plus fort que l’amour des premiers temps de Balbec.
La lettre d’Albertine n’avançait en rien les choses. Elle ne lui parlait que d’écrire à l’intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation, brusquer les choses, et il eût l’idée suivante. Il fit immédiatement porter à Andrée une lettre où il lui disait qu’Albertine était chez sa tante, qu’il se sentait bien seul, qu’elle lui ferait un immense plaisir en venant s’installer chez lui pour quelques jours et que, comme il ne voulait faire aucune cachotterie, il la pria d’en avertir Albertine.
Et en même temps il écrivit à Albertine comme s’il n’avait pas encore reçu sa lettre. Il l’avertissait qu’il avait fait venir Andrée chez lui et qu’il comptait en faire sa femme. Il pensait qu’Albertine serait contente de voir Andrée chez lui, puis sa femme, pourvu qu’elle, Albertine, fût libre, parce qu’elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant les précautions de chaque heure que le narrateur avais prises pendant plus de six mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute il avait empêché.
Le narrateur reçut la visite de Saint-Loup. Avant son arrivée, il l’avait attendu et l’avait entendu, de sa fenêtre. Il resta muet de stupéfaction car des paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de Saint-Loup. Or le narrateur l’avait toujours considéré comme un être si bon, si pitoyable aux malheureux, que cela lui fit le même effet que si Saint-Loup avait récité un rôle de Satan. Son interlocuteur était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes.
Le narrateur se montra, Saint-Loup vint à lui, mais sa confiance en lui était ébranlée depuis qu’il venait de l’entendre tellement différent de ce qu’il connaissait. Et il se demanda si quelqu’un qui était capable d’agir aussi cruellement envers un malheureux n’avait pas joué le rôle d’un traître vis-à-vis de lui, dans sa mission auprès de Mme Bontemps.
Mais pendant qu’il fut auprès de lui, c’était pourtant au Saint-Loup d’autrefois, et surtout à l’ami qui venait de quitter Mme Bontemps, que le narrateur pensa. Saint-Loup lui dit : « Pour commencer par où ma dernière dépêche t’a laissé, après avoir passé par une espèce de hangar, j’entrai dans la maison, et au bout d’un long couloir on me fit entrer dans un salon. » À ces mots de hangar, de couloir, de salon, et avant même qu’ils eussent fini d’être prononcés, le cœur du narrateur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un courant électrique. Dans un hangar on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon, qui sait ce qu’Albertine faisait quand sa tante n’était pas là ? Quand le narrateur apprit qu’au lieu d’être dans deux ou trois endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge avaient marqué dans son cœur comme sur une carte la place où il fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu’elle était dans une maison de Touraine, il n’avait pas vu la maison. Jamais ne lui était venue à l’imagination cette affreuse idée de salon, de hangar, de couloir, qui lui semblaient face à lui sur la rétine de Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une infinité de pièces possibles qui s’étaient détruites l’une l’autre. Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, sa folie lui apparut d’avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont l’existence (et non la simple possibilité) venait de lui être révélée.
Quand Saint-Loup lui dit aussi que dans ce salon il avait entendu chanter à tue-tête d’une chambre voisine et que c’était Albertine qui chantait, le narrateur comprit avec désespoir que, débarrassée enfin de lui, elle était heureuse ! Elle avait reconquis sa liberté. Et lui qui pensait qu’elle allait venir prendre la place d’Andrée. Sa douleur se changea en colère contre Saint-Loup. Lâchée de nouveau, ayant quitté la cage d’où chez lui il restait des jours entiers sans la faire venir dans sa chambre, Albertine avait repris pour lui toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde suivait. Saint-Loup lui raconta qu’il avait proposé l’argent du narrateur à Mme Cambremer et qu’elle avait accepté. Il s’attendait à ce qu’elle refuse et qu’elle le mette dehors. Elle n’avait pas cru que le narrateur voulait épouser Albertine. Saint-Loup avait fait de son mieux et regrettait de n’avoir pas réussi la mission que lui avait confié son ami. Saint-Loup lui dit qu’il avait vu des jeunes filles entrer chez Mme Cambremer juste avant de s’en aller. Enfin Saint-Loup lui avait dit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et aussitôt le narrateur imagina qu’elle était l’amante d’Albertine.
En tous cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, il ne pouvait pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette actrice ; il ne pouvait supporter la pensée de cette vie qui lui échappait. Il écrirait et il attendrait la réponse à sa lettre. Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas il irait la chercher ; de gré ou de force il l’arracherait à ses amies. D’ailleurs ne valait-il pas mieux qu’il il allât lui-même, maintenant qu’il avait découvert la méchanceté, jusqu’ici insoupçonnée de lui, de Saint-Loup ? qui sait s’il n’avait pas organisé tout un complot pour le séparer d’Albertine ? S’il lui était arrivé un accident, la vie du narrateur, au lieu d’être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante, eût aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la suppression de la souffrance.
Si Albertine avait pu être victime d’un accident, vivante, il aurait eu un prétexte pour courir auprès d’elle, morte il aurait retrouvé, comme disait Swann, la liberté de vivre. Swann l’avait cru, cet homme si fin et qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu’on a dans le cœur. Comme, un peu plus tard, si Swann avait été encore vivant, le narrateur aurait pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, que la mort de celle qu’il aimait ne l’eût délivré de rien.
Le narrateur laissa toute fierté vis-à-vis d’Albertine, il lui envoya un télégramme désespéré lui demandant de revenir à n’importe quelles conditions, qu’elle ferait tout ce qu’elle voudrait, qu’il demandait seulement à l’embrasser une minute trois fois par semaine avant qu’elle se couche.
Elle ne revint jamais. Son télégramme venait de partir qu’il en reçut un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n’est pas créé une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s’y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de la souffrance que produisirent en lui les deux premières lignes du télégramme :
« Mon pauvre ami, notre petite Albertine n’est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l’aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade. Tous nos efforts n’ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à sa place. »
Non, pas la suppression de la souffrance, mais une souffrance inconnue, celle d’apprendre qu’elle ne reviendrait pas. Pas un instant, il n’avait cru qu’elle ne reviendrait pas. Il avait moins besoin de sa fidélité que de son retour.
Toute sa vie à venir se trouvait arrachée de son cœur. Sa vie à venir ? Il n’avait donc pas pensé quelquefois à la vivre sans Albertine ? Mais non ! Cet avenir indissoluble d’elle, il n’avait pas su l’apercevoir, mais maintenant qu’il venait d’être descellé, le narrateur sentait la place qu’il tenait dans son cœur béant.
Françoise vint lui donner deux lettres d’Albertine. Les deux lettres d’Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade où elle était morte. Dans la première, elle se réjouissait qu’il fasse venir Andrée chez lui. Dans la seconde, elle lui demandait s’il n’était pas trop tard qu’elle revienne chez lui et s’il n’avait pas encore écrit à Andrée, consentirait-il à la reprendre ? elle avait signé « De tout cœur à vous ».
Pour que la mort d’Albertine eût pu supprimer les souffrances du narrateur, il eût fallu que le choc l’eût tuée non seulement en Touraine, mais en lui. Jamais elle n’y avait été plus vivante.
Pour le consoler ce n’était pas une, c’étaient d’innombrables Albertine qu’il aurait dû oublier.
Quand il était arrivé à supporter le chagrin d’avoir perdu celle-ci, c’était à recommencer avec une autre, avec cent autres.
Alors sa vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à cause d’Albertine, parallèlement à elle, quand il était seul, la douceur, c’était justement, à l’appel de moments identiques, la perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie lui était rendue l’odeur des lilas de Combray ; par la mobilité du soleil sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées ; par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises ; le désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de Pâques.
Tous les souvenirs qui lui revenaient menaient à cette conclusion : Albertine est morte.
Ce n’était plus assez de fermer les rideaux, il tâchait de boucher les yeux et les oreilles de sa mémoire, pour ne pas voir cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles oiseaux qui se répondaient d’un arbre à l’autre de chaque côté de lui, qu’embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. Je tâchais d’éviter ces sensations que donnent l’humidité des feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos d’âne. Mais déjà ces sensations l’avaient ressaisi, ramené assez loin du moment actuel, afin qu’eût tout le recul, tout l’élan nécessaire pour le frapper de nouveau, l’idée qu’Albertine était morte.
Françoise devait être heureuse de la mort d’Albertine, et il faut lui rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux chansons de geste étaient plus anciennes que sa haine d’Albertine et même d’Eulalie.
Aussi une de ces fins d’après-midi-là, comme il ne cachait pas assez rapidement sa souffrance, elle aperçut ses larmes, servie par son instinct d’ancienne petite paysanne qui autrefois lui faisait capturer et faire souffrir les animaux, n’éprouver que de la gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards et, quand le narrateur était malade, à observer, comme les blessures qu’elle eût infligées à une chouette, sa mauvaise mine, qu’elle annonçait ensuite sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son « coutumier » de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement les larmes, le chagrin, choses qu’elle jugeait aussi funestes que d’ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. « Oh ! non, Monsieur, il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal ! » Et en voulant arrêter mes larmes elle avait l’air aussi inquiet que si c’eût été des flots de sang.
Peut-être en était-il pour elle d’Albertine comme d’Eulalie, et maintenant que l’amie du narrateur ne pouvait plus tirer de lui aucun profit, Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle dit : « Ça devait arriver, elle était trop heureuse, la pauvre, elle n’a pas su connaître son bonheur. »
Tout ramenait le narrateur à Albertine. Et même dans les rues, il lui arrivait d’isoler sur le dos d’un banc, de recueillir la pureté naturelle d’un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de Paris – de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un instant, pour son imagination, la ville dans la nature, avec le silence infini des champs évoqués le souvenir douloureux des promenades qu’il y avait faites avec Albertine.
Ah ! quand la nuit finirait-elle ? Mais à la première fraîcheur de l’aube il frissonnait, car celle-ci avait ramené en lui la douceur de cet été où, de Balbec à Incarville, d’Incarville à Balbec, ils s’étaient tant de fois reconduits l’un l’autre jusqu’au petit jour. Il n’avait plus qu’un espoir pour l’avenir – espoir bien plus déchirant qu’une crainte, – c’était d’oublier Albertine.
Il savait qu’il l’oublierait un jour, il avait bien oublié Gilberte, Mme de Guermantes, il avait bien oublié sa grand’mère. Et c’est notre plus juste et plus cruel châtiment de l’oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous nous sommes détachés de ceux que nous n’aimons plus, que nous entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l’égard de ceux que nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu’il est un état non douloureux, un état d’indifférence.
Mais pour le moment, ce qui l’animait ce n’était plus le désir des femmes mais l’angoisse du départ d’Albertine. D’ailleurs le souvenir de tous ses désirs était aussi imprégné d’elle, et de souffrance, que le souvenir des plaisirs. Il n’avait plus envie d’aller à Venise.
Albertine lui avait semblé un obstacle interposé entre lui et toutes choses, parce qu’elle était pour lui leur contenant et que c’était d’elle, comme d’un vase, qu’il pouvait les recevoir. Maintenant que ce vase était détruit, il ne se sentait plus le courage de les saisir ; il n’y en avait plus une seule dont il ne se détournât, abattu, préférant n’y pas goûter.
Et en pensant qu’il verrait recommencer ce temps froid qui, depuis Gilberte et ses jeux aux Champs-Élysées, lui avait toujours paru si triste ; quand il pensait que reviendraient des soirs pareils à ce soir de neige où il avait vainement, toute une partie de la nuit, attendu Albertine, alors, comme un malade se plaçant bien au point de vue du corps pour sa poitrine, lui, moralement, à ces moments-là, ce qu’il redoutait encore le plus pour son chagrin, pour son cœur, c’était le retour des grands froids, et il se disait que ce qu’il y aurait de plus dur à passer ce serait peut-être l’hiver. Lié qu’il était à toutes les saisons, pour qu’il perdît le souvenir d’Albertine il aurait fallu qu’il les oubliât toutes, quitte à recommencer à les connaître, comme un vieillard frappé d’hémiplégie et qui réapprend à lire ; il aurait fallu qu’il renonçât à tout l’univers. Seule une véritable mort de lui-même serait capable (mais elle était impossible) de le consoler de la sienne.
Le narrateur se rappela d’un message téléphonique de Françoise qui lui avait transmis l’hommage obéissant d’Albertine revenant avec elle, il avait cru qu’il l’enorgueillissait. Il s’était trompé. S’il l’avait enivré, c’est parce qu’il lui avait fait sentir que celle qu’il aimait était bien à lui, ne vivait bien que pour lui, et même à distance, sans qu’il eût besoin de s’occuper d’elle, le considérait comme son époux et son maître, revenant sur un signe de lui.
Et ce bonheur qu’elle revînt, qu’elle lui obéît et lui appartînt, la cause en était dans l’amour, non dans l’orgueil. Il lui eût été bien égal maintenant d’avoir à ses ordres cinquante femmes revenant, sur un signe de lui, non pas du Trocadéro mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis qu’il était seul dans sa chambre à faire de la musique, venait docilement vers lui, il avait respiré, disséminée comme un poudroiement dans le soleil, une de ces substances qui, comme d’autres sont salutaires au corps, font du bien à l’âme. Puis ç’avait été, une demi-heure après, l’arrivée d’Albertine, puis la promenade avec Albertine arrivée, promenade que le narrateur avait crue ennuyeuse parce qu’elle était pour lui accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même, qui avait, à partir du moment où Françoise lui avait téléphoné qu’elle la ramenait, coulé un calme d’or dans les heures qui avaient suivi.
Mais bien plus tard, quand il traversa peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels il avait passé avant d’aimer tant Albertine, quand son cœur cicatrisé put se séparer sans souffrance d’Albertine morte, alors il put se rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro ; il se rappela avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale qu’l n’avait pas connue jusqu’alors ; il se le rappela enfin exactement sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle certains jours d’été qu’on a trouvés trop chauds quand on les a vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage d’or fin et d’indestructible azur.
En faisant défiler les souvenirs d’Albertine, le narrateur pensait que tout cela modifiait le caractère de sa tristesse rétrospective tout autant que les impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées, et complétait chacune des années solaires qu’il avais vécues – et qui, rien qu’avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d’elle – en la doublant d’une sorte d’année sentimentale où les heures n’étaient pas définies par la position du soleil, mais par l’attente d’un rendez-vous ; où la longueur des jours, où les progrès de la température, étaient mesurés par l’essor de ses espérances, le progrès de son intimité avec Albertine, la transformation progressive de son visage, les voyages qu’elle avait faits, la fréquence et le style des lettres qu’elle lui avait adressées pendant une absence, sa précipitation plus ou moins grande à le voir au retour. Et enfin, ces changements de temps, ces jours différents, s’ils lui rendaient chacun une autre Albertine, ce n’était pas seulement par l’évocation des moments semblables. Mais l’on se rappelle que toujours, avant même que le narrateur aimât, chacune avait fait de lui un homme différent, ayant d’autres désirs parce qu’il avait d’autres perceptions.
On n’est que par ce qu’on possède, on ne possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin de nous-même, où nous les perdons de vue ! Alors nous ne pouvons plus les faire entrer en ligne de compte dans ce total qui est notre être. Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs s’étant endormi sans presque plus regretter Albertine – on ne peut regretter que ce qu’on se rappelle – au réveil le narrateur trouvait toute une flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en lui dans sa plus claire conscience, et qu’il distinguait à merveille. Alors il pleurait ce qu’il voyait si bien et qui, la veille, n’était pour lui que néant.
Puis, brusquement, le nom d’Albertine, sa mort avaient changé de sens ; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.
Comment lui avait-elle paru morte, quand maintenant pour penser à elle il n’avait à sa disposition que les mêmes images dont quand elle était vivante il revoyait l’une ou l’autre : rapide et penchée sur la roue mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les rues de Balbec. Mais il essayait maintenant en vain de se rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus.
Petite statuette dans la promenade vers l’île, calme figure grosse à gros grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel le narrateur se trouvait replacé quand il la revoyait. Et les moments du passé ne sont pas immobiles ; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui les entraînait vers l’avenir – vers un avenir devenu lui-même le passé, – nous y entraînant nous-même.
Jamais il n’avait caressé l’Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, il voulait lui demander d’ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l’amour des camps, la fraternité du voyage. Mais ce n’était plus possible, elle était morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, il n’avait fait semblant de comprendre, les soirs où elle semblait lui offrir des plaisirs que sans cela elle n’eût peut-être pas demandés à d’autres, et qui excitaient maintenant en lui un désir furieux.
Il semblait qu’il dût choisir entre deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort d’Albertine – venu pour lui d’une réalité qu’il n’avait pas connue : sa vie en Touraine – était en contradiction avec toutes ses pensées relatives à Albertine, ses désirs, ses regrets, son attendrissement, sa fureur, sa jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant, impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu’Albertine fût morte.
Une telle profusion de sentiments, car la mémoire du narrateur, en conservant sa tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n’était pas Albertine seule qui n’était qu’une succession de moments, c’était aussi lui-même. Son amour pour elle n’avait pas été simple : à la curiosité de l’inconnu s’était ajouté un désir sensuel, et à un sentiment d’une douceur presque familiale, tantôt l’indifférence, tantôt une fureur jalouse. Il n’était pas un seul homme, mais le défilé heure par heure d’une armée composite où il y avait, selon le moment, des passionnés, des indifférents, des jaloux – des jaloux dont pas un n’était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là qu’un jour viendrait la guérison qu’il ne souhaiterait pas.
Dans une foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu’on s’en aperçoive, être remplacés par d’autres, que d’autres encore éliminent ou renforcent, si bien qu’à la fin un changement s’est accompli qui ne se pourrait concevoir si l’on était un.
Si le narrateur avait peine à penser qu’Albertine, si vivante en lui (portant comme il faisait le double harnais du présent et du passé), était morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de fautes, dont Albertine, aujourd’hui dépouillée de la chair qui en avait joui, de l’âme qui avait pu les désirer, n’était plus capable, ni responsable, excitât en lui une telle souffrance, qu’il aurait seulement bénie s’il avait pu y voir le gage de la réalité morale d’une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet, destiné à s’éteindre lui-même, d’impressions qu’elle m’avait autrefois causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec d’autres n’aurait plus dû exciter sa jalousie, si seulement sa tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c’est ce qui était impossible puisqu’elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble où, à chaque coupable nouvelle, s’appariait aussitôt un jaloux lamentable et toujours contemporain. Le narrateur l’avait, les derniers mois, tenue enfermée dans sa maison. Mais dans son imagination maintenant, Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se prostituait aux unes, aux autres.
Le narrateur redoutait maintenant ce qui était en avant de lui puisqu’il était aussi incertain que l’avenir, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux ; plus cruel encore parce que le narrateur n’avait pas comme pour l’avenir la possibilité ou l’illusion d’agir sur lui, et aussi parce qu’il se déroulerait aussi long que sa vie elle-même, sans que sa compagne fût là pour calmer les souffrances qu’il lui causait. Ce n’était plus l’Avenir d’Albertine, c’était son Passé. Son Passé ? C’est mal dire puisque pour la jalousie il n’est ni passé ni avenir et que ce qu’elle imagine est toujours le Présent.
Il y avait plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine avait rougi. À cette époque-là le narrateur n’était pas jaloux d’elle. Mais depuis, il avait voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette conversation et lui dire pourquoi elle avait rougi. Cela l’avait d’autant plus préoccupé qu’on lui avait dit que les deux jeunes filles amies de Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l’hôtel et, disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais, par peur de fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, il avait toujours remis de lui en parler, puis il n’y avait plus pensé. Et tout d’un coup, quelque temps après la mort d’Albertine, il aperçut ce souvenir, empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu’ont les énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui eût pu les éclaircir. Ne pourrait-il pas du moins tâcher de savoir si Albertine n’avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de douches ? En envoyant quelqu’un à Balbec il y arriverait peut-être. Elle vivante, il n’eût sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n’a plus à craindre la rancune de la coupable.
Sans doute, puisque il avait des doutes sur la vie, sur la mort d’Albertine, il aurait dû depuis bien longtemps se livrer à des enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui l’avaient fait se soumettre à Albertine quand elle était là, l’empêchaient de rien entreprendre depuis qu’il ne la voyais plus. Et pourtant de la faiblesse traînée pendant des années un éclair d’énergie surgit parfois. Il se décida à cette enquête, au moins toute naturelle.
Il pensa demander à Aimé qui connaissait admirablement les lieux et appartenait à cette catégorie de gens du peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu’ils servent, indifférents à toute espèce de morale. Quand Aimé fut parti, le narrateur pensa combien il eût mieux valu que ce qu’il allait essayer d’apprendre là-bas, le narrateur pût le demander maintenant à Albertine elle-même. Alors il imagina leur conversation, il en sentit l’impossibilité ; il venait d’aborder par une nouvelle face cette idée qu’Albertine était morte. Cela lui inspira la tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt, par un brusque déplacement, de la torture de la jalousie il passait au désespoir de la séparation.
La chagrin du narrateur se rapportait, non à ce qu’Albertine avait été pour lui, mais à ce que son cœur désireux de participer aux émotions les plus générales de l’amour l’avait peu à peu persuadé qu’elle était ; alors il se rendait compte que cette vie qui l’avait tant ennuyé – du moins il le croyait – avait été au contraire délicieuse.
Cette chambre où il dînait avec Albertine ne lui avait jamais paru jolie, il disait seulement qu’elle l’était à Albertine pour que son amie fût contente d’y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient cessé de lui être indifférents. L’art n’est pas seul à mettre du charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes ; ce même pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à la douleur.
Un matin il crut voir la forme oblongue d’une colline dans le brouillard, sentir la chaleur d’une tasse de chocolat, pendant que lui étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l’après-midi où Albertine était venue le voir et où il l’avait embrassée pour la première fois : c’est qu’il venait d’entendre le hoquet du calorifère à eau qu’on venait de rallumer. Et il jeta avec colère une invitation que Françoise apporta de Mme Verdurin ; combien l’impression qu’il avait eue, en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la mort ne frappe pas tous les êtres au même âge s’imposait à lui avec plus de force maintenant qu’Albertine était morte si jeune tandis que Mme Verdurin recevait toujours et recevrait peut-être pendant beaucoup d’années encore.
Le narrateur se rappela la fin de cette soirée où Brichot l’avait reconduit chez lui, où il avait vu d’en bas la lumière de la lampe d’Albertine. Il y avait déjà repensé d’autres fois, mais il n’avait pas abordé le souvenir par le même côté.
Alors, en pensant au vide qu’il trouverait à présent en rentrant chez lui, qu’il ne verrait plus d’en bas la chambre d’Albertine d’où la lumière s’était éteinte à jamais, il comprit combien ce soir où, en quittant Brichot, il avait cru éprouver de l’ennui, du regret de ne pouvoir aller se promener et faire l’amour ailleurs.
Le narrateur comprit combien il s’était trompé, et que c’était seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d’en haut jusqu’à lui, il s’en croyait la possession entièrement assurée, qu’il avait négligé d’en calculer la valeur, ce qui faisait qu’il lui paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu’ils fussent, mais que, cherchant à les imaginer, il évaluait. Il comprit combien cette lumière qui lui semblait venir d’une prison contenait pour lui de plénitude, de vie et de douceur, et qui n’était que la réalisation de ce qui lui avait un instant enivré, puis paru à jamais impossible : il comprenait que cette vie qu’il avait menée à Paris dans un chez-lui qui était son chez-elle, c’était justement la réalisation de cette paix profonde qu’il avait rêvée le soir où Albertine avait couché sous le même toit que lui, à Balbec.
L’intelligence d’Albertine lui plaisait parce que, par association, elle éveillait en lui ce que il appelait sa douceur, comme nous appelons douceur d’un fruit une certaine sensation qui n’est que dans notre palais. Et de fait, quand il pensait à l’intelligence d’Albertine, ses lèvres s’avançaient instinctivement et goûtaient un souvenir dont il aimait mieux que la réalité lui fût extérieure et consistât dans la supériorité objective d’un être. Il est certain que le narrateur avait connu des personnes d’intelligence plus grande.
Mais l’infini de l’amour, ou son égoïsme, fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie, nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu’un lieu immense et vague où s’extériorisent nos tendresses.
C’avait peut-être été le tort du narrateur de ne pas chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu’au point de vue de son charme, il n’avait longtemps considéré que les positions différentes qu’elle occupait dans son souvenir dans le plan des années, et qu’il avait été surpris de voir qu’elle s’était spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu’à la différence des perspectives, de même il aurait dû chercher à comprendre son caractère comme celui d’une personne quelconque et peut-être, s’expliquant alors pourquoi elle s’obstinait à lui cacher son secret, le narrateur aurait évité de prolonger entre eux, avec cet acharnement étrange, ce conflit qui avait amené la mort d’Albertine. Et il avait alors, avec une grande pitié d’elle, la honte de lui survivre.
Dans ces moments-là, rapprochant la mort de sa grand’mère et celle d’Albertine, il lui semblait que sa vie était souillée d’un double assassinat que seule la lâcheté du monde pouvait lui pardonner. Le narrateur avait rêvé d’être compris d’Albertine, de ne pas être méconnu par elle, croyant que c’était pour le grand bonheur d’être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d’autres eussent mieux pu le faire. On désire être compris parce qu’on désire être aimé, et on désire être aimé parce qu’on aime. La compréhension des autres est indifférente et leur amour importun.
La joie du narrateur d’avoir possédé un peu de l’intelligence d’Albertine et de son cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette possession était un degré de plus dans la possession totale d’Albertine, possession qui avait été son but et sa chimère depuis le premier jour où il l’avait vue.
Notre tort n’est pas de priser l’intelligence, la gentillesse d’une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort est de rester indifférent à la gentillesse, à l’intelligence des autres.
Le narrateur n’avait pas commis seulement l’imprudence, en regardant Albertine et en la logeant dans son cœur, de le faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un amour familial au plaisir des sens.
Il avait voulu aussi se persuader que leurs rapports étaient l’amour, qu’ils pratiquaient mutuellement les rapports appelés amour, parce qu’elle lui donnait docilement les baisers qu’il lui donnait, et, pour avoir pris l’habitude de le croire, le narrateur n’avait pas perdu seulement une femme qu’il aimait mais une femme qui l’aimait, sa sœur, son enfant, sa tendre maîtresse. Et, en somme, il avait eu un bonheur et un malheur que Swann n’avait pas connus, car justement, tout le temps qu’il avait aimé Odette et en avait été si jaloux, il l’avait à peine vue.
Mais après il l’avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu’à ce qu’il mourût. Le narrateur, au contraire, tandis qu’il était si jaloux d’Albertine, plus heureux que Swann il l’avait eue chez lui.
Il avait réalisé en vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu’il n’avait réalisé matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin Albertine, le narrateur ne l’avait pas gardée comme Swann avait gardé Odette. Albertine s’était enfuie, elle était morte.
Le narrateur s’appuyait au souvenir de ces heures si douces, et ce soutien moral lui communiquait un bien-être que l’approche même de la mort n’aurait pas rompu.
Ces images de Balbec et de Paris, qu’il aimait ainsi à revoir, c’étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées, de sa courte vie. Tout cela, qui n’était pour lui que souvenir, avait été pour elle action, action précipitée, comme celle d’une tragédie, vers une mort rapide.
Peut-être la fortune du narrateur, les perspectives d’un brillant mariage avaient attirée Albertine ; sa jalousie l’avait retenue ; sa bonté, ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et avaient amené le narrateur à rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le développement interne de son travail mental, mais qui n’en avait pas moins eu sur la vie d’Albertine des contre-coups destinés eux-mêmes à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus douloureux à la psychologie du narrateur, puisque de sa prison elle s’était évadée pour aller se tuer sur un cheval que sans lui elle n’eût pas possédé, en lui laissant, même morte, des soupçons dont la vérification, si elle devait venir, lui serait peut-être plus cruelle que la découverte, à Balbec, qu’Albertine avait connu Mlle Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus là pour l’apaiser.
C’est dans le cours de cette dernière année, longue pour lui comme un siècle – tant Albertine avait changé de positions par rapport à la pensée du narrateur depuis Balbec jusqu’à son départ de Paris, et aussi, indépendamment de lui et souvent à son insu, changé en elle-même – qu’il fallait placer toute cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant lui apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais impossible et pourtant qui lui était indispensable.
Le narrateur n’aurait pas connu Albertine s’il n’avait pas lu dans un traité d’archéologie la description de l’église de Balbec ; si Swann, en lui disant que cette église était presque persane, n’avait pas orienté ses désirs vers le normand byzantin ; si une société de palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, n’avait pas décidé ses parents à exaucer son souhait et à l’envoyer à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, il n’avait pas trouvé l’église persane qu’il rêvait ni les brouillards éternels. Le beau train d’une heure trente-cinq lui-même n’avait pas répondu à ce qu’il s’en figurait. Mais, en échange de ce que l’imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que nous étions bien loin d’imaginer. Qui lui eût dit à Combray, quand il attendait le bonsoir de sa mère avec tant de tristesse, que ces anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour sa mère, mais pour une jeune fille qui ne serait d’abord, sur l’horizon de la mer, qu’une fleur que ses yeux seraient chaque jour sollicités de venir regarder, mais une fleur pensante et dans l’esprit de qui il souhaitait si puérilement de tenir une grande place, qu’il souffrirait qu’elle ignorât qu’il connaissait Mme de Villeparisis.
Oui, c’est le bonsoir, le baiser d’une telle étrangère pour lequel, au bout de quelques années, le narrateur devait souffrir autant qu’enfant quand sa mère ne devait pas venir le voir. Or cette Albertine si nécessaire, de l’amour de qui son âme était maintenant presque uniquement composée, si Swann ne lui avait pas parlé de Balbec il ne l’aurait jamais connue. Sa vie eût peut-être été plus longue, la sienne aurait été dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et ainsi il lui semblait que, par sa tendresse uniquement égoïste, il avait laissé mourir Albertine comme il avait assassiné sa grand’mère.
Quand il renonça à Gilberte et savait qu’il pourrait aimer un jour une autre femme, le narrateur osa à peine avoir un doute si en tous cas pour le passé il n’eût pu aimer que Gilberte. Or pour Albertine il n’avait même plus de doute, il était sûr que ç’aurait pu ne pas être elle qu’il eût aimée, que c’eût pu être une autre. Il eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où il devait dîner avec elle dans l’île du Bois, ne se fût pas décommandée.
Tout au plus, en se plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvait-il dire qu’il aurait pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les deux un regard dont on saisissait difficilement la signification. Le narrateur pouvait presque croire que la personnalité sensuelle et volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d’Albertine, un peu différent, il est vrai, mais présentant, maintenant qu’il y réfléchissait après coup, des analogies profondes.
Les premiers regards d’Albertine qui l’avaient fait rêver n’étaient pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Il pouvait presque croire que l’obscure personnalité, la sensualité, la nature volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues le tenter, incarnées cette fois dans le corps d’Albertine, tout autre et non pourtant sans analogies.
Mais elle était morte. Le narrateur l’oublierait. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en lui, mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, il ne pouvait le prévoir.
Si le narrateur avait changé à son égard, elle-même avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue vers son lit le jour où il avait écrit à Mlle de Stermaria n’était plus la même qu’il avait connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances qu’il n’avait jamais pu connaître. En tous cas, même si celle qu’il aimerait un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c’est-à-dire si son choix d’une femme n’était pas entièrement libre, cela faisait tout de même que, dirigé d’une façon peut-être nécessaire, il l’était sur quelque chose de plus vaste qu’un individu, sur un genre de femmes, et cela ôtait toute nécessité à son amour pour Albertine.
A force de vivre avec Albertine, les chaînes que le narrateur avait forgées lui-même, il ne pouvait plus s’en dégager ; l’habitude d’associer la personne d’Albertine au sentiment qu’elle n’avait pas inspiré lui faisait pourtant croire qu’il était spécial à elle, comme l’habitude donne à la simple association d’idées entre deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique, la force, la nécessité illusoires d’une loi de causalité. Il avait cru que ses relations, sa fortune, le dispenseraient de souffrir, et peut-être trop efficacement puisque cela lui semblait le dispenser de sentir, d’aimer, d’imaginer ; il enviait une pauvre fille de campagne à qui l’absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois de rêve après un chagrin qu’elle ne peut artificiellement endormir.
Or il se rendait compte maintenant que si, pour Mme de Guermantes comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et lui, il avait vu cette distance brusquement supprimée par l’opinion que les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable, d’une façon semblable, quoique inverse, ses relations, sa fortune, tous les moyens matériels dont tant sa situation que la civilisation de son époque lui faisaient profiter, n’avaient fait que reculer l’échéance de la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible d’Albertine, sur laquelle aucune pression n’avait agi. Sans doute le narrateur avait pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais leur attente n’avait-elle pas été inutile, leur résultat nul ?
On désire plus la personne qui va se donner ; l’espérance anticipe la possession ; mais le regret aussi est un amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner à l’île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que le narrateur aimât. Cela eût pu suffire aussi à lui la faire aimer, si ensuite il l’avait revue à temps. Aussitôt qu’il avait su qu’elle ne viendrait pas, envisageant l’hypothèse invraisemblable – et qui s’était réalisée – que peut-être quelqu’un était jaloux d’elle et l’éloignait des autres, que le narrateur ne la reverrait jamais, il avait tant souffert qu’il aurait tout donné pour la voir, et c’est une des plus grandes angoisses qu’il eût connues, que l’arrivée de Saint-Loup avait apaisée. Or à partir d’un certain âge nos amours, nos maîtresses sont filles de notre angoisse ; notre passé, et les lésions physiques où il s’est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en particulier, qu’il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que le narrateur aimât était, même sans ces amours voisines, inscrit dans l’histoire de son amour pour elle, c’est-à-dire pour elle et ses amies. Car ce n’était même pas un amour comme celui pour Gilberte, mais créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause d’elle et parce qu’elles lui paraissaient quelque chose d’analogue à elle que le narrateur se fût plu avec ses amies, il était possible.
Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir le voir à Balbec, si, un peu avant la visite d’Andrée, Albertine lui manquait de parole, son cœur ne cessait plus de battre, il croyait ne jamais la revoir et c’était elle qu’il aimait. Et quand Andrée venait, c’était sérieusement qu’il lui disait (comme il le lui dit à Paris après qu’il eût appris qu’Albertine avait connu Mlle Vinteuil), ce qu’elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait été dit en effet, et dans les mêmes termes, si le narrateur avait été heureux la veille avec Albertine : « Hélas, si vous étiez venue plus tôt, maintenant j’en aime une autre. » Encore dans ce cas d’Andrée, remplacée par Albertine quand le narrateur apprit que celle-ci avait connu Mlle Vinteuil, l’amour avait été alternatif et par conséquent, en somme, il n’y en avait eu qu’un à la fois.
C’est le lot d’un certain âge, qui peut venir très tôt, qu’on soit rendu moins amoureux par un être que par un abandon où de cet être on finit par ne plus savoir qu’une chose, sa figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute récente et inexpliquée : c’est qu’on aurait besoin pour ne plus souffrir qu’il vous fît dire : « Me recevriez-vous ? » La séparation d’avec Albertine, le jour où Françoise avait dit au narrateur : « Mademoiselle Albertine est partie », était comme une allégorie de tant d’autres séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut qu’arrive le jour de la séparation.
En tous cas, si cette vie avec Albertine n’était pas, dans son essence, nécessaire, elle lui était devenue indispensable. Il avait tremblé quand il avait aimé Mme de Guermantes parce qu’il se disait qu’avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d’être à trop de gens, que le narrateur aurait trop peu de prise sur elle.
Albertine étant pauvre, obscure, devait être désireuse de l’épouser. Et pourtant le narrateur n’avait pu la posséder pour lui seul. Si elle lui avait dit qu’elle aimait les femmes, il aurait cédé.
Le narrateur avait cru mentir quand il lui avait dit, à Balbec : « Plus je vous verrai, plus je vous aimerai » (et pourtant c’était cette intimité de tous les instants qui, par le moyen de la jalousie, l’avait tant attaché à elle), « je sens que je pourrais être utile à votre esprit » ; à Paris : « Tâchez d’être prudente. Pensez, s’il vous arrivait un accident je ne m’en consolerais pas », et elle : « Mais il peut m’arriver un accident » ; à Paris, le soir où le narrateur avait fait semblant de vouloir la quitter : « Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous verrai plus, et que ce sera pour jamais. » Et elle, quand ce même soir elle avait regardé autour d’elle : « Dire que je ne verrai plus cette chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le croire, et pourtant c’est vrai. » Dans ses dernières lettres enfin, quand elle avait écrit – probablement en se disant « Je fais du chiqué » : – « Je vous laisse le meilleur de moi-même » (et n’était-ce pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas aussi, de la mémoire du narrateur qu’étaient confiées son intelligence, sa bonté, sa beauté ?) et : « cet instant, deux fois crépusculaire puisque le jour tombait et que nous allions nous quitter, ne s’effacera de mon esprit que quand il sera envahi par la nuit complète », cette phrase écrite la veille du jour où, en effet, son esprit avait été envahi par la nuit complète et où peut-être bien, dans ces dernières lueurs si rapides mais que l’anxiété du moment divise jusqu’à l’infini, elle avait peut-être bien revu leur dernière promenade, et dans cet instant où tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être appelé au secours l’ami si souvent maudit mais si respecté par elle, qui lui-même – car toutes les religions se ressemblent – avait la cruauté de souhaiter qu’elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de mourir en lui.
L’idée qu’on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l’idée qu’un autre est mort ; que, redevenue plane après avoir englouti un être, s’étend, sans même un remous à cette place-là, une réalité d’où cet être est exclu, où n’existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de laquelle il est aussi difficile de remonter à l’idée que cet être a vécu, qu’il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, de penser qu’il est assimilable aux images sans consistance, aux souvenirs laissés par les personnages d’un roman qu’on a lu.
Du moins le narrateur était heureux qu’avant de mourir elle lui eût écrit cette lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui lui prouvait qu’elle fût revenue si elle eût vécu. Il lui semblait que c’était non seulement plus doux, mais plus beau aussi, que l’événement eût été incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d’art et de destin.
Quelle tristesse d’avoir à se rappeler qu’elle lui avait menti en lui jurant, trois jours avant de le quitter, qu’elle n’avait jamais eu avec l’amie de Mlle Vinteuil ces relations qu’au moment où Albertine le lui jurait sa rougeur avait confessées. Le narrateur regrettait de lui avoir dit son dégoût pour ce genre de mœurs. C’était sans doute ce qui avait empêché Albertine de se confier à lui.
Mais comme on voudrait s’abstenir d’infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint que celle qu’on aime ne s’en abstienne pas, le narrateur était effrayé de penser que, si les morts vivent quelque part, sa grand’mère connaissait aussi bien son oubli qu’Albertine son souvenir.
Les curiosités jalouses du narrateur de ce qu’avait pu faire Albertine étaient infinies. Il acheta combien de femmes qui ne lui apprirent rien bien qu’il sût d’avance que sa séparation forcée d’avec Albertine, du fait de sa mort, le conduirait à la même indifférence qu’avait fait sa séparation volontaire d’avec Gilberte.
Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée auprès du narrateur. Mais cela revenait à dire qu’une fois qu’elle se fût vue morte elle eût mieux aimé, auprès de lui, rester en vie. Par la contradiction même qu’elle impliquait, une telle supposition était absurde.
Le narrateur avait cru qu’Albertine ne partirait pas parce qu’il le désirait. Parce qu’il le désirait il crut qu’elle n’était pas morte ; il se mit à lire des livres sur les tables tournantes, il commença à croire possible l’immortalité de l’âme. Mais elle ne lui suffisait pas. Il fallait qu’après sa mort il la retrouvât avec son corps, comme si l’éternité ressemblait à la vie.
Et, lui faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, le narrateur sentait coexister en lui la certitude qu’Albertine était morte et l’espoir incessant de la voir entrer.
Le narrateur attendait des nouvelles d’Aimé. Si la vie d’Albertine avait été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses autrement importantes, auxquelles le hasard n’avait pas permis au narrateur de toucher, comme il l’avait fait pour cette conversation sur le peignoir grâce à la rougeur d’Albertine. Si Albertine avait aimé les femmes, il y avait des milliers d’autres journées de sa vie dont il ne connaissait pas l’emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes pour lui à connaître ; il aurait pu envoyer Aimé dans bien d’autres endroits de Balbec, dans bien d’autres villes que Balbec. Mais précisément ces journées-là, parce qu’il n’en savait pas l’emploi, elles ne se représentaient pas à son imagination. Elles n’avaient pas d’existence. Albertine avait beau n’exister dans la mémoire du narrateur qu’à l’état où elle lui était successivement apparue au cours de la vie, c’est-à-dire subdivisée suivant une série de fractions de temps, sa pensée, rétablissant en elle l’unité, en refaisait un être, et c’est sur cet être qu’il voulait porter un jugement général, savoir si elle lui avait menti, si elle aimait les femmes, si c’est pour en fréquenter librement qu’elle l’avait quitté. Ce que dirait la doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais les doutes du narrateur sur les mœurs d’Albertine.
Quand le narrateur reçut la lettre d’Aimé, il comprit que, s’il n’avait pas jusque-là souffert trop cruellement de ses doutes sur la vertu d’Albertine, c’est qu’en réalité ce n’était nullement des doutes. Son bonheur, sa vie avaient besoin qu’Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour toutes qu’elle l’était. Muni de cette croyance préservatrice, il pouvait sans danger laisser son esprit jouer tristement avec des suppositions auxquelles il donnait une forme mais n’ajoutait pas foi. La lettre d’Aimé provoqua au narrateur une souffrance inattendue, la plus cruelle qu’il eût ressentie encore, et qui forma avec ces images, avec l’image hélas, d’Albertine elle-même, une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était indivisible et dont le texte de la lettre d’Aimé était aussitôt transformé, coloré à jamais par la souffrance qu’il venait d’exciter.
Chaque fois qu’Albertine venait aux bains, c’était la même femme qui la soignait. Albertine venait très souvent prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu’elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l’avoir vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis qu’elle connaissait Albertine. Elles s’enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame en gris donnait au moins dix francs de pourboire à la personne avec qui Aimé avait causé. Albertine venait aussi quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face-à-main. Mais elle venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu’elle, surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes qu’Albertine avait l’habitude d’amener n’étaient pas de Balbec et devaient même souvent venir d’assez loin.
Enfin le narrateur voyait devant lui, dans cette arrivée d’Albertine à la douche par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne lui semblait pas moins mystérieux, moins effroyable qu’il ne le redoutait quand il l’imaginait enfermé dans le souvenir, dans le regard d’Albertine.
Sans doute, tout autre que le narrateur eût pu trouver insignifiants ces détails auxquels l’impossibilité où il était, maintenant qu’Albertine était morte, de les faire réfuter par elle conférait l’équivalent d’une sorte de probabilité. Il est même probable que pour Albertine, même s’ils avaient été vrais, ses propres fautes, si elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes ou blâmables. Le narrateur lui-même, à l’aide de son amour des femmes et quoiqu’elles ne dussent pas avoir été pour Albertine la même chose, pouvait un peu imaginer ce qu’elle éprouvait. Et certes c’était déjà un commencement de souffrance que de se la représenter désirant comme il avait si souvent désiré, se mentant comme il lui avait si souvent menti, préoccupée par telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de Stermaria, pour tant d’autres ou pour les paysannes qu’il rencontrait dans la campagne.
Oui, tous ses désirs l’aidaient à comprendre dans une certaine mesure les siens ; c’était déjà une grande souffrance où tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en tourments d’autant plus cruels.
Les fautes d’Albertine, parce qu’elle les avait préparées à sa guise dans la claire lumière de l’imagination où se joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu’elle n’avait pas eu le courage de se refuser, des peines pour le narrateur qu’elle avait cherché à éviter de lui faire en les lui cachant, mais des plaisirs et des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines de la vie.
C’est de la lettre d’Aimé que lui étaient venues les images d’Albertine arrivant à la douche et préparant son pourboire. Sans doute c’est parce que dans cette arrivée silencieuse et délibérée d’Albertine avec la femme en gris le narrateur lisait le rendez-vous qu’elles avaient pris, cette convention de venir faire l’amour dans un cabinet de douches, qui impliquait une expérience de la corruption, l’organisation bien dissimulée de toute une double existence, c’est parce que ces images lui apportaient la terrible nouvelle de la culpabilité d’Albertine qu’elles lui avaient immédiatement causé une douleur physique dont elles ne se sépareraient plus.
Toutes ces images – échappée sur une vie de mensonges et de fautes telle que le narrateur ne l’avait jamais conçue – sa souffrance les avait immédiatement altérées en leur matière même, il ne les voyait pas dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c’était le fragment d’un autre monde, d’une planète inconnue et maudite, une vue de l’Enfer. L’Enfer c’était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants d’où, d’après la lettre d’Aimé, elle faisait venir souvent les filles plus jeunes qu’elle amenait à la douche.
Comme maintenant tout ce qui touchait à Balbec s’imprégnait affreusement de ce mystère !
C’est un des pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des faits extérieurs et les sentiments de l’âme sont quelque chose d’inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c’est un vertigineux kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien.
Le narrateur ne savait pas quels étaient les sentiments d’Albertine pour lui, s’ils étaient inspirés par l’intérêt, par la tendresse. Et tout d’un coup il se rappelait tel incident insignifiant, par exemple qu’Albertine avait voulu aller à Saint-Martin-le-Vêtu, disant que ce nom l’intéressait, et peut-être simplement parce qu’elle avait fait la connaissance de quelque paysanne qui était là-bas. Mais ce n’était rien qu’Aimé eût appris au narrateur tout cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer qu’il le lui avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été surpassé, dans son amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer qu’il savait.
Albertine n’était plus rien. Mais pour le narrateur c’était la personne qui lui avait caché qu’elle eût des rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s’imaginait avoir réussi à les lui faire ignorer.
Est-il beaucoup plus ridicule, en somme, de regretter qu’une femme qui n’est plus rien ignore que nous ayons appris ce qu’elle faisait il y a six ans que de désirer que de nous-même, qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle ? S’il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier, les regrets de la jalousie rétrospective du narrateur n’en procédaient pas moins de la même erreur d’optique que chez les autres hommes le désir de la gloire posthume.
Pourtant la mort d’Albertine, ne faisait qu’aggraver ses fautes en leur conférant un caractère irrémédiable. Le narrateur se rappela une parole de sa grand’mère. Elle lui avait dit à propos d’une histoire invraisemblable que la doucheuse avait racontée à Mme de Villeparisis : « C’est une femme qui doit avoir la maladie du mensonge. »
Ce souvenir fut d’un grand secours au narrateur. Quelle portée pouvait avoir ce qu’avait dit la doucheuse à Aimé ? D’autant plus qu’en somme elle n’avait rien vu. On peut venir prendre des douches avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter la doucheuse exagérait-elle le pourboire. Le narrateur avait bien entendu Françoise soutenir une fois que la tante Léonie avait dit devant elle qu’elle avait « un million à manger par mois », ce qui était de la folie. Et ainsi il chercha – et réussit peu à peu – à se défaire de la douloureuse certitude qu’il s’était donné tant de mal à acquérir, ballotté qu’il était toujours entre le désir de savoir et la peur de souffrir. Alors sa tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette tendresse, une tristesse d’être séparé d’Albertine. Sa jalousie renaquit soudain en pensant à Balbec où dans la salle à manger de l’hôtel le soir, avec, de l’autre côté du vitrage, toute cette population entassée dans l’ombre comme devant le vitrage lumineux d’un aquarium, en faisant se frôler (il n’y avait jamais pensé) dans sa conglomération les pêcheurs et les filles du peuple contre les petites bourgeoises. Petites bourgeoises parmi lesquelles il y avait sûrement presque chaque soir Albertine, que le narrateur ne connaissait pas encore et qui sans doute levait là quelque fillette qu’elle rejoignait quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une cabine abandonnée, au pied de la falaise.
Le narrateur ne pouvait même pas lire car les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la princesse de Guermantes, ou à l’amour, ou à l’absence, ou à l’infidélité, remettaient brusquement devant lui, sans qu’il eût eu le temps de se détourner, l’image d’Albertine, et il se remettait à pleurer.
Même, quand peu à peu Albertine cessa d’être présente à sa pensée et toute-puissante sur son cœur, il souffrait tout d’un coup s’il lui fallait, comme au temps où elle était là, entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, s’asseoir près du pianola.
Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d’une chaise, et d’autres domaines plus immatériels, comme une nuit d’insomnie ou l’émoi que donnait au narrateur la première visite d’une femme qui lui avait plu.
Comme le narrateur se redemandait s’il était certain que les révélations de la doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité était d’envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs qu’une femme prend avec les femmes, si c’était pour n’être pas plus longtemps privée d’eux qu’elle avait quitté le narrateur, elle avait dû, aussitôt libre, essayer de s’y livrer et y réussir, dans un pays qu’elle connaissait et où elle n’aurait pas choisi de se retirer si elle n’avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez le narrateur.
Le narrateur envoya Aimé à Châtellerault. Par toutes ses actions, par les enquêtes il procédait, par l’emploi qu’il faisait de son argent, tout entier destiné à connaître les actions d’Albertine, il pouvait dire que toute cette année-là sa vie resta remplie par un amour, par une véritable liaison. Et celle qui en était l’objet était une morte. Une sorte de bouture prélevée sur un être, et greffée au cœur d’un autre, continue à y poursuivre sa vie, même quand l’être d’où elle avait été détachée a péri.
Aimé alla loger à côté de la villa de Mme Bontemps ; il fit la connaissance d’une femme de chambre, d’un loueur de voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la journée. Les gens n’avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre, Aimé me disait avoir appris d’une petite blanchisseuse de la ville qu’Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras quand celle-ci lui rapportait le linge. Mais, disait-elle, cette demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.
Mais Aimé envoya une autre lettre. Il avait emmenée dîner la petite blanchisseuse, il l’avait fait boire. Alors elle lui avait raconté que Mlle Albertine la rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner ; que Mlle Albertine, qui avait l’habitude de se lever de grand matin pour aller se baigner, avait l’habitude de la retrouver au bord de l’eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne pouvait vous voir.
Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait dur même sous les arbres, elles restaient dans l’herbe à se sécher, à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse avait avoué à Aimé qu’elle aimait beaucoup à s’amuser avec ses petites amies, et que voyant Mlle Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles jouaient à se pousser dans l’eau.
Aimé avait emmené coucher avec lui la petite blanchisseuse. Elle lui avait demandé s’il voulait qu’elle lui fît ce qu’elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de bain. Et elle lui dit : « Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette demoiselle, elle me disait : (ah ! tu me mets aux anges) et elle était si énervée qu’elle ne pouvait s’empêcher de me mordre. »
Et en effet, Aimé avait vu encore la trace sur le bras de la petite blanchisseuse.
Le narrateur avait bien souffert à Balbec quand Albertine lui avait dit son amitié pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour le consoler. Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d’Albertine, il avait réussi à la faire partir de chez lui, quand Françoise lui avait annoncé qu’elle n’était plus là, et qu’il s’était trouvé seul, il avait souffert davantage. Mais du moins l’Albertine qu’il avait aimée restait dans son cœur. A présent, c’était une autre Albertine, multipliant les mensonges et les tromperies. Là où l’autre l’avait si doucement rassuré en lui jurant n’avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l’ivresse de sa liberté reconquise, elle était partie goûter jusqu’à la pâmoison, jusqu’à mordre cette petite blanchisseuse qu’elle retrouvait au soleil levant, sur le bord de la Loire, et à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. »
Autrefois, quand le narrateur apprenait qu’une femme aimait les femmes, elle ne lui paraissait pas pour cela une femme autre, d’une essence particulière. Mais s’il s’agissait d’une femme qu’on aimait, pour se débarrasser de la douleur qu’on éprouvait à l’idée que cela pouvait être on cherchait à savoir non seulement ce qu’elle avait fait, mais ce qu’elle ressentait en le faisant, quelle idée elle avait de ce qu’elle faisait. Et ainsi c’est dans les profondeurs mêmes d’Albertine qu’il projetait maintenant tout ce qu’il apprenait d’elle. Et la douleur qu’avait ainsi fait pénétrer en lui, à une telle profondeur, la réalité du vice d’Albertine lui rendit bien plus tard un dernier office.
Comme le mal que le narrateur avait fait à sa grand’mère, le mal que lui avait fait Albertine fut un dernier lien entre elle et lui et qui survécut même au souvenir, car, avec la conservation d’énergie que possède tout ce qui est physique, la souffrance n’a même pas besoin des leçons de la mémoire.
La découverte qu’Albertine était une autre personne, une personne comme la blanchisseuse, parlant la même langue, ce qui, en la faisant compatriote d’autres, la rendait au narrateur encore plus étrangère à lui, prouvait que ce qu’il avait eu d’elle, ce qu’il portait dans son cœur, ce n’était qu’un tout petit peu d’elle, et que le reste qui prenait tant d’extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec d’autres, elle le lui avait toujours caché, elle l’en avait tenu à l’écart, comme une femme qui lui eût caché qu’elle était d’un pays ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore qu’une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis qu’Albertine c’était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu’elle n’appartenait pas à l’humanité commune, mais à une race étrange qui s’y mêle, s’y cache et ne s’y fond jamais.
Maintenant il la voyait à côté de la blanchisseuse et de ses amies, recomposer le groupe qu’il avait tant aimé quand il était assis au milieu des amies d’Albertine à Balbec. Par instant la communication était interrompue entre son cœur et sa mémoire. Ce qu’Albertine avait fait avec la blanchisseuse ne lui était plus signifié que par des abréviations quasi algébriques qui ne lui représentaient plus rien ; mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et son cœur était brûlé sans pitié par un feu d’enfer, tandis qu’il voyait Albertine ressuscitée par sa jalousie, vraiment vivante, se raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait : « Tu me mets aux anges. »
Le narrateur regrettait de ne pas pouvoir lui dire : « Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après m’avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la Loire, tu lui disais : « Tu me mets aux anges », j’ai vu la morsure. »
Il avait beau se dire que celle qui avait eu du plaisir avec la blanchisseuse n’était plus rien, donc n’était pas une personne dont les actions gardaient de la valeur, ce que nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, dans l’avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de la mort. Aussi, à ces moments-là, s’il avait pu réussir à l’évoquer en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que c’était possible, ou à la rencontrer dans l’autre vie comme le pensait l’abbé X., le narrateur ne l’aurait souhaité que pour lui répéter : « Je sais pour la blanchisseuse. Tu lui disais : tu me mets aux anges ; j’ai vu la morsure. »
Chacun de nous n’est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui n’ont pas toutes la même valeur morale, et si l’Albertine vicieuse avait existé, cela n’empêchait pas qu’il y en eût eu d’autres, celle qui aimait à causer avec le narrateur de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, le soir où il lui avait dit qu’il fallait se séparer, avait dit si tristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vu l’émotion que le mensonge du narrateur avait fini par lui communiquer, s’était écriée avec une pitié si sincère : « Oh ! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c’est entendu, je ne chercherai pas à vous revoir. »
Du moment que cette Albertine bonne était revenue, il avait retrouvé la seule personne à qui il pût demander l’antidote des souffrances qu’Albertine lui causait.
Certes il désirait toujours lui parler de l’histoire de la blanchisseuse, mais ce n’était plus en manière de cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce qu’il savait. Comme il l’aurait fait si Albertine avait été vivante, il lui demandait tendrement si l’histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle lui jura que non, qu’Aimé n’était pas très véridique et que, voulant paraître avoir bien gagné l’argent que le narrateur lui avait donné, il n’avait pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu’il avait voulu à la blanchisseuse. Sans doute Albertine n’avait cessé de lui mentir. Pourtant, dans le flux et le reflux de ses contradictions il sentait qu’il y avait eu une certaine progression à lui due. Qu’elle ne lui eût même pas fait, au début, des confidences, il n’en eût pas juré. Mais le sentiment qu’elle avait eu de sa jalousie l’avait ensuite portée à rétracter avec horreur ce qu’elle avait d’abord complaisamment avoué.
Albertine n’avait besoin de rien lui dire. Quoi qu’elle eût fait, quoi qu’elle eût voulu, la pauvre petite, il y avait des sentiments en lesquels, par-dessus ce qui les divisait, ils pouvaient s’unir. Si l’histoire était vraie, et si Albertine lui avait caché ses goûts, c’était pour ne pas lui faire de chagrin.
On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule. Cela suffit ; alors, dans les longues heures d’espérance ou de tristesse on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque cruelle réalité qu’on soit placé, ôter ce caractère bon, cette nature de femme nous aimant, à l’être qui a tel regard, telle épaule que nous ne pouvons, quand elle vieillit, ôter son premier visage à une personne que nous connaissons depuis sa jeunesse.
Le narrateur pardonna à Albertine.
Les instants qu’il avait vécus auprès de cette Albertine-là lui étaient si précieux qu’il eût voulu n’en avoir laissé échapper aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d’une fortune dissipée, il en retrouvait qui avaient semblé perdus.
Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol ; des hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en lui. Le narrateur se rendait compte que ce grand amour prolongé pour Albertine était comme l’ombre du sentiment qu’il avait eu pour elle, en reproduisait les diverses parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale qu’il reflétait au-delà de la mort. Car il sentait bien que s’il pouvait entre ses pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, d’autre part, s’il en avait mis trop, il ne l’aurait plus aimée ; elle lui fût par cette coupure devenue indifférente, comme l’était maintenant sa grand’mère.
D’autres fois le chagrin du narrateur chagrin prenait tant de formes que parfois il ne le reconnaissait plus ; il souhaitait d’avoir un grand amour, il voulait chercher une personne qui vivrait auprès de lui, cela lui semblait le signe qu’il n’aimait plus Albertine quand c’était celui qu’il l’aimait toujours ; car le besoin d’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désir d’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de son regret. C’est quand il l’aurait oubliée qu’il pourrait trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour.
Plus tard ses souvenirs jaloux s’étant éteints, tout d’un coup parfois une tendresse lui remontait au cœur pour Albertine, et alors, pensant à ses amours pour d’autres femmes, il se disait qu’elle les aurait compris, partagées – et son vice devenait comme une cause d’amour. Parfois sa jalousie renaissait dans des moments où il ne se souvenait plus d’Albertine, bien que ce fût d’elle alors qu’il était jaloux. Il croyait l’être d’Andrée à propos de qui on lui apprit à ce moment-là une aventure qu’elle avait. Mais Andrée n’était pour lui qu’un prête-nom, qu’un chemin de raccord, qu’une prise de courant qui le reliait indirectement à Albertine.
En somme, malgré les flux et les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi générale, les sentiments que lui avait laissés Albertine eurent plus de peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement les sentiments, mais les sensations.
Différent en cela de Swann qui, lorsqu’il avait commencé à ne plus aimer Odette, n’avait même plus pu recréer en lui la sensation de son amour, le narrateur se sentait encore revivant un passé qui n’était plus que l’histoire d’un autre ; son « moi » en quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu’une étincelle y refaisait passer l’ancien courant, même quand depuis longtemps son esprit avait cessé de concevoir Albertine.
Il en arrivait à se demander si la renaissance de sa douleur n’était pas due à des causes toutes pathologiques et si ce qu’il prenait pour la reviviscence d’un souvenir et la dernière période d’un amour n’était pas plutôt le début d’une maladie de cœur.
La souffrance causée – la complication amenée – par les lettres d’Aimé relativement à l’établissement de douches et à la petite blanchisseuse avait retardé la guérison du narrateur. Son chagrin allait mieux même s’il était un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans le passé et dans la réalité actuelle. Il existait toujours une contradiction entre le souvenir vivant d’Albertine et la connaissance qu’il avait de sa mort.
Cette idée de sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par conquérir en lui la place qu’y occupait récemment encore l’idée de la vie d’Albertine.
Il en arrivait à être étonné qu’Albertine, qui n’existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si vivante en lui. Albertine n’était plus qu’un souvenir indifférent et plein de charme.
Si encore ce retrait en lui des différents souvenirs d’Albertine s’était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément, également, de front, sur toute la ligne de sa mémoire, les souvenirs de ses trahisons s’éloignant en même temps que ceux de sa douceur, l’oubli lui eût apporté de l’apaisement. Il n’en était pas ainsi.
Le narrateur était assailli par la morsure de tel de ses soupçons quand déjà l’image de la douce présence d’Albertine était retirée trop loin de lui pour pouvoir lui apporter son remède. Pour les trahisons il en avait souffert, parce que, en quelque année lointaine qu’elles eussent eu lieu, pour lui elles n’étaient pas anciennes ; mais il en souffrit moins quand elles le devinrent, c’est-à-dire quand il se les représenta moins vivement, car l’éloignement d’une chose est proportionné plutôt à la puissance visuelle de la mémoire qui regarde, qu’à la distance réelle des jours écoulés, comme le souvenir d’un rêve de la dernière nuit, qui peut nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement qu’un événement qui date de plusieurs années.
Peu à peu, la puissance douloureuse de la culpabilité d’Albertine serait renvoyée hors du narrateur par l’habitude. Parce que cette idée de la culpabilité d’Albertine devenait pour lui une idée plus probable, plus habituelle, qu’elle devenait moins douloureuse. Mais, d’autre part, parce qu’elle était moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette culpabilité et qui n’étaient inspirées à son intelligence que par son désir de ne pas trop souffrir tombaient une à une, et, chaque action précipitant l’autre, le narrateur passerait assez rapidement de la certitude de l’innocence d’Albertine à la certitude de sa culpabilité. Cela lui permettrait d’oublier Albertine elle-même.
Comme le regret d’une femme n’est qu’un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que lui, la puissance du regret du narrateur était accrue par les mêmes causes qui du vivant d’Albertine eussent augmenté son amour pour elle et au premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la douleur.
Souvent c’était tout simplement pendant son sommeil que, par ces « reprises », ces « da capo » du rêve qui tournent d’un seul coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier le ramenaient, le faisaient rétrograder à une impression douloureuse mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d’autres et qui redevenait présente.
Parfois Albertine se trouvait dans le rêve du narrateur, et voulait de nouveau le quitter sans que sa résolution parvînt à l’émouvoir. C’est que de sa mémoire avait pu filtrer dans l’obscurité de son sommeil un rayon avertisseur, et ce qui, logé en Albertine, ôtait à ses actes futurs, au départ qu’elle annonçait, toute importance, c’était l’idée qu’elle était morte.
Souvent ce souvenir qu’Albertine était morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu’elle était vivante. Le narrateur causait avec elle ; pendant qu’il parlait sa grand’mère allait et venait dans le fond de la chambre. Il disait à Albertine qu’il aurait des questions à lui poser relativement à l’établissement de douches de Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais il remettait cela à plus tard puisqu’ils avaient tout le temps et que rien ne pressait plus. Elle lui promettait qu’elle ne faisait rien de mal et qu’elle avait seulement, la veille, embrassé sur les lèvres Mlle Vinteuil. Et longtemps après, son rêve fini, le narrateur restait tourmenté de ce baiser qu’Albertine lui avait dit avoir donné en des paroles qu’il croyait entendre encore.
Toute la journée, il continuait à causer avec Albertine, il l’interrogeait, il lui pardonnait, il réparait l’oubli des choses qu’il avait toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d’un coup il était effrayé de penser qu’à l’être évoqué par la mémoire, à qui s’adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondît plus.
Parfois, le narrateur lisait un roman de Bergotte et cela lui rappelait que l’amour ne dure pas toujours et cela le bouleversait comme s’il était destiné à être séparé d’Albertine et à la retrouver avec indifférence dans ses vieux jours.
S’il apercevait une carte de France ses yeux effrayés s’arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour qu’il ne fût pas jaloux, et, pour qu’il ne fût pas malheureux, la Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre lesquels il situait tous ces chemins qu’ils avaient couverts tant de fois ensemble.
Le narrateur réalisait que ce n’était pas Balbec qui avait changé mais lui-même qui, et cela lui donnait ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l’amour, de la mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu’on s’aperçoit avec une douloureuse fierté qu’ils ont fait corps au cours des années avec votre propre vie.
La lecture des journaux incitait le narrateur à penser également à Albertine. Par des manières détournées, un article lui fit penser aux Buttes Chaumont où Mme Bontemps lui avait dit qu’Andrée allait souvent avec Albertine, tandis qu’Albertine lui avait dit n’avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À partir d’un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance.
On a mis de soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon.
Un souvenir qui vient fortuitement à nous trouve en nous une puissance intacte d’imaginer, c’est-à-dire, dans ce cas, de souffrir, que nous avons usée en partie, quand c’est nous au contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un souvenir. Les jours anciens recouvrent peu à peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous comme, dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un exemplaire que sans doute personne n’ira jamais demander. Pourtant que ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes, remonte à la surface et s’étende en nous qu’il couvre tout entier, alors, pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d’alors, et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et qui nous angoissaient tant alors. Notre « moi » est fait de la superposition de nos états successifs. Mais cette superposition n’est pas immuable comme la stratification d’une montagne.
Le narrateur repensa au soir où il était rentré de chez la princesse de Guermantes, attendant l’arrivée d’Albertine. Il se demanda si elle l’avait trompée avec Andrée. Il semblait au narrateur qu’il aurait moins souffert si Albertine avait aimé Saint-Loup plutôt que des femmes.
Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait Albertine, une fois le narrateur eut l’illusion de les voir quand, quelque temps après la mort d’Albertine, Andrée vint chez lui.
Pour la première fois Andrée lui semblait belle, il se disait que ces cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c’était sans doute ce qu’Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant lui de ce qu’elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu’elle voyait par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si précipitamment revenir de Balbec.
Andrée regrettait Albertine, mais le narrateur sentit tout de suite qu’elle ne lui manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait avoir pris aisément son parti d’une séparation définitive.
Du vivant d’Albertine, le narrateur n’eût pas osé demander à Andrée des confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l’amie de Mlle Vinteuil, n’étant pas certain, sur la fin, qu’Andrée ne répétât pas à Albertine tout ce que le narrateur lui disait. Maintenant un tel interrogatoire, même s’il devait être sans résultat, serait au moins sans danger. Il parla à Andrée, non sur un ton interrogatif mais comme s’il l’avait su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût qu’elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en souriant.
Par voie d’analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle le narrateur pouvait penser qu’Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout autre qu’à lui, qu’elle sentait jaloux. Mais, d’autre part, Andrée ayant été la meilleure amie d’Albertine, et celle pour laquelle celle-ci était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu’Andrée avait ces goûts, la conclusion qui devait s’imposer à son esprit était qu’Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations ensemble.
Il lui fut particulièrement pénible d’entendre Andrée lui dire en parlant d’Albertine : « Ah ! oui, elle aimait bien qu’on allât se promener dans la vallée de Chevreuse. » À l’univers vague et inexistant où se passaient les promenades d’Albertine et d’Andrée, il semblait au narrateur que celle-ci venait, par une création postérieure et diabolique, d’ajouter une vallée maudite. Il sentais qu’Andrée allait lui dire tout ce qu’elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de se montrer de plus en plus affectueux, tandis que l’espace qu’il avait pu concéder encore à l’innocence d’Albertine se rétrécissait de plus en plus, il lui semblait s’apercevoir que, malgré ses efforts, il gardait l’aspect figé d’un animal autour duquel un cercle progressivement resserré est lentement décrit par l’oiseau fascinateur, qui ne se presse pas parce qu’il est sûr d’atteindre quand il le voudra la victime qui ne lui échappera plus. Le narrateur la regardait pourtant, et avec ce qui reste d’enjouement, de naturel et d’assurance aux personnes qui veulent faire semblant de ne pas craindre qu’on les hypnotise en les fixant, il dit à Andrée cette phrase incidente : « Je ne vous en avais jamais parlé de peur de vous fâcher, mais, maintenant qu’il nous est doux de parler d’elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. D’ailleurs, cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà : Albertine vous adorait. »
Il dit à Andrée que c’eût été une grande curiosité pour lui si elle avait voulu le laisser la voir, même simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop devant lui, faire cela avec celles des amies d’Albertine qui avaient ces goûts, et il nomma Rosemonde, Berthe, toutes les amies d’Albertine, pour savoir.
« Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous dites devant vous, lui répondit Andrée, je ne crois pas qu’aucune de celles que vous dites ait ces goûts. »
Elle ajouta qu’elle n’avait jamais fait ce genre de caresses avec Albertine et elle avait la conviction qu’Albertine détestait ces choses-là. Alors le narrateur évoqué les Buttes-Chaumont mais Andrée répondit que cet endroit n’était pas connu pour être particulièrement mal. Le narrateur lui demanda si elle pouvait en parler à Gisèle mais Andrée était fâchée avec elle.
Quand Andrée fut partie, le narrateur pensa que ce qu’elle venait de lui dire était dicté par le devoir, auquel Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu’Albertine lui avait sans doute, pendant sa vie, demandé de nier.
Même, après sa jalousie passée, connaître la blanchisseuse d’Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour le narrateur. Et comme le désir vient toujours d’un prestige préalable, comme il était advenu pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent, dans ces quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu que le narrateur rechercha et dont seules il eût pu désirer la présence. Même sans rien pouvoir en apprendre, c’étaient les seules femmes vers lesquelles il se sentait attiré, étant celles qu’Albertine avait connues ou qu’elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour lui le prestige de lui ressembler ou d’être de celles qui lui eussent plu.
Andrée, ces femmes, étaient pour le désir, que le narrateur savait ne plus pouvoir exaucer, d’avoir auprès de lui Albertine ce qu’un soir, avant qu’il connût Albertine autrement que de vue, avait été l’ensoleillement tortueux et frais d’une grappe de raisin. Associées maintenant au souvenir de son amour, les particularités physiques et sociales d’Albertine, malgré lesquelles il l’avais aimée, orientaient au contraire son désir vers ce qu’il eût autrefois le moins naturellement choisi : des brunes de la petite bourgeoisie.
Comme autrefois le côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises du goût du narrateur pour la campagne et l’eussent empêché de trouver un charme profond dans un pays où il n’y aurait pas eu de vieille église, de bleuets, de boutons d’or, c’est de même en les rattachant en lui à un passé plein de charme que son amour pour Albertine lui faisait exclusivement rechercher un certain genre de femmes ; il recommençait, comme avant de l’aimer, à avoir besoin d’harmoniques d’elle qui fussent interchangeables avec son souvenir devenu peu à peu moins exclusif.
Il comprenait maintenant les veufs qu’on croit consolés et qui prouvent au contraire qu’ils sont inconsolables, parce qu’ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi son amour finissant semblait rendre possible pour lui de nouvelles amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour elles-mêmes qui plus tard, sentant le goût de leur amant s’affaiblir, conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d’entremetteuses.
Ce qu’il aurait voulu, c’est que la nouvelle venue vînt habiter chez lui et lui donnât le soir avant de le quitter un baiser familial de sœur. De sorte qu’il aurait pu croire – s’il n’avait fait l’expérience de la présence insupportable d’une autre – qu’il regrettait plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu’un amour, une habitude qu’une personne. Il aurait voulu aussi que les nouvelles venues pussent lui jouer du Vinteuil comme Albertine, causer comme elle avec lui d’Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait pas le sien. Son besoin du même genre de tendresse que lui donnait Albertine, la tendresse d’une fille assez cultivée et qui fût en même temps une sœur, n’était– comme le besoin de femmes du même milieu qu’Albertine – qu’une reviviscence du souvenir d’Albertine, du souvenir de son amour pour elle.
De sorte que la ressemblance avec Albertine, de la femme qu’il avait choisie, la ressemblance même, s’il arrivait à l’obtenir, de sa tendresse avec celle d’Albertine, ne lui faisaient que mieux sentir l’absence de ce qu’il avait, sans le savoir, cherché, de ce qui était indispensable pour que renaquît son bonheur, c’est-à-dire Albertine elle-même, le temps qu’il avaient vécu ensemble, le passé à la recherche duquel il était sans le savoir.
De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle nous a privés, se disait le narrateur, par cette farouche obstination à nier son goût ! Et comme une fois de plus le narrateur cherchait quelle avait pu être la raison de cette obstination, tout d’un coup le souvenir lui revint d’une phrase qu’il lui avait dite à Balbec le jour où elle lui avait donné un crayon. Comme il lui reprochait de ne pas l’avoir laissé l’embrasser, il lui avait dit qu’il trouvait cela aussi naturel qu’il trouvait ignoble qu’une femme eût des relations avec une autre femme. Hélas, peut-être Albertine s’était-elle toujours rappelé cette phrase imprudente.
Il ramena avec lui les filles qui lui eussent le moins plu, il lissait des bandeaux à la vierge, il admirait un petit nez bien modelé, une pâleur espagnole. La vie, en lui découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, lui avait appris que faute d’un être il faut se contenter d’un autre, – et il sentait que ce qu’il avait demandé à Albertine, une autre, Mlle de Stermaria, eût pu le lui donner. Mais les particularités de son corps un entrelacement de souvenirs s’était fait tellement inextricable que le narrateur ne pouvait plus arracher à un désir de tendresse toute cette broderie des souvenirs du corps d’Albertine. Elle seule pouvait lui donner ce bonheur.
Ce même vide que le narrateur sentait dans sa chambre depuis qu’Albertine était partie, et qu’il avait cru combler en serrant des femmes contre lui, il le retrouvait en elles. Elles ne lui avaient jamais parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des Mémoires de Saint-Simon, elles n’avaient pas mis un parfum trop fort pour venir le voir, elles n’avaient pas joué à mêler leurs cils aux siens, toutes choses importantes parce qu’elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de l’acte sexuel lui-même et de se donner l’illusion de l’amour, mais en réalité parce qu’elles faisaient partie du souvenir d’Albertine et que c’était elle que le narrateur aurait voulu trouver. Ce que ces femmes avaient d’Albertine lui faisait mieux ressentir ce que d’elle il leur manquait, et qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était morte.
Mais il y avait l’oubli, l’oubli dont le narrateur commençait à sentir la force et qui est un si puissant instrument d’adaptation à la réalité parce qu’il détruit peu à peu en nous le passé survivant qui est en constante contradiction avec elle. Et le narrateur aurait vraiment bien pu deviner plus tôt qu’un jour il n’aimerait plus Albertine.
C’est le malheur des êtres de n’être pour nous que des planches de collections fort usables dans notre pensée.
Justement à cause de cela on fonde sur eux des projets qui ont l’ardeur de la pensée ; mais la pensée se fatigue, le souvenir se détruit, le jour viendrait où le narrateur donnerait volontiers à la première venue la chambre d’Albertine, comme il avait sans aucun chagrin donné à Albertine la bille d’agate ou d’autres présents de Gilberte.
Chapitre II
Mademoiselle de Forcheville
Le narrateur lisait une lettre d’Albertine où elle lui avait annoncé sa visite pour le soir et il avait une seconde la joie de l’attente. Dans ces retours par la même ligne d’un pays où l’on ne retournera jamais, où l’on reconnaît le nom, l’aspect de toutes les stations par où on a déjà passé à l’aller, il arrive que, tandis qu’on est arrêté à l’une d’elles, en gare, on a un instant l’illusion qu’on repart, mais dans la direction du lieu d’où l’on vient, comme l’on avait fait la première fois. Tout de suite l’illusion cesse, mais une seconde on s’était senti de nouveau emporté : telle est la cruauté du souvenir.
L’oubli pas plus que l’amour ne progresse régulièrement. Mais ils n’empruntent pas forcément les mêmes voies. Et dans celle que le narrateur suivit au retour, il y eut, au milieu d’un voyage confus, trois arrêts, dont il se souvint à cause de la lumière qu’il y avait autour de lui alors qu’il était déjà bien près de l’arrivée.
La première de ces étapes commença au début de l’hiver, un beau dimanche de Toussaint où il était sorti. Tout en approchant du Bois, il se rappela avec tristesse le retour d’Albertine venant le chercher du Trocadéro, car c’était la même journée, mais sans Albertine. L’absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette arrivée d’Albertine, qui n’était pas quelque chose de négatif mais la suppression dans la réalité de ce que le narrateur se rappela et qui donnait à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de plus beau qu’une journée unie et simple parce que ce qui n’y était plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.
Au Bois, il fredonna des phrases de la sonate de Vinteuil. Il ne souffrait plus beaucoup de penser qu’Albertine la lui avait jouée, car presque tous ses souvenirs d’elle étaient entrés dans ce second état chimique où ils ne causent plus d’anxieuse oppression au cœur, mais de la douceur.
Quand la petite phrase, avant de disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments, où elle flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour lui, comme pour Swann, une messagère d’Albertine qui disparaissait. Ce n’était pas tout à fait les mêmes associations d’idées chez le narrateur que chez Swann que la petite phrase avait éveillées. Le narrateur avait été surtout sensible à l’élaboration, aux essais, aux reprises, au « devenir » d’une phrase qui se faisait durant la sonate comme cet amour s’était fait durant sa vie. Et maintenant, sachant combien chaque jour un élément de plus de son amour s’en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant, en somme, peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début, c’était son amour qu’il lui semblait, en la petite phrase éparpillée, voir se désagréger devant lui.
La promenade du narrateur dans le bois lui fit sentir que cette nature prenait ainsi le seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu’à son cœur. La raison de ce charme lui parut être qu’il aimait toujours autant Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que l’oubli continuait à faire en lui des progrès que le souvenir d’Albertine ne lui était plus cruel, c’est-à-dire avait changé.
Sa jalousie étant tenue à l’écart par l’impression de charme et de douce tristesse qu’il ressentait, ses sens se réveillaient. Une fois de plus, comme lorsqu’il avait cessé de voir Gilberte, l’amour de la femme s’élevait de lui, débarrassé de toute association exclusive avec une certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu’ont libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans l’air printanier, ne demandant qu’à s’unir à une nouvelle créature.
Toutes les femmes qu’il voyait dans le bois semblaient des Albertine – l’image qu’il portait en lui la lui faisant retrouver partout – et même, au détour d’une allée, l’une d’elles qui remontait dans une automobile la lui rappela tellement, était si exactement de la même corpulence, qu’il se demanda un instant si ce n’était pas elle qu’il venait de voir, si on ne l’avait pas trompé en lui faisant le récit de sa mort.
Un peu plus loin le narrateur vit un groupe de trois jeunes filles un peu plus âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l’allure élégante et énergique correspondait si bien à ce qui l’avait séduit le premier jour où il avait aperçu Albertine et ses amies qu’il emboîta le pas à ces trois nouvelles jeunes filles et, au moment où elles prirent une voiture, il en chercha désespérément une autre dans tous les sens. Il la trouva, mais trop tard. Il ne les rejoignit pas.
Il retrouva les jeunes femmes quelques jours plus tard. Il y avait une blonde et deux brunes. La blonde avait un air un peu plus délicat, presque souffrant, qui lui plaisait moins. C’est pourtant elle qui le regarda. Il demanda au concierge qui était ces jeunes filles. Le concierge répondit qu’elles avaient demandé à voir la duchesse. Le concierge avait noté le nom d’une des trois jeunes filles : Déporcheville. Nom que le narrateur rétablit aisément : d’Éporcheville, c’est-à-dire le nom ou à peu près, autant qu’il se souvenait, de la jeune fille d’excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes dont Robert lui avait parlé pour l’avoir rencontrée dans une maison de passe et avec laquelle il avait eu des relations.
Le narrateur avait souvent pensé à elle. Il imagina que dans l’esprit de celle-ci, entre elle et lui il y avait d’avance de commun les heures qu’ils auraient pu passer ensemble si elle avait la liberté de lui donner un rendez-vous. Il était amoureux fou d’elle. Tout d’un coup le narrateur s’avisa qu’il raisonnait comme si, entre les trois, Mlle d’Éporcheville était précisément la blonde qui s’était retournée et l’avait regardée deux fois. Or le concierge ne le lui avait pas dit. Le narrateur revint à sa loge, l’interrogea à nouveau. Le concierge lui dit qu’il ne pouvait le renseigner là-dessus, mais qu’il allait le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois.
Le narrateur se rappela que, dans la petite bande de jeunes filles se promenant au bord de la mer, il avait deviné juste celle qui s’appelait Albertine Simonet. Ce souvenir lui causa une douleur aiguë mais brève. Le concierge revint lui dire que Mlle d’Éporcheville était bien la blonde.
Dès lors le narrateur ne pouvait plus croire à une homonymie. Le hasard eût été trop grand que sur ces trois jeunes filles l’une s’appelât Mlle d’Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la première vérification typique de sa supposition) celle qui l’avait regardé de cette façon, presque en lui souriant, et que ce ne fût pas celle qui allait dans les maisons de passe.
Pour plus de sûreté il télégraphia à Robert pour lui demander le nom exact et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant le surlendemain (jour où il la reverrait chez la duchesse de Guermantes). Au télégraphe, tout en rédigeant sa dépêche avec l’animation de l’homme qu’échauffe l’espérance, le narrateur remarqua combien il était moins désarmé maintenant que dans son enfance, et vis-à-vis de Mlle d’Éporcheville que de Gilberte. Les techniques modernes lui facilitaient la vie alors qu’autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant seul à la maison d’impuissants désirs, ne pouvant user des moyens pratiques de la civilisation, il aimait comme un sauvage ou même, car il n’avait pas la liberté de bouger, comme une fleur.
Il faillit manquer l’entrevue avec la duchesse car son père demanda à le voir. Cela mit le narrateur dans une rage et un désespoir tels que sa mère s’interposa et obtint de son père de le laisser à Paris.
Enfin le lendemain matin, après une nuit d’insomnie heureuse, le narrateur reçut la dépêche de Saint-Loup :
« de l’Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment en Suisse. » Ce n’était pas elle !
Un instant avant que Françoise lui apportât la dépêche, la mère du narrateur était entrée dans sa chambre avec le courrier, l’avait posé sur son lit avec négligence, en ayant l’air de penser à autre chose.
Et se retirant aussitôt pour le laisser seul, elle avait souri en partant. Et lui, connaissant les ruses de sa chère maman et sachant qu’on pouvait toujours lire dans son visage sans crainte de se tromper, si l’on prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, il sourit et pensa : « Il y a quelque chose d’intéressant pour moi dans le courrier, et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous ôtent la moitié de votre plaisir en vous l’annonçant. Et elle n’est pas restée là parce qu’elle a craint que par amour-propre je dissimule le plaisir que j’aurais et ainsi le ressente moins vivement. »
Cependant, en allant vers la porte pour sortir elle avait rencontré Françoise qui entrait chez lui, la dépêche à la main. Dès qu’elle lui eut donnée, la mère du narrateur avait forcé Françoise à rebrousser chemin et l’avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de pénétrer à toute heure dans la chambre du narrateur et d’y rester s’il lui plaisait.
Pour ne pas se sentir méprisée, Française méprisait ses maîtres. Aussi bien pensait-elle qu’ils étaient des êtres capricieux, qui ne brillaient pas par l’intelligence et qui trouvaient leur plaisir à imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques, pour bien montrer qu’ils étaient les maîtres, des devoirs absurdes comme de faire bouillir l’eau en temps d’épidémie, de balayer la chambre avec un linge mouillé, et d’en sortir au moment où on avait justement l’intention d’y rester. La mère du narrateur avait posé le courrier tout près de lui, pour qu’il ne pût pas lui échapper.
Il ouvrit Le Figaro et y reconnut un article qu’il avait écrit mais qu’il crut signé par un autre. Il enverrait une protestation. Puis il se rendit compte que c’était bien son nom en-dessous de l’article. Alors il lut l’article qu’il avait écrit en imaginant comment les lecteurs le percevraient. Pour lui, la valeur des phrases résidait dans l’impression qu’elle produisait sur les lecteurs. Le narrateur voyait ainsi à cette même heure, pour tant de gens, sa pensée, ou même à défaut de sa pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre, la répétition de son nom et comme une évocation embellie de sa personne, briller sur eux, en une aurore qui le remplissait de plus de force et de joie triomphante que l’aurore innombrable qui en même temps se montrait rose à toutes les fenêtres.
Il voyait Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enfermait. Le narrateur, s’il lisait en auteur, il jugeait son texte en lecteur, sans aucune des exigences que pouvait avoir pour un écrit celui qui y confrontait l’idéal qu’il avait voulu y exprimer. En relisant ses propres phrases, il se rendait compte qu’elles n’avaient fait qu’accentuer en lui le sentiment de son impuissance et de son manque incurable de talent. Aussi, il lut l’article en s’efforçant de se persuader qu’il était d’un autre. Alors toutes ses images, toutes ses réflexions, toutes ses épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour ses visées, le charmaient par leur éclat, leur ampleur, leur profondeur.
Il se promit d’en faire acheter d’autres exemplaires par Françoise, pour donner à des amis, lui dirait-il, en réalité pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de sa pensée, et lire, comme s’il était un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro, dans un autre numéro les mêmes phrases.
Il y avait longtemps qu’il n’avait pas vu les Guermantes et il se dit qu’en écrivant loin d’eux, s’il commençait à écrire pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de lui, pour se préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire lui ôterait l’envie de les voir, et que la situation que la littérature lui aurait peut-être faite dans le monde, il n’aurait plus envie d’en jouir, car son plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature.
Quand le narrateur alla chez Mme de Guermantes, ce fut moins pour Mlle d’Éporcheville, qui avait perdu, du fait de la dépêche de Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité, que pour voir en la duchesse elle-même une de ces lectrices de son article qui pourraient lui permettre d’imaginer ce qu’avait pu penser le public – abonnés et acheteurs – du Figaro.
Il repensa au moment où la duchesse de Guermantes était pour lui un rêve inatteignable. Puis, en la revoyant, il pensa qu’elle était malgré tout pour lui le véritable point d’intersection entre la réalité et le rêve.
En entrant dans le salon, le narrateur vit la jeune fille blonde qu’il avait crue pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup lui avait parlé. Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de le « représenter » à elle. Et en effet, depuis qu’il était rentré, il avait une impression de très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en lui disant : « Ah ! vous avez déjà rencontré Mlle de Forcheville ? » Or, au contraire, il était certain de n’avoir jamais été présenté à aucune jeune fille de ce nom, lequel l’eût certainement frappé, tant il était familier à sa mémoire depuis qu’on lui avait fait un récit rétrospectif des amours d’Odette et de la jalousie de Swann. En soi sa double erreur de nom, de s’être rappelé de l’Orgeville comme étant d’Éporcheville et d’avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était en réalité Forcheville, n’avait rien d’extraordinaire.
Cette perpétuelle erreur, qui est précisément la « vie », ne donne pas ses mille formes seulement à l’univers visible et à l’univers audible, mais à l’univers social, à l’univers sentimental, à l’univers historique, etc. Nous n’avons de l’univers que des visions informes, fragmentées et que nous complétons par des associations d’idées arbitraires, créatrice de dangereuses suggestions.
Le narrateur n’aurait donc pas eu lieu d’être étonné en entendant le nom de Forcheville (et déjà il se demandait si c’était une parente du Forcheville dont il avait tant entendu parler) si la jeune fille blonde ne lui avait dit aussitôt, désireuse sans doute de prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables : « Vous ne vous souvenez pas que vous m’avez beaucoup connue autrefois, ... vous veniez à la maison, ... votre amie Gilberte. J’ai bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu tout de suite. »
Elle dit cela comme si elle avait reconnu le narrateur tout de suite dans le salon, mais la vérité tait qu’elle l’avait reconnu dans la rue et lui avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes dit au narrateur que Melle de Forcheville lui avait raconté comme une chose très drôle et extraordinaire qu’il l’avait suivie et frôlée, la prenant pour une cocotte.
Le narrateur ne sut qu’après son départ pourquoi elle s’appelait Mlle de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette, qui étonna tout le monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait être une veuve très riche. Forcheville l’épousa, après avoir entrepris une longue tournée de châteaux et s’être assuré que sa famille recevrait sa femme.
Peu après, un oncle de Swann, sur la tête duquel la disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c’était le moment où des suites de l’affaire Dreyfus était né un mouvement antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du monde par les Israélites. Les politiciens n’avaient pas eu tort en pensant que la découverte de l’erreur judiciaire porterait un coup à l’antisémitisme. Mais, provisoirement au moins, un antisémitisme mondain s’en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange ; il était prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage. Il déclara qu’il l’adoptait.
Mme de Guermantes s’était, quand Swann s’était marié, refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était restée intraitable, mais elle s’était arrangée pour couper les ponts et que sa cousine la princesse de Guermantes l’imitât.
La duchesse finissait d’ailleurs par éprouver de sa persévérance poursuivie au-delà de toute mesure une satisfaction d’orgueil qu’elle ne manquait pas une occasion d’exprimer.
Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas recevoir sa fille avait fini de donner à Mme de Guermantes toutes les satisfactions d’orgueil, d’indépendance, de self-government, de persécution qu’elle était susceptible d’en tirer et auxquelles avait mis fin la disparition de l’être qui lui donnait la sensation délicieuse qu’elle lui résistait, qu’il ne parvenait pas à lui faire rapporter ses décrets. Alors la duchesse avait passé à la promulgation d’autres décrets qui, s’appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu’elle était maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne pensait pas à la petite Swann, mais quand on lui parlait d’elle la duchesse ressentait une curiosité, comme d’un endroit nouveau, que ne venait plus lui masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann.
La duchesse était de celles qui ont besoin de la présence – de cette présence qu’en vraie Guermantes elle excellait à prolonger – pour aimer vraiment, mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par l’irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient après leur mort.
Elle avait presque alors un désir de réparation, parce qu’elle ne les imaginait plus – très vaguement d’ailleurs – qu’avec leurs qualités et dépourvus des petites satisfactions, des petites prétentions qui l’agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait parfois, malgré la frivolité de Mme de Guermantes, quelque chose d’assez noble – mêlé à beaucoup de bassesse – à sa conduite. Tandis que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce qu’auraient désiré ceux qu’elle avait mal traités, vivants.
Gilberte, assez indifférente aux personnes qui étaient aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l’insolente Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence ; même une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui lui témoignaient un peu d’amitié, elle avait voulu écrire à la duchesse pour lui demander ce qu’elle avait contre une jeune fille qui ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner.
D’anciennes amies de Swann s’occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on apprit dans l’aristocratie le dernier héritage qu’elle venait de faire, on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle femme charmante elle ferait. On prétendait qu’une cousine de Mme de Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils. Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu’un tel mariage serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu’elle n’y avait jamais pensé.
M. de Guermantes savait par lui-même que l’hostilité de sa femme à l’égard de Mlle Swann était tombée et qu’elle était curieuse de la connaître. La duchesse avait dit à son mari à propos de Gilberte : « Vous savez bien que je n’ai jamais rien eu contre elle. Simplement je ne voulais pas que nous ayons l’air de recevoir les faux ménages de mes amis. Voilà tout… Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel ».
Un mois après, la petite Swann, qui ne s’appelait pas encore Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses ; à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement : « Je crois que vous avez très bien connu mon père. –
Mais je crois bien », dit Mme de Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu’elle comprenait le chagrin de la fille et avec un excès d’intensité voulu qui lui donnait l’air de dissimuler qu’elle n’était pas sûre de se rappeler très exactement le père. « Nous l’avons très bien connu, je me le rappelle très bien. » (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.)
On sentait que si Swann et ses parents avaient été encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers ! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite – le temps qu’on cause – en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier.
M. de Guermantes crut bien faire de ne pas alimenter, en s’y mêlant, cette conversation qu’il écoutait avec une visible impatience et il laissa sa femme seule avec Gilberte.
Quant à Gilberte, elle fut d’autant plus heureuse de voir tomber la conversation qu’elle ne cherchait précisément qu’à en changer, ayant hérité de Swann son tact exquis avec un charme d’intelligence que reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à Gilberte de revenir bientôt.
Après le départ de Gilberte, les Guermantes trouvèrent qu’elle était spirituelle comme l’était son père mais qu’elle avait plus de brio.
Gilberte disait : « mon père » à Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s’était admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et savait l’en récompenser. Sans doute, parce qu’elle pouvait parfois et désirait montrer beaucoup d’aisance, elle s’était fait reconnaître par le narrateur, et devant lui avait parlé de son véritable père. Mais c’était une exception et on n’osait plus devant elle prononcer le nom de Swann.
Le narrateur venait de remarquer dans le salon deux dessins d’Elstir qui autrefois étaient relégués dans un cabinet d’en haut où il ne les avait vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de Guermantes ne se consolait pas d’avoir donné tant de tableaux de lui à sa cousine, non parce qu’ils étaient à la mode, mais parce qu’elle les goûtait maintenant.
Le narrateur en profita pour dire qu’il avait évoqué Elstir dans un article qu’il avait écrit pour Le Figaro. Mais M. de Germantes ne l’avait pas remarqué et la duchesse, fit effort pour parler d’une chose qui ne l’intéressait pas.
La duchesse évoqua Lady Rufus Israël. Gilberte rougit vivement et prétendit ne pas la connaître (ce qui était d’autant plus faux que Lady Israël s’était, deux ans avant la mort de Swann, réconciliée avec lui et qu’elle appelait Gilberte par son prénom). Gilberte était devenue très snob. C’est ainsi qu’une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit maladroitement, demandé quel était le nom de son père, non pas adoptif mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce qu’elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, changement qu’elle s’aperçut un peu après être péjoratif, puisque cela faisait de ce nom d’origine anglaise un nom allemand. Et même elle avait ajouté, s’avilissant pour se rehausser : « On a raconté beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois tout ignorer. »
Sans doute, Gilberte n’allait pas toujours aussi loin que quand elle insinuait qu’elle était peut- être la fille naturelle de quelque grand personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines. Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser, et préférait-elle qu’on les apprît par d’autres. Peut-être croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine qui n’est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu’on souhaite.
Le narrateur se demandait si se faisant appeler Mlle de Forcheville, Gilbert avait l’espoir qu’on ignorât qu’elle était la fille de Swann. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient chuchoter : « C’est la fille de Swann. »
Gilberte appartenait, ou du moins appartint, pendant ces années-là, à la variété la plus répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans l’espoir, non de ne pas être vues, ce qu’elles croient peu vraisemblable, mais de ne pas voir qu’on les voit, ce qui leur paraît déjà beaucoup et leur permet de s’en remettre à la chance pour le reste. Elle préférait ne pas être près des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu’elle était née Swann. Gilberte préférait que les journaux l’appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. Malgré cela, dans son snobisme il y avait de l’intelligente curiosité de Swann.
Elle demanda à Mme de Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau, et la duchesse ayant répondu qu’il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau avait été, en effet, un des amis les plus intimes de Swann avant le mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l’avait-elle entrevu, mais à un moment où elle ne s’intéressait pas à cette société.)
Elle aimait aussi parler du prince d’Agrigente et de M. de Bréauté pour une autre raison. Le prince d’Agrigente l’était par héritage de la maison d’Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son château, celui du moins où il résidait, ce n’était pas un château de sa famille mais de la famille d’un premier mari de sa mère, et il était situé à peu près à égale distance de Martinville et de Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province. Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles, puisque ce n’est qu’à Paris, par la comtesse Molé, qu’elle avait connu M. de Bréauté, d’ailleurs vieil ami de son père.
Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de l’article du narrateur, il lui adressa des compliments, d’ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un peu poncive de ce style où il y avait « de l’emphase, des métaphores comme dans la prose démodée de Chateaubriand » ; par contre il le félicita sans réserve de « s’occuper ». Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu’elle était l’amie d’un auteur.
La duchesse proposa au narrateur d’aller à l’Opéra-Comique et il pensa que ce serait sans doute dans cette même baignoire où il l’avait vue la première fois et qui lui avait semblé alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Il déclina en disant qu’il venait de perdre une amie. Il avait presque les larmes aux yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela lui faisait un certain plaisir d’en parler. C’est à partir de ce moment-là qu’il commença à écrire à tout le monde qu’il venait d’avoir un grand chagrin, et à cesser de le ressentir.
Quand Gilbert fut partie, la duchesse expliqua au narrateur qu’elle lui avait adressé des signes pour qu’il ne parle pas de Swann devant Gilberte. Même si elle comprenait que c’était très gênant.
Le narrateur reçut deux lettres de félicitations pour son article. L’une était de Mme Goupil qu’il n’avait pas revue depuis des années. L’autre lettre était signée d’un nom qui lui était inconnu. C’était une écriture populaire, un langage charmant. Il fut navré de ne pouvoir découvrir qui lui avait écrit. Bloch, dont il eût tant aimé savoir ce qu’il pensait de son article, ne lui écrivit pas. Bloch avait feint d’ignorer cet article par jalousie.
Le narrateur pensait qu’à cette Gilbert, Swann disait parfois, en la serrant contre lui et en l’embrassant : « C’est bon, ma chérie, d’avoir une fille comme toi ; un jour, quand je ne serai plus là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi et à cause de toi. » Swann, en mettant ainsi pour après sa mort un craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille, se trompait.
La présence de Gilberte dans un salon, au lieu d’être une occasion qu’on parlât encore quelquefois de son père, était un obstacle à ce qu’on saisît celles, de plus en plus rares, qu’on aurait pu avoir encore de le faire. Même à propos des mots qu’il avait dits, des objets qu’il avait donnés, on prit l’habitude de ne plus le nommer, et celle qui aurait dû rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer l’œuvre de la mort et de l’oubli.
Gilbert elle avait également hâté en le narrateur cette œuvre de l’oubli à l’égard d’Albertine.
Sous l’action du désir, par conséquent du désir de bonheur que Gilberte avait excité en lui pendant les quelques heures où il l’avait crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient sa pensée, s’étaient échappées de lui, entraînant avec elles tout un bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et précaires, relatifs à Albertine.
La persistance en lui d’une velléité ancienne de travailler, de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer de vivre, lui donnait l’illusion qu’il était toujours aussi jeune ; pourtant le souvenir de tous les événements qui s’étaient succédé dans sa vie et aussi de ceux qui s’étaient succédé dans son cœur, au cours de ces derniers mois de l’existence d’Albertine, les lui avait fait paraître beaucoup plus longs qu’une année, et maintenant cet oubli de tant de choses, le séparant, par des espaces vides, d’événements tout récents qu’ils lui faisaient paraître anciens, puisqu’il avait eu ce qu’on appelle « le temps » de les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu de sa mémoire détraquait, disloquait son sentiment des distances dans le temps, et lui faisait se croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des choses qu’il ne l’était en réalité.
Peut-être alors la fatigue et la tristesse que le narrateur ressentait vinrent-elles moins d’avoir aimé inutilement ce que déjà il oubliait que de commencer à se plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par eux-mêmes.
L’être nouveau qui supporterait aisément de vivre sans Albertine avait fait son apparition en lui, puisqu’il avait pu parler d’elle chez Mme de Guermantes en paroles affligées, sans souffrance profonde. Il poussait encore quelques sanglots quand il redevenait pour un moment l’ancien ami d’Albertine. Mais c’est dans un personnage nouveau qu’il tendait à passer tout entier. Ces nouveaux « moi » qui auraient dû porter un autre nom que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence à ce qu’il avait aimé, avait toujours épouvanté le narrateur.
Ce n’est pas parce que les autres sont morts que notre affection pour eux s’affaiblit, c’est parce que nous mourons nous-mêmes.
Une autre personne chez qui l’œuvre de l’oubli en ce qui concernait Albertine se fit probablement plus rapide à cette époque, et permit au narrateur par contre-coup de se rendre compte un peu plus tard d’un nouveau progrès que cette œuvre avait fait chez lui (et c’est là son souvenir d’une seconde étape avant l’oubli définitif), ce fut Andrée.
L’oubli d’Albertine fut la cause sinon unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et nécessaire, d’une conversation qu’Andrée eut avec le narrateur à peu près six mois après celle qu’il avait rapportée et où ses paroles furent si différentes de ce qu’elle lui avait dit la première fois. Le narrateur était dans sa chambre avec Andrée. Il s’était aperçu que Morel et M. de Charlus étaient dans le salon attendant de le voir mais était trop pressé de parler à Andrée. Elle n’avait pas grand temps, car elle devait aller chercher Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. Le souvenir d’Albertine était devenu chez le narrateur si fragmentaire qu’il ne lui causait plus de tristesse et n’était plus qu’une transition à de nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements d’harmonie. Il était encore fidèle au souvenir d’Albertine mais il était plus heureux d’avoir auprès de lui Andrée qu’il ne l’aurait été d’avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait lui dire plus de choses sur Albertine que ne lui en aurait dit Albertine elle-même. Son désir de connaître sa vie, parce qu’il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand que le besoin de sa présence. D’autre part, l’idée qu’une femme avait peut-être eu des relations avec Albertine ne lui causait plus que le désir d’en avoir lui aussi avec cette femme.
Il le dit à Andrée tout en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses paroles d’accord avec celles d’il y avait quelques mois, Andrée lui dit en souriant à demi : « Ah ! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais avec Albertine. »
Et soit qu’elle pensât que cela accroissait le désir du narrateur (dans l’espoir de confidences il lui avait dit qu’il aimerait avoir des relations avec une femme en ayant eu avec Albertine) ou son chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur elle qu’elle pouvait croire qu’il éprouvait d’avoir été le seul à entretenir des relations avec Albertine : « Ah ! nous avons passé toutes les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du reste ce n’était pas seulement avec moi qu’elle aimait prendre du plaisir. Elle avait rencontré chez Mme Verdurin un joli garçon, Morel. Tout de suite ils s’étaient compris ».
Le narrateur apprit que Morel fournissait des jeunes filles à Albertine. Il eut une fois l’audace d’en mener une, ainsi qu’Albertine, dans une maison de femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou successivement. C’était sa passion, comme c’était aussi celle d’Albertine. Mais Albertine avait après d’affreux remords. Andrée apprit au narrateur qu’Albertine espérait qu’il la demanderait en mariage pour la sauver de ses désirs coupables. Andrée se demandait si ce n’était pas après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, qu’elle s’était elle-même tuée. Andrée dit qu’Albertine avait continué ses jeux avec elle au début de son séjour chez le narrateur. Le narrateur apprit par Andrée qu’Albertine le craignait beaucoup, et par moments assurait qu’il était fourbe, méchant, la détestant au fond.
Quelques mois plus tôt, le narrateur aurait été attristé par ces révélations. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine, comme un poison évaporé, n’avaient plus leur pouvoir toxique. Elle lui était déjà trop lointaine.
Andrée était prête à aimer toutes les créatures, mais à condition d’avoir réussi d’abord à ne pas se les représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées préalablement. Elle ne comprenait pas qu’il fallait aimer même les orgueilleux et vaincre leur orgueil par l’amour et non par un plus puissant orgueil.
Le narrateur avait rencontré un jeune sportif, neveu des Verdurin dans ses deux séjours à Balbec. Il vivait avec Rachel sur le compte de qui Andrée se répandait en propos diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il n’aurait pu prouver la fausseté. Ce jeune homme (peut-être par souvenir d’Albertine que le narrateur ne savait pas alors qu’il avait aimée) se fiança avec Andrée et l’épousa, malgré le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit plus alors qu’il était un misérable, et le narrateur s’aperçut plus tard qu’elle n’avait dit qu’il l’était que parce qu’elle était folle de lui et qu’elle croyait qu’il ne voulait pas d’elle.
Ce jeune homme fit représenter des petits sketches, dans des décors et avec des costumes de lui qui ont amené dans l’art contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les Ballets russes. Ce jeune homme était bien l’auteur de ces œuvres admirables contrairement à ce que pensait les gens qui l’avaient connu à Balbec.
Il s’appelait Octave et, pour lui, les choses de l’art devaient être quelque chose de si intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même, qu’il n’eût sans doute pas eu l’idée d’en parler, comme eût fait Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les attelages avaient pour Octave.
En tous cas, à cette époque, à Balbec, les raisons qui faisaient désirer au narrateur de le connaître, à Albertine et ses amies que le narrateur ne le connût pas, étaient également étrangères à sa valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l’éternel malentendu d’un « intellectuel » (représenté en l’espèce par le narrateur) et des gens du monde (représentés par la petite bande d’Albertine) au sujet d’une personne mondaine. La petite bande ne comprit pas pourquoi le narrateur s’intéressait à Octave car c’était le type de la « grande brute », de la « brute épaisse ».
Andrée avait dit au narrateur que la principale raison pour laquelle Albertine l’avait quitté, c’était à cause de ce que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d’autres encore, de la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n’était pas mariée.
Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande eût paru au narrateur le plus précieux du monde. Peut-être ce qu’elle disait suffisait-il à expliquer qu’Albertine, qui s’était donnée à lui ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où il voyait constamment ses amies, ce qu’il avait l’absurdité de croire un tel avantage pour être au mieux avec elle. Andrée lui dit qu’elle faisait l’amour avec Albertine dans une maison aux Buttes-Chaumont ou dans la grotte du petit Trianon.
Les paroles d’Andrée ne lui faisaient pas assez mal pour qu’il lui fût indispensable de les juger immédiatement mensongères. En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et il n’en douta pas d’abord, l’Albertine réelle qu’il découvrait, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui lui avait successivement offert tant d’aspects. S’il ne croyait plus à l’innocence d’Albertine, c’est qu’il n’avait déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire. Si triste malgré tout que le narrateur fût des paroles d’Andrée, il trouvait plus beau que la réalité se trouvât enfin concorder avec ce que son instinct avait d’abord pressenti plutôt qu’avec le misérable optimisme auquel il avait lâchement cédé par la suite. Il aimait mieux que la vie fût à la hauteur de nos intuitions. Celles-ci, du reste, qu’il avait eues le premier jour sur la plage, quand il avait cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie du plaisir, le vice, et aussi le soir où il avait vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les apparences, ne pourra domestiquer, ne s’accordaient-elles pas à ce que lui avait dit Bloch quand il lui avait rendu la terre si belle en l’y montrant, le faisant frissonner dans toutes ses promenades, à chaque rencontre, l’universalité du désir ? Le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir.
Andrée lui dit que du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec lui, sauf ce qu’elle lui avait avoué, elle ne fit plus jamais rien avec elle. Albertine ne lui permettait même plus de lui parler de ces choses. Quand le narrateur lui parla de ce qu’Albertine faisait avec la blanchisseuse, Andrée répondit : « Ah ! peut-être après vous avoir quitté, cela je ne sais pas. Elle sentait qu’elle n’avait pu, ne pourrait plus jamais regagner votre confiance. » Ces derniers mots accablèrent le narrateur.
Après ce moment avec Andrée, le narrateur vit sa mère qui lui raconta son entrevue avec la princesse de Parme. La princesse était venue se faire pardonner sa froideur quand elle avait à peine saluée la mère du narrateur la veille. Mais le narrateur ne s’attarda pas à demander à sa mère un récit de la visite de la princesse, car il venait de se rappeler plusieurs faits relatifs à Albertine sur lesquels il voulait et il avait oublié d’interroger Andrée. Il ne revit Andrée qu’une semaine plus tard. Elle lui dit qu’elle croyait qu’Albertine avait été forcée de le quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur cette canaille, ce jeune homme que le narrateur appelait « je suis dans les choux ». Mme Bontemps, sur qui le jeune homme ne cessait de faire agir, avait rappelé Albertine. Albertine, au fond, avait besoin de son oncle et de sa tante et quand elle avait su qu’on lui mettait le marché en mains, elle avait quitté le narrateur.
Le narrateur n’avait jamais, dans sa jalousie, pensé à cette explication, mais seulement aux désirs d’Albertine pour les femmes et à sa surveillance, il avait oublié qu’il y avait aussi Mme Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait choqué la mère du narrateur dès le début. Du moins Mme Bontemps craignait que cela ne choquât ce fiancé possible qu’elle lui gardait comme une poire pour la soif, si le narrateur ne l’épousait pas.
L’étonnement et l’espèce de honte que le narrateur ressentait de ne pas s’être une seule fois dit qu’Albertine était chez lui dans une position fausse qui pouvait ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n’était pas la première fois, ce ne fut pas la dernière fois, qu’il l’éprouva.
Le mensonge est une défense naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce danger subit et qui serait capable de détruire toute vie : l’amour.
D’autre part, ce n’est pas l’effet du hasard si les êtres intellectuels et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et inférieures, et tiennent cependant à elles au point que la preuve qu’ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à conserver près d’eux une telle femme. Sans compter que, les natures complètes étant rares, un être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de volonté, sera le jouet de l’habitude et de cette peur de souffrir dans la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles – et que dans ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l’aime pas. On s’étonnera qu’il se contente de si peu d’amour, mais il faudra plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l’amour qu’il ressent. Cette douleur n’est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les prend d’autant plus au dépourvu que, même très intelligents, ils vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la douleur qu’une femme vient de leur infliger plutôt que dans la claire perception de ce qu’elle voulait, de ce qu’elle faisait, de celui qu’elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et qui ont besoin de cela pour parer à l’avenir au lieu de pleurer le passé.
Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. Par là la femme médiocre, qu’on s’étonnait de les voir aimer, leur enrichit bien plus l’univers que n’eût fait une femme intelligente. Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge ; derrière chaque maison où elle dit être allée, une autre maison ; derrière chaque action, chaque être une autre action, un autre être. Sans doute ils ne savent pas lesquels, n’ont pas l’énergie, n’auraient peut-être pas la possibilité d’arriver à le savoir. Une femme menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer, sans se donner la peine de le changer, des quantités de personnes et, qui plus est, la même, qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de l’intellectuel sensible, un univers tout en profondeurs que sa jalousie voudrait sonder et qui n’est pas sans intéresser son intelligence.
Sans être précisément de ceux-là le narrateur allait peut-être, maintenant qu’Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Il ne redoutait pas son courroux, une fois mort lui-même, car il ne croyait pas la rencontrer au Ciel. Il ne croyait pas au Ciel.
Le plus grave pour lui fut qu’Andrée, qui n’avait pourtant plus rien à lui cacher sur les mœurs d’Albertine, lui jura qu’il n’y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d’une part, Mlle Vinteuil et son amie d’autre part (Albertine ignorait elle-même ses propres goûts quand elle les avait connues, et celles-ci, par cette peur de se tromper dans le sens qu’on désire, qui engendre autant d’erreurs que le désir lui-même, la considéraient comme très hostile à ces choses. Peut-être bien, plus tard, avaient-elles appris sa conformité de goûts avec elles, mais alors elles connaissaient trop Albertine et Albertine les connaissait trop pour qu’elles pussent songer à faire cela ensemble). Le rideau tiré sur les mobiles d’autrui, combien devient-il plus impénétrable si nous avons de l’amour pour cette personne, car il obscurcit notre jugement et les actions aussi de celle qui, se sentant aimée, cesse tout d’un coup d’attacher du prix à ce qui en aurait eu sans cela pour elle, comme la fortune par exemple. Peut-être aussi est-elle poussée à feindre en partie ce dédain de la fortune dans l’espoir d’obtenir plus en faisant souffrir. Le marchandage peut aussi se mêler au reste.
Parmi toutes les raisons d’avoir avec nous une attitude inexplicable, il faut faire entrer ces singularités du caractère qui poussent un être, soit par négligence de son intérêt, soit par haine, soit par amour de la liberté, soit par de brusques impulsions de colère, ou par crainte de ce que penseront certaines personnes, à faire le contraire de ce que nous pensions.
Et puis il y a les différences de milieu, d’éducation, auxquelles on ne veut pas croire parce que, quand on cause tous les deux, on les efface par les paroles, mais qui se retrouvent, quand on est seul, pour diriger les actes de chacun d’un point de vue si opposé qu’il n’y a pas de véritable rencontre possible.
Le narrateur dit à Andrée qu’il savait qu’Albertine espérait voir Melle Vinteuil chez Mme Verdurin. Andrée mentit en disant qu’Albertine ignorait que Melle Vinteuil y serait. Françoise avait laissé en évidence la lettre adressée à Albertine envoyée par Mme Verdurin. Le narrateur pensait que Françoise l’avait fait exprès et se demandait si cela n’avait pas été pour beaucoup dans le départ d’Albertine qui, voyant qu’elle ne pouvait plus rien cacher au narrateur, s’était sentie découragée, vaincue.
Andrée se défendit en disant que la personne que Mme Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez elle avec Albertine, ce n’était pas du tout l’amie de Mlle Vinteuil, c’était le fiancé « je suis dans les choux », et le sentiment familial mentionné dans la lettre de Mme Verdurin était celui qu’elle portait à cette crapule qui était, en effet, son neveu.
Jamais le narrateur n’avait repensé à ce neveu qui avait peut-être été le déniaiseur grâce auquel il avait été embrassé la première fois par Albertine.
Andrée lui dit que depuis qu’Albertine avait eu la fièvre typhoïde (une année avant que le narrateur avait fait la connaissance de la petite bande), c’était un vrai cerveau brûlé. Tout à coup elle se dégoûtait de ce qu’elle faisait, il fallait changer à la minute même, et elle ne savait sans doute pas elle-même pourquoi. Le narrateur avait bien remarqué le désir et la dissimulation d’Albertine pour aller chez Mme Verdurin et il ne s’était pas trompé.
La révélation que Mlle Vinteuil devait venir lui avait paru l’explication d’autant plus logique qu’Albertine, allant au-devant, lui en avait parlé. Et plus tard n’avait-elle pas refusé de lui jurer que la présence de Mlle Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir ? le narrateur se rappela que peu de temps auparavant, pendant qu’Albertine habitait chez lui, il avait rencontré le neveu de Mme Verdurin et il avait été, contrairement à son attitude à Balbec, excessivement aimable, même affectueux avec lui, l’avait supplié de le laisser venir le voir, ce que le narrateur refusé pour beaucoup de raisons. Maintenant il comprenait que, tout bonnement, sachant qu’Albertine habitait la maison, Octave avait voulu se mettre bien avec lui pour avoir toutes facilités de la voir et de la lui enlever, et il conclut que c’était un misérable.
L’affection que lui avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d’Albertine avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu’un simple dérivé de l’amour pour Albertine. Ce n’est que depuis peu qu’il se savait, qu’il s’avouait, qu’il voulait être proclamé un intellectuel. Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses existaient pour lui. Le fait que le narrateur eût été estimé d’Elstir, de Bergotte, qu’Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont il jugeait les écrivains et dont elle se figurait que le narrateur put écrire lui-même, faisait que tout d’un coup il était devenu pour Octave (pour l’homme nouveau qu’il s’apercevait enfin être) quelqu’un d’intéressant avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier ses projets, peut-être demander de le présenter à Bergotte.
Quant à la troisième fois où le narrateur se souvenait d’avoir eu conscience qu’il approchait de l’indifférence absolue à l’égard d’Albertine (et, cette dernière fois, jusqu’à sentir qu’il y était tout à fait arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière visite d’Andrée.
Chapitre III
Séjour à Venise
La mère du narrateur l’avait emmené passer quelques semaines à Venise. Il y goûtait des impressions analogues à celles qu’il avait si souvent ressenties autrefois à Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus riche. Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle vie aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe.
A leur hôtel devant les balustres, sa mère l’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût pas montrée autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en lui des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas lui laisser voir combien elle l’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle lui prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades quand il est assuré qu’ils ne peuvent guérir.
De bien loin, quand le narrateur avait à peine dépassé Saint-Georges le Majeur, il apercevait cette ogive derrière ses balustres de marbre de diverses couleurs, où sa maman lisait en l’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour lui qui sentait que sa mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l’air « habillée » devant les gens de l’hôtel, mais surtout pour paraître à son fils moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de sa grand’mère, parce que, ne l’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole il l’appelait elle envoyait vers lui, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de lui que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait l’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée par le soleil de midi.
Cette fenêtre illustre gardait pour lui l’aspect intime d’un homme de génie avec qui le narrateur et sa mère auraient passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté pour eux quelque amitié, et si depuis, chaque fois que le narrateur voyait le moulage de cette fenêtre dans un musée, il était obligé de retenir ses larmes, c’est tout simplement parce qu’elle lui disait la chose qui pouvait le plus le toucher : « Je me rappelle très bien votre mère. »
Quand il était seul, le narrateur se rendait dans les quartiers populaires de Venise. Il y trouvait plus facilement en effet de ces femmes d’un genre populaire, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre que rien ne l’empêchait d’aimer, parce qu’il avait en grande partie oublié Albertine, et qui lui semblaient plus désirables que d’autres, parce qu’il se la rappelait encore un peu. Il revenait à pied par de petites calli, il arrêtait des filles du peuple comme avait peut-être fait Albertine et il aurait aimé qu'elle fût avec lui. Pourtant cela ne pouvait pas être les mêmes ; à l'époque où Albertine avait été à Venise, elles eussent été des enfants encore. Mais après avoir été autrefois, en un premier sens et par lâcheté, infidèle à chacun des désirs du narrateur conçu comme unique, puisqu’il avait recherché un objet analogue, et non le même qu’il n'espérait pas retrouver, maintenant c'est systématiquement qu’il cherchait des femmes qu'Albertine n'avait pas, elles-mêmes, connues, même qu’il ne recherchait plus celles qu’il avait autrefois désirées.
Le soleil était encore haut dans le ciel quand il allait retrouver sa mère sur la piazzetta. Ils remontaient le Grand Canal en gondole, ils regardaient la file des palais entre lesquels ils passaient refléter la lumière et l’heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles, moins à la façon d’habitations privées et de monuments célèbres que comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil.
Le narrateur et sa mère croisaient parmi la lumière poudroyante du soir, les femmes les plus élégantes, presque toutes étrangères, et qui mollement appuyées sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, faisaient demander si elle était là, et tandis qu'en attendant la réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le palais, non sans être secouées, comme aux sommets d'une vague bleue par ce remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant.
Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels, et, par goût du changement ou par amabilité pour Mme Sazerat que nous avions retrouvée - la connaissance imprévue et inopportune qu'on rencontre chaque fois qu'on voyage - et que la mère du narrateur avait invitée, ils voulurent un soir essayer de dîner dans un hôtel qui ne fut pas le leur et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis que sa mère payait le gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le salon qu'elle avait retenu, il voulut jeter un coup d'oeil sur la grande salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout entière de fresques, depuis mal restaurées.
Le narrateur n'eut pas de peine, malgré l'air de tristesse et de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W***, mais, pour les profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où il était, debout, en train d'examiner les vestiges d'une fresque, était le long des belles parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir Mme de Villeparisis.
Il se demanda quel était celui de ses parents avec lequel elle voyageait et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand il vit, au bout de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté d'elle son vieil amant, M. de Norpois. Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue ; peut-être dans le fait que laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de rentrer, il croyait avec la naïveté de ce qu'on désire faire mettre à la retraite, par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux qu'il se faisait fort de remplacer.
Dès qu'il était question de « grandes affaires » il se retrouvait, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de certains octogénaires et qui les jette sur des femmes à qui ils ne peuvent plus faire grand mal.
À son sens, chacun pouvait avoir sa manière de voir, le poste de Constantinople ne devait être accepté qu'après un règlement des difficultés pendantes de la France avec l'Allemagne.
Quand le prince Odon eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se leva, marcha avec empressement vers lui et, d'un geste majestueux, il s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à Mme de Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura assis avec eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité de vieil amant, plutôt dans la crainte qu'elle ne se livrât à un des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact, il rectifiait le propos et fixait des yeux la marquise accablée et docile, avec l'intensité continue d'un magnétiseur.
Un garçon vint dire au narrateur que sa mère l'attendait, il la rejoignit et s'excusa auprès de Mme Sazerat en disant que cela l'avait amusé de voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près de s'évanouir. Cherchant à se dominer :
« Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon ? lui dit-elle.
— Oui.
— Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde ? C'est le rêve de ma vie.
Mme de Villeparisis, c'était en premières noces la duchesse d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui avait rendu fou le père de Mme Sazerat, l'avait ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien ! elle avait beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été cause que Mme Sazerat avait dû, elle et les siens, vivre petitement à Combray, maintenant que son père était mort, sa consolation était qu'il avait aimé la plus belle femme de son époque, et comme elle ne l'avait jamais vue, malgré tout, ce serait une douceur.
Alors le narrateur lui montra Mme de Villeparisis. Mais elle ne la reconnut pas, la prenant pour une petite bossue.
La conversation entre M. de Norpois et le prince se poursuivait. M. de Norpois n'ambitionnait rien moins que Constantinople, avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet que de sa part un acte, d'une portée internationale, pouvait être le digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas renoncé.
Le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms d’hommes qu’il jugeait ministrables en Italie devant le diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois leva légèrement la tête et dans la forme où avaient été rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de conséquence quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une brièveté moindre demanda finement : « Et est-ce que personne n'a prononcé le nom de M. Giolitti ? » À ces mots les écailles tombèrent des yeux du prince Foggi ; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'une sublime aria de Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller chercher ses vêtements au vestiaire.
Le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après en audience par le roi au sujet de propriétés que le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute le roi consulta divers hommes d'État sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. M. de Norpois avait bien demandé que le quai d'Orsay démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M. Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe entière. Ce mécontentement n'existait pas mais les divers ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une adhésion.
Il existait un journal qui avait rendu de grands services à M. de Norpois en 1870 au moment où la guerre avec la Prusse était sur le point d’être déclenchée. M. de Norpois y fournissait des articles qu’il ne signait pas.
Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel le narrateur sentait que l'Albertine d'autrefois, invisible à lui-même, était pourtant enfermée au fond de lui comme aux « plombs » d'une Venise intérieure, dans une prison dont parfois un incident faisait glisser les parois durcies jusqu'à lui donner une ouverture sur ce passé.
Ainsi par exemple un soir une lettre de son coulissier rouvrit un instant pour lui les portes de la prison où Albertine était en lui vivante, mais si loin, si profond, qu'elle lui restait inaccessible. Depuis sa mort le narrateur ne s'était plus occupé des spéculations qu’il avait faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé ; de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Sur un coup de tête il se décida à tout vendre et il se trouva tout d'un coup ne plus posséder que le cinquième à peine de ce qu’il avait hérité de sa grand-mère et qu’il avait encore du vivant d'Albertine. On le sut d'ailleurs à Combray dans ce qui restait de sa famille et de ses relations, et comme on savait qu’il fréquentait le marquis de Saint-Loup et les Guermantes, on se dit : « Voilà où mènent les idées de grandeur. »
On y eût été bien étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille d'une condition aussi modeste qu'Albertine, presque une protégée de l'ancien professeur de piano de sa grand-mère, Vinteuil, qu’il avait fait ces spéculations. D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé dans les revenus qu'on lui connaît comme dans une caste indienne, on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la fortune, où la pauvreté pouvait être considérée comme aussi désagréable, mais nullement plus diminuante, et n'affectant pas plus la situation sociale, qu'une maladie d'estomac.
Quant à sa ruine relative, le narrateur en était d'autant plus ennuyé que ses curiosités vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et lui donnait un tel désir de la revoir chaque jour que sentant qu’ils quitteraient bientôt Venise sa mère et lui, il était résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui lui permît de ne pas se séparer d'elle.
La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller.
Mais comme le narrateur finissait la lettre du coulissier, une phrase où celui-ci disait : Je soignerai vos reports rappela au narrateur une expression presque aussi hypocritement professionnelle, que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à Aimé d'Albertine : « C'est moi qui la soignais », avait-elle dit. Et ces mots qui ne lui étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se refermèrent sur l'emmurée - que le narrateur n'était pas coupable de ne pas vouloir rejoindre puisqu’il ne parvenait plus à la voir, à se la rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que nous avons d'eux - mais que lui avait un instant rendue plus touchante le délaissement, que pourtant elle ne savait pas : il avait l'espace d'un éclair envié le temps déjà bien lointain où il souffrait nuit et jour du compagnonnage de son souvenir.
Une autre fois, à San Giorgio dei Schiavoni, un aigle auprès d'un des apôtres, et stylisé de la même façon, réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par ces deux bagues dont Françoise avait découvert au narrateur la similitude et dont il n'avait jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir pourtant une circonstance telle se produisit qu'il sembla que son amour aurait dû renaître. Au moment où leur gondole s'arrêta aux marches de l'hôtel, le portier lui remit une dépêche que l'employé du télégraphe était déjà venu trois fois pour lui apporter, car à cause de l'inexactitude du nom du destinataire, on demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était bien pour le narrateur. Il l'ouvrit dès qu’il fut dans sa chambre, et jetant un coup d'œil sur un libellé rempli de mots mal transmis, il put lire néanmoins : « Mon ami vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand revenez-vous ? Tendrement. Albertine. »
Alors il se passa d'une façon inverse la même chose que pour sa grand-mère : quand il avait appris en fait que sa grand-mère était morte il n'avait d'abord eu aucun chagrin. Et il n'avait souffert effectivement de sa mort que quand des souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour lui. Maintenant qu'Albertine dans sa pensée ne vivait plus pour lui, la nouvelle qu'elle était vivante ne lui causa pas la joie qu’il aurait cru. Albertine n'avait été pour lui qu'un faisceau de pensées, elle avait survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en lui ; en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne ressuscitait nullement pour lui avec son corps. Et en s'apercevant qu’il n'avait pas de joie qu'elle fût vivante, qu’il ne l'aimait plus, il aurait dû être plus bouleversé que quelqu'un qui, se regardant dans une glace, après des mois de voyage ou de maladie, s'aperçoit qu'il a des cheveux blancs et une figure nouvelle, d'homme mûr ou de vieillard.
On ne s'afflige pas d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige, à une même époque, d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux, qu'on est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé - momentanément dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans le premier cas et quand il s'agit des passions - n'est pas là pour déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout vous ; le mufle sourit de sa muflerie car on est le mufle, et l'oublieux ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a oublié.
Le narrateur aurait été incapable de ressusciter Albertine parce qu’il l'était de se ressusciter lui-même, de ressusciter son moi d'alors. La vie selon son habitude qui est par des travaux incessants d'infiniment petits de changer la face du monde, ne lui avait pas dit au lendemain de la mort d'Albertine : « Sois un autre », mais, par des changements trop imperceptibles pour lui permettre de se rendre compte du fait même du changement, avait presque tout entièrement renouvelé en lui, de sorte que sa pensée était déjà habituée à son nouveau maître - son nouveau moi - quand elle s'aperçut qu'il était changé ; c'était à celui-ci qu'elle tenait.
Une fois que l'oubli se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, la résistance de son amour était vaincue, le narrateur n'aimait plus Albertine.
Et si quand Swann lui avait demandé de revoir Gilberte cela lui avait paru l'incommodité d'accueillir une morte, pour Albertine, la mort - ou ce qu’il avait cru la mort - avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à l'apparition duquel son amour avait frissonné, l'oubli, avait bien, comme il l'avait cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle qu'elle était vivante ne réveilla pas son amour, non seulement elle lui permit de constater combien était déjà avancé son retour vers l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une accélération si brusque qu’il se demanda rétrospectivement si jadis la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté son amour et retardé son déclin.
D'ailleurs il essaya de se la rappeler, et peut-être parce qu’il n'avait plus qu'un signe à faire pour l'avoir à lui, le souvenir qui lui vint fut celui d'une fille déjà fort grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà comme une graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire avec Andrée ou d'autres n'intéressait plus le narrateur. Il ne souffrait plus du mal qu’il avait cru si longtemps inguérissable, et au fond il aurait pu le prévoir.
Le narrateur ne voulait pas renoncer à son « Albertine nouvelle », la Vénitienne. C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été autrefois : son amour pour Albertine n'avait été qu'une forme passagère de sa dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune fille, et nous n'aimons hélas ! en elle que cette aurore dont son visage reflète momentanément la rougeur. La nuit passa.
Au matin il rendit la dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on la lui avait remise par erreur et qu'elle n'était pas pour lui. Il lui dit que maintenant qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait mieux que le narrateur la gardât ; il la remit dans sa poche mais il se promis de faire comme s’il ne l'avait jamais reçue.
Le narrateur avait définitivement cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être tellement écarté de ce qu’il avait prévu, d'après son amour pour Gilberte ; après lui avoir fait faire un détour si long et si douloureux, finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer, tout comme son amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.
Le narrateur avait tenu à Albertine plus qu'à lui-même ; il ne tenait plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps il avait cessé de la voir. Son désir de ne pas être séparé de lui-même par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait toujours. Mais cela tenait-il à ce qu’il se croyait plus précieux qu'elle, à ce que, quand il l'aimait, il s'aimait davantage ? Non cela tenait à ce que cessant de la voir, il avait cessé de l'aimer, et qu’il n'avait pas cessé de s'aimer parce que ses liens quotidiens avec lui-même n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine. Mais si ceux avec son corps, avec lui-même l'étaient aussi... ? Certes il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de l'immortalité.
Quand le narrateur se promenait dans Venise avec sa mère, il emportait des cahiers où il prenait des notes relatives à un travail qu’il faisait sur Ruskin. Ils se rendait dans l’église de la place Saint-Marc. Quand il était avec Albertine à Balbec, il croyait qu'elle révélait une de ces illusions inconsistantes qui remplissent l'esprit de tant de gens qui ne pensent pas clairement, quand elle lui parlait du plaisir - selon lui ne reposant sur rien - qu'elle aurait à voir telle peinture avec lui. Aujourd'hui il était au moins sûr que le plaisir existe sinon de voir, du moins d'avoir vu une belle chose avec une certaine personne.
Une heure était venue pour lui où quand il se rappelait ce baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ tandis que la gondole les attendait devant la Piazzetta il ne lui était pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de lui il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu'on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourrait plus jamais faire sortir pour lui de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où il était sûr de la retrouver parce qu'elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce fût sa mère.
Carpaccio faillit un jour ranimer l’amour du narrateur pour Albertine. Il voyait pour la première fois Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé. Quand tout à coup il sentit au cœur comme une légère morsure. Sur le dos d'un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d'or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l'emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, il venait de reconnaître le manteau qu'Albertine avait pour venir avec lui en voiture découverte à Versailles, le soir où il était loin de se douter qu'une quinzaine d'heures le séparaient à peine du moment où elle partirait de chez lui. Elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu'elle avait emporté avec elle le lendemain et que le narrateur n'avait jamais revu depuis dans ses souvenirs. Or c'était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l'avait pris, c'est des épaules de ce compagnon de la Calza qu'il l'avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes qui certes ignoraient comme le narrateur l'avait fait jusqu'ici que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l'Académie de Venise. Il avait tout reconnu, et un instant le manteau oublié lui ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, il fut envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie.
Le narrateur se rendit à Padoue avec sa mère. Il entra dans la chapelle des Giotto. M. Swann ne lui avait donné des reproductions que des Vertus et des Vices, et non des fresques qui retracent l'histoire de la Vierge et du Christ.
En rentrant à l'hôtel il trouva des jeunes femmes qui, surtout d'Autriche, venaient à Venise passer les premiers beaux jours de ce printemps sans fleurs. Il y en avait une dont les traits ne ressemblaient pas à ceux d'Albertine mais qui lui plaisait par la même fraîcheur de teint, le même regard rieur et léger. Bientôt le narrateur sentit qu’il commençait à lui dire les mêmes choses qu’il disait au début à Albertine, qu’il lui dissimulait la même douleur quand elle lui disait qu'elle ne le verrait pas le lendemain, qu'elle allait à Vérone, et aussitôt l'envie d'aller à Vérone lui aussi. Cela ne dura pas, elle devait repartir pour l'Autriche.
En regardant sa charmante et énigmatique figure il se demandait si elle aussi aimait les femmes, si ce qu'elle avait de commun avec Albertine, cette clarté du teint et des regards, cet air de franchise aimable qui séduisait tout le monde et qui tenait plus à ce qu'elle ne cherchait nullement à connaître les actions des autres qui ne l'intéressaient nullement, qu'à avouer les siennes qu'elle dissimulait au contraire sous les plus puérils mensonges, si tout cela constituait des caractères morphologiques de la femme qui aime les femmes.
L'importance scientifique que le narrateur voyait à savoir le genre de désir qui se cachait sous les pétales faiblement rosés de ces joues, dans la clarté claire sans soleil comme le petit jour de ces yeux pâles, dans ces journées jamais racontées, s'en irait sans doute quand il n'aimerait plus du tout Albertine ou quand il n'aimerait plus du tout cette jeune femme.
Le soir je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et Une Nuits. Ce qu’il voyait faisait comme une exposition de cent tableaux hollandais juxtaposés, de chaque pauvre maison silencieuse et toute proche à cause de l'extrême étroitesse de ces calli. Il découvrit une belle place. Le lendemain il partit à la recherche de sa belle place nocturne, il suivit des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à lui donner le moindre renseignement, sauf pour l'égarer mieux. Il se demanda s’il n’avait pas rêvé cette place.
La mère du narrateur voulait partir. Mais le narrateur lut dans un registre des étrangers attendus à l'hôtel : « Baronne Putbus et suite ». Aussitôt, le sentiment de toutes les heures de plaisir charnel que leur départ allait lui faire manquer, éleva ce désir, qui existait chez lui à l'état chronique, à la hauteur d'un sentiment, et le noya dans la mélancolie et le vague ; il demanda à sa mère de remettre leur départ de quelques jours ; et l'air qu'elle eut de ne pas prendre un instant en considération ni même au sérieux sa prière réveilla dans ses nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre lui par ses parents. Sa mère ne répondit même pas et prépara son départ. Le narrateur allait se retrouver seul à Venise. Il entendit un chanteur interpréter « O sole mio ». Bientôt sa mère serait partie. Le narrateur étreint par l'angoisse que lui causait, avec la vue du canal devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, - par ce chant de désespoir que devenait Sole mio et qui, ainsi clamé devant les palais inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine de Venise ; assista à la lente réalisation de son malheur construit artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans sa mémoire avec le frisson de son émotion et la voix de bronze du chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.
Le narrateur pris ses jambes à son cou et arriva, les portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver sa mère rouge d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait qu’il ne viendrait plus.
Les heures passaient. La mère du narrateur ne se pressa pas de lire les deux lettres qu'elle avait seulement ouvertes et tâcha que lui-même ne tirât pas tout de suite son portefeuille pour prendre la lettre que le concierge de l'hôtel lui avait remise. Elle craignait toujours qu’il ne trouvât les voyages trop longs, trop fatigants, et reculait le plus tard possible pour l'occuper pendant les dernières heures le moment où elle déballerait les œufs durs, lui passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans le lui dire. Il regarda d'abord sa mère, qui lisait sa lettre avec étonnement, puis elle levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles et qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant il avait reconnu l'écriture de Gilberte sur son enveloppe. Il l'ouvrit. Gilberte lui annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup.
Elle lui disait qu'elle lui avait télégraphié à ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Il se rappelai comme on lui avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Il n'avait jamais eu de dépêche. Peut-être elle ne voudrait pas le croire. Tout d'un coup il sentit dans son cerveau un fait qui y était installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un autre. La dépêche qu’il avait reçue dernièrement et qu’il avait crue d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de l'écriture de Gilberte consistait principalement quand elle écrivait une ligne à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de t qui avaient l'air de souligner les mots ou les points sur les i qui avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d's ou d'y de la ligne supérieure comme un « ine » finissant le mot de Gilberte. Le point sur l'i de Gilberte était monté au-dessus faire point de suspension. Quant à son G, il avait l'air d'un A gothique. Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les uns dans les autres (certains, d'ailleurs, m'avaient paru incompréhensibles), cela était suffisant pour expliquer les détails de son erreur, et n'était même pas nécessaire.
Chapitre IV
Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup
La mère du narrateur avait reçu elle aussi une lettre lui annonçant le mariage de Gilbert avec Robert. L’autre lettre lui annonçait le mariage de Cambremer. Pour faire passer le temps, elle demanda à son fils de deviner avec qui Cambremer allait se marier. Il ne trouva pas. Cambremer allait se marier avec la nièce de Jupien. Elle avait été adoptée par Charlus et il lui avait donné le nom de Melle d’Oloron un titre qui était dans la famille des Guermantes.
Pour la mère du narrateur, c’était la récompense de la vertu. C'était un mariage à la fin d'un roman de Mme Sand ». « C'est le prix du vice, c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac », pensa le narrateur. La grand-mère du narrateur avait trouvé la petite nièce du giletier plus "noble" que le duc de Guermantes.
La mère du narrateur se demanda si Swan aurait pu penser qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait : "Ponchour Mezieurs" et le sang du duc de Guise ! Mais le narrateur remarqua que c'était beaucoup plus étonnant. Car les Swann étaient des gens très bien et avec la situation qu'avait leur fils, sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait épousé une cocotte. La mère du narrateur trouvait que sa mère avait raison quand elle disait que la grande aristocratie faisait des choses qui choquaient de petits bourgeois. Elle préférait que sa mère n’ait pas vu le mariage de Gilberte avec Cambremer.
Le narrateur apprit appris - car il n'avait pu assister à tout cela de Venise - c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée par le duc de Châtellerault et par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg.
Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils. Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait pas le savoir, mais que, même sans dot, ce serait une chance pour le jeune homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup d'audace pour une femme tentée seulement par les cent millions qui lui fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût, n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte. Cependant Mme de Marsantes, ne voulant pas rester sur un échec, s'était aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt millions celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu immédiatement.
Le narrateur se demanda pourquoi Robert et M. de Charlus ne lui avaient pas parlé de ce mariage. Il en concluait, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces sortes de choses, qu’il était moins leur ami qu’il n'avait cru, ce qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, le peinait. Aussi pourquoi, ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, « pair à compagnon » de l'aristocratie était une comédie, s'étonnait-il d'en être excepté ?
Le narrateur reçut des lettres dans lesquelles des personnes lui demandaient ce qu’il pensait du mariage de Cambremer et de la nièce de Jupien. Il n’en pensait rien, mais il éprouvait une immense tristesse, comme quand deux parties de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de flammes, pour des destinations étrangères, comme deux vaisseaux.
La marquise de Cambremer-Legrandin était méchante de nature, elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se glorifier elle-même. Aussi n'aimant pas son fils et ayant tôt fait de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant à la propension du jeune Cambremer à fréquenter des gens de lettres comme Bergotte par exemple et même Bloch, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le successeur des ducs d'Oloron, « princes souverains » comme disaient les journaux, il était suffisamment persuadé de sa grandeur pour pouvoir frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse pour la bourgeoisie intelligente, les jours où il ne se consacrait pas aux altesses.
La tristesse, amère comme une jalousie, que causèrent au narrateur par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux mariages fut si profonde, que plus tard on la lui rappela, en lui en faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple pressentiment.
Le narrateur apprit par sa mère que c’était la princesse de Parme qui avait fait le mariage du petit Cambremer. Quand la princesse de Parme qui s'était chargée de trouver un parti pour Mlle d'Oloron, demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui il avait fait connaissance en wagon une nuit et qui lui avait laissé sa carte. Il eut un vague sourire. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de Legrandin, il dit : « Tiens, ce serait vraiment extraordinaire ! S'il tenait de son oncle, après tout ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris ».
Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa fille adoptive, c'était un nom vieux, respecté, avec de solides alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et d'ailleurs pas désirable. C'était ce qu'il fallait.
Legrandin entra en ouragan dans l'hôtel de M. de Charlus, absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut pas être vu. Tout à coup, le mariage de son neveu était venu rejoindre entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui ne l'avaient fréquenté que dans le particulier mais intimement, donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le présenter racontèrent que depuis vingt ans il passait quinze jours à la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris dans des « groupes » où figuraient des ducs qui lui étaient maintenant apparentés. Or, dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en profiter. Ce n'est pas seulement parce que maintenant qu'on le savait reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature.
Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l'amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci, obligée de fréquenter la marquise, s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par s'habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d'une intelligence et pourvue d'une culture qui parurent remarquables à la duchesse.
Elle vint donc souvent à la tombée du jour voir Mme de Cambremer et lui faire de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit recherchée. Et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann marié. Certes les premiers mois Gilberte avait été heureuse de recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amis intimes auxquels tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait qu'eux, enfermés à part loin des gens chics, et comme si le contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes irréparables.
Mais ceci ne dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter les mêmes contrastes que celle de Swann ? En tout cas, Gilberte n'était que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y avait de plus éclatant et de plus difficile, pensant que le nom de Guermantes s'était maintenant incorporé à elle comme un émail mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, elle resterait pour tout le monde duchesse de Guermantes. La marquise de Saint-Loup se disait : « Je suis la marquise de Saint-Loup », elle savait qu'elle avait refusé la veille trois dîners chez des duchesses. Mais si dans une certaine mesure son nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle recevait, par un mouvement inverse le milieu que recevait la marquise dépréciait le nom qu'elle portait.
Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la parole à l'action, cessa de les fréquenter. D'ailleurs bientôt le salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif. Or Saint-Loup, heureux d'avoir grâce à la grande fortune de sa femme tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté mettait en pratique la parole de Swann : « La qualité m'importe peu, mais je crains la quantité. »
La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mlle d'Oloron, qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien presque tous les plus grands de l'Europe.
Toute la faveur de M. de Charlus se porta après le mariage de sa fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer ; les goûts de celui-ci, qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas empêché qu'il le choisît pour mari de Mlle d'Oloron, ne firent naturellement que le lui faire apprécier davantage quand il fut veuf.
Quelque temps après la mort de sa Melle d’Oloron, le narrateur reçut une lettre signée Léonor, prénom qu’il ne se rappelait pas être celui du mari de celle-ci, il comprit seulement qui lui écrivait quand il lut la formule finale : « Croyez à ma sympathie vraie ». Ce vraie « mis en sa place » ajoutait au prénom Léonor le nom de Cambremer.
D'anciennes amies de la mère du narrateur, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement.
Le narrateur vit d'ailleurs pas mal à cette époque Gilberte, avec laquelle il s'était de nouveau lié : car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur la vie de nos amitiés. Au bout de dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte eût refusé autrefois au narrateur, elle le lui accordait aisément, sans doute parce qu’il ne le désirait plus. Ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, sans qu’ils se fussent jamais dit la raison du changement, elle était toujours prête à venir à lui, jamais pressée de le quitter ; c'est que l'obstacle avait disparu, l’amour du narrateur pour Gilberte.
Le narrateur passa un peu plus tard quelques jours à Tansonville chez Robert et Gilberte. Ce déplacement le gênait assez, car il avait à Paris une jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre qu’il avait loué. Et ainsi sa demeure avait exigé en souvenir d'Albertine oubliée la présence de sa maîtresse actuelle qu’il cachait aux visiteurs et qui remplissait sa vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, le narrateur dut obtenir d'elle qu'elle se laissât garder par un de ses amis qui n'aimait pas les femmes, pendant quelques jours.
Le narrateur avait appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Le narrateur avait été malheureusement aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui lui fit une peine infinie, par quelques mots échappés à Jupien.
Quelle n'avait pas été sa stupéfaction quand, étant allé, quelques mois avant mon départ pour Tansonville, prendre des nouvelles de M. de Charlus chez lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que le narrateur trouvé seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, le narrateur avait appris par l'ancien factotum du baron que la personne qui signait Bobette n'était autre que le violoniste-chroniqueur qui avait joué un assez grand rôle dans la vie de M. de Charlus !
Jupien était sincère dans son indignation quand il était outré que Morel ait mis ruses diaboliques pour séduire Saint-Loup, car personne n'était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup.
Une séparation avait failli se produire entre Robert et sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il s'agissait) et c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse et philosophe, qui avait arrangé, imposé la réconciliation.
C'est avec la même énergie qu'autrefois elle avait protégé Mme Swann, le mariage de la fille de Jupien, et fait le mariage de son propre fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter tout le Faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment bâclé le mariage de Robert avec Gilberte, ce qui lui avait certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le faire rompre avec Rachel, que dans la peur qu'il ne commençât avec une autre cocotte - ou peut-être avec la même, car Robert fut long à oublier Rachel - un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.
Maintenant le narrateur comprenait ce que Robert avait voulu lui dire chez la princesse de Guermantes : « C'est malheureux que ta petite amie de Balbec n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux. » Il avait voulu dire qu'elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une certaine manière et avec d'autres femmes.
Et en somme c'était le même fait qui avait donné à Robert et au narrateur le désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais les causes de leur désir, comme leurs buts aussi étaient opposés. Le narrateur c'était par le désespoir où il avait été de l'apprendre, Robert par la satisfaction ; le narrateur pour l'empêcher grâce à une surveillance perpétuelle de s'adonner à son goût ; Robert pour le cultiver, et par la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies.
Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle orientation si divergente de la primitive qu'avaient prise les goûts charnels de Robert, une conversation que le narrateur eut avec Aimé et qui le rendit fort malheureux lui montra que l'ancien maître d'hôtel de Balbec faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup plus haut. Aimé lui parla à ce moment d'un temps bien plus ancien, celui où le narrateur avait fait la connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce même Balbec.
La première année que Robert était à Balbec, il s’était enfermé avec le liftier, sous prétexte de développer des photographies de la grand-mère du narrateur. Le petit voulait se plaindre, la direction de l’hôtel avait eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Aimé évoqua un jour où le narrateur avait mangé avec Saint-Loup et Rachel au restaurant de l’hôtel. Saint-Loup était parti en prétextant une crise de colère. Pour Aimé la colère était feinte mais le narrateur se rappelait très bien que Robert avait giflé un journaliste qui lui avait fait des propositions. Alors le narrateur pensait qu’Aimé avait menti au sujet du liftier.
Dans le cas où Aimé ne se fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé du lift ne venait peut-être pas seulement de ce que celui-ci prononçait « laïft ». Mais le narrateur était persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore uniquement les femmes.
À plus qu'à aucun autre signe, le narrateur put le discerner rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup lui avait témoignée à Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment capable d'amitié. Mais le narrateur se rappela tout de même qu'un jour à Doncières comme il allait dîner chez les Verdurin et comme Robert venait de regarder d'une façon un peu prolongée Charlie, il lui avait dit : « C'est curieux, ce petit, il a des choses de Rachel. En tout cas cela ne peut pas m'intéresser.»
Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel, afin de plaire à son mari, mettait comme elle des noeuds de soie ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse.
Que l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme, c'était possible. En tout cas le souvenir de Rachel ne jouait plus à cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il eût pu en jouer d'autres. Un jour, Robert était allé lui demander de s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux, et pourtant il s'était contenté de la regarder, insatisfait. Il ne lui restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise, et qui ne l'empêcha pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette générosité envers Rachel Gilberte n'eût pas souffert si elle avait su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie d'aimer les femmes.
Pour Gilberte, c'est d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus beaux ; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en l'épousant. Et de fait les premiers temps il fit des comparaisons entre les deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) qui ne furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte.
Mais celle-ci grandit ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue d'oeil. Une autre personne se démentit : ce fut Mme Swann. Si pour Gilberte Robert avant le mariage était déjà entouré de la double auréole que lui créaient d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part ce prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et qu'elle avait hérité de lui, Odette en revanche eût préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier. Elle n'avait pu triompher de la volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde, flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et - quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? - elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari, naturellement bien plus à sa mère.
Or tout à coup le protecteur Odette l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère, c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette s'y était-elle employée qu'aussitôt un magnifique rubis l'en récompensait.
Ainsi grâce à Robert pouvait-elle, au seuil de la cinquantaine (d'aucuns disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir besoin d'avoir comme autrefois un « ami » qui maintenant n'eût plus casqué, voire marché. Aussi était-elle entrée, pour toujours semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait jamais été aussi élégante.
Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs fait sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage M. de Charlus. C'était peut-être aussi l'intérêt. Le narrateur pensait que Robert devait lui donner beaucoup d'argent.
Dans une soirée où il avait rencontré Robert, le narrateur avait été frappé, au retour, combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, était devenu économe.
Sans doute en ceci Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Il suffisait, les rares fois où Robert emmena sa femme déjeuner au restaurant, de voir la façon adroite et respectueuse dont il lui enlevait ses affaires, son art de commander le dîner et de se faire servir, l'attention avec laquelle il aplatissait les manches de Gilberte avant qu'elle remît sa jaquette, pour comprendre qu'il avait été longtemps l'amant d'une femme avant d'être le mari de celle-ci.
A cause de sa jalousie, Robert voulait garder la haute main sur la domesticité, il put, dans l'administration des biens de sa femme et l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait volontiers.
Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en souffrît. Le narrateur trouvait absolument indifférent au point de vue de la morale qu'on trouvât son plaisir auprès d'un homme ou d'une femme, et trop naturel et humain qu'on le cherchât là où on pouvait le trouver. Si donc Robert n'avait pas été marié, sa liaison avec Charlie n'eût dû faire aucune peine au narrateur. Et pourtant il sentait bien que celle qu’il éprouvait eût été aussi vive si Robert était resté célibataire. De tout autre, ce qu'il faisait lui eût été bien indifférent. Mais le narrateur pleurait en pensant qu’il avait eu autrefois pour un Saint-Loup différent une affection si grande et qu’il sentait bien, à ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne lui rendait plus, les hommes depuis qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié.
La ressemblance entre Charlie et Rachel - invisible pour le narrateur - avait-elle été la planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce dernier s'était produite assez tard ?
Le narrateur se rappela que le premier jour où il avait aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et rare, contourné, faisant voler son monocle devant lui, il lui avait trouvé un air efféminé, qui n'était certes pas l'effet de ce qu'il apprenait de lui maintenant, mais de la grâce particulière aux Guermantes, la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la duchesse était modelée aussi. Le narrateur se rappela aussi l’affection que lui témoignait Robert, sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et il se disait que cela non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre chose, même tout le contraire, de ce que le narrateur apprenait aujourd'hui. Cette première année-là, le narrateur avait trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or il était encore plus spécial que le narrateur ne l'avait cru. Mais ce dont nous n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le faire savoir à notre âme ; ses communications avec le réel sont fermées ; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop tard.
Le doute que lui laissaient les paroles d'Aimé ternissait toute son amitié pour Robert de Balbec et de Doncières, et bien qu’il ne crût pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du restaurant où il avait déjeuné avec Saint-Loup et Rachel il était obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.
Son séjour avait apporté au narrateur une vérification au moins provisoire à certaines idées qu’il avait eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à d'autres idées qu’il avait eues du côté de Méséglise. Il recommençait chaque soir avec Gilbert, dans un autre sens, les promenades qu’il faisait à Combray, l'après-midi quand il allait du côté de Méséglise. Et à cause de la saison chaude, et puis parce que l'après-midi, Gilberte peignait dans la chapelle du château, ils n'allaient se promener qu'environ deux heures avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le ciel de pourpre encadrer le Calvaire ou se baigner dans la Vivonne, succédait celui de partir, à la nuit venue, quand ils ne rencontraient plus dans le village que le triangle bleuâtre, irrégulier et mouvant des moutons qui rentraient.
Les promenades qu’ils faisaient ainsi c'était bien souvent celles que le narrateur faisait jadis enfant : or comment n'eût-il pas éprouvé bien plus vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que jamais il ne serait capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que son imagination et sa sensibilité s'étaient affaiblies, quand il vit combien peu il était curieux de Combray ?
Il était désolé de voir combien peu il revivait ses années d'autrefois. Il trouvait la Vivonne mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas qu’il relevât d'inexactitudes matérielles bien grandes dans ce qu’il se rappelait. Mais séparé des lieux qu'il lui arrivait de retraverser par toute une vie différente, il n'y avait pas entre eux et lui cette contiguïté d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu l'immédiate, délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien sans doute quelle était sa nature, le narrateur s'attristait de penser que sa faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour qu’il n'éprouvât pas plus de plaisir dans ces promenades.
Gilberte elle-même augmentait sa tristesse en partageant son étonnement. Et elle-même avait tant changé qu’il ne la trouvait plus belle, qu'elle ne l'était plus du tout. Tandis qu’ils marchaient, le narrateur voyait le pays changer, il fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Ils causaient, très agréablement pour lui, avec Gilberte. Non sans difficulté pourtant.
Quant à l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de sa mère, très vive.
Plusieurs fois elle l'étonna beaucoup. L'une, la première en lui disant : « Si vous n'aviez pas trop faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en tournant ensuite à droite, en moins d'un quart d'heure nous serions à Guermantes. » C'est comme si elle lui avait dit : « Tournez à gauche, prenez ensuite à votre main droite, et vous toucherez l'intangible, vous atteindrez les inattingibles lointains dont on ne connaît jamais sur terre que la direction, que - ce qu’il avait cru jadis qu’il pourrait connaître seulement de Guermantes, et peut-être, en un sens, il ne se trompait pas - le "côté". » Un de ses autres étonnements fut de voir les « sources de la Vivonne », qu’il se représentait comme quelque chose d'aussi extra-terrestre que l'entrée des Enfers, et qui n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et la troisième fois fut quand Gilberte lui dit : « Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie façon », phrase qui en bouleversant toutes les idées de l’enfance du narrateur lui apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables qu’il avait cru.
Mais ce qui le frappa le plus, ce fut combien peu, pendant ce séjour, il revécut ses années d'autrefois, désira peu revoir Combray, trouva mince et laide la Vivonne. Mais quand elle vérifia pour lui des imaginations qu’il avait eues du côté de Méséglise, ce fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles eussent lieu avant le dîner.
Gilberte eut alors de ces paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que personne ne pourrait occuper.
Il lui avoua qu’il l’avait aimée quand il était enfant. Elle lui demanda pourquoi il ne le lui avait pas dit à l’époque car elle aussi l’aimait. Elle se rappelait très bien que, n'ayant qu'une minute pour lui faire comprendre ce qu’elle désirait à l’époque, au risque d'être vue par les parents du narrateur et les siens, elle lui avait indiqué son désir d'une façon tellement crue qu’elle en avait honte maintenant. Mais il l’avait regardée d'une façon si méchante qu’elle avait alors compris qu’il ne voulait pas.
Et tout d'un coup il se dit que la vraie Gilberte, la vraie Albertine, c'étaient peut-être celles qui s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était lui qui n'ayant pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans sa mémoire, après un intervalle où par ses conversations tout un entre-deux de sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans la première minute, avais tout gâté par sa maladresse. Il les avait « ratées » plus complètement, bien qu'à vrai dire l'échec relatif avec elles fût moins absurde, pour les mêmes raisons que Saint-Loup Rachel.
Une seconde fois, Gilberte, bien des années après avait rencontré le narrateur sous sa porte, la veille du jour où elle l’avait retrouvé chez sa tante Oriane ; elle ne l’avait pas reconnu tout de suite, ou plutôt elle l’avait reconnu sans le savoir puisqu’elle avait la même envie qu'à Tansonville.
Le narrateur lui rappela qu’entre temps, il y avait eu les Champs-Elysées mais elle lui répondit qu’à cette époque il l’aimait trop et elle avait senti une inquisition dans tout ce qu’elle faisait.
Le narrateur ne pensa pas à lui demander quel était ce jeune homme avec lequel elle descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où il était parti pour la revoir, où il se fût réconcilié avec elle pendant qu'il en était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute sa vie s’il n'avait rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans le crépuscule.
Elle lui aurait peut-être dit la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. Et comme Albertine, la Gilberte qu’il avait aimée était morte. Le cœur du narrateur avait encore plus changé que le visage de Gilberte. De l'état d'âme qui, cette lointaine année-là, n'avait été pour lui qu'une longue torture, rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruine, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la beauté : c'est le chagrin. Mais il regretta de ne pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là, il avait vendu une potiche de vieux chine pour lui acheter des fleurs. Ç'avait été en effet pendant les temps si tristes qui avaient suivi sa seule consolation de penser qu'un jour il pourrait sans danger lui conter cette intention si tendre. Maintenant cela lui aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, et « entraînant ».
Il revit Gilberte dans sa mémoire. Il aurait pu dessiner le quadrilatère de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à lui. Seulement il avait cru, à cause du geste grossier dont il était accompagné, que c'était un regard de mépris parce que ce qu’il souhaitait lui paraissait quelque chose que les petites filles ne connaissaient pas et ne faisaient que dans son imagination, pendant ses heures de désir solitaire. Encore moins aurait-il cru que, si aisément, si rapidement, presque sous les yeux de son grand-père, l'une d'entre elles eût eu l'audace de le figurer.
Il eut un sursaut de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. Pourtant il était heureux de se dire que ce bonheur vers lequel se tendaient toutes ses forces alors, et que rien ne pouvait plus lui rendre, eût existé ailleurs que dans sa pensée, en réalité si près de lui, dans ce Roussainville dont il parlait si souvent, qu’il l’apercevait du cabinet sentant l'iris. Et il n'avait rien su ! En somme elle résumait tout ce qu’il avait désiré dans ses promenades jusqu'à ne pas pouvoir se décider à rentrer, croyant voir s'entrouvrir, s'animer les arbres. Ce qu’il souhaitait si fiévreusement alors, elle avait failli, s’il eût seulement su le comprendre et le retrouver, le lui faire goûter dès son adolescence. Plus complètement encore qu’il n'avait cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de Méséglise.
Et même ce jour où il l'avait rencontrée sous une porte, bien qu'elle ne fût pas Mlle de L'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à son futur mari que le narrateur eût demandé l'éclaircissement !), il ne s'était pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni sur l'espèce de femme qu'elle était et lui avouait maintenant avoir été. « Tout cela est bien loin, lui dit-elle, je n'ai plus jamais songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, voyez-vous, ce n'est même pas ces caprices d'enfant que je me reproche le plus. »
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